Seyrawyn T2: La quête des druides
306 pages
Français

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Description

Vikings, magie, œufs de Dragons et combats épiques...
Sur l’île perdue d’Arisan, les Gardiens de Lönnar protègent La Source contre les troupes de leurs voisins Géants de pierre. Les attaques sont nombreuses, de plus en plus sanglantes et la guerre est imminente. Jusqu'à quelle infamie le Roi Arakher ira-t-il pour étendre son royaume? La jeune druidesse Miriel, entourée de ses Gardiens du Secret, s’est vu confier une importante quête qui sauvera peut-être leur communauté de l’envahisseur. Tandis qu’ils avancent sur les mystérieuses Terres du Sud d'Arisan, les affrontements se précipitent au Nord. Trouveront-ils à temps ce qu'ils cherchent? Échapperont-ils à la chasse sans merci lancée par le fou furieux Prince Ajawak? Le temps presse. Seyrawyn rencontrera-t-il le dragon d’or qui lui permettra de découvrir le véritable sens de sa vie? Le machiavélique druide Dihur prendra-t-il possession de La Source? Enfin, à quoi servent les mystérieux oeufs de dragons?
Ce deuxième tome fait suite à Seyrawyn - Le conflit des druides. Il relance la frénésie palpitante des quêtes, des poursuites et des découvertes d'un petit groupe de jeunes lancés dans leurs premières aventures. Avez-vous ce qu'il faut pour maintenir jusqu'au bout, le rythme effréné et captivant de cette saga médiévale?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 18 juin 2015
Nombre de lectures 100
EAN13 9782924204085
Langue Français
Poids de l'ouvrage 3 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LA QUÊTE DES DRUIDES

• Tome 2 •

TRILOGIE DE LA PREMIÈRE QUÊTE


MARTIAL GRISÉ
DES MÊMES CRÉATEURS

Collection SEYRAWYN Aventures
(adolescents et adultes)
TRILOGIE DE LA PREMIÈRE QUÊTE
Le conflit des druides T1 (Première impression 2012)
La quête des druides T2 ( Première impression 2013)
La justice des druides T3 ( Première impression 2013)

DEUXIÈME QUÊTE
Reliques de Dragon (Première impression 2014)
Suivez toutes les aventures des Gardiens du territoire!
________________________________________________
Collection Seyrawyn jeunesse
(9-12 ans) • Numéro 1 de 6 (2015)
Suivez l’entrainement des futurs Gardiens du territoire!
________________________________________________

Collection Seyrawyn junior (7-10 ans)
LES DRAGONNIERS
Numéros 1 à 4 (2014), 5 à 10 (2015)
Un œuf de Dragon? Un vrai?
________________________________________________
PRODUITS DÉRIVÉS :
Œufs de Dragon dans leur boursette de cuir (www.Seyrawyn.com)
Accessoires de cuir : brassards, couvre-livres (www.Au-Dragon-Noir.com)
Marteaux de Lönnar et armes en mousse pour GN (www.Calimacil.ca)
Bijoux - Joncs de Dvalin (www.dracolite.com)
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Grisé, Martial, 1967-
Seyrawyn
L’ouvrage complet comprendra 3 v.
Sommaire : t. 2. La quête des druides.
Pour les jeunes de 12 ans et plus.

ISBN 978-2-924204-06-1 (v. 2)

I. Pepin, Maryse, 1968- . II. Titre.

PS8613.R645S49 2012 jC843’. 6 C2012-941959-1
PS9613.R645S49 2012




Éditeur : Les Éditions McGray
Saint-Eustache (Québec) Canada www EditionsMcGray.com

www Seyrawyn.com
Courriel :info@seyrawyn.com
/ Les gardiens des œufs de dragon / Dragon Eggs Keeper
/ Seyrawyn – page officielle

Auteur et éditeur : Martial Grisé
Collaboratrice et directrice de projet : Maryse Pepin

Graphisme, typographie et mise-en-page, conception et réalisation de la couverture,
des illustrations, des dragons et des cartes : Maryse Pepin


Dépôt légal : 2013
Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Disponible en librairie et via Internet : www.seyrawyn.com

Imprimé au Canada
ISBN 978-2-924204-06-1 (imprimé)
ISBN 978-2-924204-08-5 (epub) • ISBN 978-2-924204-07-8 (pdf)

© 2015 Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme
que ce soit sans la permission écrite de l’auteur, sauf dans le cas d’une citation.

Le temps passe si vite!

Notre aventure avec les œufs de Dragon
a commencé en 2008 et a entrainé la naissance,
quatre années plus tard, de la première trilogie
de la Collection SEYRAWYN Aventures.

Comme je suis fier de cette nouvelle saga médiévale fantastique entièrement créée au Québec
par deux auteurs et artistes québécois!

Si, aujourd’hui, il y a dans le monde entier
plusieurs milliersde nos dragonniers et dragonnières
avec un, deux et même les dix œufs de dragon avec eux,
c’est parce que la magie des dragons est réelle!

Elle insuffle dans le cœur de ceux qui nous suivent,
le courage et le goût de l’excellence.

Il faut simplement y croire et vouloir dépasser ses limites!


L’œuf avant le livre?

Ceux qui ont un œuf attendent avec impatience les récits épiques des dragonniers et ceux qui ont lu,
veulent devenir, eux aussi, des Gardiens d’un œuf…
de Dragon, bien sûr!


Ce n’est ni le début ni la fin
de cette merveilleuse aventure!

Selon le Seigneur de Vanirias

La brunante 1 venait à peine de s’installer sur la berge ouest du Grand Lac. Les derniers chauds rayons du soleil en ce Solstice du Renouveau, premier mois de l’année sur Arisan, avaient finalement délaissé les vagues écumeuses du mystérieux plan d’eau recouvert de brume. L’ombre de la tour de Vanirias s’élevait sur une dizaine d’étages laissant paraître au passage quelques lucarnes faiblement illuminées. Ce bâtiment majestueux surplombait à la fois le Grand Lac et le nord de la forêt des Bois Noirs.
Bien cachée dans une besace, la construction aujourd’hui si imposante avait été transportée sur l’île en tant que petite tourelle magique; cette tour était le bien le plus précieux que son seigneur ait jamais eu en sa possession. De plus, grâce à la puissante magie des mages, jumelée à celle des druides, elle avait grandi en une seule nuit! Si son haut était typique des tourelles de guet, le dernier tiers ressemblait plutôt à la base d’un immense arbre dont les racines massives de pierre s’enfonçaient profondément dans le sol, lui conférant ainsi une emprise solide en cas d’attaque.

