Sous la constellation des Gémeaux
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Description

Parmi des personnages de légende, dans un univers contrasté où alternent l'ombre et la lumière, la sérénité et la violence, l'auteur, qui a trouvé son inspiration au cours de séjours dans les pays de culture gréco-latine, nous promène dans des sites grandioses chargés d'odeurs balsamiques au sein desquels abondent les plantes qui servent à l'art de guérir. C'est à la fois un hymne à la nature et une épopée évoquant l'éternelle opposition entre le monde ouvert et le monde clos.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2011
Nombre de lectures 56
EAN13 9782296804357
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0118€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Sous la Constellation des Gémeaux
Yves Delange


Sous la Constellation des Gémeaux

roman


L’HARMATTAN
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-14036-3
EAN : 9782296140363

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
à Chansocthony
Introduction
Il est probable qu’en ouvrant ce livre, le lecteur aspirera à connaître les raisons qui ont conduit l’auteur à porter son choix sur ce titre Sous la Constellation des Gémeaux. Si, à quelques reprises dans le cours du récit, certains acteurs sont témoins du spectacle resplendissant du ciel nocturne, il convient surtout de rappeler que les Dioscures, dieux et étoiles parmi celles qui composent cette constellation, sont les divinités de la conciliation et de la réconciliation. Et l’idée-force dans ce roman se rapporte précisément à l’échange et à la réconciliation.

Deux villes situées à quelques lieues l’une de l’autre sur une même île, Ladhania port ouvert sur la mer, longtemps conquérante au cours de son histoire et Amalias établie sur une position élevée, isolée entre les versants des montagnes, pourraient connaître une ère de prospérité, à la condition que la première affirme sa volonté de maintenir des relations pacifiques et que la seconde longtemps repliée sur elle-même refoule ses peurs, accepte de s’ouvrir au monde extérieur. Il faudrait enfin que soient à jamais oubliés les ressentiments qu’à l’encontre de l’autre, ont si souvent exprimés les deux cités.
Problème d’individus et de sociétés qui a suscité bien des angoisses et des conflits à travers les âges, qui a inspiré nombre d’auteurs. Parmi les Anciens, Callimaque a raconté les péripéties de Bursiris, personnage de la légende grecque et pharaon cruel qui tuait sur l’autel de ses dieux tous les étrangers que la mauvaise fortune amenait en Egypte.

Avec Iphigénie en Tauride, Euripide a sublimé la vocation d’une héroïne dont la mission consistait à aller à la rencontre de l’autre, à élever à un niveau transcendant l’alliance afin de restaurer la communication, l’échange entre deux sociétés. Ici, la Tauride, monde clos où par ordre des dieux nul ne pouvait accoster sans risquer d’être condamné à mort, s’opposait à la Grèce, monde ouvert dont Iphigénie était la noble messagère.

Dans les temps modernes, au Siècle des Lumières, Gœthe dans la pleine force de son génie, inspiré par Mme de Stein son égérie, édifiait pour son Iphigénie le plus grandiose portrait, créant un personnage plus vertueux encore que ne le furent ceux laissés par Racine et Euripide. Simultanément, en 1779, Glück créait son Iphigénie en Tauride qu’il accompagna d’une musique si sublime qu’une fois encore, un ouvrage conférait au personnage qui en était le prétexte une nouvelle éternité !
Et depuis les origines, à travers tous les conflits dont notre monde est le théâtre, combien de personnages, combien d’Iphigénies dont on n’aura pas même su l’existence, ont donné de leur personne, ont porté le sacrifice à ce très haut degré exprimé par nos littérateurs, pour tenter de rétablir le dialogue, l’échange entre les sociétés.
Par sa nature complexe, ambivalente, l’homme est sans cesse tiraillé entre ces deux tendances. Tantôt il a ce geste généreux qui le pousse à tendre la main vers l’autre ; tantôt il se comporte en agresseur ou bien il reste replié sur lui même.

Parmi nos philosophes, Bergson a brillamment disserté sur ce sujet, sur l’opposition entre monde ouvert et monde clos dans Les deux sources de la morale et de la religion. Pour lui, la société ouverte est celle qui embrasse en principe l’humanité entière. Rêvée de loin en loin par les âmes d’élite, elle réalise chaque fois quelque chose d’elle-même dans les créations dont chacune, par une transformation plus ou moins profonde de l’homme, permet de surmonter les difficultés jusque-là insurmontables…

Dans le même ordre d’idées, les courants de pensée peuvent également relever de conceptions différentes voire opposées et dans des domaines nouvellement explorés. Ainsi, chez les analystes et les psychologues des profondeurs, on aura vu s’affirmer deux tendances qui sont à l’origine de deux écoles. Alors que celle issue des travaux de Freud prend en compte l’inconscient individuel, celle instaurée peu après par Jung a introduit la notion d’inconscient collectif. Sa méthode est à tous égards dynamisante et relie l’être humain au monde extérieur.

Il tient à cœur à l’auteur de ces pages de mettre en évidence une certaine universalité du principe de l’échange, car celui-ci intervient dans de nombreux domaines qui ne sont pas forcément en relation avec des comportements humains ou avec le fonctionnement des sociétés. C’est en portant sa réflexion sur des processus biologiques liés à l’évolution du monde organique, puis en prenant en compte des avancées récentes faites dans le domaine de la cosmologie, qu’il a été conduit à être éclairé de manière métaphorique sur la notion d’échange et de communication.

En biologie, au-delà de phénomènes élémentaires tels que l’osmose ou échange au niveau de la paroi cellulaire, ou dans les processus de fécondation accompagnant la reproduction sexuée, les théories proposées aujourd’hui pour tenter d’expliquer l’évolution appartiennent à deux courants, notamment et une fois encore au sujet de l’inné et de l’acquis. Pour les néo-lamarckiens , au niveau de la transmission des caractères, nous sommes en présence d’un système dans lequel l’information circule à double sens ; venue de la périphérie, elle est transmise à la mémoire du noyau et vice-versa.

Ainsi, les conditions créées par l’environnement peuvent influer directement sur la descendance et sans cesse dynamiser cette évolution. Au fil des générations, l’information génétique s’accroît. Cette conception est à mettre en parallèle avec celle admise par les physiciens qui, s’appuyant sur les règles de la thermodynamie, s’expriment en disant que le génome voit décroître son entropie . Par ces termes un peu abscons, ils veulent affirmer que la vie appartient au domaine des systèmes ouverts. À l’opposé, les courants néo-darwiniens admettent un système où le patrimoine génétique est fermé aux influences extérieures.
Ce dernier aurait en lui-même toutes les potentialités pour évoluer et transmettre ce qu’il veut bien transmettre à sa descendance, par le jeu de variations soudaines et aléatoires.

La science a depuis peu ouvert de nouvelles voies permettant de mieux comprendre les relations entre les êtres vivants, révélant des modes insoupçonnés de communication. Des rapports inattendus ont été mis à jour, entre la plante, l’animal et l’homme ; ce sont donc avant tout des phénomènes additifs et coopératifs qui sont à l’origine du renouveau permanent en ce monde et lorsqu’il s’agit de créer des catégories, il paraît autrement plus constructif de prendre en compte les caractères communs aux êtres plutôt que ceux qui les séparent.

Exposer l’universalité des phénomènes d’échange nous conduit à considérer enfin des influences beaucoup plus lointaines que celles situées entre les limites connues de la vie, à rejoindre un ordre cosmique. Depuis Aristote puis avec l’avènement des religions monothéistes jusqu’à Copernic puis Galilée, l’homme était persuadé que la terre se trouvait au centre de l’univers.
Grâce à ces théoriciens de la Renaissance, nous sommes sortis de l’isolement sidéral au sein duquel nous tenaient captifs les dogmes et religions s’appuyant sur la cosmologie de Ptolémée. Qui plus est, avec la science moderne, paraît de plus en plus universel le principe de l’échange, alors vu selon une dimension astronomique.

