Requiem pour une muse perdue
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Description

Avoir 20 ans rime-t-il toujours avec les premières amours, les premiers territoires vierges explorés ? Demandons-le à Sun-Eve, qui arrive en France pour mener à bien ses études universitaires avec, dans ses valises, les fantasmes d'une parlementaire européenne en devenir et un amoureux lourd comme le mal du pays.
Au fil de ses rencontres, des êtres d'initiation comme Méliès, dit Le Bateleur, transmettent leurs couleurs, de leurs idéaux, de leurs terribles secrets. Auprès des Roms, ces gens de la marge, elle deviendra une poétesse marginale qui lancera des « bombes poétiques » à la peinture en aérosol, des appels au désordre de l'alphabet sur les murs de Paris, et ira jusqu'à consulter les morts, grâce à un jeu de Scrabble servant de Ouija au cimetière du Père-Lachaise, en plus de s'adonner au théâtre dans ses catacombes.
Sous l'emprise d'un homme, elle joue à qui perd gagne la raison, et son retour au Canada ressemble plus au sabordage du Vaisseau d'or de Nelligan qu'à une simple réunion de famille. Les murs de la capitale haute en lumières sont devenus ceux de l'asile qui se referment sur elle comme une camisole de force. Aux amours passionnées succèdent les punitions de l'âme, les tourments, et cette terrible schizophrénie dont le diagnostic cloue le soleil avec quatre épingles et quatre seringues pleines d'Adol sur une civière blanche.
Quand on n'a plus 20 ans, nous reste-t-il un corps pour mettre bas sa jeunesse ? Sun-Eve nous répond dans les pages de ce roman...
Chantal DesRochers, poétesse et artiste en arts visuels, ose livrer son premier roman, une autofiction à son image, calquée sur son séjour en Europe au début des années 80.
José Claer est un poète qui fait éclater les tabous prisonniers de la gangue du silence, dans un but humanitaire ou en vue d'un « crime » passionnel. Requiem pour une muse perdue est leur premier roman à quatre mains.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 07 mars 2018
Nombre de lectures 0
EAN13 9782896995530
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0021€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Coup de poing dans
une mémoire de verre
 
 
 
 
Hull, décembre 1988
 
Encore une respiration. Le ventre qui se gonfle comme une planète en pleine gestation. Inspirer les éclisses de lumière, les particules de poussière, les peaux mortes, le parfum de cigarillo. Expirer les images de chaos et de catastrophes qui, comme des mèches de vilebrequin, donnent tout un mal de tête. Ne pas paniquer. Ne pas hyperventiler. La main qui démange. N’être plus qu’un geste rond. Tourner la crémone. Déchirer le papier. Pour que ses morceaux s’invitent au bal que donnent les flocons derrière la vitre. Musique de tempête en désordre. Et que l’encre rouge des mots trop mûrs ou encore humides tache et souille la neige. Que toute la ruelle en bas devienne un rideau de théâtre ou la cape d’un prince de sang.
Inspirer encore. Les poings qui serrent le rebord de la fenêtre. Léger tremblement. Peut-être un camion benne sur le boulevard. Peut-être une secousse sismique. Non, Sun-Ève en est sûre, c’est la Terre qui s’est arrêtée sur son axe au 270e degré du zodiaque. Une heure avant minuit. Avant la fin du solstice d’hiver. Et la course de l’astre ne reprendra que lorsque notre personnage principal en aura décidé ainsi, pour le bien de l’humanité ou, à une plus petite échelle, pour sa propre survie.
