Traqueuse d’abandon : 1 – Crépuscule ardent
195 pages
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Description

Il n’y pas de meilleure saveur que celle d’une vengeance accomplie.C’est avec cette conviction qu’Eden s’est mise en quête des Parchemins du Pouvoir, ces objets censés délivrer une puissance incommensurable à la personne qui parviendrait à les réunir. Bien consciente de n’être qu’une humaine, elle devra se tourner vers des créatures aussi anciennes que puissantes, et les convaincre de s’allier à elle plutôt que de la tuer, ou pire...Traquée par les soldats du Grand Dragon, Eden devra se battre pour atteindre son objectif et ne pas se perdre elle-même dans un labyrinthe de secrets et de manipulation. Et ce, sans compter sur le pouvoir qui brûle en son sein et menace de la submerger…

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 septembre 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782365387606
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

TRAQUEUSE D’ABANDON 1 – Crépuscule ardent  
C.S. ANGELLINE
www.rebelleeditions.com
Prologue
Le monde était beau, avant.
Mon monde était composé de six pays : Terre d’Hellébore, Terre d’Aconit, Terre de Cytise, Terre de Jusquiame, Terre de Datura, et Terre de Belladone.
Le monde n’avait pas toujours été si petit, à ce qu’il paraît. Gourmande de savoir, je lisais tout ce qui me tombait sous la main, et plusieurs livres d’histoire parlaient d’immenses continents, séparés par des océans. Mais tout avait changé. Aucun des auteurs dont j’avais eu le plaisir d’étudier les écrits ne disait pourquoi. Il n’y avait qu’une chose que je n’ignorais pas : nos ancêtres, bien des siècles avant ma naissance, avaient négocié une entente cordiale avec les êtres surnaturels, nous permettant de vivre dans un monde presque idyllique.
Je vivais avec ma mère, mon père, et mes deux frères dans une humble demeure. Néanmoins, nous avions le loisir de vivre à Transcendance, la capitale de Terre de Belladone. Une ville si grande, avec des quartiers riches si nombreux, que je n’ai jamais eu le loisir de les parcourir tous. De plus, cela nous permettait d’éviter les attaques des indésirables. Car la paix était l’égale des lois. Il y avait toujours quelqu’un pour les enfreindre. Il y avait chaque jour des morts dans les deux camps, surnaturels et humains. Je ne le comprenais pas vraiment à l’époque. Mais le gouvernement en place pendant cette sombre période, lui, devait comprendre, et dut trouver la paix bien ennuyeuse.
Dans notre petite maison, il n’y avait qu’un miroir, disposé dans la chambre de mes parents. Celle-ci était fermée à clef tout le jour durant. Peut-être avaient-ils peur que nous ne cassions quelque chose ?... Le fait est que je ne pouvais voir mon reflet que rarement. En vérité, même si je ne comprenais pas, je m’en moquais. J’avais toujours préféré plonger dans des livres épais, ou encore jouer dehors avec mes amis, plutôt que de m’admirer dans un miroir et passer des heures à me pomponner. Et puis, de toute façon, je n’avais rien de spécial, de la racine brune de mes cheveux à mon corps frêle de petite fille.
Grande aventurière à mon jeune âge, j’avais toujours rêvé de voir les déserts arides des Terres de Jusquiame, ou encore les eaux bouillonnantes d’écumes des Terres de Cytise. Mais la première fois que je les vis, ce fut par le petit écran de télévision que mes parents gardaient jalousement dissimulé, un soir où je n’arrivais pas à dormir. L’eau avait pris une teinte rouge, tant le sang avait coulé. Ma mère m’avait immédiatement renvoyée dans ma chambre, mais j’avais compris. Ou du moins je le croyais.
C’était le début de La Catharsis .
Il fallut cinq semaines aux soldats réunis par le gouvernement, tristement surnommés La Milice Écarlate, pour arriver à Transcendance. Leurs différentes troupes encerclèrent ma ville, et deux jours plus tard, ils firent irruption dans ma maison, ravageant et massacrant tout ce qui se trouvait sur leur passage. Je n’étais pas là ce jour-là. Je ne me rappelle plus, mais j’étais sûrement partie me balader, ou peut-être me replonger dans les rayonnages de la bibliothèque. J’étais alors dans l’année de mon quatorzième anniversaire. En rentrant chez moi, je découvris la porte arrachée, les meubles renversés, et il n’y avait pas un seul endroit épargné par la couleur rouge du sang de ma famille. La Milice Écarlate avait fait son œuvre. Je ne compris pas tout de suite pourquoi ils avaient fait ça. Et puis, dissimulé parmi les livres de ma propre bibliothèque, j’avais trouvé le journal de ma mère. Ils avaient mis la main sur des colorations pour cheveux, cachées dans la salle de bains. Ils pensèrent donc qu’elle était autre chose, pas tout à fait humaine. Je n’ai d’ailleurs jamais compris où elle se les était procurées. La vente de ces articles était formellement interdite, et j’avais toujours cru qu’ils n’existaient plus. Alors ils la tuèrent. Elle, mon père, mon grand frère, et mon cadet. Si j’avais été là, je serais morte avec eux.
Mais les colorations n’étaient pas destinées à ma mère. Elles étaient pour moi. Comme le temps me l’apprit, mes cheveux étaient d’un blond platine, parsemés de quelques mèches plus dorées. Mon visage en lui-même était des plus banals, mais mes yeux clairs le dévoraient. Ils étaient d’un bleu clair, translucide, comparable à la couleur des glaciers en fonte. Ou du moins, à la couleur dont je les imaginais. Ma mère avait tenté de cacher ce blond particulier, pensant sûrement que cela suffirait à effacer ma différence. Elle n’avait pas compris qu’elle venait d’ailleurs. De quelque part au fond de moi-même.
Car, comme je le compris plus tard, La Catharsis, qui dura sept semaines, avait pour but d’éliminer ceux qui étaient différents. Ceux qu’ils nommèrent Déficients.
L’aube rougeoyante frémira…  
Chapitre 1
Neuf ans plus tard  
J’avais chaud. J’avais froid. Mon corps était parcouru de spasmes, rendant ma respiration difficile. Étendue face contre terre, la pluie me brouillait la vue et mélangeait mon sang à la terre boueuse. J’étais épuisée. La nuit était tombée depuis des heures, et personne ne passerait ici avant longtemps encore. De toute façon, personne ne venait jamais ici. J’étais en pleine crise après un entraînement trop intensif, et j’avais perdu mes Morientis . Je les avais vues tomber et rouler loin de moi, peu de temps avant de m’écrouler, aux prises avec la douleur. Luttant contre mes tremblements, je pris appui sur mes avant-bras, me relevant sur les genoux. J’inspirai un grand coup, et, avec une force que je ne pensais pas avoir, me mis debout. Il fallait que je marche. Il fallait au moins que j’atteigne ma boîte de Morientis. Je ne fis qu’un pas. Mon souffle se bloqua dans ma gorge. Mon pied dérapa dans la boue. Je m’étalai face contre terre.
J’avais besoin de mes pilules ! Les pilules de Morientis étaient constituées d’un savant mélange de génétique et de Magie. Elles tiraient leur nom d’un dérivé du mot latin signifiant « agonie ». L’Ordre n’avait-il pas un sens de l’humour absolument exquis  ? raillai-je en moi-même. En dehors de ce nom, elles avaient des propriétés précieuses : elles guérissaient presque toutes les plaies, internes ou externes. C’était pour cela qu’il me les fallait absolument. Elles n’arrêteraient pas ma crise, néanmoins, elles guériraient mes plaies. Sur une échelle d’un à dix, ma crise se situait au niveau trois, alors elle cesserait d’elle-même, à un moment ou à un autre. Mais si mon sang continuait à s’étendre vers les entrailles de la Terre à ce rythme, je ne vivrais pas jusqu’au matin. Et personne ne passait jamais par là… Pourquoi avais-je tant forcé ? Je savais pourtant que les crises pouvaient survenir à n’importe quel moment…
Le manque d’oxygène fit flamber de petits points noirs devant mes yeux. Et au loin, je crus voir une tache d’un jaune flamboyant, juste avant de m’évanouir. Une tache jaune juchée sur une haute silhouette. Pourtant, personne ne venait jamais ici, n’est-ce pas ?
*
*  *
Mes yeux papillotèrent avant de s’ouvrir complètement. Je les refermai, ma rétine agressée par un plafond qui fut blanc, bien des années auparavant. Je fronçai le nez en comprenant ce qui m’avait réveillée : l’odeur âcre de la mort. Ignorant le vertige qui me prit soudain, je m’arrachai aux draps usés de mon lit d’hôpital. Les blessés s’accumulaient dans les pièces et les couloirs du petit bâtiment servant d’hôpital à L’Ordre. Respirant par la bouche lorsque je passai devant la pièce où s’amoncelaient les cadavres, je laissai glisser mon regard sur les corps mutilés, ne m’arrêtant qu’au moment où je reconnus son visage. Me précipitant sur le brancard où il gisait, au détour d’un couloir, je saisis sa main entre les miennes.
— Aaron ! Tu vas bien ?
Il tourna son regard bleu outremer vers moi, haussant un sourcil.
— Est-ce que j’ai l’air d’aller bien ? chuchota-t-il.
— Désolée, question stupide. Que s’est-il passé ? Vous ne deviez pas rentrer avant au moins trois jours !
Il toussa et je vis l’effort que lui coûtait notre conversation. Mais j’avais besoin de savoir. Aaron, Adaline, et Saël – respectivement les chefs des équipes 15, 17, et 18 – étaient partis en mission deux semaines auparavant. Une mission devant être simple. Longue, mais avec un effectif total de 21 Chasseurs, elle aurait dû être d’une facilité déconcertante. Sa chevelure à la couleur évoquant le caramel fondu accrocha la lumière crue des plafonniers lorsqu’il se retourna vers moi.
— Nous sommes tombés sur des Vestiges. Ils étaient au moins sept. On ne s’attendait pas à une telle surprise…
Mes sourcils se froncèrent. Les Vestiges ne se déplaçaient pas en nombre aussi important. Naissant du mauvais travail d’un Chasseur, ils n’étaient que des cadavres en décomposition sans aucune capacité de réflexion ou de coordination. Pour être plus claire, lorsqu’un Vampire, ou parfois une Goule, est tué, il est nécessaire de brûler le corps dans les heures suivantes. Si ce travail n’est pas accompli, le cadavre se relève, devenu Vestige. Et bien que je n’apprécie guère les Vampires, eux, il y avait un moyen de les éliminer. Les Vestiges étaient presque indestructibles. Une tête ou un membre coupé les ralentissait, mais ils trouvaient toujours le moyen de se relever. La seule possibilité que nous avions de les stopper était de les réduire en bouillie, littéralement. De plus, un seul désir les animait : le besoin de tuer.
— Et Adaline ?
Il ne répondit pas, mais ses yeux me donnèrent une réponse sans équivoque. Il siffla de douleur, me faisant réaliser à quel point mes mains avaient écrasé la sienne. Relâchant ma prise, je serrai mes poings contre mes cuisses, tentant de maîtriser la colère qui m’envahissait.
— Comment ?
— Écoute, Eden, il vaut peut-être mieux que tu…
— Comment ? grondai-je à nouveau.
— Elle s’est battue bravement. Mais les Vestiges étaient trop nombreux. Tu sais, elle…
— Viens-en au fait, le coupai-je. S’il te plaît.
— Un Vestige l’a attaquée par surprise. Il a tenté de lui arracher le bras. J’ai réussi à l’arrêter à temps, mais ses os étaient réduits en miettes. Je l’ai emmenée dans un coin, pour qu’elle soit protégée des Vestiges jusqu’à ce que l’on puisse s’enfuir. Mais Saël…
Ses lèvres se pincèrent en une ligne mince, et j’étais persuadée que mes yeux reflétaient parfaitement l’expression de haine que je voyais dans ceux d’Aaron.
— Qu’est-ce qu’il a fait ?
— Il a jugé qu’elle n’était plus apte à se battre, et que la réparer prendrait trop de temps. Ce sont ses mots. Alors il l’a abattue. D’une balle dans la tête.
Sur le coup, je fus incapable de réagir. Mes ongles s’enfoncèrent dans mes paumes. Un liquide chaud s’écoula entre mes doigts. Étonnée, je levai les mains face à mon visage. De petites entailles rouges et sanguinolentes parsemaient ma peau. Saël avait tué Adaline. Il avait tué mon amie. Il paierait pour ça.
