Sorcières
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Description

Pas si simple d’allier amour, ou vie de couple, à leur condition de sorcière. Que la magie soit tolérée ou non dans leur monde, les complications ne sont jamais bien loin. Maîtresse d’école, détective, guérisseuse, secrétaire, vendeuse, voyagiste... nos sorcières ont toutes une double vie pour dissimuler leurs activités occultes ou leur identité. Leur véritable univers est magique et peuplé d’elfes, de vampires, de métamorphes et de démons. Qu’elles les chassent ou les pourchassent de leurs attentions, leurs aventures tumultueuses ne vous laisseront pas de marbre. Rejoindrez-vous le coven ?

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 10
EAN13 9782491826147
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Sorcières
© [erminbooks]. Tous droits réservés.

Crédits iconographiques : paseven, croisy, intueri, zzorik, FUKA_k, Ирина Колесниченко, samiramay, zionbalkon, vgorbash, HikaruD88, John Smith, Hrecheniuk Oleksii.

Polices : Cat Childs (Peter Wiegel / OFL), Foglihten (gluk / OFL).

Couverture et compositions : Shealynn Royan
Responsable éditorial : Shealynn Royan

ISBN : 978-2-491826-14-7
Sommaire
Sommaire

Souricières  - Mary G. Ash
Le Passé devant la porte - Cédric Close
Sept corps en huis clos - Eve Renard
Cendra Phénix - Aurélie Gasrel
L’Enfer entre nous - Mélodie Smacs
New Rising - Ania Jay
Double Je - Ambre Foks et Séveline Hope
Mont-Vinciane - Lucie Heiligenstein

Souricières
Cela faisait presque trois ans que j’exerçais mon activité de détective privé. Un job en solo qui me convenait parfaitement : il me permettait d’exploiter mes compétences particulières, tout en évitant aussi bien le travail en équipe que la soumission à un supérieur hiérarchique. Je souffrais en effet d’une allergie certaine à l’autorité, aggravée d’une forme légère de misanthropie, des troubles dont je m’accommodais parfaitement et auxquels je ne cherchais aucunement à remédier. En clair, je détestais qu’on me dise quoi faire autant que d’être à la merci des autres pour le faire. Une indépendante dans le véritable sens du terme. Une franc-tireuse de l’investigation.
J’avais débuté dans cette branche professionnelle par les chats, chiens et autres animaux de compagnie. Un démarrage fulgurant : je relisais avec satisfaction la publication destinée à me lancer dans un monde ô combien concurrentiel, lorsqu’un fracas soudain avait brisé le calme de ce que je me délectais à appeler mon agence. La porte de mon bureau venait de s’écraser bruyamment contre le mur fraîchement repeint, pour livrer passage à une apparition inattendue, mélange détonnant d’ouragan et de diva.
Eliana Ferguson était immense, abusait inconsidérément du khôl, et le long, très long manteau noir, qui tourbillonnait en un nuage flou et soyeux derrière elle quand elle marchait, accentuait une stature inhabituelle. Pour ma part, j’avoue que je louvoyais avec complaisance aux frontières de la normalité, et ne dédaignais pas les incursions répétées bien au-delà. Nous éprouvâmes immédiatement la sensation d’être liées par une multitude d’atomes crochus. Une forme de coup de foudre amical.
Sans se présenter, sans songer à s’assurer de ma disponibilité, elle s’était abattue d’un air désespéré dans le profond fauteuil que j’avais placé de l’autre côté de ma table de travail. Acier et bois, une combinaison dont la robustesse était censée inspirer immédiatement la plus grande confiance à l’aspirant client. L’étiquette « article en solde » pendillait encore à l’accoudoir. Heureusement pour moi, Eliana Ferguson n’attachait pas grande importance aux aspects bassement matérialistes de l’existence. Elle avait plaqué son sac estampillé de têtes de mort grimaçantes contre son opulente poitrine, et déclaré d’une voix aux accents tragiques :
— Alexandre-le-Grand a disparu. Vous devez le retrouver !