En regardant attentivement vers les créneaux, on pouvait apercevoir, à l’une des plus hautes fenêtres de cet arbre-tour, une frêle silhouette se mouvoir à contrejour. — Nous sommes l’une des premières lignes de défense des Terres d’Aezur, murmura Hindwinrin, le seigneur elfique de Vanirias. Depuis onze ans maintenant, notre tour résiste aux envahisseurs. Mais combien de temps devra-t-elle tenir encore?
Il était soucieux en regardant vers le Sud, devinant au loin les Montagnes d’Orgelmir. L’obscurité était maintenant complète et la lueur des flambeaux traçait des serpents circulaires autour du périmètre.
« La jeune druidesse Miriel, digne fille d’Arminas, songea-t-il, s’est montrée particulièrement douée pour les aventures, mais accompliront-ils leur quête à temps? Pourvu qu’ils reviennent sains et saufs… »
De plus en plus insistants, de légers grincements et sifflements le sortirent de ses sombres réflexions. Il regarda gravement la petite créature mauve, à peine plus grosse qu’un chat, perchée sur le rebord de sa fenêtre. Elle tentait désespérément, depuis un bon moment déjà, de l’interpeller en battant de ses grandes ailes de papillon griffues. — Oui, oui mon ami, je suis au courant de leurs décisions. Je connais les rumeurs, car tu n’es pas le premier à m’en faire part et je te remercie de me raconter tout ce que tu as vu.
Ayant enfin toute l’attention du maître, le dragon-fée s’emballa dans une suite animée dans son langage flûté. L’elfe avait beau lui demander de se calmer, le petit reptile avait de la difficulté à se contenir tellement il en avait à raconter. — Mon seigneur, est-ce que tout va bien? demanda une voix féminine elfique derrière la porte. Êtes-vous seul, puis-je entrer?
Le messager venait de livrer son rapport au commandant de la tour et aurait bien voulu demeurer plus longtemps. Il regarda son maître de ses grands yeux intelligents. — Va et fais bien attention mon précieux cousin, murmura l’elfe à son petit coursier qui disparut dans la nuit en quelques secondes. — Oui Isil, entre. Nous devons faire le point sur les déplacements stratégiques des troupes.
La jeune guerrière, menue, mais robuste sous son armure de cuir et sa cotte de mailles pénétra d’un pas silencieux dans les appartements de son seigneur tout en prenant soin de refermer la porte derrière elle. — Maître Fenaro, est-ce que tout va bien? — Je te l’ai répété plus d’une fois Isil, tu ne dois plus m’appeler ainsi, pas ici, la réprimanda-t-il. Je suis connu comme étant le seigneur Hindwimrin Tinwë, commandant de la tour de Vanirias. Fenaro l’Insoumis ne doit pas refaire surface sur ces terres... du moins pas encore! — Pardonnez-moi maître, certaines habitudes sont difficiles à perdre, surtout lorsqu’elles perdurent depuis plusieurs décennies… — Ne t’excuse pas, fais simplement preuve de plus de maîtrise, même en privé! Je sais que tu n’as que trois cents ans, mais je m’attends à un peu plus de maturité de ta part. C’est la raison d’ailleurs pour laquelle tu as été choisie comme l’une de mes lieutenants à Vanirias.
Il la fixait de son air grave et Isil reconnut le Maître Fenaro d’autrefois. Elle soutint son regard avec respect et sans provocation, lui faisant face avec la tête haute comme il le lui avait appris. Un feu magique ne dégageant ni fumée ni odeur brûlait dans l’âtre et éclairait la pièce en jetant des ombres mouvantes sur son délicat visage. — Je voulais vous aviser que l’une de nos patrouilles n’est pas encore rentrée, que le changement de garde vient d’être effectué et que je vous trouve un air particulièrement soucieux ce soir, lança-t-elle d’un seul trait à son mentor. — Approche, chère enfant, lui dit-il sur un ton plus doux, en déplaçant minutieusement ses doigts sur des parchemins cartographiques.
Éparpillées dans un curieux ordre logique, les cartes recouvraient une superbe table de bois ornementée d’entrelacs celtiques finement ciselés d’or. — Je sais qu’il est difficile pour toi de garder le secret de mon identité, reprit-il, mais tu dois t’y appliquer. C’est une question de survie pour moi. Très peu d’individus sont au courant de ma véritable nature et je tiens à ce que le tout demeure secret. Tu comprends cela, n’est-ce pas? Normalement, ceux de ma caste ne se mêlent pas des affaires des hommes, mais ici sur Arisan, il semble que je doive à nouveau déroger un tantinet 2 à notre code d’éthique. Et cela pourrait encore m’attirer des ennuis…
La soldate regardait son mentor avec admiration. Dès leur première rencontre, ce seigneur elfique avait vu en elle tout son potentiel et lui avait offert de devenir sa protégée. Au début, elle n’était que son aide de camp, une écuyère au service de son maître. Mais il lui enseigna le maniement des armes et le secret des différentes magies. Il lui transmit aussi la patience et la persévérance afin d’accomplir ses rêves.
Ce n’est que deux cents ans plus tard, lorsqu’il la jugea digne de confiance, qu’il lui dévoila sa véritable identité. Au fil du temps, elle était devenue son amie et sa confidente, presque sa fille. Toutefois, depuis leur arrivée sur cette île, il avait adopté une attitude plus circonspecte 3 et cela la chagrinait un peu. — Maître Fena… Hindwimrin, je suis à vos côtés depuis trop longtemps pour savoir qu’il y a quelque chose qui vous turlupine 4 plus que d’habitude. — Ce sont les mauvaises nouvelles que je reçois d’un peu partout. Comme j’ai une meilleure compréhension de ce qui se passe sur le territoire, mon intuition me prévient de l’importance de ce qui va se dérouler dans les deux prochaines années. Et puis, je ne suis pas toujours d’accord avec les actions des différents intervenants qui sont impliqués dans la prophétie qui nous concerne tous.
La lieutenante regarda son supérieur d’un air interrogateur et attendit qu’il s’explique. Fenaro réfléchissait et pesa chacun de ses mots. Il était maintenant nécessaire de la mettre au courant. — Ce que je vais te dire Isil, tu dois me jurer de ne point le répéter à personne. Je te fais confiance, mais j’insiste.
L’elfe fit un signe de tête en guise d’acceptation, curieuse de connaitre la suite. — Comme tu le sais, les escarmouches sur les Terres d’Aezur s’aggravent et les Gardiens de Lönnar cèdent chaque jour une petite parcelle de leur territoire. La mort du Grand Gardien de La Source a initié les prémisses de cette fameuse prophétie, sur laquelle repose la balance des forces sur l’île d’Arisan.
Isil écoutait attentivement, c’était la première fois que son chef relatait des détails de son passé. — Je suis natif de cette île et je connais l’existence de La Source depuis mon enfance, probablement même avant... J’ai déjà visité une bonne partie d’Arisan, mais, à l’époque, il n’y avait pas autant d’habitants. Contrairement à ceux de ma race, je me suis souvent immiscé dans les affaires des créatures que j’observais. Je trouvais qu’ils avaient parfois besoin d’un peu de rigueur, dit-il avec une lueur amusée dans les yeux. Un jour, je me suis lassé d’attendre sur cette île alors je suis parti à l’aventure. J’ai rejoint ce que les hommes appellent l’Ancien Continent et je t’ai rencontré sur ma route. Cette longue fugue m’a aussi valu le qualificatif d’Insoumis... et cela me convient très bien! — Mais alors, si vous connaissez bien nos terres et leurs habitants, il vous serait donc facile d’agir et d’influencer cette guerre dans laquelle nous sommes enlisés? — Oui je le pourrais, mais comme ce n’est pas dans les habitudes ni la volonté de mes aïeux dominants, je n’ai donc pas beaucoup de pouvoir… Si je veux agir, je dois absolument préserver ma double identité. Et puis, j’ai d’autres plans… lui confia-t-il mystérieux.
Il sortit une amulette magique du col de sa tunique. — Je la porte en tout temps, car elle me permet de masquer ma véritable nature aux yeux des autres. Afin de revenir sur Arisan, j’ai dû négocier avec Beren, le Grand Prêtre de Tyr, pour joindre l’expédition des Vikings. Il est le seul à vraiment me connaitre et en garde le secret depuis tout ce temps. — C’est la raison pour laquelle vous vous êtes isolé dans cette tour loin des autres villes, vous ne voulez pas être reconnu? — En effet. Malgré tout, la raison la plus importante est que je dois éviter toute tentation de me retrouver dans La Source. C’est très clair : je ne veux en rien faire partie de la prophétie ni la déclencher le jour où le sanctuaire de Feygor accueillerait un Dragon au sein de ses murs. — Alors cette prophétie a débuté? — Oui, depuis quelques mois déjà. Un jeune dragon du nom de Seyrawyn a innocemment amorcé le compte à rebours. Il aura fallu seulement dix années pour que la prédiction se réalise. Une décennie pour les hommes, mais l’équivalent d’un bref moment pour un elfe ou un dragon.
La jeune guerrière ne comprenait pas toute l’ampleur de ce que Fenaro venait de lui raconter. — Seyrawyn accompagne Miriel, la fille d’Arminas, que tu connais, et son groupe de Gardiens du Secret : Marack fils de Marack un solide guerrier, l’éclaireur Arafinway Merfeuille et le troubadour Bertmund LeGrand. Ils ont entrepris la quête des œufs de dragons pour le bien de La Source et sa survie. Si l’oracle se concrétise de façon favorable, alors cet endroit magique sera préservé et la balance du pouvoir sera maintenue. Dans le cas contraire, la Magna Charta Concordia Imperium Summum qui régit les dragons ne sera plus et un nouveau règne fera son apparition sur Arisan : personne n’y échappera. — Mais j’aurais dû être de cette importante expédition! s’insurgea la guerrière offusquée. — Non, j’ai besoin de toi ici, fit-il sur un ton sans réplique.
Elle se tut en ravalant son début de colère. — Présentement, ces gardiens viennent de franchir les Montagnes d’Orgelmir pour atteindre la partie sud de l’île. Ils sont en direction d’un avant-poste fortifié du nom de Dagfin. Toutefois, je ne sais pas s’ils se rendent compte que leur temps est compté. — En attendant, chez nous, fit-elle en résumant la situation au nord, toutes nos villes sont en alerte depuis l’intrusion des espions de LeRoux. Le bateau magique du Sotteck Salxornot est dissimulé dans un endroit gardé secret que je ne connais pas. Nous avons assisté la semaine dernière à la graduation de plusieurs dizaines de nouveaux Gardiens du territoire et ils se sont déjà déployés. Maître, qu’en est-il des druides des patrouilles qui reviennent de moins en moins souvent?
La question attrista Hindwinrin, mais il enchaîna. — Du côté est du Grand Lac, le roi Arakher est conseillé par Dihur le maléfique, le Grand Druide des Quatre Éléments. Il s’agit d’une faction druidique diamétralement opposée aux disciples de Lönnar et il semblerait qu’il tente par tous les moyens de s’approprier de La Source afin d’augmenter son pouvoir. Cette information rapportée par nos éclaireurs, nous la connaissions déjà depuis quelques années. Par contre, la nouveauté est que les armées de ce roi de pierre se rassemblent et sous peu elles marcheront vers les Terres D’Aezur, notre territoire. Leur nombre et leur cruauté seront suffisants pour nous anéantir. — Ils ne peuvent être si nombreux! — Crois-moi, je connais tous les peuples sur Arisan. En temps de guerre, ils se rallieront de facto 5 sous la bannière du souverain qui a le plus de chances d’être victorieux. Si la prophétie ne se réalise pas en notre faveur, dans le temps prescrit, leur armée massive va nous écraser. — Mais les gardiens du territoire repoussent régulièrement les attaques de ces envahisseurs, ils sont justement bien formés à Hinrik sous les Maîtres Marack et Lassik! — Je suis d’accord, mais lorsque le monarque de pierre se décidera à nous attaquer en force, cette guerre sous la tutelle de Dihur, avec les effectifs d’Arakher, ne laissera aucune trace de notre séjour sur l’île.
Elle le regarda, horrifiée. « Comment est-ce possible de laisser se produire ces évènements sans intervenir? » — Depuis sa mort, la protection du Grand Gardien de La Source n’est plus efficace et c’est un malheur, continua-t-il. Nous avons jusqu’ici réussi à entretenir le mythe, la légende voulant que les Terres maudites d’Aezur ne puissent être envahies. Mais ce ne sont que des légendes aujourd’hui, car cette magie de protection ne peut être invoquée que par le vrai Gardien. Je te le répète, si la prophétie ne se réalise pas en notre faveur, toute l’île plongera dans le chaos et même Arakher ne pourra contrôler cela.
Brusquement, les cors d’alarme résonnèrent entre les murs de pierre, suivis rapidement par le bruit des pas des soldats parcourant les corridors.
Isil ouvrit vivement la porte et interpella l’un des gardes qui tentaient d’atteindre son poste. — Nous sommes attaqués par une trentaine de Yobs qui martèlent nos fondations en piochant les racines de pierre… Côté Est de la tour!
Elle se retourna prestement vers son commandant, mais celui-ci ne semblait nullement surpris de ce raid nocturne. Il revêtait déjà sa cotte de mailles elfique et ajustait son ceinturon comprenant ses armes préférées, deux fabuleuses épées courtes. — Je suis au courant, lui répondit calmement son mentor. Je les attendais justement, c’est d’ailleurs eux qui ont intercepté notre patrouille, celle qui n’est pas encore revenue.
Sa protégée le regarda d’un air abasourdi. — Allez, lieutenant, ils ont besoin de vous sur les remparts de la tour. De mon côté, je vais les engager au corps-à-corps avec un escadron d’élite. Mentionne au magicien de viser juste afin de les décourager; je n’ai pas envie de subir l’une de leurs attaques à grand déploiement. Et puis, ne prends pas cet air béat. Je t’ai dit que mon rôle était de savoir…
Et il s’élança prestement dans l’un des nombreux passages secrets qui mènent à l’extérieur de la tour.




