Symbiose
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Description

Paris, 1900.


L’Exposition Universelle se prépare, avec elle, le Tout-Paris prend part à la démesure. Provinciaux et badauds s’extasient des progrès scientifiques et techniques, le monde, lui, a l’œil braqué sur « La ville dans la ville ».


Au cœur de la capitale, la communauté surnaturelle évolue parmi les humains. De jour, les Féériques enchantent le Vieux Paris tandis que la nuit, les Maléfiques, prennent part aux dérives des bas-fonds.


Dans cette ambiance survoltée, Octave Cinib est nommé à la Sûreté générale, en qualité d’auxiliaire.


L’inauguration des festivités est le point de départ d’une série de meurtres macabres et d’une enquête fastidieuse pour Octave et son supérieur, Clotaire de Belleville. Au gré de leurs investigations, ils feront des rencontres : scientifiques, sorcières, buveurs, elfes... jusqu’à la jolie danseuse du Moulin Rouge ; alors ils comprendront que la frontière entre le bien et le mal est fine et que les apparences sont souvent trompeuses...

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Informations

Publié par
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EAN13 9782490630448
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0060€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Née en Bretagne, Camille Salomon est autrice de romans jeunesse, de romans de l’imaginaire, de nouvelles et de contes. C’est sur les falaises, au son des vagues qui s’écrasent contre les rochers qu’elle puise son inspiration. Fille du vent en proie aux monstres dissimulés dans les méandres de son esprit, elle voue son admiration sans bornes aux contrées fantasques, aux récits oniriques et horrifiques. Camille est également correctrice et se délecte des univers proposés par les autres auteurs, qu’elle prend plaisir à sublimer.



Camille Salomon


SYMBIOSE
















Direction éditoriale : Guillaume Lemoust de Lafosse
© Inceptio Éditions, 2020
ISBN : 978-2-490630-44-8
Inceptio Éditions
13 rue de l’Espérance
La Pouëze
49370 ERDRE EN ANJOU
www.inceptioeditions.com




« Ce sont là les secrets de la ville. Certains seront un jour dévoilés, d’autres jamais. Mais la ville garde toujours son visage impassible. Elle ne se soucie pas plus des œuvres du démon que de celles de Dieu ou de l’homme. La ville s’y connaît en ténèbres et les ténèbres lui suffisent. »
Salem , Stephen King