L’effet de surprise passé, et mon pouls revenu à un rythme plus raisonnable, j’avais arqué un sourcil dubitatif.
— Cela fait un moment, je crois. Plus de deux millénaires. La piste a amplement eu le temps de refroidir.
Elle avait enfoncé une main aux ongles carmin dans sa chevelure en désordre, et l’avait ramenée en arrière, dégageant un long visage osseux.
— Je vous parle de mon mau égyptien. Un chat magnifique, et surtout une personnalité extraordinaire !
Elle s’était penchée vers moi ; son mascara en voie de désagrégation avancée entamait une lente dégoulinade de stries charbonneuses sur ses joues pâles. Alexandre était tendrement aimé, et manquait visiblement beaucoup à sa maîtresse. Comme en écho à mes pensées, madame Ferguson avait ajouté, d’un ton qui se voulait confidentiel :
— Il s’agit de mon familier .
— Oh.
Tout s’expliquait. Le manteau damassé d’étoiles à cinq branches, le maquillage outrancier, l’épaisse tignasse d’un auburn flamboyant… Ma toute première cliente, celle qui devait m’ouvrir ensuite bien des portes, se targuait de posséder des dons de sorcière. Elle avait levé vers le ciel des paumes tatouées de henné, en un geste qui traduisait une impuissance absolue.
— Sans lui, nombre de mes sortilèges ne parviendront pas à être accomplis ! Alexandre est mon meilleur conseiller !
Elle avait brandi sous mon nez un index festonné d’arabesques sombres, et ajouté.
— Le seul, d’ailleurs.
Le cas semblait grave, mais néanmoins dans mes cordes. J’avais toujours témoigné d’une affinité singulière pour la gent féline, et j’étais confiante dans mes capacités à mettre rapidement la main sur le fugueur. Je m’étais enquise des dernières allées et venues de la bestiole, de ses pratiques particulières, de ses mets préférés, avais affirmé à Eliana Ferguson que débusquer son fidèle compagnon ne me prendrait pas plus de quelques heures, et lui avais donné rendez-vous chez elle en fin d’après-midi. Trois heures plus tard, j’escaladais les marches du porche d’une grande demeure victorienne de Boston, un splendide animal tacheté dans les bras, au pedigree indiscutable, avant de sonner triomphalement.
À partir de ce jour-là, mon officine ne désemplit plus. Chiens égarés, hamsters évadés, poules téméraires, voire adolescents rebelles, devinrent mon lot quotidien. J’avoue que ma conception initiale de la carrière de détective était plus aventureuse, mais les amis d’Eliana ne regardaient pas à la dépense, et j’avais pu déménager de mon cagibi obscur pour un confortable loft qui donnait sur la Mystic River. Pourtant, le confort et une certaine reconnaissance sociale ne suffisaient pas à ma satisfaction. Si les stratégies de fuite animale ou juvénile n’avaient plus aucun secret pour moi, je m’étiolais peu à peu, priant chaque matin pour qu’un évènement inhabituel vienne éclairer ma journée.
Ma mère se tourmentait, mes sœurs avaient cessé de tenter de me convaincre de rallier leurs domaines respectifs d’exercice, la médecine et l’astrologie, résignées à ce que leur cadette dilapide ses indéniables aptitudes dans des recherches sans intérêt. Parfois, ma main planait au-dessus du téléphone, prête à céder aux chants des sirènes familiales, avant d’obéir à celui du devoir et de se poser sur l’agenda rempli à craquer de rendez-vous avec le tout Boston.
Et puis, par un gris et venteux samedi d’automne, Denver Cameron avait franchi ma porte.