Au sein du système solaire, comme le pressentait Newton, les comètes dans leur course s’imprègnent de poussière stellaire, d’oxygène, de carbone, d’hydrogène et d’eau. Il n’est pas exclu qu’une chimie prébiotique s’accomplisse au sein de ces astres et les fréquentes collisions avec les planètes pourraient avoir contribué à ensemencer notre terre, apportant des molécules nouvelles y compris cette eau sans laquelle la vie ne semble pouvoir exister.
Des observations de plus en plus nombreuses et performantes imposent à présent l’image d’un monde dans l’immensité duquel les galaxies se rencontrent, se heurtent et s’interpénètrent puis se séparent, échangeant gaz et poussières pour finir par fusionner dans de titanesques flambées d’étoiles.
Mais ce récit, cette fable va nous conduire à rejoindre à présent l’espace terrestre et les mers. Car les personnages ici mis en scène sont des êtres de chair et de sang, même si certains d’entre eux se plaisent à méditer en contemplant le ciel nocturne. Ils verront briller au-dessus d’Orion la Constellation des Gémeaux, avec en haut Castor et Pollux, les deux étoiles les plus lumineuses de ce vaste rectangle céleste.

Pour ceux qui ont des mythes une connaissance approfondie, Castor était pourvu de dons de navigateur et de dresseur de chevaux. On attribue à Castor et Pollux une dimension créatrice ; ce sont comme nous l’avons dit les dieux de la conciliation. Lorsque les Anciens les appelaient à leur secours, ils accouraient dit-on sur de magnifiques coursiers blancs, portant au front une étoile scintillante comme le sont ces astres. Il était légitime de les placer dans ce récit. Ils sont là-haut dans le ciel resplendissant de l’hiver, parmi les étoiles en nombre infini dont le rayonnement depuis des milliards d’années parvient jusqu’à nous.
I
Comme de nombreuses cités en bien des pays, Ladhania a un passé si ancien qu’il se perd dans les brumes de l’histoire. Ceux qui habitent cette côte font partie des peuples de la mer, d’une mer depuis les Origines aimée des dieux. La ville a fleuri dans la douce lumière marine ; une permanente vitalité l’anime, stimulée par l’attrait sans cesse renouvelé des horizons lointains.
Hormis les époques au cours desquelles il fallait faire front à des envahisseurs venus de continents ou d’autres îles, les souvenirs marquants concernent des conflits intérieurs, querelles qui ont opposé diverses peuplades ayant pour seule condition commune de se trouver irrémédiablement encerclées par la mer. Pour se faire une juste idée de la position occupée par Ladhania, il suffit de s’imaginer dans la situation de ces grands oiseaux que portent de larges courants aériens. Vu du ciel, ce petit port est établi en bordure septentrionale d’une île allongée d’est en ouest comme un immense rocher dont les parties hautes sont recouvertes de neige en hiver.
Sur ce bout de terre, une cinquantaine de lieues sépare le levant du couchant et le port de Ladhania est ancré dans une anse qui le plus souvent reflète le bleu intense du ciel. Les mêmes oiseaux planant au-dessus des reliefs peuvent certainement apercevoir de part et d’autre de la cité et au long de ces rivages en pentes douces, des baies sablonneuses et des marais accueillants pour nidifier et trouver leur subsistance. À l’opposé, sur la côte méridionale directement frappée par les ardeurs du soleil, nulle cité, nul aménagement important n’a laissé de traces à travers les siècles. Ces rivages brûlés sont hostiles, bordés de redoutables récifs ou de falaises abruptes. Seuls les pétrels et quelques aigles consentent à y nicher.
Le nom de Ladhania n’est pas de ceux dont on oublie aisément l’origine, car les habitants de la ville savent qu’à la place de ces murs et de ces rues, la plante qui embaume, le ciste ladanifère était répandu sur toutes les basses terres et les caillasses jusqu’aux points les plus rapprochés des rivages. De nos jours encore, dans les garrigues et à proximité des quartiers périphériques, ces buissons couverts de fleurs blanches dispersent leurs capiteuses exhalaisons au cours des torrides journées d’été.
La population présente une grande diversité de souches, d’ethnies et de classes, venues de régions proches ou lointaines. En les voyant au quotidien, exerçant leur métier, allant et venant dans les chemins et les rues, on est porté à croire que ceux-là ont compris que le bonheur, ou en tout cas la joie de vivre, peut naître aussi en découvrant les autres. Lors de conflits qui ne manquèrent pas de rompre l’harmonie au cours des siècles et des ans ; lorsque les habitants des petites cités côtières, plus modestes, eurent à souffrir de l’approche de navires habités par des voyageurs belliqueux avides de conquêtes, Ladhania et les villages voisins unirent leurs efforts pour se protéger des envahisseurs et sauvegarder leurs terres. C’est ainsi que Prénia vers le levant et Lithro dans les marais au couchant, ont formé avec la cité portuaire une seule commune aux ressources multiples, apte à recevoir les bateaux de provenance étrangère, accroissant les échanges et les chances de prospérité.
Cette aptitude à s’associer contre les ennemis n’empêche pas les habitants de Ladhania de manifester leurs goûts et leurs appartenances très diverses. Ainsi, le promeneur qui pour la première fois parcourt les rues et les quais, rencontre des visages, des physionomies de types variés. De quartier en quartier, il a l’impression de voir défiler des images changeant à un rythme qui ne saurait tromper sur la multiplicité des cultures et des appartenances. Cependant, si d’aventure trop de différences s’expriment, si des rivalités troublent l’ordre public, de vaillants soldats en armes disposent de moyens qu’offre le gouverneur afin que, de gré ou de force, soit respectée la loi.
Le promeneur ci-dessus évoqué pourra s’attendre à ce que non point seulement la rixe ou l’algarade soient ingrédient quotidien au sein d’un port, mais aussi, la rencontre imprévue, les joyeuses retrouvailles. En effet, chaque jour hormis les saisons où la mer se démonte au point de rendre impossible toute manœuvre de mouillage, l’échange est la loi commune. Chaque soir et chaque matin, des spectacles de mâts et de navires nouveaux, de coques et de voilures bigarrées se profilent dans la perspective des rues descendant vers le port. Il est peu d’endroits ici qui ne soient l’écho de quelque marchand et d’informations nouvelles. À l’extrémité de la ville vers le couchant, le grand môle est de façon presque permanente investi par les hommes de la mer ; des mouettes rieuses à la voix bruyante et rauque viennent en groupes denses se repaître des rebuts rejetés par les pêcheurs. Le soir, d’un même concert les habitants des maisons déambulent en grand nombre dans les rues afin de profiter d’une relative fraîcheur ; les martinets au vol rapide battent l’air en un tumulte étourdissant et le cri perçant des oiseaux scande les réunions bavardes des bonnes gens.

Le visiteur venu par la mer ou bien depuis les campagnes voisines, traverse les quartiers du port et découvre la ville que réchauffe un soleil intense pendant une grande partie de l’année. Il aspire aussi à trouver, au-delà des places et des avenues animées, ces ruelles paisibles qui mènent à la périphérie et débouchent sur les paysages environnants. Car en ces lieux où foisonnent des activités humaines, des femmes et des hommes s’activent à des arts et à des commerces qu’alimentent sans cesse les navires grâce à l’ouverture constante sur la mer. L’agitation est permanente. Maints chantiers, ateliers et fabriques sont pour la plupart, souvent le jour et la nuit, livrés au mouvement et au vacarme.

