Seyrawyn T3: La justice des druides
359 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Seyrawyn T3: La justice des druides

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
359 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Vikings, magie, œufs de Dragons et combats épiques... Sur l’île perdue d’Arisan, les Gardiens de Lönnar tentent par tous les moyens de protéger La Source contre les troupes meurtrières de leurs voisins. Ils doivent maintenant combattre sur plusieurs fronts. La druidesse Miriel et ses Gardiens reviendront-ils à temps pour empêcher la destruction de leur communauté ? Quelles obscures influences les Skass détiennent-elles? Même les dragons sont menacés. Oseront-ils défier l’emprise de la Magna Carta et défendre un camp, le leur? Quelle forces tirent les dragonniers de leurs oeufs de Dragon? Enfin, la guerre sanglante menée par le machiavélique druide Dihur, Maître du Feu, lui permettra-t-elle de prendre enfin possession de La Source ?

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 18 juin 2015
Nombre de lectures 73
EAN13 9782924204115
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LA JUSTICE DES
DRUIDES

• Tome 3 •

TRILOGIE DE LA PREMIÈRE QUÊTE


MARTIAL GRISÉ
Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Grisé, Martial, 1967-
Seyrawyn
Sommaire : 3. La justice des druides.
Pour les jeunes de 13 ans et plus.
ISBN 978-2-924204-09-2 (vol. 3)
I. Pepin, Maryse, 1968- . II. Grisé, Martial, 1967-
. Justice des druides. III. Titre. IV. Titre : Justice des druides.

PS8613.R645S49 2012 jC843’.6 C2012-941959-1
PS9613.R645S49 2012




Éditeur : Les Éditions McGray
Saint-Eustache (Québec) Canada www EditionsMcGray.com

www Seyrawyn.com
Courriel :info@seyrawyn.com
/ Les gardiens des œufs de dragon / Dragon Eggs Keeper
/ Seyrawyn – page officielle

Auteur et éditeur : Martial Grisé
Collaboratrice et directrice de projet : Maryse Pepin

Graphisme, typographie et mise-en-page, conception et réalisation de la couverture,
des illustrations, des dragons et des cartes : Maryse Pepin


Dépôt légal : 2013
Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Disponible en librairie et via Internet : www.seyrawyn.com

Imprimé au Canada

ISBN 978-2-924204-09-2 (imprimé)
ISBN 978-2-924204-11-5 (epub) • ISBN 978-2-924204-10-8 (pdf)

© 2015 Tous droits réservés. Aucune partie de ce livre ne peut être reproduite sous quelque forme
que ce soit sans la permission écrite de l’auteur, sauf dans le cas d’une citation.
DES MÊMES CRÉATEURS

Collection SEYRAWYN Aventures
(adolescents et adultes)
TRILOGIE DE LA PREMIÈRE QUÊTE
Le conflit des druides T1 (Première impression 2012)
La quête des druides T2 ( Première impression 2013)
La justice des druides T3 ( Première impression 2013)

DEUXIÈME QUÊTE
Reliques de Dragon (Première impression 2014)
________________________________________________
Collection Seyrawyn jeunesse
(9-12 ans) • Numéro 1 de 6 (2015)
Suivez toutes les aventures des futurs Gardiens du territoire!
________________________________________________

Collection Seyrawyn junior (7-10 ans)
LES DRAGONNIERS
Numéros 1 à 4 (2014), 5 à 10 (2015)
Un œuf de Dragon? Un vrai?
________________________________________________
PRODUITS DÉRIVÉS :
Œufs de Dragon dans leur boursette de cuir (www.Seyrawyn.com)
Accessoires de cuir : brassards, couvre-livres (www.Au-Dragon-Noir.com)
Marteaux de Lönnar et armes en mousse pour GN (www.Calimacil.ca)
Bijoux - Joncs de Dvalin (www.dracolite.com)
C’est le troisième tome,
alors j’ai trois Mots à vous dire!

1
Mon premier défi était de publier
une série de trois romans d’aventures
médiévales fantastiques en une année.
Défi accompli!


2
« Les amis sont des compagnons de voyage
qui nous aident à avancer
sur le chemin d’une vie plus heureuse. »
- Pythagore

Merci à tous ceux qui m’ont appuyé
et encouragé dans cette folle aventure!


3
« Aimer, c’est trouver grâce à un autre, sa vérité
et aider cet autre à trouver la sienne.
C’est créer une complicité passionnée. »
- Jacques de Bourbon Busset

Pour moi, cette passion se nomme Maryse,
Marie-Calina, ma complice de vie!


Enfin, tout ceci n’est que le début
d’une merveilleuse aventure...
avec des œufs de Dragon, bien sûr!





Chaque détail compte,
chaque mot est signifiant,
il n’y a rien pour rien.

Arisan selon les Anciens

En ce second mois du Solstice des Dieux, les deux lunes orange faisaient un peu de place à un troisième croissant. À la limite des Terres du roi Arakher et surplombant la ville de Bishnak, le Puy de la Lance de Skirmir présentait des neiges éternelles sur sa cime, des pentes escarpées sur ses flancs et une végétation dense à ses pieds. Malgré son apparente rudesse, il était le territoire d’un grand Dragon Blanc et parsemé de ruines abandonnées.
La nuit avait été longue sur cette montagne, théâtre d’un Concile des Anciens, une rencontre extraordinaire comme il n’y en avait pas eue depuis longtemps.
— Mes amis, cessons de tergiverser 1 . Je trouve que nous avons assez attendu et je propose que nous agissions dès maintenant, déclara finalement Agoulnar, un des plus vénérables membres de cette assemblée.
Le vieux Dragon d’or âgé de plus de mille ans s’exprimait devant ses pairs d’une voix posée et empreinte de sagesse. Installé à l’abri de l’une des nombreuses ruines des lieux, il secondait Melicorne, la dragonne-fée mauve. — Effectivement, l’appuya Giramesh posté près d’eux, même si j’ai été le premier à proposer un délai de grâce, je suis d’avis que dix années pour observer ses actes, c’est déjà trop et plus que ce qu’il ne méritait.
N’ayant nul besoin de camoufler son apparence naturelle dans ce lieu protégé, l’ancestral et majestueux Dragon de bronze partageait son mécontentement avec les quatorze autres Anciens Dragons. — Nous le savons tous, si cet immense honneur avait été confié à l’un de ma lignée au lieu de la vôtre, nous n’aurions pas ce problème à régler aujourd’hui! lança rageusement Taraseth en s’avançant au centre de l’assemblée.
Ce second Dragon de bronze au dos largement musclé, regardait les trois plus vieux et défiait ouvertement son homologue.
Giramesh s’avança à son tour vers lui et adopta immédiatement une attitude combattive. — Qu’oses-tu insinuer? grogna-t-il en le regardant droit dans les yeux. — Rien de bien nouveau, ton insoumis a encore failli à ses obligations, c’est presque un trait de caractère chez vous! le provoqua l’autre.
Giramesh poussa un puissant rugissement de colère qui résonna en écho sur les pics glacés des environs. Tous les autres dragons reculèrent pour faire de l’espace aux protagonistes.
Les bronzes s’évaluaient en tournant tous les deux lentement, leurs têtes cornues en avant, leurs queues épineuses balayant nerveusement le sol.
Soudain, Taraseth sauta sur son ainé en tentant de le mordre à la jugulaire 2 . Le vétéran avait anticipé son geste et para le coup de sa puissante patte; le jeune roula dans la neige piétinée et durcie. N’attendant pas qu’il se relève, Giramesh bondit sur lui, mais l’autre s’esquiva, plus agile.
Ils se retrouvèrent de nouveau face à face à se jauger, les ailes bien droites, alignées à l’horizontale. Les iris verticaux du provocateur s’amincirent : il cherchait la faille, l’ouverture chez ce vieux bien trop lent pour lui.
D’un geste brusque, Taraseth déploya vers l’avant une de ses gigantesques ailes à quatre griffes, comme une cape. En voilant le regard de son adversaire, il dissimulait l’attaque sournoise de sa queue qui arriva avec force. Grâce à son élan et dans le même mouvement circulaire, le jeune arrogant fouetta Giramesh directement sur la gueule. Rapide, il se replaça ensuite de face pour apprécier, en conquérant, l’insulte infligée au vétéran.
Furieux, Giramesh bondit de nouveau sur le bronze, l’empoigna solidement à l’échine et ils roulèrent tous deux sur le sol en grondant, griffant et mordant dans une épreuve de force.
Enfin, par une ultime roulade, le puissant vétéran aplatit la tête de l’effronté sous sa patte et l’y maintint en soumission. — Maintenant, Taraseth, dis-moi qui de nous deux faillira à l’obligation de respect envers l’autre? rugit-il férocement en ajoutant de la pression. — Ça suffit, lâche-le Giramesh! trancha Melicorne, il a compris où est sa place. En tant que présidente de ce Concile, je conclus que cet incident est clos.
À contrecœur, le vétéran relâcha Taraseth qui s’éloigna un peu plus loin, non sans jeter des regards mauvais à son entourage. — Ainsi ce Concile a été réuni pour juger des actions de Fenaro, continua la dragonne-fée mauve d’une voix solennelle. Les actes passés de ce séditieux sont hautement condamnables et son délai de grâce de dix années est expiré. N’ayant aucunement démontré son intention de réparer ses erreurs, il est jugé coupable selon notre code d’éthique draconique. Sa sentence, telle que décrite dans notre Magna Charta Concordia Imperium Summum, lui sera communiqué dans les plus brefs délais et il devra s’y soumettre sous peine de mort. — Ainsi le Concile conclut et lève cette noble assemblée, déclara Agoulnar le Dragon d’or en se levant.
Dans un silence pesant, douze des membres s’envolèrent chacun de leur côté en laissant les trois vénérables finaliser les détails de l’application de cette terrible décision.
Giramesh inspira profondément. Ce vieux Dragon de bronze portait la honte plus que les autres pour les actions du condamné.
De son côté, Melicorne aurait aimé trouver une échappatoire ou une faille dans leur charte afin de prolonger le délai, le temps de faire comprendre au seigneur elfique l’importance de sa destinée. Mais... il avait épuisé toute la sympathie qui pouvait lui être accordée par le Concile. Déçue par la tournure des évènements, elle ne pouvait cependant pas le laisser paraitre. — Mes amis, il y a un second point qui mérite notre attention, leur annonça Agoulnar d’un air grave. Il y a un peu plus de deux semaines maintenant, j’ai ressenti une odeur familière dans ma tour : celle d’un œuf de dragon.
Les deux autres le regardèrent sans comprendre la portée de cette affirmation. Il leur arrivait occasionnellement de croiser un Gardien du Secret protégeant un œuf de dragon. En quoi cet incident était-il différent aujourd’hui? Le sage enluminé d’or savoura ce bref moment de notoriété puis reprit son discours sur son ton de professeur. — Ainsi, le fait pour le moins curieux de cette rencontre réside dans l’identité du dragonnier qui en avait la charge : il s’agissait d’un... mage Géant de pierre! — En es-tu certain? C’est très inhabituel, voire même inquiétant, s’étonna la dragonne. — Très sûr, lui répondit Agoulnar. De plus, il était en possession également de ce que je crois être l’une des premières copies de notre charte draconique... Imaginez! Une relique, une version originale de la Magna Charta dans les mains d’un étranger! — Tu dois certainement t’être empoussiéré l’esprit dans tes grimoires et tes parchemins, rétorqua le vieux bronze qui trouvait la nouvelle improbable… et fort déplaisante à apprendre. — Croyez-moi. Si je vous dis que j’ai vu Ogaho, le vizir du roi Arakher, entretenir une conversation avec son œuf, c’est qu’il en possède bien un. De plus, je soupçonne qu’il ait tenté de décoder notre charte et qu’il soit présentement sous l’emprise de l’exécration 3 qui y est rattachée. Je n’ai pas pu confirmer mes dires sur celle-ci, mais ce que j’ai vu et les recherches précises qu’il a entreprises sur un rituel pour contrer une malédiction, me porte à croire que mes conclusions sont exactes, déclara-t-il satisfait. Un mage de sa trempe aurait eu vite fait de se débarrasser d’un simple maléfice. Non, j’en suis convaincu : les malédictions qui sont placées sur nos chartes sont beaucoup plus délétères 4 et parfois mortelles pour ceux qui ne sont pas de la race des dragons. — Alors qu’il meurt! Nos écrits n’étaient pas pour ses yeux! grommela Giramesh sans empathie. Sa curiosité aura eu raison de lui. Qu’est-ce que la mort d’un Géant de pierre peut bien nous faire en comparaison à toutes ces vies qu’ils nous ont prises ?
Agoulnar l’affronta du regard froidement; Ogaho était son ami et semblait être honnête, pour un Géant. Melicorne se rapprocha. — C’est peut-être la raison pour laquelle Arakher a ordonné le mouvement d’environ 1 500 Sottecks pour prendre d’assaut la ville d’Hinrik, supposa-t-elle à voix haute. Je ne vous apprends rien en vous dévoilant que cela ressemble à un premier grand coup pour conquérir Feygor... et La Source.
Les deux Anciens sourcillèrent. — Cette guerre qui va éclater ne doit pas être l’une de nos préoccupations, soutint le vieux dragon de bronze en rappelant ses collègues à l’ordre. Ce sont les affaires des hommes, des géants prétentieux et de toutes ces créatures cupides qui vont décider d’y participer. Nous ne pouvons pas y prendre part. — Mais la prophétie a déjà débuté, lança la dragonne, presque fâchée devant leur apathie. La fille du Grand Druide Arminas et ses Gardiens dragonniers parcourent déjà la partie Sud de l’ile pour résoudre leurs quêtes. Pendant ce temps, les disciples de Lönnar tentent de fortifier leur position devant les troupes sottèques qui s’en viennent attaquer leurs villes : la guerre est réelle et ouvertement déclarée! Nous allons devoir prendre part à celle-ci… ajouta la dragonne.
Elle baissa la voix devant son ami de bronze qui la regardait avec toute l’autorité que lui conférait son âge vénérable. — Non, nous n’interviendrons pas dans les affaires des hommes, tonitrua Giramesh. Depuis la perte du Grand Gardien de La Source et la reprise de cette responsabilité par les disciples de Lönnar, nous savions que l’appétence 5 du roi Arakher pour ce territoire à l’ouest du lac referait surface tôt ou tard. Nous devons laisser les choses se dérouler et nous verrons bien ce qui arrivera. Notre rôle est d’observer et non d’intervenir!
Il les regarda en affichant une fierté dans l’application stricte de la Magna Charta Concordia Imperium Summum qui les régit depuis si longtemps. D’ailleurs, les conséquences d’y déroger sont connues de tous, malheureusement...
La petite dragonne mauve, malgré son apparente fragilité, ne se déroba pas au regard lourd de sens que lui lançait le colosse de bronze. — Ça va… je vais agir comme le Concile l’a décrété, finit-elle par admettre. Mais sachez que je ne suis pas d’accord avec cette dernière décision, car je juge que La Source devrait, du moins en partie, être aussi sous notre responsabilité. — Rappelez-vous petite dragonne-fée, qu’elle l’a déjà été jadis, mais les actions égoïstes d’un seul d’entre nous, que vous semblez d’ailleurs estimer, ont tout changé! s’emporta Giramesh. — Allons, allons, je ne suis pas venu pour jouer le médiateur entre vous deux, intervint Agoulnar. J’ai beaucoup mieux à faire que de vous regarder vous quereller! Il y a plusieurs factions qui convoitent La Source, que ce soit le roi des Géants de pierre qui se prend des envies d’expansion territoriale ou Dihur, le Grand Druide des Quatre Éléments avec tous ses disciples, qui manigance depuis plusieurs années. Nous allons respecter nos engagements et laisserons les hommes et les géants poursuivre leur destin. Nous verrons bien si la prophétie se réalise... ou non, trancha-t-il sans équivoque. — Très bien, je m’incline devant votre sagesse réunie, abdiqua Melicorne. Vous, l’érudit, retournez jouer au grand Mage Adhikuz dans la ville de Bishnak avec vos piles de parchemins. Pendant ce temps, je vais m’acquitter de transmettre le verdict à qui le mérite. Soyez sans crainte Giramesh, je vais accomplir cette tâche en personne, sitôt que notre rencontre se termine. — Alors, pour ma part, je considère ce Concile clos selon nos règles! fit le bronze satisfait.
Sans plus attendre, il déploya ses larges ailes et prit un envol silencieux. Il laissa derrière lui ses collègues qui le regardaient s’éloigner prestement des ruines. — Il fallait bien que vous vous y attendiez… expliqua calmement Agoulnar. Avec les années, notre ami est de plus en plus grognon. Je crois qu’il a passé trop de temps à observer et à vivre avec les familles de Grizzly sur son territoire. Il a d’ailleurs toujours été attiré par la simplicité de ces créatures... Elles ont sans doute influencé son caractère exécrable.
Melicorne laissa échapper un sourire en imaginant le colosse de bronze étendu dans l’herbe entre de grands ours noirs grincheux. Puis, une ombre recouvrit rapidement ses pensées. — Par contre, votre nouvelle concernant un mage de pierre qui détiendrait l’une des premières copies de la Magna Charta, m’inquiète réellement. Juste à penser, qu’il puisse un jour déchiffrer partiellement son contenu et le divulguer avant de mourir me fait frissonner... Il faudrait la récupérer au plus vite, car ces écrits ne concernent pas les autres races. — Je suis d’accord, je vais voir ce que je peux faire. Si le mage de pierre ne réussit pas le rituel qu’il a trouvé dans mes parchemins, j’aurai peut-être une chance de récupérer cette relique léguée par nos ancêtres. — Faites pour le mieux et au meilleur de vos connaissances, vous avez tout mon support concernant cette affaire.
Le Dragon d’or s’inclina respectueusement devant son égal féminin puis s’envola à son tour en direction de sa tour à Bishnak.
Melicorne le regarda quelques instants se fondre à l’azur et porta son attention vers les terres du Nord-Ouest. Elle songeait à la sentence qu’il lui incombait de rendre à un autre ami, au loin.
« Tu savais que revenir ici était une erreur, mais tu as toujours fait à ta tête! C’est d’ailleurs ce qui t’a valu le surnom de Fenaro l’Insoumis... » songea-t-elle en prenant son envol à son tour sans se douter que, tout près d’elle, un grand-duc 6 argenté s’effaçait furtivement dans la direction opposée.