Il était près de midi. À cette heure-ci, Lavinia Pinkerton ne tarderait plus à arriver, comme tous les samedis, pour me demander de lui lire l’avenir. Une activité très à la marge de celle de détective, je le reconnais, mais beaucoup plus rentable. Si je ne possédais pas le don de ma sœur Hope, j’avais acquis une assez fine connaissance de l’âme humaine et de ses désirs, rarement originaux. Une partie de mes clientes, celles dont les chats, chiens ou perroquets résistaient obstinément aux incitations à la fuite, se repliait par défaut sur l’oracle. Mon agence était en effet devenue une adresse incontournable pour qui se piquait d’avant-gardisme à Boston, et ne pas recourir à mes services entraînait presque inévitablement une rétrogradation au second plan des conversations de salon. D’où la cartomancie pour pallier les défections animalières. Le discret heurt à la porte ne me surprit donc pas. Accoudée au balcon, je ne jugeai même pas nécessaire de me retourner. Je savais qu’elle entrerait aussitôt après avoir frappé.
— Bonjour, Lavinia.
J’abaissai les jumelles qui me permettaient d’espionner les allées et venues des bateaux sur la rivière, et jetai un coup d’œil négligent sur ma montre.
— Vous avez un peu d’avance aujourd’hui.
— J’espérais profiter d’un trou dans votre emploi du temps surchargé, répondit une voix mâle, qui n’avait rien du son de flûte suraigu qu’affectionnait Miss Pinkerton.
Je fis volte-face. Un homme se tenait sur le seuil de mon appartement. Un peu moins de la trentaine, beau garçon, pour qui, comme moi, était amatrice de grands bruns ténébreux aux yeux verts. Une redingote de cuir noir étroitement ajustée sur des épaules carrées et une taille mince, de longues jambes moulées dans un jean sombre, des gants. Voilà qui changeait radicalement des vieilles ladies à la chevelure argentée. Je retins à peine un sourire appréciateur.
Je ne disposais pas de secrétaire ; partager mon quotidien aurait impliqué trop de justifications ennuyeuses, et j’ai horreur de me justifier. En l’occurrence, j’aurais probablement dû mentir. Un art que je maîtrisais, mais que je préférais réserver aux nécessités impérieuses, ou éventuellement au divertissement. En aucun cas à la routine journalière. Donc, pas de secrétaire, et par conséquent pas de dragon barrant la route aux importuns insensibles au rouge vif de la pancarte qui proclamait qu’on ne recevait que sur rendez-vous. Mon visiteur n’avait eu qu’à traverser le vaste palier agrémenté de confortables divans pour pénétrer dans ma tanière. Une façon de procéder très impolie, que n’autorisait nullement un visage même remarquablement séduisant. J’imagine que le mien reflétait mes sentiments, car il effectua prudemment un pas en arrière, et s’excusa.
— Denver Cameron. Je suis…
— Daltonien ?
— Pardon ?
— Le panneau écrit en rouge, près de la porte.
Il effectua un pas en arrière, lut attentivement les quelques lignes.
— Ah, désolé. Je ne distingue pas bien le rouge. Daltonien, en effet. Je suis à la recherche d’un enquêteur, ou d’une enquêteuse, qui accepterait de mener des investigations, disons… sortant de l’ordinaire.
Ma désastreuse propension à la contradiction m’enjoignait de lui répliquer que mon agenda était plein jusqu’aux calendes grecques ; je me contrôlai difficilement et ravalai les paroles qui me venaient à l’esprit. Après tout, Eliana avait procédé de la même façon, et je n’avais jamais eu à le regretter. De plus, j’avais sans doute intérêt à me conformer au fameux adage qui prétendait que le client était roi. Chiens et chats en cavale ne dureraient pas éternellement ; il devenait urgent de me diversifier. Enfin et surtout, la curiosité, une curiosité irrépressible, me contraignait à l’écouter. Décliner pareille offre était inconcevable. Je rejoignis mon fauteuil, et l’invitai à s’asseoir. Invitation qu’il ignora superbement, préférant continuer à inspecter mon domaine, examinant les étagères les unes après les autres.
— Quel est votre problème, monsieur Cameron ?
— Je cherche une sorcière.