— Mais au fait, toi, qu’est-ce que tu fais là ?
Ignorant cette question à laquelle je n’avais pas de réponse, je tournai les talons. Aaron s’en sortirait. Pour le moment, j’avais des choses plus importantes à faire.
En quittant mon ami, je n’avais qu’une intention : fuir les couloirs de cet hôpital empestant la mort et le sang. Mais lorsque je le vis, riant avec d’autres Chasseurs, je ne pus retenir la rage sourde qui monta en moi. Saisissant la touffe de cheveux qui dépassait de son bandage, je le plaquai violemment contre le mur et collai mon autre bras contre sa gorge. Il grogna de douleur, me faisant jubiler intérieurement.
— Tu vas faire sauter mes points de suture, souffla-t-il entre ses dents.
— Si je le pouvais, je t’arracherais bien plus que des points de suture. Comment as-tu pu, Saël ? Je savais que tu étais une pourriture, mais de là à…
Ma voix se bloqua. Le visage d’Adaline, toujours souriant, s’imposa à mon esprit. Ma mâchoire se crispa.
— Comment ai-je pu tuer Adaline ? finit-il à ma place. C’était très simple, en fait. Elle était trop gravement blessée. Les Morientis n’auraient eu aucun effet. Alors j’ai levé mon arme, et j’ai éliminé cette putain de Déf…
Sa voix s’éteignit en un gargouillis répugnant, mon avant-bras écrasant sa trachée assez fortement pour l’empêcher de respirer.
— Je devrais te tuer, sifflai-je de haine.
Il tenta de parler, mais je ne voulais plus entendre l’ignoble son de sa voix. Je tirai plus fort sur ses cheveux, laissant une joie malsaine m’envahir lorsque le sang imbiba son bandage et coula dans ses yeux.
— Voilà, tu es bien mieux sans ces points de suture.
Me servant de la prise que j’avais sur sa chevelure, je le jetai au sol, d’où il n’essaya pas de se relever. La tête haute, je jetai un regard méprisant aux Chasseurs, qui n’avaient pas même tenté une approche pour me séparer de leur chef d’équipe. Je me détournais lorsque sa voix, plus assurée que je ne l’aurais souhaité, me parvint.
— Ne te fais pas d’illusions, Eden. On sait tous les deux pourquoi tu ne me tues pas sur-le-champ.
Mes mains se serrèrent en deux poings rageurs, et je dus lutter contre moi-même pour ne pas me retourner et le battre à mort. Au lieu de cela, je m’éloignai à grands pas, recherchant la fraîcheur de l’air extérieur. Je n’écoutai pas cette part de moi qui était convaincue que tuer cette vermine arrangerait les choses. Pour une fois, j’écoutai cette part de moi qui était raisonnable. Celle qui savait qu’il avait raison, même si cela m’arrachait la langue de l’admettre à voix haute. Car je n’étais pas assez gradée. Si j’en venais à tuer un Chasseur pour des raisons personnelles, ma punition serait bien pire que la mort.
La hiérarchie de L’Ordre était assez simple, à vrai dire. Il y avait trois factions principales, et d’autres, diverses, possédant plus ou moins de membres. Les trois factions principales étaient La Milice Écarlate, qui avait fait tant de dégâts lors de La Catharsis, Les Traqueurs d’Abandon, et Les Chasseurs d’Ombres. Les soldats de La Milice Écarlate avaient été les premiers à être réunis par L’Ordre. Aujourd’hui, on accédait à ce rang par promotion, comme une ascension sociale, en quelque sorte. J’avais moi-même débuté en tant que Chasseuse, même si je faisais partie d’une équipe réservée aux Déficients, les personnes comme moi, jugées infonctionnelles. Il semblerait en effet qu’une branche de notre ADN soit différente de celui des gens normaux, ce qui faisait de nous des êtres brisés. Puis, en un temps que je qualifierais de record, Aaron, Adaline et moi-même étions montés à la tête d’équipes de Chasseurs. Il ne me fallut que quelques années de plus pour être promue Traqueuse. La seule femme jamais nominée. C’est à ce moment-là que Saël, qui venait alors de la section spéciale Origins, prit ma place à la tête de l’équipe n°18. Je ne l’avais jamais aimé, et pour cause. Les Origins étaient éduqués au sein de L’Ordre dès la naissance, faisant d’eux des monstres au cœur froid et impitoyable. Ils ne se posaient pas de questions, se contentant d’exécuter les ordres. C’était ce qui les rendait si dangereux. Et c’était également pour cette raison que L’Ordre les chérissait, et pourquoi je les haïssais tant.
Saël avait donc raison. Mon rang de Traqueuse ne m’autorisait pas à tuer un Chasseur. Hormis si cela correspondait aux idéaux de L’Ordre, évidemment. Peut-être que si j’avais fait partie de La Milice Ecarlate… Un frisson me parcourut tout entière. Intégrer cette faction était une chose à laquelle je me refusais. Bien entendu, la seule échappatoire à une promotion était la mort. Je faisais donc tout, depuis que j’étais Traqueuse, pour ne pas paraître trop douée, quitte à perdre volontairement des combats à l’entraînement.
Inspirant l’odeur particulière de la vaste pièce où je venais d’entrer, je souris. Mes pieds m’avaient guidée alors que mes pensées m’échappaient. Laissant courir mes doigts sur les dos épais des livres poussiéreux, je m’assurai d’un regard de l’absence d’intrus. Il était rare de croiser quelqu’un aux archives. D’autant plus qu’il fallait au moins le grade de Traqueur pour y avoir accès. Ma main s’arrêta sur une reliure de cuir que je pourrais reconnaître rien qu’au toucher. Sortant le livre de son étagère, je laissai mes doigts revisiter les moulures et gravures de sa couverture. Je l’avais lu tant de fois. Pourtant, un détail devait m’avoir échappé. Il y avait forcément quelque chose. Ce livre ne pouvait révéler tant de choses et cacher l’essentiel. Alors, pour la énième fois, j’entrepris de plonger dans ses pages jaunis par le temps, à la recherche d’un indice pouvant me faire évader de ce monde de sang et de peur. Ouvrant le livre en son centre, je revins trois pages en arrière, et saisis le bord gauche de la feuille. Je grattai le papier usé jusqu’à réussir à scinder la page en deux, et tirai pour révéler la prophétie dissimulée entre ces pages.
Elle vit dans l’ombre,  
Mais les flammes brûlantes  
De givre De l’Enfer  
Brûleront son âme,  
Le loup Alpha  
Hurlera son désespoir  
Face à l’évanouissement  
Du monde,  
La blanche pureté de l’immortalité  
Sera tachée de sang,  
Et tourne tourne,  
Comme une drogue  
Elle t’emporte,  
Et vibre vibre,  
Dévore son âme,  
Paye le prix,  
Cinq seront réunis,  
Un pour chaque,  
Mais paye le prix,  
Un pour chaque,  
Cinq seront réunis,  
Ô cercueil de cristal,  
Enfouis ses larmes  
Retiens le sang de notre Reine,  
Laisse-la mourir dans la lumière  
*
*  *
Le vent soufflait dans mes cheveux. Seisui . Mes pieds martelaient le sol de terre. Géhenne . Je courais à en perdre haleine, toujours plus vite. Evanesc . Il fallait être rapide pour échapper à une créature surnaturelle. Évidemment, il serait prétentieux de croire pouvoir être plus rapide qu’eux. Seisui, Géhenne, Evanesc . Je connaissais ces trois noms pour les avoir souvent entendus, depuis mon entrée dans L’Ordre. Les Evanesc étaient une puissante famille de Vampires, dits Sang-purs. Les Seisui étaient le plus grand clan de Loups-garous connu, alliés à L’Ordre depuis sa création. Et Keyth Géhenne était l’ennemi numéro un de L’Ordre. La prophétie – trouvée dans ce fameux livre il y avait des années – ne pouvait parler que d’eux. Mais je n’avais là que trois noms, et la prophétie n’était claire que sur un seul point : « cinq seront réunis ». Et je n’avais malheureusement aucune idée de qui pouvait être les deux personnages manquants. Un numéro de série accompagnait cette prophétie. Sûrement celui d’un livre ancien, mais il s’agissait là d’un ouvrage que nous ne possédions pas. Je n’avais donc que ces trois noms. J’étais persuadée qu’ils avaient un lien avec ce que je recherchais. Seulement, le rang élevé des Seisui et des Evanesc ne m’offrait aucune possibilité d’approche. De plus, mes missions étaient rares depuis que j’étais devenue Traqueuse. Nous étions destinés à chasser des ennemis coriaces, mais comme nous étions peu nombreux dans la faction des Traqueurs, Trush évitait de nous envoyer au combat sans une bonne raison.
Mais je savais que les soldats qui intégraient la Milice Ecarlate devaient effectuer une mission en solitaire, pour prouver leur valeur avant de devenir réellement Miliciens. Ma chance était là. Moi qui avais toujours refusé d’intégrer cette milice d’assassins, je ne voyais, à l’instant présent, pas d’autre solution. Si je montrais mon véritable potentiel, Trush m’intégrerait à la Milice Ecarlate, et je serais alors assez gradée pour traquer Keyth Géhenne. Ou du moins je l’espérais.
Un coup de sifflet retentit, mettant fin à ma course. Moi et les onze autres Traqueurs nous réunîmes devant notre entraîneur, un Milicien reconverti. Il nous plaça deux par deux sur des parcelles de terrain assez éloignées les unes des autres, et les combats commencèrent. Plaçant ma garde, mon adversaire et moi-même décrivîmes des cercles, attendant que l’autre frappe.
— Alors, Jin, pas trop peur d’être mis au tapis ?
Il rit doucement, mais n’attaqua pas pour autant.
— Comme si j’avais peur de toi, Eden.
— Tu me connais pourtant. Tu devrais savoir qu’il ne faut pas sous-estimer les femmes, souris-je.
Faisant cesser notre danse, je lançai un coup de poing qu’il para avec facilité. Je m’éloignai avec vitesse, esquivant le genou qui fusait vers ma poitrine. Les hostilités étaient lancées. Lors de ces entraînements intensifs qui nous étaient imposés chaque jour, tous les coups étaient permis. Car ces affrontements n’avaient pas pour but de nous inculquer des techniques de combats. Ce genre de choses était inutile face aux ennemis que nous affrontions. Non, ces combats n’avaient qu’un but : nous faire apprendre la souffrance. Les êtres surnaturels seraient toujours plus forts que nous, humains. Alors, il nous fallait savoir faire deux choses : encaisser les coups et les rendre. L’endurance était le point sensible de notre entraînement quotidien. Peu importait la douleur, nous devions nous battre, encore et encore. Après tout, quel intérêt avions-nous à nous vanter de tel ou tel art martial, si nous n’étions pas capables de toucher notre adversaire ?
Reprenant de la distance après un coup de pied transversal, une douleur sourde prit place derrière mon œil gauche. Essuyant les larmes qui s’écoulèrent contre ma volonté, je ne pus parer le violent coup de coude qui me mit au tapis. Quelque chose frappa fort mes côtes dans la seconde qui suivit le premier coup, m’envoyant rouler sur plusieurs mètres. Toussant, je voulus me remettre debout, ne souhaitant plus prendre de coups alors que je me trouvais à terre, impuissante. Mais mes bras tremblants ne purent supporter le poids de mon corps. Retombant dans la terre boueuse, la migraine enfla dans ma tête. Un cri involontaire m’échappa, et je sentis immédiatement les mains de Jin survoler mon corps. Je sentis le sol vibrer sous la démarche rapide de notre entraîneur. Ouvrant difficilement les yeux, je le vis s’accroupir à nos côtés. Il ne me regarda que quelques secondes avant de marmonner des paroles qui me furent inintelligibles. Mon opposant me souleva alors dans ses bras, et s’en fut. Tremblante, je voulus le remercier, mais ne réussis qu’à me mordre la lèvre. Il baissa alors les yeux sur moi, et m’offrit un sourire qui se voulait rassurant. Jin, qui possédait des cheveux d’un blond frappant et des yeux d’un magnifique vert malachite, venait de la section Déficients des Chasseurs, comme moi. Il avait été promu Traqueur tout juste une semaine avant ma propre promotion. Alors il savait pertinemment dans quel état pouvaient nous mettre les crises.
