Tiriganiak, docteure au Nunavut
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Description

Tiriganiak, une chirurgienne métisse, s’établit au Nunavut pour y ouvrir une clinique communautaire : elle, son mari, natif de la région, et leur fille, vivent paisi-
blement dans ce territoire nordique à la fois beau et terrible, mais les démons du passé finissent par les rattraper.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 16 septembre 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782896996643
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0650€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Tiriganiak, docteure au Nunavut

Du même auteur
 
Chez le même éditeur
L’homme qui venait de nulle part , roman, 2018, 316 p.
L’enfant qui ne pleurait jamais , t. 3, roman autobiographique, 2014, 280 p.
L’enfant qui ne pleurait jamais , t. 2, roman autobiographique, 2013, 260 p.
Le voyage infernal , roman, 2011, 272 p. (finaliste au Prix littéraire Le Droit 2012).
L’enfant qui ne pleurait jamais , t. 1, roman autobiographique, 2011, 240 p. (lauréat du prix Christine-Dumitriu-van-Saanen 2012).
La piste sanglante , roman jeunesse, 2011 (2009), 184 p. (lauréat du prix Françoise-Lepage 2011 et finaliste au Prix du livre d’enfant Trillium 2010).
Aurélie Waterspoon , roman jeunesse, 2009, 220 p. (finaliste du Prix des lecteurs 15-18 ans Radio-Canada et Centre FORA 2009, finaliste du Prix littéraire Le Droit 2010).
Akuna-Aki, meneur de chiens , roman, 2007, 368 p. (lauréat du Prix des lecteurs Radio-Canada 2008).
 
Chez d’autres éditeurs
Sortilèges : Seul le fantastique a des chances d'être vrai, nouvelles, Montréal, Les Éditions Québec Livres, 2015, 189 p.
Nanuktalva , roman, Ottawa, Les Éditions David, 2016, 208 p. (finaliste du Prix Trillium).
L’homme aux yeux de loup , roman, Ottawa, Les Éditions David, 2005, 366 p. (finaliste du Prix des lecteurs Radio-Canada, du prix Trillium et du Prix littéraire 30 Millions d’Amis).
Hokshenah, l’esprit du loup blanc , roman, Paris, Éditions Les 3 Orangers, 2002, 240 p. (finaliste du Prix littéraire 30 Millions d’Amis 2003).

Gilles Dubois








Tiriganiak, docteure au Nunavut
 
Roman








2020
Collection Vertiges
L’Interligne

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives Canada
 
Titre: Tiriganiak, docteure au Nunavut / Gilles Dubois.
 
Noms: Dubois, Gilles, 1945- auteur.
 
Collections: Collection Vertiges.
 
Description: Mention de collection: Vertiges
 
Identifiants: Canadiana (livre imprimé) 20200282972 | Canadiana (livre numérique) 20200283006 |
 
ISBN 9782896996629 (couverture souple) | ISBN 9782896996636 (PDF) | ISBN 9782896996643 (EPUB)
 
Classification: LCC PS8557.U23476 T57 2020 | CDD C843/.6—dc23
 
 
 
 
 
 
 
L’Interligne
435, rue Donald, bureau 337
Ottawa (Ontario) K1K 4X5
613 748-0850
communication@interligne.ca
interligne.ca
 
Distribution : Diffusion Prologue inc.
 
ISBN 978-2-89699-664-3
© Gilles Dubois 2020
© Les Éditions L’Interligne 2020 pour la publication
Dépôt légal : 3 e trimestre de 2020
Bibliothèque et Archives Canada
Tous droits réservés pour tous pays

Nunavut sanginivut.
« Notre terre, notre force. »
 
Ce livre est respectueusement dédié au peuple inuit, tout spécialement à ceux et celles qui furent déportés en 1953, dans le Haut-Arctique, à 2000 kilomètres de leur terre natale.

À ma bonne amie, la juge Shelley C. Adams.

On parle beaucoup de chiens dans cette histoire. C’est pourquoi je tiens à rendre hommage à ceux qui accompagnèrent 40 années de ma vie, de fidélité et d’une affection sans faille. Les voici, dans leur ordre d’adoption à partir de 1979.
Chinook, Sophie, Museau, Mahtoh, Chounka, Eshda, Sintepoh, Pahaska, Pishko, Okya, Chouchou, Kiki, Lobo, Koda, Gouapa, Tounet et, à ceux qui sont toujours avec moi : Pilou et Mushy. Pilou, mon brave chien, souffrait de la maladie de Lyme. Il est mort hier, le 28 juin 2020.
Excepté Chinook, acheté dans un élevage (à mon grand regret), tous les autres, animaux abandonnés, souvent martyrs, furent adoptés à la SPCA ou trouvés mourant de froid ou de faim sur le bord d’un sentier, enchaînés dans le bois, jetés sur la route.
 
Qujanarujussuaq ! Merci mes amis.



Avant-propos







Un matin de septembre 1953, 19 familles inuites d’Inukjuak, dans le Nord-du-Québec, et de Pond Inlet, furent déportées, dans le Haut-Arctique, à Resolute Bay et Craig Harbour, à 2000 kilomètres de la côte de la baie d’Hudson, leur terre natale. On leur promit qu’ils n’y resteraient que deux ans. Ils y vécurent 21 ans. Pour les malheureux, cette période terrifiante de leur vie se nomme Iqqaumavara : Je m’en souviens. La raison donnée par le gouvernement fédéral pour cet acte inhumain fut : surpopulation et rareté du gibier. Presque une plaisanterie. En réalité, le Canada voulait rattacher à son territoire national cette partie de l’Arctique alors peu habitée. Prouver que des Canadiens y vivaient fut l’unique moyen qu’ils trouvèrent pour se justifier. « Il faisait -20 o C sous la tente », expliquera un déporté inuit. « Le vent balayait la neige. On ne pouvait pas construire d’iglou. C’était la nuit, tout le temps. On n’avait jamais vu ça. On était terrifiés. Impossible de chasser la nuit. On avait froid, y’avait rien à manger. Partout, s’étendait la plaine immense, glacée. On allait voler des restants de nourriture sur le dépôt d’ordures de la base militaire de Resolute Bay, à 7 km de là, 14 aller-retour, sur une toundra venteuse, par des froids de -40, -50 o C. En mars 1954, le gendarme Gibson nous interdit de voler des ‘articles’ dans le dépotoir. L’État construisit nos premières maisons en 1962. Les enfants aimaient l’école, car on leur donnait à manger. »
En 2010, le gouvernement présenta des excuses aux habitants du Nunavut, ainsi que 10 millions de dollars offerts en dédommagement. Les Inuits refusèrent le tout 1 .


1 . Condensé de l’article de Caroline Montpetit paru dans Le Devoir du 13 mai 2014, sous le titre « Voyage au bout d’un enfer de glace » ( https://www .ledevoir.com/societe/408147/voyage-au-bout-d-un-enfer-de-glace).


Première partie




Village de Guviai Jaujuq, Nunavut
12 juin 2016, 5 heures du matin

Dès que l’avion qui l’avait déposé à l’aéroport de Guviai Jaujuq fut reparti, Tugliak s’enfila dans la forêt, ouvrit sa valise et en tira le fusil des forces spéciales McMillan Tac-50. C’est avec une telle arme qu’un soldat canadien avait abattu un taliban à 3 540 mètres de distance, signant ainsi un record historique chez les tireurs d’élite qui ne sera probablement jamais égalé. Vers 6 heures du matin, Tugliak vit un couple d’autochtones se diriger vers le hangar pour avions du village. La femme, c’était « elle » ! Le fantôme de son passé, celle qui avait fait de sa vie un enfer. L’Inuit de belle carrure qui l’accompagnait, boitait fortement et s’appuyait sur des béquilles. Tugliak sourit. Il atteignait son but. Avec un tressaillement de joie, il épaula son arme. Une pensée incongrue en la circonstance lui traversa l’esprit : Il trouvait la femme plus jolie au naturel que dans l’article du magazine qui l’avait élue « Femme entrepreneure de l’année ». Elle n’est plus très jeune, approchant sûrement de la cinquantaine, mais elle conserve du charme et une classe indéniable, se dit Tugliak . Malheureusement pour elle, les seules fleurs que l’homme était en mesure de lui offrir seraient celles de sa couronne mortuaire. Il cadra le visage de la femme, une métisse au centre du croisillon de sa lunette de visée, respira et relâcha doucement l’air trois fois de suite. Son doigt caressa la queue de détente, exerça une légère pression, sentit passer la première bossette. Tugliak bloqua sa respiration. Son doigt atteignit la seconde bossette. C’était l’instant…*
À Dieu vat !
* Juste avant que ne parte le coup, la détente se durcit. La bossette est une butée. La balle partirait à la prochaine pression du doigt.