1 Tergiverser : hésiter, délibérer

2 Jugulaire : artère vitale du cou

3 Exécration : malédiction

4 Délétère : néfaste, nuisible, qui met la santé, la vie en danger

5 Appétence : tendance qui porte l’être vers ce qui peut satisfaire ses besoins, ses instincts, ses penchants naturels

6 Grand duc : hibou
Baldherwulf
Une horde de barbares, une trentaine d’hommes et de femmes en tout, escortaient le Prince Ajawak et son escouade à travers la forêt dense. Menée par une femme musclée et autoritaire, la responsable était aussi la plus décorée de tatouages à caractère tribal. Mesurant presque sept coudées de haut, plus grande que les soldats sottecks, elle affichait avec fierté son pouvoir de cheffe et les asticotait régulièrement de la pointe de sa longue lance.
En digne cheffe, elle prenait soin d’éviter l’arrogant Prince en le contournant et en relevant la tête, sans jamais croiser son regard; elle ne s’abaisserait certes pas à une telle infamie sauf s’il fallait le provoquer en duel.
Le groupe avançait rapidement sur une piste camouflée.


« Ceux qui passent sur nos terres sans permission nous appartiennent... Vous devez nous accompagner jusqu’à la ville de Baldherwulf et les anciens décideront de ce qui doit être fait avec vous. Six jours seront nécessaires pour nous rendre. Vos actions, pendant ce trajet, parleront pour vous et seront mentionnées aux Koràbbis 1 , nos vénérables doyennes. »
Ces paroles résonnaient en boucle dans la tête du Capitaine Salxornot depuis plusieurs jours. Il avait fait croire à Ajawak qu’ils étaient de réels invités, mais en réalité, ils étaient en probation 2 . Heureusement que ce dernier ne comprenait pas la langue des barbares! C’était risqué et il craignait un imminent débordement qui les mettrait tous en péril. — Capitaine, je crois que notre Prince s’impatiente. Est-ce que nous allons arriver sous peu à cette foutue ville où habite ces barbares? s’enquit Barath, le shaman Géant des montagnes à voix basse pour ne pas trop attirer l’attention. — Nous devrions apercevoir les murs de la ville demain matin, confirma Salxornot. Avec un peu de chance, nous pourrons poursuivre notre chemin vers le Sud, à condition que les anciens nous permettent de traverser leur territoire. — Par Zaoma! J’espère que leurs doyens sont sages et acquiesceront à cette demande, chuchota Vragor aux deux Nordiques intéressés, car encore ce matin, comme à tous les matins d’ailleurs, j’ai vu cette hideuse main cadavérique de squelette putréfié continuer de pointer dans la direction que nous empruntons. Je crois que c’est la seule raison pour laquelle la satanée brute que vous appelez Prince n’a pas encore explosé ou simplement donné suite à l’une de ses sautes d’humeur.
Le Capitaine le regarda en haussant les épaules, impuissant à cette tirade, estimant que ce n’était plus qu’une question de temps.
Le lendemain matin, après quelques heures de marche, ils arrivèrent enfin devant les murs de la grande forteresse de Baldherwulf.
Des milliers de billes de bois, de plus de cinquante coudées de haut et ayant un diamètre de cinq ou six foulées, formaient un mur étanche qui protégeait les habitants de cette ville. Plusieurs tours de guet surplombaient ces fortifications et un immense cor pouvait être aperçu dans chaque beffroi 3 . — Des murs de bois! Pff! Pitoyable... Je m’attendais à des fortifications beaucoup plus impressionnantes, tonna le prince des Géants de pierre en affichant ouvertement son dédain pour cette race de sauvages barbouillés.
Il toisa de nouveau son escorte d’un air hautain, car, en réalité, ce n’était que des humains, juste un peu plus costauds que les chiens du Nord, une sous-race du point de vue d’un géant. — Un peu de retenue mon prince, murmura Dunfor d’un ton calme, mais aux aguets. Nous sommes les invités de ce peuple et si vous désirez retrouver votre hache, il vous faut démontrer un certain degré de savoir-vivre. — Quoi! Tu oses me parler de la sorte! répliqua Ajawak en roulant des yeux offusqués. — Oui, parfaitement! J’ai ordre de votre père de vous garder en vie, alors si je dois faire usage de ma poigne de géant pour vous faire comprendre ce simple fait, soyez assuré que je ne me gênerai pas! « Car j’ai envie de vivre, ne vous en déplaise… », ajouta-t-il pour lui-même, déterminé.
Ajawak dévisagea son sujet 4 et jaugea la menace. — C’est bien parce que tu es un Géant de pierre que j’ai décidé de ne pas te décapiter avec ma flamberge 5 . Je vais agir comme bon me semble, avec la dignité de ma noblesse princière et cela, parce que je l’ai décidé, et non parce que tu me l’imposes! As-tu bien compris, misérable essssstropié? rétorqua le demi-troll en souriant méchamment.
Il aimait tellement mettre de l’emphase sur ce handicap et ainsi remettre Dunfor devant l’évidence : il ne sera plus jamais le guerrier de pierre qu’il avait été jadis à Pyrfaras.
La cheffe de la meute leur fit signe de la suivre. Un messager avait déjà annoncé la présence des étrangers au conseil des doyens. — Sotteck, ta meute s’est bien comportée jusqu’à maintenant, tonna une voix féminine à l’accent prononcé et guttural. Alors, si vous tenez à votre vie, je vous conseille très fortement de maintenir cette attitude de soumission. Tenez vos géants en laisse et vous allez peut-être avoir la chance de faire votre demande aux Koràbbis, nos doyennes, de vive voix. Dans le cas contraire, moi, Drolvine, ai invoqué l’une de nos règles sacrées qui me donne le droit de mettre à mort chacun de vous, à mon gré, si vous enfreignez nos lois et coutumes.
La combattante tatouée se faisait visiblement un plaisir de leur faire part de son droit funeste sur eux. — Je vous remercie Drolvine de cet avertissement, agréa Salxornot en baissant un peu la tête. Je vais contrôler mes géants, comme tu me le recommandes si chaleureusement. Nous ne sommes pas en guerre et nous voulons demeurer de bons voisins. — Très bien, suivez-moi! ordonna la barbare. Je vais vous conduire dans l’un de nos grands tipis, qui peut tous vous abriter. Votre présence a été annoncée aux habitants, vous pouvez donc vous déplacer dans la ville. Mais faites bien attention à vos actions, lança-t-elle en toisant le groupe d’étrangers, je puis vous jurer que je ne serai jamais très loin derrière. Après tout, j’ai un droit dont j’aimerais bien me prévaloir! conclut-elle en éclatant d’un rire gras, presque bestial.
Vragor porta son regard sur Salxornot et celui-ci comprit que leurs vies allaient dépendre de la retenue des géants qui les accompagnaient; une situation qui le laissait avec un goût amer.
« Il y a un dicton chez mon peuple qui dit : Lorsque vous êtes sur le territoire d’un autre, suivez ses coutumes, pas les vôtres! songea le Lieutenant sottèque. Est-ce que ces abrutis de géants peuvent comprendre le bon sens? » — Nous tenir en laisse, laissa échapper Barath en fixant à son tour le Capitaine.
Salxornot laissa échapper un long soupir avant de se diriger vers le Prince. La discussion n’allait pas être facile, mais la nécessité de celle-ci était incontournable. Il ne pouvait qu’espérer que tout se passe pour le mieux.

Depuis plusieurs jours déjà, Miriel et ses quatre gardiens du territoire : le guerrier Marack fils de Marack, l’éclaireur Arafinway, le barde Bertmund et le dreki Seyrawyn avaient accordé leurs pas sur le rythme rapide de leur escorte particulière.
La druidesse ne pouvait s’empêcher de penser avec angoisse à ce qui les attendait au bout de cette piste. Un village de Barbares réputés sadiques et une Skass à mèche de cheveux rouges tout aussi mystérieuse qu’agressive. Et si c’était la sœur de l’autre ?
L’imposante barbare avait conseillé à Miriel de tenir ses hommes en laisse et même de les bâillonner solidement si elle voulait les conserver plus longtemps... Tout en se concentrant sur les branches à enjamber et les roches acérées, la jeune elfe sourit malgré l’horreur de la proposition en imaginant son guerrier évidemment furieux, avec un bâillon et au bout d’une lanière de corde...
Après avoir contourné un immense escarpement rocheux, la pointe la plus au sud de La Serre de Zimachus, ils approchaient dangereusement de la ville qui comptait le plus grand nombre de barbares : Baldherwulf. — Est-ce que nous allons toujours dans la bonne direction, demanda discrètement Arafinway à son ami guerrier. — Jusqu’à présent, mon œuf de dragon noir Calfera pointe toujours vers l’est avec une légère déclinaison vers le nord. — Malheureusement, je crois que nous allons devoir nous contenter de faire route directement vers le nord pour l’instant. Je me suis renseigné auprès de l’une de nos guides, précisa Bertmund qui venait de se joindre à la conversation. Elle m’a confirmé que si nous continuons notre marche forcée, nous devrions arriver à la ville de Baldherwulf en soirée. — Plus vite nous allons obtenir cette permission des doyennes, plus vite nous pourrons reprendre notre quête! ajouta Miriel qui n’entrevoyait aucune difficulté à parlementer avec les dirigeantes de cette ville pour continuer leur route.
Durant cette stressante randonnée, elle s’était liée d’amitié avec Gadora, l’une des barbares qui avait été sélectionnée par la cheffe de la meute pour les escorter.
La druidesse avait tenté de calmer ses appréhensions en se renseignant un peu plus sur ce qui les attendait. La Barbare n’était pas très bavarde, mais elle avait perçu Miriel comme une petite sœur d’armes, lui confiant quelques bribes d’informations.
« Ce n’était pas énorme, songea l’elfe, mais je compte bien employer à bon escient toutes les confidences que j’ai pu obtenir. Et puis, une alliée est toujours utile. »
Chaque soir, depuis leur rencontre avec les habitants de la partie la plus australe de l’ile, le troubadour s’installait de façon discrète non loin d’eux pour les écouter festoyer autour du feu. Toute la journée il avait observé avec attention leurs façons de faire et les liens hiérarchiques qui existaient. L’érudit suivait leurs conversations et retranscrivait dans l’un ou l’autre de ses grimoires tout ce qui pouvait être d’un certain intérêt. — Que fais-tu encore Bertmund? demanda le dreki qui l’observait se dissimuler pour écrire à son aise. — Pas si fort, je ne veux pas attirer l’attention! chuchota le barde en arrêtant brusquement ses actions de peur d’avoir été découvert. — Très bien, je vais parler à voix basse. Que fais-tu donc? murmura Seyrawyn. — Je ne connais pas beaucoup de choses sur ce peuple, alors j’écris tout ce que je peux. — Ça, je le sais, depuis des mois je te vois faire ce genre d’exercice. Écrire sur un sujet ou en retracer ses origines. Ma question est plutôt, pourquoi te caches-tu pour écrire ?
En effet, Bertmund réalisa qu’il n’avait aucune raison particulière pour agir de la sorte. — À vrai dire, je ne sais pas pourquoi j’ai adopté cette façon de procéder, informa l’érudit à son ami. Peut-être ai-je peur de voir mes cahiers confisqués ?
La réponse semblait satisfaire le Falsadur-dreki et Bertmund se remit à écrire. — J’ai une autre question, avoua l’elfe curieux. — Que désires-tu savoir, demanda Bertmund qui s’arrêta à nouveau pour satisfaire la curiosité de son ami.
Le troubadour avait remarqué que cet appétit d’apprendre et de poser des questions s’était développé suite à leur départ de Vandankel. L’érudit voulait encourager cette soif de connaissance et avait répondu à chacune des interrogations soulevées tout au long du voyage. — Pourquoi Sonia reste-t-elle dans ton grand sac rouge de voyageur? Elle n’est pas sortie depuis plusieurs jours maintenant. — Ah, cette fois, il y a une bonne raison! rappela Bertmund
Il lui fit signe de se rapprocher afin de lui murmurer la réponse à l’oreille. — Je sais que les barbares n’aiment pas beaucoup la magie. Alors, si j’invoque la présence de ma fille qui apparait et disparait au bout de deux heures chaque jour, je risque fort probablement de les intriguer, voire de les offusquer, et peut-être même anéantir de ce fait évitable nos chances de traverser leur territoire. — Je comprends, c’est de la stratégie! — En quelque sorte! conclut le troubadour dans un large sourire à son ami en se replongeant dans l’un de ses grimoires du voyageur.
Deux semaines après le second mois du Solstice des Dieux et quelques heures après la tombée de la nuit, les membres harassés 6 de la cohorte aperçurent enfin au loin plusieurs torches qui illuminaient leur destination. — Comme cette ville ressemble à Hinrik avec sa palissade de billots pointus et ses tourelles! s’exclama Seyrawyn, plus fourbu 7 que tous les autres soirs après ces sept jours de marche avec les barbares. — Tu as raison Seyra, voilà enfin un endroit familier! se rassura Miriel en dirigeant ses pas dans la direction de cette grande cité.
La présence d’humanoïdes, tels que des elfes et des hommes sur les territoires des barbares, n’était pas rarissime. Plusieurs marchands, surtout des femmes, se risquaient quotidiennement à venir commercer avec les habitants de cette grande ville qui regroupe plusieurs clans.
Certains étaient bien accueillis, d’autres se faisaient montrer le chemin du retour et quelques-uns n’en ressortaient jamais.
Le groupe s’arrêta au pied des immenses portails de la ville. — Entrez sans moi, je n’en ai que pour quelques moments à parler avec les étrangers, lança l’amie de Miriel aux autres membres de sa meute, ce qu’ils firent sans attendre. — Vous êtes nos invités, annonça Gadora au groupe de Miriel, alors comportez-vous de façon à ne pas me faire honte. Tiens bien tes hommes, petite Miriel, je ne voudrais pas devoir en écarteler un pour payer une offense ou pour donner l’exemple!
À la mention du mot écartelé, Bertmund sentit une légère faiblesse au niveau de ses genoux. L’idée de servir d’exemple par la torture renforçait l’un des passages qu’il avait jadis écrit dans ses grimoires et qui expliquaient très justement pourquoi ils s’étaient mérité le qualificatif de barbares. — Merci, Gadora, je crois que les mâles qui m’accompagnent ont très bien compris la mise en garde contenue dans ton message.
La Druidesse se retourna et contempla les différentes expressions affichées par les membres de son groupe, suite à cet avertissement assez explicite. — Un endroit a été aménagé pour toi et tes hommes. Je vais t’y conduire. J’ai cru saisir que tu ne voulais pas les partager, alors je passerai le mot aux autres clans. Tu es libre de te promener dans la ville, mais fais attention aux conséquences de toute dérogation et surtout écoute bien ces quelques conseils.
Miriel redoubla d’attention; ce genre de situation ne reviendra pas de sitôt. Bertmund tendit discrètement l’oreille. — En premier lieu, ne te plains jamais de quoi que ce soit, l’avertit la barbare. Ensuite, si tu as un petit cadeau pour la Koràbbi avant de repartir, ce sera grandement apprécié. En échange, si on t’offre un petit ou un gros présent, n’oublie pas de remercier celui ou celle qui te l’a donné.
Jusque-là, la druidesse trouvait que c’était la politesse de base, rien de vraiment difficile. — Ici, reprit Gadora, c’est la femme qui parle. Idéalement, tes hommes devraient être bâillonnés, mais bon... Ne rien dire est parfois un manque de respect, parfois un signe d’acquiescement. En dire trop n’est pas bien perçu, le babillage inutile déplait. Une action peut être interprétée comme sympathique chez certaines personnes et un affront chez d’autres, les défis et les duels sont monnaie courante. Alors, tâche de bien choisir tes mots et tes gestes.
Marack écoutait attentivement les consignes de leur guide, les trouvant quelque peu confuses. — « Je suis tellement content de laisser cette négociation à Miriel! » songea-t-il en scrutant les alentours.
Son intérêt se porta sur les différences appréciables avec Hinrik dans la construction du mur de bois.
La Druidesse la remercia chaleureusement et offrit un sourire complice à celle qui la dépassait de près de deux têtes. Ses compagnons ne firent que s’incliner légèrement en guise de remerciement, ce qui pouvait ressembler à de la soumission, selon le point de vue, sans rien dire. Le silence allait être la devise des Gardiens du Secret mâles lors de ce bref séjour.