Car, en effet, nous, Déficients, étions les seuls à être touchés par ces crises insupportables.
Dans les bras de Jin, je me sentais comme un poids plume, et nous ne tardâmes pas à arriver à l’infirmerie. Il me déposa sur un lit, et aussitôt, Miella, le médecin de L’Ordre, me perfusa. Elle nous connaissait bien, autant l’un que l’autre. Je vis l’Ordiôme s’écouler avec lenteur jusqu’à mes veines. Mes yeux se révulsèrent lorsque le liquide bleu pénétra mon corps, et mes tremblements cessèrent presque aussitôt. L’Ordiôme était une véritable drogue. Une drogue nécessaire pour empêcher notre ADN brisé de nous rendre fous, d’après L’Ordre, mais une drogue tout de même. Car les crises étaient provoquées par le manque de cette substance bleuâtre. Je ne savais pas ce qu’elle contenait. Personne ne le savait, hormis les producteurs, évidemment. Mais nous en avions un besoin vital.
— Tu devrais retourner à l’entraînement, Jin, ânonna la douce voix de Miella.
Mon frère d’armes hocha la tête et se pencha pour me donner un baiser. Je détournai rapidement le visage, faisant mine de ne pas avoir vu son geste, et ses lèvres planèrent quelques secondes au-dessus de ma joue, avant de se retirer. Je relâchai le souffle que je n’avais pas eu conscience de retenir lorsque j’entendis la porte se fermer. Nous avions eu une histoire, à nos débuts de Chasseurs, mais il montrait toujours des sentiments pour moi, malgré notre rupture plutôt houleuse.
Il fallut à peine dix minutes à mon corps pour absorber la totalité de l’Ordiôme. Poussant un soupir de résignation, je me redressai et m’apprêtai à retirer ma perfusion lorsque l’infirmière me repoussa violemment dans mon lit. Cette petite blonde avait une force assez impressionnante…
— Ne bouge pas, me dit-elle en remplaçant la poche d’Ordiôme par une nouvelle.
— Une double dose ? constatai-je en fronçant les sourcils.
— Oui. Tes crises sont de plus en plus fréquentes, alors j’ai reçu la consigne de te procurer une double dose à chacune de tes visites.
— Oh… D’ailleurs, en parlant de mes visites. Hier, je me suis réveillée ici, mais je me rappelle clairement m’être évanouie à l’extérieur. Comment suis-je arrivée là ?
— Un rendez-vous du boss t’a trouvée, dehors en effet, et il t’a emmenée à moi.
— Un rendez-vous du boss ?
— Oui, un Lycan, je crois.
Je hochai la tête et me tus, m’interrogeant sur les problèmes que cette « rencontre » aurait pu me poser. Trush n’aimait pas que ses soldats « fricotent », pour reprendre ses termes, avec ses alliés.
Trush. Il se faisait aussi appeler le Grand Dragon, mais il aimait tout particulièrement qu’on le nomme Son Éminence. Il avait créé L’Ordre, et ordonné La Catharsis. Pour cela, ma haine envers lui était viscérale. Mes yeux se révulsèrent. La surdose d’Ordiôme mit fin à mes réflexions, faisant divaguer mon esprit. Autant dire que je planais carrément. Je ne me rendis même pas compte que Miella retirait la seringue de mon bras. Je ne repris pied dans la réalité qu’au moment où des mains saisirent mes bras et me levèrent violemment du lit d’hôpital. En fond, la voix de la blonde retentissait fortement. La tête basse, j’aperçus mes pieds traîner sur le sol. Je vais salir mes chaussures , fut ma seule pensée cohérente. Je tentai de me redresser et de coordonner mes mouvements, mais ce fut vain.
Ce furent les battements de mon cœur, désordonnés, qui me firent comprendre où j’étais. Il avait reconnu le sombre bâtiment où les gardes m’emmenaient, avant même que mon cerveau ne le fasse. Une porte s’ouvrit, et je fus jetée au sol. Je voulus me relever. Ne pas paraître faible devant cet homme. Mais mes jambes molles refusèrent d’obéir. Levant les yeux, je ne pus que faire face au visage satisfait de Trush, impuissante, faible.
— Eden. Tu ne sembles pas au mieux de ta forme, railla-t-il.
Son Éminence était un homme d’apparence jeune, mais au visage traversé d’une cicatrice, déformant sa bouche en un rictus constant. Ma langue se délia, bien heureusement.
— La surdose d’Ordiôme que vous m’avez fait prescrire n’arrange rien. Mais n’ayez crainte, cela n’affecte en rien mes capacités.
Il claqua des doigts, et mon cœur s’emballa plus encore. Un garde me souleva par les épaules et m’assit sur une chaise, face au bureau du brun. Je n’eus alors d’autre choix que de fixer ses yeux pleins de haine. Je n’aurais même pas été étonnée d’apprendre que tout cela n’était qu’une mise en scène. Il me connaissait assez pour savoir que je ne baisserais les yeux en aucun cas.
— J’ai eu vent de ton altercation avec Saël.
Je déglutis avec difficulté.
— J’en ai été assez surpris. Tu n’es pas le genre de soldat à prendre des initiatives lorsqu’il s’agit de punitions corporelles. Néanmoins, cela prouve que tu serais prête à en donner, le cas échéant. Et j’ai également été mis au courant de tes « entraînements tardifs ». Je l’ignorais, mais il semblerait que tu les pratiques de façon régulière.
Mon souffle se bloqua dans ma gorge, dans l’attente du verdict, de ma sentence. Au lieu de cela, il poussa face à moi un livre à la couverture de cuir ouvragé. L’ouvrant à la première page, il mit devant mes yeux ces règles que l’on m’avait inculquées. Les règles émises par L’Ordre au moment de La Catharsis. Ces mêmes règles que je connaissais mieux que mon propre nom. Le Dies Irae .
— Tu connais L’Opuscule de la Souffrance, me dit-il. Tu sais ce qu’il contient. Alors voilà ce que je te propose. Choisis une personne parmi ces pages, une seule. Tue-la, et tu seras promue. Tu intégreras La Milice Écarlate. Et tu auras enfin le pouvoir de châtier les soldats de rang inférieur.
Il dit cela sur un ton qui me fit frissonner. Oui, je connaissais L’Opuscule de la Souffrance. Nous le connaissions tous. Il contenait tous les ennemis de L’Ordre, du plus dangereux au plus faible. Je levai les yeux du Dies Irae, contemplant le visage de Trush quelques secondes. Je me demandais si ce n’était pas un piège. L’opportunité était trop belle pour être vraie. Mais je ne vis dans son regard malsain qu’une occasion d’avoir un nouveau garde personnel. Car il en était ainsi. La Milice Écarlate avait été fondée pour La Catharsis. Aujourd’hui, elle servait de garde rapprochée à Trush. Prenant une inspiration tremblante, je tournai la page, et pointai le doigt sur l’ennemi numéro un de L’Ordre. Le Grand Dragon haussa un sourcil, puis un rictus satisfait s’inscrivit sur son visage abîmé. Il hocha la tête, et je fus immédiatement reconduite à mes appartements. Je fus priée de me mettre en chasse aussi vite que possible.
Je partis donc le soir même. Je partis traquer Keyth Géhenne .
Chapitre 2
Je repoussai en soufflant les cheveux de mon visage. J’aurais dû les faire couper avant de partir. Je marchais depuis des semaines, et j’en étais même venue à quitter les Terres de Belladone. Je foulais en ce moment même les Terres de Datura, à la recherche d’un cauchemar. Dans mon pays natal, Keyth Géhenne n’était qu’un fantôme. Un mythe dont on parlait autour de feux de camp. Un ennemi à abattre, si on était assez fou. Mais ici, il était bien réel. Le cauchemar de tous. Son nom était évoqué avec crainte, jamais la nuit – comme si les Vampires ne pouvaient sortir au grand jour ! – et toujours dans un murmure. Heureusement pour moi, les gens parlaient facilement. Et lorsque ce n’était pas le cas, il me suffisait d’écarter les pans de ma longue cape, révélant mon uniforme de Traqueuse d’Abandon. Il déliait toutes les langues…
Réajustant le sac sur mon épaule, sous ma cape blanche, vierge de l’insigne de L’Ordre, je dévalai la pente qui me séparait de la petite chaumière. De la fumée s’échappait avec régularité de la cheminée. La maison semblait calme, pourtant, les indications que j’avais glanées au village me laissaient penser le contraire. Arrivée au pied de la colline, je pris quelques secondes pour remettre mes cheveux en place, et laissai le temps à mon souffle de retrouver sa régularité. Une fois cela fait, je toquai à la porte de bois. Une fois. Deux fois. Aucune réponse ne me parvint. Tournant la poignée, je poussai la porte sans effort. Je sentis, plus que je ne vis, la présence de la mort. L’odeur du sang était omniprésente, et mon premier pas dans la pièce éclaboussa ma jambe nue du liquide rouge et poisseux. Réprimant une grimace de dégoût, je me forçai à exécuter mon devoir, à compter les cadavres. Sept. Ils étaient sept, éparpillés un peu partout dans la pièce, plus ou moins entiers. C’était un véritable carnage. Le goût de la mort se déposa sur ma langue. Fermant les yeux une seconde face à ce massacre, j’ordonnai à mes pieds de marcher. Je n’enterrerais pas ces cadavres. Ne pas déranger les scènes de crimes était l’une des premières choses que l’on apprenait dans L’Ordre. Malgré cela, je ne pouvais laisser ce feu de cheminée se consumer, et prendre le risque qu’il détruise les corps. Leurs proches méritaient d’avoir quelqu’un à mettre dans les tombes. J’étais arrivée à la moitié de la pièce quand une faible pression sur ma cuisse me stoppa. Baissant les yeux, je constatai qu’il s’agissait de la main d’une femme que j’avais présumée morte. Elle était tellement recouverte de sang qu’il m’était impossible de savoir où elle était blessée. Mais son corps, presque cassé en deux sur l’accoudoir du canapé, et ses yeux révulsés ne donnaient pas grand espoir de survie. Ses doigts se contractèrent, griffant ma peau de ses ongles cassés, et sa bouche s’agita spasmodiquement. Je m’accroupis devant son visage, espérant l’inciter à me parler. Sa bouche s’agita de nouveau, mais aucun son ne s’en échappa.
— Dites-moi, qui vous a fait ça ? Il s’agit du Vampire, n’est-ce pas ?
Elle hocha maladroitement la tête, faisant retentir un craquement glauque.
— Où puis-je le trouver ?
Il me fallut plusieurs minutes pour décrypter les sons que produisait sa bouche mutilée. Mais je réussis à comprendre un mot : cimetière. Je hochai la tête à mon tour.
— Maintenant, je vais abréger vos souffrances.
Sa mort fut rapide. Mon poignard trancha sa gorge avant même qu’elle ne réalise ce qui lui arrivait. Me relevant, j’éteignis le feu de cheminée, rabattis ma capuche sur ma tête, et partis, une nouvelle destination bien ancrée dans mon esprit : le cimetière de Rok’han.
Rok’han était une ville de taille, comment dire, réduite. Alors je ne mis que quelques heures à trouver le cimetière. Le portail usé le séparant du reste de la ville me permit, à lui seul, de savoir que mon Vampire se trouvait ici. À moitié arraché, un des pans du portail était tombé à terre, et l’autre ne tenait plus qu’à un de ses gonds. Il était vieux, rouillé, et j’avais la certitude que personne n’était venu visiter ce cimetière depuis longtemps. Laissant tomber mon sac sur le sol, je l’ouvris en grand, dévoilant quantité de boîtes noires. Avant mon départ, j’avais rendu visite à Miella, et elle m’avait donné des tas de produits utiles, dont d’importantes doses d’Ordiôme. Mon sac ne contenait qu’une tenue de rechange et une bouteille de gel douche, en plus de ces boîtes. Autant dire que mes réserves n’étaient pas près de s’épuiser. En choisissant une minutieusement, je m’injectai le liquide coloré directement dans la veine du cou. Un long frisson me parcourut. Balançant l’écrin et la seringue dans un coin, je dissimulai mon sac dans des herbes hautes et enjambai le portail.
Dans la lumière rougeoyante du crépuscule, mes mains blanches, effleurant tombes et mausolées, paraissaient rouges de sang. Il me fallut parcourir plusieurs allées, avant de trouver une tombe inscrite au nom du Vampire. La pierre tombale était si vieille que le marbre luisant s’effritait, effaçant les dates gravées, ainsi que la plupart des lettres. Mais j’en distinguais assez.