Longtemps avant Tugliak, un autre événement se produisit dans cette région des Territoires du Nord-Ouest, au nord du Québec, qui allait lui aussi bouleverser le cours des choses. Le 2 décembre de l’année 1995, à 6 heures du matin, une jeune femme de 29 ans s’apprêtait à poser son avion sur une piste gelée de Qikiqtaaluk, l’île de Baffin. Ces terres deviendraient le Nunavut quatre ans plus tard, le 1 er avril 1999. C’était un jour tout en grisaille. On ne retrouvait la nuit totale qu’à cinq degrés du Pôle Nord. « En cette période de l’année, le soleil levé à 9 h 30 se couche vers 13 heures, après avoir glissé juste au-dessus de l’horizon », se rappelait de ses lectures celle qui survolait pour la première fois la plaine interminable aux commandes de son Cessna. Elle se nommait Gaïa. C’était une ravissante métisse Kristineau. Les derniers instants de son vol n’avaient pas été faciles. Gaïa les revécut en pensée. Elle s’était égarée à deux reprises ; il lui fallait avouer que le vol aux instruments n’était pas son meilleur atout. Elle avait même craint un instant manquer de carburant. Gaïa avait traversé une grosse tempête de neige, de laquelle elle pensait ne jamais se tirer vivante, rencontrant à plusieurs reprises de forts vents de travers capables de retourner son avion comme une crêpe si elle ne s’était pas arc-boutée de toutes ses forces sur ses commandes. Derrière elle s’agitaient ses compagnons, cinq petits loups noirs, d’une huitaine d’années, progéniture d’une louve que son ami Nanuktalva avait élevée. Gaïa n’avait pu se résoudre à les abandonner à Timmins, sa ville d’origine. Excités par les soubresauts de l’appareil, ils parcouraient la cabine avec des grognements d’impatience. Ce qui n’était pas fait pour aider la pilote à conserver le calme indispensable à son pilotage. Gaïa avait éprouvé quelques difficultés à trouver l’endroit où elle devait attendre la venue d’un guide. Plus tôt, elle avait dépassé la ville d’Iglulik puis traversé la faible étendue de la mer Arctique qui la séparait du village de son ami, situé au sud-ouest de Qikiqtaaluk. D’après les cartes officielles, il n’existait aucune agglomération dans cette région. Scrutant la plaine en tous sens, elle n’avait pas aperçu une seule cabane. La toundra, balayée par un vent gonflé de bourrasques blanches, s’étendait à l’infini, sans vie apparente. Un décor rien moins que rassurant.
Avec ces rafales de neige démentielles assaillant son appareil de toutes parts, Gaïa se demanda si elle avait pu survoler la communauté de son vieil ami sans la remarquer, ou simplement passer au large ? Voyons ! Elle savait lire un compas tout de même ! Enfin, après ce qui lui sembla une éternité, elle avait aperçu une petite construction en préfabriqué au toit de tôle ondulée, ainsi qu’un hangar pour les avions, et une piste d’atterrissage. Au cœur de la tourmente blanche et avec une visibilité quasiment nulle, Gaïa s’était finalement posée à l’extrémité sud-ouest de l’île, à proximité du grand bâtiment qui affichait, clouée de guingois au-dessus de sa porte coulissante, la raison sociale de l’endroit : « Aéroport régional de la vallée ». Elle était arrivée à bon port.
Émue, Gaïa inspira profondément et laissa lentement filtrer l’air par sa bouche. Elle se trouvait chez les Inuits du Grand Nord québécois ! Hourra ! La jeune femme était heureuse, certes, mais son plaisir se trouvait de beaucoup atténué par le souvenir douloureux de Nanuktalva, le vieil ami de son enfance, mort éventré 12 ans auparavant en sacrifiant sa vie pour la protéger de l’attaque d’un ours. Nanuktalva, un mot d’une triste ironie, puisqu’il signifie « L’ours est ici. » Ce vaste pays la fascinait depuis sa petite enfance, grâce surtout aux récits aventureux et immanquablement rehaussés de magie du vieil homme, qui avait su lui insuffler l’amour de sa terre natale. Ici, elle se sentait en harmonie avec l’environnement pourtant banal d’une toundra sans limite, dépouillée de toute vie apparente qui s’offrait sans retenue à ses yeux. Son origine autochtone, du côté de sa mère, la rapprochait tout naturellement des habitants de cette vaste contrée.
Gaïa, chirurgienne nouvellement diplômée, avait l’intention de prendre quelques semaines de repos dans la communauté de Nanuktalva, afin d’honorer la mémoire de son ami en faisait la connaissance des membres de sa famille sur la terre où il avait vu le jour. Ensuite, elle chercherait, plus haut dans le Nord, une petite localité où bâtir sa clinique, ainsi qu’elle en rêvait depuis la Faculté de médecine. Gaïa était venue aux commandes de son avion personnel, un Cessna 404 Titan, superbe bimoteur de tourisme, pouvant transporter 10 passagers, acheté à la fin de ses études universitaires, durant lesquelles elle avait pris des cours de pilotage avec un ami, lui aussi étudiant en médecine. Sa grande liberté financière provenant de l’héritage légué par ses malheureux parents, lui avait permis de débuter aisément dans la vie. Il lui arrivait d’en avoir honte. Elle aurait voulu réussir par ses propres moyens. Mais il n’était pas trop tard pour remédier au handicap que représentait pour elle une fortune non méritée. Sa profession allait lui en donner l’occasion, elle s’en faisait la promesse.
Les deux employés de l’aéroport, qui résidaient sur place jusqu’au début de l’hiver, venaient déjà à sa rencontre, l’allure décontractée. La jeune métisse occupée à rassembler ses bagages ne les vit pas s’approcher. Elle ouvrit par mégarde la portière de sa cabine. Les cinq loups la bousculèrent et, avant qu’elle ait pu esquisser un geste pour les en empêcher, se précipitèrent dehors avec des grondements, joyeux de retrouver la terre ferme. Apercevant les deux hommes, ils s’élancèrent vers eux, sans intention hostile, certes, néanmoins, Gaïa éprouva un instant de juste panique. Les employés auraient dû demeurer à l’intérieur de l’aéroport. Elle avait pourtant annoncé dans une lettre l’arrivée de ces animaux sauvages à demi domestiqués, donnant des directives précises à ce sujet. Elle rappela ses compagnons à pleine voix. Peine perdue. Ils ne l’avaient d’ailleurs jamais écoutée. Et voilà ces deux étourdis qui négligeaient ses recommandations.
Mal leur en prit. Hurlant de terreur à la vue des prédateurs, ils s’étaient réfugiés à toutes jambes dans le petit local leur servant de bureau. Témoin de la scène, Gaïa pestait. Ces gens vivaient dans l’environnement des loups, ils auraient dû mieux les connaître. « Le loup est timide. Il n’attaque jamais sans raison valable » : c’était les propres paroles de son ami inuit. Pourtant, elle devait admettre que devant une meute bondissante, personne n’aura l’insouciance de philosopher sur les qualités célébrées par les défenseurs de ces nobles prédateurs. Avant de quitter le Cessna, Gaïa enfila un parka de ski offrant une protection efficace jusqu’à -50 o C, enroula une écharpe épaisse autour de son cou et mit un bonnet de laine que sa mère lui avait tricoté pour ses 13 ans. À l’aide de lamelles de viande séchée, elle parvint à faire revenir ses loups et les attacha à un montant de roue de son appareil. Elle put alors rencontrer dans le calme les gens de l’aéroport claquemurés dans leur cabane. Elle s’excusa à profusion du mauvais comportement de sa petite meute et se renseigna sur le guide qui devait venir la chercher. Il ne s’était pas encore manifesté ! La jeune femme exprima ses craintes à l’aide de son maigre vocabulaire d’inuktitut, cela, sans le moindre succès. Les hommes lui souriaient, prononçaient des phrases aussi incompréhensibles à ses oreilles, que ses timides tentatives de dialogue semblaient l’être pour les deux Inuits. C’était la première fois depuis la mort de son ami que Gaïa entendait parler l’inuktitut, une langue qu’elle affectionnait, mais ces hommes employaient un idiome différent de celui de Nanuktalva. Et si les gens du village l’avaient oubliée ? Dès qu’elle eut remercié d’un généreux pourboire les gardiens de l’aéroport de l’avoir attendue, ils sautèrent sur une motoneige et regagnèrent leur village avec de grands éclats de rire. Ils lui avaient obligeamment laissé la porte de leur cabane ouverte afin qu’elle puisse s’y abriter en attendant la venue du guide. Gaïa entra son Cessna dans le hangar à petits coups d’accélérateur et se rendit dans le bureau du personnel, une pièce minuscule aux murs gauchis par le climat, meublée d’une table et de deux paillasses aux matelas en piteux état. Le temps passa. Gaïa ronchonnait, inquiète. Néanmoins, elle appréciait le privilège d’avoir les deux pieds enfouis dans la neige de cette grande île, patrie des chasseurs-cueilleurs, comme ici on appelait les natifs.
« Dieu du ciel ! Le neveu de Nanuktalva devait m’attendre ici », se lamenta la jeune femme. Elle ressentait un début de panique de se retrouver seule sur cette plaine sans frontière dans la grisaille du jour arctique. Elle regarda sa montre. Déjà 10 heures. Trois heures de plus et débuterait le crépuscule polaire. « Pas facile de concevoir ça », se dit-elle avec une moue d’incrédulité. Soudain, tel un génie bondissant hors de sa bouteille, un homme jaillit avec ses chiens et son qamutiik – traîneau – du mur mouvant de la tempête. Son guide ! Gaïa le reconnut grâce à une photo que lui avait envoyée sa correspondante, la femme du maire. Elle sortit de la cabane, se porta à sa rencontre. Elle le trouva plus beau au naturel. Il s’appelait Kogak Sikoyok. Grand, athlétique, l’Inuit devait avoir 26 ou 27 ans. Il était couvert de fourrures de la tête aux pieds, ce qui d’emblée déplut à la jeune femme, depuis toujours portée vers la défense des animaux. Dire qu’en plus elle était végétarienne ! Elle allait devoir faire pas mal de concessions dans sa manière de vivre si elle voulait s’intégrer au mieux à la société inuite. Ses loups ne montrèrent aucune attitude belliqueuse à l’égard des chiens de l’Inuit.
- Nunavutmut Tunngasugitti . Bienvenue au Nunavut ! lui lança l’homme, jovial. J’m’appelle Kogak Sikoyok. C’qui veut dire…
- Rivière gelée… je sais . Heureuse de te voir, Kogak Sikoyok, je commençais à m’inquiéter.
-Bah ! tu risquais rien. Tu es plus jolie encore qu’le disait l’oncle Nanuk.
Ces mots touchèrent la jeune docteure, convaincue de leur sincérité par le ton employé, motivé par la seule délicatesse de l’Inuit.
-On n’avait encore jamais vu d’ loups noirs dans la région, s’amusa-t-il.
-C’est les enfants d’une louve que Nanuktalva aimait beaucoup. Son voisin innu s’occupait de la mère pendant la durée de mes études. J’ai pas pu abandonner ses petits.
-J’comprends ça. Ils ont un nom ?
-Heu… j’ai pensé à des mots de la langue inuinnaqtun : Atauhiq, Malruuk, Pingahut, Hitaman et Talliman.
L’Inuit tordit la bouche sur le côté, ce qui fit naître une multitude de fines rides au coin de ses yeux. Il se retenait manifestement de rire.
-Un, Deux, Trois, Quatre et Cinq. Original.
La jeune femme haussa les sourcils, prit un ton ironique.
-Bof ! à quoi bon les baptiser ? Avec ou sans nom, ils répondent jamais quand j’les appelle.
Gaïa respira profondément, sentit ses poumons se remplir de l’air vivifiant de l’Arctique. La rudesse du paysage alentour la fascinait. Elle se sentait bien, à sa juste place, en ce pays envoûtant. La tempête s’apaisa aussi soudainement qu’elle avait débuté. Seuls quelques flocons continuaient leur sarabande autour des jeunes gens. Une immobilité de l’air qui permit à Gaïa de mieux entendre son compagnon, mais aussi de percevoir l’odeur inhabituelle, plutôt désagréable, flottant autour de lui. Elle fronça les sourcils, comme plongée en une réflexion intense. Elle détailla Kogak Sikoyok, le coin de ses lèvres se releva imperceptiblement. C’était ça ! Une odeur de poisson rance se dégageait généreusement de toute sa personne. D’après ses lectures, ça pouvait être le fumet du natek, cette viande de phoque laissée à « mûrir » au soleil quasiment jusqu’au point de putréfaction. Gaïa se garda bien de faire la moindre réflexion désobligeante à ce sujet, mais son compagnon, perspicace, avait clairement discerné sa moue dégoûtée. Il prit la chose plaisamment.
-Allons, j’ai bien vu ton nez s’retrousser à la recherche d’un… arôme régional étranger à ta culture. Cherche plus. J’suis parfumé à l’huile de baleine fermentée. Ça réchauffe dans l’vent glacé. Pour moi, le bien-être du corps passe avant celui des narines.
Il acheva sa phrase d’un rire tonitruant. L’impertinence bien involontaire de Gaïa la mortifia. Désirant détourner l’attention de l’Inuit, la jeune femme, qui venait de remarquer des chaussons de cuir épais aux pattes des chiens, s’en étonna en caressant l’une des bêtes.
-Tu les soignes bien ! Ça doit leur tenir chaud ?
-C’est pas l’but recherché. Dans ce climat, faut absolument protéger les coussinets d’leurs pattes des aspérités de la glace, coupantes comme des rasoirs, la renseigna-t-il en faisant le tour de l’avion, l’air admiratif.
-Tes huskies sont magnifiques, dit encore Gaïa. Nanuktalva en avait deux.
-Tous les chiens de trait ne sont pas des huskies comme le croient à tort nombre d’étrangers, la corrigea le jeune homme. Dans ma meute, je n’ai qu’un husky sibérien. Ces deux-là sont des malamutes d’Alaska. Y’a aussi deux chiens inuits, une race à part, vraiment solide. Celui-là, avec ses longs poils, c’est un mélange de toutes les races j’imagine. On l’appelle meqqujooq . J’pourrais pas traduire le mot.
-Nanuk disait que le chien était très important dans votre culture.
Kogak Sikoyok lui répondit d’une voix mal assurée, en tapotant la neige du bout de son pied.
-Il avait raison. À une époque pas si lointaine, c’était même notre unique moyen de survie. Sans lui, mon peuple n’aurait jamais pu se déplacer sur ce grand territoire. Le chien, c’est ma passion. J’aurai l’occasion de t’en reparler plus en détail. Bon, au travail, déchargeons tes bagages.
Pendant que le jeune homme aidait Gaïa à descendre ses valises de l’avion, et les entassait à l’avant du traîneau, ils poursuivirent leur conversation. Gaïa tenait à en connaître le plus possible sur ceux qu’elle allait rencontrer, découvrir s’il y avait des coutumes spécifiques à ce village qui lui soient inconnues. Elle ne voulait surtout pas contrarier ses hôtes par étourderie avec des propos maladroits. Gaïa en avait certes appris beaucoup auprès de Nanuktalva sur la vie nordique et au fil de ses lectures, mais elle en ignorait assurément davantage. La vie sociale d’un peuple est souvent plus compliquée que ce qu’en laissent penser les livres. Gaïa tendit le dernier bagage au jeune homme. L’Inuit l’empoigna, se racla la gorge.
-Allons-y. Mes chiens sont impatients de t’faire découvrir unuibrome , « le grand désert de glace avec personne dessus ».