Dehors, les coutures du ciel tiennent bon malgré le vent boréal, mais en sera-t-il de même pour le fil qui siamoise les pans mitoyens de l’imagination et de la raison de Sun-Ève ? Tout la malmène ces temps-ci, comme si elle était un nouveau Laocoon aux prises avec une écriture cauchemardesque qui l’empèse et la « camisole-de-force ». Ces phrases l’étouffent. Les jambages sont autant de nœuds de barbelé qui lui déchirent la peau. Elle est nue. Manuscrit. Maux. Une question la taraude : comment s’approprier ces mots, les détourner de l’incantation maudite qui lui tourne autour, qui lui sert d’atours, en remplir des journaux intimes ? Elle n’est pas de la trempe des mots à l’encre ; lorsqu’il s’agit de parler d’elle, elle préfère le crayon de plomb, la possibilité de tout effacer. Elle ne se sent pas assez fière de sa vie pour la crier en rouge. Seulement, il y a ce bout de papier qui vole au-dessus de la cité dortoir comme l’aveu d’un crime intérieur. Seulement, il y a son index qui plonge dans son verre de vin, avec lequel elle barbouille son ventre de voyelles et de consonnes maladroites. Sun-Ève appartient à un paysage qui porte des stigmates d’imposteur pareils à l’attentat de Lockerbie, cette nuit, avec son désordre de couleurs, de tendons d’Achille, de valises, et où tout sera étiqueté dans des sacs Ziploc : le doigt portant l’alliance, l’ongle au vernis rouge, le journal de bord, les membres-puzzles des cadavres. Mais elle, elle n’a pas explosé, mais implosé en milliers de mots méconnaissables, enceinte de trois ans et d’une sainte-trinité : le voyage d’études en Europe, le viol qui a trahi plus la tête que le sexe, l’araignée prisonnière de sa propre toile tissée dans le logis d’une folle.
Pour l’instant, Sun-Ève habite au dernier étage de l’immeuble d’habitation Le Mont-Rouge . Il suffirait d’une entaille et toute l’hémorragie interne deviendrait la mer Rouge . C’est pour cela que Sun-Ève s’est offert un laps de temps de 60 minutes dans lequel elle devra prendre sa décision (j’allais écrire : définition) entre danser pieds nus ou se défenestrer ou pourquoi pas : danser dans sa chute vers l’oubli ?
Alors, pourquoi ne pas écouter Marc Bolan de T. Rex ? Dancing from the womb into the tomb.
En effet, on devrait mettre un disque ou ouvrir la radio, car sous le poids superposé des silences-scalpels de ses amants, la jeune femme vacille, tremble, se couvre de chair de poule ; puis se ressaisit, au garde-à-vous entre la vie et la mort, écartelée dans ce corps-impasse qui a payé de son innocence et de sa dignité l’immense prix de sa liberté. Une liberté qui lui a donné la possibilité de troquer des coins ronds de ménage pas fait contre des coins de nappe griffonnée, des coups de main de statue contre des coups de poing dans un miroir et des poignées de porte contre des poignées de sel de la terre. Elle a pourtant passé au travers de ses libertés comme une tache de sang souille les draps jusqu’au matelas. Sa mère ne lui avait jamais dit que l’on pouvait être menstruée même enceinte ! Le contraire aurait été surprenant, puisque sa mère ne lui a jamais dit un mot plus haut que le silence.
Retenir son souffle. Retenir ses larmes. Avoir un chat en boule dans la gorge. Le menton qui tremble. Le nez qui pique à l’avancée de la première coulée de morve. Comme si on avait reçu un coup de poing dans sa mémoire de verre. Elle quitte la fenêtre avant que la tristesse devienne trop évidente, et se retrouve devant son chevalet où une toile au tiers complétée fait office de psyché.
Sun-Ève est une poétesse des couleurs et des formes. Une peintre qui détourne l’œil des voyeurs pour en faire celui des voyants. Il y a souvent des arcanes de tarot dans ses compositions. Ici, une queue leu leu de trois silhouettes tourmentées, comme prises en verglas, qui avancent courbées vers un lampadaire. Volutes blanches. Les flocons qui se prennent pour des mannes. Le titre ? Sonate pour un soir de givre. Des pots d’acrylique sont alignés sur le sol. Elle saisit un pinceau à maquiller les pharaonnes et trace, à partir d’une des fenêtres du troisième étage, une corde à linge. Inusité ! Qui oserait faire sécher ses vêtements dehors en hiver ? Et la nuit en plus ? Fil ténu sur lequel les épingles retiennent à mille hauteurs : des fantasmes, une alternance de clefs et de ceintures de chasteté. D’ailleurs, sa chasteté, ce centimètre d’humanité, en y pensant bien, elle aurait préféré la perdre aux mains d’un vibrateur au lieu de la donner à des hommes inquiétants, des antalgiques de son angoisse d’être unique, qui ne valaient pas, en fin de compte, leur pesant d’amour ou de haine.