1 Brunante : tombée de la nuit

2 Tantinet : un peu, légèrement

3 Circonspecte : discrète

4 Turlupiner : tracasser

5 De facto : de façon naturelle
Nouvel horizon

Miriel se sentait soulagée d’avoir enfin franchi les montagnes d’Orgelmir. Elle était fatiguée de tous ces efforts pour tenter d’échapper à des prédateurs qui rôdaient dans cette barrière naturelle entre le Sud et le Nord de l’île d’Arisan. Ici aussi, en cette belle journée du Solstice du Renouveau, les trois brillantes lunes illuminaient durant quatre journées la nuit comme en plein jour, rendant le sommeil difficile.
De plus, sur les terres du Nord, la température demeurait plutôt confortable en cette période de l’année, mais, plus au sud, la chaleur devenait accablante en après-midi. Pour cette raison, les fourrures et les tuniques longues commençaient à dégager une odeur persistante et nécessitaient de plus en plus souvent la touche magique de leur soldat de la Temporaire.
— Cher Bertmund, je crois que votre petite formule magique serait à nouveau fort appréciée. Mes narines ne supportent plus les émanations de mon ours préféré, lança Miriel en riant.
Marack se sentant visé, le front ruisselant et les cheveux tirés en arrière, leva discrètement son bras pour inspirer un bon coup et juger par lui-même des dires de sa cheffe.
Sous son épais plastron de cuir bouilli et ses solides brassards ornés de dessins vikings, sa peau était moite presque en permanence. Le guerrier, s’habituant tant bien que mal à la chaleur, recherchait les zones de fraîcheur. — Tu n’as pas besoin de vérifier, elle a raison Marack, tu empestes terriblement! lui lança l’éclaireur avec un large sourire, lui qui se tenait à distance de son ami depuis déjà quelques heures.
Le troubadour, ayant dévoilé son secret de propreté, employait fréquemment ce petit sortilège sur ses compagnons. Il leva les mains et, dans un léger jeu de doigts aérien, énonça les mots récités par cœur depuis tant d’années. — Instructius purgatio refurbishment!
Même Seyrawyn eut recours aux services de leur Maitre de l’étiquette lorsqu’il réalisa que ses odeurs corporelles interféraient avec son odorat de traqueur. — Merci, cher ami, je crois que nous allons pouvoir continuer notre chemin sans avertir au loin les prédateurs qui suivent notre trace à l’odeur, détectable à moins d’une lieue 1 de distance!
Marack, assis sur un rocher à l’ombre de grands sapins, faisait mine de humer l’air autour de lui. — Je ne vois aucune différence suite à l’intervention du troubadour, grogna-t-il en mastiquant son goûter, un morceau de viande fumée remis à chacun. — Miriel, pourquoi sembles-tu si préoccupée? fit Seyrawyn en s’asseyant à ses côtés.
La druidesse soupira. — Je suis très confuse, Seyrawyn. Depuis quelques jours, sur ce flanc de montagne, j’ai une mauvaise impression. Ces paysages, certains rochers que j’aperçois pourtant pour la première fois de ma vie, me semblent familiers. Je te le jure, je n’ai jamais voyagé aussi loin des Terres d’Aezur… et pourtant je n’arrive pas à expliquer ce sentiment de déjà-vu. — Ah… ce doit être vraiment étrange. Malheureusement, je ne peux pas t’aider, car pour moi, toutes ces terres que nous avons parcourues depuis que je suis sorti de mon antre, je les vois pour la première fois. Tout est si nouveau! Je dois avouer que j’aimerais avoir cette impression de revenir en territoire connu, cela me ferait peut-être moins peur!
La gardienne le regarda avec un sourire. « Comme il a parcouru beaucoup de chemin depuis qu’il a quitté la forêt des Bois Noirs! » — Ne t’en fais pas pour moi, ce n’est pas un sentiment si désagréable finalement. Et puis, nous avons Bertmund qui, lui, connait bien la piste et les gens que nous allons découvrir.
Tous deux contemplèrent ces nouveaux et curieux horizons avec des appréhensions différentes. — Cheffe, Bertmund m’a indiqué l’endroit où nous devons nous rendre, s’avança Arafinway d’un pas leste.
Contrairement à son guerrier, son carquois rempli de flèches en bandoulière et son marteau de Lönnar à la ceinture, la chaleur ne semblait pas lui causer de soucis. Il conservait même sa cape par-dessus son armure de cuir en forme de feuillage. — Je vais prendre un peu d’avance et aller repérer le meilleur chemin pour descendre de cette montagne avant de pénétrer dans la forêt un peu plus bas. — Très bien Ara, mais fais attention. Nous allons te donner une dizaine de minutes d’avance et par la suite nous partirons plein sud. Laisse-nous quelques indices pour savoir quelle direction nous devons prendre. S’il y a un danger, signale-le avec tes codes d’oiseaux. Sois vigilant, nous ne connaissons rien de cette région, ne prends aucun risque, nous avons une mission à accomplir et j’ai bien l’intention de mener celle-ci à terme.
« D’ailleurs, j’ai beaucoup à prouver au Conseil des Druides de Lönnar et surtout… à mon père. », se promit-elle silencieusement. — Oui Cheffe, tu peux compter sur moi, je vais faire attention, je te le promets! Oui, oui, Ardynyth, nous allons faire du repérage… Je sais parfaitement que je dois prêter attention aux traces sur le sol, merci de me le rappeler! répliqua l’éclaireur donnant toujours l’impression d’avoir une double personnalité lorsqu’il dialoguait avec son œuf de Dragon vert.
Arafinway ramassa son arc et son paquetage puis disparut entre les gros rochers et les divers boqueteaux 2 . — Il devient de plus en plus habile, souligna Seyrawyn à la druidesse.
Celle-ci acquiesça en silence au compliment que le dreki venait de faire à l’égard de son ami d’enfance. — Si seulement Maître Marack père pouvait le voir maintenant, il serait fier de lui! murmura-t-elle. — C’est une chance que nous bénéficions du Solstice du Renouveau! annonça gaiement Bertmund. — Oui, trois lunes lumineuses l’une derrière l’autre, générant des nuits complètes de totale clarté. Difficile de croire que dans seulement quelques heures nous allons devoir nous coucher pour passer la nuit, répliqua-t-elle, un peu maussade. — Je voulais surtout souligner le fait que, pour Marack et moi-même, cette curiosité de la nature nous permet d’effectuer nos tours de garde avec plus de facilité. Nous n’avons malheureusement pas l’acuité nocturne des elfes ni même de la prodigieuse vision d’un Falsadur-dreki 3 comme notre ami Seyrawyn.
Le troubadour attendit une réponse de la druidesse, mais celle-ci tardait à venir. — Je vois que ma sollicitation pour une conversation afin de vous changer les idées, Madame, n’a pas été d’un grand succès.
La jeune elfe offrit un rapide sourire à Bertmund pour le remercier de sa sollicitude à son égard. Elle demeura d’ailleurs perdue dans le royaume de ses pensées lorsqu’ils se mirent en route.
De plus, pour une raison que personne ne semblait pouvoir expliquer, l’aura druidique de Miriel n’affectait pas les animaux de la même façon que sur les territoires connus. — Avant, remarqua le guerrier au troubadour qui marchait à côté de lui, il était presque impossible de pouvoir rencontrer ne serait-ce qu’une simple belette, même les oiseaux avaient tendance à se tenir éloignés. Aujourd’hui, si nous avions le choix entre faire fuir les animaux ou les rencontrer après chaque bosquet sur le chemin, ma décision ne serait pas très difficile à prendre... — Surtout si tu veux conserver tes collations! lui lança Bertmund avec un sourire.
Une heure plus tard, le chant d’un drôle d’oiseau couvrit les bruits de la forêt. — Uu ouiouioui shushushu, uu ouiouioui shushushu! — Encore! C’est le sixième signal depuis le début de cette journée, pesta Marack qui avait pris la tête de file du groupe, mais il s’immobilisa aussitôt, sachant très bien qu’il s’agissait de la bécasse à cou long. Un autre ennemi vient d’être repéré par notre éclaireur, murmura-t-il.
Il espérait de tout cœur que, cette fois-ci, il s’agisse d’autre chose qu’une meute de loups, d’une famille d’ours ou d’un quatuor de larges sangliers. Lors des dernières alertes, l’expérience avec les prédateurs leur avait coûté presque le tiers de leurs rations de viande.
Miriel avait négocié ce droit de passage, au plus grand désarroi du guerrier qui pestait à l’idée de se départir d’une bonne partie de ses denrées.
Tous étaient maintenant attentifs et attendaient avec impatience les prochaines instructions de leur ami. Après quelques instants, Seyrawyn se leva. — Mais où vas-tu? lui demanda Miriel à voix basse. — Ce n’est pas normal, il aurait déjà dû donner un second signal, il doit se passer quelque chose et je suis mieux d’aller voir.
Miriel jeta un regard à Bertmund qui haussa les épaules en signe de résignation. Aucun des deux ne serait en mesure de retenir le dreki s’il décidait de s’aventurer en mode silencieux. Ils ne pouvaient qu’attendre un signe de leur éclaireur ou le retour de Seyrawyn.
Marack, tapi dans un buisson quelques pas en avant, guettait avec impatience le signal du repos ou de la charge. L’attente en position d’attaque devenait de plus en plus pénible, mais surtout inquiétante.
Seyrawyn avait opté pour une approche moins discrète que celle offerte sous sa forme de dreki.
« Il est hors de question pour moi de me transformer en dragon pour seulement investiguer. Je me souviens trop bien de l’escarmouche qui a presque coûté la vie de mon amie… et puis, mes attaques naturelles ne sont en rien comparables avec celles de mes deux épées courtes. »
D’ailleurs, son adresse au combat ne cessait de s’améliorer et il était plus redoutable armé ainsi, qu’avec son seul dard empoisonné ou ses crocs de dragon.
Lentement mais sûrement, il se rapprocha de l’endroit où il estimait avoir entendu le dernier signal de son éclaireur. Jusqu’à présent, aucun autre avertissement n’avait été entendu. Il saisit avec acuité les frémissements de feuillages qui lui laissaient sous-entendre que quelque chose se cachait dans ces superbes rosiers sauvages, fleurant si bon, à une vingtaine de foulées un peu plus à droite de sa position actuelle.
« C’est étrange, il n’y a plus aucune trace d’Arafinway », songea-t-il de plus en plus inquiet en s’approchant des arbustes épineux à fleurs rouges.
Soudain, dans un bond rapide et de justesse, Seyrawyn esquiva une liane acérée qui avait tenté de lui enlacer la cheville. À sa grande surprise, le hallier 4 était animé et se mit à le charger. Brièvement, il aperçut entre les feuilles Arafinway complètement ficelé et bâillonné à l’une des branches. Il semblait d’ailleurs mal en point.
Rapidement encerclé par de larges buissons animés, le dreki comprit trop tard qu’il ne pouvait espérer combattre avec succès ce trio infernal. — Marack, Miriel, au secours, ce sont les arbres qui ont attrapé Arafinway! hurla-t-il dans un dernier effort pour se défendre.
Le guerrier se dégagea de sa cachette et, d’un simple regard, vit sa cheffe lui ordonner de charger dans le tas de branches. — Il a bien dit des arbres? lança Bertmund à la druidesse déjà lancée au secours de ses compagnons. — Oui des arbres, il a dit des arbres! rétorqua vivement Miriel en tentant de rejoindre Marack qui avait au moins une bonne vingtaine de foulées d’avance sur eux.
Bertmund, peu rassuré, mais le pas rapide, cherchait à se rappeler où il avait déjà entendu parler de ce genre de créature ou de maléfice.
Seyrawyn esquivait les branches ainsi que les lianes qui tentaient de lui faire perdre pied ou de le désarmer. Voyant Marack arriver sur les lieux, il redoubla d’efforts pour attaquer ses ennemis verdoyants qui ne lui laissaient aucun répit. Chaque parcelle de peau nue était déchirée et le faisait cruellement souffrir. — J’ai réussi à couper quelques lianes, mais elles sont nombreuses et grandissent rapidement!
Marack arriva en furie, hache à la main, chargeant le premier arbrisseau épineux qui entourait le dreki. Au moment où il allait pourfendre la végétation, Seyrawyn s’égosilla et se projeta sur le guerrier pour l’empêcher de compléter son attaque. — Non Marack, tu vas couper Arafinway en deux!
Effectivement, le guerrier n’avait pas vu son ami dissimulé sous l’armure de feuilles. La collision fut brutale. Malgré son petit poids, l’elfe réussit à faire dévier la charge du mastodonte et ils s’étendirent sur le côté, en position précaire et moins défensive. Trop tard, le mal était fait. Les deux rosiers profitèrent de la commotion pour porter leur plus fulgurante attaque.
Les deux combattants furent vite maitrisés et solidement ficelés par les lianes, celles-ci faisant plusieurs tours au niveau de leurs chevilles et de leurs poignets.
Miriel, arrivant en catastrophe, constata que ses amis venaient d’être littéralement happés par les plantes agressives. Rapidement, elle chercha autour d’elle un autre druide caché. Elle-même n’avait elle pas déjà employé de pareils enchantements pour immobiliser des Sottecks et des Mourskas? — Je ne vois pas de druide, il n’y a personne qui contrôle ces plantes! Il semble qu’elles aient leur propre volonté et manifestement, elles ont décidé de digérer nos compagnons. Il faut faire quelque chose et vite, hurla-t-elle par-dessus le vacarme des branches se tordant et craquant.
Bertmund, s’approchant derrière la druidesse, observait avec effroi le spectacle qui se déroulait sous ses yeux. À travers les rameaux, il distinguait le visage blême et inerte de l’éclaireur. Son bâillon épineux l’étouffait littéralement. Seyrawyn et Marack, bâillonnés et ensanglantés, étaient presque écartelés et semblaient terriblement souffrir. Si la pression se maintenait, ils mourraient sous peu. Nerveux, le soldat illusionniste tentait toujours de se souvenir d’une quelconque information utile. — Je n’ai pas le choix, décida enfin Miriel en entendant ses compagnons se tordre de douleur. Je vais devoir employer un enchantement de feu contre ces plantes!
Les lianes se resserrèrent un peu plus sur leurs victimes, comme si elles comprenaient le langage humain. Maintenant que chacune des prédatrices détenait sa proie pour festoyer, elles n’allaient certainement pas les laisser fuir. — Non! Attends Miriel, tu vas brûler nos amis... Il y a une autre solution, se rappela brusquement Bertmund. Le froid, ces plantes sont vulnérables au froid, murmura-t-il. C’est la raison pour laquelle elles demeurent toujours sur le flanc sud des montagnes. De plus, il me semble vaguement qu’elles ont aussi une certaine résistance au feu…
Miriel se concentra. Les trois horribles rosiers devenus gigantesques et touffus se tenaient en formation rapprochée, les ronces entremêlées et leurs racines bien ancrées dans le sol, afin de se défendre et conserver leurs prises convoitées. Soudainement, la température autour des créatures descendit drastiquement. L’enchantement de la druidesse commençait à se faire ressentir : plus elle se concentrait, plus le givre s’installait sur la surface.
Le sol maintenant gelé retenait ces redoutables dévoreuses en place. La sève qui coulait dans leurs veines se figea. La Gardienne de Lönnar, tout en gardant sa concentration, fit signe au troubadour d’aller libérer leurs amis.
Bertmund s’empressa de sectionner les lianes qui n’offraient maintenant plus aucune résistance.
Marack, fils de Viking habitué aux grands froids, se défit de ses liens sans trop d’effort, pendant que Bertmund libérait Arafinway, toujours inconscient. Seyrawyn, malgré ses membres ankylosés, était toujours bien éveillé et réussit lui aussi à se libérer en utilisant l’une de ses épées.
Lorsque tous ses compagnons furent sains et saufs, elle relâcha sa concentration un bref moment et pointa son Salkoïnas dans la direction de cette végétation meurtrière. Elle invoqua la formule appropriée pour faire baisser au maximum la température. Les plantes implosèrent et devinrent rapidement totalement inertes.
Arafinway semblait le plus estropié du groupe et Bertmund tâta son faible pouls. Voyant Miriel occupée, il prit sa potion de guérison remise par Maître Lassik et l’administra au pauvre éclaireur sur lequel les lianes avaient festoyé et qui était également frigorifié. — Allez mon petit, avale ceci, je t’en prie, chuchota le troubadour à l’elfe des bois qui commençait à réagir dès les premières gorgées du liquide miraculeux. — Ce combat nous a identifiés en tant que magiciens aux yeux de tous ceux qui pouvaient se trouver dans les alentours, maugréa Marack à sa cheffe en se dégourdissant les articulations endolories. Je suggère de ne pas traîner trop longtemps ici. — Je suis d’accord, prépare le paquetage, fit la druidesse en se tournant vers le blessé. Comment vas-tu Ara? demanda-t-elle d’une voix inquiète. — Je vais bien, merci. Quelques courbatures, mais c’est plutôt ma fierté qui en a pris un coup.
Elle dévisagea ses balafres qui se cicatrisaient doucement, peu convaincue. — Je me suis lancé en avant en toute confiance, malgré les pressentiments d’Ardynyth. J’ai encore beaucoup de choses à apprendre avec toi, enchaîna-t-il à son œuf de dragon tout en le caressant au creux de sa main. — Maintenant que diriez-vous de songer à se déplacer? invita Marack sur un ton insistant. — Je retourne en avant! déclara l’éclaireur se relevant dans un bond surprenant. Nous savons quoi observer et nous n’avons sûrement pas l’intention de tomber à nouveau dans le même piège, n’est-ce pas Ardynyth?
Ayant reçu la réponse qu’il attendait de son fidèle allié, il fit un large sourire à Miriel puis repartit en boitant reprendre sa position d’éclaireur. — Es-tu certaine Cheffe, de vouloir le laisser retourner aussi rapidement dans le feu de l’action? questionna Marack. — Mon cher ours, il te ressemble bien plus qu’il n’y paraît. Et puis, je ne vois pas ce que j’aurais pu lui dire pour l’en dissuader! fit-elle en lui tournant le dos afin de cacher un petit sourire en coin, satisfaite de la réponse qu’elle venait de lui servir. — Si j’étais vous, cher ami, je concèderais immédiatement cette discussion! conseilla sagement Bertmund.
Marack se mit à sourire à son tour et retourna prendre sa position devant la file.