Avant de prendre place sur le traîneau, superbe qamutiik fait de corne, d’os et de bois flotté, Gaïa fit un tour complet sur elle-même, bouche béante d’exaltation. Sur la plaine où lichens et buissons étaient retenus au ras du sol par la poigne impitoyable de millions d’hivers anciens, et aujourd’hui écrasés un peu plus par l’épaisseur de neige, la jeune femme, curieusement, se sentait dans son milieu naturel. Ici, elle renouait avec ses racines lointaines de métisse innue. Elle retrouvait le début de la vie, telle que créée par l’Esprit de toutes choses, « ces liens profondément enfouis dans le limon originel, terre fertile offerte par les dieux à la naissance du monde », disait son père. Oh ! Dieu, ses parents! Maikan Waapaw, sa mère, Ryan-Gérard Beaubien, son père. « Vous me manquez tellement tous les deux », murmura-t-elle tristement, une boule douloureuse obstruant sa gorge. « Gérard ! » Elle prononça le mot doucement. Elle préférait ce prénom à l’autre. Son grand-père n’avait jamais fait les choses comme tout le monde. Pourquoi un prénom anglais et un français ? Cher grand-papa, parfois si imprévisible.
Autour de Gaïa s’étendait la toundra, interminable, jusqu’à l’horizon. La métisse songeait, incrédule, qu’au bout de cet horizon, il y en avait des centaines d’autres, semblables à celui-ci. Un paysage superbe, sans fin apparente, d’une beauté stupéfiante à en être bouleversante. Elle prit place dans le qamutiik, le dos appuyé contre les montants de bois de la caisse. Kogak Sikoyok retira ses gants, se pencha vers elle et resserra l’écharpe de grosse laine qu’elle portait autour du cou, puis en introduisit les extrémités à l’intérieur du col. Délicate attention que la jeune femme remercia d’un sourire chaleureux.
L’homme lui tapota amicalement l’épaule et s’apprêta au départ. Il se plaça à l’arrière du traîneau, et fit claquer son long fouet en intestin de caribou au-dessus du kimuksit , comme il appelait sa meute, afin de ne pas risquer de blesser un animal. Il allait courir derrière l’attelage.
-Mes bêtes ont suffisamment de travail. Me laisser traîner sur le marchepied serait pas très charitable, renseigna-t-il sa passagère. Faut d’la compassion pour tous les êtres vivants, pas vrai !
-Je vois avec plaisir que ton cœur en déborde, lui répliqua gentiment sa visiteuse.
Le jeune homme se rengorgea, heureux de plaire à la doctoresse.
Le qamutiik filait à bonne allure sur la toundra glacée, tiré par huit chiens à demi sauvages. Le guide menait ses bêtes d’une main experte, sans s’énerver ni les houspiller. Engoncée dans une épaisse couverture en laine de malamute, ballottée de gauche à droite sur la piste inégale, Gaïa laissait parfois échapper un gémissement de plaisir. La neige projetée vers l’arrière par les pattes de la meute giclait à son visage. Elle en riait aux éclats sous les flocons clairsemés qui tourbillonnaient lourdement en tous sens. Il faisait singulièrement doux. Le réchauffement de la planète, songea tristement Gaïa. Loin devant le qamutiik, les loups de Nanuktalva couraient à en perdre haleine malgré leur âge avancé. Kogak Sikoyok venait parfois trottiner à la hauteur de Gaïa. Soudain, sans raison précise, la jeune femme salua d’un cri la grandiose aventure qui s’offrait à elle. Elle laissa son regard se perdre dans la majesté du paysage, se rappelant ce que Nanuktalva disait de la toundra : « D’abord, le mot vient du peuple Sami, en Russie, et signifie "terre stérile" ou "terre sans arbres". Ce n’est pas exact. Unuibrome semble désert, mais il foisonne d’activité pour qui sait prendre le temps d’observer la vie naître sous ses yeux. » Ils cheminaient tranquillement depuis une heure sur une piste accidentée. Tirant sur le lien de cuir qui de l’arrière le reliait au chien de tête, Kogak Sikoyok fit doucement diminuer l’allure et arrêta le traîneau.
-Les chiens ont besoin d’un p’tit repos, informa-t-il sa visiteuse.
-Toi aussi, j’imagine. Tu cours depuis le départ.
Elle s’extirpa de sa couche moelleuse, et descendit du traîneau afin d’étirer ses membres ankylosés. Elle choisit brusquement un sujet de conversation qui étonna son compagnon.
-Concernant le Cessna… ça me dérange beaucoup. J’arrive au Nunavut avec mon avion personnel, dans une communauté qui vit rudement, d’après ce que je sais de vos conditions d’existence. C’qui signifie que pour les villageois, je suis riche et ça m’embarrasse pas mal. Qu’est-ce qu’ils vont penser de moi ?
-Rassure-toi. Nanuktalva nous a tant parlé de toi durant sa dernière visite qu’on connaît ta vie quasiment au jour le jour depuis ta naissance. On sait tous d’où te vient cet argent.
-Tiens donc ! lança-t-elle avec un froncement amusé du nez.
Le visage du jeune homme prit une expression gênée.
-Nanuk nous a dit que… tes parents avaient été assassinés à Ottawa.
Kogak Sikoyok lui livra ainsi tout ce qu’il savait sur elle. Gaïa était abasourdie par les nombreux détails de sa vie ainsi exposés à des étrangers 2 . Elle se rembrunit à la mention de son enlèvement et frissonna, pensant à la lettre que le gérant de sa concession automobile de Timmins lui avait fait parvenir à l’université, annonçant que certains de ceux qui l’avaient enlevée, ayant échappé à la police, la recherchaient activement.
Kogak Sikoyok s’aperçut qu’il venait de perdre son attention.
-Tu étais loin d’ici. J’imagine que pas mal de mauvais souvenirs te perturbent encore, mais on t’aidera à surmonter ce passé, ou du moins, à mieux l’accepter.
-C’est… gentil, prononça la jeune femme émue en ajustant son bonnet. On dirait que j’ai plus grand-chose à t’apprendre sur moi alors que tout ce que je sais de toi, c’est qu’tu es traducteur.
-Bof ! rien de captivant à dire sur ma vie. Mais toi, pourquoi ce choix des Territoires pour ouvrir une clinique ?
Gaïa tendit les bras vers la plaine et la balaya du geste en tournant sur elle-même.
-J’ai toujours désiré devenir docteure afin de mettre mes connaissances médicales et mon argent au service de ce magnifique pays. C’est ma façon de rendre hommage à Nanuk. Il a tant fait pour moi, jusqu’à donner sa vie pour épargner la mienne. (À ces mots, sa voix se troubla, à la limite d’un sanglot.) T’étais au courant de ça aussi, j’imagine.
Kogak Sikoyok fit tomber les flocons de neige collés sur son visage.
-C’est-à-dire… Mon oncle nous racontait ta vie comme si c’était un genre de roman. Alors, chaque fois qu’il venait nous voir, on lui demandait la suite. On connaissait ta passion pour les avions. T’en fais pas, les gens sont tellement heureux de ta venue qu’ils se moquent bien que tu sois arrivée en avion ou à vélo.
Gaïa fit quelques pas dans la neige, sauta sur place autant pour se réchauffer que poussée par le plaisir anticipé de sa nouvelle vie qui s’amorçait ici même.
-Merci Kogak Sikoyok, j’apprécie votre grande compréhension.
Elle s’en voulut aussitôt de ce sarcasme et s’en excusa. Le jeune homme lui répondit par un sourire d’où ne perçait pas la moindre rancune.
-Tes bêtes ont l’air reposées. Si on y allait ? J’ai hâte d’arriver.
L’homme gagna sa place à l’arrière du traîneau et lança un cri guttural.
-Wooooo ! En route, mes beautés.
Quand les chiens eurent atteint le rythme habituel tout en souplesse de leur foulée, Kogak Sikoyok vint courir à la hauteur de sa compagne. Le qamutiik allait bon train. Gaïa avait beau écarquiller les yeux, aussi loin que courait son regard, elle n’aperçut pas une seule habitation.