Prologue

Au cœur de la Ville Lumière, dans la pénombre d’une rue privée d’éclairage, une silhouette se meut, silencieuse, d’un pas lent et assuré. Dissimulée par la mélasse sale et nauséabonde des bas quartiers, ses contours sont flous, presque irréels. Elle a le port altier, un haut-de-forme et une cape noire qui dévoile à peine son corps long et gracile. Elle avance la tête basse, cachant aux yeux du monde les traits parfaits de son visage d’albâtre. Les gueux qui croisent son chemin au détour des venelles, détournent le regard, pressant l’allure pour rejoindre les boulevards rassurants de la capitale, ses quartiers frivoles et l’éclat vif des lampes à arc.
À ses côtés, une créature malingre se déplace d’un pas chaloupé : un monstre aux côtes saillantes et aux pattes démesurément longues. Ses griffes recourbées laissent des sillons sur les pavés asymétriques qui tapissent les artères de la capitale. Son poil ras et rêche est d’un gris profond que viennent nuancer les reflets argentés de la lune, haute dans le ciel. Ce qui terrifie les traîne-misère ivres et crasseux qui déambulent dans le quartier, ce sont sa gueule triangulaire et ses yeux déments, la sclérotique constellée de nervures rouge sang. Sa mâchoire est une invitation à la mort, un trou noir et béant qui rappelle l’antre des Enfers. Pourvue de crocs aussi affûtés que la meilleure lame du barbier, la créature peine à retenir la bave qui mousse à l’ourlet de ses babines retroussées.
— Cesse de baver de la sorte, c’est répugnant. Si tu pouvais au moins faire montre d’élégance. Regarde-moi ! N’imposé-je donc pas le respect ?
Un grognement sourd lui répond, un son guttural remonté des entrailles de la Bête.
— Bien, après tout, je ne sais pas ce que j’espérais. Nos familles sont vraiment aux antipodes l’une de l’autre.
La silhouette ralentit, aux aguets. Une odeur lui a empli les narines, a excité ses sens. L’arôme sucré de l’hémoglobine, d’un cœur qui palpite dans une maigre poitrine.
— Elle est là.
Sa voix, jusqu’alors douce et bienveillante, est soudain métallique. La chasse a débuté, la proie est bientôt acculée.
La prostituée fredonne et titube lorsqu’elle pénètre dans la ruelle, prenant appui contre les parois du mur pour soutenir son corps amaigri. Son chant est mélancolique, son air perdu dans un ailleurs qu’elle seule connaît, un lieu tenu secret sous la lourdeur de ses paupières mi-closes. Sa pâleur fait rayonner son visage dans l’obscurité. Elle a les cheveux sales et emmêlés, l’haleine avinée et des fripes déchirées et crottées. Pourtant, lorsqu’il la voit, il lui trouve une beauté singulière. Sa candeur semble faire d’elle une bonne personne.
Anglaise , pense-t-il en se rapprochant d’elle avec discrétion. Sa voix résonne de plus en plus distinctement à mesure que l’espace entre eux s’amenuise, alors il entend sa complainte, claire et puissante, qui s’élève dans la nuit.
“ Only a violet I plucked when but a boy,
And oft’ times when I’m sad at heart, this flow’r has given me joy ”
Ses doigts serrent un peu plus fort la poignée cuivrée de la mallette en cuir qu’il transporte chaque nuit. La vile créature s’écarte, émet des râles profonds avant de disparaître dans la brumaille, les yeux de plus en plus fous.
— Bonsoir Milady.
La voix suave de l’homme fait se retourner la candide éméchée. Surprise d’être abordée par un gentleman si séduisant, elle oublie ses peurs, sa tristesse et sa colère. Elle pense aux billets qu’elle va empocher si elle le satisfait, à la chambre qu’elle pourra payer pour dormir un peu.
— Bonsoir m’sieur. Qu’est-c’que fait un beau gars comme vous par ici ?
Sa voix tremble, elle est frigorifiée dans les tissus humides, mélange de bière et d’urine, qui composent sa tenue. Elle sait son français incertain et se maudit de s’être mise si misérable alors qu’elle pouvait encore trouver quelques clients. Avec maladresse, elle tente de coiffer les boucles blondes encrassées qui recouvrent ses épaules, de lisser du plat de sa main les volants de sa jupe tachés à cause de son dernier client.
L’homme la regarde avec pitié et se demande quel genre de femme elle deviendrait s’il la transformait. Il voit sur elle les cicatrices que lui ont laissées la misère et la solitude, songe à ces boutons de fleurs fanés, cueillis avant même d’avoir éclos.