— Je t’ai trouvé, murmurai-je pour moi-même.
— Oh, un agneau semble s’être égaré.
Je me retournai vivement pour faire face à cette voix, mais ne vis que le vide. Un bruissement me poussa à tourner encore. Saisissant le poignard ouvragé à ma cuisse, je pris une position défensive, recherchant celui que je soupçonnais être ma proie. Il me fallut faire un demi-tour de plus, me retrouvant face à un haut mausolée, pour le voir enfin. Il ne portait qu’un pantalon, et ainsi posé sur le toit de pierre, ses doigts de pieds nus agrippant le rebord, il ressemblait à un ange de la mort.
— Êtes-vous bien Keyth Géhenne ? l’interpellai-je.
— Tout dépend. Qui le demande ?
Défaisant la ficelle qui retenait les pans de ma cape, je la laissai glisser au sol, dévoilant mon uniforme de Traqueuse. Celui-ci se composait d’un short long et d’un T-shirt noir, réalisés dans une matière pouvant s’apparenter au kevlar pour sa résistance, et de bottes, noires également. Le tout était évidemment brodé d’un athamé sanglant, symbole des Traqueurs.
— Oh, souffla-t-il, une Traqueuse d’Abandon. L’Ordre n’en avait pas envoyé depuis tellement longtemps…
— Keyth Géhenne, annonçai-je d’une voix froide, sur ordre de Trush, Son Éminence, vous êtes mis à mort.
Un sourire malsain s’afficha sur son visage. La seconde d’après, je le perdis de vue. Un souffle. Brandissant le poignard que j’avais toujours en main, je me retournai, parant sa première attaque.
— Pas mal, pour une fille, souffla-t-il à quelques centimètres de mon visage.
Il disparut à nouveau.
«  Les Vampires sont reconnaissables à leurs yeux. Le regard fixe, la pupille tremblante.  »
Un uppercut m’envoya valser contre une tombe. Le souffle court, je me relevai, prête à faire face à nouveau. Laissant choir mon poignard, je tirai de mon dos une épée, qui me serait bien plus utile que ma lame précédente. Il me fallut quelques longues secondes pour le repérer. Adossé à un autre mausolée, il attendait que je sois prête. Il semblait aimer jouer avec ses proies. Et bien, il ne serait pas déçu. Profitant de l’effet de surprise, je m’élançai, parcourant la distance qui nous séparait en seulement quelques pas. Ma lame tournoya dans la lumière du crépuscule. Et le sang jaillit. Je n’avais fait que l’érafler, mais cela était suffisant pour lui prouver que je n’étais pas une proie sans défense.
«  Quelques rares Vampires échappent à cette règle. Ce sont les Veteres. Plus vieux, plus forts, ils sont nettement supérieurs aux autres. Je te souhaite de ne jamais en rencontrer, même au sein de L’Ordre.  »
J’inspirai profondément, prête à frapper à nouveau. Je savais n’avoir aucune chance. Keyth Géhenne était un Veteres. Mais je devais tout tenter. M’élançant de nouveau, je maniais ma lame avec dextérité et précision. J’étais l’une des meilleures au combat à armes blanches. Mais il esquivait chacune de mes attaques. Je vis une chance lorsqu’il ne s’ôta point de mon chemin. Mais c’était si fugace… Il stoppa mon épée d’une seule main. Le sang jaillit de sa paume, mais la blessure était minime. Une goutte de sueur coula sur ma tempe.
— Ton cœur accélère. Aurais-tu peur, jeune Traqueuse ?
Je déglutis avec difficulté. Oui, j’avais peur. Et si mon plan échouait ? Et si je mourais ce soir, dans la lumière rougeoyante du crépuscule ? Tirant sur ma lame, il coupa court à mes réflexions. Je voulus résister. Je voulus lui reprendre des mains. Mais il était bien plus fort que moi. D’un coup sec, mon arme fut arrachée à mes paumes. Je l’entendis retomber au loin, dans un cliquetis de métal. Et en une seconde, mon poignet remplaça la lame entre ses doigts. J’étais si proche de lui que je pouvais distinguer la couleur de ses yeux. Un brun si foncé qu’il devait paraître noir, de loin. Il serra son poing, et je ne pus retenir un gémissement de douleur lorsqu’un craquement sinistre retentit, signalant sans doute possible la brisure de mes os. Dans une tentative désespérée, je lançai ma main libre pour le frapper. La tranche de ma main rencontra son visage avec une violence qui aurait brisé plusieurs os à un humain normal. Mais j’avais affaire à un Veteres. Ce coup me permit néanmoins de libérer ma main brisée et de reculer de quelques pas, reprenant une distance de combat correcte. Serrant les poings dans une maigre tentative de défense, je n’eus qu’une seconde pour voir le regard menaçant qu’il me lança. Celle d’après, il enserrait mes côtes d’un bras puissant, risquant de toutes les briser. Sa main libre appuya sur mon crâne, jusqu’à dégager mon cou. Son souffle chatouilla ma gorge.
— Une combattante comme toi doit avoir un sang exquis.
Ses dents déchirèrent ma chair, me faisant hurler de douleur. Je me débattis, mais ne réussis qu’à agrandir la plaie. Mon cœur accéléra, faisant affluer plus de sang encore. Le liquide chaud s’écoula dans mon décolleté. Cet enfoiré ne se nourrissait même pas, il laissait mon fluide vital se répandre, dans le seul but de me tuer. Mon souffle se bloqua. Ma vision se brouilla. Je ne pouvais pas mourir si bêtement ! Il devait boire ! Je battis des paupières une dernière fois. Ma main valide glissa le long de mon corps. Ma dernière vision fut l’éclat écarlate du sang luisant dans la lumière rouge du crépuscule.
*
*  *
Son rire joyeux retentissait à mes oreilles. Mes longs cheveux, presque blancs dans la lueur de la lune, voletaient derrière moi. La respiration rendue haletante à cause de ma course effrénée, je commençais à perdre mon rythme. Osant un regard en arrière, je pus constater qu’il se rapprochait, un grand sourire fixé aux lèvres. Une vaine tentative pour accélérer, et je glissai sur l’herbe mouillée de ce printemps. Un cri s’échappa de ma bouche ouverte, juste avant que mon visage ne rencontre le sol. J’éclatai de rire. Les brins d’herbe me chatouillaient le nez. Me redressant, j’essuyai mes paumes vertes sur mon jean. La seconde d’après, mon poursuivant se jeta sur moi, scindant ma taille de ses bras et enfouissant sa tête dans mon cou. Les baisers papillons qu’il y déposa me firent rire deux fois plus.  
— Kaz  ! Arrête, tu me chatouilles  !  
Prenant mon visage entre ses mains, il se décida à me donner un vrai baiser, puis s’allongea dans l’herbe, m’attirant dans ses bras. Ses cheveux noirs, striés de mèches argentées, brillaient dans la nuit profonde. Je ne savais pas où il s’était procuré la teinture, mais ça lui donnait un côté rebelle.  
— Eden  ?  
— Oui  ?
— Je crois que je t’aime.  
Je ris doucement.  
— Et moi je crois qu’il y a un mot de trop dans ta phrase.  
Mon hurlement de rage retentit sous le ciel nocturne. L’odeur de la chair brûlée s’éleva, âcre et pourtant agréable sur ma langue. Les flammes rougeoyantes donnaient un aspect sinistre à la lune pleine et pâle. Des cris de souffrance s’élevaient par dizaines autour de moi. Mais je n’en avais que faire. Ils méritaient de souffrir. Ils l’avaient tué . Baissant les yeux sur son visage mouillé de mes larmes, je n’eus d’autre choix que de reconnaître la vérité. Toute vie avait quitté ses yeux. Jamais plus je ne les verrais passer du bleu au vert, puis du vert au bleu au même rythme que le soleil parcourait le ciel.  
— Kaz, m’entendis-je gémir.  
Un nouveau hurlement déchira ma gorge, et les flammes s’élevèrent plus haut encore. Ma haine s’intensifia, et comme en réponse, le feu grandit, s’étendit, brûlant les chairs, carbonisant les os, détruisant la vie.  
*
*  *
Un vent frais balaya mes cheveux. Mes doigts remuèrent sans difficulté.
— Si tu te demandes pourquoi tu peux bouger, tu peux me remercier. Je t’ai donné de mon sang. Juste assez pour soigner tes os, évidemment.
Un frisson me parcourut tout entière. Avoir feint d’être toujours évanouie avait été vain, comme j’aurais dû m’en douter. Ouvrant les yeux sur un ciel sombre, je m’assis. Je m’étirai en tous sens et pus constater qu’en effet, je n’avais plus aucune blessure. Tâtant mon cou, je ne sentis que la peau douce et lisse. Cette plaie aussi s’était refermée, alors.
— Pourquoi suis-je toujours en vie ?
— Je t’ai trouvée… intéressante. Tu te battais plutôt bien, et ce poison dans ton sang… Si j’avais bu en plus grande quantité, je serais probablement mort.
Je hochai la tête.
— Ce produit est injecté dans nos veines dès que nous devenons Traqueurs. Pour être sûr que le Vampire qui nous attaque meure en même temps que nous.
Il pencha la tête sur le côté, m’observant comme un oiseau observe sa proie. J’avais menti, certes, mais ce n’était qu’un tout petit mensonge. Il m’avait fallu me faire une injection, juste avant d’entrer dans le cimetière, pour que ce produit agisse. Mais le laboratoire de L’Ordre avait effectué nombre de recherches pour que cette substance fasse partie intégrante de notre ADN. Sans succès, puisque notre sang semblait l’éliminer en à peine quelques heures.
— Et que fais-tu là, jeune Traqueuse ?
— J’ai eu une promotion. Si je ramène ton cadavre, j’aurai ma place dans La Milice Écarlate.
Un sourire étira ses lèvres.
— Désolé de te le dire, mais tu as échoué lamentablement.
— Pour dire vrai, je n’escomptais pas te tuer, Keyth Géhenne, Veteres, et ennemi numéro un de L’Ordre. Je ne sais pas si tu es au courant, mais on t’a consacré la première page de L’Opuscule de la Souffrance.
— Je suis flatté.
— Mon but n’a jamais été de t’éliminer. J’ai trouvé ton nom, dans un livre très ancien, et je me suis dit que tu pourrais m’aider. Ce livre parlait des Parchemins du Pouvoir .
Je ne lui dis pas qu’il faisait l’objet d’une prophétie. Je n’en eus pas besoin. Il se braqua immédiatement.
— Que sais-tu des Parchemins  ?  
Sa voix était froide, et même s’il ne bougea pas, je me sentis oppressée. Les Parchemins du Pouvoir étaient, d’après la légende, au nombre de cinq. Cinq parchemins aussi anciens que le monde qui, une fois réunis, délivreraient à leur possesseur un pouvoir immense. Un pouvoir suffisant pour défaire et refaire le monde, paraissait-il. Je voulais ce pouvoir pour moi, pour effectuer une vengeance personnelle. J’avais besoin de cette puissance magique. Mais d’après une prophétie que j’avais pris grand soin d’apprendre par cœur, il me fallait réunir plusieurs personnes, en plus des Parchemins , pour débloquer et obtenir ce pouvoir. Le Veteres qui me faisait face comptait parmi ces personnes.
— Pas grand-chose, finis-je par répondre. Mais je sais qu’ils m’apporteront assez de pouvoir pour atteindre mes objectifs. Et je pense que tu peux m’aider.
— Pourquoi le ferais-je ?
— Parce que tu les veux aussi. Aurais-je tort ?
Il ne dit rien pendant plusieurs secondes qui s’écoulèrent avec la lenteur de minutes. Ses yeux sombres fixés sur moi me donnaient l’impression d’être sondée, comme s’il pouvait voir le fond de mon âme. Un nouveau frisson me parcourut.
— Comment t’appelles-tu ?
— Eden.
Ses lèvres tressaillirent, puis il pouffa sans se retenir.
— Quoi ? Qu’y a-t-il de si comique ?
Il secoua la tête avant de se relever.
— Rien. Récupère tes armes. Je m’intéresse effectivement de très près aux Parchemins du Pouvoir . J’ignore si tu me seras utile, mais étant donné que tu as fait le déplacement jusqu’ici, je vais prendre le risque.