C’est vrai que Sun-Ève entretient une relation particulière avec la triplicité chasteté-amant-humanité comme d’ailleurs avec elle–même ; un jeu d’ogresse, de mante religieuse où elle perd en désir ce qu’elle gagne en répulsion. Combien de lits bancals ? Combien d’étreintes sables mouvants ? Mais avant l’indécence, les ramifications épidermiques aux poupées vaudou, la dernière étape de sa métamorphose en loup ou plutôt en louve-garou, il y a eu l’enfance, mais c’est trop douloureux comme territoire, la nuit n’est pas assez ronde pour aller jouer de ce côté-là.
Un peu de cran, lecteur, posons-lui la question directement :
— Sun-Ève, quand et comment tout cela a-t-il commencé ? Remonte avant la dissection des phallus symboliques, des rituels sacrés qui composent ton quotidien : le vin bu à la paille, le leitmotiv pharmacologique, l’onanisme dans le but d’engendrer des états fractionnaires de conscience en connexion avec l’au-delà. Une histoire, ton histoire Sun-Ève.
— Mais par où commencer ? Je ne connais ni l’élément déclencheur, ni le dénouement aléatoire. Est-ce avant même ma naissance charnelle où, dans l’utérus, j’aurais capté les intuitions de George Sand, de Frida Kahlo, de Virginia Woolf et les forces souterraines des druidesses médiévales ? Cela ferait de moi un mélange d’euphorie, de détresse, d’enchantement, de spontanéité et de tempête qui me mène à confronter tous les miroirs. Ou est-ce pour cela que l’on me voit me promener la nuit en apparition onirique au marché By, seulement vêtue d’un rideau de théâtre en guise de cape ? Ou suis-je une Alice au pays des dealeuses de temps à reculons, qui porte tour à tour : des bottes de cavalière, des souliers de verre ou des pantoufles en plastique bleu d’hôpital ; laissant son double la guider dans les entrailles de sa mémoire ? Seul repère, le halo jaune du lampadaire tel le soleil entrevu sous l’eau, il y a deux ans, à l’époque où ma jeunesse allait tourner en folie.
Tic-tac à l’horloge ovale, montre molle de Dali, elle feuillette des coupures de presse jaunies, des partitions : Für Elise de Beethoven , La bohème d’Aznavour, des affiches de cinéma, artefacts d’une époque-emblème, d’une ère révolue et jamais résolue. Des dessins aussi, esquisses de son tableau actuel, où elle s’était vue recroquevillée dans le globe du lampadaire, véritable cocon stérile dont le verre aurait cédé sous l’assaut des flocons, des papillons. Toujours ce maudit 21 décembre qui n’en finit plus de neiger !
Sa main s’arrête, quelques tavelures l’inquiètent, on dirait mille fourmis rouges qui s’activent à construire des labyrinthes sous-cutanés afin de s’approprier son être et éventuellement de la métamorphoser en coquerelle de Kafka. Automatisme étrange. Vigoureusement, elle se frotte le front afin d’effacer le diagnostic qu’y avaient apposé jadis les fabricants de zombies. Frotter. Frotter frénétiquement jusqu’à chasser cette idée-araignée, jusqu’au sang s’il le faut, déboîter une veine, la nouer à l’extérieur, la connecter à une ampoule de 200 watts, se faire amok.
— Miaou.
— Quoi ? Attends un peu, Gitane, j’ai soif.