1 Koràbbi : doyen responsable d’une communauté

2 Probation : liberté provisoire et conditionnelle

3 Beffroi : tour municipale d’où l’on faisait le guet

4 Sujet : personne soumise à une autorité souveraine

5 Flamberge : épée longue à deux mains, ayant une lame ondulée sur toute sa longueur

6 Harassé : fatigué, épuisé, exténué, fourbu

7 Fourbu : fatigué, épuisé, exténué, harassé
Les Terres d’Al Baher
La traversée fut assez simple. Dihur, le Grand Druide de l’Ordre des Quatre Éléments, en compagnie de Tyroc le Géant de pierre et artilleur royal, ont furtivement piqué vers le nord, à travers les Mâchoires de Titan, la chaine de montagnes qui sépare le territoire du roi Arakher des imprenables Terres d’Al Baher. Les quelques peuples de Géants des montagnes rencontrés ont plié le genou devant le Premier Conseiller en mission royale.
Non loin du sud du Pic du Muha Ranir, ils bifurquèrent vers l’est et accédèrent enfin au désert. Le Solstice des Dieux était passé depuis deux semaines au moment où ils avaient quitté Pyrfaras. Le druide avait d’ailleurs tenu à s’éloigner le plus rapidement possible de la capitale afin d’éviter toutes tentatives de représailles du roi.

Son garde du corps, se croyant une fois de plus recruté par décret royal, n’avait d’autre choix que de suivre le Premier Vizir partout où il devait se rendre.
« Je ne m’attendais pas à revenir aussi rapidement sur ces terres arides, grommela-t-il en pénétrant sur le territoire appartenant à un autre clan de Géants. En compagnie d’Ajawak, j’ai déjà parcouru cette terrible région. J’étais d’ailleurs impressionné par les connaissances du prince sur le peuple des sables. En vérité, je n’ai aucune aspiration pour le voyage et découvrir de nouveaux horizons me pèse. Je préfère le confort douillet de ma maison de pierres! »
Tyroc ne connaissait presque rien de la race des Géants des sables; il ne leur avait jamais vraiment accordé d’importance. Ce qui le préoccupait en ce moment était surtout le fait de traverser à nouveau cette zone, normalement patrouillée par des habitants belliqueux. — Tu me sembles nerveux, irritable et encore moins bavard que d’habitude, si cela est possible! remarqua Dihur. Cependant, je dois avouer que ce dernier trait de caractère est plutôt normal chez toi. Est-ce que tu aimerais partager ce qui te fait sursauter à chaque banc de sable que nous contournons? demanda Dihur qui observait son compagnon de voyage agir bizarrement depuis leur arrivée sur les Terres d’Al Baher. — Je me méfie, c’est tout! Je sens du mouvement autour de nous et ma dernière rencontre avec ces Géants des sables avait été une expérience, disons... singulière : le prince avait troqué la vie des Yobs en échange d’un droit de passage. Aujourd’hui, nous ne sommes que deux et je n’ai pas l’intention de troquer ma vie pour vous permettre de vous rendre jusqu’au volcan. — Ce n’est que cela qui te rend si nerveux! répondit Dihur, amusé par la naïveté du commentaire. Comme tu accompagnes un Grand Druide de l’Ordre des Quatre Éléments, alors retiens ceci : tu n’as rien à craindre lorsque tu es en ma compagnie. Je suis sur une merveilleuse quête... reprit-il avec plus de force dans la voix, quête qui va changer l’issue même de cette guerre! Rien ne pourra me résister et ma justice ultime triomphera, enfin!
Tyroc ne parlait pas beaucoup, mais en revanche, il écoutait énormément. Il avait noté l’aspect très personnel de cette soi-disant quête dans le ton du Premier Vizir. Il le regarda avec circonspection.
« Malgré les forces magiques que ce druide peut avoir à sa disposition, songea le Géant de pierre, je vais tout de même porter une attention particulière aux alentours. J’ai survécu toutes ces années grâce à mes instincts de guerrier, je ne placerai certainement pas aujourd’hui mon entière confiance sur les aptitudes et pouvoirs de celui qui m’accompagne. » — Tu t’en fais trop, artilleur royal. Il n’y a que du sable tout autour de nous. Si nous avons croisé quelques créatures du désert, celles-ci ont vite compris qu’elles n’étaient pas de taille à se mesurer à notre force combinée!
Dihur accéléra le pas et prit les devants, marchant à une bonne dizaine de foulées de son escorte. — Si je m’inquiète trop à votre goût, alors considérez que je le fais pour nous deux, grommela le géant. Il ne faut pas balayer du revers de la main les guerriers de ces dunes. Ils sont nombreux et je ne désire pas avoir un clan entier de Géants des sables qui nous traque sur son territoire. Nous sommes les intrus sur leurs terres, après tout!
Le Grand Druide continua sa marche rapide. Comme il avait hâte d’arriver devant le Grand volcan! Il n’écoutait même plus les mises-en-garde et protestations de son garde du corps qui sous-estimait beaucoup trop l’étendue de sa puissance.
Après quatorze jours de rythme soutenu, au moment où la lumière du jour toucha l’horizon, les pires craintes de Tyroc se concrétisèrent. Devant eux, au beau milieu de la piste caillouteuse, se dressait une délégation de cinq Géants des sables tous aussi arrogants que déterminés. Les contourner n’était pas une option et cela n’aurait fait qu’engendrer une confrontation immédiate. Presque aussi grands et imposants que ceux de la race de pierre, quatre d’entre eux entouraient celui du milieu, sans doute leur chef.
Tyroc décocha un regard rapide vers Dihur qui les évaluait de son air hautain. La tête légèrement rejetée vers l’arrière, le Grand Druide avait attaché sa crinière noire à mèche blanche en une queue de cheval. Sa veste de cuir empoussiérée commençait à s’user, laissant voir de larges pans de sa tunique de druide grise. Il avait accroché à son sporran 1 , un étui à parchemin, une escarcelle ainsi qu’une petite boursette de cuir rouge avec un écu en métal à l’effigie d’un dragon. Son large cimeterre porté en bandoulière dépassait légèrement de son dos, mais il ne fit pas mine de vouloir s’en servir.
« Il n’a peur de rien... et les veines de son cou semblent même s’empourprer, quel étrange personnage... J’ai presque de l’admiration pour sa détermination. »
Dihur s’arrêta à une cinquantaine de foulées de ce qu’il crut être un comité d’accueil, tous vêtus de robes longues en coton et coiffés d’un keffieh 2 de couleur orange. — Maintenant, quelle est la suite, Ô Puissant Grand Druide des Quatre Éléments? demanda Tyroc avec une touche de sarcasme.
Dihur le dévisagea pendant quelques secondes avant de lui répondre. — Tu as déjà parlementé avec eux alors va régler cela rapidement. Je t’attends ici. — Mais... je n’ai pas traité ou discuté avec eux la dernière fois, c’était Ajawak qui avait fait cela...
Tyroc n’eut pas le temps de terminer sa phrase que l’un des cinq géants s’avança vers eux. Son arme n’était pas dégainée et ses mains étaient dans les airs à la hauteur de ses épaules. Il n’y avait pas d’ambigüité sur ses intentions, il voulait parlementer.
Le porte-parole s’arrêta à une vingtaine de pas du duo puis porta sa main droite sur son cœur et les salua avec sa main gauche. — Assalamu ‘alaykum! 3
Tyroc tourna la tête vers Dihur les sourcils froncés. « Je n’apprécie pas cette situation », songea-t-il. Il se retourna enfin vers son interlocuteur, prit une grande inspiration puis se concentra avant de prononcer quelques mots. — Wasa, Wala Wawa! lança-t-il en souhaitant que cela ressemble à une bonne réponse.
Il regrettait amèrement de n’avoir pas porté plus attention à ce que le Prince avait employé comme formule de politesse. Il s’en voulait également de n’avoir pas posé plus de questions auprès de celui-ci après la rencontre. Devant le visage interrogateur du colosse, il comprit que c’était n’importe quoi. — Je ne connais pas votre langue ni vos coutumes, alors pardonnez-moi cette piètre tentative de réponse à votre égard! ajouta rapidement Tyroc qui détestait de plus en plus son rôle d’ambassadeur. Mon maî..., il s’arrêta subitement, puis se reprit. Mon compagnon de voyage ainsi que moi-même aimerions nous rendre au Grand volcan et revenir en toute quiétude. Quel est le tribut demandé par votre chef ?
Le géant de sable sourit puis invita les deux voyageurs à l’accompagner en direction du reste du groupe. — C’est ça, ton art de la négociation? Je suis plutôt déçu! commenta Dihur en rejoignant lestement les autres. — Vous avez raison, je vais faire ce que je fais de mieux : me taire! Vous pourrez m’impressionner à votre guise avec votre prestation auprès du chef de leur clan, rétorqua Tyroc à celui qui venait de l’insulter, mais qui était déjà trop loin pour l’entendre.
Devant celui qui semblait être le chef, le Grand Druide, son médaillon de l’Ordre des Quatre Éléments bien en évidence sur sa poitrine, s’avança encore de quelques pas afin qu’il puisse s’adresser directement à lui. — Étrangers, je suis Shaboka, le chef de clan des Géants des sables et ce sont mes terres que vous tentez de traverser comme des voleurs. L’un de vous m’est familier, c’est la raison pour laquelle nous ne vous avons pas attaqué dès l’instant où vous avez été repérés. D’ailleurs, mon genou se souvient très bien de toi, Géant de pierre, cependant il semblerait que ton compagnon de route ne soit pas le même.
Dihur se retourna pour jeter un coup d’œil inquisiteur à son compagnon.
Tyroc haussa les épaules tout en choisissant une brève excuse. — C’était un accident. Je visais autre chose derrière vous et j’avais du sable dans les yeux! répondit l’artilleur royal à voix basse tout en offrant un large sourire.
Le Grand Druide observa de plus près la petite délégation de géants, puis les dévisagea avec condescendance 4 . — En tant que chef, j’ai vu mieux, beaucoup mieux! décréta Dihur à celui qui venait de se présenter.
Tyroc fit une grimace. Il comprenait la direction que prenait cette négociation. — Tu oses m’insulter devant mes guerriers, moi qui t’ai offert la paix en signe de bienvenue! Cette avanie 5 ne restera pas sans conséquence! Il n’y aura pas de tribut pour traverser mon territoire, car l’accès vous est refusé à tous les deux, lança le raïs 6 en colère.
Les quatre guerriers empoignèrent leurs épées et attendaient l’ordre de chasser les indésirables. — Mais non, il y a erreur, nous nous sommes mal compris, susurra Dihur d’une voix mielleuse. Mon subalterne n’a pas retransmis adéquatement mes pensées lorsque votre messager est venu à notre rencontre... s’exprima Dihur en amplifiant toute sa gestuelle.
Tyroc, le voyant anormalement agité et n’étant plus sûr de l’avenue que le Premier Vizir voulait emprunter, se tint en alerte.
Franchement intrigué par les dernières paroles de l’étranger, Shaboka fit signe à son escorte d’attendre un peu avant de les radier de sa vue. — Concernant le tribut demandé, continua Dihur, c’est plutôt à moi de vous en exiger un afin de vous laisser la vie en retour!
Soudain, il s’embrasa 7 d’un coup; il venait de terminer son incantation gestique 8 .
Le chef de clan, surpris par l’intensité de l’attaque, recula de quelques pas tout en se protégeant le visage des chaudes flammes.
Tous, y compris Tyroc, eurent le même réflexe de se distancer de cette torche vivante qui se manifestait devant eux. — Terrassez ce fils de chacal, je vous l’ordonne! hurla le chef du clan.
Les géants tentèrent de charger leur adversaire, mais leurs pieds s’embourbèrent dans le sable brûlant. Horreur! Les quatre belliqueux ainsi que leur raïs s’enlisaient dans une mare surchauffée se transformant rapidement en verre translucide. — Mais que faites-vous Dihur! s’écria Tyroc surpris et partiellement protégé derrière le Grand Druide, alors que ce dernier lui fit signe de se taire.
Le guerrier regardait avec stupéfaction les Géants des sables se tordre de douleur au terrible contact de leur peau avec le liquide cristallin. L’incantation de feu avait fait fondre presque instantanément une grande étendue de sable sous leurs pieds. — Tu ne t’en tireras pas aussi facilement, mes guerriers vont venger ma mort! vociféra Shaboka avant de disparaitre avec ses compagnons. En quelques instants, les flammes autour de Dihur s’étouffèrent sans laisser aucune séquelle sur le Grand Druide. L’étang se solidifia en un lisse miroir de verre. — Voilà comment on règle ce genre de situation! cracha Dihur. Retiens bien cela Tyroc, ne négocie jamais avec des usurpateurs de ce genre. Ils pensaient m’avoir dupé et me charger un tribut, à moi, pour marcher sur leur sable dégoûtant. Je suis juge et jury. Ma sentence a été rendue puis appliquée!
Le guerrier osa laisser sa colère s’exprimer contre son maître. — Qu’avez-vous fait! Vous avez enseveli leur chef suprême et sa garde! Jamais nous ne pourrons traverser en toute quiétude ce territoire, ils nous traqueront et nous achèverons en moins d’un jour!
Dihur le fixa froidement en soupirant. — Ce Shaboka, est-ce celui que vous avez combattu avec Ajawak ? — Oui, c’est bien lui! — Et celui qui parlait en tant que leur chef, c’était le même ? — J’imagine que oui, pour moi ils se ressemblent tous. De plus, avec leur couvre-chef, on peut à peine les distinguer les uns des autres. — Justement, abruti! Le keffieh de couleur ainsi que l’agal 9 qui le maintient en place est ce qui les distingue les uns des autres : ces deux items affichent le rang dans leur clan.
Le guerrier leva les yeux sans comprendre. — Tu ne trouves pas bizarre que les cinq aient tous les mêmes couleurs? Il n’y avait aucune distinction, aucune marque, aucun rang! Je crois que nous avons eu affaire à des renégats qui ont tenté de se faire passer pour leur chef, et ce, afin de nous soutirer ce fameux tribut.
L’artilleur royal regarda le Premier Conseiller du roi avec un mélange d’admiration et de crainte. Il s’en méfiera d’autant plus... — Les menteurs, les fourbes et les usurpateurs ne peuvent me berner, décréta Dihur solennel. La justice du feu triomphe de tout!
Tyroc eut l’impression que la pochette de cuir rouge accrochée à la ceinture du druide s’était mise à bouger, mais il se ravisa. Il jeta plutôt un coup d’œil au bloc de verre sous ses pieds.
On pouvait encore voir les silhouettes ainsi que les faciès tordus de douleur des Géants immortalisés tandis que les grains de sable commençaient à le recouvrir. — Bientôt, il ne restera plus aucune trace de ce combat, murmura-t-il en espérant que les déductions du druide soient justes.
Les deux compères reprirent la route. Le Géant de pierre suivait à distance son compagnon qui entretenait une curieuse conversation avec lui-même en gesticulant et serrant les poings lancés vers le ciel. — Tu vois Haron, mon dieu me donne les outils nécessaires pour châtier ceux qui commettent des injustices. Arminas, ton jugement approche et je serai le justicier qui appliquera ta sentence pour tout ce que tu m’as fait subir durant cette dernière décennie. Tu es la cause de ma déchéance, tu seras le levier de ma gloire!
« La folie doit certainement s’en prendre à son esprit pour agir de la sorte, songea le soldat inquiet en observant les petites veinules 10 orangées présentes sur le corps du druide qui diminuaient en intensité. Sans nul doute, celles-ci ont un lien avec l’attitude infernale qu’il nous a démontrée. Jusqu’où peut-il aller? Jusqu’à quel degré peut-il s’enflammer? Je dois rester aux aguets, je dois me fier à mon instinct de guerrier... » — Oui Haron, direction Ouest, vers le Grand volcan.
L’œuf de dragon rouge dans la paume de sa main indiquait clairement la direction à suivre, au plus grand plaisir de son dragonnier.
Marchant plus lentement, le Géant de pierre marmonnait son mécontentement. « J’obtiens bien trop de missions royales malchanceuses à mon goût! »
Un peu plus loin encore, camouflée par un escarpement rocheux, une petite créature observait avec attention et ravissement la scène de combat depuis son début.
« C’est bien, très bien... continue Dihur d’employer cette magie du feu que tu adores tant. Nous y sommes presque, bientôt... très bientôt, nos rôles seront inversés! », jubila Garzebüth.