Il disparut le temps de quelques secondes, puis reparut, vêtu d’une chemise et de chaussures.
— Toujours en train de lambiner ?
Je retins un soupir et me levai. Il me fallut quelques secondes pour me stabiliser. Me retenant à une tombe, je vis le cimetière tourner autour de moi, et une violente nausée menaça de me retourner l’estomac. L’anémie avait des côtés vraiment déplaisants… Inspirant profondément, je parcourus les quelques mètres qui me séparaient de mes lames, les rangeai dans leurs fourreaux, puis revêtis ma cape. Il me jeta à peine un coup d’œil avant de poursuivre son chemin vers la sortie, et je faillis me faire distancer en récupérant mon sac aux grilles du cimetière.
— Par où commençons-nous ?
— Comme tu dois le savoir, il existe cinq Parchemins , répartis parmi les six Terres composant ce monde. L’Ordre en possède un, et je sais que les Terres de Datura furent lésées à la répartition. Donc, il nous reste encore quatre Terres à explorer !
— Alors, si j’ai bien compris, nous n’avons aucune piste ? On part au talent, en somme ?
— Tu résumes assez bien la situation. Mais n’oublie pas : tu ne m’es d’aucune utilité. Alors, sois gentille, et arrête de bavasser pour rien.
Pinçant les lèvres, je me forçai à ne pas répondre. Premièrement, les Evanesc et les Seisui m’étaient totalement inaccessibles. Keyth était donc ma seule option. Et deuxièmement, il s’agissait d’un Veteres. Même s’il croyait mon mensonge quant au sang empoisonné qui coulait dans mes veines, il devait connaître des centaines d’autres façons de me tuer. Je n’avais d’ailleurs pas parié sur mes chances de réussite lorsque je m’étais auto-désignée pour le trouver et atteindre mon but.
Je poussai un soupir d’exaspération. Le voyage promettait d’être long…
Chapitre 3
Mes mains tremblaient. Une goutte de sueur coula le long de mon visage, venant se perdre sous mon menton. Ma respiration devenait de plus en plus difficile, et le Vampire me distancerait sous peu, si l’on ne s’arrêtait pas. J’entendis avant de le voir le ruisseau qui s’écoulait entre les arbres. M’appuyant contre un tronc, je déglutis péniblement avant de prendre la parole.
— On devrait faire une pause.
Keyth stoppa net. Tournant à peine la tête vers moi, il haussa un sourcil.
— J’espère que tu plaisantes. Nous n’avons même pas passé la frontière, et tu quémandes déjà une pause ?
— J’ai besoin de me laver. Ton venin a refermé mes plaies, mais je suis toujours pleine de sang. Et puis, improvisai-je, tu devrais profiter d’avoir un village à proximité pour te nourrir.
— Au pire, je boirai ton sang.
Je me crispai, de peur qu’il eût compris mon mensonge.
— Tu risquerais de mourir.
Il hocha la tête. Je retins un soupir de soulagement.
— Dépêche-toi, je n’en aurai pas pour longtemps.
Ma cape fut agitée par un coup de vent alors qu’il disparaissait. Relâchant le souffle que je n’avais pas eu conscience de retenir, je me laissai tomber à terre. Mes jambes tremblaient tant que je n’aurais pu faire un pas de plus. Crochetant la terre de mes doigts, je me traînai jusqu’au ruisseau, plongeant la tête dans l’eau avec allégresse. Rehaussant le visage pour respirer, je détachai les liens retenant ma cape, me débarrassai de mon sac, et tortillai mes pieds dans mes bottes pour les faire glisser. Ne prenant pas la peine d’ôter mes vêtements, je me laissai choir dans l’eau froide. Ma douleur fut apaisée par les flots glacés du ruisseau, mais elle ne disparaîtrait pas comme cela. Calant ma tête sur une pierre plate, afin d’être sûre de ne pas me noyer, je tendis le bras pour ouvrir mon sac à dos. J’en sortis une boîte noire comme les autres, avec pour seule distinction, une flamme bleue sur le dessus. Je la posai sur le côté avant de prendre de grandes inspirations, dans le but de calmer mes tremblements. Je ne pouvais prendre le risque de briser le contenu de la boîte. Soulevant le couvercle, je me saisis avec précaution de la seringue emplie d’un liquide bleu. Miella m’avait prescrit une double dose d’Ordiôme tous les mois, et m’avait fourni assez de boîtes pour tenir un an. J’enfonçai l’aiguille dans le creux de mon bras, appuyant sur le piston jusqu’à ce que le récipient soit vide. Mes yeux se perdirent dans le vague sous l’effet de la drogue. Je n’aurais pas dû me piquer ce jour-là. J’avais pris ma dernière dose seulement quelques jours plus tôt. Mais avec les litres de sang que j’avais perdus, je n’avais pas d’autres choix.
J’avais chaud malgré l’eau froide. Je ne sentais plus les roches informes s’enfoncer dans mon corps. J’étais juste bien. Ces sensations fugaces ne dureraient pas, je le savais. Je désirais même qu’elles cessent au plus vite. Me sentir impuissante n’était pas très appréciable. Pourtant, une petite voix au fond de mon esprit me chuchotait combien il serait agréable de rester dans cet état léthargique. Combien il serait agréable de simplement se laisser aller une toute dernière fois. Combien il serait agréable de ne plus jamais avoir à se battre pour survivre…
Sourcils froncés, lèvres pincées, je roulai mon uniforme en boule et le jetai dans un buisson. Sur le coup, plonger tout entière dans l’eau m’avait paru être une bonne idée. Mais la fonction de Traqueuse m’imposait une règle très simple : emporter le strict minimum. Une charge trop importante nous ralentissait et nous encombrait lors des combats. Dans mon cas, le strict minimum s’avérait être une tenue de rechange que je portais actuellement, une bouteille de gel douche à la cerise, une brosse à cheveux, et plusieurs doses de produits plus ou moins mortels. Pour faire simple, j’avais tout intérêt à ne pas salir mon uniforme, car si je prenais le risque de conserver ma première tenue, les moisissures qui en résulteraient ne seraient pas jolies à voir. Un ultime soupir franchit mes lèvres lorsque je dus soulever mes cheveux pour qu’ils dépassent du col de ma cape. J’avais pour habitude, afin de ne pas être encombrée, de les faire couper au menton. Mais dans ma précipitation à quitter l’enceinte de L’Ordre, ce détail m’était sorti de l’esprit, de fait qu’aujourd’hui, ils tombaient bien plus bas que mes épaules.
Mes cheveux humides volèrent, agités d’un vent léger. Vent portant le nom de Keyth Géhenne. Il portait toujours son pantalon noir, mais il avait trouvé au village une paire de baskets moins abîmées et une chemise écarlate qui devait faire ressortir ses yeux sombres, à la lumière du soleil. Il me fut impossible de confirmer ce dernier point, car lorsqu’il me fit face, les pans de sa chemise ouverte flottaient sur ses hanches. Je dus me retenir de passer ma langue sur mes lèvres, d’envie, tant ses abdos étaient parfaits. Et je ne parle pas du V qu’ils dessinaient, attirant mon regard plus bas que la décence l’autorisait. Rougissant légèrement, je me forçai à relever les yeux sur son visage. Un sourire sur les lèvres, il repoussa quelques mèches noires, encombrant son regard d’un marron si chaud. Je détournai le regard. Je n’aurais pas dû fantasmer sur lui. Ce Vampire. Ce Veteres. Mais sa bouche au dessin doux et austère tout à la fois, surmontée de ce nez aquilin, appelait aux baisers. Je me forçai à clore les paupières. Depuis combien de temps n’avais-je pas connu d’homme ? Depuis combien de temps me refusais-je ce plaisir simple ? Depuis Jin. Oui, cela ne faisait aucun doute. Depuis que l’homme que j’avais cru pouvoir aimer avait sacrifié une vie en pensant me sauver moi. Le doux rire de mon fantasme me ramena dans le présent. Croisant les bras sur ma poitrine, je tournai la tête et levai le menton. À notre rencontre, je n’avais pas vu les détails de sa beauté, trop absorbée par notre combat. C’était une véritable chance. Sincèrement, moi rougir ? J’étais une Traqueuse d’Abandon ! J’avais tué sans vergogne des dizaines de personnes, de choses  ! J’avais haï, j’avais détruit. J’avais volontairement arraché une partie de moi, une partie de mon âme. Et me voilà, succombant aux charmes d’un Veteres  ? Non. Impossible.
— Qui y a-t-il, Traqueuse ? Serais-tu troublée par ce que tu vois ? susurra-t-il d’une voix doucereuse.
— Du tout. Mais je t’attends depuis longtemps.
Il émit un ricanement dubitatif, et fut près de moi en moins d’un dixième de seconde. Sa main caressant mon cou me fit frissonner. Puis, son souffle chaud s’égara à mon oreille.
— Dans ce cas, pourquoi ta gorge est encore salie de ton sang ?
Mâchoires serrées, je m’écartai d’un geste vif, et frottai avec énergie la peau souple de ma nuque.
— Sans miroir, tout est plus complexe, sifflai-je entre mes dents.  
Il me jeta un regard qui en disait bien plus long que des mots, notamment qu’il savait que je ne lui disais pas tout de mes actes en son absence, mais aussi, à mon plus grand bonheur, qu’il s’en fichait comme d’une guigne ! Je n’avais visiblement pas assez d’importance à ses yeux pour qu’il me consacre plus d’attention que nécessaire, ce qui me convenait parfaitement. J’avais intérêt à ne pas traîner dans ses pattes, il en ferait de même, et peut-être réussirions-nous à trouver les quatre Parchemins du Pouvoir manquants.
— Où allons-nous maintenant ?
— L’hiver venant, j’ai pensé que ton tempérament humain apprécierait le climat chaleureux des Terres de Jusquiame.
Il avait prononcé le mot « humain » avec un tel mépris, que je dus prendre trois longues inspirations avant de répondre, craignant les mots que ma langue aurait pu prononcer sous la colère.
— Je suis une Traqueuse d’Abandon. J’ai été entraînée à subir les températures les plus extrêmes.
— Peut-être, peut-être pas. Désolé, mais j’ai tué les derniers Traqueurs que j’ai rencontrés. Mais là n’est pas le sujet. J’espère que tu es rapide, nous n’avons pas de temps à perdre.
Grommelant une réponse fleurie, je lui emboîtai le pas.
— Tu es inactif depuis des années, alors puis-je savoir ce qui est si urgent ?
— Je m’attendais à mieux venant de toi.
Il marqua une pause, peut-être réfléchissant à ses mots. Il ne faisait en réalité que soupeser leur effet.
— Un Lycanthrope nous a pris pour cible.
Je me figeai. Les Lycans étaient alliés de L’Ordre. Je ne devais pas être vue en compagnie d’un Veteres ! Encore moins s’il s’agissait de Keyth Géhenne !
Un frisson parcourut ma nuque, alors qu’une seconde révélation s’imposait à mon esprit.
Ma drogue favorite finirait par me tuer. Cette constatation me frappa comme un coup à l’estomac. Une boule se forma dans ma gorge, m’empêchant de déglutir, et je ne pris conscience que j’avais arrêté de respirer qu’au moment où le manque d’oxygène fit flamber de petites taches noires devant mes prunelles effarées. Il était impossible que je n’aie pas entendu le hurlement singulier d’un Lycan. Sauf s’il avait retenti pendant mon dopage. L’Ordiôme me faisait perdre tous mes moyens, tous mes sens. Systématiquement. Un simple humain pouvait me tuer dans ces moments-là, je le savais. Je l’avais toujours su. Mais les crises de manque me tueraient d’une façon tout aussi sûre. Prenant une inspiration tremblante, je repris la marche, courant presque pour rejoindre Keyth, qui s’enfonçait déjà dans les bois. Je n’étais plus dans l’enceinte de L’Ordre maintenant. Je n’étais pas non plus entourée d’autres Chasseurs, et contrairement à toutes mes autres traques, je ne serais jamais totalement seule. Keyth se comportait pour le moment comme un allié. Je ne savais pas vraiment pourquoi. Après tout, quelle utilité pouvait avoir une Traqueuse lorsque l’on avait plusieurs millénaires d’existence à son actif ? Alors, tant que je ne connaîtrais rien de ses motivations, je le considérerais comme un ennemi. Une personne pouvant me poignarder dans le dos à tout moment.