Je me flatte généralement d’éviter les faux-fuyants et de foncer droit au but, mais j’avais trouvé en Denver Cameron un maître en la matière, apparemment. J’allai retourner le panonceau sur la porte pour indiquer que j’étais en consultation, tirai le verrou derrière moi afin de parer à toute tentative d’incursion intempestive par une Miss Pinkerton bien décidée à m’obliger à honorer mes engagements, et retournai m’installer face au siège vide. Le sieur Cameron persistait à déambuler ici et là, fourrant son nez partout. Je réprimai difficilement une bouffée d’irritation et abordai avec précaution la suite de la conversation.
— Soyons précis. N’importe quelle sorcière conviendra-t-elle ou vous en faut-il une en particulier ?
Il n’aurait pas été le premier à me prendre pour un moteur de recherche amélioré. J’admets la filiation, je suis juste plus chère. Beaucoup plus chère.
— Celle-là n’a pas pignon sur rue.
Je creusai un peu.
— Vous la cherchez, parce qu’elle s’est enfuie ?
Après tout, peut-être rencontrais-je là un énième cas d’évasion. Après les ados insoumis, les belles-mères contestataires.
— A priori, pas encore, non.
— Vous la cherchez, parce qu’on vous l’a… enlevée ? insistai-je, déterminée à lui extorquer les renseignements dont j’avais besoin.
— Je la cherche, afin de la ramener devant un tribunal, qui statuera sur son sort.
Il s’était immobilisé devant ma collection de souvenirs de vacances. Il renversa l’une de mes boules à neige, contempla d’un air amusé la bourrasque pailletée qui enveloppait la petite silhouette noire à cheval sur un balai, et ajouta.
— Elle sera condamnée, c’est inévitable.
Un chasseur de primes. Je détestais ce genre de personnage. Probablement parce que je n’étais pas loin d’en être une également.
— Si ce n’est pas indiscret, monsieur Cameron, quel crime a-t-elle commis ?
Il pivota dans ma direction. Ses yeux clairs se troublèrent fugacement, et j’estimai nécessaire de l’aider un peu.
— À moins que le fait d’être une sorcière ne constitue un crime en soi ?
Le visage tendu de mon interlocuteur se relâcha légèrement.
— Heureux de voir que vous comprenez. J’interviens pour une association qui apporte son soutien au maintien de l’ordre. Et la lutte contre la sorcellerie est l’un de ses principaux axes de travail.
— Oh. Une organisation quelque peu illégale, non ?
— Lorsque le gouvernement faillit à sa tâche, les citoyens doivent se charger eux-mêmes de veiller au respect de la loi.
Cameron joignit les mains derrière son dos, et me sourit, se balançant tranquillement d’avant en arrière sur les talons de ses bottes de cow-boy.
— Relisez donc le second amendement. C’est comme ça depuis la nuit des temps. Si nous ne nous étions pas révoltés contre la tutelle du roi Georges, nous boirions toujours du thé avec des crumpets beurrés à quatre heures de l’après-midi. La légalité est une simple question de point de vue.
— Je suppose que c’est ce que racontent tous les criminels afin d’obtenir l’absolution. Ça doit aider à dormir.
Il se raidit, et cessa son tangage agaçant. Sa mâchoire mal rasée s’était de nouveau crispée.
— Cela signifie-t-il que vous n’étudierez pas mon affaire ?
Ma première impulsion avait effectivement été de la refuser tout net. Heureusement, ma mère avait appris à ses trois filles à ne pas s’arrêter à leur première impulsion.
— Non. Elle m’intéresse. J’y mettrai juste une condition. Avant d’accepter, je souhaite savoir quel danger cette femme représente à vos yeux. Et que vous m’explicitiez ce que recouvre exactement le terme de « sorcellerie », selon votre… association. Oh, un détail, tout de même…
Je fis glisser devant lui une feuille plastifiée, et il y jeta un coup d’œil indifférent.
— Mes honoraires. Un forfait jour, non négociable.