1 Sporran : bourse traditionnelle écossaise portée en avant

2 Keffieh : coiffure des Bédouins, formée d’un carré de tissu plié en triangle et retenu par un lien

3 Assalamu ‘alaykum : formule de politesse signifiant « Que la paix soit avec toi »

4 Condescendance : dédain, mépris

5 Avanie : traitement humiliant, affront public

6 Raïs : chef suprême dans certains états arabes

7 Embraser : enflammer, incendier

8 Incantation gestique : rituel fait avec le corps, sans prononcer un mot

9 Agal : bandeau de tissu ou de cuir qui retient le keffieh

10 Veinule : petit vaisseau veineux qui, convergeant avec d’autres, forme les veines
Ogaho — Vizir Ogaho, le roi Arakher nous a donné comme instructions de vous escorter directement au Grand hall dès votre retour. Votre présence est vivement attendue.
Les Mourskas venus délivrer le message s’étaient déjà alignés et lui montraient la voie à suivre. Ogaho, peu rassuré, supposa que c’était une habile façon d’annoncer son arrivée imminente dans la capitale.
Il se réjouissait de revenir à Pyrfaras, mais ne s’attendait guère à comparaitre devant son Roi dès l’instant où il franchirait l’enceinte de la forteresse des Géants de pierre. De toute évidence, on le guettait de loin.
Arakher patientait nonchalamment sur son trône, car la nouvelle s’était répandue comme une trainée de poudre jusqu’à ses oreilles, dans le dédale des couloirs du palais.
Ne sachant pas trop à quoi s’attendre, Ogaho pénétra la tête haute dans le hall sous le regard inquisiteur de toute la Cour royale réunie pour l’occasion. Il reconnaissait la plupart des gens, mais n’arriva pas à déchiffrer d’émotions révélatrices sur les visages de pierre. Il se prosterna respectueusement devant son souverain et maître de ceux de sa race. — Cher Premier Vizir, tellement de choses se sont passées depuis votre départ!
Ogaho remarqua immédiatement l’appellation que son roi venait d’employer. Avait-il retrouvé le statut de Premier Conseiller du Roi? Cette entrée en matière l’intrigua quelque peu. — « Qu’est-il arrivé à mon prédécesseur? » songea-t-il en scrutant discrètement l’assemblée à la recherche d’indices. — Comment puis-je vous être utile majesté? demanda-t-il enfin d’une voix calme et réconfortante. — Il se redressa pour croiser le regard de son suzerain. — Ce fourbe de Dihur! Celui qui se désistait de ses fonctions royales, apprenez qu’il avait un agenda caché... et bien, il a disparu! Lors de sa fuite, il a lâchement assassiné un Géant de pierre...
La foule murmura sa réprobation, pour ne pas dire son horreur. — Un officier royal de surcroît, tonitrua le roi, qui devait me le ramener ici afin de comparaitre devant ma Cour. Le lâche hypocrite! Cette vipère aurait dû expliquer ses actes douteux commis en mon nom!
Les gens de l’assemblée s’agitèrent bruyamment devant la colère de leur roi.
Le mage avait assisté en partie aux atrocités que ce druide avait accomplies publiquement en tant que Premier Vizir et représentant officiel du roi. Ce n’était certes pas la façon de faire des Géants de pierre. Les Humains, les Mourskas ou les Sottecks ne sont peut-être pas des créatures très évoluées, mais ils ont une raison d’être : ils n’existent que pour servir les Géants de pierre. — « Dihur prenait visiblement du plaisir à torturer ces malheureux et cela n’était pas justifié, réfléchit Ogaho, ni même bon pour le moral des troupes. Ses actions n’inspiraient que la rébellion. Par contre, notre façon d’insuffler la crainte est une arme beaucoup plus efficace. Je constate que le roi Arakher l’a enfin compris. » — Puis-je savoir ce qu’est devenu Dihur, Majesté? s’enquit-il dès que le calme revint. — Le félon 1 s’est enfui comme un couard en compagnie d’un Géant de pierre en qui j’avais placé ma confiance. Je ne croyais pas cela possible, grogna le roi, mais de toute évidence l’artilleur Royal Tyroc, était de connivence avec ce traitre.
À la mention des deux renégats, dont un Géant de pierre, la cour du roi se remit à taper du pied, en signe de mécontentement au sujet de l’implication de l’un des leurs. Aucun Géant de pierre n’avait jusqu’à ce jour agi contre son roi ou sa race.
Arakher ordonna le silence en redressant la main puis se leva de son trône pour s’approcher de son fidèle sujet et ami. — Ogaho, pourras-tu me pardonner de t’avoir retiré ce noble titre qui te revient aujourd’hui avec toute la gloire et le respect que celui-ci comporte? déclara le roi en lui faisant une accolade. J’ai besoin de toi et j’ai confiance en toi, murmura-t-il ensuite à l’oreille de son conseiller.
Le mage était ravi de retrouver enfin sa juste position auprès des siens, mais il aurait bien aimé avoir la chance de s’expliquer face à ce fourbe qui l’avait destitué, à la manière des géants, il va sans dire. — Majesté, je suis et serai toujours à votre entière disposition!
Le roi sourit, satisfait de la réponse de son plus loyal sujet, puis retourna vers son trône afin de présenter à la Cour ses plans de conquête des territoires de l’Ouest. Il avait mis des décennies à les fignoler et maintenant, c’était enfin l’heure de les faire exécuter. — Premier Vizir, votre première tâche officielle en ce jour sera d’orchestrer l’attaque sur nos ennemis à l’Ouest du Grand Lac, annonça-t-il soudainement animé par l’adrénaline du pouvoir, comme dans le bon vieux temps des conquêtes. Des bateaux devront être construits à Pesek, suffisamment grands pour recevoir mes troupes de Mourskas et de Sottecks. Grâce à vos précieux relevés cartographiques, ils attaqueront par la mer la Tour de garde de Gousgar et prendront ensuite d’assaut la ville d’Yngvar.
L’assemblée murmura de nouveau.
Ogaho avait discuté avec son roi des possibilités d’attaques contre leurs ennemis, mais il n’avait pas pensé que celles-ci seraient appliquées sur-le-champ. Dihur a vraiment chambardé le calendrier des évènements. Il sortit de son large manteau un parchemin et une plume à l’encre enchantée. — Les Yobs vont attaquer Hinrik au Sud afin d’anéantir leur réserve de soldats. D’ailleurs, un contingent de 150 Sottecks se dirige actuellement vers la forêt des Bois Noirs pour débusquer les démons et leurs chiens qui se terrent à cet endroit. Il vous faudra surveiller leur progression une fois qu’ils auront accompli leur mission.
Ogaho prenait des notes et se remémorait les stratégies militaires qu’ils avaient élaborées ensemble voilà plus d’un an. N’étant pas lui-même un aussi habile tacticien que son souverain, il faisait entièrement confiance à son roi et exécuterait ses ordres sans même les remettre en question. — Il faudra rapidement contacter les Géants des montagnes, car je veux que ceux-ci s’attaquent à la maudite tour remplie de démons magiciens, celle qui se nomme Vanirias, expliqua le roi enthousiaste. Les clans de Trolls habitant dans la Vallée, pourront se joindre à la moitié des forces de Vraxan pour longer le flanc Sud des Rocheuses d’Ortan, jusqu’à Alvikingar. Lorsque les renforts seront coupés de tous les côtés, leur capitale n’aura d’autre choix que de capituler!
La foule manifesta son enthousiasme. Quel Roi grandiose! Le souverain était debout, les bras levés. — Ensuite, reprit-il en bombant le torse, nous pourrons marcher triomphalement sur cette montagne où se trouve la fameuse Source de magie que ce fourbe de Dihur cherchait tant à me cacher! Comme si, même avec mes espions, je ne la découvrirais jamais... Ah, qu’il s’est lourdement trompé sur mon compte, tant pis pour lui!
« La guerre est réellement commencée, songea Ogaho. J’aurais préféré que mon roi oublie les terres de l’Ouest... mais conquérir ce territoire a toujours été un objet de défi et de convoitise. Durant trop longtemps, nos troupes y ont été mises à l’écart par une force invisible... »
D’ailleurs, un Géant de pierre n’accepte pas même l’idée de l’échec et Arakher a toujours aimé asservir ses voisins. Le mage n’avait pas cet appétit de conquête et cela le démarquait de la royauté. — Toute la partie sud de l’ile d’Arisan va bientôt m’appartenir! tonna le Roi suprême croulant sous les applaudissements. Va mon cher Ogaho, et ordonne les préparatifs nécessaires afin que je puisse étendre mon royaume. Le prochain Solstice de la Lumière marquera une nouvelle ère pour les Géants de pierre!
Le Premier Vizir prit congé de la bruyante Cour, tout en réfléchissant à la tournure des évènements. Il avait énormément de travail à accomplir et peu de temps pour y arriver.
Il y avait cependant une tâche prioritaire dont il devait s’acquitter avant de retrouver ses appartements. Il emprunta le chemin qui le mena au jardin intérieur de la forteresse de Pyrfaras. Puis, il traversa les allées bordées de haies minérales et de hautes fougères jusqu’à une petite clairière. Il s’arrêta enfin devant un bassin d’eau près d’un pentacle gravé dans les dalles du sol et protégé par des dolmens verticaux. — « Ces œuvres ont été construites spécifiquement pour tes besoins, Dihur, et pour ta dévotion presque satanique pour le Dieu du feu, réfléchit-il en observant les alentours. En tant que Premier Conseiller royal, je juge qu’elles n’ont plus leur place au sein du royaume des Géants de pierre. » — Je n’ai pas peur de tes dieux, druide pathétique de l’Ordre des Quatre Éléments! lança le mage à la volée d’une voix puissante.
Il se concentra, retroussa ses manches et commença une série de mouvements précis avec ses bras pour canaliser la magie qu’il désirait invoquer. Après quelques minutes, il ouvrit les yeux et apposa ses mains sur le rebord du bassin orné de milliers de ces petites pierres violettes si chères à son prédécesseur. La transformation s’opéra presque instantanément.
L’image qu’Ogaho avait façonnée dans son esprit prenait maintenant forme physiquement en utilisant le matériel brut qui était à sa disposition. Il sculptait magiquement la pierre avec aisance et doigté, s’attardant même aux détails. Lorsqu’il eut terminé, il n’y avait plus de bassin, mais en lieu et place, une statue grandeur nature de sa personne, miroitant d’améthystes.
Satisfait de sa création, il continua les rénovations du jardin en s’attardant aux monuments mégalithiques qui ornaient le pentagramme de pierre. Rapprochant les paumes de ses mains l’une vers l’autre, il les fit disparaitre sous terre. Ces œuvres inutiles s’enfoncèrent dans la pierre sans offrir aucune résistance.
Même le pentagramme gravé dans la dalle n’était plus apparent. Les tuiles de marbre étaient maintenant parfaitement lisses et sans symbole druidique. — Voilà qui est mieux, murmura-t-il. J’ai nettoyé ce lieu où de la magie perfide avait été invoquée.
Satisfait de la purification par la pierre qu’il venait d’appliquer, Ogaho se dirigea enfin vers ses appartements.
« Planifier cette guerre suprême me demandera moult 2 efforts, songea-t-il, on me fait confiance et je ne veux surtout pas décevoir mon roi. »
Il entreprit immédiatement la rédaction mentale de ses dépêches afin de les faire expédier rapidement par les coursiers royaux.


Préparation de la Grande Guerre du Roi Arakher
prévue pour le Jour du Renouveau du Solstice de Lumière

25e jour du premier mois du Solstice des Dieux
Sujet premier : Retour dans la Capitale
Mon dernier voyage a duré à peine vingt jours et me voilà de retour auprès de mon bon Roi Arakher. Ma mission afin de trouver des composantes pour mon laboratoire personnel et des parchemins pour la grande bibliothèque royale est un succès. De plus, je suis revenu avec deux défis supplémentaires : dénicher un rituel efficace pour me défaire de la malédiction de ma babiole et retrouver Lilithmed, la dragonne-fée mauve qui m’a visité en rêves.
De plus, puisque le traitre de Dihur a disparu avec un artilleur royal, j’ai été réintégré dans mes fonctions officielles de Premier Vizir et de Premier Conseiller du roi. Il va sans dire que je suis très heureux de mon sort.
Voilà que depuis quelques jours je croule déjà sous les responsabilités. Coordonner plusieurs attaques d’une telle envergure sur des fronts différents, et ce, pour le Solstice de la Lumière dans à peine cinq mois nécessite beaucoup de minutie et d’organisation.

Je travaille sans relâche à mettre en place les pièces d’un titanesque échiquier géographique.
J’ai entrepris d’écrire une longue série de missives qui seront envoyées par coursier royal dans le prochain mois. Je devrais y arriver dans les délais.