Un autre verre de bordeaux, agiter la paille, aspirer la saveur d’amertume, de sous-bois, de cuir, et déposer son verre sur une pile de feuilles sur lesquelles sont gribouillées des notes pêle-mêle. Un cerne rouge mouille le papier tel un tampon de la douane. La main tombe épuisée. Haletante, Sun-Ève reconnaît Gitane, sa chatte qui danse juste pour elle sur le bureau de son atelier. Grâce à ce petit félin blanc et gris, elle n’a pas succombé complètement au passé de l’asile. Ses doigts pianotent dans le vide, ouvrent le tiroir secret, déshabillent le paquet, allument le cigarillo. Tête renversée, elle souffle des points d’interrogation de fumée vers sa chatte qui essaie de les attraper, froissant les paragraphes, faisant apparaître une photographie qui tombe sur le plancher de lattes de bois. Le cadre se déboîte. Le verre protecteur se brise en mille éclats de rire faux.
Sun-Ève se penche. Surtout ne pas se couper. L’image est intacte, on reconnaît le Panthéon et un couple d’amoureux. Derrière on peut lire une inscription rendue presque illisible par le sceau des années : « Éric et moi, Paris 1985 ». – Éric ? Je me demande ce qu’il serait devenu s’il n’avait échappé à mon histoire au « je ».
 
 
 
L’Aruspice
 
 
 
 
 
Été, 1985
 
Dans un bistro-bar du marché By, la lanterne rouge de la salle de bain clignote, signe que la place est occupée. Sun-Ève assise sur la cuvette, la culotte baissée jusqu’aux chevilles, a trouvé le seul endroit avec une ampoule blanche pour finir la biographie de Picasso qu’elle a achetée la semaine dernière.
— Quel salaud génial !
Il n’y a plus de papier de toilette, alors pour s’essuyer les mains, elle déchire une dizaine de pages du bouquin et le jette au fond de l’un des éviers, en se disant qu’il pourra toujours servir à quelqu’un d’autre.
Ayant regagné son tabouret bleu au comptoir, elle commande un Virgin Caesar. La boisson appelle le goût du sel. Sur la musique de Queen qui succède aux écrans qui ont diffusé toute la journée le spectacle du concert Live Aid , les couples et les serveuses aux plateaux encombrés de verres à moitié vides dansent en rond, puis comme par magie l’horloge prend toute la place avec son minuit. De l’autre côté de la salle, un jeune homme bat la mesure avec deux pailles sur la table avant de s’en servir pour aspirer sa bière. Chacun de ses gestes est une danse ; est-il illusionniste ? De chacun des vêtements qu’il porte, émanent des milliers de lucioles. Sun-Ève, sans comprendre, se sent étrangement aimantée à cet inconnu. Elle cale son drink, sort son miroir de poche, retouche son rouge à lèvres et telle une amazone se lève prestement, relève la tête en signe de défi à toutes les bonnes mœurs et se dirige vers sa proie de l’heure.
— Salut, tu viens de quelle planète ? lance-t-elle en guise de préambule.
— Très drôle comme phrase d’abordage. Tu sembles bien jeune pour être ici !
— Mais je suis majeure et mon père me laisse sortir seule le soir. Quelle idée !
La femme fatale avait chassé la femme-enfant mais, comme le naturel, elle revient au galop sur un cheval à bascule. Sun-Ève parle avec chaleur de son père, son héros, coopérant de l’ACDI dans les pays en voie de développement qui lui rapporte toujours mille histoires de ses voyages au bout de la mappemonde.
— Et ta mère c’est Pénélope ?
— Ma mère c’est une page blanche. Elle est morte d’une hémorragie en me mettant au monde. Mes parents étaient partis en barque sur le lac près de Penetanguishene un 7 juillet à 19 heures, elle n’était enceinte que de sept mois, et les contractions ont commencé. Mon père a joué les sages-femmes.
— Je suis désolé. En passant, on m’appelle l’Aruspice.
— C’est quoi ça ? Un prénom ?