Il sortit sa carte bancaire, hésita à peine avant de signer le reçu d’un somptueux paraphe. Les sourcils froncés, je l’observai, en extase devant sa propre signature. Ce type était bizarre. Je m’éclaircis la gorge, et il redressa la tête. Par la Vierge, quel regard il avait ! Fascinant, presque hypnotisant. Je rompis le charme qui me paralysait et l’encourageai une nouvelle fois à s’asseoir. Cette fois, j’eus plus de succès. Il se lova au fond du siège, et riva son attention sur moi. Je plongeai la main dans un pot à crayon pour y pêcher un stylo, et il contint un réflexe de recul. Méfiant, le garçon.
— Commençons avec quelques informations préliminaires. Comment s’appelle-t-elle ?
— Nous l’ignorons.
— Une description physique ?
— Aucune.
Je m’appuyai contre mon dossier, repoussai mon carnet de notes, et joignis posément les doigts. L’image même d’un calme que j’étais loin de ressentir.
— Vous ne savez pas comment s’appelle la fille que vous recherchez ? Ni à quoi elle ressemble ? Soyons sérieux, monsieur Cameron. Êtes-vous seulement certain que cette « sorcière » existe ?
— Absolument. Notre organisation dispose de moyens pour détecter la présence de gens comme elle.
Je m’agitai involontairement dans mon fauteuil.
— Du genre ?
— Je ne pense pas que cela vous concerne. Sachez seulement qu’elle est là, et qu’elle n’est pas seule. Cela devrait vous aider.
Mon inconfortable sensation de malaise s’accentua.
— Comment ça, elle n’est pas seule ?
— Elles sont au moins quatre, peut-être cinq, sur Boston. Là réside notre chance.
J’éprouvais de plus en plus de difficultés à respirer normalement.
— Notre chance ? croassai-je lamentablement.
— Oui. Elles sont plusieurs, elles doivent forcément se rassembler de temps à autre. Ne serait-ce que pour célébrer leur infâme sabbat.
Mon sourcil gauche se haussa, traduisant une incrédulité qu’il me fallait incontestable.
— Vous voulez dire qu’elles grimpent sur des balais et s’en vont dans les collines pour forniquer avec le diable ?
— À peu de choses près, oui.
Je me composai l’expression la plus impavide possible, désagréablement consciente d’un infime tressautement de la commissure droite de mes lèvres.
— Monsieur Cameron, j’accepte de me montrer complaisante, et de faire semblant d’avaler vos couleuvres, puisque vous me payez pour ça. Mais est-ce que vous exigez vraiment que je surveille toutes les clairières susceptibles d’héberger une orgie démoniaque ? Il risque d’y en avoir plusieurs à proximité de Boston, et on y recensera certainement plus de dépravés que de sorciers.
— Je pense pourtant que vous êtes capable de repérer des femmes témoignant de talents exceptionnels, et se regroupant régulièrement. Vous connaissez beaucoup de monde. Vous pouvez facilement sonder toutes vos relations ; elles seront enchantées de vous répondre.
Ce n’était pas la première fois que la mention de ma réputation grandissante me chavirait l’estomac. D’ordinaire, les papillons qu’elle y provoquait étaient d’un genre coloré, enivrant. Au contraire, ceux-là battaient des ailes noires et sinistres, qui me donnaient la nausée.
— Je peux déjà vous indiquer la date de la prochaine réunion Tupperware de mes voisines. Elles sont toutes de remarquables cuisinières. Peut-être qu’en fouillant leurs caves, je dénicherai des chaudrons. Concernant les balais, c’est moins sûr. Vous devrez probablement vous contenter d’aspirateurs, même si c’est sans doute plus lourd au décollage…
— Ne vous moquez pas, mademoiselle. La sorcellerie n’est pas un sujet à prendre à la légère.
Je n’en doutais pas une seconde. Il s’agissait même d’une question de vie ou de mort, et ce depuis des siècles.
— Et si nous en revenions aux raisons de votre intervention ?