De plus en plus souvent, les doigts engourdis du mage se recroquevillaient durant de longues minutes, figés et misérables. — Tu vois Visca, souffla Ogaho, cela me rappelle douloureusement que si je désire survivre pour servir mon roi, je dois me garder un peu de temps pour retracer les composantes manquantes pour mon propre rituel de purification.
Bien installé dans son petit socle de pierre devant tous les parchemins, Visca partageait le quotidien de son dragonnier. Le mage se surprenait encore à le prendre entre ses doigts et à le manipuler avec soin. Inconsciemment, il cherchait peut-être à transférer cette énergie bienveillante dans ses pauvres mains qui le faisaient terriblement souffrir. — Ah, mon cher Visca, qu’est-ce que je serais devenu sans toi?
Il avait commencé à prendre l’habitude de lui parler à voix basse, en murmurant, afin d’éviter tout soupçon de démence de la part de son entourage. S’empêcher de communiquer avec son œuf de dragon lui était impossible; ce besoin étant devenu quotidien. Alors il le faisait de façon plus discrète. D’ailleurs, combien d’espions supplémentaires Dihur avait-il installés dans la forteresse en son absence ?
À la troisième nuit de son arrivée, il s›endormit dans une atmosphère cauchemardesque. La babiole avait repris son emprise sur ses rêves. Visca tenta de défendre son dragonnier du mieux qu’il le put, mais les attaques étaient plus nombreuses et beaucoup plus intenses.
Les multiples personnages que le mage rencontra dans son esprit prirent l’allure d’épouvantables spectres, grisâtres et vaporeux, qui l’attaquaient au corps-à-corps sans merci. Ogaho pouvait ressentir physiquement les blessures qui lui étaient infligées pendant son sommeil et aucune magie ne faisait disparaitre la douleur. Au petit matin, dès son réveil, il découvrit avec horreur qu’une bonne partie de ces taillades étaient encore apparentes sur son corps.
Ainsi, nuit après nuit, son lit s’imbibait du sang des estafilades nocturnes. Affaibli, il sentait que sa vie le quittait peu à peu. Il sut alors qu’il ne pourrait tenir bien longtemps.
À l›aube du dixième jour, il se leva péniblement, puis tenta de panser les nouvelles blessures qu’il avait reçues magiquement pendant son sommeil. Il se regarda dans le miroir.
« Je ne suis plus le Géant d’autrefois, plein de vigueur et invincible… », songea-t-il avec dépit en découvrant dans son reflet un colosse devenu chétif et de moins en moins résistant.
Son teint naturellement gris était encore plus blême, ses traits étaient tirés et ses yeux se noircissaient inexorablement. Même sa vue devenait trouble et ses nerfs se durcissaient. « Je dois absolument faire quelque chose, et vite... » — Mon petit Visca, je sais que tu fais tout ton possible, mais si cette cadence infernale continue, je ne serai plus en mesure de combattre mes ennemis dans mon sommeil. Il me reste encore une ou deux options que je peux employer pour régénérer mon corps, mais ce ne sera jamais que de courte durée, à moins que… Et puis, utiliser du sang de Troll pour ces rituels ne m’enchante guère.
Ogaho vaqua à ses responsabilités journalières tout en appréhendant terriblement la prochaine nuit. Même si son corps et sa force physique l’abandonnaient, son instinct de survie était toujours aussi vigoureux.
Le soir venu, il prit Visca dans ses mains, mais, malheureusement, malgré les efforts qu’il déploya à demeurer éveillé pour écourter sa période de sommeil, il sombra dans le rêve en quelques instants.
Il se retrouva dans un endroit familier, différent des dernières nuits. Des vignes et du lichen tapissaient une partie des murs de pierres grises. Oui, il avait déjà visité ces ruines.
Il s’aventura doucement dans ce dédale pierreux et se retrouva soudainement en présence d’une créature familière. — Je suis content de vous revoir, Lilithmed! déclara le mage d’une voix soulagée.
Sans plus de détours, le Géant s’approcha de l’autel sur lequel reposaient des liquides de plusieurs couleurs dans des fioles toutes aussi différentes les unes des autres. Divers types de plantes et de minerais y étaient également présents et la plupart de ces ingrédients ne lui étaient pas inconnus.
Sa curiosité s’arrêta sur trois étranges instruments de confection artisanale, pour lesquels il ignorait l’utilité exacte.
La dragonne-fée mauve secoua légèrement ses grandes ailes translucides et observa le mage de pierre en train d’analyser tout ce qu’il pouvait trouver. — Je vois que vous avez déjà passé en revue ce qu’il y a sur ma table de travail, cher Ogaho. Tant mieux, car vous devrez vous procurer chacun de ces accessoires si vous désirez avoir une chance de survivre. — Pardonnez-moi, j’en oublie les bonnes manières! L’attrait de composantes sur un tel autel est un plaisir irrésistible pour n’importe quel mage, lui répondit-il dans une révérence sincère.
La dragonne-fée fit le tour du dragonnier pour mieux l’inspecter. — La malédiction gagne du terrain, jugea-t-elle. Je peux voir les lésions sur votre corps, signe de son emprise physique sur celui-ci. — En effet, cette situation perdure depuis plusieurs jours. Visca avait réussi jusqu’à présent à tenir éloignés mes assaillants fantomatiques. Mais mon petit allié mauve est un peu dépourvu contre leur nombre sans cesse grandissant. — C’est la raison pour laquelle je suis venue vous rendre visite cette nuit, mon ami, confirma Lilithmed. Je suis venue constater votre progression au niveau du rituel pour vous défaire de cette malédiction ainsi que pour vous donner des armes contre vos attaquants spectraux.
Une lueur d’espoir jaillit dans le cœur du Géant de pierre; voilà qu’une seconde alliée de taille lui tendait la main. — Mes subalternes s’appliquent à trouver les ingrédients et les accessoires qui me manquent, expliqua-t-il. Cependant, le sang de dragon demeure une composante extrêmement rare dans cette région...
Le mage hésita, puis se risqua. — Seriez-vous par hasard non loin de Pyrfaras? Pourrais-je récupérer quelques gouttes du vôtre et ainsi compléter la formule ? — Je suis malheureusement à des lieues 3 de votre cité... Mais, même si j’étais à votre porte, je ne serais pas en mesure de vous aider. Il m’est formellement interdit de vous donner de mon sang!
Cette révélation désappointa Ogaho qui voyait en elle une solution miraculeuse. La dragonne remarqua la tristesse passée dans le regard vitreux de son visiteur. — D’ailleurs, je vous l’ai déjà expliqué lors de nos précédentes rencontres; comme vous êtes le gardien d’un œuf de dragon de ma lignée, je me sens concernée, l’encouragea-t-elle. J’espère que mon appui en tant que mentor et amie vous sera utile dans votre rôle de dragonnier, car vous avez le devoir de lui donner l’exemple. Visca compte sur vous pour apprendre et avoir une belle vie. — Ainsi nous avons le privilège de communiquer ensemble... murmura le mage. — Oui, et même si je ne suis pas en mesure de vous verser de mon sang, je peux prolonger votre survie en vous enseignant le rituel du Tarkastus Silmä, soit le contrôle du sommeil. Cette formule vous servira pour vous défendre contre ces spectres maléfiques générés par l’exécration.
Ogaho retrouva un faible sourire. — En second, poursuivit la wiccan 4 , ce rituel vous servira aussi pour entrer en communication avec une personne que vous avez déjà vue et dont vous connaissez le nom. Sachez que cet être a le droit d’accepter de vous parler ou simplement de vous ignorer. Retenez bien que sa décision est finale, n’argumentez jamais!
Ogaho considéra toutes les possibilités de ce nouvel enchantement mis à sa disposition. Un réel sourire éclaira son visage, tel un enfant à qui l’on propose une friandise. — Cher ami, vous semblez enfin comprendre toute l’étendue de votre chance ce soir. Mémorisez bien tous les ingrédients qui sont sur cet autel et surtout la construction de ces trois baguettes magiques. Elles vous seront essentielles pour accomplir les rituels.
Le mage ramassa délicatement les deux premiers objets. L’un, de bois, était orné d’une pierre rouge et l’autre, de fer, d’une pierre bleue. — La baguette avec le rubis d’une teinte carminée 5 est le Chakra Racine, expliqua la dragonne-fée. Il vous permettra de stabiliser votre énergie, de vous enraciner et bien vous préparer pour combattre les spectres de la malédiction. Elle représente également la confiance en soi. La seconde baguette portant un saphir bleu brut, mieux connu sous le nom de gemme du voyageur, est le Chakra de la Gorge. Il vous permettra d’entrer en communication avec autrui à condition de connaitre votre interlocuteur 6 et que celui-ci accepte de dialoguer. — À quoi sert la troisième baguette avec la pierre violette, qui me semble être une améthyste? s’enquit le mage attentif. — En effet, il s’agit bien de cette pierre. Vous l’emploierez dans les deux rituels, elle est le Chakra de la Couronne. Elle permet de canaliser des idées du monde abstrait vers la forme concrète. Elle est en quelque sorte votre conscience qui donne l’équilibre afin d’accomplir l’un ou l’autre des rituels.
Ogaho mémorisait à toute vitesse les moindres détails de chacun des instruments ainsi que des diverses composantes. Il aurait voulu se servir de sa plume pour tout noter... — Nous n’avons plus beaucoup de temps, déclara soudainement Lilithmed alarmée. Vite, il vous faut apprendre les différents symboles et surtout l’ordre dans lequel il faudra les employer. Regardez bien, car ensuite vous le referez devant moi; je veux m’assurer que la séquence des rituels est parfaitement ancrée dans votre esprit. À votre réveil, retranscrivez immédiatement votre nouvel apprentissage sur vos meilleurs parchemins.
La dragonne jeta un bref coup d’œil autour d’eux et débuta ses explications, dans un dialecte de sorcier, devant un mage concentré et reconnaissant.




1 Félon : qui agit contre la foi, due à son seigneur

2 Moult : beaucoup

3 Lieue : une lieue = distance que peut parcourir un homme à pied en une heure soit environ trois milles ou presque cinq kilomètres

4 Wiccan : adepte qui pratique toutes les formes de célébrations et de rituels magiques pour communiquer avec les forces spirituelles de la nature

5 Carminé : d’un rouge vif

6 Interlocuteur : personne avec laquelle on peut entamer une discussion, une négociation
Nagahide Akitsuna — Qui va là? Montrez-vous immédiatement! ordonna l’un des quatre satyres 1 en étirant sa tête cornue et son corps humain aux pieds de bouc. Il brandit sa torche ainsi que sa lance vers le large tilleul d’où émanait un bruit intriguant. Derrière lui, ses costauds compagnons se tenaient prêts à réagir en piochant farouchement le sol de leurs sabots.
Sur l’Ancien Continent, dans la pénombre quasi opaque d’une nuit sans lune, cette forêt peuplée d’arbres centenaires permettait à un habitué de la parcourir sans se faire repérer. Plus particulièrement si cette personne était un druide. — Je suis très désappointée! lança avec autorité une jeune voix féminine dont la silhouette demeurait dissimulée. J’espérais me faire prendre beaucoup plus rapidement. Au sein de mon ordre de druides, je vous aurais simplement terrassés pour ce flagrant manque de vigilance... Mais heureusement, vous n’êtes pas de ma caste, pauvres créatures!
Les gardes cornus se redressèrent, furieux, encore plus aux aguets devant ce personnage qui osait les traiter d’incompétents aussi audacieusement. — Montrez-vous, jeune soubrette 2 , si vous tenez à la vie! ordonna l’un des gardes du groupe qui n’acceptait tout simplement pas de se laisser humilier par une pucelle 3 .
Suite à la sommation 4 , une femme sortit d’un pas robuste de sa cachette et se dévoila aux disciples de Pan qui la tenaient en joue en l’encerclant.
La tête haute, elle avait le regard fièrement noirci de fard et la bouche redessinée de noir. Elle portait un manteau de soie beige par-dessus sa tunique bleu ciel brodée de symboles. Au bout d’une chaine dorée, pendait à son cou le médaillon caractéristique de l’Ordre des Quatre Éléments et, à sa taille, un long katana légèrement recourbé était dans un fourreau ornementé de fils d’or. Dans sa main gauche, son bâton de marche de six coudées de haut, aussi grand qu’elle, était finement ouvragé et arborait plusieurs petites pochettes et composantes retenues par des lacets de cuir.
Le guetteur ne mesurant pas plus de cinq coudées n’était guère impressionné. D’un air hautain, le satyre la toisa avec mépris, bomba son torse poilu en la houspillant 5 de nouveau avec sa lance.

Amulette de l’Ordre des Quatre Éléments qui indique l’élément préféré
— Ce n’est qu’une simple pisseuse 6 et probablement une menteuse, dit-il en se moquant ouvertement de la femme qui se tenait devant lui.
Soudainement, la femme plissa ses yeux bridés, ferma son poing quelques instants, puis étendit son bras dans la direction de la créature qui venait de l’insulter. En un éclair, elle ouvrit la paume de sa main vers le ciel et un vent magique prit instantanément naissance sous les sabots du mufle 7 effronté. — Mais que fais-tu espèce de...
Celui-ci n’eut même pas le temps de terminer sa phrase. Le tourbillon qui venait de se manifester sous lui le souleva dans les airs et le propulsa à toute vitesse à plus d’une centaine de coudées au-dessus de la cime des arbres.
Les trois disciples de Pan, témoins de l’envol de leur confrère, figèrent sur place, bouche bée. Dans son mouvement, l’ouverture de son manteau avait dévoilé un long fouet enroulé à sa taille. Les trois créatures tremblèrent à la vue de cette arme invraisemblable : elle était littéralement constituée des vertèbres noircies d’une queue... de jeune dragon! — Je suis Nagahide Akitsuma, Grande Druidesse de l’Ordre des Quatre Éléments, fit-elle d’une voix puissante. Est-ce qu’il y a d’autres commentaires dont vous voudriez me faire part?
La druidesse, ses cheveux de jais attachés en une longue tresse dans son dos, attendait impatiemment une réponse des satyres qui avaient incliné leur corps en signe de soumission devant celle qui avait si facilement déployé son pouvoir. — Toi, là derrière, tu es un druide de Pan et non un simple combattant, n’est-ce pas ? — Oui, Grande Druidesse, c’est exact, répondit le disciple avec tout le respect qu’il pouvait désormais démontrer pour se racheter. — Alors, dis-moi, qu’advient-il des rituels que vous avez mis en place sur les divers arbres utilisés comme moyen de déplacement par les Grands Druides des Ordres opposés à notre faction ? — Effectivement, marmonna-t-il en tremblotant, j’ai reçu le mandat dans cette région de répertorier les arbres utilisés par les factions encore neutres et surtout celles qui s’opposent ouvertement à vous et vos alliés... — Parle plus fort, on ne t’entend guère! ordonna Nagahide courroucée par tant de lenteur. — J’ai envouté une dizaine d’arbres centenaires et j’entretiens le maléfice de façon à ce que la transformation soit graduelle, pour ne pas éveiller de soupçons, tel que vous l’avez demandé. En tant que satyre, mes aptitudes magiques en relation avec la nature, renforcées par la musique de ma flûte, me permettent d’accomplir cette tâche pour vous, Grande Druidesse Akitsuna. Je... suis d’ailleurs surpris de vous voir en personne pour surveiller cette progression. — Tu n’as pas à t’interroger sur mes actes, misérable! Continue d’appliquer ta magie sur ces arbres, surtout sur celui appartenant au Grand Druide Arminas de l’Ordre de Lönnar. Je désire personnellement emprunter son portail afin de me retrouver dans son sanctuaire avec mes troupes. Je veux voir sur son visage cette expression de stupéfaction lorsque je lui prendrai son territoire et La Source avec le terrifiant pouvoir qu’elle détient... répondit-elle en éclatant d’un rire mauvais.
« Et puis, songea-t-elle, Dihur, le Grand Druide déchu de notre Ordre, dont on n’a plus aucune nouvelle d’ailleurs, a perdu et a été dépossédé de tous ses territoires. S’il n’a pas été capable de vaincre le minable druide Arminas, c’est parce que c’est un faiblard qui n’a ni ma force ni mon intelligence... »
Sur son visage blême, son rictus déformait ses traits féminins et ses pupilles pâles disparurent sous ses longs cils noirs. — Je vais porter une attention toute particulière à cet Acer Nigrum 8 , se rattrapa rapidement le druide de Pan, étant donné que cet érable a une importance si capitale pour vous, Grande Druidesse. — Très bien. Attends-toi à recevoir quelques-uns de mes subalternes dans les prochaines semaines. Dans ton intérêt, je te conseille de les accueillir avec les mêmes égards de courtoisie que tu me démontres en ce moment. — Oui, oui il en sera fait selon vos ordres, je vous le jure, répondit le druide de Pan en faisant une courbette supplémentaire, ne voulant surtout pas contrarier davantage sa digne visiteuse. — Je pars sur-le-champ, car j’ai d’autres groupes de ton Ordre à visiter, déclara-t-elle toujours sur son ton des plus antipathique 9 . Soyez plus vigilants, car votre groupe est fort peu impressionnant. Sinon... — Nous serons aux aguets, je vous le jure! répondit le satyre en se voulant convaincant. Puis-je vous demander de me retourner celui que vous avez fait disparaitre vers les cieux? Il est peut-être rustre sous bien des aspects, mais il a une certaine utilité pour moi...
La druidesse avait oublié cet insolent et il planait toujours très haut dans les airs. Elle leva nonchalamment son bras puis referma sa main d’un mouvement rapide et sec, mettant fin abruptement à sa magie de l’élément du vent.
Un cri venant des hauteurs, à peine audible, s’intensifia rapidement. Puis le hurlement se mêla au fracas des branches d’arbres et des lamentations douloureuses. Il s’était écrasé à une cinquantaine de foulées de leur position. — Je crois qu’il est revenu, tu peux aller le récupérer, railla-t-elle. S’il est toujours vivant, il pourra continuer de te servir. Dans le cas contraire, comme il n’aura pas la chance de faire amende honorable 10 , alors, que cela serve de leçon aux deux autres qui t’accompagnent!
Le druide de Pan, toujours les yeux baissés, vit Nagahide Akitsuna s’éloigner puis disparaitre subitement dans la noirceur. Il se redressa avec soulagement, il en avait même oublié de respirer.