Le souvenir de la jeune fille que j’avais été me submergea. Assise au sol, roulée en boule, elle (je) pleurait(s) à chaudes larmes. Le sang maculait son (mon) visage. Nous nous balancions d’avant en arrière dans un geste frénétique et répétitif. Le vent rugit à travers les carreaux brisés et la porte défoncée. Des débris recouvrirent leurs corps. Nous criâmes, balayant du plat de la main leurs restes déchiquetés. Nous avions cru tout perdre ce jour-là. Nous avions cru abandonner notre cœur et notre âme, ce jour-là. Nous pensions ne plus pouvoir connaître d’autres sentiments, d’autres douleurs. Nous avions tort.
Un hurlement muet monta en moi. Une brûlure à ma main droite me ramena face à la réalité. Ma paume était serrée sur la lame de mon poignard. Le sang goutta sur le sol. Ma main gauche effleurait toujours la joue glacée de la petite fille. Elle aussi pleurait, roulée en boule. Je retirai vivement mes doigts de sa peau froide comme la mort. Ils devenaient bleus, eux aussi. Je les pliai et dépliai plusieurs fois, tentant d’en chasser l’engourdissement qui remontait peu à peu jusqu’à ma paume. Mes yeux se reportèrent sur la petite fille lorsqu’elle cessa de pleurer. Elle ne se balançait plus en rythme. Elle leva le visage de ses genoux, doucement, tout doucement. Dans ses yeux sombres, je vis la folie. Dans son sourire dément, la promesse de ma mort. Elle se jeta sur moi. Je n’eus pas une seconde d’hésitation, et je crois que cela détruisit une autre partie de moi, quelque part tout au fond de mon être. Je plantai mon poignard au milieu de son crâne. Son sang jaillit.
Le souvenir d’une danse au clair de lune me submergea. Il riait. Ses cheveux luisaient dans la pénombre. Son sourire était un baume sur mon cœur. Ses éclats de rire comme un nouveau soleil dans ma vie. Et quand son regard se posait sur moi, j’avais l’impression d’être la plus belle, la seule qui comptait. J’étais sienne et il était mien.
Une main se posa sur ma nuque, traînant mon corps sur la terre humide. Je me débattis.
Son sourire se brouilla. Son rire se changea en plainte. Non ! Il devait rester avec moi ! Les flammes s’élevèrent. Non  ! Non  ! Non  !
Je hurlais, battant l’air de mes membres dans l’espoir de faire lâcher mon assaillant. La prise sur mes épaules se resserra. Mes poings se serrèrent, et lorsque mes ongles s’enfoncèrent dans ma chair à vif, son image tressaillit, comme une bougie soufflée par le vent. Je hurlai.
Un liquide si glacial qu’il en était brûlant me frappa au visage. Ma bouche ouverte sur un hurlement en fut emplie, noyant mes poumons. Je me débattis. J’étouffais. La prise sur ma nuque disparut. Appuyant mes paumes sur le sol, je relevai la tête. Inspirant, crachant, il me fallut plusieurs longues secondes pour retrouver mon souffle. Je dégageai mes cheveux humides de mon visage et me retournai, presque en grognant de rage. Mais le visage de Keyth, froid, impassible, me figea sur place. Il était plus terrifiant ainsi que lors de notre combat.
— Qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? gronda-t-il. Je t’avais prévenue ! Je t’avais interdit de t’éloigner des sentiers ! De ne pas écouter ni regarder ce qu’il y avait derrière les arbres !
Oui, il me l’avait dit. Je l’avais écouté, mais j’avais pris ses avertissements pour de futiles paroles. J’avais vécu dans une forêt bien pire que celle-ci. Celle connue de tous sous le nom du Royaume Maudit. Pendant des mois, je n’avais pas vécu. J’avais survécu . Et, croyez-moi sur parole, survivre dans un endroit qui essaye de vous tuer à chaque seconde n’est pas de tout repos. Et depuis notre entrée ici, j’avais déjoué des tas de pièges, comme les voiles d’illusions qui déchiraient notre réalité. Certains se fondaient dans le paysage, d’autres montraient d’idylliques décors. Mais tous menaient à une mort certaine. Parfois un empoisonnement rapide, parfois la suffocation, ou encore la torture… Il existait des centaines de milliers de ces voiles. Ils apparaissaient généralement dans les lieux déjà hostiles, et comme des plaies purulentes, ils grandissaient et dévoraient tout sur leur passage. Envoyant des malheureux, incapables de les déjouer, dans des mondes bien pires que le nôtre. J’avais savamment semé une de ces horribles Goules, et la chance m’avait souri en m’éloignant de toutes les autres créatures pouvant rôder alentour. Pourtant, lorsque j’avais entendu les pleurs de la petite fille, je n’avais pu que me retourner. Sa silhouette frêle, ses larmes… Ses cris de détresse eurent finalement raison de moi. Je n’avais compris que trop tard de quel vil démon il s’agissait. Un Basgarth. J’aurais voulu être forte, mais la vérité, c’est que je n’avais aucune chance. Si Keyth n’était pas intervenu, je serais morte. Enfouissant mes mains dans mes cheveux mouillés, je tirai sur mon cuir chevelu. Une mauvaise habitude qui me donnait l’impression de remettre mon cerveau dans le bon sens. Il me fixait, de son regard implacable, attendant sûrement que je reconnaisse mes torts.
Un hurlement déchirant m’en dispensa. Nous relevâmes la tête, fixant l’envol d’oiseaux, agités, apeurés. Les Lycans avaient un hurlement particulier, distinctif, qui faisait vibrer les instincts les plus primaires de chaque créature, leur donnant l’ordre de fuir pour tenter d’éviter la mort liée à la chasse. Le Vampire reporta son regard sur moi, et d’un seul mouvement de tête, m’ordonna de le suivre. J’obtempérai. Tout plutôt que me retrouver face au loup dont nous étions visiblement la proie. Nous longeâmes la rivière un long moment. Le paysage, en dehors de la sombre forêt, était riche et apaisant. Les hautes herbes caressaient ma taille, se balançant au gré du vent. Divers oiseaux faisaient entendre leurs chants, et l’air embaumait une senteur florale. À vrai dire, tout était trop parfait. Et j’avais appris que lorsque tout semblait parfait, une catastrophe s’apprêtait à me tomber dessus. Le karma, diront certains. Nous nous éloignâmes de la rivière, montant une côte raide pour arriver au sommet d’une falaise. Les herbes hautes laissèrent place à un chemin sec, rocailleux. Nous nous rapprochions des Terres de Jusquiame. La forêt s’éloignait lentement. Elle ne serait bientôt plus qu’un bruit de fond. Ma main caressa distraitement la garde de mon poignard. La forêt était trop proche pour être silencieuse à ce point. Ma « catastrophe » me tomba dessus plus tôt que je ne le pensais. Je dégainai ma lame une seconde trop tard. Keyth se retourna au même moment que moi, mais son bras décrivit un large demi-cercle, me percutant de plein fouet. Je volai sur plusieurs mètres, avant de rouler sur le sol dur sur une distance égale. Mon crâne percuta la terre. Puis je me sentis tomber. Un glapissement se bloqua dans ma gorge alors que je crochetai de ma main libre la paroi rocheuse de la falaise. En dessous de moi, un lac d’allure profonde se dessinait. J’aurais pu choisir de me laisser tomber. Au lieu de cela, je fis jouer les muscles de tout mon corps pour remonter. Les prises étaient rares, et plus d’une fois, la roche s’effrita sous mes doigts. Mes bottes me gênaient. Elles étaient parfaites pour donner des coups ou encore courir sur une longue distance, mais je ne pouvais bouger les doigts de pieds, ce qui m’empêchait de crocheter la terre de la falaise. Je ne parlerai pas de ma cape, soufflée en tous sens par les bourrasques de vent, ou encore de mon lourd sac qui me tirait sans cesse vers le bas. Je ne me résolus à me séparer d’aucune de ces gênes, mais je réussis. Enfin, mon avant-bras passa le rebord. Plantant mon poignard dans la terre, je crochetai une touffe d’herbe sèche de la main gauche, et rampai sur la surface rude, essoufflée. Mes yeux assistèrent alors à une scène que je n’oublierai sûrement jamais. Le flanc gauche de Keyth était déchiqueté, les muscles roulant sous la peau, les crocs découverts en un grognement de rage, il n’avait jamais été aussi menaçant. Face à lui se tenait un Lycan. Il ressemblait à un loup, mais était au moins deux fois plus gros. Son pelage était long, soyeux, d’une nuance indescriptible, alternant entre l’or et l’argent, mais recouvert de sang. Il boitait légèrement, les babines retroussées sur des crocs longs comme les doigts de ma main. Je fronçai les sourcils en apercevant une boule de tissu nouée à sa patte arrière. Je n’avais jamais vu un Lycan d’aussi près, et c’était une expérience que je n’étais pas avide de renouveler. Je déglutis et m’accroupis en position de combat. En un éclair, le Vampire bondit sur son ennemi.  
 
Mon souffle se fit erratique. Le cœur battant dans la gorge, mes jointures blanchissantes autour de la garde de mon poignard, mon cerveau tournait à plein régime. Que faire ? Le combat qui se déroulait devant moi était d’une puissance phénoménale. J’avais assisté à de nombreuses batailles, mais jamais aucune ne s’était déroulée avec tant de hargne. Le Lycan fit claquer ses puissantes mâchoires à quelques centimètres seulement du visage de Keyth. Un filet de sueur froide coula le long de mon dos. J’avais le choix. Je pouvais poignarder le Vampire, mettre ainsi fin à ma quête, mais passer pour une fidèle Traqueuse et ne pas craindre de représailles du côté de L’Ordre. Ou bien je pouvais poignarder le Lycan, au risque de dévoiler au grand jour ma trahison et de me faire arracher la tête d’un coup de dents. Qu’il n’y ait aucun malentendu : je craignais le Vampire autant que le Lycan, mais je craignais Trush bien plus qu’eux deux réunis. Mais les Parchemins du Pouvoir étaient un aboutissement. Ce pour quoi je me battais depuis si longtemps, et également la seule chose qui pourrait changer la donne et rétablir un quelconque équilibre dans ma vie. L’incertitude me rongeait. Et l’insistant mal de tête qui bourdonnait sous mon crâne depuis que celui-ci avait heurté le sol, quelques minutes plus tôt, n’arrangeait pas les choses. J’inspirai profondément par le nez. Ma décision était prise. J’allais sûrement récolter de graves blessures – je mourrais dans le pire des cas – mais jamais plus une occasion aussi belle ne se présenterait. Si j’étais ramenée dans l’enceinte de L’Ordre, je n’en ressortirais plus. Je rengainai mon poignard et me levai. Pour me battre contre un Lycan, il me faudrait une arme bien plus dangereuse qu’un simple athamé. Après avoir détaché ma cape et déposé mon sac au sol, ma main glissa dans ma nuque, cherchant la garde de mon épée. Mes doigts se refermaient à peine autour lorsque Keyth éclata de rire. De surprise, je me figeai. Je crus pendant un instant que le Lycan avait stoppé son attaque pour la même raison que moi, la surprise. J’ignorais seulement à quel point j’avais tort. Le Lycan s’assit sur son séant, et il me fallut agrandir ma liste des choses que je ne voulais plus jamais voir.
Ce voyage était de plus en plus surprenant. Face à mes yeux écarquillés, l’air autour du Lycan se mit à trembler. Ses longs poils ondulèrent, et dans d’horribles bruits de craquement, ses membres se modifièrent. Son faciès s’aplatit, redevenant un visage humain, ses pattes avant raccourcirent, ses doigts s’allongèrent, et en moins d’une minute, un homme nu apparut à la place du loup, accroupi devant moi. Sous sa peau dorée roulaient d’impressionnants muscles, et lorsqu’il releva la tête, ses cheveux blonds brillèrent dans le soleil. La boule de tissu anciennement attachée à sa patte avait glissé, sa jambe humaine étant bien moins épaisse que sa patte de loup. Il s’en empara, et je reconnus des vêtements humains quand il en défit les nœuds. Il fit monter un jean sur ses hanches et enfila un T-shirt. La seconde d’après, un sourire éclatant se dessinait sur son visage. Mon bras retomba mollement le long de mon flanc. Qu’étais-je censée faire ? Il s’approcha de Keyth, et ils se donnèrent une joyeuse accolade. Pendant une seconde, je crus que j’allais défaillir. Un Lycan donnant une accolade à un Veteres ? Sincèrement, dans quel monde parallèle étais-je tombée ?! Ils échangèrent quelques banalités, puis ils semblèrent découvrir – redécouvrir dans le cas d’un certain Vampire – ma présence. Ils avaient été chaleureux l’un envers l’autre. Mais face à moi, ils ressemblaient à deux statues de marbre.  
— Dis-moi Keyth, qu’est-ce que tu fabriques avec une Traqueuse d’Abandon ?
Il haussa les épaules d’un air nonchalant.
— Elle est venue me trouver en me disant qu’elle s’intéressait aux Parchemins du Pouvoir . Je l’ai trouvée intéressante. Surtout avec cette substance qui coule dans ses veines. Tu dois être au courant en tant que Lycan. Ce poison qui paralyse les Vampires.
Je déglutis. Keyth avait raison. Les Lycans connaissaient tout ce que L’Ordre entreprenait. Le blond le regarda quelques secondes, se demandant sûrement de quoi il voulait parler. Puis il répliqua, d’une manière bien moins poétique que ce que j’avais imaginé pour une personne de son rang.
— Mais qu’est-ce tu baves ?
Keyth secoua la tête, un sourire en coin collé à ses lèvres. Et puis il me lança un regard… parlant. Vous savez, ce genre de regard qui dit « maintenant tu sais que je sais ». Une boule se forma dans ma gorge. Désormais, plus rien ne l’empêcherait de me vider de mon sang. Mon regard troublé fixait le vide lorsqu’une main fit irruption devant mon visage.
— Djad Seisui, Lycan, pour vous servir, se présenta-t-il.
Mon cœur tressauta et mes yeux s’écarquillèrent. Avait-il bien dit Seisui  ? Je baissai les yeux et fixai sa main, hésitant sur la démarche à suivre. J’avais été éduquée dans le respect des politesses. J’aurais dû prendre sa main. Mais je n’avais pas pour habitude de serrer la main de mes ennemis. Ni celle de mes amis, en fait…
— Je m’appelle Eden, me contentai-je donc de murmurer.
Il passa sa main dans ses cheveux d’un air gêné, mais je remarquai sans mal le frémissement qui agitait ses lèvres. Qu’est-ce qu’ils avaient tous avec mon nom, bordel ? M’ignorant à nouveau, il retourna auprès du Vampire. Jetant un regard au lac dans lequel j’avais failli tomber, je les écoutai d’une oreille distraite.
— Trush n’est pas content du tout, dit le blond. Sa Traqueuse n’est pas revenue, et il a appris que tu t’étais décidé à sortir de ta tombe, enfin, si je puis dire, rit-il.
— Alors il t’a chargé de nous éliminer ?
— Oui et non. En fait, je me suis porté volontaire. Ça faisait tellement longtemps que je n’avais pas pris une proie en chasse comme ça ! C’était génial ! Et puis, s’il veut te voir mort, ce n’est pas le cas pour la blonde.
Un frisson me parcourut. Tout plutôt que retourner là-bas. Les eaux étaient claires, mais le lac semblait profond. Je regardai de nouveau les deux hommes, levai les yeux au ciel. Si j’avais su que le combat féroce auquel j’avais assisté finirait en sauterie amicale, je me serais laissé tomber plutôt que d’user mes forces à remonter. Un soupir m’échappa. La nature était fascinante. Les bordures du lac étaient vertes et abondantes en fleurs. Mais seulement quelques mètres plus loin, le sable et la terre craquelée prenaient place. Les Terres de Jusquiame succédant aux Terres de Datura. Je ramassai ma cape sur le sol et la rangeai, soigneusement pliée, dans mon sac à dos. Ensuite, je m’efforçai un peu moins soigneusement d’y faire tenir mes bottes. Plus la peau était exposée, plus la pénétration dans l’air était facile, et plus la sensation était agréable. Je resserrai les bretelles de mon sac à dos autour de mes épaules, afin d’être sûre qu’il ne se fasse pas la malle. Évidemment, il aurait été plus simple de le balancer du haut de la falaise, mais je ne pouvais prendre le risque que son contenu se brise. Mes deux ennemis, peut-être un peu alliés, discutaient toujours avec entrain. Je levai les yeux, décidant de les ignorer. Le ciel était clair. Lumineux. Je fis un pas en arrière, m’approchant encore plus du bord. Je reculai encore, sereine. Et puis, enfin, je souris. Mon pied dérapa. Je me laissai tomber, les bras écartés, les paupières closes, le sourire aux lèvres.  
J’ouvris les yeux, stupéfaite. Une main retenait mon poignet. Le blond, Djad. Il me tira durement sur la surface rocheuse, me faisant tomber à genoux.
— Mais tu es folle ?
Je ne répondis pas, trop abasourdie par ce qui venait de se passer. Ce Lycan venait de se battre avec un Vampire avec lequel il était visiblement ami, et il osait me traiter de folle ?
— Ça fait deux fois que je te sauve la vie ! Je n’ai pas que ça à faire !
Je me relevai, la colère prenant le pas sur la stupeur.
— Je ne t’ai rien demandé ! Et tu ne m’as pas sauvée ! Ni une ni deux fois !
— Tu ne t’en rappelles peut-être pas, mais si je ne t’avais pas trouvée sur ce terrain d’entraînement, tu te serais vidée de ton sang ! Et personne n’aurait retrouvé ton corps avant le petit matin !
Étonnée, je ne sus que répondre. C’était lui alors, cette nuit-là ? Je n’avais vu qu’une silhouette rehaussée de cheveux jaunes, alors, peut-être. Secouant la tête, je retirai violemment mon poignet de sa prise.
— Peut-être. Mais cela ne fait qu’une fois, je n’allais pas tomber !  
— Je sais, tu as sauté !
Je roulai des yeux.
— C’est le chemin le plus court pour arriver aux Terres de Jusquiame. Ne voulant pas interrompre vos charmantes retrouvailles, j’ai voulu prendre de l’avance.
— Une humaine ne survivrait pas à une telle chute, me répondit-il d’un air dédaigneux.
Outrée, je serrai les dents. Pour qui me prenait-il ? Du coin de l’œil, je vis Keyth se rapprocher légèrement, mais il ne fit pas mine de s’interposer ou de prendre parti. En même temps, à quoi m’étais-je attendue ?
— Je suis une Traqueuse d’Abandon, sifflai-je entre mes dents. J’ai été formée à endurer bien plus que les humains normaux !
Il ouvrit la bouche pour répliquer. Je ne lui en laissai pas le temps. Je voulais qu’ils sachent, tous les deux, de quelles actions un esprit brisé était capable. Imprévues, déconcertantes, dangereuses. Je m’emparai de la main de Djad et me jetai dans le vide, l’entraînant dans ma chute. Il ouvrit la bouche sur un cri muet, ses cheveux blonds s’ébouriffant au vent. J’éclatai de rire et tendis les bras au-dessus de ma tête pour faciliter ma pénétration dans l’air, et pour augmenter la vitesse de ma chute.
Il réussit à attraper ma cheville, et je vis son regard féroce se poser sur moi. Une tache brune pénétra mon champ de vision. Keyth. Je secouai la cheville pour me libérer, effectuai un saut aérien pour reprendre de la vitesse.
Mon corps percuta la surface de l’eau avec violence, et celle-ci, glacée, infiltra mes poumons. Je battis des pieds pour remonter à la surface, et crachai le liquide, tentant d’inspirer de l’air. Je m’essuyai les yeux, rejetai mes cheveux trop longs vers l’arrière. Une main se referma sur ma gorge, bloquant le peu d’oxygène que j’avais réussi à inspirer. Je plantai mes ongles dans sa chair, sans réussir à lui faire lâcher prise. Des points noirs dansèrent rapidement devant mes yeux. Je me débattais, mais l’eau ralentissait mes mouvements, le manque d’oxygène rendait mes membres lourds. Pour faire bref, mes attaques étaient inutiles. Puis, la voix grave et profonde de Keyth retentit.
— Lâche-la, Djad.
— Elle est cinglée ! Si je la tue, on ne l’aura plus sur le dos, et je pourrai dire à Trush qu’il s’agissait d’un bête accident sans m’attirer aucun ennui.
— Je t’ai dit de la lâcher.
Il fallut quelques secondes de plus au Lycan pour enfin relâcher mon cou. Retombant brutalement sous l’eau, mes poumons s’emplirent à nouveau du liquide glacé. Je battis des pieds pour remonter, mais il me sembla s’écouler des heures avant que je puisse crever la surface. Toussant et crachant, je nageai lentement jusqu’à la terre ferme, où étaient déjà assis mes deux compagnons de voyage, évidemment. Allongée à même le sol, mes doigts effleurèrent ma gorge, déclenchant immédiatement des élancements de douleur. Luttant pour respirer, je m’assis sur mes talons et ouvris une bourse de cuir accrochée à ma ceinture. J’en extirpai une petite boîte de verre, remplie de pilules rouges. Des pilules de Morientis. J’en enfonçai difficilement deux au fond de ma gorge, et déglutis. Instantanément, ma gorge commença à désenfler. Je soupirai, soulagée. Avec un peu de chance, le mal de tête qui me suivait depuis ma chute – à peine aidé par un Vampire dont je ne citerai pas le nom – disparaîtrait lui aussi. Techniquement, les Morientis soignaient toutes les blessures, mais j’avais déjà connu ce genre de mal qui semblait sortir du néant. J’inspirai et expirai lentement plusieurs fois de suite, jusqu’à être sûre de pouvoir parler. Alors seulement, je me levai. Poings sur les hanches, je fis face au Lycan.  
— Je savais que je survivrais. Que nous survivrions tous. Pour la dernière fois, je suis une Traqueuse d’Abandon ! J’ai été formée pour survivre ! J’ai enduré sûrement plus de choses que vous d’eux en plusieurs siècles d’existence ! Alors, arrête de t’imaginer que je vais vous ralentir. De plus, je suis certainement la plus apte à vous renseigner sur Trush et le Parchemin qu’il possède !
Il me regarda, d’un air que j’aurais qualifié d’abasourdi sur le visage de n’importe qui d’autre. Je ne lui laissai pas le temps de trouver une réplique cinglante ni de comprendre que je ne possédais réellement que peu d’informations sur Trush et son Parchemin , préférant rejoindre les sols brûlants des Terres de Jusquiame.
Chapitre 4
Ils étaient tellement différents. L’un blond ; l’autre brun. L’un à la peau hâlée par de longues journées au soleil ; l’autre à la peau si blanche qu’on pourrait croire qu’il n’avait jamais rien connu d’autre que la nuit. L’un aux yeux bleus, aussi clairs et étincelants qu’un ciel d’été. Alors que l’autre les avait sombres comme une nuit sans éclat. L’un était impétueux et arrogant ; l’autre était calme et discret. L’un était un Lycan. L’autre était un Veteres. Ils étaient génétiquement destinés à être l’opposé l’un de l’autre. Pourtant, lorsqu’ils bougeaient, lorsqu’ils se parlaient, l’un à côté de l’autre, ils étaient plus que similaires. Réglés comme du papier à musique, de leur démarche jusqu’à leurs paroles, ils semblaient indissociables. Le jour et la nuit. Opposés et pourtant indivisibles. Mais s’ils étaient le jour et la nuit, qui pouvais-je être ? Avais-je seulement ma place dans cette équation ? Je ne pouvais en aucun cas être l’aube, douce et éclatante, apportant la vie et l’espoir. Non, là n’était pas ma place. Alors peut-être aurais-je pu être le crépuscule ? Transition entre le jour et la nuit, telle l’aube entre la nuit et le jour. Mais rouge comme le sang, le crépuscule s’abat toujours de façon brutale, comme le tranchant d’une lame. Le crépuscule. Le début de la fin. Oui, peut-être aurais-je pu être le crépuscule dans cette folle équation dont la solution serait, sans aucun doute, la mort.