On peut encore s’évader en empruntant les chemins qui en direction du midi, mènent vers les basses puis les hautes collines et la petite cité de Lasmari. Le regard est guidé par la présence d’une tour antique construite sur une hauteur. Les pentes sont garnies de pins séculaires au pied desquels une généreuse fontaine alimente des bassins apportant un peu de fraîcheur à cette limite méridionale de la ville. Ladite tour est dépositaire de traditions anciennes et de pratiques secrètes. Ses bâtisseurs ont entassé les grosses pierres trouvées sur place, jusqu’à ce que les murs de l’ensemble, de forme ronde, se rejoignent pour former à la partie supérieure une voûte. Des couloirs intérieurs, la structure de l’édifice et les menus objets découverts par d’érudits archéologues, laissent à penser qu’ici se déroulaient autrefois des cultes. Mais l’ignorance que l’on a de la civilisation qui a élevé ce monument ne préoccupe guère les habitants alentour. Par la seule présence de cette architecture, ils se sentent promis à une sorte d’éternité ! Et cette construction avec son couronnement a le grand mérite d’être par temps clair un repère pour une partie de la population côtière et pour la plupart des navigateurs.
Contournant la haute butte, une voie large où peuvent se croiser plusieurs voitures à cheval mène au village de Lasmari. Elle traverse des collines où prolifère le romarin puis, les étendues de vignobles alternent avec les oliveraies. De belles métairies émaillent çà et là le paysage et pendant les mois d’intense sécheresse, les ânes et les mulets sont mis à contribution pour tirer l’eau des profondeurs. On les aperçoit près des puits à roue ombrés par quelques cyprès ; ils tournent interminablement, sanglés et les yeux cachés par des œillères pour ne pas être étourdis dans leur ronde monotone.
Au détour d’un coteau, affleurent les toitures ocrées de larges bâtiments occupant le creux d’un vallon : ce sont ceux de l’imposante ferme des Espaces clairs, ainsi désignée parce que ce nom évoque la belle lumière qui se déverse sur ces lieux au tout début du printemps. La floraison des amandiers y éclate en douce brume végétale et inonde le paysage d’une clarté intense. Ici persiste un souvenir, celui de la veuve et des enfants d’un vaillant militaire attaché au gouverneur et dont parlent souvent encore les habitants les plus âgés de Ladhania. Près de l’habitation, on entend souvent des hennissements et parfois, on peut entrevoir le pas ou le trot de chevaux que mène une jeune cavalière se livrant à leur dressage.
Quand on tourne le dos à Lasmari pour se diriger vers le couchant, apparaissent bientôt les perspectives d’une plantation de mûriers avec sa magnanerie et, à quelques foulées de là, l’ombre bienfaisante de grands chênes verts et de caroubiers séculaires au tronc tortueux. Enfin, la basse et longue habitation d’Haroupia s’étire sous des tuiles rondes patinées et garnies de lichens. Ici, pendant toute la durée de la belle saison, la gracieuse et blonde Ianthé pourvoyeuse en remèdes qui sont des simples, gouverne ses cultures et veille aux élevages des chenilles que nourrissent les feuilles des arbres et qui filent la soie.
Ces paysages accueillants quoique torrides en été, apportent aux cultivateurs des récoltes prospères. Mais au cours d’innombrables générations, seuls les vignobles, les oliveraies et les alignements de caroubiers ont occupé l’espace entre les garrigues. Grâce à l’immédiate proximité du port et aux activités qui en résultent, des plantes récemment rapportées sur des bateaux ont été semées et se développent là où l’eau des nappes souterraines est puisée et permet d’arroser les cultures ; des espèces végétales autrefois inconnues sont cultivées avec succès. Incontestablement, depuis que les peuples de la mer ont cessé d’être en conflit et de s’entre-détruire, l’énergie des hommes a pu être mise à profit et il en résulte toutes sortes de bénéfices pour cette société. Au cours de fructueux voyages, les marins sont allés à la rencontre de peuples éloignés et la façon de vivre à Ladhania a progressivement changé. En procédant à des aménagements dans la campagne environnante, le sort des populations s’est trouvé considérablement amélioré. Il est à souhaiter que nulle idée de conquête ne vienne s’emparer à nouveau des esprits et que l’existence paisible que connaissent à présent les habitants de la cité maritime et de ses villages voisins se perpétue à travers les siècles.
Entre le littoral et les hautes collines, au-delà de cultures assez prospères, des terres plus maigres constituent de médiocres pâturages. Ces confins paraissent plongés dans l’immobilité tandis que les rivages qui prolongent Lithro et les salines avec leurs sansouires, sont animés en toute saison. Les étangs voient même s’aventurer jusqu’à eux des sangliers lorsque la sécheresse prolongée atteint les chênaies profondes. Parmi les arroches, les joncs et les salicornes, tandis que les pas foulent les armoises marines à l’odeur pénétrante, prolifèrent les obiones, les aunées visqueuses et les cresses. Sur ces tapis de verdure rude ou buissonnante foisonnent des papillons aux coloris chamarrés. Ils hébergent également des staphylins aux courts élytres et les scarites qui chassent le soir par temps de marinade avant l’orage. Si quelque quadrupède a laissé choir sa riche déjection, des scarabées sacrés s’affairent. Roulant leur précieuse pilule de bouse, ils rappellent qu’aux temps antiques ils représentaient aux yeux des souverains un riche symbole : le monde tournant sur lui-même d’orient en occident comme s’il était poussé par une force invisible.
Au cœur de cette nature, à travers des essaims d’animalcules qui devancent le promeneur ou surgissent à chaque foulée au-dessus des herbes, il y a partout, de l’aurore au crépuscule, les oiseaux qui se rassasient de cette faune que sécrètent les sables, les vases et l’eau saumâtre : sternes des dunes, palmipèdes des lagunes. Les grands flamants roses, les hérons crabiers à bec bleu et au croassement rauque ainsi que les aigrettes blanches, préfèrent s’embusquer dans les arbres épars.
Les tamaris et les mauves frutescentes forment des buissons abondamment peuplés, comme les saules argentés qui bruissent perpétuellement, animés par les bourrasques ou les brises marines. À l’abri, des espèces migratrices viennent se reposer ou nicher et saisonnièrement, se joignent aux hôtes des lieux. Sur les ramilles se retrouvent aussi des oiseaux, des passereaux de l’intérieur des terres. Même les forestiers tels que le faucon crécerelle, la pie ou encore le pouillot siffleur dont le chant est une suite de cris flûtés et descendants, peuvent surgir tandis que la faune sauvagine progresse dans les feuillages.
Parmi ces espaces vastes et changeants, il n’y a pas que la gent ailée ni les autres animaux et les plantes pour marquer leurs rythmes au gré des saisons. Le sol lui aussi se modifie, se métamorphose. C’est ainsi que les pluies fréquentes en fin de saison hivernale, comme pour participer à la grande renaissance de la vie, provoquent la remontée du sel depuis les profondeurs. Alors, dans une sorte de discontinuité, le paysage se redessine selon de subtiles règles essentiellement édictées par la nature des mares superficielles ou profondes, de simples trous d’eau pourtant proches les uns des autres accueillent des hôtes différents qui à leur tour susciteront l’émergence de multiples formes de vie élémentaires. L’étang et ses parages sont le domaine de myriades de moucherons pour lesquels les joncasses et les roselières sont les asiles de prédilection.

Ici, l’interdépendance est la règle ; l’homme pour vivre dans cet univers doit être en parfaite harmonie avec le milieu. Pour compléter cette évocation du paysage, il faut encore rappeler l’existence d’une petite population de cabaniers qui a élu domicile dans ces vastes espaces imprégnés d’embruns. À l’égard de ceux qui savent composer avec la vie sauvage, la nature est en tous cas généreuse. Une profusion de poissons motive la présence de ces pêcheurs d’un type particulier. Ils trouvent provende à longueur d’année, car là où l’eau douce se mêle à l’eau salée, des hôtes se reproduisent en abondance. Muges et gobies, anchois et anthérines agitent en tous points ces eaux en apparence dormantes.

Occasionnellement, au moment des grandes chaleurs lorsque baisse le niveau des étangs, la pêche est dérisoire et ne grouillent que quelques espèces indésirables. Mais la récolte est bonne en dehors de cette saison des mauvaises eaux. En cours d’hiver, même si les froids sont de courte durée, muges et anguilles sont cependant paralysés. Alors, les femmes des pêcheurs ramassent de pleines nasses de ces poissons et se rendent au port de Ladhania. Pendant que sur la mer agitée les hommes ont dû renoncer à lever les voiles, elles présentent à la vente le produit de leur pêche. Revenues aux cabanes des palus, elles seront fêtées à l’égal des marins lorsqu’après un long séjour au large ces derniers seront de retour.
II
Pendant un long temps au cours de l’histoire de Ladhania, la population de la côte n’eut guère de contacts avec d’autres habitants de l’île dont elle ignorait même les coutumes et les mœurs. Ils étaient établis parmi ces imposantes montagnes dont même les abords n’étaient que très rarement fréquentés. Ce pays de l’intérieur était considéré avec effroi parce qu’on le croyait soumis au pouvoir de divinités redoutables. On a pu savoir qu’il existait dans la même région des espaces où même ces populations archaïques n’osaient s’aventurer par crainte de les profaner.