1 Satyre : être à corps humain, à cornes et pieds de bouc

2 Soubrette : servante, femme de chambre

3 Pucelle : jeune fille vierge

4 Sommation : demande, invitation impérative

5 Houspiller : rudoyer, malmener

6 Pisseuse : petite fille, femme (injure sexiste)

7 Mufle : individu mal élevé, grossier et indélicat

8 Acer Nigrum : espèce d’érable

9 Antipathique : désagréable, contraire de sympathique

10 Faire amende honorable : reconnaitre ses torts, demander pardon
Les Premiers Gardiens
Suite à la rencontre des premiers Gardiens survenue sur le bateau magique ayant appartenu au Capitaine Salxornot, Beren le mage et Gardien du Secret, avait été convoqué à Feygor. Il s’y rendait de bonne grâce, trop content de pouvoir de nouveau visiter le Sanctuaire et était accompagné par deux templiers tyriens. Ces guerriers saints, entièrement dévoués à leur dieu et à leur église, marchaient l’un devant le grand prêtre et l’autre derrière afin de le protéger. Ils traversèrent le pont de Fey et empruntèrent la piste qui menait jusqu’au Sanctuaire des druides.
En quelques heures de marche, ils franchirent plusieurs autres postes de garde avant d’atteindre l’enceinte des murs de la forteresse de Feygor. Dès leur entrée dans les couloirs de pierres finement taillées, la nouvelle se répandit et plusieurs druides vinrent au-devant de leur prestigieux visiteur.
Enfin, ils arrivèrent devant les grandes portes de bois massif qui protégeait la salle du Conseil et les deux templiers patientèrent à l›extérieur.
Le son feutré des portes qui s’entrouvrent invita Saint-Beren à entrer et il put déjà apercevoir d’immenses bibliothèques. La longue table de travail était généreusement garnie de carafons de vin ainsi que de boustifaille. Le Grand Druide Arminas vint vers lui et fit une accolade fraternelle à son ami. — Beren, quel plaisir de te voir! Entre, j’attendais ta visite et j’ai un bon vin à partager. — Cher ami, je prendrai certainement mon temps avant de retourner à Alvikingar après un tel accueil!
Ils s’installèrent confortablement dans les grands fauteuils de cuir brun et débouchèrent quelques bons crus et un barillet d’hydromel. — J’imagine que tu ne m’as pas fait venir ici juste pour ripailler? s’enquit Beren en détournant les yeux de la large fenêtre donnant sur la place centrale.
Arminas sourit. Qu’il était bon de se retrouver de nouveau ensemble autour d’une table! — Malheureusement... non. J’ai différents petits points à discuter avec toi, lança directement le druide. N’as-tu pas trouvé étrange ce qui est arrivé sur le bateau à notre dernière rencontre? Cette missive que tu as reçue était pour le moins mystérieuse et dangereuse...
Beren ne parut pas surpris outre mesure. — En effet, cet enchantement était des plus intéressant. J’aurais aimé pouvoir étudier de plus près cette magie, mais les quelques résidus de parchemin qui ont survécu n’avaient plus aucun pouvoir enchanté. Dommage, tellement dommage, une belle opportunité manquée... si tu veux mon avis.
Arminas scruta intensément le visage de son vieil acolyte en y cherchant des réponses. — Non, je ne voulais pas parler de la magie employée, répondit-il, mais du fait qu’elle s’est enclenchée seulement lorsque Hindwimrin a ramassé le parchemin dans ses mains! — Tu te trompes mon cher, j’ai déjà éliminé cette théorie. Dans les faits, il a transporté et tenu la missive bien avant nous et rien ne s’était passé. Selon ma grande expertise dans le domaine de la magie, il s’agissait plutôt d’un délai de réaction. Une fois le sceau brisé, c’est ce pauvre seigneur elfique qui en a tout simplement fait les frais! Une pure œuvre d’art, car normalement ce type d’enchantement explose beaucoup plus rapidement.
Beren espérait que son ami accepte l’explication qu’il venait de lui fournir. En réalité, son analyse avait été concluante. Il restait suffisamment de magie pour déterminer que celle-ci était bel et bien d’origine draconique.
Il n’aimait pas cacher certaines vérités à Arminas, mais il avait fait un pacte avec le seigneur elfique et il allait l’honorer, dans la mesure où cela ne compromettrait pas les communautés des Terres d’Aezur. Machinalement, Beren parcourut les nombreuses poches cachées dans la doublure de sa robe de magicien pour saisir un petit objet.
Le grand Druide poursuivit sa réflexion. — Je crois qu’il s’agissait de la première fois, depuis notre arrivée, que le Seigneur elfique nous faisait l’honneur de quitter sa tour pour venir participer à l’une de nos réunions, analysa Arminas. Il observait discrètement le grand prêtre rouler de façon anodine entre ses doigts son symbole religieux. — Et la dernière sans doute, reconnut le mage, il est plutôt du genre ermite et a toujours été ainsi depuis que je le connais. — Mais pourquoi a-t-il refusé nos soins magiques à tous les deux? Certaines de ses blessures auraient nécessité une intervention immédiate. Il a préféré quitter l’assemblée plutôt que d’accepter notre aide. Franchement, son attitude n’a fait que soulever plus de questions à son égard!
Beren cherchait désespérément une réponse satisfaisante à offrir à son ami. — Pardonne-moi ce petit côté direct de ma part, mais tu ne peux pas comprendre, s’exprima Beren en levant les mains dans les airs comme si cela expliquait tout. Tu n’es pas un elfe gris, seulement un demi-elfe...
Arminas le regarda, confus. C’était bien la première fois que son ami lui reprochait de ne pas être de race purement elfique. — Pour un aventurier d’expérience et surtout un elfe gris avec la noblesse de son rang, poursuivit Beren, il aurait dû se méfier un peu plus. Son orgueil a été piqué au vif et les gens de ma race n’aiment pas être ridiculisés de la sorte. — Pourtant tu es un elfe gris et je ne compte même plus le nombre de fois où nous t’avons taquiné, Lars, Grim et moi-même! — Oui en effet, vous l’avez fait à plus d’une reprise et j’ai tout simplement arrêté de les compter... même si cela fait tout de même plus de six mille trois cent vingt-quatre, incluant les six mentions lors de notre dernière rencontre sur ce bateau. — Par chance que tu ne les comptes plus! s’esclaffa Arminas devant la révélation du mage.
Beren sourit, satisfait de l’effet. — Avec le temps, j’ai appris qu’il s’agissait d’une marque d’affection envers moi. Tu as plus de sang viking qu’elfique, si tu veux mon avis. Mon côté elfe gris s’est construit une carapace, au niveau de vos remarques quelques fois... trop désobligeantes. Grâce à mon incontournable sens de la camaraderie et mes aventures, j’ai développé un excellent art de la réplique. En ce qui me concerne, je me suis adapté à vous, chers compagnons, mais pour un sang pur comme Hindwimrin, la situation a été très embarrassante.
Arminas le regardait avec un sourire et n’en croyait pas ses oreilles. Ou plutôt si : ils s’étaient tous habitués au côté suffisant, presque dérisoire de leur frère d’armes. L’autre ne le perçut pas et continua sur le même ton théâtral. — Pour un elfe gris et certaines autres races d’elfe, le côté hautain est omniprésent, voire nécessaire. C’est le cas pour notre seigneur elfique. Il ne donne pas toujours cette impression... parfois, il est très convivial et agréable. Il fait des efforts pour apprendre à socialiser, crois-moi! — Je vais tâcher de me souvenir de cette petite leçon sur la race elfique. Par chance que nous, les elfes des bois, n’avons pas ce genre de comportement... détestable! avoua le Grand Druide en levant sa chope d’hydromel pour l’ingurgiter d’une traite. — Ne te méprends pas sur notre race, nous avons aussi un côté festif. Je me rappelle certaines soirées où ce cher seigneur elfique avait presque bu un tonneau entier d’hydromel. Il a fallu que je le transporte de façon magique jusqu’à ses appartements, se rappela Beren d’une occasion entre autres, toute particulière, où lui aussi avait bu pour la peine en sa compagnie. — Très bien alors, notre ami elfique n’a pas été chanceux lors de cette rencontre, admit Arminas peu convaincu. Mais dis-moi franchement cette fois... demanda-t-il en le regardant dans les yeux.
Beren souhaita de tout son cœur que ce ne soit pas la question à laquelle il devait mentir. — Quel degré de confiance accordes-tu à celui qui a écrit cette missive destinée à Lars et à toi? Crois-tu que les faits sur ma fille et son groupe soient véridiques ? — Oui, soupira de soulagement Beren. Assez confiant pour te dire que cet individu est lié à ma quête personnelle en tant que Gardien du Secret, celle que j’ai accomplie sur les terres du Sud d’Arisan il y a de cela sept ou huit années environ, révéla-t-il à voix basse. Pour ce qui est de notre commandant de Vanirias, c’est son orgueil qui a été le plus touché, je te le certifie!
Le mage avala également d’une seule gorgée sa chope d’hydromel pour s’en verser une autre.
Arminas aperçut la lueur de défi dans le regard joyeux de son ami. Voulait-il vraiment tester à nouveau ses limites éthyliques en bonne compagnie? — Skål 1 ! À l’amitié! fit-il en levant à nouveau sa chope. La nuit va être longue...

Dans la Capitale, deux autres frères d’armes et Premiers Gardiens du territoire partageaient aussi de bons moments. — Mon cher Marack, je suis content que tu aies décidé de m’accompagner à Alvikingar pour m’aider à faire quelques achats, déclara sincèrement le Géant des montagnes Lassik à son frère d’armes. — Nous étions déjà rendus presque à côté grâce à cette rencontre sous le Pont de Fey, s’exclama le Jarl d’Hinrik. Mais je ne pensais pas que tu en profiterais pour rester aussi longtemps! — Mais il y a tellement d’échoppes intéressantes dans cette ville... or, je n’ai pas la chance de venir ici très souvent et tu sais pourquoi! s’exclama le colosse en ouvrant si largement les bras qu’il faillit accrocher le toit de l’étal tout près.
Le maître d’armes prit le temps de regarder son ami des pieds jusqu’à la tête. Avec deux hauteurs d’homme et le peu de Géants qui passaient en ville, leur ami se démarquait singulièrement et s’attirait des regards curieux, parfois même désapprobateurs. — Je sais, je sais, les divers établissements d’Alvikingar n’ont pas tous des portes suffisamment grandes pour accueillir un titan tel que toi. Sois reconnaissant que je fasse tes emplettes intérieures à ta place! — Je pourrais toujours employer une potion pour altérer ma silhouette à une taille plus adéquate pour visiter toutes les boutiques, se défendit Lassik, mais elles sont dispendieuses à produire et je préfère les garder pour d’autres situations.
Marack comprenait très bien la problématique de son ami et aimait bien le taquiner lorsque celui-ci tentait de choisir des pommes dans un panier ou même de franchir le portail d’un atelier. — J’ai tout de même hâte que tu boucles ton sac. Cela fait presque six jours maintenant depuis la rencontre avec les premiers Gardiens et nous n’avons parcouru que la moitié de la zone marchande de cette grande ville, se désola le guerrier qui avait hâte de retrouver son épouse et ses jeunes novices.
Malgré tout, la température était clémente, le soleil brillait et l’atmosphère affairée lui changeait les idées. La capitale était au moins six fois plus grande que sa ville fortifiée et offrait une multitude de commodités nouvelles. Son ami voulait magasiner, faire le plein de provisions et d’autres marchandises un peu plus rares. — Hé! Hé! L’échoppe de Fortran, allons voir s’il a concocté de nouvelles potions! se délecta Lassik en se cognant le nez sur l’enseigne de bois suspendue au-dessus de la rue.
Il était dans un état de liesse juvénile et découvrait un nouvel attrait à tous les trente pas, soit à chaque vitrine. Prestement, il se pencha à demi et appliqua ses deux mains en écrasant son nez sur la baie vitrée de la boutique en tentant de voir l’étalage qui se trouvait à l’intérieur.
Marack entra et convainquit le marchand mage de sortir discuter avec son ami. — « Mauvaise idée... se dit-il immédiatement. Juste à voir l’enthousiasme des deux valeureux alchimistes à discutailler 2 , ils en ont sans doute pour des heures... » — Lassik, je te laisse ici en bonne compagnie, je vais me rendre jusqu’au coin de rue là-bas, lança-t-il en pointant subitement un établissement présentant une enseigne colorée et drôlement familière. — Très bien, je termine de m’entretenir avec Maître Fortran, je fais porter le tout sur le compte de Grim et je te retrouve à l’Auberge du Cochon Grillé d’ici une heure ou deux, lui répondit le géant de sa voix forte. — Prends ton temps, nous ne sommes pas dans un état d’urgence! rétorqua Marack tout joyeux en se remémorant déjà de bons vieux souvenirs.
Il entama la marche avec un large sourire.
La construction de cet établissement datait du tout début de la colonie. Elle avait été mandatée par Grim McGray, le Jarl d’Alvikingar au grand bonheur de ses anciens compagnons d’armes. Il s’agissait d’une réplique presque parfaite de la fameuse auberge sur l’Ancien Continent où leur groupe d’aventuriers, Lars, Marack père, Grim, Arminas et Beren se rencontraient avant chaque mission pour l’Ordre de Tyr. Grim avait choisi un architecte qui avait déjà connu l›auberge afin qu’elle soit le plus fidèle possible à l’originale. Le tout avait été pensé pour recréer ce sentiment de familiarité et de bienêtre lorsque l’un d’eux franchissait le seuil de l›endroit.