Dans l’ombre, la créature s’agite. Elle redoute. Craint que l’homme ne remplisse pas son devoir.
— Coutez, y’a un cabot qui rôde. J’lai entendu, pas vous ? Ces sales bêtes mordent et donnent la rage.
— Ne craignez rien, vous ne risquez rien avec moi.
Il lui sourit et lui tend un bras qu’elle attrape avec plaisir. Elle se sent en sécurité, il perçoit les battements plus lents et réguliers de son cœur apaisé. Un tempo qui lui agite les papilles.
Elle ne prête pas attention à sa température corporelle excessivement basse. Elle a si froid, elle aussi… Un léger frisson, dont elle ne s’étonne pas, lui parcourt l’échine. Le printemps peine à succéder à la rudesse de l’hiver passé.
Il pourrait la convaincre, planter son regard azurin dans les siens, et s’amuser avec les faiblesses de son esprit malade, lui intimer des ordres qu’elle exécuterait sans réfléchir, sans même en avoir conscience. Mais il ne le fait pas. Son charme suffit souvent à amadouer ses proies, à condition de bien les choisir.
La prostituée babille, chantonne et badine au bras de son compagnon. Passionnée, elle le suit sans soupçonner ses funestes desseins.
Lui, sourit à ses blagues, prend plaisir à l’écouter bavasser. Il s’est toujours senti proche des humains, parce qu’ils lui permettent de se rappeler une époque lointaine où lui-même en était un.
Il la guide dans une impasse, dans l’arrière-cour d’un atelier à l’abandon où il pourra étancher sa soif. Il a conscience qu’il devrait éprouver des remords, mais ses objectifs vont bien au-delà de tout ça. Il ne peut pas reculer, car la créature veille, cachée dans les ombres. Il entend son pas nerveux derrière lui, il perçoit la rage qui l’anime, son souffle saccadé à mesure que le temps passe. Elle est pressée d’en finir. Il prend un malin plaisir à retarder la mort de la malheureuse, une revanche personnelle sur l’autorité que la Bête exerce quotidiennement sur lui.
— C’calme ici, murmure-t-elle, ç’fait du bien à la tête.
— Souffres-tu beaucoup ? lui demande-t-il, sincèrement intéressé.
Elle l’observe d’un regard torve, les prunelles noyées dans la piquette consommée avec déraison durant toute sa vie. L’éclat d’un espoir perdu illumine pourtant son visage. L’homme se dit qu’elle n’a peut-être jamais fait l’objet d’un véritable intérêt.
— Je peux te soulager, continue-t-il, une main diaphane glissant le long de sa chevelure abîmée. Je ne te ferais pas mal.
— Z’êtes bizarre comme gars, réussit-elle à articuler, assaillie par un flot d’émotions trop grand à gérer pour elle. J’crois que j’vous aime bien.
Un sourire mélancolique adoucit ses traits, elle attire l’homme au plus près d’elle, s’adosse contre la paroi graveleuse d’un mur. Elle ne l’embrasse pas, elle n’embrasse jamais, mais rejette sa tête en arrière, lui offrant sa nuque sans défiance.
Il y enfouit son visage et perçoit les barrières de la jeune femme tomber une à une, elle n’affiche plus aucune résistance. Il pourrait achever son travail là, comme ça, sans respect pour la victime, mais il n’en fait rien.
La prostituée porte sur elle l’odeur de Paris, la peur et la faim, la pollution et le crin de cheval. Il aime cette explosion de senteurs. C’est une femme de la rue, une humaine dans ce qu’elle a de vrai. Il n’aime pas celles qui usent en abondance de fragrances trop sucrées, trop fleuries, qui altèrent le goût de la peau lorsqu’il s’en délecte. Il comprend qu’elle cherche à soulever ses jupes, mais l’en empêche avec douceur, prenant ses mains dans les siennes. Elle sourit, pour une fois qu’elle tombe sur un client qui ne la brutalise pas. Un sursaut de clairvoyance fait battre son cœur plus vite, elle a peur. Il s’éloigne lentement et la regarde avec chaleur, il sait ce qu’elle pense, elle a peur de cette douceur soudaine, qui ne fait pas partie de son quotidien. Il se rapproche de nouveau et fredonne à son oreille les paroles qu’elle chantait un peu plus tôt.
“ Only a violet I plucked when but a boy,
And oft’ times when I’m sad at heart, this flow’r has given me joy ”
Quand ses lèvres effleurent sa nuque, elle se donne pleinement à lui, lui ouvre la petite parcelle de son âme dont il a besoin pour accomplir son acte.