— L’Aruspice est un prêtre qui lit dans les entrailles le destin du jour.
— Quelque chose comme le frère de Jack l’Éventreur ?
Pour la rassurer, geste maladroit ou prémédité, il se rapproche, tend le bras mais renverse sa bière sur la robe aux motifs Miró de Sun-Ève. Et comme si le mal et le malaise n’étaient pas assez grands, il se met à essuyer les gouttes d’alcool sur la poitrine de cette fille qu’il connaît à peine et désire apprivoiser déjà. Moment charnière. Moment charnel. Après une minute de tension glaciale due au désagrément, ils éclatent d’un rire franc.
La nuit les accueille à bras ouverts, il a plu et les rues du Marché transpirent les fruits blets oubliés dans les cageots par les marchands diurnes. Les petites lanternes qui tiennent lieu d’éclairage semblent scintiller en rigolant. À cette heure-ci, les touristes et les fonctionnaires ont laissé leur place aux mendiants et aux ivrognes, mais Sun-Ève et l’Aruspice sont inaccessibles, intouchables. Le coup de foudre les enveloppe dans une mandorle de feu. Elle n’a jamais été aussi belle. Il n’a jamais été aussi chanceux.
Conscients que les confidences pourraient les mener plus loin que le bout de la nuit, peut-être jusqu’au bout de la vie, à la manière de la serveuse automate et de Ziggy de l’opéra-rock Starmania, ils se racontent leurs vies.
— Je suis Éric, j’ai 24 ans, né sous le signe du Scorpion comme Picasso. Et la journée où je suis entré à la maison avec mes parents après la pouponnière, un incendie s’est déclaré, notre logement a brûlé, je fus sauvé in extremis. Enfant unique, je m’ennuyais à l’école où j’avais peu d’amis qui me comprenaient. Maintenant je suis au baccalauréat en mathématique et j’adore résoudre les énigmes et je crois qu’avec toi, je vais être gâté.
— Merci, si c’est un compliment.
Sans attendre la réponse, Sun-Ève rougit, fascinée mais prudente, se demandant si Éric aura de l’indulgence pour ses bévues futures.
Sans cesser de se raconter leur enfance dont les coutures ont cédé devant les malentendus poétiques des grandes personnes, ils marchent, se mirant dans les vitrines qui veillent au centre-ville d’Ottawa jusqu’au quartier Côte-de-Sable, où Éric a son appartement. Bien qu’ils se soient avoué leur timidité maladive, ils osent des mots et des gestes ronds. Sun-Ève s’est blottie contre son épaule, remarquant qu’il n’y a aucun cerne de sueur, aucun faux pli à sa chemise blanche bien repassée, enserre sa taille fine comme un goulot de sablier et, sous le chapiteau des étoiles, avec juste ce qu’il faut de mendiants de beauté aux alentours, elle l’embrasse sans déguster comme si quelque chose d’essentiel manquait. Elle a un mouvement de recul : l’a-t-elle déçu ?
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Ça manquait de rouge à lèvres !
— Tu te moques de moi ? La plupart des gars détestent être barbouillés de maquillage.
— Bien sûr, je blague. Je ne t’ai pas dit que j’ai un sens de l’humour décapant ? Ça m’aide dans mon métier.
— Je te croyais aux études ?
— L’été, je fais du bénévolat dans un centre d’aide aux gens qui souffrent de problèmes d’ordre mental. Je dois être constamment sur le qui-vive et dédramatiser avec ceux et celles qui sont en proie à des personnalités multiples.
Cette révélation a l’heur de faire peur à Sun-Ève et de lui plaire en même temps, comme si elle découvrait un être plein de bonté pour les cauchemars des autres. Elle n’est pas comme les autres, ne cherche pas à impressionner, à éblouir par son apparence, mais demeure distraite et semble toujours préoccupée par des desseins inaccessibles, quelque chose de flou, de fou. Il sent vaguement qu’elle aussi a de légers problèmes de personnalité, qu’il ne peut deviner tout de suite. Il se sent follement attiré par elle, et désire se voir nu dans les prunelles de ses yeux verts qui trahissent tant de naïveté.