Petit à petit, les gens de la mer allèrent à la rencontre de ceux du haut pays. Après plusieurs siècles au cours desquels ils vécurent dispersés, ces derniers se mirent à l’abri dans des habitations sommaires, puis se regroupèrent. Enfin ils tracèrent des voies dans cette nature, bâtirent de solides maisons et édifièrent la cité haute d’Amalias. Après une longue période jalonnée de conflits entre les deux villes, quelques décennies avant que se déroulent les événements rapportés dans ces pages, un proche du gouverneur de Ladhania portant le nom d’Horkos, dont le rôle éminent consistait à assurer la défense de toute la région côtière et de ses alentours, réussit à stabiliser les relations entre les habitants de la plaine et ceux de la ville de l’intérieur. C’était là opérer un grand changement dans l’état d’esprit des gens de l’île, car nombre d’initiatives belliqueuses avaient depuis très longtemps accompagné les relations entre les deux cités. Cette réussite était due aux mérites incomparables d’Horkos. Les gens relevant de son pouvoir avaient trouvé en lui à la fois un chef exerçant une influence incontestée, mais aussi, un conciliateur, un fondateur dont l’accession au grade le plus élevé de la défense de Ladhania et de sa région augurait favorablement pour l’avenir. Parmi les ascendants d’Horkos, s’étaient distingués à la fois des soldats habiles cavaliers et de vaillants marins.

Sur ce pays béni des dieux, offrant d’appréciables ressources au cœur d’une nature généreuse et variée, Horkos savait exercer son autorité de façon clairvoyante, conscient de la nécessité de respecter les croyances et par là de maintenir un bel équilibre entre les populations dont les origines, même dans la seule région côtière, étaient extrêmement variées.
Il avait compris qu’il y avait avantage à accueillir à nouveau des émigrants comme cela avait eu lieu au cours d’un lointain passé, à leur donner une identité, à les mêler aux éléments depuis longtemps établis sur ce sol. Lorsque ces derniers faisaient preuve d’incontestables mérites, en accord avec le gouverneur, Horkos faisait procéder à leur installation sur des terres réputées médiocres, mais qui, en ne ménageant pas leur peine, leur permettraient de trouver subsistance pour eux et pour leurs familles. Horkos savait mieux que quiconque qu’il était plus fructueux de distribuer des terres plutôt que de l’argent, car la terre plus que toute autre richesse fixe les hommes et fait du pays qui les accueille une seconde patrie. En même temps, leurs fils seraient amenés à fournir des bras nouveaux aux gens de la campagne environnante et en leur dispensant une éducation, ils pourraient donner plus de force à la nouvelle génération de soldats et de marins. Quant aux habitants de l’intérieur, il les savait très différents par leurs origines et depuis longtemps retranchés dans leurs solitudes. Il mit fin aux abus, aux exploitations répétées qui avaient été à l’origine de conflits parfois sanglants sur les zones limitrophes ou au-delà dans les forêts et même sur des lieux consacrés par les habitants d’Amalias.

Le gouverneur et le magistrat chargé de l’administration de Ladhania accordaient une totale confiance à cet homme lucide et magnanime. Des échanges avaient lieu à nouveau entre les deux cités, mais pour le malheur de toute la population de l’île, ce chef pourtant habile marin périt en mer avec deux de ses compagnons. Il convient de rapporter comment se déroula cet événement dramatique. Un jour d’hiver, des gardes des côtes avaient été envoyés pour assurer la surveillance au large de Prénia. L’inquiétude fut vive lorsque le lendemain on ne les vit pas de retour. Pendant toute cette nuit-là, la mer avait été démontée. Craignant pour leur vie, Horkos voulut partir à leur recherche ; il prit la tête d’un petit équipage entraîné dans les cas de manœuvres difficiles. En fait, la veille au soir, ces hommes de la mer ayant été retardés par les difficultés de la navigation et sachant les risques qu’ils couraient à rejoindre le port à la nuit tombée, s’inquiétèrent de trouver au plus vite un mouillage. Ils réussirent à immobiliser leur embarcation dans une crique suffisamment abritée où ils purent rester en attente jusqu’au lever du jour. Ils aperçurent bientôt Horkos et les siens qui se portaient à leur secours. Après s’être reconnues, les deux embarcations à quelque distance l’une de l’autre empruntèrent la voie du retour.

L’onde était redevenue calme lorsque subitement, un coup de vent s’éleva mettant la mer en fureur. Ils savaient tous que dans ces parages et en cette saison, la mer et des vagues redoutables peuvent s’apaiser aussi vite qu’elles se démontent. A marée basse, les récifs émergent ; ils sont visibles jusqu’à une heure avancée du jour. Mais on était à marée montante et les navires, même ceux à faible tirant d’eau, risquent de s’engager parmi les écueils alors que l’on croit se trouver encore au large. Après un long moment de lutte contre les éléments, l’un des bateaux, celui dans lequel naviguaient Horkos et ses hommes, se trouva immobilisé sur un brisant ; une voie d’eau s’ouvrit aussitôt qui leur fut fatale. L’autre embarcation s’apprêtait à les rejoindre, mais les gardes manœuvraient avec grande difficulté et ils ne purent porter à temps secours à leur chef et à ses compagnons bientôt engloutis par les vagues. Dans les situations tragiques reviennent les croyances du fond des âges. Ce même matin, un homme resté à quai au port de Ladhania au moment où Horkos et ses marins quittaient le rivage, avait vu un rapace planant au-dessus des eaux, qui tourna autour de l’embarcation puis disparut rapidement sur tribord. Le marin vit dans cette circonstance un funeste présage ; il en fit part après le retour des gardes restés impuissants devant le naufrage.
Les habitants en de nombreux points de l’île, à Ladhania surtout, furent bouleversés ; certains restèrent inconsolables tant leur attachement était grand à cette noble figure qui avait si bien exercé son autorité pour faire régner l’ordre et la légitimité, pour favoriser le rapprochement entre les deux cités. Au surplus, il était peu probable que le gouverneur soit en mesure de mettre en place un successeur aussi valeureux que le fut le grand Horkos. Nombre d’îliens eurent l’impression d’être parvenus au terme d’une époque qui avait été particulièrement favorable à la paix et prospère à tous égards. Assez vite, la veuve d’Horkos qui ne pouvait plus regarder la mer sans effroi, alla rejoindre des proches de sa famille voués à l’agriculture et à l’élevage. Elle s’installa à l’intérieur des terres avec ses deux fils jeunes encore pour en faire des agriculteurs, tant elle redoutait de les voir à leur tour séduits par les métiers de la navigation et peut-être un jour promis comme leur père à un aussi funeste destin. L’un des enfants mourut précocement d’une étrange maladie tandis que l’autre, robuste et bien vite attaché à cette terre, resta auprès de sa mère jusqu’à la fin de ses jours. Il fit fructifier cette belle propriété des Espaces clairs établie parmi des champs d’amandiers couverts de fleurs en fin d’hiver, où ses descendants pourraient pendant des lustres pratiquer la culture de la vigne et poursuivre l’élevage des chevaux.
III
Au centre de Ladhania, en son port précisément, une grande agitation règne à longueur d’année. Les jours de marché plus encore ou bien lorsqu’un navire a mouillé la nuit même et qu’il a déchargé une copieuse pêche ou autre importante cargaison.

D’une façon générale, sauf à proximité des lieux de cultes, les rues de la cité sont très animées, car là, près des chantiers et des commerces que génèrent les activités de la mer, s’empressent les adultes, s’ébattent les enfants, s’excitent les chiens courant parmi les entrepôts et les caves.
Au milieu des rues, lorsque les attelages aux roues grinçantes ne viennent pas disperser la marmaille, ce sont les marchands des quatre-saisons et les commis ambulants, barbiers en quête de clientèle, acheteurs de peaux et de chiffons qui s’affairent, vendeurs qui occupent la voie publique pour exercer leur commerce. Ici, le pitoyable Galénus, à la tronche défoncée depuis que l’une de ses multiples nuits de beuverie finit par une rixe ; là, la vieille Néso qui, tel Prométhée apportant le feu sur la terre, propose sa tige de férule dans laquelle couve la braise pour allumer les pipes des matelots sur le port et jusque dans les bistrots.

Plus à l’écart sur une place grossièrement pavée, au bord d’un bassin dans lequel des embarcations restent calées dans les eaux clapotantes, des hommes étalent leurs filets et se livrent au remmaillage. Le pantalon retourné sur leurs jambes nues, hiver comme été à chaque instant à terre, les pêcheurs travaillent point par point, nettoient, consolident, réparent, maintenant le filet tendu entre leurs pieds. Debout puis assis, une aiguille ou sorte de navette d’arbousier à la main, ils ramendent et recousent ce que murènes, crabes et conques ont déchiré, quand ce ne sont pas les dégâts occasionnés par des dauphins qui se hasardent jusque dans les eaux du port. Il n’est pas rare non plus, au petit matin et en dehors des retours des grandes nuits de pêche, de rencontrer un de ces marins en train de vendre lui-même sur le débarcadère le produit de sa longue veille à bord d’un simple barquet. Pour ces modestes prises faites près des rivages il y aura toujours preneur, car on sait leur authentique fraîcheur.