Il plante ses crocs d’un blanc luisant dans la jugulaire frémissante et aspire le liquide carmin de la prostituée avec avidité. Anesthésiée, la jeune femme voit s’évanouir le peu de lucidité qu’il lui reste. D’abord s’envolent la peur, les craintes du présent et de l’avenir. Ensuite s’envolent les déceptions, les actes manqués qui auraient pu la sauver, ceux qu’elle a toujours regrettés. Et puis sa vie. Elle pourrait se débattre, mais l’homme choisit ses proies avec soin, offrant la mort à celles qui, du fond de leur cœur, la désirent ardemment.
À mesure que son sang quitte son corps, la femme s’affaisse dans les bras de son meurtrier. Du bout des lèvres, elle le remercie, soulagée de quitter ce monde qui n’était pas fait pour elle. Lorsqu’elle n’est plus qu’un pantin désarticulé entre ses mains, l’homme l’allonge sur le sol. Il déshabille son corps décharné, avise sa maigreur et les traces d’une existence qui ne l’a pas épargnée. Les incisions seront nettes et propres, sans aucune goutte de sang pour perturber sa dissection. D’un mouvement leste, il récupère sa mallette et l’ouvre mécaniquement. À l’intérieur se trouvent couteaux, scalpels et ciseaux, outils nécessaires pour extraire ce qu’il est venu chercher. Près de lui, la Bête trépigne, il ne peut s’empêcher de grimacer. Lorsqu’il aura terminé, la créature plongera à son tour son nez dans les entrailles encore tièdes de la défunte pour dévorer les organes et la chair dont il n’a pas besoin. Il aimerait que le corps de cette pauvresse ne soit pas profané plus qu’il ne le fait lui-même. Mais il n’a pas son mot à dire. La Bête est seule maîtresse de ses décisions.
Il prend soin d’enfiler des gants en latex souple et retire un scalpel de son étui avant de procéder à une incision mento-pubienne. À l’aide d’une paire de ciseaux, il sectionne les pans de la paroi abdominale et récline les lambeaux de chair du haut vers le bas afin de ne pas abîmer les organes. Par chance, sa nature lui offre un odorat sensible, et malgré les activités libertines de la jeune Anglaise et ses abus répétés de substances toxiques, il sait que son corps est encore sain. Il aurait été incapable de boire un sang malade et n’aurait pu se résoudre à récupérer des attributs déficients pour ses expériences. Avec précision, il extrait le gros intestin, l’intestin grêle et les viscères.
Derrière lui, la créature jappe de plaisir. L’homme devine en elle les rafales de violence et la folie causée par l’odeur du sang frais. De ses longs doigts graciles, il explore l’abdomen et remonte à hauteur de la première et de la deuxième vertèbre. À l’aide de son scalpel, il sectionne l’intégralité du pancréas qui mesure une vingtaine de centimètres, et prélève les autres organes adjacents – la vésicule biliaire et le canal hépatique – pour ne pas risquer de saccager ce butin tant désiré.
De l’intérieur de son manteau, il extirpe une boîte longue et fine, réfrigérée grâce au contact prolongé avec sa peau glaciale. Il y place l’amas de chair visqueux, se redresse et tourne les talons, laissant la jeune éventrée à disposition de la Bête enragée.
Tandis qu’il s’éloigne, il entend le corps se déchirer. Il entend les os se briser. Le monstre grogne et s’excite contre ce corps disloqué. Il n’ose pas se retourner, il ne veut pas être témoin de ce spectacle répugnant. Il se trouve lâche lorsque le monstre est à ses côtés. Malgré la délicatesse de ses mises à mort, il se demande pourtant lequel des deux est le véritable monstre.
La nuit se dissipe lentement et bientôt la foule rappliquera, hurlant sa peur et sa colère. Il doute que quelqu’un se soucie réellement de la disparition de la prostituée. Mais alors que l’Exposition universelle approche, chaque acte criminel devient condamnable. Durant les mois à venir, il devra peut-être se montrer plus discret et ne pas laisser la Bête se repaître de ses victimes à même le trottoir. D’autant que l’absence de sang risque d’attirer l’attention sur ses congénères. Il doit éviter de mettre en danger les Maléfiques et regagner sa tanière au plus vite.
L’aube se lève et déverse sur les pavés gris et humides sa palette de rose et d’orange.
Au loin, un cri épouvanté résonne jusqu’aux tréfonds de la capitale.