Les lunes étaient déjà hautes dans le ciel lorsqu’Arafinway trouva une grotte peu profonde, idéale pour tous les accueillir. Leur expérience avec les cavernes plus grandes n’avait pas laissé jusqu’à présent de très bons souvenirs et ce refuge convenait amplement. — Cheffe, viens voir… j’ai trouvé le squelette d’un homme! s’exclama-t-il soudain. — Il s’agit sans doute d’un guerrier, à en juger par la cuirasse rouillée et transpercée qu’il a encore sur le dos, déclara Bertmund en s’approchant, trop heureux de faire une découverte intéressante. Il ne reste que des lambeaux de vêtements sur ce pauvre aventurier. Il mérite un juste repos, Miriel, tu peux lui accorder les faveurs de Lönnar et l’ensevelir?
Seyrawyn et Marack ramassèrent les morceaux du fragile soldat pour les déposer sur le sol à quelques foulées de l’embouchure de la caverne. Une large bourse de cuir toujours solide, dissimulée sous l’armure, roula alors sur les pierres. — Mais qu’est-ce que nous avons ici? fit remarquer l’érudit en la ramassant. Serait-ce le trésor de ce malheureux?
Il défit les cordons de la bourse et en retira quelques objets en très bon état. — Voyons cela, nous avons une pipe en bois ornementée de très grande qualité, une blague à tabac en cuir comprenant du tabac aromatisé au rhum encore pleine et parfaitement conservée. Voici quelques pièces d’or et d’argent à l’effigie de la reine Maude, Vive la Reine!, et une petite figurine de bois d’une main de hauteur. — Une poupée? s’exclama Arafinway surpris. Qu’est-ce qu’un soldat peut-il bien faire avec un jouet? — Eh bien oui, il semblerait qu’il s’agit bel et bien d’une poupée aux bras et aux jambes articulés. Celle-ci représente une jeune demoiselle, une paysanne à en juger par ses atours de tissus et la petite baguette de pain collée dans l’une de ses mains. — Messieurs, pouvez-vous attendre et répartir ce merveilleux trésor plus tard à l’intérieur de la grotte? Pour l’instant, j’aimerais bien faire enterrer les vestiges du dernier occupant, si vous le voulez bien, enjoignit Marack de sa grosse voix. La mort d’un guerrier, c’est très sérieux. Peu importe sa provenance, cela fait partie de mon code d’honneur et j’ai besoin d’espace pour Miriel. — Remitto ad Terram! pria la druidesse solennellement en faisant disparaitre le corps dans la terre.
Marack retrouva son sourire. — Merci, Miriel. Maintenant, si personne n’a d’objection, je prendrais bien la pipe et le tabac. — Tu veux fumer la pipe? s’exclama-t-elle franchement surprise devant la demande de son guerrier. — Pourquoi pas? J’y songe depuis quelque temps. Maître Lassik le fait bien à chaque fois qu’il nous raconte une histoire autour du feu. Au lieu de respirer la fumée nauséabonde qu’il dégage, je vais pouvoir produire la mienne. — Pas de problème, gâche ta santé ainsi. D’ailleurs, personne ne semble avoir d’objections à ce que tu récupères ces deux articles. — Pour ma part, j’aimerais bien conserver cette petite figurine, ajouta l’érudit. Je ressens des propriétés magiques, tout comme le tabac dans cette blague. Alors Marack, je te recommande d’attendre un peu avant de t’en remplir les poumons.
Tous s’esclaffèrent et le sourire disparut du visage de l’ours. — Tu as compris? avertit la cheffe en reprenant son sérieux. Pas de fumée avant que Bertmund ou un autre magicien ne te dise quels sont les effets qui y sont rattachés.
Marack regarda sa cheffe et acquiesça à la consigne de sécurité qui lui avait été donnée. Un peu déçu de ne pouvoir fumer dès ce soir, il entreposa ses nouveaux joujoux dans son escarcelle en attendant d’en découvrir un peu plus. — Si la poupée lui revient, nous nous partagerons les quelques pièces d’or et d’argent, cela peut toujours être utile, déclara Arafinway.
La druidesse fit un petit signe de tête en guise d’approbation et l’éclaireur répartit les pièces de façon équitable entre sa druidesse, son ami Seyrawyn et lui-même.
Pendant le tour de garde du troubadour, Miriel qui ne trouvait pas le sommeil, s’approcha silencieusement. — Ara m’a dit que nous nous rendons à Dagfin, une ville fortifiée se trouvant à la pointe de cette chaîne de montagnes, les Griffes de Skarfang, n’est-ce pas? — Oui Madame, c’est exactement cela! répondit-il avec un large sourire. N’ayant aucune direction particulière à suivre et puisqu’aucun de nos œufs de dragon ne s’est manifesté, je crois qu’il serait sage de prendre des provisions dans un endroit sécuritaire. — Je sais que nous n’avons pas souvent eu la chance de discuter des terres du Sud, mais pourrais-tu me dire comment sont les habitants ici?
Bertmund, visiblement satisfait, commença avec plaisir un cours d’histoire à une élève douée et hautement intéressée. Il choisit soigneusement quelques petits livres de cuir dans son sac. — Regardez, voici des esquisses décrivant quelques structures et vestiges elfiques, ainsi qu’une carte des routes... — Il y a des elfes sur l’autre côté de l’île? constata Miriel fort surprise. — Eh oui, expliqua le professeur en riant tout bas. Voyez, il y a d’ailleurs plusieurs fortifications et villages sur l’ensemble des terres australes 5 . Les régions sont habitées par des elfes gris, des humains, des Nains, des barbares, des hommes-félins, des Géants de toutes sortes, des Trolls et également de beaucoup de Sottecks. Je n’ai jamais eu connaissance qu’il y avait des Yobs ou des Mourskas ici. — C’est surprenant… remarqua-t-elle. Ne trouvez-vous vous pas étrange que ces races n’aient jamais pensé à traverser la frontière? — Je ne m’étais jamais posé la question… Vous devriez questionner votre père à ce sujet, il semble être très au courant des faits marquants de l’histoire des peuples installés sur Arisan.
Un malaise s’installa. — Bertmund, que savez-vous des impressions de déjà-vu? demanda-t-elle soudainement.
Cette fois, le troubadour la fixa et ne sut quoi répondre immédiatement. — Pourquoi ne pas nous concentrer sur la leçon? fit-il enfin avec un sourire encourageant. Le pays est divisé en trois importantes factions. Vous voyez le triangle où nous sommes, ici? fit-il en pointant sur la carte, c’est la forêt Kolmikko.
Elle scruta la carte, attentive. — Complètement à l’ouest, Vandankel est la capitale de la Reine Maude, Vive la Reine! À la pointe sud, la citadelle de la race des Nains est Valsten et à l’est, voici la grande Casbah 6 de la race des Sottecks, Ferrakgor. Il y a d’autres factions qui pourraient figurer dans cette liste, mais disons que pour une première fois, ce sont les trois grandes villes que vous devez retenir. — Merci, cher érudit, vous êtes une mine d’informations, lui dit Miriel en le remerciant sincèrement.

Elle sourit à son professeur préféré et profita de ses dernières heures de sommeil pour se reposer. Demain matin, direction Dagfin!




1 Lieue : distance qu’un humain parcourt à pied en 1 heure de marche

2 Boqueteau : petit bois, bouquet d’arbres

3 Falsadur-dreki : pseudo-dragon, demi-dragon

4 Hallier: groupe de buissons serrés et touffus

5 Austral : qui vient du Sud

6 Casbah: citadelle d’un souverain dans les pays arabes
Ajawak

Deux nuits s’étaient écoulées depuis le fameux rituel des esprits où Ajawak avait obtenu des informations cruciales sur le voleur de sa précieuse hache. Dans ses appartements princiers de la Capitale de Pyrfaras, le demi-Troll et fils du Roi de pierre Arakher préparait son prochain voyage. — Prince, j’aimerais m’entretenir avec vous, si vous me le permettez! s’introduisit timidement le nouvel arrivant. — Je n’ai pas de temps à perdre avec un vulgaire Sotteck. Disparais de ma vue, car rien ne me ferait plus plaisir que de tapisser le mur du corridor avec tes misérables entrailles. J’ai une importante expédition à préparer, moi! Alors, retire-toi pendant que tu as encore tes deux jambes pour le faire. — Votre expédition… c’est précisément le sujet dont je veux discuter. Je me nomme Salxornot, et j’ai le grade de capitaine dans votre armée. Cela vous dit-il quelque chose? — Ah oui, ça me revient, vous êtes le Messager Royal. Le capiston 1 déchu! Le Sotteck qui a perdu presque tout son équipage en un seul et minable combat. D’une certaine façon, ta réputation ressemble à la mienne : tu laisses décimer au combat les soldats qui sont sous tes ordres et cela ne te dérange pas le moins du monde. Ton histoire ne m’intéresse pas!
Salxornot ravala l’injure sans que cela paraisse.
« Je ne suis pas de son avis, songea-t-il. Je ne suis pas un prince barbare, mais un noble Capitaine! Par contre, je ne peux risquer de le contredire si je veux partir avec son arroi 2 . » — Je ne suis pas là pour palabrer sur nos précédents commandements, répondit Salxornot d’une voix neutre, mais bien pour cette importante excursion que vous planifiez afin de laver votre honneur. — Que sais-tu de mes plans exactement, petit Sotteck? menaça Ajawak en le dévisageant. — J’en connais suffisamment pour savoir que vous voulez récupérer votre hache et faire payer cette impudence à celui qui vous l’a dérobée. Laissez-moi joindre votre expédition, j’ai aussi à rehausser mon honneur suite à la perte, ou plutôt, à l’odieux vol de mon navire par ces démons et leurs chiens. Nous avons en commun la vengeance puisque nous avons tous deux été déshonorés par notre ennemi, déclama le Capitaine en espérant être suffisamment convaincant. — Sache que je n’ai pas l’intention de t’attendre, tu ne ferais que retarder ma chasse. — Très bien, si je ne peux suivre la cadence lors de vos déplacements, vous me laisserez derrière tout simplement, hasarda le Sotteck. — Je vais te prendre au mot Capitaine : si tu ne peux me suivre, je te laisserai derrière sans remords. — Vous ne serez pas déçu de moi, commandant, je vais tenir la cadence. — Sois présent devant les grandes portes de la ville à l’aube demain matin. Paquetage léger, le strict minimum, est-ce bien compris?
Salxornot le salua d’un signe de tête, puis retourna promptement vers ses accommodations au cœur de la basse-ville. Il avait quelques préparatifs à effectuer en vitesse s’il voulait accompagner le prince dans sa quête personnelle. — Je n’ai pas de temps à perdre avec les requêtes de subalternes, surtout celles d’un Sotteck, maugréa Ajawak. Heureusement pour lui qu’il détient un titre de Messager Royal, car je m’en serais débarrassé d’un seul coup de ma superbe flamberge 3 . D’ailleurs je manque de pratique… Et puis, mon père m’aurait encore fait des reproches… se souvint le prince revanchard qui ne voulait surtout pas brimer ses chances de pouvoir partir et rattraper ce chien de Marack.
Il préféra se concentrer sur ses préparatifs, presque terminés, car voyager légèrement était devenu une habitude depuis la mission que lui avait confiée le Premier Vizir Dihur pour récupérer les composantes du rituel avec les esprits. — Ajawak ouvre-moi cette porte immédiatement, j’ai à te parler! fit la voix pleine de colère qui accompagnait les quelques coups de poing sur sa porte.
Qui osait lui donner des ordres, lui qui était Prince en ce lieu de géants? Il ouvrit énergiquement, croyant qu’il pourrait châtier celui qui se permettait de le traiter de la sorte.
Son visage s’assombrit devant l’identité du messager. — Père, vous venez à un très mauvais moment, il serait préférable de remettre cette visite à plus tard... — Tu veux plutôt dire une fois que tu serais parti, ou lorsque tu auras terminé de rédiger une autre de tes missives que je recevrai quelques jours après ton départ. Non, suffit, je suis ici maintenant et tu vas m’accorder toute l’importance et le respect que tu me dois.
Arakher pénétra dans les appartements de son fils en refermant la porte derrière lui. Ajawak put entrevoir du coin de l’œil qu’il y avait deux géants de pierre qui montaient la garde devant ses appartements. — Les gardes sont-ils vraiment nécessaires, père… Vous les avez postés pour me protéger? — Pas pour te protéger, mais pour te garder à l’intérieur. N’importe quelle autre sentinelle, tu en aurais fait une bouchée. De cette façon, ma conscience est tranquille. Mon fils n’est pas assez bête pour s’attaquer à ceux de sa race, des géants de pierre fidèles à leur roi, n’est-ce pas?
Sur un ton plus doux, Ajawak invita son père à s’asseoir pour discuter, étant donné qu’il ne pouvait contourner cet affrontement. — Vous savez bien, père, que je ne suis ni bête ni dément, du moins pas assez pour m’attaquer à des géants de pierre. Cependant cela ne changera rien à mes plans. Demain, je vais quitter Pyrfaras pour traquer celui qui m’a volé ma hache. — J’ai eu vent de tes manigances avec mon Premier Vizir. Dihur n’est pas l’un des nôtres, même si son ascendance laisse prétendre le contraire. Il ne fait qu’obéir à mes ordres, car cela le sert bien pour l’instant. Mais ce druide me cache bien des choses et depuis un certain temps j’ai mes doutes sur ce fourbe. Alors, lorsque j’apprends que mon fils manœuvre de façon douteuse avec celui-ci et ses rituels sanglants, je juge que je peux me permettre de visiter ma progéniture pour tirer au clair cette sombre histoire. — Ce que vous pouvez penser de votre conseiller me laisse indifférent. Il a accompli un rituel à ma demande, pour découvrir quel gredin m’avait subtilisé cette fabuleuse hache que vous m’avez si gentiment offerte. Vous savez, celle de votre trésorerie, lorsque je suis devenu l’un de vos commandants dans cette illustre armée de sous-fifres qui est la vôtre! cracha-t-il avec dédain. — Fais bien attention à ce que tu dis, fils. Cette armée est composée de loyaux sujets. — Puisque vous le dites, cher paternel. C’est pour cette raison que je préfère partir seul en mission. De cette façon, vos loyaux sujets ne courront aucun risque.
Arakher considérera les propos de son héritier. À défaut d’y trouver la patience légendaire de sa race, il voyait bien la détermination des géants de pierre dans son attitude arrogante. Il se doutait bien qu’Ajawak avait des vues sur sa couronne et cela faisait partie des constantes de la vie dans un royaume comme Pyrfaras.
« Mais chez nous, au plus fort va la couronne et pour l’instant, le plus fort c’est moi, se rassura-t-il. Mon jeune loup a encore beaucoup à apprendre. » — Très bien. Si je ne peux te dissuader d’entreprendre cette quête, alors je vais y contribuer à ma manière et en respectant tes propres paroles.
Ajawak regarda son père d’un air inquiet. Normalement, ce genre de revirement parental n’était jamais de bon augure pour lui. — Je vais te laisser assouvir ton goût de vengeance auprès de ce voleur et ainsi te permettre de récupérer ton bien, puisque la chose te hante depuis plusieurs mois maintenant. Cependant, deux autres personnes vont t’accompagner dans cette chasse : deux nobles Géants, l’un de pierre et l’autre du clan des montagnes.
Le prince chercha désespérément une façon de se défaire de ces chaperons, mais le Roi l’avait pris au mot. — Je vois que tu essaies de contourner mon ordre, le menaça Arakher. Sache qu’il s’agit de l’unique façon pour toi de quitter les murs de Pyrfaras. Je vais faire le nécessaire afin que Dunfor et mon shaman Barath soient à tes côtés dès demain matin. À l’aube, c’est bien cela? Il s’agit bien de l’heure de départ que tu as convenu avec le capitaine Salxornot. — Le petit traitre, je vais lui arracher la tête. — Tu ne lui feras rien du tout, il n’est pas celui qui m’a renseigné sur tes plans. Tu gueules tellement fort que tout le corridor a entendu ta conversation avec mon Messager Royal. D’ailleurs, il sera de ton voyage par décret royal et s’il arrive à te suivre, il te sera peut-être d’une certaine aide. Dans le cas contraire, sa destinée s’accomplira par elle-même. De toute façon, il ne m’est plus d’aucune utilité en tant que messager depuis qu’il s’est fait voler sa coquille de noix invisible. — Merci, mon Roi, j’accepte vos termes, puisque vous ne me laissez pas d’autres options, maugréa Ajawak en se levant, emporté par sa mauvaise humeur grandissante. — Effectivement, je suis ton Roi et tu n’as pas le choix. Pour être bien certain que tu ne te déroberas pas à cette entente, les deux géants de pierre à l’extérieur de tes appartements ont pour ordre de t’accompagner jusqu’aux portes de la ville demain. Ne t’avise surtout pas de les semer, ce sont d’excellents pisteurs qui auront vite fait de te ramener, non pas dans ta luxueuse suite, mais bien dans les plus profonds ergastules 4 de cette forteresse. Si je dois en arriver là pour te faire comprendre le sens d’un contrat, alors il en sera fait ainsi.
C’était la première fois que son patriarche employait de telles menaces à son égard. — Il en sera fait selon vos désirs, Majesté! déclara le prince, ressentant une soudaine lueur d’admiration devant l’audace de son père, qu’il chassa très vite comme s’il s’agissait d’un sentiment de faiblesse.
Ajawak accompagna sa réponse d’une révérence prétentieuse dont son père ne tint même pas compte. Cette forme cérémonieuse fut perçue comme une moquerie de la part du jeune commandant à l’égard de son supérieur. Le roi quitta la chambre en laissant son bâtard de Troll derrière lui.