— Les forfaits dont elle s’est rendue coupable ?
— Ceux dont vous l’incriminez, en tout cas. Je suppose qu’elle ne s’est pas limitée à cailler le lait de l’ensemble des vaches du Massachusetts ?
Il se pencha vers moi, repoussa mon carnet à la page toujours vierge dans ma direction, et tapota le papier de l’extrémité de l’index, m’incitant à noter.
— Elle est l’instigatrice de quatre meurtres et d’un incendie.
— Vous avez des preuves ?
— Lorsque nous la tiendrons, elle avouera.
J’étais toute prête à le croire.

J’attendis impatiemment que le bruit de ses pas s’éteigne dans l’escalier pour convoquer Hope. L’aînée de mes sœurs possédait un rapport particulier au temps et à l’espace ; elle percevait ces dimensions comme des structures imbriquées que son tarot divinatoire lui permettait de parcourir en tous sens, et où s’affichaient en lettres de néon géantes des indices insaisissables au reste du monde. Hope se tenait sur le seuil de ma porte avant même que mon pouce ait glissé jusqu’à son nom dans ma liste de contacts, et errait maintenant au centre de mon loft, le nez levé en l’air comme un chien de chasse en quête de gibier, les paupières closes. Elle reniflait les émanations abandonnées par mon visiteur. Aussi éthérées qu’elles puissent être, si elles existaient, elle saurait les exploiter. Elle caressa une fois de plus le papier entre ses doigts, alla jusqu’à le froisser en le pressant contre son visage. Le reçu de carte bancaire, touché par le captivant Denver Cameron. Elle conclut son analyse sensorielle par une grimace et un soupir.
— Ma chérie, je crains que tu ne te sois mise dans un sacré merdier.
Elle lissa distraitement son épaisse chevelure noire, arpenta encore un peu mon parquet tel un capitaine de frégate sa dunette, et finit par dégainer son jeu de tarot comme le susdit capitaine aurait sorti sa longue-vue. On allait peut-être y voir plus clair. Elle étala méticuleusement ses cartes sur la petite table de salon. Puis elle passa les mains au-dessus, à plusieurs reprises. Enfin elle les empila, y inséra le fameux reçu, mélangea habilement le tout, et s’apprêtait à étudier le résultat obtenu lorsqu’une série d’étincelles crépita, suivie d’un dégagement de fumée noire et malodorante. Elle lâcha brusquement le jeu, qui s’éparpilla au sol. Deux lames de tarot avaient glissé à l’écart des autres et flambaient allègrement. Elle me foudroya du regard.
— Dawn ? Penses-tu vraiment que c’est le moment de jouer ?
J’aurais aimé être à blâmer pour cet incident pyrotechnique. Sincèrement. Malheureusement, ce n’était pas le cas. Hope retourna les cartes de la pointe d’un escarpin et émit un long sifflement catastrophé.
— Le pendu, à l’envers… Et le Diable.
Elle piétina vigoureusement les cartes qui achevaient de se consumer, avant d’en ramasser les débris.
— Au moins, les augures sont indiscutables. Ton visiteur est un homme dangereux, un manipulateur. Un ennemi mortel, ou l’un de ses sous-fifres.
— Un Frère de Salem ? Cela cadrerait parfaitement avec ce qu’il m’a raconté.
— C’est possible.
Les Frères de Salem. Une immonde coterie dont les membres se prétendaient descendants des hommes impliqués dans la plus célèbre chasse aux sorcières qui ait jamais eu lieu, responsables de la mort par pendaison d’une vingtaine de personnes au dix-septième siècle.
— Qui cherche-t-il ? L’une d’entre nous ?
— Sans doute. Je ne crois pas aux coïncidences.
Elle termina son nettoyage en scrutant attentivement les fragments résiduels encore intacts.
— Ce qui m’inquiète, c’est ce qu’il t’a dit. Qu’ils disposeraient d’un moyen de déceler notre présence. Si c’est vraiment le cas, nous devons le neutraliser. Il en va de notre survie. Est-ce qu’on en parle à Mère et à Faith ?