Des montagnes, assez hautes, se découpaient sur le ciel, loin vers le nord. La jeune femme ne comprenait pas ce choix singulier de location où établir un village. Préférer une plaine exposée aux bourrasques glacées de l’hiver arctique plutôt que la ville d’Iglulik où la communauté de Kogak Sikoyok demeurait auparavant lui était incompréhensible. Elle ne voyait aucun intérêt particulier à ces lieux. Avec le vent chargé de neige qui rabattait les sons vers l’arrière, elle dut crier pour se faire comprendre.
-Je dois te dire…
Elle ne termina pas sa phrase. Sans que le jeune homme ait eu besoin de tirer le lien de cuir avec lequel il dirigeait ses chiens, l’attelage ralentit et s’arrêta de lui-même. La piste était devenue une pente abrupte. Les bêtes se couchèrent dans la neige épaisse et attendirent. Gaïa mit quelques secondes avant de comprendre. Le chemin grimpait jusqu’à un plateau rocheux. La jeune femme hocha la tête avec une mimique admirative devant la réaction des chiens.
-Tu as deviné juste, Gaïa, la renseigna son compagnon en flattant un husky. Ces petits malins attendaient que tu descendes.
Gaïa et Kogak Sikoyok commencèrent l’ascension à pied. Attelé à l’avant du traîneau avec une large courroie glissée en travers de sa poitrine, l’Inuit aidait la meute dans son effort. Gaïa, qui marchait près de lui, glissa et perdit l’équilibre. En un vif réflexe, le jeune homme la rattrapa et la remit d’aplomb d’une poigne solide. La pente devenant plus prononcée, il tendit la main à sa compagne. Elle s’y accrocha sans même y penser. Et c’est main dans la main qu’ils parvinrent au sommet, après un trajet plutôt éreintant. Le plateau où se tenaient les jeunes gens surplombait la toundra jusqu’à l’horizon.
-Enfin, Kogak Sikoyok, où est ce vill…
-Ici, à l’ouest. Suis la direction de mon doigt, la renseigna-t-il, bras tendu.
Ce qu’elle fit.
Une vision onirique, un peu magique, se dévoila à ses yeux. À environ deux kilomètres, sur une grande étendue de terre coincée entre les pics acérés d’une chaîne de montagnes, se dressait un gigantesque cratère. Spectacle défiant toute imagination, aussi débordante fût-elle. Gaïa en demeura bouche bée. Là, au centre de l’immense dépression volcanique, s’étalait une vallée verdoyante. Gaïa, incrédule, dévisagea Kogak Sikoyok, incapable de formuler sa pensée en termes cohérents. Ce dernier ne pouvait contenir son amusement devant la mine stupéfaite de sa compagne. La vallée était certes imposante, mais l’impensable résidait dans la multitude d’arbres qui la tapissaient : épinettes, pins et mélèzes couvraient le flanc de la cuvette jusqu’à mi-hauteur.
Il n’y avait qu’une explication possible à ce phénomène spectaculaire : les sources d’eau chaude qui jaillissaient ici et là envoyant vers le ciel des bouffées de vapeur brûlantes. En effet, c’était grâce à elles que la terre alentour ne gelait pas, permettant cette végétation fantastique.
-Notre vallée s’appelle Guviai Jaujuq, commença le jeune homme. C’est-à-dire…
-Source de joie, l’interrompit Gaïa, heureuse de ne pas avoir oublié.
Elle enfonça plus profondément son bonnet qui glissait, découvrant sa chevelure blonde. Un éclat bref anima le regard gris de Kogak Sikoyok.
-Exactement. On voulait évoquer le bonheur simple qui remplissait l’existence de nos ancêtres avant l’arrivée des colonisateurs.
Soudain, Gaïa confuse se rendit compte que leurs mains étaient toujours serrées l’une dans l’autre, et comme elle gardait le silence, l’homme suivit son regard et découvrit avec une petite pointe d’excitation la raison de son trouble. Il ne lâcha pourtant pas la main de Gaïa. En fait, elle ne l’aurait pas souhaité. Cette force qu’elle y sentait vibrer rassurait la nouvelle venue si vulnérable qu’elle était sur cette terre immense.
-Une parcelle du paradis ! souffla-t-elle, émerveillée. Une forêt, au Nunavut ! À peine si on distingue les habitations disséminées parmi les arbres. Et ces geysers qui jaillissent un peu partout, pareils à des crinières de chevaux sauvages agitées par le vent. C’est fascinant.
-En plus, t’es poète. Toi alors ! s’enthousiasma l’homme.
Le regard de sa nouvelle amie faisait lentement le tour du village. Il en comprit aussitôt la signification.
-Y’a 17 sources, lui indiqua-t-il, avant même qu’elle ne lui pose la question. Prendre ton bain dehors, par -50, ça t’tenterait ?
-Pas vraiment.
Les jeunes gens se sourirent, puis reportèrent leurs regards vers le village où l’Inuit vivait avec sa famille. Le hameau était illuminé sur son pourtour par une multitude de lampes à huile haut perchées, baignant la petite municipalité d’une clarté jaunâtre, déposant sur les maisonnettes la touche d’irréalité d’un décor de cinéma.
-On dirait un ancien volcan, s’extasia Gaïa.
-C’en est sûrement un. Toute cette région du Nunavut se nomme tungasuv vingat , « l’endroit où l’Inuit est le bienvenu ».
-Jolie formule. C’est étrange, mais sans être inuite, je me sens chez moi. Comme si, après une longue marche dans la noirceur, j’arrivais en plein soleil.
Kogak Sikoyok porta des yeux moqueurs vers le ciel envahi par la grisaille dont se composaient les jours en cette saison.
-Pour ce qui est du soleil, tu devras patienter quelques mois.
-Pas l’choix ! Nanuk m’a parlé si souvent de l’île de Baffin, comme disent les Qallunaat : « ceux qui ont des poils plein la figure ». Car c’est bien ainsi que vous appelez les Blancs, n’est-ce pas ?
-Exact et dans certains dialectes, quallu signifie « grands sourcils », ou encore les barbus et ils sont désignés par ce sobriquet, renchérit Kogak Sikoyok en clignant de l’œil. T’en penses quoi d’notre village ? s’enquit-il avec une mimique malicieuse.
-C’est… féerique. Au fait, pourquoi ta famille a-t-elle quitté Iglulik, où elle vivait depuis toujours, m’a dit Nanuk, pour se transplanter dans cet endroit perdu au milieu de nulle part ? La région est magnifique, je l’avoue, mais ça ne peut pas être la seule raison, accompagnant ces mots d’un geste circulaire du bras vers la plaine . Ici, vous êtes pas mal isolés.
Une sorte d’impatience s’alluma dans les yeux de son guide, qui fronça les sourcils.
-On est là à cause des Qallunaat . On a juste voulu fuir les cadeaux empoisonnés de Kupiak , Québec, comme ces maisons froides et autres saletés qu’ils vénèrent là-bas. Notre culture suffit à nos besoins. Ici, ma famille renoue avec les traditions, elle retrouve ses racines. Par contre, on accepte l’électricité que nous fournit Iglulik. Cinq familles possèdent même la télévision. Nombreux pourtant ceux qui s’éclairent encore avec des qulliks , ces lampes à huile creusées dans la stéatite, une pierre crayeuse extraite dans la montagne. On vit le plus possible comme les anciens.
-Et vous avez bien raison. Votre culture est plus vieille et plus riche que celle des Blancs. Vous êtes mieux sans eux. À présent, peux-tu me dire d’où provient le bois de construction de vos cabanes ? Cette minuscule forêt n’a pas pu vous fournir les matériaux nécessaires.
Kogak Sikoyok serra fortement les mâchoires, faisant saillir les muscles de ses joues.
-Y’a 50 ans, des promoteurs blancs ont eu l’idée géniale de nous offrir une ville. Ils ont transporté ici des troncs à grand renfort de dollars, bâti ce village soi-disant pour venir en aide aux « miséreux d’ Igluligmiut », comme ils le firent savoir… Excuse-moi, j’ai utilisé un mot nouveau… Igluligmiut signifie…
-Attends ! « Le peuple qui vit là où il y a des maisons de glace. » C’est ça ?
Kogak Sikoyok hocha la tête avec une admiration non feinte.
-J’ai l’impression que tu apprendras vite notre langue. Bon, je poursuis… Les familles choisies se montrèrent réticentes. Pour les anciens du clan, l’cadeau était princier, donc suspect. Ils avaient raison. Le fameux village modèle verrait le jour au seul profit des touristes. Les habitants y auraient été comme des souris dans un labyrinthe. Imagine la publicité proposée : « Découvrez les Esquimaux dans leur milieu naturel. » Tu parles d’un milieu naturel. Bien entendu, leur maudit projet n’a jamais vu le jour. De plus, on osait nous appeler Esquimaux, des « mangeurs de viande crue ». Diable !
-Beurk ! Leur cadeau était plutôt empoisonné, railla Gaïa.
Kogak Sikoyok émit un juron en inuktitut que Gaïa ne comprit pas mais dont elle devina le sens à l’air coléreux de son compagnon. « Mieux valait parler d’autre chose », se dit la jeune femme qui dévorait avidement le paysage du regard. Un brouillard léger baignait la vallée, lui donnant un aspect d’irréalité qui lui fit passer un frisson dans le dos.
-Un silence magnifique ! s’émerveilla-t-elle.
L’Inuit leva les mains sur le côté en signe d’évidence.
-Maman disait que quand le silence était à ce point profond, on pouvait entendre la rotation de la Terre glissant dans l’espace, lui apprit-il.
Gaïa regarda l’Inuit avec une lueur admirative dans les yeux.
-Quelle belle image ! C’était assurément une femme peu ordinaire que ta mère, dit-elle avec un ton de profond respect.
Un compliment que l’Inuit apprécia au plus haut point.
-Fantastique, tu peux l’dire, murmura-t-il d’une voix brisée.