Chapitre 1

Son écharpe en laine remontée sur son nez, Octave longe la Seine d’un pas vif. Dans le froid mordant du mois d’avril, l’aube s’étire lentement au-dessus de la capitale, faisant miroiter ses rayons de lumière colorés à la surface des eaux sombres du fleuve.
La ville s’éveille et la brume matinale se dissout avec paresse au gré des minutes écoulées. Octave a été prévenu aux aurores que sa présence était requise au plus tôt. Un coursier avait tambouriné à sa porte et, les paupières encore lourdes de sommeil, il avait parcouru la missive de son supérieur. Sa lecture avait eu tôt fait de le réveiller : un meurtre s’était déroulé durant la nuit, une prostituée. En temps normal, Octave aurait été surpris que la mort d’une catin interpelle ainsi son chef, dénué d’empathie et de pitié. Mais l’ouverture de l’Exposition universelle approchait à grands pas. Clotaire de Belleville, qui dirigeait d’une main de fer la Sûreté générale au sein des locaux de la préfecture de police, avait l’espoir fou d’éradiquer les violences urbaines avant, et pendant cette période faste.
Ce rôle lui était dévolu, et la criminalité devait fondre comme neige au soleil s’il voulait quelque éloge dans les colonnes des journaux. Un pari loin d’être gagné, car la cohabitation entre les humains et les espèces surnaturelles était sans cesse jalonnée de heurts et d’obstacles.
Octave repense à ces cinq dernières années. Le monde avait été bouleversé. Des créatures, qu’on croyait n’appartenir qu’aux légendes, s’étaient révélées au grand jour, avec le souhait d’intégrer la société humaine. Selon leur degré de violence et de perversité, elles avaient été catégorisées, d’une part les Féeriques, de l’autre les Maléfiques. Paris avait vu sa population tripler avec la venue en masse de ces êtres. Le président Loubet et les Parisiens avaient toléré cette migration, avec le secret espoir d’imposer la Ville Lumière comme « Capitale des peuples » dans le monde entier.
Le jeune homme se souvient des détracteurs qui avaient manifesté, craignant que les Maléfiques ne sèment le chaos dans leur quartier. Des affaires criminelles étaient restées inexpliquées, mais le pire avait été évité. Des professions avaient été attribuées aux Maléfiques, à qui l’on avait offert les faveurs de la nuit. Ils évoluent depuis dans les tavernes, les bordels, les usines et dans les forêts. Les espèces chasseresses régulent la propagation des nuisibles tandis que les plus fourbes d’entre elles se chargent de brasser l’argent qui coule à flots dans les bars d’opium et autres lieux de débauche.
À l’inverse, les Féeriques évoluent dans les milieux artistiques, liés au spectacle ou rattachés aux domaines culturels. Ils régalent la société parisienne de leurs chants magiques et de leurs couleurs chatoyantes.
Certaines activités avaient éclos le long des rues, des diseuses de bonne aventure, mais aussi des herboristes, sorcières douées de magie blanche. Elles s’étaient associées aux médecins traditionnels, pour un partage des savoirs et des pratiques. Paris était ainsi devenu une référence dans l’art de soigner les maux.
Dans l’ombre, des sorcières pratiquant la magie noire s’étaient également installées, monnayant de funestes sortilèges entraînant mort et folie.
Chacun sait que ces pratiques existent malgré l’éthique déontologique prônée par le gouvernement. Beaucoup ont conscience que pour réguler un nombre d’habitants toujours croissant, des sacrifices demeurent nécessaires.
Cette répartition des tâches satisfait les bonnes gens , songe Octave.
L’esprit embrumé par toutes ces problématiques, il poursuit son chemin, redoutant les foudres de Clotaire et le cadavre qu’il va découvrir. Pour que cet imbécile ait pris la peine de lui envoyer un coursier, l’état de la dépouille devait être particulièrement malplaisant. Il longe le quai de Montebello le cœur lourd, ne jette pas même un regard à Notre-Dame, qui se dresse fièrement sur sa droite.
Il bifurque au niveau du petit pont, une jolie voûte en arc de cercle surplombant la Seine, pour rejoindre la rue de la Cité qui le mène enfin à la préfecture de police, là où se trouve son bureau d’auxiliaire.
Lorsqu’il entre dans les locaux, son cœur s’emballe. Il ignore de quelle manière il sera reçu, mais contre toute attente, Clotaire est absent.