— Cela les angoisserait inutilement, et pourrait même les entraîner à commettre involontairement un faux pas qui nous trahirait. Non, nous allons profiter de ce que ces damnés Frères de Salem aient jugé opportun de m’employer, calculai-je, pensive. Et nous efforcer de retourner leur arme contre eux.
Tout en cogitant à voix haute, j’avais tracé par automatisme des lignes sur mon carnet. Sous le griffonnage « affaire D. Cameron » s’étalait maintenant une succession d’étoiles à sept branches. Des symboles traditionnellement voués à éloigner le Mal. Que le beau Denver révèle des tendances potentiellement démoniaques était éminemment regrettable. Et tellement excitant en même temps.

J’avais estimé préférable de commencer par faire ce que je savais le mieux faire. Enquêter sur mon étrange visiteur. Je débutai en utilisant mes méthodes habituelles, sans succès. Pas d’adresse, pas de permis de conduire, pas de Denver Cameron sur le web ni sur les réseaux sociaux. Mon mystérieux commanditaire était un véritable fantôme aux yeux de la société américaine et de ses administrations : il semblait s’être matérialisé du jour au lendemain dans la capitale de Nouvelle-Angleterre.
Je passai donc au stade suivant. Assise en tailleur près d’un pentacle fraîchement tracé sur le tapis plastifié destiné à protéger mon parquet, j’invoquai mes meilleurs indicateurs.
J’appelai d’abord Zara, une revenante qui hantait la cité de Boston depuis sa fondation ou presque. Une source sûre, quand on parvenait à en tirer quelque chose. Sa silhouette apparut devant moi, vaporeuse, les traits indistincts, braquée dans une posture qui reflétait une évidente mauvaise humeur.
— Quoi qu’vous voulez, encore ? Croyez pas que j’ai gagné le droit d’avoir un peu la paix ?
— Si tu l’avais effectivement gagné, tu serais au Paradis actuellement, en train de flirter avec saint Pierre, pas à végéter sur un banc du Purgatoire.
Elle haussa les épaules, hermétique à mes remarques. J’imagine que moi aussi, je me montrerais acariâtre après quatre siècles confinée dans les limbes.
— Je cherche des informations concernant un dénommé Denver Cameron. Récemment débarqué en ville, selon toute probabilité. Certains éléments me laissent penser qu’il fraye avec le monde occulte.
— Jamais entendu causer de ce type, grogna-t-elle, plus renfrognée qu’une chauve-souris momifiée.
— La cellule locale de la Fraternité de Salem. Ça, ça te dit quelque chose, n’est-ce pas ?
Elle croisa les bras sur sa poitrine maigre, et opina à contrecœur.
— Sont-ils particulièrement actifs en ce moment ?
— P’tet ben. S’démènent pas mal dans leur remise pouilleuse où qu’y disent qu’y célèbrent des messes. Pah…
Elle fit mine de cracher par terre.
— Valent pas mieux que ceux qu’y tourmentent. Ça chante et ça braille là-bas toutes les nuits depuis la Lune Noire. Z’ont pas compris qu’tous leurs soi-disant étalages de pureté, ça dupera point le Seigneur là-haut. Qu’y peuvent ben lui casser les oreilles du crépuscule à l’aube, avec leurs supplications déshonnêtes, c’est que le Diab’ qui les entend !
— Qu’est-ce qu’ils espèrent, Zara ? Qu’est-ce qu’ils réclament ?
— La sorcière, grinça-t-elle d’une voix mauvaise. Comme toujours. La sorcière, pour la brûler vive ! Mais l’Seigneur, y répondra pas à leurs prières pleines de mauvaiseté, pas p’us que l’Diab’, qui protège les siens. Surtout celle-là. Y dégoteront ben une pauv’ innocente qui f’ra l’affaire et paiera pour l’autre !