Hors de l’enceinte des murs de Pyrfaras, dans la basse-ville où la majorité des habitants qui n’était pas un géant pouvait établir résidence, Salxornot reçut enfin les nouvelles qu’il attendait avec impatience. — Capitaine, êtes-vous là? — Vous pouvez entrer Xorag, je suis seul!
Le jeune soldat sottèque pénétra dans la maisonnette.
« On m’a installé dans une demeure assez modeste pour un individu de mon rang, pensa le capitaine. Mais pour les géants d’ici, mes lettres de noblesse ne valent pas grand-chose... » se désola-t-il en silence en laissant entrer son visiteur. — Avez-vous trouvé ce que je vous ai demandé? demanda impatiemment le Capitaine. — Oui mon seigneur! répondit le jeune, trop heureux de pouvoir servir un aussi illustre personnage en lui remettant une large besace de cuir.
Salxornot prit le sac et en retira une paire de bottes conçues pour la randonnée ainsi qu’un petit caquelon en fonte. Le soldat attendit et lui remit un petit bout de papier de lin. — Voici les instructions des propriétaires pour ces objets magiques, ainsi que les pierres précieuses qui ont été refusées. Pouvoir vous aider, mon seigneur, était plus important que de recevoir ce paiement en échange. — Ne me faites pas tant d’honneur, je ne suis plus un seigneur. Cependant, je veux que vous retourniez voir ces deux Sottecks pour les avertir que s’ils n’acceptent pas cette forme de paiement, je vais être très offusqué, même si ce n’est pas la vérité. J’apprécie ce qu’ils essaient de faire, mais ils vont avoir besoin de cet argent d’une façon ou d’une autre. Dites-leur également que je vais me souvenir de leur bonté à mon égard ainsi que de vos services, mon ami. — Bien Capitaine, je vais leur transmettre votre message et tout l’honneur fut pour moi de vous avoir servi, bredouilla-t-il en s’élançant, fier du devoir accompli.
Salxornot referma la porte pour contempler de plus près ses nouvelles acquisitions enchantées.
« Voyons voir... une paire de bottes qui va me permettre de suivre les géants sans trop me fatiguer... et un caquelon magique produisant jusqu’à huit bonnes portions de ragoût par jour. Hum... Plus besoin de m’encombrer avec des rations pour la route. »
Il les plaça méticuleusement avec ses autres articles magiques ou utiles dans sa besace. Il était maintenant prêt à faire face à tous les autres problèmes qui pourraient survenir lors d’une longue aventure.
« Tu ne te débarrasseras pas de moi aussi facilement, prince Ajawak. Je suis maintenant un Sotteck équipé de multiples ressources. »

Sitôt le soleil levé, les trois chaperons se postèrent devant les grandes portes de la forteresse et attendirent patiemment leur commandant pour cette nouvelle et secrète quête princière. Escorté par les géants de pierre jusqu’aux portes de la cité, Ajawak percevait au loin la silhouette de ceux qui allaient l’accompagner. — Vous pouvez disposer! ordonna furieusement le prince à l’intention des deux gardes du corps commissionnés par le roi.
Le prince étant avec sa nouvelle escorte, les gardes se tinrent en retrait afin de s’assurer qu’il quitte bel et bien la Capitale en compagnie des trois autres membres de cette patrouille.
Ajawak toisa ses compagnons de route. Le premier, Dunfor était un robuste Géant de pierre. Grand de deux hauteurs d’homme comme tous les géants, il dépassait le prince de quelques têtes et sa surprenante musculature saillait sous ses quelques éléments d’armure. Il arborait le visage impassible du guerrier sûr de lui.
« Ce combattant spécialiste de la lance me sera utile », songea-t-il.
Le second Géant, des montagnes cette fois, était Barath, le fameux shaman renommé dans la Capitale autant pour ses habiletés dans la magie que celles au combat. Par-dessus sa tunique de cuir, il portait à sa ceinture un énorme gourdin de bois renforci par des bandes de métal.
« Peut-être que sa magie me sera commode, après tout… » pensa-t-il la tête haute en le dévisageant. — Que vois-je? grogna le prince en baissant ses yeux rageurs vers le Capitaine Salxornot en armure portant un tout petit marteau à une main. Voilà un outil idéal pour chatouiller les ennemis! se moqua-t-il ouvertement, mais le Sotteck ne réagit pas. — Nous sommes prêts à vous suivre mon prince, intervint promptement Dunfor. Quelle direction devons-nous prendre?
Le prince regarda une dernière fois le groupe, soupira puis invoqua la magie de son collier. — Voleur pointe-moi la direction de celui qui m’a détroussé!
La main cadavérique se redressa sous le regard hébété des compagnons et pointa une direction précise de son index décharné et tremblotant. — Voilà la route à suivre : le sud-ouest, lança Ajawak satisfait. Nous prendrons vers Udrag, le temps de ramasser quelques provisions, puis Bishnak. Si nous devons aller plus au Sud, alors nous emprunterons les Escaliers des Hiiglanes.
Au pas de course, le prince ordonna à ses chasseurs de le suivre. Les deux géants, qui ne s’attendaient certes pas à faire ce type d’exercice exigeant aussi tôt en matinée, emboitèrent le pas tant bien que mal.
Salxornot, par contre, grâce à ses nouvelles bottes, avançait avec une aisance peu dissimulable. Ainsi, afin de ne pas faire mal paraître les deux titans devant leur prince, il prit soin de les suivre à une distance raisonnable. Après tout, un simple Sotteck ne devrait même pas imaginer pouvoir rivaliser à la course avec la noble race des géants.




1 capiston : vieux capitaine

2 arroi : équipage

3 flamberge : épée longue à deux mains, ayant une lame ondulée sur toute sa longueur