Au bout de la rue Rideau, un taxi jaune prend sur le pouce un couple de travestis qui rit aux éclats ; l’un perd un de ses souliers à plateforme et la voiture démarre. Éric le ramasse, ses mains se couvrent de paillettes argentées et il les offre à sa belle noctambule comme un souvenir poétique. Sun-Ève n’a presque plus de maquillage. Ses couleurs effacées par la sueur et la fatigue, son nouvel ami passe ses mains sur son visage et soudain on dirait la lune de Georges Méliès. La magie perdure même s’ils ne sont pas dans un film muet. Sun-Ève n’arrête pas d’aligner des prénoms d’animaux pour lesquels elle a créé un petit cimetière derrière sa maison solaire. Elle raconte aussi qu’elle est allergique au cinéma, parce qu’elle ne cesse de s’identifier aux héroïnes malheureuses et qu’elles la hantent longtemps après la séance. Sa personnalité, son caractère, son humeur en montagnes russes changent au gré des actrices de série B.
— Je m’en veux de t’avoir dit ça.
— Pourquoi ?
— Je ne veux pas que tu aies peur de moi, que tu me prennes pour une folle.
— Bien que je ne sois pas thérapeute, j’ai quelques notions de Jung et des surréalistes , et sans me tromper je dirais… que…
— Que quoi ?
— Que j’entre dans ton histoire d’amour à tâtons et que j’en ressortirai à reculons.
— Déjà la fin alors que nous, ce n’est pas encore commencé ? Qu’est-ce que tu verras en moi, dans mon ventre que tu ouvriras et qui ne te plaira pas ?
Ils sont arrivés à la rue des ambassades, comme l'Aruspice aime nommer Wilbrod à proximité de l’Université d’Ottawa. Loin des quartiers-canicules où les chats dorment sur les capots, où les voisins saouls alignent des canettes de bière pour tenir entrouvertes leurs fenêtres à guillotine, il pousse Sun-Ève contre une grille de sécurité. La chatouille. Relève sa robe jusqu’à la taille.
— Attention !
— Je veux voir.
— Quoi ?
— Je veux passer ton âme au crible de mon œil. Voir en dedans de toi par ton nombril.
— Il fait trop noir. Tu ne verras rien.
— Oh !
— Quoi ?
— J’ai vu mon œil dans un miroir. Rattaché à rien. Crucifié. Dis-moi, Sun-Ève, tu as eu beaucoup d’amants ?
— Euh ! Disons que je suis encore vierge.
— Quel triste sort ! Il faut y remédier le plus vite possible.
Au fond d’un long corridor si sombre que les murs semblent concaves, à tout moment prêts à se refermer sur eux, il y a le numéro 104B. Un tube de rouge à lèvres pendule au bout d’une corde dorée. Éric lui explique que le mot de passe ou le sésame pour entrer chez lui et en ressortir vivante est d’embrasser le judas. La magie d’Éric opère et aussitôt la porte donne accès, non à un appartement de fils de bourgeois quelconque, mais à l’intérieur d’un cube Rubik. Partout empilées, des boîtes de plastique de dépanneur pour transporter le lait, de toutes les couleurs, du sol au plafond à l’exception de trois affiches à la mode : Madonna, David Bowie et Culture Club grandeur nature. Dans un coin, il y a des flamants roses décoratifs pour jardin kitch de banlieue, un mannequin de couture recouvert de coupures de presse jaunies relatant des crimes passionnels et d’une longue perruque blonde, un bonzaï, une volière, des assiettes sales, un caleçon souillé sur le calorifère. L’éclairage est si violent, si scalpel que nos deux personnages ressemblent à des hologrammes ; mais ils n’ont rien à craindre de cette vérité edisonnienne, ils ont 20 ans, pas de poches sous les yeux, de rides ou de vergetures à se cacher l’un à l’autre. Ils ont tout de la splendeur des miroirs qui n’hésitent pas à refléter.