Elle disparut brutalement. Zara manifestait une volonté étonnamment forte, et je n’avais jamais réussi à la contraindre à s’attarder très longtemps. Je réfléchis un moment à ce qu’elle venait de déclarer. Un seul point me tracassait dans ses paroles. Elle avait indirectement confirmé ma supposition quant à l’identité de Cameron : parier sur les Frères de Salem n’avait rien de très audacieux, ces maniaques ne se lassaient jamais de leur chasse. Mais elle avait mentionné la sorcière, pas une sorcière. Avait insinué que la femme œuvrait pour Satan. Avait même spécifié celle-là , comme par inadvertance. Ce qui signifiait que cette fois, ils ne travaillaient pas au hasard.
Je marmonnai de nouveau les incantations destinées à battre le rappel de mes informateurs : la créature qui apparut au centre du pentacle était moitié moins grande que Zara, et s’apparentait à un raton laveur surdimensionné. Strayer était mon préféré parmi les esprits qui se résignaient à obéir à mes sollicitations. Une bonne moitié de ses renseignements était généralement fiable.
— Dawn, jolie Dawn, couina-t-il en se dandinant sur ses pattes arrière. Quoi toi vouloir ? À ton service, loyal Strayer, fidèle Strayer, à ton service. Toujours à ton service.
— Strayer, le nom de Denver Cameron t’évoquerait-il quelque chose ? Un homme, grand, brun, aux yeux verts, très beau selon les normes humaines. Il se livrerait à des pratiques de magie noire que cela ne me surprendrait pas.
C’était cela le plus remarquable avec les Frères de Salem ; ils ne craignaient pas de condamner autrui pour des actes qu’ils ne répugnaient pas à exécuter eux-mêmes. Bien sûr, ils agissaient pour le Bien de l’Humanité et la Gloire du Tout-Puissant, ce qui faisait toute la différence… Quelques majuscules judicieusement placées ici et là, et la grandeur s’installe là où ne se distinguaient auparavant qu’opportunisme et convoitise.
Strayer répéta plusieurs fois d’affilée le nom, tout en léchant frénétiquement sa fourrure.
— Denver, Denver, Denver Cameron, voyons, voyons, voyons. Denver Cameron.
Son agitation s’accroissait au fur et à mesure de ses réflexions, et il suivait le tracé du pentacle au plus près, comme en quête d’une issue, d’une interruption dans le trait qui l’autoriserait à s’enfuir. Il se figea soudainement, face à moi.
— Pas de grand homme brun Denver Cameron. Non, non, non. Strayer ignore tout de l’homme.
La suite de ses propos devint rapidement incohérente, et je le relâchai. Qui que soit ce monsieur Cameron, j’avais la désagréable impression qu’il ne leur était pas totalement inconnu. À ce damné Strayer, en tout cas, c’était une certitude.

Ce soir-là, je bénéficiai d’un incroyable coup de chance. Alors même que je me risquais à proximité de la petite église des Frères de Salem, l’espèce de hangar de bois décrépi que Zara qualifiait de remise, un lieu que j’évitais ordinairement avec soin, je distinguai la haute silhouette de mon énigmatique client qui descendait d’une voiture de sport noire. Il se dirigeait vers le bâtiment, fermé à cette heure. Sans doute bénéficiait-il d’un accès privilégié. Tout en surveillant les alentours du coin de l’œil, je m’accroupis devant la Corvette avec un petit sourire victorieux : je tenais un début d’indice. PKT666, The spirit of America, une plaque de l’État du Massachusetts. J’envisageais de profiter de son absence pour inspecter d’un peu plus près l’intérieur du véhicule lorsque le chuintement d’une porte m’alerta. Plus le temps d’inspecter quoi que ce soit. Restait à jouer les innocentes, un rôle dans lequel, en toute modestie, j’excellais. Je me plaquai donc contre la peinture étincelante, toutes dents dehors, et guettai son apparition au coin de la chapelle.
— Vous m’attendiez, mademoiselle...

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