4 Ergastule : prison souterraine, cachot
Conseil des Grands Druides

Chaque jour du Renouveau, sur l’Ancien Continent, une cérémonie officielle druidique était un évènement où la présence de tous Grands Druides était obligatoire. Ils devaient présenter succinctement devant l’Assemblée du Grand Conseil les divers évènements qui s’étaient déroulés sur leur territoire durant la dernière année.
Ainsi, la clairière sacrée entourée de dolmens et de sièges de pierre accueillait facilement plus d’une centaine de personnes à chaque fois.
Aujourd’hui Arminas, valeureux demi-elfe du Nord à stature élancée et à la barbe brune finement taillée, comptait seulement un tiers des membres assis de façon clairsemée à discuter ou à écouter les Grands Magistrats. — Cette rencontre annuelle ne sera qu’un vestige du passé dans quelques années, si ce conflit entre les diverses castes de druides continue de s’accentuer! lança Calmancin, un des Grands Druides de Lönnar. — Tu crois vraiment que ce Conseil pourrait s’éteindre un jour? s’inquiéta Arminas en écoutant s’exprimer ainsi son voisin de gauche et ancien mentor.
Le druide venu de l’île d’Arisan passa nerveusement sa main dans ses cheveux châtains qui retroussaient sur le capuchon de sa robe de bure beige bordée de runes elfiques et viking. — Malheureusement oui, mon cher Arminas. Ces querelles perdurent depuis trop de générations. L’Ordre des Quatre Éléments a déjà rallié plusieurs factions à sa cause. L’attrait du pouvoir semble être le plus fort chez eux... murmura-t-il, les yeux inquisiteurs. Mon ami, parle-moi un peu de ton territoire... — Tu ne veux pas entendre les nouvelles des Magistrats? répliqua Arminas, les sens en éveil. — Non, pas vraiment. Il ne s’agit que de tristes nouvelles parvenues à mes oreilles durant toute l’année. Une poignée de druides en a attaqué plusieurs autres, et ce, sans respecter les Lois druidiques qui nous gèrent tous. Des mercenaires, des guerriers et des magiciens ont été engagés afin d’anéantir le voisin dont la terre est convoitée. Parfois, je dois l’avouer, je t’envie toi et ton île! Vous n’avez pas à subir tout ce qui se passe ici sur le vieux continent. — Tu te trompes mon vieil ami, ce n’est pas si différent de mon côté. Moi aussi, je vis cette constante possibilité que mon territoire tombe aux mains de l’Ordre des Quatre Éléments. Dihur, celui qui a juré de se venger, est toujours le Conseiller Royal de mes ennemis, je te le signale. — Ainsi, il a vraiment réussi à se rendre jusque sur Arisan et convoite ouvertement ton territoire! — Oui et la guerre entre nos deux nations est imminente. Ce ne sont plus les simples escarmouches où mes disciples arrivaient à s’en sortir indemnes. Maintenant, les attaques sont plus fréquentes et les assauts plus cruels. J’ai perdu énormément de bons gardiens et de druides, tandis que le nombre de victimes s’accroît, malheureusement. Ils sont tout simplement plus nombreux que nous et j’ai vraiment peur d’un carnage... répondit Arminas en se raidissant soudainement. Avait-il trop parlé? Il y a tellement d’oreilles indiscrètes autour d’eux...
Calmancin regarda son ancien disciple et lui sourit en silence, comme un père le fait avec son fils pour le rassurer et l’encourager. Il connaissait bien le potentiel de ce chef de file et son dieu l’avait reconnu également. — Toutes les villes sur les Terres d’Aezur demeurent en alerte, continua alors Arminas dans un souffle, enfin soulagé de pouvoir partager son fardeau. Certains des murs ont été fortifiés, physiquement et parfois même magiquement. Nos magiciens cherchent à trouver des incantations qui pourraient nous donner un certain avantage lors des combats. Nous redoublons d’efforts pour protéger notre territoire, mais il se peut que cela ne soit pas suffisant. — Mais j’ai entendu dire que tout cela pourrait peut-être changer. Une prophétie mentionnant un dragon... — Je n’ai jamais parlé de cette prophétie à ce Conseil, comment es-tu au courant? sursauta Arminas de nouveau sur ses gardes. — N’oublie pas, nous avons le même dieu et s’il juge bon de partager avec les Grands Druides de son ordre cette bribe d’information, qui suis-je pour aller contre sa volonté! — Alors je m’en remets à la sagesse de Lönnar, se calma rapidement le druide d’Arisan. Disons qu’il s’agit d’une action sur laquelle repose une bonne partie de notre espoir pour sauver et protéger mon territoire... et La Source. — N’aie crainte mon ami, nous ne sommes pas nombreux à connaitre l’existence de cette prophétie et de ce qu’elle pourrait t’apporter.
Arminas fit une pause et s’intéressa furtivement à l’envolée oratoire devant eux. Beaucoup trop de colère... Il considérera ce qu’il pouvait dire avant de continuer la conversation. — Cher Calmancin, tu comprends d’autre part mes réserves à vouloir parler de tout ceci. Mais je peux te dire que le temps est venu et ma fille Miriel y est mêlée. — Donc, il y aurait bel et bien un dragon qui s’est rendu jusqu’à ton sanctuaire dans les montagnes... — Je lui ai même parlé et il fait partie du groupe de gardiens pour lequel ma fille est leur cheffe. Ils ont tous commencé leurs quêtes avec leur œuf de dragon et maintenant nous ne pouvons que prier en attendant leur retour.
« Prier et peut-être autre chose... » se dit-il en pensant à ses vétérans, ses Premiers Gardiens du Secret qui l’attendaient sur Arisan. — D’ailleurs, reprit-il en murmurant, nous ne sommes que deux à connaitre tous les détails de cette prophétie, il y a Saint-Beren de l’église de Tyr et moi. — Tu vas voir, tout va bien aller. Si Lönnar, dans sa sagesse, t’a guidé jusqu’à cette île et cette fameuse Source, ce n’est certainement pas pour la remettre à une autre faction, quelle qu’elle soit, l’encouragea son ami.
Arminas se retint d’exprimer ses doutes. — De notre côté sur notre bon vieux continent, continua Calmancin, nos rangs sont également affaiblis. Nous constatons déjà les conséquences néfastes du regroupement des forces druidiques vénérant les dieux élémentaux, surtout celui de feu. Si ton Dihur est l’un des plus notoires, il n’est malheureusement pas le seul. Les disciples de Crom, de Pan et de son fils Krotos ont également rejoint les rangs des Quatre Éléments. — Qu’arrive-t-il de Nuada et Sylvanus? — Ceux-ci continuent d’appliquer la neutralité. Ils ont toujours conservé cette impartialité, fidèles aux traditions druidiques. Il est également dit que Mielikki marche dans la forêt avec Lönnar, ce qui est un bon présage. Ils ne sont peut-être pas nombreux, mais nous pouvons compter sur leur appui indéfectible. Il y a également un autre dieu, non druidique, qui est directement impliqué dans cette répartition du pouvoir.
Arminas le toisa en retenant son souffle, les yeux froncés. Que sait-il réellement? — Tyr… qui ne laissera pas son fils combattre sans y joindre son appui! le rassura Calmancin. Je crois même que si l’Ordre des Quatre Éléments n’a pas réussi à prendre tout ce qu’il désire, c’est en partie dû aux interventions de ce dieu de la Justice et de la Guerre. Il n’est pas sage de s’attaquer aux disciples de Lönnar, le fils d’un dieu puissant qui dirige plusieurs armées un peu partout sur l’Ancien Continent.
« Effectivement, j’aimerais bien qu’il soit plus présent sur Arisan, songea amèrement Arminas, car nos troupes diminuent dramatiquement... »
Contrairement aux autres années, la cérémonie qui pouvait durer quelques semaines prit fin en moins de quatre jours. Chacun ne voulait pas demeurer très loin de son territoire, sachant dorénavant que la menace était réelle un peu partout. Arminas salua ses amis et disciples puis les quitta en solitaire afin de poursuivre sa route.
Il marchait allègrement vers son précieux arbre qui lui permettait de faire le voyage entre son Ancien Continent et son sanctuaire à Feygor, sur l’île d’Arisan. Il pouvait entrevoir au loin les feuilles de la cime de son Acer Nigrum 1 .
« Encore trois cents foulées et je retourne enfin chez nous... »
Soudain, quelques bruissements attirèrent son attention. Il n’était pas aussi seul qu’il le pensait et décelait la présence d’au moins trois ou quatre personnes dissimulées dans les buissons. Pour ne pas mettre la vie de son arbre en danger ou simplement révéler sa position, il dévia un peu de sa destination.
Se sachant suivi, il saisit discrètement l’une de ses composantes à sa ceinture et marcha plus lentement. Il cherchait mentalement un terrain propice pour invoquer son enchantement.
« Je me rappelle un passage entre deux rochers non loin d’ici... murmura-t-il en lui-même. Suffisamment large afin de me faufiler entre les deux parois et long de presque cent foulées. La diversion sera parfaite. »
Au moment où il s’engagea dans la faille rocheuse, il se mit à courir comme un fou. Le but était de se rendre vers la sortie le plus rapidement possible. Le Grand Druide entendit la confusion ainsi que la frustration dans les voix qui s’élevaient derrière lui.
Ayant complètement traversé son trajet, il se retourna et entama l’incantation qu’il avait choisie.
Juste avant qu’il ne termine son sortilège, il put apercevoir l’un d’eux portant une armure de métal et brandissant une longue épée. À ses côtés, un elfe aux allures d’assassin s’immobilisa pour décocher une flèche en sa direction. Le missile eut le temps de franchir l’énorme mur de pierre qui se matérialisa subitement devant eux.
Arminas n’avait pas compté sur la chance ou l’adresse de l’archer ennemi. La flèche effleura son côté gauche au niveau de la taille, déchirant le tissu au passage et arrachant sa peau. Cette blessure lui tira un cri de douleur qu’il tenta d’étouffer entre ses dents.
Devant lui, avec une quarantaine de coudées de haut, son mur bloquait complètement le passage entre ses parois de pierre, coupant ainsi tout accès ou poursuite de ses ennemis. Même si cette prison d’infortune était une petite montagne fissurée par le centre, les côtés étaient abrupts et la contourner prendrait un certain temps. L’idée était de gagner quelques instants afin d’organiser une défense convenable. — Je n’aurai jamais le temps de m’échapper... Je dois les combattre, soupira-t-il.
Il entama rapidement une seconde incantation qui lui donna un teint de corps un peu plus sombre.
Comme il n’y avait toujours personne devant lui, le lourd silence lui laissa sous-entendre que les belliqueux contourneraient l’un des côtés du promontoire. Il s’appuya sur son Salkoïnas et prit une grande inspiration. Sa troisième incantation était plus mélodieuse, on aurait dit un chant adressé à la forêt.
Soudain, l’archer déboucha entre les arbres, au pas de course avec son arc en main. Il s’arrêta net en pointant sa flèche acérée sur l’homme à la robe de bure. — Ne bougez plus, disciple de Lönnar, cela ne durera pas très longtemps. — En effet, je n’ai pas l’intention de vous attendre, répliqua le Grand Druide.
Arminas pouvait entendre le bruit du guerrier en armure de métal qui allait arriver sous peu. Il devait faire vite et entamer le quatrième enchantement nécessaire à son piège. Il amorça son sort et l’archer décocha son tir à bout portant.
Curieusement, la flèche rebondit sur le bras du druide enveloppé d’une fine et temporaire aura de protection. Arminas continua promptement sa magie sans risquer d’être interrompu par une autre attaque. Aucun indice notable ne signalait aux assaillants un quelconque danger pour eux. — Pourquoi faut-il toujours que je courre durant mes contrats, je suis presque à bout de souffle! pesta le guerrier arrivé près de son archer qui avait décoché en vain une autre flèche sur sa cible. — Fais attention, celui-là me semble plus débrouillard que les autres! répliqua son compagnon.
Le costaud s’avança tranquillement, épée à la main et Arminas leva son bâton d’office en direction de son adversaire. Le druide attendait impatiemment une réponse à l’appel qu’il avait lancé aux habitants de la forêt.
Brusquement, les dernières incantations prirent effet en même temps. Une meute de loups arriva en trombe pour se jeter sur eux. L’archer, d’un pas agile, prit la fuite avec la douzaine de bêtes à ses trousses. — Des loups! Vous aurez besoin de beaucoup plus gros que cela pour passer mon armure, hurla le guerrier bien planté sur ses deux pieds, l’épée dressée bien haute.
Arminas invoqua alors la force du bélier à sa pleine puissance et laissa celui-ci entrer de plein fouet dans le guerrier de métal qui recula d’une dizaine de foulées, sans toutefois perdre son équilibre. — Bien essayé, mais je suis toujours debout, vos tours de magie ne m’impressionnent pas du tout. — Alors, vous allez apprécier le prochain!
Arminas balaya l’air devant lui d’un simple geste de sa main. Au même moment, une énorme branche entra en contact avec le guerrier de métal ahuri devant l’attaque. Il fut catapulté à plus d’une quinzaine de foulées plus loin.
Un chêne animé de la magie druidique venait de suivre à la lettre les instructions de celui qui lui avait infusé magiquement la possibilité de se mouvoir. Ce n’était pas un centenaire, mais son tronc avait le double de la largeur de son adversaire.
L’arbre s’avança puis martela de ses grosses branches le pauvre guerrier qui tentait de se défendre avec son épée, sans grand succès. Son armure ne lui offrait aucune mobilité et le colosse lui asséna plusieurs coups qui embossèrent son armure à jamais.
Le Grand Druide de Lönnar pouvait entendre les loups s’amuser avec leur proie. L’elfe avait intérêt à courir très vite, car l’escouade de carnivores avait reçu comme mandat de le pourchasser pendant une bonne heure à moins qu’il ne succombe ou qu’il ne se trouve un abri.
« Il reste un troisième assaillant, réfléchit rapidement Arminas, sans doute caché et observant mes actions. »
Le druide se concentra puis, guidé par sa magie scintillante composée de milliers de petites lumières, parcourut les alentours. Si quelque chose d’invisible se terrait dans les bois non loin de lui, ce sort saurait le débusquer.
Il n’y avait rien. — Diantre! maugréa-t-il. Ces deux attaquants n’étaient qu’une diversion... jamais ils n’auraient pu vaincre un Grand Druide.
Rempli d’un horrible pressentiment, il repartit en courant vers la clairière. En chemin, il remarqua amèrement qu’il n’avait pas été la seule cible dans cet attentat de masse. Plusieurs colonnes de fumée pouvaient être aperçues au loin dans la forêt.
Du haut d’un buton 2 , il constata qu’il n’y avait aucun corps sur la terre sacrée de la clairière. — Les traitres! Ils ont attendu le départ des différents Grands Druides pour porter leurs assauts. La guerre entre les factions de druides sur l’Ancien Continent est vraiment commencée. Il est grand temps que je retourne sur Arisan.
Arminas emprunta discrètement un sentier différent. Il se méfiait et se sentait toujours observé.
« Sans doute que mon arbre a également été l’une des cibles, s’inquiéta-t-il en se cachant pour avaler le contenu d’une fiole aussi rapidement qu’il le pouvait. Lassik, mon cher ami, ta potion d’invisibilité me sera d’un grand secours aujourd’hui. »
Indétectable, le druide rejoignit son arbre et, s’assurant d’être vraiment seul, prononça la formule qui le ramena dans son sanctuaire, à Feygor.

Bien caché derrière un large buisson, un mystérieux satyre 3 prenait note de ce qu’il avait découvert. Cette créature ne pouvait voir l’invisible, mais ses sens très aiguisés lui ont permis de suivre et d’entendre les incantations du Grand Druide de Lönnar.
Il retourna près de la clairière sacrée, à l’endroit convenu, et le mandaté remit la précieuse indication à son homologue. — J’espère que cette information constituant une preuve d’allégeance de l’Ordre de Pan sera reconnue et surtout appréciée par l’Ordre des Quatre Éléments, annonça le satyre. — Ton ordre s’est acquitté admirablement de la tâche qui lui a été confiée. Sois assuré que je ne manquerai point de faire valoir ta contribution auprès des miens.
Sur ce, les deux druides partirent chacun de leur côté, satisfaits.




1 Acer Nigrum : arbre proche de l’érable à sucre

2 Buton : petite colline

3 Satyre : être à corps humain, à cor nes et pieds de chèvre ou de bouc
L’Emboisé des Fays
— Voici les trois Griffes de Skarfang, annonça solennellement Bertmund à ses compagnons. Cette chaîne de montagnes longe le flanc sud des montagnes d’Ogelmir, qui sont maintenant derrière nous. Une fois que nous aurons atteint la forêt Kolmikko, j’estime qu’il nous restera un peu moins d’une semaine avant d’atteindre la ville fortifiée de Dagfin. — Je fleure 1 déjà le sanglier et la bonne bière mousseuse! lança Marack en lui faisant un clin d’œil complice. — Gardez ce rêve pour plus tard, répliqua la druidesse. Je dois déjà travailler de façon ardue pour convaincre les animaux de cette région de nous laisser tranquilles. — Dommage... pour nous, rouspéta le guerrier tout sourire sous le regard noir de sa cheffe.
Pendant la longue marche, chacun avait trouvé une source d’occupation. Outre les encombrements d’une forêt normale, même si celle-ci n’est pas très dense, Arafinway prenait grand soin d’éviter des pièges similaires aux rosiers prédateurs. Ses discussions avec Ardynyth se faisaient toujours aussi fréquentes et le sujet de conversation tournait souvent autour du Dragon vert Augheronth. Il employait utilement son esprit en révisant les enseignements de son mentor.
De temps en temps, il pratiquait ses notions de chasseur, au grand plaisir de Marack qui le voyait revenir avec de la viande fraîche. Le guerrier avait, quant à lui, reçu l’ordre de n’attraper les animaux que si Miriel n’arrivait pas à les faire fuir ou si ceux-ci les traquaient en prévoyant rassasier le groupe un peu plus tard.
Les attaques agressives des animaux sauvages de la région continuaient de se multiplier et le guerrier se faisait alors un plaisir de dégourdir son marteau ou sa hache.
Bertmund eut le bonheur de raconter l’histoire de Skarfang, cette légende au sujet d’un sanglier des neiges, une bête gargantuesque qui a inspiré le nom des montagnes.
Il avait également passé une bonne majorité de son temps à essayer de percer le mystère de la petite figurine magique représentant une paysanne. Il se doutait bien qu’il devait y avoir un code secret pour son activation.
Seyrawyn, pour sa part, anticipait avec appréhension leur arrivée à la ville fortifiée de Dagfin. Il aimait bien la forêt dans laquelle il marchait. Il en émanait une grande paix, comme si tous les habitants respectaient cette zone neutre.