— Hé Octave ! Le chef a dit que tu devais le rejoindre rapidement derrière le Moulin Rouge. Paraît qu’une catin s’est fait mettre en pièces. J’espère que t’as le ventre vide, parce qu’apparemment, c’est pas beau à voir…
Son collègue repart l’air désolé, haussant les épaules. Après tout, c’est un fait divers comme beaucoup d’autres, surtout près du Moulin Rouge. Ce cabaret est réputé pour sa fumerie d’opium, la plus importante de la capitale. Octave n’en a jamais consommé, il trouve que la Fée brune, comme ils l’appellent, rend les humains fous et désinhibés. Rien d’extraordinaire à ce qu’une racoleuse fasse une mauvaise rencontre durant la nuit. Octave prend un carnet qu’il glisse dans la poche de son manteau et ressort aussitôt. Il hèle un fiacre pour se rendre jusqu’au dix-huitième arrondissement, ensuite il n’aura qu’à suivre les badauds qui joueront des coudes pour jouir du spectacle. Il est convaincu que les commérages sont une façon d’attirer l’attention et d’être écouté. Cette curiosité malsaine n’est que le résultat d’un gouvernement négligent, plus enthousiasmé par les créatures surnaturelles que par ses propres citoyens.
Il peine à s’extraire de la foule, mais parvient à rejoindre le cercle que forment ses confrères autour de la scène de crime.
Comme un chien enragé, Clotaire de Belleville semble prêt à le saisir à la gorge. C’est un homme courtaud et bedonnant, le visage rougeaud constamment déformé par la colère. Il darde sur Octave ses petits yeux noirs, sa moustache hirsute tremble, signe précurseur d’une vague de mépris et d’insultes, hurlée à grand renfort de gestes amples et nerveux.
— Bon sang, c’est pas trop tôt ! vocifère-t-il afin que tout le monde l’entende. Pendant que vous étiez bien au chaud dans votre lit douillet, d’autres s’activaient à sécuriser cet endroit ! Allez donc voir cette bougresse impossible à identifier !
Clotaire s’éloigne de son pas lourd et Octave respire de nouveau. Son supérieur le hait depuis qu’il a pris ses fonctions dans ce service. Ce n’est qu’un auxiliaire, mais un élément prometteur. Grand et élancé, il possède une nonchalance qui insupporte Clotaire, c’est un garçon réfléchi et intelligent, doté d’un sens de la déduction que beaucoup lui envient. Par ailleurs, ses yeux vairons lui confèrent cette étrangeté dont raffolent les Parisiennes.
Clotaire a conscience de l’avenir prometteur qui attend Octave s’il poursuit dans cette voie, et cela le met hors de lui.
Le jeune homme braque son regard vers ce qui semble être la victime. Ses collègues reculent, le teint verdâtre et la nausée au bord des lèvres. Ce sont pourtant des gaillards, des hommes d’action qui font habituellement peu de cas de leurs découvertes. Ils l’observent avec compassion, et l’appréhension le gagne. Enfin, il comprend leur malaise. Au fond de l’impasse, entre deux poubelles, gît un amas de chair en bouillie. On devine qu’il s’agit d’un corps humain, car ses quatre membres reposent intacts à côté des restes en charpie. La chose qui a commis cette infamie a dévoré l’intérieur de l’abdomen et déchiré la peau avec une violence inouïe. Bras et jambes ont été sectionnés dans sa folie meurtrière. Octave presse un mouchoir contre ses narines, tente de maîtriser sa respiration et de juguler la colère qui monte en lui. Aucune créature ne mérite un sort pareil.
Durant un instant, le malaise le gagne, il sent un regard braqué sur lui. Sans qu’il puisse s’expliquer pourquoi, un filet de sueur coule le long de sa colonne vertébrale. Il se retourne vivement, scrute la foule et les alentours pour y trouver la personne, la chose, qui l’épie ainsi. En retrait, il aperçoit Clotaire en pleine discussion avec deux agents. Une femme se tient debout près d’eux et le fixe de ses grands yeux ténébreux. Elle est magnifique, une beauté orientale à faire tourner la tête des dieux. Mais Octave reste de marbre, à la fois gêné et indifférent à ses charmes. En revanche, fidèle à lui-même, Clotaire la dévore du regard. Son attitude lubrique évidente met mal à l’aise ses coéquipiers, mais la femme, elle, ne lui accorde pas un battement de cils et accroche ses prunelles à celles d’Octave. Le jeune homme chancelle un court instant puis cligne des yeux, perturbé. Lorsqu’il reporte son attention sur elle, elle s’apprête à monter dans un fiacre à la suite de Clotaire.