-Son fils lui ressemble incontestablement, ajouta Gaïa sans idée préconçue de flatterie.
Puis, impulsivement, joignant les mains devant elle, comme en prière.
-Inukadlaoyunga ! s’exclama-t-elle avec ferveur.
Un mot qui fit s’esclaffer son compagnon. Cette hilarité troubla Gaïa. Quelle étourderie linguistique venait-elle encore de commettre ? Elle devait reconnaître que sa prononciation de l’inuktitut laissait à désirer.
-Tusaalanga , « j’apprendrai », s’encouragea-t-elle à part soi. (Kogak Sikoyok la crut sur le point de s’offusquer.)
-J’me moquais pas d’toi, Gaïa, mais tu as dit : « Ici, j’me sens un homme nouveau. »
La jeune femme ouvrit des yeux incrédules, puis éclata de rire à son tour. L’Inuit s’en trouva fort aise. « La nouvelle venue n’est pas susceptible », se réjouit-il ; « de plus, elle me plaît bien, trop peut-être », pensa-t-il encore. Gaïa le rappela à l’ordre.
-On est trop bavards ! Si on y allait ? J’ai bien hâte d’admirer de plus près ce décor de dessin animé qu’est ton village.
L’homme lui jeta un regard oblique, sourit. Ils reprirent leur marche, à nouveau main dans la main, au pas des chiens épuisés. Soudain, alors qu’ils suivaient le lit d’une rivière gelée flanquée de collines rocheuses en dents de loups, une volée de flèches s’abattit sur leur convoi. Plusieurs chiens percés de flèches boulèrent dans la neige en hurlant. Le traîneau, emporté par son élan, passa sur les bêtes blessées, ajoutant à leurs souffrances. Deux flèches frôlèrent Gaïa, qui se jeta au sol avec un cri de frayeur. Ne comprenant pas la raison de ce qui se produisait, elle tremblait de tous ses membres. Quant à Kogak Sikoyok, il réagit de belle manière, s’élançant avec un grondement rageur vers la colline d’où provenaient les projectiles. Gaïa ne resta pas longtemps figée par la peur. Grâce à son entraînement aux arts martiaux, Gaïa reprit vite le dessus sur son désarroi et courut derrière son compagnon de voyage. Il entendit crisser son pas dans la neige, se retourna, la repoussa.
-Occupe-toi plutôt des chiens ! jeta-t-il d’un ton sans réplique.
La jeune femme obtempéra. Bien que n’ayant aucune expérience en médecine vétérinaire, elle ne doutait pas de pouvoir apaiser un peu les souffrances des chiens blessés. Lui parvinrent bientôt des bruits confus de lutte. Elle devina au son des voix que Kogak Sikoyok était aux prises avec plusieurs adversaires. Gaïa songea qu’elle serait plus utile, luttant à ses côtés, qu’à panser des animaux. Elle s’apprêtait à le rejoindre lorsque ses loups qui trottaient loin devant le traîneau depuis le départ, perçurent le tumulte. Ils revinrent à grandes foulées et se joignirent au combat. Gaïa respira plus librement. Pour l’Inuit, il était plus que temps. Il faisait face à six adversaires et, malgré ses indéniables aptitudes de bagarreur, il se trouvait en mauvaise posture. Avec le renfort inespéré des prédateurs, l’affrontement devint moins inégal. Néanmoins, Gaïa s’inquiétait. Puis elle perçut les pétarades de plusieurs engins motorisés qui s’éloignaient. Elle ressentit un vif soulagement lorsque la silhouette de Kogak Sikoyok se dessina sur le ciel gris en haut de la colline. La doctoresse se précipita, s’enquit de son état.
« Tu pourrais m’retirer ça ? J’arrive pas à l’atteindre ! » laissa tomber le jeune homme d’un ton proche de l’indifférence en lui tournant le dos. Le manche en corne d’un poignard dépassait de son épaule. Une boule dure bloqua la respiration de Gaïa. Elle n’en revenait pas. Il y avait quasiment de quoi sourire devant ce qui ressemblait fort à une fanfaronnade. Pareille attitude dénotait néanmoins chez le jeune homme une force peu commune. Il souffrait, cela ne faisait aucun doute, mais désirait probablement l’impressionner en dissimulant sa peine. Gaïa ôta le poignard d’un geste sec. Le blessé n’eut pas même le temps d’émettre une plainte. Gaïa constata que la lame, assez courte, n’avait pas pénétré profondément le dos musclé de son nouvel ami. Une fois son épaule bandée, Kogak Sikoyok tira une lampe de poche de son bagage, l’alluma et dirigea le faisceau lumineux vers les chiens affalés devant le traîneau. Il y avait deux morts. Ils furent dételés et déposés sur le bord de la piste. L’Inuit et sa compagne installèrent ensuite un blessé sur le traîneau.
-À toi, Gaïa. Les blessés ne peuvent pas attendre d’être à Guviai Jaujuq. Ceux qu’on peut encore sauver y arriveraient jamais vivants.
Sa voix était rauque, à la limite du sanglot. Gaïa, tout aussi émue, retenait ses mots de consolation, sans grande portée en la circonstance. En plus des morts, le bilan de l’attaque était catastrophique pour la meute : une flèche avait traversé la poitrine du husky et trois bêtes avaient reçu des projectiles dont les pointes, sûrement arrêtées par des os, ne ressortaient pas. Ces chiens-là devaient être opérés au village. Seuls l’ isuraqtujuq , le chien de tête de l’attelage, et un jeune malamute étaient indemnes. Dans sa trousse médicale, Gaïa trouva tout ce qu’il lui fallait pour administrer les premiers soins : de l’antiseptique, des bandages, de la lidocaïne comme sédatif, ainsi que des aiguilles et du catgut pour les sutures. Kogak Sikoyok l’aidait au mieux. Il était bouleversé. Gaïa fit diligence. De temps à autre, elle jetait un coup d’œil à l’Inuit et se mordait les lèvres en voyant la tache de sang s’agrandir à son épaule. Elle avait du mal à dissimuler sa peine de ne pouvoir en faire plus pour lui. Ultime tentative, elle tendit une main vers la blessure. Kogak Sikoyok répondit négativement de la tête à la prière muette de la doctoresse. Elle acheva son travail en une heure.
-À présent… t’as une pince coupante ? s’enquit-elle.
Flattant un des blessés au passage, l’homme tira l’outil demandé d’un petit coffret qui ne quittait jamais son traîneau, Gaïa sectionna la pointe de flèche qui émergeait de la poitrine du husky, extrayant ensuite le projectile en tirant doucement sur l’empennage. Après réflexion, elle décida de ne recoudre aucun des chiens sur place, comptant poser des drains au village. Gaïa leva les yeux vers le ciel, eut une moue exaspérée. Que de souffrances !
Kogak Sikoyok étendit une fourrure de caribou sur les blessés, puis se rendit à l’avant du traîneau, passa une courroie à son épaule valide et se mit en marche. Gaïa voulut se joindre à lui pour l’aider à tirer la charge, mais découvrit à temps le dos du jeune homme secoué au rythme de sa respiration saccadée. Il pleurait. Gaïa demeura donc à l’arrière. Lorsque Kogak Sikoyok eut recouvré son aplomb, il se tourna vers elle, secoua la tête avec fatalisme. Gaïa vint à sa hauteur, empoigna une lanière de cuir sur le traîneau et, à son tour, la mit en bandoulière. Les deux voyageurs se retournèrent pour un dernier regard vers les bêtes mortes qu’à son profond regret, l’Inuit abandonnait sur place, ajoutant en lui une tristesse supplémentaire. Ils cheminèrent longtemps sans prononcer un mot. Autour d’eux se bousculaient les petites boules duveteuses d’un reste de tempête lointaine venue s’essouffler sous leurs pas. Gaïa rompit le silence.
-Tu as reconnu tes agresseurs ?
L’Inuit hocha négativement la tête.
-Faisait trop sombre. J’ai pourtant ma p’tite idée. Qu’ils aient fichu le camp sur plusieurs motoneiges me fait pencher pour des gens d’Iglulik. Au village, y’en a qu’une vieille.
Le visage de Gaïa se crispa sous l’effet d’une colère magistrale. En plus de son accablement, elle déplorait le fait de ne pas s’être battue aux côtés de son compagnon.
-J’ai du mal à comprendre pourquoi ils ne s’en sont pris qu’aux chiens.
-Ça, j’en suis pas sûr. Ils peuvent nous avoir visés sans nous atteindre. Ce qui n’change rien au fait que pour nous autres, les chiens sont d’une importance cruciale. À Guviai Jaujuq, nos déplacements se font qu’en traîneau. Un bon musher (meneur de chiens) aime ses bêtes. Ces salopards voulaient juste me faire souffrir, j’imagine.
-Des malades ! s’insurgea Gaïa.
-J’te l’fais pas dire. Pis j’pense que l’seul motif possible, c’est la jalousie. Que j’ sois souvent l’athlète le plus médaillé des Jeux d’hiver en dérange possiblement quelques-uns.
Alerté par les plaintes d’un chien, Kogak Sikoyok lâcha sa courroie et se rendit auprès d’un animal gémissant qui glissait hors du plateau. Il le replaça au milieu du traîneau, lui passa une sangle autour du corps et en profita pour attacher les autres chiens à l’aide des crochets prévus pour maintenir les objets transportés. Gaïa ne le lui aurait pas avoué, vu la colère tenace de l’Inuit, mais elle était persuadée que cette agression était orchestrée par la famille Grangorini de Vancouver, celle qui avait fait assassiner ses parents. Une chose quand même difficile à concevoir. Tuer un homme et ses chiens parce qu’il recevait Gaïa dans son village ? Ça n’avait aucun sens. Et pourtant...
-Désolé pour mes pleurnicheries, Gaïa. Tu dois me prendre pour un idiot, mais c’est plus fort que moi. J’les ai tous vus naître pis j’les aime comme des membres de ma famille. Y’en avait toujours deux ou trois qui passaient la nuit dans la cabane, près du feu, ou même sur mon lit. Tout juste si j’devais pas dormir sur le tapis.
-Je te donne pas tort, de plus, t’as rien d’un chialeux, j’peux te l’assurer.
L’Inuit reprit sa marche. À chaque pas fusait son souffle puissant, hésitant semblait-il entre celui né de la fatigue et tout simplement une autre envie de pleurer la perte de ses vieux amis.
-Gaïa, concernant notre arrivée à Guviai Jaujuq, mettons les choses au point. J’ai décidé de pas donner de détails aux gens sur c’qui vient de nous arriver. Cette semaine, on a une petite fête au village, la gâchons pas.
-Tu comptes leur cacher toute la vérité ? s’étonna Gaïa.
Il fit la moue.
-Je dirai simplement que le traîneau est tombé dans une crevasse.
Gaïa émit un rire assurément forcé.
-Pour expliquer les hommes déchiquetés par les loups, tu diras que c’était une attaque de grizzly ?
-Y’en a pas en Arctique. Mais y’a aucun souci à s’faire, dans deux jours, y restera rien des corps.
-Seigneur, s’exclama Gaïa interloquée, la manière dont tu conclus cette tragédie est stupéfiante.
-Faut être réaliste. Quant aux coupables, je t’assure que j’retrouverai ces salopards.
-À ce sujet… je suis pas mal partagée dans mes émotions. Je suis ravie que mes loups t’aient aidé, mais il y a le docteur en moi que je n’peux faire taire. J’oublie pas mon serment d’Hippocrate. Le devoir du médecin est incontournable ! On devrait aller voir s’il y a des survivants.
Kogak Sikoyok s’arrêta brusquement, fit face à sa compagne, une moue d’incrédulité déformait grotesquement ses traits.
-Après ce qu’ils ont fait ? Jamais d’la vie ! Les survivants pourraient r’venir. Ta vie est plus précieuse que celle de cette bande de fous, articula l’homme d’une voix rauque.
Gaïa le remercia d’un sourire, appréciant cette remarque délicate, déçue néanmoins de ne pouvoir retourner sur les lieux du combat.
-Une fois chez nous, faudra surveiller les bras en écharpe parmi les habitants, mais aussi chez nos visiteurs. J’ai dû en casser deux ou trois, l’informa l’Inuit moqueur.
Chez nous. Gaïa frémit. Ces mots faisaient d’elle une citoyenne des Territoires. Ils arrivèrent devant l’immense cavité volcanique boisée abritant la communauté de Kogak Sikoyok.
-Rappelle-toi, Gaïa. Faut s’contrôler, chasser l’affliction de nos yeux. Seule ton arrivée compte. Sourions !
Gaïa lui pressa doucement le bras en se disant que prétendre la désinvolture ne serait pas facile. Ils gravirent la pente du cratère main dans la main. Une fois au sommet, Kogak Sikoyok attela les deux malamutes à l’arrière du traîneau et se joignit à eux pour retenir le qamutiik dans la descente. Chemin faisant, et après quelques passages difficiles sur une piste inégale, ils parvinrent dans la vallée. En compagnie de son amie, l’Inuit emmena les chiens blessés dans la grange communautaire, à l’ouest du village. Durant le trajet, ils ne rencontrèrent pas une âme. La population se trouvait réunie sur la place centrale du village où se déroulaient la petite fête annuelle ainsi que des épreuves éliminatoires en vue d’une rencontre sportive à l’échelle du pays. Les deux malamutes survivants, sensibles à la tragédie qu’ils venaient de vivre, se laissèrent tomber lourdement dans un coin du bâtiment. Le jeune homme rejoignit Gaïa afin de l’aider dans sa tâche. Ils mirent des couvertures sur une longue table et y déposèrent le premier chien. Gaïa l’endormit, posa des drains, et recousit les plaies. Après deux heures d’un travail minutieux, tous les chiens avaient reçu des soins appropriés. La jeune femme, fourbue, reposa ses instruments.
-J’ignore s’ils s’en sortiront tous, laissa-t-elle échapper avec lassitude. J’aimerais pouvoir t’aider davantage, mais…
-Gaïa ! C’que t’as accompli est admirable. Tu pouvais pas faire mieux. J’ te remercierai jamais assez pour ta gentillesse. Mais… te voilà épuisée. Je vais t’conduire chez toi.
-Attends ! J’aimerais y emmener les deux chiens les plus mal en point. Je pourrai mieux m’en occuper si leur état empire, et ils seront au chaud, ce qui est primordial dans la guérison.
-C’est parfait ma chère Gaïa ! s’exclama l’Inuit, rasséréné. J’aurais jamais pu les abandonner dans ce hangar glacé. Moi, je vais prendre les autres.
Gaïa fit quelques mouvements des bras pour dénouer ses muscles endoloris. Kogak Sikoyok installa sur le traîneau les animaux destinés à Gaïa et conduisit son amie au nord du village, à l’orée d’un bois d’épinettes où était érigée la cabane de rondins aménagée à son intention. Sur le devant, peu affecté par le gel, s’étirait un cours d’eau chuchotant un récit oublié de l’ancien temps. Une fumée grise s’échappait mollement de la cheminée.
-Quel spectacle, si paisible ! s’exclama Gaïa. Y’a même une flambée dans la cheminée. Je suis vraiment touchée.
Les yeux de l’Inuit brillaient de plaisir. Tout à coup, Gaïa avança le nez, huma l’air à petits coups. Une odeur bizarre flottait alentour. Elle haussa les épaules, l’ignora.
Ils entrèrent. L’intérieur était rustique, propre, ordonné. La maisonnette comportait une grande pièce qui faisait office de salon-cuisine et une chambre de grandeur modeste mais judicieusement orientée vers l’est, afin que ceux qui y dormaient reçoivent le premier soleil du matin, à la belle saison, du moins. Kogak Sikoyok installa les deux chiens devant le foyer avec une satisfaction qui faisait plaisir à voir.
-Pour le feu de bois, j’apprécie, mais vos arbres sont précieux, vous n’auriez pas dû… commença Gaïa.
L’homme émit un rire chargé de sous-entendus.
-Sois rassurée, on n’y touche jamais.
-Alors… c’est quoi qui brûle ?
-Du crottin d’caribou, lâcha-t-il avec une indifférence malicieuse.
Gaïa grimaça de dégoût.
-Mon Dieu ! C’est incroyable ! Et j’aurai droit longtemps à ce régime olfactif spécial ? demanda-t-elle en souriant. (Mais elle devinait la réponse.) Quand on vit dans une région où chaque arbre est précieux, on s’arrange avec mère Nature, récita-t-elle à voix haute.
Kogak Sikoyok s’esclaffa sans répondre. Puis, avant que Gaïa ait pu émettre un autre commentaire, il l’embrassa prestement sur la joue et ouvrit la porte.
-Encore merci pour c’que tu as fait pour nous, prononça-t-il du pas de la porte. Je l’oublierai jamais. Repose-toi. Dans deux heures, j’passerai te chercher. Pis oublie pas. Ta réserve de « bois de caribou » est derrière la maison, se moqua-t-il en ajustant son bonnet de fourrure qui glissait vers ses yeux.
-OK, je serai prête. Avant de quitter… Comment t’appelles ça un bûcheron de crottes surgelées ? rétorqua-t-elle, prétendument exaspérée.
Kogak Sikoyok sortit, referma doucement derrière lui en ricanant. La jeune femme entendit son rire qui persistait en s’amenuisant alors que l’homme s’éloignait de la maison. Malgré les péripéties de son arrivée au pays, Gaïa parvint à se détendre. Le pays inuit semblait rude, impitoyable aussi, mais elle l’adoptait sans réticence. Dès qu’elle fut seule, la jeune femme s’allongea sur le matelas étonnamment moelleux de son nouveau lit et s’endormit aussitôt.
Au réveil, elle fit une toilette rapide et passa un costume de coton chaud et confortable. Elle était excitée par l’existence nouvelle qui l’attendait. Gaïa ignorait encore dans quel village elle bâtirait sa clinique. Elle avait peine à croire que ses études de médecine à peine terminées, elle songeait déjà à ouvrir une clinique médicale. Pourtant, avant d’en arriver là, tant de choses restaient à accomplir. C’en était affolant. Mais assez rêvé , se raisonna-t-elle, il lui fallait maintenant rencontrer la communauté inuite de Guviai Jaujuq. Une tâche délicate et combien vitale l’attendait. « Préparons-nous donc pour la fête, puisque fête il y a ! » lanca-t-elle allègrement. Puis… s’inquiétant tout à coup, elle ajouta : « Seigneur, leur plairai-je ? »
Kogak Sikoyok vint la chercher à l’heure convenue. Il détailla son amie de la tête aux pieds, la trouva ravissante sans oser le lui dire, mais son regard éloquent parlait pour lui. Gaïa fut heureuse de le revoir et de ce compliment silencieux sur sa tenue.
-J’ai rarement dormi dans un lit aussi douillet, admit-elle. Nanuk m’a dit que vous les bourriez parfois de laine de chien. C’est rudement chaud !
Elle reposa sur le bord de la fenêtre la brosse à cheveux qu’elle venait d’utiliser.
-Le peu que j’ai vu de ton village et ce que tu m’en as dit, me laisse entendre que vous parvenez à bien vivre sans l’aide des Blancs. Je trouve ça fantastique, admit-elle.
-Pour s’arracher à l’emprise de Québec et d’Ottawa, on doit à tout prix vivre avec les ressources de notre terre.
-Conserver le peu d’indépendance que vous avez acquise ici doit vous compliquer singulièrement la vie. Ne pourriez-vous pas faire un compromis dans ce que vous acceptez ou refusez du gouvernement ?
Kogak Sikoyok soupira de lassitude.
-On a essayé, mais on avait l’impression de mendier. Les officiels d’Ottawa sont venus nous chapitrer pour notre manque de gratitude après « tout » ce qu’ils faisaient « pour nous ». Alors, comme ça, les familles auraient dû se montrer reconnaissantes d’avoir été déportées pendant 20 ans au bout du monde, à crever d’faim ? Allons donc !
Un instant de désarroi traversa les yeux de Kogak Sikoyok. Il continua :
-L’Inuit est nomade de nature. Avant l’arrivée des Blancs, on se déplaçait en traîneau pour la chasse, logeait sous la tente durant la belle saison et dans l’iglu l’hiver. Jusqu’à c’que les Blancs nous interdisent de parcourir la toundra.
-Quoi ! s’indigna la jeune femme. C’est de la dictature. Ils n’avaient pas ce droit. On n’peut pas décider comme ça de la façon de vivre d’un peuple !
-La colonisation, c’est en plein ce genre d’incohérence, Gaïa. Le Blanc ne nous a pas soumis avec ses cadeaux ni à coups d’fusil, comme pour les autres Autochtones canadiens, mais en s’en prenant à nos chiens.
Gaïa hocha gravement la tête. Elle se souvenait à présent. L’élimination systématique des chiens de trait. Quand elle était jeune, Nanuktalva ne lui avait glissé que quelques mots sur ce drame pour ne pas la chagriner. Elle n’avait jamais approfondi le sujet et le regrettait.
-Pour comprendre notre culture, ce que nous sommes devenus et pourquoi, il faut expliquer l’importance essentielle du chien sur les hautes-terres. En 1950, à l’époque de la déportation en Arctique de nos parents, les Inuits dépendaient totalement de ces animaux pour leur vie quotidienne. C’était comme ça depuis la nuit des temps. Alors, pour nous obliger à vivre dans ces villages en contreplaqué joyeux comme des cimetières, la Gendarmerie royale a éliminé tous nos chiens, du nord au sud. Entre 20 000 et 30 000 bêtes furent massacrées. Les Blancs affirment aujourd’hui en avoir abattu quelques centaines qui avaient contracté un virus quelconque. Il n’existait que dans leurs cerveaux détraqués. Une fois le carnage terminé, il restait environ 200 chiens dans tout le pays En tuant nos fidèles compagnons, ils nous obligeaient à devenir sédentaires, à vivre quasiment figés sous leurs yeux, comme des animaux de laboratoire. On ne pouvait plus suivre les migrations de caribous, ou nous rendre à la pêche en bord de mer. Elle nous était devenue inaccessible. Les gens mouraient autant de faim que de désespoir. Des communautés entières ont été décimées. C’est là que les suicides ont fait leurs premiers ravages parmi la jeunesse, devenant vite notre plus grand fléau. Quand on demande à un jeune ce qu’il veut faire quand il sera plus vieux, on s’attend presque à l’entendre dire « me suicider » tout comme les jeunes filles de Pattaya, en Thaïlande, diront « me prostituer ». Imagine, Gaïa, que du jour au lendemain on te dise que ta façon de vivre depuis toujours doit cesser. Comme compensation pour ces odieuses manigances, l’homme blanc nous offrait 15 ans plus tard ses satanées motoneiges. Belle affaire. Le bruit infernal des engins fait fuir le gibier.
-Le but caché de tout ça, c’était quoi ? émit Gaïa, curieuse.
-Envoyer nos enfants à l’école. D’où l’interdiction pour nous de se déplacer. Mais le pire restait à venir. La Gendarmerie royale du Canada abattait systématiquement toutes les bêtes survivantes qui n’étaient pas entravées. La folie totale. Le gouvernement fédéral avait en effet décidé que même les chiens attelés aux harnais d’un qamutiik seraient considérés comme détachés et abattus. C’est pas d’la démence ça ?
-Les maudits fous ! s’indigna Gaïa.
-C’est bien pour ça que mon peuple n’a jamais pardonné cette tuerie. Soixante-dix ans plus tard, les Blancs tentent encore de faire aboutir leur stupide réconciliation. « Nous vous avons massacré, nous avons martyrisé vos enfants dans nos écoles monstrueuses, anéantissant votre manière de vivre, mais oublions ça et soyons bons amis ! » plaident-ils. Une belle connerie. Nos jeunes ont été détruits, mentalement anéantis par le ministère de l’Éducation qui abusa d’eux dans ses institutions pendant un demi-siècle. On sait aujourd’hui ce qui se passait dans ces collèges. En échange du calvaire de cette jeunesse perdue, on a reçu des maisons en papier mâché qui puent la moisissure dès la première année et s’écroulent au bout de 15, des excuses officielles, 12 motoneiges puantes et des chaînes à nos pieds.
Gaïa était bouleversée. En dépit de ses recherches sur le Grand Nord, elle n’était pas informée de toutes ces horreurs, comme de la quantité incalculable d’injustices que le peuple inuit avait subies.
-La colonisation est une chose odieuse, reconnut-elle.
Kogak Sikoyok pinça les lèvres en signe d’évidence.
La jeune femme se leva, enfila une paire de vieux gants de peau prévus à cet effet pour elle, afin qu’elle puisse ajouter des morceaux de bois de caribou dans son foyer sans se souiller les mains.
-Merci pour les gants, voilà une bien délicate attention, reconnut-elle. Pour en revenir à ce projet de village touristique, il cachait mal sa vocation qui était de vous exploiter, fit Gaïa, d’un air entendu.
-Ouais, pis c’est pourquoi pareille idiotie a pas vu le jour.
Kogak Sikoyok s’éloigna de la table et rejoignit ses chiens gémissant devant la cheminée. Il les caressa un moment, puis se tourna vers à son amie.
-Bien entendu, personne chez nous n’a accepté de participer à cette bouffonnerie. L’homme blanc a oublié son projet pendant 30 ans, demeurant en outre absent du décor. Ces cabanes ont fini par représenter à nos yeux l’emplacement possible d’une communauté. Comme avec le froid le bois s’était bien conservé, notre famille s’y est installée, construisant pour traverser le bras de mer de solides baydars , des bateaux surtout utilisés pour la chasse à la baleine, qui peuvent transporter jusqu’à 15 personnes. Ils ont déménagé un printemps, abandonnant sans regret maisons de carton et motoneiges. Aujourd’hui, nous sommes 68 ici. On est heureux. Faut jamais se lamenter sur ce qu’on peut pas changer. Le Grand-Esprit fait ce qui est le mieux pour nous.
La bienveillance du Grand-Esprit ! Voilà une chose à laquelle Gaïa aimerait croire. Un acte de Dieu était-il le dernier espoir de sauver le peuple nordique, quand actuellement au pays, deux enfants sur trois ne mangeaient pas à leur faim ?
Kogak Sikoyok ouvrit la porte et s’effaça pour laisser sortir son amie. Ils quittèrent la cabane, l’air sombre. Puis, en même temps, ils se sourirent timidement. C’était jour de fête !
-Admire Guviai Jaujuq, offrit le jeune homme en prenant la main de sa compagne qui ne s’en défendit pas. Bien qu’avec la grisaille de l’hiver on puisse pas bien apprécier la vue.
Tout en conversant, Gaïa et son compagnon se rapprochaient du cœur du village où prenaient place les festivités. De la musique et des cris les prévinrent longtemps à l’avance de la direction à suivre. Sur une grande place circulaire, se tenaient rassemblées 300 à 400 personnes. En cet instant, un événement du domaine sportif les faisait hurler de plaisir. Lorsque les deux amis se présentèrent sur les lieux des compétitions, personne ne sembla leur prêter attention. Gaïa, qui avait imaginé être dévisagée avec insistance et le redoutait, eut la surprise de voir les regards glisser rapidement sur elle avec une sorte d’indifférence. La jeune métisse s’étonna de ne pas susciter plus d’intérêt. Paradoxalement, elle qui avait souhaité passer inaperçue en fut un peu désappointée.
Puis, avec une manière de parcimonie les bruits cessèrent, de place en place, comme un feu qui s’éteint. Et ce fut le silence, presque total. Tous les yeux étaient tournés dans sa direction. Gaïa perçut alors des expressions en majorité inconnues, des bouts de phrases chuchotés :
- Luuktaaq !
Elle tendit l’oreille à ces exclamations souvent incompréhensibles.
- Uvaniingittuq !
Là, au milieu de la foule.
-Kina taamma ? Kinauva ?
Ici ! Là-bas...
- Nagligusuktunga.
À droite.
- Nagligijara.
Des exclamations étouffées fusaient de tous côtés. Les voix, parfois aiguës, parfois graves, semaient la confusion dans l’esprit de la nouvelle venue au pays. Puis le plaisir de la fête reprit ses droits, comme amplifié. Chacun se réjouissait : la femme docteure était arrivée !
-Étrange attitude, souffla Gaïa à son compagnon.
-Ils sont timides.
-Qu’est-ce qu’ils disaient ?
Kogak Sikoyok sourit gentiment à son amie.
-C’est la docteure ! Moi, je l’aime déjà ; enfin, plein de belles choses.
La jeune femme rougit d’émotion.
-Tant de délicatesse ! Tu leur diras… quana ! Merci.
-Bien sûr. Tu vois, eux aussi attendaient ta venue avec une petite appréhension. Ils savent que tu es une personne instruite et craignent que tu les juges inférieurs à toi. La plupart sont jamais allés à l’école.
À ces mots, le cœur de Gaïa se serra. Il faudra un jour ouvrir un centre d’éducation aux adultes, pensa-t-elle aussitôt.
-Voilà pourquoi ils se sont pas précipités vers toi. Je ne sais pas comment dire ça, mais… en fait, ils attendaient que tu fasses les premiers pas.
Gaïa se détendit. Même son corps lui sembla plus léger.
-Je ferai ces pas dès que leurs yeux ne me fuiront plus. Et cette foule ! Tu m’as dit que vous étiez une soixantaine dans ta communauté.
-On a des tas d’invités. Gaïa, tu arrives à une époque importante.

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