Au petit matin, les premiers rayons de soleil se glissèrent sous les lourdes tapisseries de la bibliothèque de la salle du Conseil de Feygor. Le Grand Druide de Lönnar et un Grand Prêtre de Tyr, leurs esprits fort embrumés et avec des yeux vitreux, accueillirent faiblement l’un des Conseillers. — À ce que je peux en déduire, je crois que la rencontre de nos deux plus grands chefs spirituels a été particulièrement bien arrosée, leur lança Thorennor avec un sourire bienveillant.
Il les dépassa, ouvrit les fenêtres pour laisser entrer la lumière et changer l’air de la pièce aux effluves de taverne. — Deux tonnelets, quelques bouteilles et une carafe presque vide dont je n’oserai pas tenter d’identifier le contenu vert et visqueux, énuméra-t-il sur un ton de faux reproches. Décidément, je suis très désappointé par votre comportement. Vous êtes tous les deux des figures de proue, que dis-je, des héros pour nos communautés!
Arminas se leva et regarda autour de lui les vestiges de cette nuit où il a maintes et maintes fois refait le monde en compagnie de son bon ami Beren.
Le Prêtre de Tyr, de son côté, essayait d’invoquer sa magie de guérison pour dissiper les symptômes envahissants et incommodants qui l’affligeaient à chaque tentative pour se tenir debout. Mais sa migraine était si puissante qu’il n’arrivait pas à se concentrer. Rien à faire! — Thorennor, lorsque vous aurez terminé de vous déplacer un peu partout dans la salle à tenter de ramasser toutes ces bouteilles vides, pourriez-vous, je vous en prie, faire préparer deux concoctions druidiques pour le lendemain de veille et la gueule de bois, demanda Arminas en s’affalant de nouveau dans son fauteuil. Pourriez-vous gentiment les faire acheminer aux deux loques spirituelles qui se trouvent présentement devant vous.
Le conseiller ne pouvait s’empêcher d’afficher un sourire devant la scène.
« Ces deux hommes supportent depuis longtemps le fardeau de moult difficiles décisions, et ce, pour le bien des habitants des Terres de l’Ouest sur l’ile d’Arisan. Ils ont franchement mérité ce répit psychologique, songea-t-il. Heureusement ces petites rencontres ne sont pas fréquentes, mais en retour, elles sont dangereusement intenses! Comme s’il s’agissait d’un jeu entre ces deux camarades de longue date. Leur complicité, tout de même, me semble rassurante... » — Parfait, déclara-t-il sur un ton faussement sérieux, je vais faire préparer des tripes cuites dans une soupe grasse et salée à laquelle on ajoutera de l’ail et de la crème comme le faisaient les habitants de notre Ancien Continent. À moins que vous ne préfériez des yeux de moutons marinés dans du jus de tomates ou peut-être une soupe d’os de porc, avec une bonne dose de sang de bœuf coagulé et de chou râpé comme nos voisins de l’époque? Préférez-vous un rince-cochon 3 , un antidote comprenant un peu d’alcool pour soulager le corps en manque et d’autres boissons non alcoolisées pour vous réhydrater ? — Nous allons opter pour la solution la plus douce, si cela ne vous dérange pas trop, pas d’alcool de grâce... Apportez celle concoctée à partir des connaissances naturopathiques de nos druides, confirma Arminas en se tenant la tête à deux mains. — Alors, je vais y aller avec la solution druidique pour ces messieurs qui ont eu le coude un peu trop haut, à moins que ce ne soit un signe d’orgueil mal placé. Je vais vous faire préparer chacun un sachet selon la recette éprouvée des druides de Lönnar. Vous devriez être sur pied en moins d’une journée. — N’oubliez pas le plateau de pommes un peu plus tard, ajouta Beren qui n’arrivait toujours pas à invoquer sa magie tellement il avait mal à la tête.
Thorennor se retira pour donner ses ordres en laissant les deux compères somnoler sur leurs sièges.
Peu après, le garde dans le corridor cogna puis ouvrit la porte à une druidesse qui transportait un énorme plateau bien rempli. — Le conseiller Thorennor a donné des instructions à la cuisine pour vous faire porter cette grande théière, une soupière, du miel et vos deux sachets pour soulager votre gueule de bois 4 . — J’espère que ce n’est pas une soupe aux tripes ou au sang coagulé de bœuf, maugréa Beren qui sentait son estomac faire des soubresauts. — Non pas du tout, il y a une étiquette posée sur le plateau : Remède éprouvé des Druides de Lönnar contre la Gueule de bois. Il s’agit d’un bouillon de volaille, d’après l’odeur, préparé avec des pattes fraiches à ergots 5 . Il y a également dix pastilles pour le mal de crâne, une fiole de poudre apaisante et un pot de miel tendre pour apaiser les muqueuses gastriques. Enfin, voici de la tisane à base de menthe poivrée, de gingembre aux poires et de quelques autres herbes pour désintoxiquer votre organisme de l’alcool. Mais je peux retourner à la cuisine faire préparer ce que vous demandez Maître Beren, offrit la druidesse. — Non mon enfant, ce ne sera pas du tout nécessaire. Ce que vous avez apporté est parfait, rien d’autre par pitié! s’exprima l’elfe gris soulagé de la réponse qu’il venait d’entendre. — Merci, Druidesse ...
Arminas n’arrivait pas à se souvenir de ce nouveau visage elfique parmi ses disciples. — Pardonnez-moi, mon esprit est quelque peu embrouillé ce matin, rappelez-moi votre nom déjà ? — Je suis Loren et j’enseigne aux novices de notre Ordre, Grand Druide. — Eh bien, ma chère enfant, déclara Beren, pour moi vous êtes un ange, voire même une Valkyrie, pour nous avoir apporté toutes ces solutions.
Il prit une première cuillérée de miel et la savoura très lentement. Son estomac le remercia dans un long gargouillis.
La druidesse se retira.
Quelques heures plus tard, Thorennor revint avec un paquet.
Je vois que vous allez bien mieux tous les deux! s’écria joyeusement le conseiller en entrant. — Tout à fait mon cher, décréta Arminas. Nous étions même à revoir nos dossiers sur la guerre qui se prépare. — À la bonne heure! Car j’ai reçu ceci ce matin pour vous, déclara le Conseiller en déposant un mystérieux objet solidement ficelé dans une fourrure sur la table devant eux. — Qu’est-ce que c’est? demanda le Grand Druide. — Il s’agit d’un envoi secret du Capitaine Njal de la tour de Gousgar. Selon les messagers, il semblerait que Saint-Beren soit déjà au courant de son contenu.
Beren releva le sourcil sans comprendre. — Ils ont reçu la consigne de livrer le tout en mains propres. La livraison vous attendait déjà depuis quelques jours à l’église de Tyr à Alvikingar. Ne sachant pas si c’était urgent, ignorant la date où vous reviendriez, Grim s’est porté garant du colis auprès de ses Kriegers et l’a fait acheminer jusqu’à nous. Il y a même son scellé ici, fit-il en indiquant le cordon figé dans la cire.
Le conseiller referma la porte derrière lui et donna des instructions aux gardes pour laisser entrer uniquement le druide dûment mandaté sous ses ordres. — Alors, de quoi s’agit-il encore? se renseigna Arminas auprès de son ami, une fois les grandes portes refermées.
Le mage prit le temps de regarder le colis de fourrure attentivement sur tous les côtés et le sceau de Grim. Lorsqu’il eut la certitude de l’absence de piège, il l’ouvrit. Beren se félicita, il venait de recevoir un nouveau projet. — Oui, oui je me souviens maintenant. C’est un cor d’appel qui appartient au Capitaine Njal. Un instrument à vent aux propriétés magiques, annonça Saint-Beren qui arborait un sourire digne d’un enfant à qui l’on avait offert une gâterie sucrée. — Pourquoi te l’a-t-il fait acheminer? s’interrogea Arminas qui tentait de comprendre la raison derrière cette action. — Cet item a la capacité de générer le souffle de glace d’un dragon blanc. Le nom que les elfes lui ont donné est Nim-Amlug-Thûl. Son précédent propriétaire était un Géant des glaces du nom de Rungnir. Lorsqu’il soufflait dans cette corne, que je soupçonne d’être une dent creuse de dragon blanc, il pouvait figer de glace tout ce qui se trouvait devant celle-ci. De plus, comme il s’agissait d’un géant, il était en mesure de générer un souffle prodigieux. — Cela ne m’explique toujours pas pourquoi Njal te l’a envoyé... — Il aimerait l’employer pour défendre la tour de Gousgar. En tant qu’homme, et même en tant que Viking, il est loin d’avoir le souffle d’un géant. Alors, il m’a donné le mandat de trouver une solution pour amplifier les effets magiques générés par la corne. — Sais-tu comment faire? s’étonna Arminas presque admiratif. — Non, pas encore, mais c’est un beau défi et tu sais comment j’aime les défis! répondit l’elfe avec un sourire fendu jusqu’à ses oreilles pointues. — Je ne le sais que trop, surtout ceux qui sont de nature magique! — Soudain, on frappa de nouveau à la porte et Loren se présenta avec un plateau de pommes coupées. — Entrez Druidesse. Que nous apportez-vous donc de bon cette fois-ci? s’enquit Beren de très bonne humeur. — Maître Thorennor m’envoie et il m’a dit précisément ceci : Apportez des pommes pour le mage qui a le cerveau en compote. Je m’excuse Saint-Beren, mais je ne comprends pas...
Les deux hommes éclatèrent de rire... en ne se doutant pas du regard inquisiteur que Loren jeta sur la table.




1 Skål : mot scandinave utilisé pour porter un toast

2 Discutailler : discuter de façon oiseuse et interminable

3 Rince-cochon : antidote pour le lendemain de veille comprenant un peu d’alcool pour soulager le corps en manque et d’autres boissons non-alcoolisées pour réhydrater

4 Gueule de bois : état physique lamentable après avoir consommé trop d’alcool

5 Ergot : cinquième griffe de la patte de certains volatiles
Fenaro
La nuit était tombée depuis quelques heures sur Vanirias, l’immense tour aux racines massives de pierre qui s’enfonçaient profondément dans le sol.
Le Seigneur elfique et Commandant de cette tour, assis dans ses appartements, tentait de terminer la lecture d’une pile de rapports que les Gardiens du territoire en patrouille dans la forêt des Bois Noirs lui avaient acheminés.
Il connaissait d’avance le contenu de la plupart des documents qui se trouvaient sur son bureau. Ses petits éclaireurs ailés, toujours à l’affût de ce qui se passait dans cette forêt, lui rapportaient en détail les va-et-vient des intrus qui osaient s’aventurer sur son territoire.
« C’est étrange, songea-t-il, plusieurs jours se sont écoulés et mes éclaireurs ne se sont pas encore présentés au rapport. Ce n’est pas la première fois qu’ils sont en retard, mais cela fera bientôt une semaine que je n’ai pas eu de précieuses informations. »
En voulant récupérer une feuille, le Commandant elfique ressentit une douleur vive dans l’un de ses bras. La magie draconique du vélin, qui lui avait explosé littéralement au visage, laissait voir quelques séquelles et, par orgueil, il préféra en endurer la douleur plutôt que de recevoir les soins de guérison offerts par ses amis les premiers Gardiens.
« J’aurais dû me méfier davantage! Mais j’ai été tellement surpris d’apprendre des nouvelles du Sud au sujet de Miriel et de son groupe de gardiens, que j’en ai oublié les plus simples précautions d’usage. Une erreur de débutant! » se reprochait-il à voix basse.
Soudain, il entendit quelques bruits près du rebord de son petit balcon. « Serait-ce mes dragons-fées mauves qui reviendraient enfin de leur patrouille? » — Vous en avez mis du temps, que s’est-il passé? siffla-t-il dans la langue des petites créatures tout en se dirigeant vers eux. — Je suis agréablement surprise de constater que tu n’as pas tout oublié de mes enseignements, Fenaro l’Insoumis.
Le seigneur elfique fit quelques pas vers l’arrière. La créature qui venait de se percher sur sa rambarde n’était pas l’un des petits novices qu’il avait recrutés. — Melicorne, c’est… toi! balbutia l’elfe, étonné de revoir cette vieille connaissance. — Tu te souviens de mon nom, bravo! Mais il y a une chose que tu aurais dû oublier lorsque tu es parti : l’ile d’Arisan. Tu n’aurais jamais dû revenir ici!
Le seigneur elfique reprit le contrôle de ses émotions et, de façon tout à fait calme et naturelle, se retourna pour se diriger vers sa table de travail, là où reposaient ses armes, accrochées au dossier de sa chaise. — Crois-tu que tu pouvais revenir sur Arisan sans que ta présence ne nous soit rapportée? Oui, tu as employé de la magie pour masquer ta présence, mais tu aurais dû prévoir que cela ne durerait qu’un certain temps! déclara la dragonne-fée mauve en allant se percher sur le dossier du fauteuil vers lequel le seigneur elfique se dirigeait.
Elle lissa symboliquement ses ailes translucides. — Je te prierais de ne pas me tourner le dos lorsque je te parle, c’est très impoli!
Le Commandant s’arrêta net au beau milieu de la pièce et jaugea sa visiteuse placée à la hauteur de ses yeux. Il demeurait muet et cherchait à comprendre. — Tu ne dis rien? Pourtant, je me rappelle jadis d’un aspirant qui ne cessait de poser des questions pour tenter de rassasier tant sa curiosité que sa soif de connaissances! — S’agit-il d’une visite de courtoisie entre bons voisins ou es-tu ici de façon plus officielle? demanda finalement l’elfe qui tentait de maitriser son angoisse le plus discrètement possible. — J’aurais aimé que ce soit par civilité, mais je suis ici parce que le Concile s’est réuni et qu’il a rendu son verdict, prononça-t-elle en maitrisant aussi son émoi. — Un Concile! Laisse-moi rire, s’emporta-t-il. Tu veux sans doute dire les caquetages de trois ou quatre vieux dragons, n’ayant rien d’autre à faire que de décoder une vieille charte tombée en désuétude 1 ! Il n’y a pas eu de Concile des Dragons digne de ce nom depuis plusieurs centaines d’années. Corrige-moi si je me trompe! fulmina Fenaro.
Melicorne aurait voulu que le préambule de cette rencontre se passe autrement, se rappelant avoir partagé tant de bons moments! — Toujours aussi jeune, se reprit-elle avec aigreur, tu n’as pas vraiment grandi depuis ces deux derniers siècles, ou peut-être est-ce trois? Néanmoins, je te le concède, il ne s’agissait pas d’une réunion des Anciens comme il y en avait jadis, il y a de cela un millénaire. Mais il y a eu une rencontre et nous étions quinze, dont trois pour la diriger : Agoulnar, Giramesh et moi-même.
Le visage de Fenaro se crispa à la mention du nom de Giramesh. L’elfe ferma les yeux et prit quelques bonnes respirations avant de s’adresser à nouveau à son invitée de marque qui observait très attentivement ses réactions. — Je vois que tu te souviens d’eux! Eh oui, le vieux Bronze était là et ton père va très bien, pour ton information! — Arrêtons ces plaisanteries immédiatement, tu veux bien? demanda soudainement Fenaro d’une voix ferme et posée. Pourquoi es-tu ici?
Melicorne l’observa un long moment en silence puis, résignée, adopta une attitude protocolaire en s’adressant à l’elfe qui se tenait devant elle. — Ce soir, je dois faire appliquer ta sentence pour les actes que tu as commis. Cette tâche me revient étant donné que je présidais ce Concile. Tu aurais dû demeurer caché là où tu étais, car maintenant, cette tour qui était ta maison sera dorénavant ta prison.
Fenaro chancela un peu sous la force de ces mots, consterné. — Ne compte pas sur l’appui de ceux de notre race comme les dragons-fées qui te tenaient au courant de tout ce qui se passait dans la région. Des consignes bien précises ont été données et des conséquences bien établies seront appliquées envers ceux qui oseraient transgresser ces ordres.
Le Seigneur elfique écoutait, de plus en plus pâle. — Par ordre du Concile, continua Melicorne d’une voix solennelle, tu es confiné à vie dans cette tour, et ce, jusqu’à ce que mort s’ensuive, de vieillesse ou de justesse. Si tu décides de briser les termes de cette sentence, soit bien avisé que nous devrons appliquer immédiatement les clauses séculaires 2 de la Magna Charta Concordia Imperium Summum. — Aussi bien en finir immédiatement, plutôt que de me confiner à Vanirias! éclata-t-il sous la colère. Il s’agit de la même sentence étouffante que vous m’aviez attribuée avec la Garde officielle de La Source jadis. Je n’avais rien demandé, cela m’a été imposé! cracha Fenaro qui n’acceptait pas plus la décision maintenant. — Ce n’est pas la même chose! Tu avais été choisi parmi des centaines pour cette noble tâche et tu t’es dérobé comme un lâche, tu t’es sauvé à l’autre bout du monde! Fenaro est devenu l’Insoumis lorsqu’il s’est défilé devant ses responsabilités! Alors, ne compare pas cette sentence avec l’honneur qui t’avait été fait jadis... se défendit la dragonne en tremblant d’émotion.
Elle le dévisagea et il ne détourna pas les yeux. — Nous avons pris cette décision, continua-t-elle plus calmement, plus d’une décennie après ton arrivée, car nous voulions voir ce que tu ferais de ta liberté. Tes actions d’aujourd’hui sont nobles, mais elles ne rachètent en rien le déshonneur que tu as amené sur ta race. Ainsi, aie un peu de respect pour la lignée des Dragons de bronze et accepte ton sort.
Le seigneur elfique ne disait plus un mot. Il préféra garder le silence plutôt que relancer cette discussion stérile. — Fenaro, comprends-moi bien : tu ne te mêleras plus des affaires des hommes et ne sortiras plus jamais de cette tour sous peine de mort! Je n’ai plus rien à te dire. Cela me peine plus que je ne le pensais de devoir faire appliquer ce jugement. Ne t’avise pas à enfreindre cette mise en garde, je ne voudrais pas devoir revenir en force... pour te faire disparaitre.
Melicorne s’élança à toute vitesse hors de la tour de Vanirias. Elle disparut dans le ciel étoilé sans jamais regarder derrière elle l’elfe qui fulminait de rage et de dépit sur son balcon.
Derrière lui, Isil tambourinait impatiemment contre sa porte. — Commandant! Est-ce que tout va bien? Nous vous avons entendu crier dans vos appartements, êtes-vous seul? Avez-vous besoin d’aide? Laissez-moi entrer, j’ai quelques gardes elfiques à mes côtés! insista la Lieutenante vraiment inquiète. — Laissez-moi seul, j’ai besoin d’être seul! hurla Fenaro, alias Hindwimrin Tinwë, en manifestant son dépit et sa colère. J’ai déjà trop perdu...