L’agitation soudaine de la foule le ramène à son enquête, il avise un photographe qui s’approche à grands pas, un Brownie à la main. Commercialisé chez leurs voisins américains depuis le mois de février, ce petit appareil photographique y est vendu pour la modique somme d’un dollar et commence à faire fureur pour ses prises de vue instantanées, surtout auprès des journalistes. Octave détaille le visage de cet homme sans âge, qui n’exprime nulle frayeur face au macchabée. L’auxiliaire comprend qu’il doit être habitué à pire et guide le travail pour obtenir un maximum de clichés, immortalisant les détails, même les plus anodins, dans la pellicule.
De légères exclamations brisent le silence pesant, respecté par une population choquée et contrite. Octave avise une petite femme replète qui tente de se frayer un chemin parmi les curieux. Elle reçoit l’autorisation de le rejoindre près du cadavre et se poste près de lui, un pli soucieux en travers le front. Elle lui arrive à la taille, possède une épaisse chevelure châtain, clairsemée par de fins cheveux blancs, retenue en un élégant chignon. Une paire de bésicles lui agrandit ses yeux, globuleux derrière les verres. Elle semble sympathique et pourtant, Octave sent qu’il va devoir mesurer ses propos en sa compagnie.
— Que puis-je faire pour vous ? la questionne-t-il, d’une voix douce.
— Je suis chargée de transporter ce qu’il reste de cette pauvre fille jusqu’à la morgue. Le docteur de Tulipier attend pour l’autopsier.
Octave remarque qu’à la mention du médecin, elle frémit. Il se demande comment se comporte ce dernier pour effrayer ainsi les petites gens comme elle.
— Si rapidement ?
La femme arque un sourcil, l’air moqueur.
— Vous préférez qu’elle reste plus longtemps ici à se décomposer ? Cela fait déjà plusieurs heures et voyez comme la rue empeste la mort.
Le jeune homme comprend l’idiotie de sa réplique et d’un signe de tête, l’invite à s’approcher. Il se demande de quelle manière elle va transporter la prostituée et comment le médecin parviendra à reconstituer le puzzle de son corps en charpie. Lorsqu’elle s’avance, prête à emporter la malheureuse, il remarque alors une paire d’ailes dans son dos. Elles sont fines comme la soie et leurs motifs forment des entrelacs étonnants. Elles sont aussi grandes qu’une main adulte et battent si vite qu’il peine à suivre leur mouvement des yeux.
— Excusez-moi, êtes-vous une fée ?
— Quelle perspicacité ! Le nargue-t-elle avec un sourire. Oui, on nous a confié la tâche, à moi et d’autres consœurs, de déplacer rapidement les corps mutilés aux abords de l’Exposition universelle. Moins tape-à-l’œil, voyez-vous…
Elle lui tourne de nouveau le dos et agite avec grâce son poignet dans les airs. Une baguette apparaît, ouvragée avec soin. Elle est épaisse au niveau de la paume, fuselée à son extrémité. Octave y devine dans les nervures naturelles du bois, un dessin complexe dont il ignore la signification. La baguette en main et sous le regard interloqué des habitants, elle prononce une formule à voix basse, un murmure qui se mêle au chant du vent :
— Corpucon Morguetran… Corpucon Morguetran… Corpucon Morguetran…
Elle abaisse sa baguette et décrit une vague dans le vide qui rappelle les dessins d’enfants. Son geste est léger et précis. À plusieurs reprises, elle réalise ce tracé, psalmodiant avec toujours plus de vigueur la formule qui permet de jeter son sort.
Au-dessus du cadavre, un petit animal apparaît, composé de filaments lumineux. La forme ovale et filandreuse possède de grands yeux qui semblent vous percer à jour rien qu’en se posant sur vous. Elle est hypnotique, inquiétante bien qu’inoffensive. De son corps jaillissent huit tentacules qui délimitent la catin. Ses restes s’illuminent, recouverts d’un millier de petites particules, étincelantes comme la lune. Les tentacules font léviter l’amas de chair jusqu’aux mains de la fée. Elle place ses paumes dessous, les doigts écartés et continue de réciter ses incantations devenues inaudibles pour une oreille humaine. Octave assiste, surpris, à la disparition progressive – mais totale – du corps. La stupeur gagne la foule et des dizaines de voix entremêlées s’élèvent pour n’en former plus qu’une. ...

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