La mer qui offre tant de belles provendes et les rues qui débouchent sur le port sont naturellement en étroite activité. Au temps des récoltes nouvelles, les familles descendent les chaudrons pour sacrifier aux coutumes culinaires et honorer la saveur des ingrédients. On allume sur la chaussée le charbon de bois qui pendant plusieurs semaines cuira les provisions de sauces parfumées, assaisonnées aux épices récoltées dans les garrigues ou acquises par-delà les mers. À la morte-saison, ces fumets accompagneront les mets de poisson abondamment servis à l’intérieur des maisons.
Point n’est besoin de porter un regard très attentif sur les échoppes bordant les rues pour savoir que les produits de la pêche sont en abondance offerts aux chalands ; hommes ou femmes s’affairent continuellement aux étalages et quand bien même tel passant n’aurait que son odorat pour le guider, il devinerait sans peine que parmi ces alignements de boutiques, il se fait grand commerce de poisson. Partout l’odeur est là pour mettre en appétit le promeneur : soupes douces ou épicées, tranches d’espadon et matelotes d’anguilles au vin rouge, pieuvres et calamars en saison sont prêts à l’instant. Dans la moindre venelle, on peut s’asseoir à une modeste table et déguster à sa guise.
L’arôme de l’huile d’olive réchauffée est omniprésent, se mêlant à celui des caves, des vinaigriers et des marchands de vin. Parfois aussi surgit l’odeur détestable pour certains, échappée de quelque vase de grès : celle de l’alec fait de tripes corrompues de poisson et dont plus d’un ici se régale !
Les bruits de la rue ne cessent de changer tout au long du parcours. Là, ce sont troqueurs de bêtes prononçant leur litanie, proposant merles, grives ou cailles et même lièvres, contre un autre aliment que le chasseur des palus ou des collines expose. Ailleurs, c’est Eumolpe le ferblantier chantant et l’aiguiseur de couteaux qui offrent leurs services ; le marchand de cendres et de vitres se rappelle à son tour à l’attention des riverains. Au loin, l’écho du batteur d’ancres se répercute sur les façades. Mais il n’est pas que de modestes commerces pour s’exercer et, en empruntant la belle voie d’Eole bordée de majestueux platanes offrant un dense ombrage, on accède au quartier des bourgeois nantis. Ici, à travers des fenêtres grillagées, on voit briller les marchandises d’Arcos l’armurier et, suspendues aux murs, au-dessus des étalages, des traits, lances, javelines et autres armes de main, enfin les armures des tournois et des joutes.
Plusieurs bijoutiers ou orfèvres se sont également établis en bordure de cette voie publique ; le commerce le plus attrayant est certainement celui du riche Acron qui expose sous son arcade un coquillage à deux valves géantes, mâchoire redoutable rapportée par d’intrépides plongeurs depuis les profondeurs marines. Dans l’antre du marchand, des huîtres et leurs précieuses sécrétions de nacre alternent avec les pierres colorées, les colliers, les bracelets d’argent et quelques pépites d’or.
En contrebas de l’artère principale se succèdent les places et bâtiments où sont célébrés différents cultes. Des gens de tout âge se croisent, appartenant à des confessions diverses, s’effaçant épisodiquement pour aller prier ou pour rejoindre une assemblée de fidèles, ici dans l’ombre d’un sanctuaire, là dans celle d’un temple. L’harmonie qui semble régner au sein de ce mélange de populations résulte d’une juxtaposition consentie de différentes religions et de cultures, où toute déclaration de suprématie est prohibée, toute tentative d’endoctrinement contrée par les représentants de l’ordre et par ceux-là mêmes qui dans la démonstration de leur foi, sont invités à faire preuve de modération. Des aspirations parfois contradictoires doivent cependant pouvoir s’exprimer, se réaliser dans une cité gouvernée avec intelligence, à la condition que soient observées les règles dictées par la tolérance.

De nombreuses fêtes civiles au cours desquelles s’entraînent publiquement athlètes et soldats jalonneront le cours de l’année, affirmant la volonté d’indépendance de Ladhania ou bien rappelant les grandes heures de cette petite démocratie. Les adolescents s’instruisent sous des portiques ; dans des garderies, des jeunes gens d’armes s’exercent ou veillent derrière les murs. Les gymnases où sont éduqués filles et garçons à différents niveaux ont bonne réputation à Ladhania. La pratique des sports et de la lutte y sont largement enseignés. Dans les écoles, parmi d’autres disciplines, l’apprentissage des langues est en vigueur. Cela ne saurait surprendre dans une ville où si nombreux sont ceux qui aspirent à voyager, où tant de navigateurs doivent montrer leur aptitude à supporter les longs séjours en mer et à fréquenter d’autres populations.
Lieux de plaisir et quartiers publics s’offrent nonchalamment à la curiosité des promeneurs tandis que dans des bâtiments proches de l’ergastule et de la police, sont mis en application les textes relatifs à la loi. Enfin, à l’issue de ruelles donnant accès à un îlot que connaissent vaillants garçons et matelots, il y a ces petites maisons silencieuses le jour et fréquentées à toute heure de la nuit, que le souci de bonne santé et les libéralités du gouvernement autorisent. En échange de quelques sols, il est facile pour un matelot même nouveau venu, de se faire guider à la tombée du soir dans une venelle, de se faire ouvrir l’une de ces portes discrètes pourvues d’un heurtoir et qu’éclaire la pâle lueur d’une lanterne.
Là, règne sur ses filles la plantureuse et intransigeante Ménippe avec laquelle elles exercent en totale complicité. Elle sait ce que recèle de fantaisie l’imagination des hommes et ce à quoi secrètement les visiteurs aspirent. Quelles que soient ses intentions à priori, le garçon, éphèbe, gaillard ou personnage en mal de concupiscence se trouvera plongé sans transition dans les exhalaisons de la volupté. Entre les murs tendus de tapisseries, parmi les lampes à huile parfumées dont la flamme vacille, on voit, allant et venant avec des mouvements lascifs et souvent gracieux, de jeunes femmes qui prennent place tour à tour aux côtés des nouveaux venus sur des sièges capitonnés, des escabelles à l’étoffe molle. Elles servent des sirops colorés, le café à la cardamome, le thé sucré et fumant en faisant bruire le jet versé de haut dans d’étroits gobelets de terre.

Défilent ici tour à tour pour offrir leurs charmes, pour effaroucher les timides, exciter la convoitise des plus hardis : la discrète Iris au regard si attendrissant et teinté de nostalgie ; la brune Clytie en tunique de satin couleur de safran, dont l’haleine exhale un parfum de sauge ; la rousse Chryséis dont le col et les bras dans leurs mouvements font sonner le métal de colliers et de bracelets multiples ; la divine Rhodée dont la peau a l’odeur du musc, vêtue d’un long cafetan en soie flottante ; pour un soir, elle saura mieux que les autres donner l’illusion de l’amour authentique.

On distingue aussi, dans l’entrebâillement d’un rideau et qui ne s’avancent que sur un signe de la main ou du regard, les plus exotiques, celles qui satisfont d’autres rêves : telle la délicate asiate aux yeux en forme d’amande, dont un simple mouvement du buste animant des bras de danseuse évoque des séjours enchantés, ou encore la redoutable Bia, lippue et à la peau noir d’ébène, invitant à une douloureuse extase.

Elles sont là, toutes, pour satisfaire les inclinations les plus imprévues, les appétits rares ou bien ordinaires. Et lorsque l’une de ces enjôleuses aura réussi à conquérir tel soupirant déjà frémissant pour une nuit ou seulement une brève rencontre, elle se lèvera avec lui, lentement, pour l’entraîner vers l’une de ces alcôves aux murs tendus de tissus chatoyants. La porte passée, dans un simulacre d’abandon, elle lui donnera l’illusion d’accéder au septième ciel.

Ailleurs, le promeneur qui aura quitté les quartiers de luxe ou celui des plaisirs de la chair qui ont pour point commun de faire fleurir les négoces et de proposer des lieux où boire, peut-être lassé par trop de tumulte, il aspirera alors à retrouver des ambiances plus sereines. La voie située à la périphérie de la ville lui offrira cette quiétude.

A peine franchies les limites de la cité, il verra au pied des murs et de nombreuses façades enduites de chaux, çà et là des ceps de vignes tortueux puisant leur subsistance entre les pavés, s’élevant jusqu’au niveau des balcons ensoleillés ; taches de claire verdure renouvelant chaque année une succincte récolte, mais dispensant leur ombre sous la forme d’une treille. Cet habitat est fait de pierres que pendant des siècles les hommes ont extraites des collines. Marches taillées et chaussées garnies de galets roulés par la mer, tant de fois lavées par les générations successives qu’elles sont devenues uniformément polies.

Puis, prolongeant les confins de Ladhania, les jardins accompagnent la plupart des maisons. Les odeurs aigres et parfois nauséabondes de la rue laissent la place à celles de la verdure et de l’ombre fraîche. Entre les clôtures, la végétation s’insinue ou bien émerge : silhouettes de cyprès, branches de figuiers incrustées dans les murettes, lianes et fleurs exotiques retombant en cascades, frondaisons s’élevant depuis de vagues taillis, herbes folles puisant l’eau dans les interstices du sol ou se nourrissant du salpêtre que sécrète la pierraille.
Puis, les habitations deviennent plus rares. Au-delà de terres entretenues à proximité de bassins et de sources, les chemins se faufilent entre les vignobles. A proximité des premières fermes, les jardins ont laissé place à des champs d’amandiers et aux oliveraies. L’eau s’amenuise dans le sol, figuiers et grenadiers agrémentent les habitations dispersées entre les terres labourées et les garrigues.

Ainsi se dessinent Ladhania et les paysages qui l’entourent. En bordure de mer et vers le levant, Lithro, les salins et les marécages se prolongent jusqu’à la pointe extrême de l’île ; vers le couchant, au-delà de Prénia, apparaissent les récifs et les plages de sable que domine Pefko et ses hautes pinèdes. En arrière, on peut voir des collines ventées où tournent les ailes des moulins et dans le lointain, les crêtes des montagnes surplombant les rivages redoutables du sud.
IV
Ce matin, à l’orée d’une belle journée de fin d’hiver, une jeune cavalière s’engage sur la petite route longeant la mer vers Prénia. Cette alerte voyageuse, c’est Elyssa ; elle ne s’est jamais aventurée jusqu’en cette région qu’un secret et profond désir la porte à découvrir. Ici, on a vite fait de se trouver en présence de sites imposants et sauvages. Les premiers rayons du soleil effleurent une campagne flamboyante ; les nuits sont déjà moins longues et l’humidité s’élevant depuis la mer se condense en fraîche rosée.

Passé Prénia, la nature est empourprée à perte de vue par une végétation prostrée, constituée essentiellement de raisin de mer, les éphédras couverts de petits fruits rouges qui par millions, tapissent ces immensités d’un manteau de corail. Au-delà, c’est le domaine des rochers sans cesse battus par les flots.

Si les maisons de quelques hameaux subsistent par endroits, beaucoup ont vu partir leurs habitants irrésistiblement attirés par la ville. Tout au plus les gardes-côtes s’activent-ils encore, établis dans de solides constructions bâties sur le roc.

Même les toitures sont faites de pierre, car par gros temps, les paquets de vagues vont à l’assaut de la côte. La jeune fille porte un regard méditatif en direction de la mer à présent calme, mais qu’elle sait parfois démontée et cruelle, puis elle contemple à nouveau la haute végétation solidement ancrée dans le sol. En dehors des périodes d’intempéries, le littoral en cette partie de l’île est cependant beaucoup plus avenant que sur l’abrupte côte méridionale. La perspective est agréablement colorée, souvent pigmentée de lichens vert clair ou bien rouges et jaunes.

Difficiles d’accès, ces rivages ont de place en place leur relief interrompu par un ruisseau qu’alimente l’eau descendue des hauteurs ; eau douce motivant la présence d’une maison d’ermite au pied de laquelle une crypte aux dimensions réduites suffit pour ranger une barque. Ainsi, dans cet isolement, l’homme trouve-t-il le moyen de vivre en harmonie avec les éléments.

En quittant les rivages après Prénia pour se diriger vers l’intérieur des terres, on voit le paysage se métamorphoser. Au pied de ces contreforts, les pas du cheval foulent d’abord un sol où la pierre usée alterne avec la blondeur des sables. Puis, à mesure que le promeneur s’élève, se découpent en contraste sur le ciel les vastes peuplements de pins.
Dans l’air encore marin, les cimes brillantes des arbres s’emplissent du tumulte occasionné par les oiseaux dominant les terres et l’océan. On quitte bientôt l’odeur iodée de la mer pour respirer celle d’un tapis d’humus qu’exalte la décomposition des aiguilles chargées de résine. En poursuivant son ascension, la cavalière louvoie entre des étagements boisés où les émergences rocheuses ressemblent à des restanques géantes qui auraient été dessinées par un architecte inspiré pour créer là un immense jardin. Avant d’aller plus avant, elle se retourne pour admirer la perspective immense.

D’un côté dans la brume, le port de Ladhania, la ville avec ses monuments réservés aux cultes, ses maisons et ses enclos, sa tour antique et son mince canal luisant en filet d’argent. De l’autre, au pied des collines ou entre les garrigues, de grands vignobles et l’alternance des caroubiers et des oliviers glauques. En face, c’est la mer dont le bleu plus intense que celui du ciel est moucheté de voiliers et de taches d’écume blanche. A droite, la côte se perd dans l’infini.

Les derniers étagements se sont estompés, rejoignant le chemin qui en pente douce monte depuis la mer, longeant maintenant les maisons de Pefko. On accède enfin aux pâturages déjà soumis à un climat différent.

Si la plaine et les collines sont des domaines familiers pour Elyssa car elle les a fréquemment parcourus, elle aborde ici un univers inconnu, conduisant aux sites grandioses des hauteurs ; au-dessus de Pefko, c’est l’étage où les garrigues cèdent le pas aux premiers herbages.

Là vit Palès le berger ; en morte-saison, il ne s’écarte guère de la bergerie. Chaque soir, aidé par son petit compagnon, il fait rentrer au bercail les bêtes, cette multitude qu’accompagnent sonnailles et jappements des chiens. Dès que le soleil a disparu de l’horizon, Idye sa femme, silhouette vêtue de noir, se tient contre le tronc d’un imposant noyer et se fond dans l’ombre qu’il répand juste devant la maison. Sous les toitures de tuiles rondes aperçues dans le lointain, faiblement inclinées, offrant peu de prise au vent, beaucoup de petits agneaux naîtront, surtout à la fin de l’hiver.

Le printemps revenu, Palès, le petit pâtre et le troupeau emprunteront à nouveau les drailles, chemins de terre montant vers les prairies et les alpages ; lorsque les ans pesaient moins lourdement sur ses épaules, le berger y écoulait une grande partie de l’été.

Cycle des saisons et vie pastorale, loin des rythmes saccadés de la ville, univers suspendu entre la mer et la montagne. Car au-delà des moulins à vent, le relief tend vers les abîmes de la côte méridionale ; il tombe à pic sur les rivages en partie inconnus des redoutables Falaises d’Albe.
Blanches murailles édifiées par la nature, par endroit hautes de cent coudées. Elément titanesque du paysage réverbérant l’aveuglante lumière du soleil, elles sont un danger permanent pour les troupeaux que l’on doit mieux qu’ailleurs surveiller et tenir à l’écart.

À présent, le berger est immobile ; il considère de son regard étonné l’insolite visite, cette cavalière et sa monture. Il la voit descendre de selle ; elle s’approche prudemment, ayant saisi la bête par la bride et s’adresse à Palès :
Dites-moi berger, je vous prie, où suis-je ici même, où mène ce chemin ?
Il conduit à Koumaria, un village après les bois d’arbousiers, face au levant.
Et après, ce chemin conduit-il loin, au-delà de Koumaria ; peut-on poursuivre à cheval en allant au pas entre les montagnes?
Ah… bientôt, au-delà des prairies, c’est la lande puis la forêt de hêtres et bien plus loin encore, la cité d’Amalias à de nombreuses lieues de là. Mais à votre place, je redescendrais vers les collines basses et la plaine. La place d’une jeune fille n’est pas dans ces pays.
Vraiment ?
Je ne saurais vous le conseiller, ça ne se fait guère.
Après avoir remercié le berger, Elyssa se hisse à nouveau sur son cheval et fait accomplir à ce dernier un tour sur lui-même. Ayant porté son regard dans toutes les directions, elle s’écarte de la bergerie : Palès peut la voir s’en retourner par le chemin descendant, puis disparaître dans le lointain.
V
La grande ferme des Espaces clairs en cette fin d’hiver est au creux de la vallée comme une neige, une neige bien particulière qui a la douceur des premières heures du printemps. À la rencontre des chemins qui descendent des collines, le domaine est noyé dans un champ d’amandiers en fleurs au léger parfum de miel. Les pétales blancs flottent, captent la lueur matinale et s’irisent dès que les rayons du soleil émergent au-dessus de l’horizon. Des fleurs légères tombent déjà en voletant sur le sol avant que d’être flétries. Elles forment un nuage vibrant et immobile, au-dessus des arbres fruitiers en nombre infini qui composent une partie du paysage.

Dans cette perspective, tend à s’effacer l’image de la vaste ferme aux murs de pierres grises lavées d’ocre que coiffent les toitures blondes. Par temps agité, les vents de la mer glissent sur les tuiles claires. Ici vécut la veuve d’Harkos ; ici s’est établie sa descendance.
La maison d’habitation, le colombier, les bâtiments dans lesquels sont rangés comme à l’accoutumée les charrettes, charrues, attelages et maints outils pour le travail agraire ; les écuries et le manège, sont à peine perceptibles, s’estompant dans la masse de fleurs blanches d’où émergent çà et là les fuseaux vert sombre des cyprès dressés vers le ciel. Ce matin, Elyssa s’est éveillée à l’instant où l’aube commençait à répandre une clarté dans la chambre. Lorsque fleurissent les amandiers, on pourrait croire que le jour se réverbère sur les arbres couverts de fleurs tant il éblouit entre ces murs, parmi tous les objets et les meubles.
La première pensée, le souvenir qui d’emblée s’impose à son esprit, c’est cette promenade qu’elle a faite l’avant-veille, ce parcours que lui dicta sa curiosité et qui une fois en selle la conduisit vers des perspectives nouvelles. Passionnée par les chevaux, Elyssa est la dernière née au sein de cette famille où les hommes ont pratiqué la culture de la vigne, l’élevage et l’art équestre depuis plusieurs générations. Les plus beaux instants de son existence, elle les a toujours vécus en pratiquant les exercices sur ses bêtes favorites. Petite fille, elle était déjà plus agile que ne l’étaient ses frères au même âge. Elle écoulait des heures interminables dans le manège à regarder se dérouler l’entraînement au dressage.

Un jour, son frère aîné l’avait prise avec lui pour effectuer un tour de piste comme elle le réclamait. Elle n’avait manifesté aucune crainte et lorsqu’il fallut la descendre de selle, ce furent des hurlements de colère et de protestation. Elle n’avait pas encore atteint ses douze ans que des manœuvres pourtant difficiles lui étaient familières. Dès qu’elle avait été en mesure d’exécuter les principaux mouvements de la voltige, elle avait très vite appris à aller en croupe, à sauter sur un cheval. Souvent les siens lui confiaient des tâches délicates ; la plupart des bêtes de l’écurie la connaissaient et lui obéissaient. Depuis peu, bien que cela ne soit pas très habituel dans sa famille, on la laisse sortir les chevaux à sa convenance, d’autant plus qu’il importe de leur faire prendre l’air et de s’exercer chaque jour. Elle s’acquitte avec bonheur de ces menus services.

Allongée sur sa couche, elle revoit le trajet en partie nouveau qu’elle a effectué, d’abord autour de la ville et à travers les vignes, puis le large chemin conduisant vers de belles propriétés encloses au pied des collines ; enfin, la montée si majestueuse vers les pinèdes dominant Pefko et la mer. Mais à partir de là, il lui avait semblé que le pays n’était plus tout à fait le même. Sans doute était-ce un certain mystère qui régnait autour des régions hautes dont il n’était pour ainsi dire jamais question dans son entourage et qui, inconsciemment peut-être, avait fait naître en son for intérieur une profonde aspiration à les découvrir ? Ne pouvant retrouver le sommeil, Elyssa regarde autour d’elle. Les ombres se font plus diffuses, les objets réapparaissent sous leur éclairage habituel ; en quelques gestes elle se coiffe, s’habille, s’apprête à partir. Elle évite la grande salle du rez-de-chaussée en empruntant l’escalier dérobé qui, à l’arrière de la maison, conduit directement aux écuries. Ce n’est pas dans le cadre familial qu’elle trouvera aujourd’hui réponse aux interrogations qui se posent à sa conscience.
Il est tôt, mais les stalles sont déjà propres et pourvues en litière fraîche ; le palefrenier a pris soin des bêtes. Flot-vif piaffe devant sa mangeoire vide à présent. Il veut sortir, mais c’est un cheval entier parfois fougueux ; Elyssa n’a pas envie maintenant de monter cette bête rétive. Après avoir, d’un œil averti, jaugé l’ensemble de l’écurie, elle choisit Chrysaor à la robe fauve et aux reflets dorés ; elle la caresse à l’encolure, glissant à plusieurs reprises ses doigts dans l’épaisse crinière. Passée la porte de l’enclos, elle la monte en amazone.

En peu de temps, derrière elle, les Espaces clairs se dérobent à sa vue tandis qu’elle progresse dans le vallon. Au lieu d’emprunter les chemins qui descendent directement sur Haroupia en se rapprochant de la ville, elle s’est engagée parmi les traverses qui à l’opposé, montent doucement vers les collines. Çà et là aussi, des amandiers parsèment les parties basses de taches blanches ; les champs cultivés font suite aux très modestes lopins soigneusement jardinés dont la terre ocre absorbe l’eau abondante en cette saison. Plus avant, il convient de rester dans les sentiers, car la végétation de l’intérieur devient dense ; il faut prendre garde de ne pas s’enfoncer dans les épais taillis de chêne kermès au feuillage rigide et piquant qui blesse les jambes des chevaux.

Le sol se réchauffe, lentement, la rosée s’évapore à mesure que le soleil s’élève ; les effluves du matin se répandent. On descend dans le Vallon aux Acanthes qui développeront leurs hampes et tant de beau feuillage en été. Chrysaor a les oreilles pointées vers l’avant et semble intéressée par le choix de la jeune cavalière. On aborde le lit d’un ruisseau, sec pendant une partie de l’année, mais où l’eau descendue des hauteurs forme à présent un courant bruyant et limpide. D’étroits ruisselets dévalent des versants et brillent sur les galets avant de se joindre au tourbillon. Déjà, on entend le bruit d’une cascade qu’alimentent de minces affluents ; unique saison où l’eau un peu partout court sur les terres, sur ces mêmes terres bientôt assoiffées et enveloppées dans la fournaise où la vie s’immobilisera pendant les mois d’été.

Elyssa et sa monture marquent un arrêt au bord de l’onde ; Chrysaor y goûte plus qu’elle ne s’y désaltère et mordille une tige de roseau. L’une et l’autre, de leur hauteur, voient le reflet de leur image à la surface de l’eau. Avec précaution elles traversent, s’écartent des graviers lavés par le ruissellement, évitent les gros blocs rocheux encombrés d’herbes hautes ; elles sont grisées par l’air frais. De faibles dénivellations s’étagent ensuite, pentes successives redescendant vers les plaines et la côte. Aux derniers chênes succèdent, alternant avec quelques champs où verdit l’orge, les oliviers au feuillage gris clair et les caroubiers séculaires au tronc noueux.

À ce moment du parcours, Elyssa n’a plus besoin de guider sa monture ; un simple geste des mains, le moindre mouvement de la cavalière est subtil langage : la bonne bête reconnaît les lieux et s’engage sur le chemin qui conduit à Haroupia. Emerge d’abord la magnanerie puis, au pied de grands arbres, la longue et basse maison que prolonge le rectangle des séchoirs. En face, entre les rangées de lavandin, se tient le vieux Minésiloque piochant la terre caillouteuse pour l’ameublir et l’aérer. Depuis que la glèbe le nourrit, il marche sans cesse courbé sur le sol en maniant des deux mains l’outil de fer en forme de pelle recourbée. Il n’entend guère les bruits et ce n’est que lorsque les pas du cheval frappent le sol tout près de lui qu’il lève la tête, comprend qu’Elyssa vient voir son amie ; il lui crie bien fort qu’elle est sortie, mais ne tardera pas à être de retour.

La jeune fille se laisse glisser puis mène Chrysaor par la bride et, à un anneau fixé au mur elle attache la longe. Ici, elle est un peu comme chez elle et Minésiloque attentif au service de Ianthé a repris aussitôt son labeur. Elyssa n’a eu qu’à pousser la porte sous les branches, dénudées en cette saison, d’un grand figuier ancré dans les fondations de la maison.

Elle entre dans la salle déserte ; une odeur, toujours la même, envahit l’air, celle qui vient de la cheminée, mêlée aux effluences renouvelées de la chaux. Mèches éteintes et suif brûlé ; braises et cendres chaudes participent au concert de sensations avec le bruit discret que fait la cuisson dans la marmite posée au-dessus du feu couvant. La fumée du bois en se consumant a donné la patine aux murs, s’est incrustée dans les poutres et au plafond. Sur la table centrale, un bouquet de cardères, ces beaux chardons à fouler la laine et que l’on coupe à la fin de l’automne.

Le bouquet, la table sans ses hôtes à la morte-saison, attisent le souvenir des jours et des semaines tant animés au temps des récoltes. Elyssa va et vient, un calme impressionnant plane sur les lieux ; elle songe à l’effervescence que son amie sait faire régner ici même pendant les mois d’été au cours des journées caniculaires alors que l’odeur du ladanum envahit les garrigues et toutes les pièces de la maison. Un bruit parvient de l’extérieur. Ianthé a aperçu le cheval ; elle sait qu’Elyssa est là. Celle-ci vient à sa rencontre, embrasse le visage épanoui qu’encadre une blonde chevelure retenue par des peignes de nacre.
L’hiver est derrière nous ; il faut que les amandiers fleurissent pour qu’Haroupia ait ta visite, ma bien chère Elyssa !
Enfin j’ai pris mes ailes ! Chrysaor avait de bonnes jambes il faisait si beau temps ce matin que nous sommes allées par les chênes kermès. Après ce détour, je n’ai pas eu besoin de la guider, elle a vite reconnu le chemin.
Ne restons pas dans cette pièce si grande, trop grande quand sont absents ceux qui à présent ne sont pas encore revenus travailler dans les champs. Viens par ici, ce sera plus agréable pour écouler ensemble un moment.

Ianthé prend sa jeune amie par le bras, elle la conduit à travers un couloir un peu sombre où les arômes végétaux se précisent ; elles passent dans l’encadrement d’une porte sur le linteau de laquelle est gravée la phrase : PLANTAE QUARVMIN MEDICINA HIS TEMPORIB’MAXIME VSVS EST. Oui, l’usage des plantes en médecine ne cesse d’être à l’ordre du jour ; elles traversent le droguier. Elyssa le connaît bien, mais il suscite toujours en elle des émotions renouvelées.

Sur les étagères sont alignés les pots de plomb et d’étain, de Thériaque et d’Alkermes ; des pots-canon en faïence blanche contenant les préparations de consistance molle, les Antidotarium et le Lilium medicine ; quelques Vases de Monstres aux décors émaillés. Seule Ianthé s’y retrouve dans le pêle-mêle des boîtes pour les drogues exotiques. Elles atteignent le petit salon auquel fait suite la chambre de la jeune femme. Les plafonds sont bas, la porte de communication est ouverte et les deux pièces sont envahies par la lumière du matin.

Des rideaux de mince tissu protègent des regards extérieurs, mais, par transparence, apparaît le dessin des branches que balance une brise légère. Sur une tablette, une série de fragiles lampes d’argile ajoute à l’intimité de l’atmosphère. Ianthé ouvre la porte d’un placard aménagé dans l’épaisseur du mur, sa main saisit un flacon en verre coloré au volumineux bouchon de métal, extrait deux minuscules verres d’un coffret et les remplit d’une liqueur aux reflets chatoyants. Les deux jeunes femmes prennent place côte à côte sur un canapé ; elles échangent d’abord des propos qui concernent leur quotidien.
Dis-moi Ianthé, je n’avais jamais vu cette tenture faite de toile fine.
Je l’ai installée il y a seulement quelques jours.
Et bien sûr, tu as trouvé cela à Ladhania ?
Oui, il y avait eu un arrivage l’an passé, mais à peine était-ce débarqué et rendu en magasin que tout était déjà vendu. Cette année, je ne me suis pas laissée devancer ; j’ai commandé le tissu en début de saison et voilà la draperie installée dès à présent. En été, je suis trop occupée mais en hiver…
Les deux amies rapprochent leur verre.
À tes amours Ianthé.
À ta santé ; parle-moi un peu de toi ma sauvage Elyssa.
Tu sais, j’ai énormément travaillé avec les chevaux depuis l’automne ; il y avait plusieurs pouliches au dressage. Pour une fois, on n’était pas trop mécontent de moi à la maison, mais je n’ai pas grand monde avec qui parler. J’aspire surtout à m’échapper ; je viendrai te voir plus souvent.

Pendant qu’elle parle, Elyssa voit de fins bracelets d’argent briller sur le bras de son amie. Elle ne lui connaissait pas ces bijoux. Par un geste gracieux et répété tout en l’écoutant, Ianthé les fait remonter très haut, presque jusqu’à son épaule, comme si le frais contact de ces anneaux de métal était source de douces et subtiles sensations.

Elyssa pense que probablement il s’agit d’un cadeau fait par l’un de ses soupirants. Il en est tant qui sont prêts à lui offrir leurs hommages, même parmi les plus jeunes tel le charmant Calixte dont son amie parfois prononce le nom ; Calixte au corps d’éphèbe, habile charpentier sur les bateaux. Passés quarante printemps, la belle et ardente Ianthé semble embellir, être chaque jour plus désirable. Mais à cet instant, bien que leur amitié soit née il y a de nombreuses années, Elyssa a cette pudeur qui la dispense d’aborder la première ces sujets délicats.
Il m’est agréable de m’évader. Tu sais, j’aime m’isoler dans les garrigues. Il faisait encore froid il y a peu… Ah oui, je voulais te dire, parce que je ne puis en parler à la maison, la semaine dernière, j’ai voulu promener Argès qui n’était pas beaucoup sortie cet hiver ; tu sais, la belle jument à robe mouchetée ? Pour la première fois, je me suis rendue vers les hauteurs, d’abord au-dessus de Prenia…
Oui, je les connais, elles sont belles les pinèdes qui surplombent les plages.
Et j’ai poursuivi, là-haut au-delà de Pefko ; la vue est merveilleuse et Argès semblait se plaire à fouler les tapis d’aiguilles de pin !
J’ai prolongé ma promenade, je suis montée jusqu’à une bergerie, une grande bergerie.
Ah oui, le troupeau et la bergerie de Palès ; tu t’aventures ma chère !
Alors, tu connais, Ianthé, je voudrais savoir…
Au pays perdu, après, bien après Koumaria, ceux de Ladhania n’y vont guère. On ne veut plus en parler dans ta famille, liée autrefois pour le meilleur et pour le pire à des événements. Oui, dans le temps, ceux de là-haut descendaient vers la plaine avec des mulets chargés de marchandises qu’ils produisaient et de denrées venues de la montagne ; ils retournaient de même, amenant aux leurs ce que donnent nos oliveraies et nos vignobles. Pour leurs ateliers de tissage, il y avait la fine soie de nos magnaneries ; elle part maintenant sur des bateaux.

Même à Koumaria, je ne suis pas allée depuis très longtemps ; à force de ne plus être parcourus par les voitures à cheval, les chemins sont fréquemment envahis par les buissons et les herbes ; on dirait que la végétation elle aussi se referme sur ce pays. C’est triste, ils sont si beaux ces espaces qui s’ouvrent sur la montagne et dominent la mer…

En hiver, la neige descend jusque dans les rues d’Amalias ! D’anciennes querelles, plus que cela, des rivalités ont plus ou moins séparé les habitants d’en haut de ceux du port et de la plaine, jusqu’à ce que se produisent de terribles affrontements. Je puis t’en dire quelques mots, mais vois-tu, Elyssa, Palès, le berger que tu as aperçu t’expliquerait ces choses mieux que je puis le faire. Vu son grand âge, il a connu des épisodes douloureux de l’histoire, il est rempli de sagesse et parce qu’il a longtemps vu et parcouru les lieux, séjourné parmi les herbages situés sur les versants des montagnes, il a une expérience avisée. Peut-être ne se laisse-t-il pas facilement aborder par des personnes qu’il ne connaît pas, mais je suis certaine que si tu obtiens sa confiance, il t’en apprendra beaucoup sur ce monde.

Ianthé et Elyssa conversent sur des sujets divers.

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