Vers le sixième jour, un roulement sonore se fit plus insistant. Le groupe de gardiens déboucha enfin dans une petite vallée où une haute cascade retombait bruyamment dans un bassin d’eau cristalline. Les petits animaux étaient abondants, les papillons phénoménaux et les plantes y fleurissaient en grande variété, remplissant l’air de leurs parfums. — Quel bel endroit! Ce coin est littéralement féérique, s’extasia Miriel. De plus, cette eau est fraîche et exempte de poison ou de maléfice, fit-elle après avoir testé le bassin avec un sortilège druidique. — Nous sommes dans l’Emboisé des Fays 2 , annonça fièrement Bertmud. Je connais cet endroit pour l’avoir déjà patrouillé. Je crois ce lieu protégé et, en fait Madame, je suis charmé par la beauté de ce décor qui se renouvelle à chaque visite. — Oui. Oui, Aryndtith, je vais lui dire, spécifia Arafinway. Miriel, ma petite amie trouve que ce paradis est absolument parfait. — Qui? questionna Marack de sa voix bourrue. — La petite dragonne-fée dans son œuf rose! répliqua gentiment l’elfe. — Faisons halte ici pour la nuit, déclara la cheffe.
Promptement, comme à leur habitude, Arafinway, aidé de Bertmund, installa le camp et commença à préparer le repas. Marack et Seyrawyn s’éloignèrent un peu et sécurisèrent les alentours.
La soirée s’annonçait douce et les brillantes lucioles, plus curieuses qu’au Nord, ne se lassaient pas de virevolter autour d’eux. — C’est fatigant à la longue, grogna Marack assis sur une bûche, gesticulant en les chassant de la main. De plus, je me sens surveillé et je n’aime pas cela. — Je ne sais pas de quoi tu parles, le guerrier, elles sont adorables! répondit doucement Arafinway en étudiant attentivement ses mains pleines.
Au creux de ses paumes, il avait placé l’œuf de Dragon rose et les multitudes de lucioles le réchauffaient et l’éclairaient activement. — Marack, écoute... je crois qu’elle ronronne, lança-t-il gaiement en approchant l’œuf de sa joue. Même Ardynyth est heureux!
Seyrawyn appréciait cet endroit particulier et vint s’asseoir auprès de Bertmund un peu à l’écart. En l’entendant jurer comme un charretier, tenant la poupée de bois dans sa main droite et un de ses livres de cuir dans l’autre, le dreki figea sur place. — Corne de bouc! Cou-Dieu! Cordiable! psalmodiait 3 le troubadour très concentré. — Ça ne va pas mon ami? s’enquit finalement l’elfe, en douce. — Chapon maubec 4 ! Coqueberte 5 ! Couarde 6 ! Coureuse de remparts 7 ! Hum? Me parlais-tu, Seyrawyn? — Oui, mais je n’ose imaginer quelles contrariétés te mettent dans cet état! — Ah, cela! répondit-il en riant. J’essaie seulement d’activer cette demoiselle. Ainsi, j’épluche tous les mots que peuvent contenir mes petits grimoires de voyageur. — Heureusement pour elle que tes formules indignes ne fonctionnent pas! Bon, je te laisse à tes litanies, conclut le dreki en s’éloignant, abasourdi. — Il a raison, essayons avec des mots plus féminins : Couchette, Courtisane... Corset, Chausse, Chapelet, Cotte, Coursière, Curation, Castel, Château... Charme, Charmogne 8 , Charmement... Cheffe?

Au petit matin, une première patrouille équestre venant de Dagfin surgit et les interpella. À plus d’une vingtaine de foulées, ils pointèrent leurs lances sur eux. — Holà voyageurs, qui êtes-vous et quelles sont vos intentions! s’enquit un jeune soldat de la compagnie de dix cavaliers. — Nous sommes des voyageurs et nous nous dirigeons vers Dagfin, pour nous approvisionner, répondit Miriel rapidement, elle qui avait préparé ses répliques par cœur.
Elle n’allait surtout pas leur dire qu’ils étaient en mission pour son ordre druidique. — Nous allons vers Dagfin et avons seulement besoin de provisions ainsi que d’un endroit pour nous reposer avant de reprendre la route.
Marack soupira. Il lui en aurait voulu terriblement s’il n’avait pas le loisir de goûter aux produits du terroir offerts par la meilleure auberge de cette ville. — Vos accoutrements ne me sont pas familiers, déclara le soldat suspicieux. Cependant, toi le vieux, tu es l’un de nos soldats de la Temporaire, que fais-tu avec eux?
Bertmund n’avait pas vraiment apprécié que ce jeune blanc-bec le traite de vieux, son grade méritant un peu plus de respect. Néanmoins, ce n’était pas le moment de donner une leçon à cette troisième classe de soldat. — Je suis Bertmund, soldat de la Temporaire du 22ième Royal Régiment au service de la Reine Maude, Vive La Reine!, et je suis de retour d’une mission d’escorte de l’une des caravanes qui s’est aventurée sur les terres du Nord. — Il y a vraiment des gens qui demeurent de l’autre côté de ces montagnes? interrogea-t-il, incrédule. — Oui soldat, et ces gens en sont la preuve vivante, devant vous! Comme vos yeux en voient la preuve, seriez-vous en désaccord avec ceux-ci?
Par inexpérience, le jeune soldat fut pris au dépourvu. Ne voulant pas paraître faible devant les autres cavaliers, il remit sa lance en position moins offensive, la pointe dirigée vers le ciel. — Encore quatre jours de marche et vous devriez atteindre Dagfin. Bonne route soldat de la Temporaire et Vive La Reine! — Vive La Reine! répéta Bertmund en chœur avec les autres soldats.
Le groupe de cavaliers prit quelques instants pour faire boire leur monture et se désaltérer. Puis, la patrouille emprunta la direction de la troisième griffe de Skarfang, celle la plus à l’Est. — Le 22ième Royal Régiment au service de la Reine Maude, c’est tout, rien d’autre? C’était plutôt court comme présentation Maître Bertmund, vous nous avez habitués à plus de panache, taquina Marack. — Mon cher gardien, si j’avais commencé à énumérer mes nombreux titres, le pauvre soldat n’en aurait sans doute compris que la moitié, que dis-je, le quart. Parfois, il est plus sage d’en dire moins pour abréger certaines souffrances. N’est-ce pas chère druidesse? — Je suis entièrement d’accord avec vous, maître érudit. Parfois il faut savoir faire la distinction entre ceux qui en savent un peu et ceux qui en disent peu, là est toute la différence!
Pendant que les autres riaient de bon cœur, Arafinway ne semblait pas bien saisir toute la discussion qui venait de se dérouler. — Ne t’en fait pas Ara, ils ne font que se taquiner. Tu n’as qu’à retenir que Bertmund et moi faisons partie de ceux qui en disent peu, clarifia Miriel.
L’elfe acquiesça d’un signe de tête et replongea dans sa discussion avec son œuf de dragon.

Les jours qui suivirent furent sans incident notable. L’éclaireur avait réussi à contourner les quelques patrouilles aperçues au loin et les animaux qui auraient pu devenir dangereux, d’ailleurs de plus en plus rares en ces terres habitées. — Si mes calculs sont exacts, je crois que nous allons pouvoir atteindre les grandes portes de Dagfin demain en fin de journée, annonça Bertmund, reconnaissant le terrain maintenant familier. — Si tes prédictions sont exactes, alors c’est moi qui vous offre le repas du soir, déclara Marack joyeux. Je suis persuadé que notre troubadour connait une bonne demi-douzaine d’auberges pour festoyer. — À vrai dire, j’en connais plus d’une bonne vingtaine, mon cher ami, mais les critiques sont parfois tellement douloureuses pour l’égo d’un artiste, que ma liste de recommandations sera très brève.
Le guerrier salivait déjà à l’idée de pouvoir prendre un copieux repas en bonne compagnie. Il voulait autre chose que du civet d’écureuil aromatisé de racines comestibles et de champignons sauvages, mets récurant de ces derniers jours.
Miriel se réjouissait de la bonne humeur qui commençait à s’installer dans son groupe de gardiens. Pourtant, il y avait encore un compagnon qui tardait à partager cette bonne humeur.
Le soir venu, Seyrawyn s’offrit pour prendre le premier tour de garde et personne ne s’y opposa. Il s’installa pour la soirée à l’extérieur du périmètre éclairé par le feu de camp. — Impossible de voir les étoiles cette nuit, murmura-t-il, déçu. Le ciel est complètement obscurci par un amas de nuages.
La druidesse avait remarqué que son ami avait un comportement solitaire depuis ces deux derniers jours, le genre d’attitude qu’il adoptait lorsqu’une ville était en vue. Elle s’approcha. — Que se passe-t-il Seyrawyn, tu sembles préoccupé? Est-ce le fait de devoir entrer dans la cité qui t’affecte ainsi? — Tu commences à bien me connaitre druidesse, mais il semble que tu as encore des choses à apprendre sur moi, car ce n’est qu’une partie de ce qui occupe mon esprit présentement.
Il prit une grande inspiration et partagea son secret. Il sortit son œuf de Dragon d’or de son escarcelle et lui murmura doucement quelques paroles. — Montre-lui, Wilfong! lui dit-il en le plaçant au creux de sa paume.
L’œuf se redressa puis se mit à s’élever de quelques doigts juste au-dessus de la main de son dragonnier. Il en émanait une faible aura lumineuse.
Miriel recula d’un pas, puis observa la fantastique démonstration. L’œuf se positionna en direction sud-ouest puis l’image d’une forteresse apparut directement devant celui-ci. — Il semble que tu seras le prochain dragonnier à rencontrer son dragon! énonça-t-elle avec, dans la voix, un mélange d’étonnement et d’envie envers son ami. — Oui, j’ai eu cette surprise de la part de Wilfong, il y a deux jours environ. Cette forteresse est sans doute sa demeure et elle se situe dans la direction que nous suivons. Du moins, c’est ce que j’en déduis. — Alors nous en saurons un peu plus demain en fin de journée. Mais si c’est le cas, tu devras t’y aventurer pour y rencontrer ce Dragon d’or. — Justement... entrer à l’intérieur d’une cité. Une ville remplie de constructions de pierre et de bois, entourée de murets et surtout bondée d’inconnus.
Seyrawyn referma sa main sur son œuf et l’image disparut instantanément.
La druidesse resta quelques instants avec lui, sympathisant en silence devant les choix qu’il allait devoir faire. Puis, avant de retourner auprès du feu afin d’emmagasiner quelques heures de sommeil, elle offrit une dernière pensée à sa sentinelle préférée. — Un petit pas à la fois, un jour à la fois! Tu as déjà fait une première expérience dans la forteresse de Feygor, maintenant tu es sans doute en mesure d’un geste un peu plus difficile.
L’elfe la regarda, sceptique. — Mon père m’a dit que notre œuf de dragon, en échange de notre protection, était là pour nous aider, nous guider et nous enseigner. Peut-être que dans ton cas, amadouer ta peur irraisonnée pour les villes fait partie de ta quête? Sur ce, bonne nuit mon ami.
Les propos de Miriel occupèrent l’esprit du dreki pendant une bonne partie de son tour de garde. Elle avait touché juste et instinctivement Seyrawyn le savait très bien.

La fine pluie de la nuit devint presque torrentielle, réveilla le groupe de gardiens et les força à prendre la route plus vite que prévu. — Hé oui, c’est une bonne drache 9 , une douche du Sud, à laquelle nous avons droit, annonça Bertmund en resserrant les cordons de sa cape pour se protéger des rafales de vent qui accompagnaient l’averse. — Ce genre de climat est-il courant dans la région? se renseigna l’éclaireur. — On peut dire que oui, mais cela ne dure jamais très longtemps, quelques heures tout au plus, répondit l’érudit qui tentait de protéger la plume de son chapeau caché sous sa cape.
Malgré les prédictions erronées du troubadour au sujet de la pluie, le groupe réussit à se rendre à la forteresse de Dagfin avant la tombée de la nuit, complètement trempé.
Miriel jeta un coup d’œil à Seyrawyn lorsqu’elle reconnut l’image de cette même forteresse qu’elle avait vue la veille. Le dreki, grâce à son excellente vision, l’avait déjà compris depuis un bon moment et cela ne faisait qu’amplifier son angoisse. — Aide-moi Wilfong, j’ai vraiment besoin de toi maintenant, murmura-t-il tout bas en serrant son œuf au fond de sa boursette de cuir.
Aussitôt, son allié lui partagea une douce chaleur et la douleur au ventre qui le tenaillait disparut. Ses idées devinrent aussi plus claires. — Merci, Wilfong… ma décision est prise : je dois accomplir ma quête. Même le Grand Druide Arminas en avait fait un point d’honneur lorsque nous en avons discuté dans le sanctuaire de Feygor.

Pendant qu’ils se rapprochaient de la civilisation, Bertmund jouait au professeur en énonçant les caractéristiques de cette forteresse qui renfermait plusieurs garnisons de soldats. — Ces murs de pierres sont renforcés. Ils atteignent près d’une cinquante de coudées de haut et ils ont une épaisseur d’environ cinq à six foulées. L’édifice a été conçu pour être l’avant-poste de la capitale de Vandankel. Imaginez, elle renferme presque 3 000 soldats et un peu plus de 2 000 civils. — C’est un peu comme chez nous à Hinrik, mais avec moins de superficies, avança Marack, d’après ce qu’il pouvait voir de cette structure.
Arrivés aux pieds de la forteresse, ils constatèrent que les grandes portes de Dagfin étaient déjà closes. Marack pouvait cependant humer une délectable odeur émanant de l’intérieur et, marteau à la main, il cogna quelques coups pour annoncer leur présence.
La drache semblait donner quelques signes de répit, ayant en fin de compte suffisamment inondé la campagne. — Mortecouille 10 , des gueux 11 ! Qui va là? questionna la sentinelle de l’autre côté du vantail, la petite porte de ces fortifications. — Nous sommes des aventuriers et nous aimerions entrer, tonna Marack de sa voix puissante. — Il est passé le couvre-feu 12 et jamais personne n’ose aller à la brune 13 . Identifiez-vous!
Le guerrier jeta un petit coup d’œil en direction de sa cheffe. — Réponds-lui, maintenant que tu as commencé cette gentille conversation, murmura-t-elle. — Même si je ne comprends pas tout ce qu’il me dit? répliqua-t-il.
Encouragé par un signe de tête de la druidesse, il continua. — Mon nom est Marack fils de Marack et je suis un Gardien de Lönnar. Ouvrez-nous afin que nous puissions trouver gîte et couvert dans l’une de vos auberges. — Des quoi? Lönnar? Gardés par des Marack et leur fils? Je vous créant 14 , jamais entendu parler de tout cela avant aujourd’hui. Je ne connais pas! Passez votre chemin ou campez un peu plus loin. Je ne voudrais pas que vos Lönnars ne débauchent ni ne dérangent les citoyens toute la nuit. Les portes ouvriront pour les marchands et les visiteurs demain, une heure après l’ajorner 15 .
Le guerrier n’était certes pas d’humeur à passer la nuit à l’extérieur. De plus, son estomac réclamait le fumet 16 de cerf que son odorat avait décelé dans l’air à leur arrivée.
Malgré tout, voyant que le guerrier viking se préparait à attaquer la porte de façon musclée, Bertmund intercéda, employant les us et coutumes 17 de la région. — Sentinelle, écoutez-moi. Je suis Bertmund LeGrand, Soldat première classe, du 22ième Royal Régiment au service de la Reine Maude, Vive la Reine! — Vive la Reine! répondirent en écho plusieurs gardes postés sur la petite bretèche.
D’ailleurs Marack remarqua que cette pièce de fortification permettant de lancer des projectiles était plus étroite que de coutume. — Mais il fallait le dire tout de suite, soldat, au lieu de baragouiner 18 n’importe quoi qui ne fait aucun sens, répliqua immédiatement le guet.
Miriel se retint pour ne pas pouffer de rire. — Merci Soldat Bertmund première classe, lui dit-elle. Décidément nous ne sommes plus sur les Terres d’Aezur.
Le vantail localisé juste à côté de la herse s’ouvrit pour laisser entrer les étrangers. — Bertmund, je te cède volontiers ma place. Dorénavant, ce sera toi qui nous annonceras aux portes des prochaines villes, déclara Marack en lui faisant une révérence, un large sourire sur les lèvres.
Le torse bombé et la tête haute, redressant fièrement la plume sur son chapeau, le Grand Bertmund entra le premier afin de corroborer ses dires auprès des gardes qui attendaient certaines preuves sur son identité. — Tout semble en règle, permission d’entrer avec votre groupe, bien vaigniez 19 soldat LeGrand. — Merci, Monsieur! — Mais je vous en prie, mon cher Monsieur! rétorqua immédiatement le vieux garde posté en sentinelle avec une légère inclinaison de la tête en guise de salutation.
Arafinway et Seyrawyn observèrent le curieux manège de politesse qui s’échangeait entre les deux soldats. L’éclaireur ne se rappelait pas d’avoir eu à utiliser autant de civilités pour entrer à Hinrik voire même à Alvikingar. Décidément les gens du Sud faisaient les choses très différemment. — Bien vaigniez à Dagfin, Madame!
Puis Marack entra à son tour. — Il faudra apprendre à fatrouiller 20 et parlementer un peu mieux mon garçon, si vous voulez gravir les échelons dans la vie!
Le Viking soupira. — Oui Monsieur, je vais faire mon possible, répondit-il très lentement avec une touche de retenue.
Arafinway entra à son tour dans la ville et derrière lui, toujours à l’extérieur des murs, Seyrawyn avançait à petits pas en direction de la porte. — J’espère qu’on n’y passera pas toute la nuitée mon gaillard! demanda un des gardes qui observait l’elfe des bois prendre tout son temps.
Le commentaire ironique du garde fit réagir le dreki qui emboita enfin le pas d’une façon plus déterminée. — Bon, tu vois, ce n’était pas si difficile le jouvenceau. Bien vaigniez dans la ville de Dagfin!




1 Fleurer : sentir

2 Fay : ancien nom pour fée

3 Psalmodier : murmurer une litanie

4 Chapon maubec : poltron à langue de vipère

5 Coquebert : nigaud

6 Couard : lâche, peureux

7 Coureuse de rempart : prostituée

8 charmogne : sortilège

9 Drache: pluie battante, averse

10 Mortecouille : juron

11 Gueux : personne sans noblesse

12 Couvre-feu : heure définie où tout le monde doit rentrer chez soi

13 Aller à la brune : expression médiévale, sortir pendant la nuit

14 Je te créant : expression médiévale, je te donne ma parole

15 L’ajorner : l’aube

16 Fumet : Odeur agréable émanant de certaines viandes pendant la cuisson

17 Us et coutumes : expression, usages, façon de faire

18 Baragouiner: parler une langue étrange pour ceux qui ne la comprennent pas

19 Bien vaigniez : bienvenue

20 Fatrouiller : bavarder
Dihur

Sur l’un des nombreux remparts de la vaste capitale de Pyrfaras, Arakher regardait s’éloigner les quatre silhouettes qui venaient de quitter sa forteresse. — Majesté, le Premier Vizir Dihur n’est pas dans ses appartements, nous n’avons pas été en mesure de le retrouver pour lui transmettre vos ordres, s’excusa le Mourska. — Ce bougre est introuvable et il ne répond pas à mes sommations 1 ? vociféra le roi mécontent.
Le pauvre esclave, complètement terrifié devant la colère de son monarque, était figé par la peur. Il osait à peine bouger, redoutant des représailles royales. Il savait très bien que les messagers au service des géants dans la capitale de Pyrfaras n’avaient pas une très longue espérance de vie.
Malheureusement pour lui, Arakher le trouvant insultant dans son immobilité béate l’empoigna et le projeta du haut du rempart. Comme un boulet de canon, il se déchiqueta en traversant le plancher d’une charrette, à environ une centaine de foulées plus bas.
Se retournant, le roi insatisfait pointa du doigt l’un des soldats tout près. — Toi, le Mourska, c’est ton jour de gloire : tu viens d’hériter d’une belle promotion, je t’appointe Messager du Roi.
Malgré le fait qu’il avait assisté à la fin expéditive du précédent messager, le soldat avait assez d’esprit pour répondre aussitôt. — Merci, Majesté, je suis honoré. Que dois-je faire pour vous servir? — Mieux, beaucoup mieux, va me chercher le Premier Vizir et conduis-le dans la salle du trône. Je considère qu’il a pris du retard dans ses rapports sur mes troupes et je désire derechef 2 recevoir ces informations.
Le Mourska le salua puis s’enfuit au pas de course, car il savait très bien que son temps était compté.
La chance était avec le nouveau messager et il croisa Dihur revenant d’une longue période de méditation dans le sanctuaire qu’il avait aménagé dans le grand jardin intérieur. Grâce à cette oasis, un druide qui ne voulait pas être retrouvé pouvait fort bien y disparaitre pour un temps. — Ainsi, je ne pourrai pas me désister très longuement à mon simulacre de devoir de Conseiller, maugréa Dihur de mauvaise humeur en retournant à ses appartements afin de récupérer les diverses missives et rapports qui s’accumulaient sur son bureau. Je n’ai pas encore eu la chance de pouvoir lire tous ces ramassis de détails inutiles qui me sont acheminés sur la progression ou la régression des armées du roi.... Quelle perte de temps!
Péniblement, il redescendit les grands escaliers pour se rendre à la majestueuse salle du trône. Suite au rituel satanique où il avait été touché par un esprit, sa force vitale n’était pas tout à fait revenue et il payait bien cher les informations obtenues.
« J’ose croire qu’elles seront utiles... et souhaitons que mon état ne soit que temporaire. », conclut-il.
En se présentant devant la Cour du Roi dans le Grand Hall, sans avoir changé ses habits ou même fait le minimum de toilette, Dihur agissait avec une impudence odieuse.
Provenant d’une race hybride que personne ne pouvait identifier avec précision, sa carrure d’athlète était amplifiée par sa lourde cape de fourrure d’ours noir apposée sur ses épaules voûtées. Comme il ne portait pas son habituel plastron de cuir bouilli, on pouvait voir sa tunique d’intérieur faite de toile épaisse qui s’effilochait par endroits.
Le Grand Druide de l’Ordre des Quatre Éléments défiait sciemment la foule en portant à la Cour du Roi son large cimeterre 3 à sa ceinture.
Parmi les murmures désapprobateurs de l’assemblée sur son attitude, il releva la tête, son éternel rictus flottant sur ses lèvres, laissant entrevoir de petits crocs, et laissa ainsi paraître sa large mèche de cheveux blancs, arborée avec fierté.
« J’ai vaincu les esprits, se réjouit-il intérieurement, et aucun autre dans cette salle n’aura jamais ce courage après moi. » — Premier Conseiller du Roi et Premier Vizir Dihur, enfin! tonna le Roi du haut de son fauteuil richement décoré. Vous nous faites l’immense honneur de votre présence dans cette enceinte, nous vous y attendions avec impatience...
Nonchalamment, il écouta le Roi le réprimander sur son manque d’assiduité, de l’immense importance du rôle qu’il occupe, des responsabilités qui accompagnent le titre de Premier Conseiller...
« Tout ceci m’agace au plus haut point, songea-t-il, l’esprit ailleurs. Mais j’ai encore besoin de ce poste pour diriger ses armées. Et puis, je constate qu’Ogaho, assis près de ce monarque de pacotille, a recouvré un certain prestige... »
Cette remarque le fit grimacer et la colère monta en lui. Il n’avait vraiment plus envie de se plier aux jeux de fausse noblesse comportant moult 4 courbettes linguistiques qui le répugnaient profondément. Il avait envie de passer à l’action, mais ne pouvait rien faire... pour l’instant.
En l’espace de deux journées, sa vision des choses avait changé. L’incommensurable sentiment d’injustice qu’il ressentait et le goût de se venger de ceux qui y avaient contribué prenaient une place de plus en plus grande dans son esprit.
Planté au centre de la place derrière une table de pierre où étaient étalés pêle-mêle les différents rapports et missives, le Grand Druide fixa intensément Arakher avec mépris.
Les marques tribales sur son visage massif s’accentuèrent et son teint commença à changer de couleur.
Puis, la température augmenta dans le Grand Hall tant et si bien que les invités commencèrent à ressentir un léger inconfort.
Autour de Dihur, la chaleur qui se dégageait immédiatement de sa personne lui donnait une mince aura lumineuse. Graduellement, les coins des papyrus noircirent et se consumèrent. Sous ses pieds, les dalles de pierre commencèrent à fondre et ses yeux rouges rubiconds devinrent discrètement flamboyants.
Dans un élan rapide, Ogaho se leva et interpella vigoureusement le druide qui semblait perdre le contrôle sur sa propre magie de feu. — Conseiller Dihur, maitrisez-vous! dit-il d’une voix impérative qui sortit le Grand Vizir de sa transe.
Rapidement, la vague de chaleur magique se dissipa et la fraîcheur des murs de pierre apaisa les convives qui n’avaient pas saisi tous les détails de la scène. — Pardonnez-moi Majesté, depuis ces derniers jours, ma santé n’est plus ce qu’elle était... bredouilla Dihur en tentant de contrôler les dommages.
Le roi qui avait ressenti et surtout constaté la chaleur qui s’était dégagée du druide décida d’abréger son audience. — Premier Vizir, vous serez ravi d’apprendre que le moment est enfin venu. Je vous charge de contacter tous mes loyaux sujets : les Géants du clan des montagnes, les Yobs, les Morjes, les Sottecks, les Mourskas, les clans de Trolls alliés à ma couronne ainsi que les Molecraw, ces créatures qui vivent en bordure du marais de Karul. J’ai décidé qu’il était temps pour mon royaume de se regrouper et de prendre de force les Terres d’Aezur.

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