Trône, au milieu de la pièce unique, un lit ou plus simplement un matelas défoncé posé à même le sol. Sun-Ève, consciente que sa beauté peut conduire au pire excès d’imagination, retire sa robe et marche à quatre pattes sur l’édredon, s’intéresse à la vieille dactylo Underwood, où une page de magazine érotique est coincée sous le chariot. Visiblement, Éric a essayé de taper un texte sur le corps de la nymphe en papier glacé.
— Tu habites seul ici ?
— Habiter c’est vite dit. Je m’y habille et j’y déshabille des filles.
— Je ne suis pas ta première vierge ?
— Je ne sais pas. En tout cas, j’ai un peu peur d’être le premier à entrer là-dedans sans savoir si ton sexe ne va pas guillotiner mon pénis.
Rire de la séductrice de pacotille.
— Je te fais peur, elle est bien bonne. Alors, qu’est-ce que l’on fait ? On parle ? On boit ? On mange ? On se mange ?
— Tu es gourmande pour vrai ou tu me joues la grande scène de l’as de cœur ?
— C’est que… enfin, je m’en vais bientôt poursuivre mes études en Europe, à l’automne, et je voudrais me faire un beau souvenir de mon adolescence qui se termine… On a un deal ?
— Tu pars seule ?
— Bien sûr. Pourquoi me demandes-tu cela ?
— Dans tes valises, il n’y aurait pas de place pour moi, plié en quatre ? Je ne suis pas très gros. Je pourrais t’accompagner et te servir de guide dans ta découverte de toi-même. J’ai une solution toute trouvée. Je vais me servir des armes de ma famille. Je ne t’ai pas dit que ma mère est gynécologue et que mes ancêtres paternels ont fait fortune dans les mines de Sudbury ?
— Où veux-tu en venir ?
— Une question encore : pourquoi m’as-tu suivi cette nuit ?
— Parce que tu buvais ta bière à la paille ! J’ai vu tout de suite que l’intelligence te servait de beauté. Ne va surtout pas croire que c’était toi ou n’importe quel autre. Je suis romantique. Je suis une fleur bleue. J’ai de l’intuition et de l’innocence à revendre. Ce matin, en mettant cette petite culotte en dentelle, je savais d’instinct qu’un autre que moi la retirerait.
— Intelligent, je ne sais pas. Ratoureux, débrouillard, intense.
Sur ces entrefaites, Éric retire du dernier tiroir de sa commode, emmailloté dans un lange de baptême, un spéculum d’argent, cadeau de sa mère, et en s’excusant parce que son serin est empaillé, il glisse un œuf entre les cuisses de Sun-Ève avec une minutie toute mathématique, calculant l’angle de l’hymen, pour se prémunir de tout danger castrateur. Et elle devient la victime consentante à qui on arrache enfin son mal d’enfance : lui faut-il pleurer à cause de la douleur rouge qui la prive de sa preuve d’authenticité ou éclater d’un grand rire à la Miró pour avoir accepté de soumettre sa personne à la manipulation douteuse et pourtant réconfortante d’un inconnu rencontré dans un bar ? Les embouts d’un stéthoscope enfoncés dans les oreilles, elle entend l’œuf se décoquiller. Ses poings serrent les draps sous elle. Ses lèvres acceptent de garder l’empreinte de la morsure du premier baiser d’Éric. Sa bouche se détend. S’agrandit comme celle d’une mangeuse de melon d’eau.
Soupirer. Se concentrer sur la matrice. Qu’est-ce que c’est ? Comme une chair de poule intérieure. Sun-Ève ressent une jouissance qu’elle souhaite perpétuelle faite de plumes, de bec et de musique. L’oiseau est né et vole libre à l’intérieur de sa cage thoracique. Jouir procure donc la liberté. Mais que va-t-elle en faire ? Sera-t-elle toujours redevable envers Éric, cet incomparable prosélyte de l’endorphine, de son plaisir ?

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