1 Désuétude : qui est désuet, n’est plus en usage depuis longtemps

2 Séculaire : ancien, immémorial
Surprise!
Malgré l’heure tardive à laquelle le groupe de Miriel sous la garde de Gadora fit son entrée dans la grande ville des barbares, celle-ci fourmillait de vie.
Des marchands les sollicitaient au passage, des maîtres artisans travaillaient sur leurs œuvres et certains établissements peu recommandables invitaient la clientèle à venir s’amuser. Tout était démesuré, trop petit pour un Géant, mais trop grand pour un humain ou un elfe.
Des constructions faites de billots écorcés, aussi hauts que les palissades des murs extérieurs, étaient érigées dans l’enceinte de la ville. Il y avait des abris plus modestes composés de rondins étroits et de branches appelés loges 1 ainsi que des tipis 2 , désignant des tentes coniques en bois recouvertes d’immenses peaux d’animaux.
Miriel se demandait quel était cet animal dont la fourrure pouvait atteindre une telle taille.
« Je ne vois aucune couture sur cette toile... il s’agit d’un monstre, sans doute, que je préfère d’ailleurs rencontrer étendu ainsi... » songea-t-elle.
Les habitants festoyaient et interpelaient à plusieurs reprises les nouveaux arrivants. Gadora demeurait neutre et ne se mêlait pas des altercations engendrées par les habitants de sa ville. Son mandant était d’accompagner son groupe et de garder un œil sur leurs actions.
Marack dut s’interposer à quelques reprises pour dissuader certaines barbares trop entreprenantes envers son frêle compagnon Arafinway. Celui-ci devait user de toute son agilité pour esquiver ces femmes de plus de sept coudées de haut qui tentaient de l’agripper au passage pour se l’approprier. Il était pour elles le parfait petit animal de compagnie avec ses cheveux blonds et bouclés.
Seyrawyn, plus vif, se faufilait habilement et demeura hors de la portée des amazones qui ne demandaient qu’à se servir. Malgré tous les efforts déployés par les mâles de son groupe, c’est la druidesse qui parvenait le mieux à résoudre ces situations délicates.
Tout à coup, Bertmund se sentit accroché fermement et s’arrêta net. — Madame la barbare, je vous en prie, se défendit le troubadour en tentant de se défaire de l’emprise d’une costaude aux cheveux grisonnants, vêtue de peaux de bêtes et couvertes de tatouages de la tête aux pieds. — Je te veux, toi! déclara-t-elle de son éclatant sourire et resserrant un peu son étreinte en l’attirant vers elle. Moi, j’aime les jeunots matures dans ton genre! — Mais... vous ne pouvez pas... D’ailleurs je suis déjà pris... balbutia le barde en cherchant Miriel déjà occupée à défendre Arafinway. Madame, je suis déjà engagé avec La Temporaire! lança-t-il enfin d’une voix ferme. — La Temporaire? Qui c’est, celle-là? Qu’elle se batte en duel et je te gagnerai dans l’arène! déclara-t-elle à voix haute au petit attroupement de curieux, tout en soulevant le pauvre Bertmund par le bras et en s’éloignant de quelques pas.
Le troubadour ne savait pas trop comment s’opposer à cette femme sans empirer sa situation. Il ne voulait ni l’insulter ni se laisser manipuler de la sorte. — Cet homme m’appartient, laisse-le tomber immédiatement! hurla une voix elfique familière.
Miriel apparut avec son Salkoïnas brandi bien haut, entourée de ses gardiens. — Je le veux et je l’aurai! la défia la barbare en lui relançant le troubadour comme s’il était un fétu de paille.
Le regard menaçant de Gadora plantée à côté de la druidesse l’avait convaincue de renoncer à son objet de convoitise, pour l’instant.
Bertmund se plaça rapidement derrière les femmes en époussetant à la main ses habits couverts de poussière. L’arrogante prédatrice leur montra sa large machette, 3 mais les laissa partir. Promptement, ils quittèrent la scène et tournèrent le coin d’une immense auberge. — Madame, décidément que pourrions-nous faire sans votre autorité dans cette ville déjantée 4 ! fit-il sincèrement reconnaissant.
Miriel se retourna pour remercier le Lieutenant de la Temporaire de ce beau compliment.
Soudain, elle arriva nez à ventre avec une grande créature repoussante de saleté qui marchait rapidement en sens inverse. Reculant d’un pas, elle s’excusa, leva les yeux puis blêmit.
Même s’ils ne s’étaient qu’entrevus, à la lueur des torches et en plein combat, ils se reconnurent immédiatement.
Voyant son ennemie à portée de griffes, Ajawak bondit sur l’occasion. — Miriel attention! s’élança Marack en empoignant à deux mains son marteau de Lönnar pour porter secours à sa cheffe.
La druidesse venait à peine de réaliser ce qui se passait. Elle subit le puissant balayage d’un bras musclé et se retrouva dans les airs. Elle atterrit directement sur Bertmund qui servit de coussin pour amortir sa chute. — Mon Prince, nooooon! hurla Salxornot en alertant le reste de l’escouade d’Ajawak.
Le prince et le guerrier viking croisèrent vigoureusement les armes tandis que les autres membres de chacun des groupes respectifs étaient encore sous l’effet de la surprise.
Les barbares regardaient attentivement le combat qui prenait naissance sous leurs yeux. Certains retenaient même quelques-uns des compagnons trop prompts au combat afin qu’ils ne puissent intervenir.
Le lieutenant Vragor ainsi que les Sottecks qui l’accompagnaient s’interposèrent immédiatement auprès du Capitaine qui tentait de secourir son commandant. — Non, aucun Sotteck ne se mêlera de près ou de loin à cet incident, rugit-il dans le brouhaha, au risque d’engendrer une guerre entre nos deux peuples voisins.
Salxornot baissa sa garde en signe de résignation et attendit à l’écart avec les autres.
Fermant la marche un peu plus loin dans la ruelle, Barath et Dunfor réalisèrent un peu trop tard ce qui venait d’arriver. Le Géant de pierre tenta tout de même d’enjamber les quelques barbares qui se trouvaient sur son chemin. Malheureusement pour lui, depuis son fâcheux incident dans les montagnes, son déséquilibre rendait ses déplacements plutôt maladroits. Il fut vite maitrisé par un groupe de chasseurs qui le maintinrent solidement cloué au sol. — Reculez ou vous subirez les conséquences de la magie de mes ancêtres! cria Barath au second groupe de barbares qui l’encerclait avec la ferme intention de se projeter sur lui, malgré son avertissement.
Voyant que sa sommation n’avait eu aucun effet, le shaman lança une poignée de petites pierres au groupe de barbares qui lui donnait la charge. Instantanément, plusieurs golems de pierre 5 , rochers animés de très grande taille, apparurent magiquement. Certains étaient coincés sous le poids des mastodontes et d’autres reculèrent devant le phénomène anormal. L’effet d’étonnement était parfait. — Malheureusement, maugréa le montagnard, mes créations me protègent de mes attaquants, mais me maintiennent aussi à l’écart de l’important combat, là-bas, entre mon prince et ce chien de voleur tant pourchassé.
Derrière la druidesse, Arafinway était de nouveau choisi et retenu par une barbare qui le soulevait de terre en empoignant chacun de ses bras, le secouant comme une marionnette. — Au secours, Miriel! s’époumona l’éclaireur.
Le pauvre elfe se dandinait maintenant sans résistance, tel un pendu au bout de sa corde. Reprenant ses sens, il tenta de la mordre, se débattit vainement dans l’espoir de se libérer et donna des coups de pieds à sa geôlière. Malgré tout, les seules réactions qu’il réussit à susciter chez elle furent un enchainement de rires contagieux dans son entourage.
Seyrawyn profita de la confusion pour s’esquiver et contourner la foule qui regardait le spectacle. — Où est ma hache? Où est ma hache Marack, espèce de chien fielleux, de voleur, de scélérat? tonna Ajawak dans la langue des géants, épée à la main, en attaquant son ennemi avec démence. Je vais te trucider à plusieurs reprises pour ton insolence et danser sur tes entrailles putréfiées!
Marack ne saisit que son nom et ne comprit rien d’autre au charabia 6 de son adversaire, mais il en déduit facilement la teneur peu élogieuse des propos. — Si tu penses que je vais te laisser avoir le dessus sur moi, tu te trompes! vociféra le guerrier le plus bruyamment possible pour montrer à son adversaire qu’il n’avait pas peur de se mesurer à lui avec son marteau de Lönnar tenu à deux mains par ses gants magiques à poigne de fer.
Marack n’avait plus de bouclier depuis sa dernière rencontre avec ce même adversaire. Les attaques à l’acide du magicien de La Temporaire avaient eu raison de la magie protectrice qui entourait cette pièce d’armure. Elle se décomposa en miettes peu après et il regrettait maintenant de ne pas l’avoir remplacée.
La furie animait le demi-Troll et il combattait sauvagement sans se soucier de la technique.
« Ce fou furieux m’attaque encore, analysa le Viking rapidement en esquivant de nouveau la flamberge. Je ne suis pas de taille au niveau de la force, mais mon endurance jumelée à des années de pratique dans l’art du combat me permettra d’esquiver ses coups... ma tactique sera donc d’épuiser mon rival jusqu’à ce qu’une opportunité se présente.... »
Quelques secondes seulement s’étaient écoulées et Miriel reprit pied. Elle vit avec horreur son ami subir les assauts de cette montagne de rage qui le martelait de sa grande épée. Elle ramassa vivement son Salkoïnas et bondit pour défendre la victime. Soudain, une personne s’interposa, lui bloquant fermement la route. — Pousse-toi de mon chemin Gadora, il faut que j’aide mon guerrier, il a besoin de moi! — Si tu te mêles de ce combat, tu n’auras plus aucune chance de pouvoir aider tes compagnons par la suite.
Les paroles saisirent la druidesse et y semèrent un doute. Elle regarda rapidement autour d’elle.
« Arafinway a été maitrisé par une énorme barbare qui le maintient dans les airs, Bertmund est toujours sur le sol, Seyrawyn n’est nulle part, sans doute retenu par une autre barbare qui veut en faire son jouet personnel... analysa-t-elle. Les autres Géants et les Sottecks semblent ne pas vouloir s’approcher... »
Bertmund, étourdi, commença à se remettre de la baffe qui l’avait projeté solidement sur le pavé. Après tout, recevoir une elfe en pleine poitrine et une partie du poing d’un Troll en plein visage peut occasionner un léger inconfort!
Un peu ébranlé et adossé au mur de la taverne, il tenta à son tour de comprendre la scène.
Il conclut que le jeune Arafinway, malgré sa situation embarrassante, ne semblait pas être en danger immédiat; sa cheffe était retenue de façon passive par Gadora qui l’empêchait d’agir et Seyrawyn venait de littéralement sauter dans la mêlée.
Effectivement, le dreki s’était déplacé de façon furtive et avait profité de la distraction causée par le combat pour pénétrer dans l’auberge et ressurgir par l’une des fenêtres juste au-dessus des deux combattants.
Avec l’adresse d’un acrobate, il se projeta dans le vide pour atterrir sur le dos du Troll, lui enfonçant son épée courte dans le cou. Il attendit quelques secondes, mais constata que sa dose de venin appliqué sur sa lame semblait n’avoir aucun effet sur le colosse. — Seyrawyn laisse-moi faire, je maitrise parfaitement la situation! déclara l’orgueilleux Krieger essoufflé, qui devait maintenir toute sa concentration pour ne pas finir découpé en rondelles par la créature qui en voulait à sa vie.
Ajawak, toujours sous l’effet de la rage, continuait d’attaquer de toutes ses forces. Dans un état second, il n’avait aucunement remarqué le poids plume qui s’était suspendu dans son dos. — Tu as une drôle de façon de maitriser tes adversaires! Avoir su, je serais resté sur le rebord de la fenêtre pour admirer le spectacle, répliqua le dreki en utilisant toute son agilité pour demeurer accroché à son épée. Mon poison va bien finir par le ralentir!
Entendant le baragouinage de l’elfe, le Prince réalisa subitement qu’il avait un démon sur ses épaules. Instinctivement, il pivota son torse de façon à écraser le dreki sur le mur de l’auberge duquel celui-ci venait de s’élancer.
Seyrawyn n’avait pas anticipé cette soudaine réaction et il embrassa rudement l’épais mur de bois. Assommé, il lâcha prise et avant qu’il ne touche terre, un barbare le cueillit sous les applaudissements des autres. Les badauds ne voulaient certes pas d’autre interruption dans le combat qui les divertissait au plus haut point.
Le troubadour se sentit suffisamment remis et décida d’agir. Il prit délicatement son œuf de dragon bleu entre ses mains. — Tylaf, assiste-moi dans la magie que je veux employer pour aider ses amis, car je n’y arriverai pas sans toi.
Au début rien ne sembla se produire. Puis une nébulosité vaporeuse commença à prendre forme au-dessus des combattants. De gros nuages gris, chargés d’électricité, se positionnèrent à une trentaine de coudées du sol. — Encore de la maudite magie! s’écria l’une des barbares, faisant signe à son voisinage de prendre un peu plus de distance.
La première partie de son illusion venait d’apparaitre, maintenant il devait créer la seconde. Le tonnerre gronda bruyamment et cinq éclairs descendirent vers le sol. Tels des serpents enflammés, ils se déplacèrent en cercle afin de se regrouper.
Une fois en contact les uns avec les autres, une silhouette se dessina pour former une large créature d’énergie. Ainsi créée derrière le Troll, elle était aussi grande que lui.
L’interférence lumineuse ne semblait pas encore avoir dérangé les combattants qui redoublèrent la pression. — Allez, allez-y, donne-lui un bon coup de flamberge, le Troll! Tu vois, il a peur de toi, il ne fait que se défendre! Oh, la belle esquive! Bravo, continue! Tu vas l’avoir! cria la foule.
Les partisans encourageaient les combattants, mais on pouvait entendre nettement leur préférence pour le grand Prince. — Allez Tylaf, encore un petit effort, tu y es presque! se motiva Bertmund à voix basse.
La créature composée de foudre se dirigea vers le Troll, les bras levés pour porter une attaque dorsale à son ennemi.
Subitement, les spectateurs se turent lorsqu’une petite femme, pas plus grande que Miriel, s’interposa entre Ajawak et l’élément qui venait d’apparaitre. — Ça suffit! lança-t-elle.
D’une simple poignée de poudre ambrée projetée à la création scintillante, elle annula l’effet de la magie du troubadour et tout ce qui était illusoire disparut instantanément sans laisser de trace.
La femme se retourna et prit quelques instants pour scruter la foule de ses yeux maquillés de noir. Elle pointa du doigt Bertmund qui venait d’entrevoir une longue mèche rouge dans sa chevelure. Il fut coincé par deux barbares qui répondaient à l’ordre silencieux de leur shaman. — Arrêtez ce combat, je vous l’ordonne! avertit la majestueuse Skass qu’aucun barbare n’aurait osé contredire. — Je le voudrais bien, indiqua le gardien en contournant lestement Ajawak et en évitant la lame, mais je n’ai pas l’intention de baisser ma garde... devant ce fou furieux qui nous attaque à chacune de nos rencontres!
Il continua sa stratégie pour essouffler son adversaire.
La Skass, voyant que ses ordres n’étaient pas respectés, sortit son athamé 7 , fit agilement une roulade pour se glisser derrière le Troll puis lui enfonça son arme directement dans la partie arrière de la cuisse.
Contrairement à l’attaque sournoise qu’il avait reçue un peu plus tôt dans son dos, le Prince ressentit intensément celle portée par la Skass. La lame le brulait encore; il avait été empoisonné avec une dose massive d’une substance que son immunité naturelle avait de la difficulté à combattre. Malgré tout, il brandit son épée en direction du guerrier, mais la cadence ainsi que sa perception en furent visiblement affectées.
L’assaillante qui avait porté le coup s’était déjà déplacée et avait pris position derrière le guerrier humain. Marack maintint en respect du mieux qu’il put le dément qui le cherchait maintenant avec incohérence. — J’ai dit, arrêtez ce combat immédiatement! fulmina la Skass en s’adressant au guerrier viking qui n’avait pas encore baissé son marteau et qui l’ignora.
Voyant que l’homme armé n’obtempérait toujours pas, la jeune femme utilisa sa dague pour libérer l’une des bourses de cuir fixées à sa ceinture.
Elle récita une courte formule magique qui enflamma l

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents