Sylvana
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Les faits sont là : Sylvana, ma femme, était un vampire.

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EAN13 9782361832841
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La Comédie inhumaine tome 1 Sylvana
Michel Pagel

© 2016 Les Moutons électriques
Conception Mergey CD&E
Version 1.0.1 (04.08.2016)
Ouvrage réalisé avec le soutien du Centre national du Livre
L’histoire est simple. Sylvana, ma femme, était un vampire. Jean, mon frère, était sa victime. Victime consentante qui s’offrait avec joie, avec amour. Tous deux sont morts désormais. L’histoire est simple, et il n’y a pas de justice…
« Les faits sont là, indéniables. Tous mes espoirs, tous mes regrets ne pourront les changer. Les faits sont là : Sylvana, ma femme, était un vampire, une de ces créatures qui ont pour survivre un besoin régulier de sang humain. Jean, mon frère, était sa victime, une victime consentante qui s’offrait avec joie, avec amour.
Les faits sont là, immensément ridicules dans leur énoncé figé : Jean est mort et Sylvana s’est suicidée. Je reste seul, alors que l’ombre blanche d’un nuage se dessine à l’horizon.
Le village s’appelle La Rougemûrière et c’est vraiment un nom étrange. Moi, je l’aurais appelé Désir ou bien Trépas. Je l’aurais appelé Sylvana. »
Michel Pagel fit ses premiers pas, déjà volubiles, dans le cadre de la mythique collection « Anticipation » du Fleuve Noir. Depuis, il s’est largement émancipé de ce cadre. Connu en particulier pour sa vaste fresque fantastique de la Comédie inhumaine , il est aussi l’auteur des Flammes de la nuit , de L’Équilibre des paradoxes et du Roi d’août , par exemple, ou du recueil de nouvelles La Vie à ses rêves . Le cycle de la Comédie inhumaine est le plus grand cycle de littérature d'horreur moderne qui ait jamais été envisagé en France. Huit volumes réédités en versions révisées et définitives.
Préface
Il faut que je vous fasse un aveu.
Quand j’ai écrit mon premier texte fantastique, au tout début des années 1980, j’étais à cent lieues de me douter qu’il déboucherait, plus de trente ans plus tard, sur la publication simultanée de huit volumes grand format cartonnés renfermant la totalité de mes romans et nouvelles rattachés au genre. J’étais aussi, soit dit en passant, à cent lieues de me douter que ce serait avec ce genre-là qu’on associerait à l’avenir le plus souvent mon nom. Je me considérais sans équivoque comme un auteur de science-fiction. Je n’avais d’ailleurs pas forcément tort, mais j’aurai l’occasion de revenir sur ce point.
Pour l’instant, attachons-nous un peu à cette première nouvelle. Longue d’une dizaine de pages, intitulée « Brise d’automne », elle racontait l’histoire de deux jumeaux amoureux de la même femme, laquelle se révélait être un vampire. Je l’avais écrite d’enthousiasme, en une après-midi, après la lecture passionnée du roman de Christine Renard La Mante au Fil des Jours , qui présentait lui aussi une histoire de vampire dans un contexte moderne (ce qui était alors rare : les premiers romans d’Anne Rice ne relanceraient la mode des buveurs de sang que plusieurs années plus tard), et que j’ai soigneusement évité de relire depuis par crainte d’être déçu. J’avais à l’époque à peine plus de vingt ans, je n’avais publié qu’une petite dizaine de nouvelles dans des fanzines tirés à moins de cent exemplaires, et je me prenais pour un grand romantique, ce qui se sentait terriblement dans tous mes premiers textes, mais surtout dans celui-là. « Brise d’automne » a été publiée, comme il se doit, dans un fanzine, A&A Infos , qu’avait créé Francis Valéry et que dirigeait alors un autre fanéditeur, un certain André-François Ruaud, dont je me demande bien ce qu’il a pu devenir. Si je m’appesantis sur ce texte sans doute illisible aujourd’hui (soyons charitables et disons que mon écriture n’était pas exempte de défauts), c’est parce qu’un peu plus tard je devais le reprendre et l’amplifier pour écrire mon tout premier roman fantastique, Sylvana , dont le texte fait suite à cette préface et qui constitue donc la première pierre de l’édifice qu’est « La Comédie inhumaine ».
Sauf qu’à l’époque, j’ignorais totalement qu’il y aurait un édifice : l’allusion à Nuées Ardentes et au Diable à quatre qu’on trouve dans Sylvana a été rajoutée a posteriori , quoique tout de même dans l’édition originale.
Car, s’il s’agit du premier volume de la série, ce n’est pas celui qui a été publié en premier. C’est même, je crois, celui de mes romans qui a passé le plus de temps dans mes tiroirs avant de trouver un éditeur, encore que ce titre puisse lui être disputé par Nuées Ardentes , pardonnez à ma mémoire de défaillir, c’est l’émotion.
Quand j’ai commencé l’écriture de Sylvana , j’avais, sinon encore publié, du moins vendu trois romans au Fleuve Noir « Anticipation ». Trois très mauvais romans, qui ne seront jamais réédités de mon vivant et dont je ne rappellerai même pas les titres, de crainte que des lecteurs imprudents ne cherchent à les lire. Bien sûr, il s’agit là de mon avis d’aujourd’hui, pas de celui que j’avais à l’époque – malgré un certain nombre de critiques clairvoyantes, dans la presse, qui reflétaient assez curieusement mon avis d’aujourd’hui. Je m’en étais aussi fait refuser deux, encore plus mauvais que les trois autres. Oui, je suis un auteur qui apprend lentement. Fort de mes publications, et assez jeune pour avoir un minimum d’inconscience, j’ai néanmoins décidé d’abandonner mon travail salarié et de devenir écrivain à temps complet – environ six mois avant la création de Canal+ puis, dans la foulée, d’une cinquième et d’une sixième chaîne, ce qui a fait chuter les ventes de livres de manière spectaculaire, et les avances payées par mon éditeur dans les mêmes proportions, un fait qui est à l’origine de ma carrière de traducteur, mais, comme disait un certain, ça, c’est une autre histoire.
C’est donc dans ces conditions que, dépendant pour vivre d’une collection de science-fiction où je débutais, j’ai décidé de me lancer dans l’écriture d’une histoire de vampire que, pour être sûr de la rendre invendable, j’ai choisi d’écrire à la manière d’un roman naturaliste classique, et qui s’est en outre retrouvée, dans sa première version, trop longue de moitié pour s’intégrer à la collection en question. Parfois, ne nous voilons pas la face, je manque d’opportunisme. « C’est vachement intéressant, tous ces souvenirs d’enfance ! », m’a dit ma directrice de collection, enthousiaste, quand je lui ai téléphoné pour lui demander ce qu’elle pensait de mes premiers chapitres. Et elle a ajouté aussitôt : « Mais qu’est-ce que vous voulez que j’en fasse, hein ? »
Rétrospectivement, je ne lui en veux pas : le roman, tel qu’il était à l’époque, n’avait strictement rien à faire dans la collection « Anticipation ». Je crois que j’avais bien envisagé de le publier dans la collection « Grands Succès » qui lorgnait sur le format best-seller – et qui devait son nom à un bel effort de pensée positive –, mais personne ne me l’a proposé. Il faut dire que je m’étais un peu lâché sur le côté naturaliste. Imaginez cent pages de plus que le texte publié, entièrement consacrées aux personnages secondaires qui forment le décor du roman, dans lequel l’intrigue principale se trouvait en quelque sorte noyée. Puisque j’avais pris le parti de situer le livre dans un démarquage à peine voilé du hameau vendéen où, enfant, je passais mes vacances d’été avec mes parents, allant jusqu’à calquer – quoique jamais à cent pour cent – bien des personnages sur de véritables individus, à commencer par les protagonistes, je m’étais fait plaisir à raconter nombre de mes souvenirs ainsi que des événements imaginaires du même tonneau. Il y a si longtemps que je travaille sur ce texte qu’aujourd’hui, moi-même, je me demande parfois lesquels sont lesquels. Quoi qu’il en soit, ce n’était plus un livre de genre, mais une espèce de roman de terroir avec un vague fil conducteur surnaturel, qui ne pouvait trouver ses aises dans aucune collection. Tous les éditeurs auxquels je l’ai soumis après le désistement du Fleuve Noir – il y en a eu une bonne quinzaine, d’imaginaire comme de littérature générale – s’en sont très bien rendu compte, et je garde de cette époque une belle collection de lettres de refus. En désespoir de cause, je me suis attaqué à l’écriture des Flammes de la Nuit , roman de fantasy qui a été accepté aussitôt, si bien que cette mésaventure aurait pu signer la fin de mon histoire d’amour avec le fantastique, si Zorro… pardon, si Richard D. Nolane n’était pas arrivé.
Bien qu’on le connaisse aujourd’hui surtout comme scénariste de bande dessinée, Nolane passait à l’époque, et à juste titre, pour un excellent spécialiste de fantastique, et il venait de se voir confier par les éditions Garancière (un des multiples départements des ex-Presses de la Cité) la direction d’une collection de fantasy intitulée avec à propos « Aventures Fantastiques » – dans laquelle j’ai d’ailleurs fait mes premiers pas de traducteur, mais voir plus haut. Puisqu’il désirait créer en parallèle une collection de fantastique centrée sur l’horreur moderne, qui devait s’appeler « Cauchemars », je n’ai pas hésité à lui confier Sylvana . C’est avec un enthousiasme non feint qu’il me l’a refusé, lui aussi, en me disant quelque chose comme, je cite de mémoire : « Faut choisir entre Stephen King et Marcel Pagnol ». En revanche, il m’a assez motivé pour que j’écrive des récits fantastiques dans un esprit un rien plus contemporain. Mon premier essai en la matière a été la nouvelle « Le Samouraï », qu’on trouvera dans le volume 4 de cette intégrale. À l’époque, Richard l’a acceptée pour le premier numéro de l’anthologie périodique qu’il envisageait de publier dans sa nouvelle collection, et il l’a assez appréciée pour acquiescer à ma proposition de lui écrire le recueil de nouvelles d’horreur qui piaffait sous mes doigts depuis que j’avais découvert Les Livres de Sang de Clive Barker, une de mes influences les plus importantes à l’époque. Ce recueil, à peine modifié, serait plus tard publié sous le titre Désirs cruels . Mais pas tout de suite, non non non, car, la vogue de l’horreur moderne refluant comme elle était venue, la collection « Cauchemars » ne vit jamais le jour.
Je me retrouvais donc avec un deuxième manuscrit fantastique dans mes tiroirs, sans grand espoir de publier l’un ou l’autre un jour. Seule la nouvelle « Le Samouraï » est sortie sur le moment, si mes souvenirs sont bons, dans une anthologie fanique.
Il est donc sans doute curieux que j’aie choisi peu après d’écrire un autre roman du même genre, alors que la direction « historique » du Fleuve Noir venait de sauter, remplacée par des têtes nouvelles pêchées hors du monde de la science-fiction française, à savoir le tandem de Founi Guiramand et Nicole Hibert. À ce moment-là, tous les auteurs en place se sont retrouvés sur la sellette, et une bonne partie d’entre eux se sont vus priés d’envoyer désormais leurs manuscrits ailleurs. Par une espèce de miracle, je n’ai pas fait partie de cette charette-là. C’est d’autant plus surprenant que le texte qui m’a servi d’examen était, caprice du destin, un roman intitulé Pour une poignée d’helix pomatias , lequel n’est pas tout à fait le plus sérieux que j’ai jamais écrit, dirons-nous de manière euphémique. Heureusement, la nouvelle direction littéraire avait le sens de l’humour.
Afin de capitaliser sur ce premier succès, j’ai décidé de rédiger un thriller surnaturel, en partie parce que j’aimais ça, en partie parce que je pensais pouvoir le faire vite et, en cas d’acceptation, toucher rapidement un chèque. Je ne me suis encore jamais trouvé, j’en remercie la chance, en position de crever de faim, mais il y a eu des périodes où je ne savais pas trop de quoi je vivrais le mois suivant, et celle-là en fait partie. L’acceptation ou le refus d’un roman avait donc une importance non négligeable pour mon quotidien, pas seulement pour ma fierté.
Pour la seule et unique fois de ma vie, j’ai tracé un plan complet et l’ai ensuite suivi point par point. Comme il m’a fallu deux heures pour concevoir ledit plan et moins de deux mois pour écrire le roman, j’ai longtemps voué à ce dernier un amour mitigé, l’estimant un peu fabriqué. À la relecture aujourd’hui, je le trouve plutôt meilleur que certains autres que je jugeais sur le moment plus ambitieux, mais mon avis est en la matière de peu d’importance. Ce qui compte, c’est que Le Diable à quatre (car c’était lui) a beaucoup plu à Nicole Hibert. Cette dame, si elle ne raffolait pas de la science-fiction, était en revanche férue de fantastique, et il s’avéra qu’elle ne demandait pas mieux que d’en publier dans « Anticipation ». Si tel n’avait pas été le cas, il n’y aurait pas de « Comédie inhumaine ». Merci, Nicole.
Car, c’est avec Le Diable à quatre , finalement, que l’esquisse de l’ensemble a commencé à se profiler, encore que vaguement, et plus par jeu que pour toute autre raison. Il me faut, afin de l’expliquer, me livrer un à un petit retour en arrière.
Quelques années plus tôt, alors que je commençais tout juste à publier au Fleuve Noir, j’avais l’ambition d’être un auteur populaire professionnel capable d’écrire dans n’importe quel genre, et disposé à faire des exercices pour y parvenir. Quels sont les genres, me demandais-je, que je serais absolument incapable d’aborder ? Il y en avait hélas ! beaucoup, mais celui où mon impuissance (si j’ose employer ce terme dans le contexte) était la plus criante, c’était l’érotisme. J’avais donc cherché une idée en ressortissant et j’en avais trouvé une, celle de ce qui deviendrait bien plus tard Nuées Ardentes – un livre qui, s’il parlerait certes de sexe, n’aurait en définitive rien d’un roman érotique. Me sentant incapable de l’écrire sur le moment, j’en avais cependant esquissé les grandes lignes et, surtout, créé les personnages principaux.
Ces personnages, par une perversité que je ne m’explique pas, j’ai eu l’impulsion d’en faire intervenir quelques-uns, et dans des rôles importants, au sein du Diable à quatre (Guy et Diane Chaffaux), où je me suis aussi amusé à glisser Pierrette Bossis, un des personnages très secondaires de Sylvana – qui, on s’en souvient, n’en manquait pas.
Cette décision a eu un certain nombre de conséquences, on le verra plus tard.
En attendant, comme je me sentais en position de force, j’ai décidé, après ce premier roman fantastique publié, de proposer à ma directrice de collection si compréhensive un roman qui s’intitulait, je vous le donne en mille… Sylvana .
« Il va falloir qu’on en parle », m’a dit Nicole quelque temps plus tard, sur le ton que prend en général un éditeur pour vous expliquer que votre manuscrit, quelles que soient ses qualités, ne correspond pas à ce qu’il recherche actuellement. Ce n’était toutefois pas tout à fait le cas. Le roman lui plaisait dans l’ensemble, mais lui paraissait entaché de longueurs. J’étais encore à l’époque assez malléable, ce n’est plus le cas aujourd’hui, mais je reste enchanté d’avoir écouté Nicole sur ce coup-là, et je la remercie bien bas des heures qu’elle a passées à relire mon livre et à me signaler d’un « Ça, Pagel, on s’en fout » quasi rituel les anecdotes qui n’avaient pas leur place dans le roman si on avait le vague espoir que quelqu’un le lise un jour. Depuis, quand j’écris et que je me laisse aller à la complaisance envers moi-même, j’ai une Nicole Hibert miniature qui apparaît sur mon épaule gauche et qui me dit : « Ça, Pagel, on s’en fout ». Je réponds : « Bien, madame la directrice de collection » et j’efface le paragraphe en question.
Bref, sous sa houlette, réduit aux dimensions qu’on lui connaît et en partie réécrit, Sylvana est sorti au Fleuve Noir après le Diable à quatre . Tant que j’en étais à vider mes tiroirs, j’ai ressorti Désirs cruels , que Nicole a accepté également, en me demandant juste de remplacer un texte qu’elle jugeait faible. Là, la gageure était d’importance pour la collection « Anticipation », qui n’avait jamais au grand jamais accueilli de recueil de nouvelles. La seule raison pour laquelle Désirs cruels et deux ou trois recueils d’autres auteurs (Wagner, Dunyach…) y ont été publiés, c’est qu’ils étaient assortis d’un fil conducteur permettant (presque) de les faire passer pour des romans. Par chance, je n’ai même pas eu à créer ce fil rouge, car j’avais déjà conçu le recueil de cette manière à la base. J’avais été visionnaire, pour une fois. Comme ce n’est pas fréquent, je me permets de m’en féliciter.
Dans Désirs cruels , une des nouvelles, « L’île des révélations », mettait en scène la mort d’une certaine Madeleine Bossis sous les coups d’un tueur psychopathe. Madeleine était bien sûr la sœur de Pierrette, tuée dans Le Diable à quatre , toutes deux ayant fait leur apparition dans les pages de Sylvana . C’est sans doute à peu près vers cette époque que m’est venue l’idée de relier tous mes textes fantastiques par l’apparition de personnages récurrents, à la manière de Zola dans « Les Rougon-Macquart » ou – à la surprise générale – de Balzac dans « La Comédie humaine », même si je n’avais encore strictement aucune idée de l’ampleur que prendrait le projet.
Dans un premier temps, puisque l’absence de cette brique essentielle me contrariait, je me suis enfin attaqué à l’écriture de Nuées Ardentes , tandis que mon alter ego Félix Chapel faisait bouillir la marmite en rédigeant un space opera d’aventures en cinq épisodes. Mes premiers volumes fantastiques m’avaient valu assez de compliments de ci de là, et l’écriture des nouvelles de Désirs cruels m’avait assez décoincé en matière de sexe et d’horreur pour que je ne craigne plus d’entreprendre ce projet difficile.
Avec le recul, je pense que j’aurais tout de même dû attendre un peu. D’une part, contrairement à ce que je pensais, je n’avais pas encore la maturité nécessaire pour traiter un sujet aussi délicat, ce qui se reflète dans le caractère sans nuance de Natacha, mon personnage principal – un aspect que des révisions successives ont atténué, si bien qu’il me paraît aujourd’hui supportable. Le plus grave problème de Nuées ardentes , toutefois, est d’avoir été écrit à un moment où je venais de revoir mes ambitions à la hausse. L’auteur populaire produisant de bons petits romans d’aventures que je voulais être à mes débuts se piquait désormais de littérature et, pour bien marquer le coup, se permettait ce qu’il considérait comme des audaces narratives (par exemple dans la scène pivot du viol de l’héroïne), lesquelles me paraissent aujourd’hui assez inutiles. Toutefois, sauf à réécrire entièrement le livre, il faut bien en passer par elles et, puisqu’elles n’en sont tout de même pas l’aspect le plus important, je les tolère – d’autant plus qu’il m’est possible de les attribuer aux maniérismes de Claude Dumont, l’écrivain fictif auquel sont censément dus un certain nombre de passages. Ce qui me semble à présent le plus intéressant dans Nuées ardentes , c’est son aspect fantastique proprement dit – le rapport entre réalité et fiction d’une part, entre rêve et réalité d’autre part, des thèmes que je n’ai sans doute pas fini d’explorer –, alors que je l’estimais sur le moment tout à fait secondaire par rapport au contenu psychologique et dramatique du roman. D’ailleurs, il me semble bien que l’idée la plus bizarre, le phénomène étrange qui lie les écrits de Dumont et les événements authentiques, a surgi sous ma plume presque par hasard, sans que je sache trop ce que j’allais en faire. Il y a, dans les histoires que j’invente, et tout particulièrement celles qui appartiennent au genre fantastique, une part inconsciente que je revendique volontiers.
On m’a parfois demandé pourquoi j’avais situé Nuées ardentes en 1976/77. La vérité est que je n’ai pas eu le choix. Puisque l’action principale du Diable à quatre se déroulait au moment où j’ai écrit le roman, donc en 1987, et son action secondaire en 1980, j’ai bien été obligé de remonter le temps pour trouver la Diane et le Guy Chaffaux adolescents dont j’avais besoin – et un Julien Nomade du même âge, qui intervient à peine, mais que je me suis fait un devoir de mentionner, eu égard à l’importance que son personnage prend par la suite. Du fait de cet aspect « historique », les éditions prédécentes de Nuées ardentes incluent d’ailleurs de petits anachronismes, comme la présence d’un baladeur deux ans avant que Sony ne commercialise son Walkman, anachronismes qui se voient corrigés dans la présente intégrale.
Je profite de l’occasion pour ouvrir une parenthèse. Au fil de leurs éditions successives, les textes qui composent « La Comédie inhumaine » ont été travaillés et retravaillés sans merci. J’ai décidé qu’ils ne le seraient plus : parfois, il faut savoir s’arrêter. Cette intégrale aux Moutons électriques, qui coïncide par chance avec la première édition numérique de l’ensemble, en sera l’édition définitive, la seule qui bénéficiera de mon aval sans restriction. Si jamais elle est reprise à l’avenir, elle le sera sans qu’une seule virgule en soit changée – avis à d’éventuels futurs directeurs littéraires, auxquels le respect de cette stipulation évitera de se faire envoyer sur les roses ; j’ai déjà signalé que je n’étais plus aussi malléable qu’avant. Fin de la parenthèse.
En plus de constituer une des fondations du cycle pour des raisons de chronologie, Nuées ardentes établissait une passerelle entre « La Comédie inhumaine » proprement dite et Les Flammes de la nuit . Ce dernier roman se déroule dans un monde de fantasy , Fuinör, qui se révèle ultimement créé par des rêves. Or, comme j’avais besoin dans Nuées ardentes d’un univers onirique pour développer un des sujets secondaires du livre, j’ai choisi, mi par flemme mi par jeu, de reprendre Fuinör. Les rapports entre les deux œuvres, toutefois, ne vont pas plus loin.
Si j’étais, sur le moment, inconscient des défauts du roman que je venais d’achever, ce n’était pas le cas de tout le monde, et surtout pas celui de Nicole Hibert qui, cette fois, m’a opposé un refus sans équivoque. S’est ensuivie, comme ç’avait été le cas pour Sylvana , une quête frénétique d’un autre éditeur – frénétique et tout à fait vaine dans l’immédiat, ce dont peut témoigner une autre pile de réponses négatives dans mes cartons.
Mettant Nuées ardentes de côté, j’ai résolu de brimer un peu mes ambitions et d’en revenir au format thriller fantastique pour écrire Les Antipodes , qui faisait suite à la fois au Diable à quatre et à « L’Île des révélations ». Puisque la méthode m’avait réussi, j’en ai de nouveau conçu le plan de A jusqu’à Z avant d’entamer l’écriture, mais, cette fois, je me suis révélé incapable de le suivre. Et c’est tant mieux, car il mettait en scène le retour du cadavre animé censément détruit à la fin du volume précédent, ce qui aurait sans aucun doute senti le réchauffé (et tout le monde vous dira qu’il est très mauvais de réchauffer un cadavre, animé ou non). D’ailleurs, malgré la mise sur la touche de cet élément inutile, l’histoire que j’avais à raconter était déjà trop foisonnante pour s’inscrire dans les limites d’un volume d’« Anticipation » – tous à peu près de la même taille, par choix éditorial, aussi étrange que cela puisse paraître aujourd’hui. Elle est donc parue en deux volumes, respectivement sous-titrés L’Antre du Serpent et Le Refuge de l’Agneau , titres que j’ai conservés aux parties qui composent désormais le roman réunifié.
Petite anecdote amusante : Les Antipodes racontait comment Dieu, frustré par la tentative de reproduction effectuée par son vieil ennemi Lucifer dans Le Diable à quatre , engendrait lui aussi un enfant sur Terre. Le roman s’achevait par la naissance simultanée des deux rejetons, un garçon et une fille, dont j’avais prévu d’orchestrer l’histoire d’amour impossible dans un volume ultérieur. Or voilà que sort en librairie le dernier Clive Barker, The Great and Secret Show , dont le thème, sans être exactement identique, présentait de gros points communs avec celui du livre que je n’avais pas même fini de rédiger. Comme j’avais rencontré Clive à Londres quelques mois plus tôt et que nous avions sympathisé, j’ai décroché mon téléphone pour lui expliquer le problème. Bien sûr, il m’a répondu : « Ce n’est pas grave, de toute façon, nous ne traiterons pas le sujet de la même manière. » Et, de fait, les deux romans n’ont pas grand-chose en commun, mais j’avais eu très peur – d’autant plus que j’avais déjà connu le même problème avec mon tout premier roman, dont un des éléments principaux figurait aussi dans un livre de Jean-Pierre Andrevon, sorti bien sûr quelques mois avant le mien. Jean-Pierre m’avait fait à peu près la même réponse que Clive quand je l’avais contacté : tous les deux avaient bien plus d’expérience que moi et savaient que ces choses-là arrivent souvent. Mais, tout de même, je hais ces auteurs qui me piquent des idées avant même que je ne les aie : n’est-ce pas le comble de la sournoiserie ?
Peu après la publication des Antipodes , il y a eu un nouveau remaniement au Fleuve Noir, je ne me suis pas entendu avec la nouvelle direction littéraire et, pendant un moment, il a bien paru que c’en était fait de ma carrière d’écrivain. Pour « La Comédie inhumaine » en particulier, cette interruption n’était pas catastrophique : j’avais déjà décidé que je ne voulais pas écrire l’histoire d’amour de mes deux nouveaux personnages avant qu’assez de temps se soit écoulé pour qu’ils aient l’âge de la vivre sans que je sois contraint d’anticiper. Seules deux nouvelles, publiées dans des anthologies, mettraient entre-temps en scène la famille Nomade/Lucifer : « Le Syndrome de Bahrengenstein » et « Mille-Pattes ». La première, écrite après la mort affreuse d’une de mes chattes, celle-là même que j’avais prise pour modèle de la « Vengeance » de Nuées ardentes , est je pense le texte le plus noir que j’aie jamais commis. La seconde, même si elle raconte des choses assez atroces, est beaucoup plus légère dans son ambiance. Curieusement, il s’agit de deux histoires de pacte avec le diable – un sujet qui m’inspirait beaucoup à l’époque, puisqu’une de mes nouvelles de science-fiction, « La Route de Memphis », en constitue une troisième variation.
Bref, quelques années ont donc passé sans que je publie grand-chose, fantastique ou non. Et puis plusieurs événements se sont produits quasi simultanément. D’abord, la direction littéraire du Fleuve Noir a encore changé, et je me suis beaucoup mieux entendu avec les arrivants – ce sont d’ailleurs eux, en la personne de Daniel Riche, qui sont venus me rechercher. Les ouvrages résultants ont plutôt été du domaine de la science-fiction, mais les trois volumes déjà parus de la « Comédie inhumaine » ont été repris dans un recueil qui portait ce titre au sein de la collection « Bibliothèque du Fantastique », normalement consacrée aux classiques du genre. Autant dire que j’étais très fier d’y être inclus. Presque simultanément, un jeune éditeur indépendant du nom de Gilles Dumay, après avoir publié ma nouvelle « Ce n’était qu’un rêve » dans une de ses anthologies, a aussi accepté Nuées ardentes et l’a sorti dans sa collection « Étoiles Vives », assorti d’une préface de mon ami Jean-Claude Dunyach. Soyons francs, il en a vendu très peu, mais, à tout le moins, désormais, le bouquin existait.
Du coup, quand Patrice Duvic, directeur de la collection « Pocket Terreur », m’a suggéré de lui écrire un roman, c’est avec enthousiasme que j’ai commencé à travailler sur ce qui deviendrait L’Ogresse .
Dans la nouvelle « L’Île des révélations », qui se déroulait sur une île onirique atteinte par mes personnages à la faveur d’un naufrage, alors qu’ils se rendaient sur l’île d’Yeu, je laissais entendre que, pendant ce temps, d’étranges événements s’étaient déroulés sur cette dernière, événements que je m’étais promis de raconter un jour, tant j’ai horreur de lancer des éléments en l’air sans les rattraper. Ma passion d’un temps pour la mythologie celte m’avait suggéré une variation sur la légende de la « chasse sauvage », menée par le fameux « maître de la chasse », en laquelle je voyais, temps modernes obligent, une bande de motards façon Hell’s Angels . Entre le moment où ce début d’idée naissait et celui où j’ai attaqué l’écriture du livre, toutefois, mon enthousiasme pour les mythes celtes avait diminué, et mon sujet, une fois développé, ne se prêtait plus à accueillir le maître de la chasse ni à se dérouler sur une île. D’autant plus que mon déménagement récent avait arraché « La Comédie inhumaine » à ses deux principaux théâtres, la région parisienne et la Vendée, pour la plonger dans le département du Tarn où je vivais désormais : j’aime en effet à situer mes histoires dans des lieux qui me sont familiers. Certes, il m’est arrivé d’écrire de petits romans d’aventures se déroulant dans des coins du monde où, en bon sédentaire, je n’avais jamais mis les pieds, mais il y a livre et livre et, quand je suis sérieux, j’essaie de l’être jusqu’au bout. Les lecteurs devraient donc attendre encore un peu pour savoir ce qui était arrivé sur l’île d’Yeu pendant que Dassin et ses compagnons se frottaient aux quatre cavaliers de l’Apocalypse, en l’occurrence la publication de « La Roche aux Fras », dans la revue Ténèbres , une nouvelle qui ferait partie intégrante de la trame principale du cycle, alors que L’Ogresse , comme Sylvana et L’Esprit du vin , ne s’y rattachent que par la bande.
Si le protagoniste de ce nouveau volet est un adolescent, c’est que j’avais trouvé l’idée de base le concernant alors que je cherchais un sujet de roman pour la jeunesse. Voilà en grande partie pourquoi je m’estime désormais incapable d’écrire dans ce créneau-là : L’Ogresse n’est...

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