Je plissai les yeux en regardant le ciel, et rabattis ma capuche sur le sommet de mon crâne. Le soleil tapait si fort qu’il commençait à me tourner la tête. Il était impossible de se méprendre quant au lieu où nous nous trouvions. Le sable chaud ralentissait notre progression, nos pieds s’enfonçant dans les dunes. Je marchais un peu en retrait, ne souhaitant pas m’attirer les foudres d’un de mes acolytes en me plaçant sur leur chemin. Malgré tout, je perçus le regard antipathique de Djad sur mon visage encapuchonné. Il devait être énervé que je ne me sois pas encore plainte. Lui-même suait à grosses gouttes. Tant qu’il en était venu à se faire un turban improvisé de son T-shirt. Keyth ne semblait pas souffrir de la chaleur, mais sa température corporelle était plus basse que celle d’un humain, alors je supposai que la chaleur étouffante ne le dérangeait pas. Mais pour Djad, c’était tout le contraire. Alors comment, moi, pauvre humaine, pouvais-je supporter un tel climat sans transpirer ni me plaindre ? Mais ce qu’il ne savait pas – en dehors du fait que je ne me serais jamais rabaissée à me plaindre devant lui – c’était que ma cape, originellement blanche et désormais jaunie par le sable et la terre, avait pour seul et unique but de réguler la température corporelle du porteur. Avec elle, je ne craignais ni le froid intense ni de brûlantes chaleurs.
— Enfin ! s’exclama le blond.
Je relevai les yeux pour comprendre ce qui l’avait interpellé, et vis au loin la silhouette de hautes structures.
— On va pouvoir se rafraîchir ! poursuivit-il. Dommage que l’humaine nous ralentisse, on serait arrivés bien plus vite sans elle !
Je serrai les dents.
— Je n’ai en aucun cas besoin que tu me dorlotes, Lycan ! Et qui te dit que je ne serais pas capable de te devancer ?
Il sourit, provocateur.
— Tu veux parier ?
Je souris à mon tour et lui fis un clin d’œil.
— Qu’est-ce que j’ai à y perdre ? Un Lycan aussi vieux que toi ne doit pas être bien rapide. D’ailleurs, je connais un super baume contre l’arthrose, tu veux que je te donne le nom ?
Il grogna, ses yeux bleus lançant des éclairs.
— On se rejoint au village, Traqueuse.
En une seconde, il avait disparu, se déplaçant trop vite pour que je puisse le suivre des yeux. Du coin de l’œil, je vis Keyth sourire. Nous devions être divertissants, vus de l’extérieur. Il disparut à son tour, et ne reparut que plusieurs dizaines de mètres plus loin. Alors je me mis à courir à mon tour. Évidemment, je savais n’avoir aucune chance de les rattraper. Fichu esprit de contradiction. Mais Djad s’emballait à la moindre de mes paroles. C’était marrant.
Pour arriver au village, il aurait fallu au moins une journée à un humain. Il ne me fallut que quelques heures. Mais Keyth et Djad n’avaient certainement pas mis plus de quelques dizaines de minutes. Le village était plus grand que ce à quoi je m’étais attendue. Mais les bicoques plantées dans le sable paraissaient plus instables les unes que les autres. L’auberge que je choisis était sans doute la moins délabrée du village, mais elle ne payait pas de mine. Lorsque je poussai la porte d’entrée, une forte odeur d’alcool m’assaillit. Au moins, il n’y avait pas de vomi par terre. Je contournai les tables et les ivrognes jusqu’au comptoir, en résistant difficilement à l’envie de relever les pans de ma cape qui traînaient sur le sol. Le barman – un homme à peine plus grand qu’un lutin aux cheveux grisonnants – me tendit une clef lorsque je demandai une chambre. Je jetai quelques pièces sur le comptoir, grimaçant en constatant à quel point mon stock d’argent diminuait. J’avais toujours considéré l’argent comme quelque chose d’acquis. L’Ordre nous entretenait tous. Pas assez pour qu’on puisse s’offrir bijoux et vêtements de luxe, loin de là. Mais assez pour qu’on ne soit jamais à sec lors de nos missions. Mais je ne faisais plus partie de L’Ordre désormais. Un soupir franchit la barrière de mes lèvres.
La chambre était modeste, avec un lit simple et une table de chevet branlante. Mais le plus important était la salle de bains. La salle de bains présentait l’opportunité de prendre une douche, et comme j’avais envie d’une douche ! Je commençai par laver mes vêtements dans le bac du lavabo, et après les avoir étendus au bord de la fenêtre, je me lavai moi-même. Sans la protection de ma cape, je ressentais la chaleur étouffante propre aux Terres de Jusquiame, et comme l’eau froide était agréable sur ma peau enfiévrée ! Elle ruisselait sur mon corps, me débarrassant de la crasse et dénouant mes muscles engourdis. Je tirai mes cheveux en arrière.
Qu’avais-je fait ? Comment en étais-je arrivée là ? Un Lycan, un Veteres, et une Traqueuse d’Abandon… Ça ressemblait au début d’une mauvaise blague. Ils pourraient me tuer à tout instant. Ou me ramener à Trush, qui me ferait connaître un sort pire que la mort. Non, cela n’arriverait jamais. Plutôt mourir que de retourner là-bas. Je coupai l’eau à regret, m’enroulai dans une serviette, et frottai mes cheveux à l’aide d’une autre, que je laissai ensuite retomber sur mes épaules. De nouveau assaillie par la chaleur, je jetai un regard d’envie à la douche. J’inspirai, bloquai mon souffle, et, prenant mon courage à deux mains, je me détournai et retournai dans la chambre adjacente. Rien ne m’avertit, aucun souffle, aucun mouvement. Je crois que je n’avais pas réalisé à quel point les Vampires étaient loin en dessous des Veteres, auparavant. Mes épaules heurtèrent le mur, mes poignets retenus d’une main de fer dans le creux de mes reins. De longs doigts fins remontèrent le long de mon bras, de mon épaule, jusqu’à saisir mes cheveux. La chaleur enfla dans mon bas-ventre lorsque sa langue caressa mon cou.
— Je pourrais boire ton sang, chuchota-t-il à mon oreille. Et tu me supplierais de continuer.
Je préférai ne pas répondre, de peur de trouver ma voix dans le même état que mes jambes flageolantes. Je sentis ses crocs sur la chair tendre de ma nuque. Sa langue trouva mon pouls battant, accélérant à chacune de ses respirations. Et puis ses crocs transpercèrent ma peau. Juste un peu. Juste assez pour faire perler quelques gouttes de sang et faire enfler mon désir.
— Keyth, susurrai-je en un souffle.
Son corps se raidit contre le mien. En une seconde, il ne fut plus là. Mon corps retomba sur le sol. Mes membres tremblants s’emmêlèrent comme ceux d’une poupée de son. Je me mordis la langue, fermai les yeux. J’ignorais pourquoi il était parti. Mais je l’en remerciai. Quelques secondes de plus, et j’aurais supplié. Je l’aurais supplié de me mordre, supplié de m’embrasser, supplié de faire courir ses mains sur mon corps. Je n’avais jamais ressenti cela à l’égard de personne. Que m’arrivait-il ? Je me recroquevillai sur le parquet, pris ma tête entre mes mains. J’entendis mon sang goutter sur le sol. Écartant les doigts, j’observai le liquide former une petite flaque. Sombre et rougeoyant. Pourquoi avait-il disparu de la sorte ? Il aurait pu me tuer. Ou faire de moi son esclave sexuelle. Je n’aurais certainement pas protesté. J’écartai la main de mon visage pour appuyer ma serviette sur la plaie. Elle n’était pas très profonde, mais je ne voulais pas gaspiller de Morientis pour la soigner, alors mieux valait éviter l’infection. Car, comme l’argent, je possédais désormais ces pilules en stock limité. Et je devais être prête à subir des blessures bien plus graves qu’une simple morsure. Je me retournai sur le dos, et fixai par la fenêtre la lumière éclatante du soleil. Jusqu’à ce que le bleu étincelant du ciel devienne rouge. Jusqu’à ce que l’astre solaire s’efface, laissant place à une noirceur vide de sens. Jusqu’à ce que je retrouve ma place. Alors seulement, je me levai et revêtis mon uniforme de Traqueuse. Mon sac à dos retrouva sa place sur mes épaules, et ma cape presque blanche revint dissimuler ma véritable nature. Je descendis les escaliers, retrouvant la chaleur étouffante de l’auberge. Étouffante, car le nombre de clients avait triplé depuis mon arrivée. Cette auberge était située au cœur du centre-ville, et elle avait la façade la moins délabrée. Je l’avais choisie pour ça. Plus grande. Plus attirante. Plus de clients. Plus d’indices potentiels. Après tout, qui avait la langue plus déliée qu’un drogué défoncé ou qu’un alcoolique bourré ? Je commandai un verre de whisky et choisis une table dans un coin reculé. Observer. La règle n° 1 de L’Ordre. Observer et comprendre. Des gens entraient en groupes, d’autres seuls. Les groupes étaient éliminés tout de suite. Ce n’était pas pour rien que les interrogatoires se faisaient en tête-à-tête. Un homme entra. Le dos voûté, les cheveux propres, les vêtements à peine abîmés. Il balaya la salle du regard trois fois avant de s’asseoir. Toutes les trente-sept secondes, sa main droite venait frotter le creux de son coude gauche. J’avalai cul sec le contenu de mon verre. Le liquide me brûla la gorge. Je me levai et rejoignis l’homme aux cheveux sombres. Il parut agacé que je m’asseye à sa table, mais ne dit rien. Il était plus jeune que je l’avais cru, et ses yeux étaient injectés de sang. Adolescent, et pourtant déjà dépendant. Je touchai son bras, le faisant sursauter violemment. Il posa les yeux sur moi quelques secondes avant d’éloigner légèrement sa chaise.
— Comment tu t’appelles ? demandai-je d’une voix douce. Moi, c’est Anna.
Je tapotai la table de mes ongles. Croisai et décroisai les jambes. Très bien, je le surnommerais L’Ado alors.
— Je suis désolée de m’incruster à ta table, mais je suis nouvelle dans le coin. Et puis tu m’avais l’air tellement gentil. Et mignon, ajoutai-je dans un sourire.
Il me fixa à nouveau. Son beau regard vert était interloqué. Et il m’envoyait autant d’ondes négatives que possible. Je battis des cils. Après tout, j’étais propre et plutôt jolie. Même si je devais avoir quatre ou cinq ans de plus que lui, je ne pensais pas être repoussante. Mais je compris vite que je n’étais pas son genre. L’Ado était trop plongé dans la drogue pour être soudoyé par autre chose qu’une seringue.
— Tu vois, je suis très branchée légendes urbaines, tout ça.
Je fis glisser mon sac de mes épaules, et le fis passer entre mes jambes, sous la table.
— Tu pourrais peut-être m’en raconter quelques-unes ? Et puis, j’ai de quoi payer, murmurai-je tout juste assez fort pour qu’il m’entende.
Une boîte noire, longue et fine apparut sur la table, entre mes deux mains serrées. Je caressai inconsciemment la flamme bleue sur le dessus.
— Tu sais ce qu’il y a là-dedans ? questionnai-je L’Ado.
Il secoua la tête, lentement, avidement.
— Dans cette boîte, il y a quelque chose de très précieux, et surtout de très rare. Une seule dose ne te fera pas devenir dépendant. Mais tu planeras comme jamais. Je le sais, parce que je ne prends que ça.
Ses beaux yeux verts, quoique ternes, se posèrent avidement sur mon visage, avant de revenir sur la boîte.
— Tu te défonces à quoi ? finit-il par souffler.
Sa voix était cassée, sûrement pour avoir trop fumé, et son accent très prononcé. Mais je n’avais tout de même pas trop de difficultés à le comprendre. J’étais originaire des Terres de Belladone, et évidemment la langue parlée en Terre de Jusquiame était différente. Mais à mon entrée dans L’Ordre, on m’avait greffé une sorte de puce dans le crâne, un micro disque dur me permettant de comprendre et de parler toutes les langues vivantes d’aujourd’hui.
— Tu ne connais pas, finis-je par lui confier. Mais c’est bien mieux que l’ecsta, si c’est la question que tu te poses.
Il sursauta, visiblement surpris que j’aie deviné à quoi il se défonçait. Après quelques secondes d’hésitation, il passa la langue sur ses lèvres sèches, et tendit la main vers ma boîte. Je la retirai de sa portée.
— Hin-hin. Il faut payer d’abord.
— Mais je croyais que…
Il se renfrogna immédiatement. Je saisis son menton, le forçant à me regarder.
— Écoute L’Ado, je ne veux pas de ton argent. Mais comme je te l’ai dit, je suis très friande de légendes urbaines. Tu me racontes quelque chose d’intéressant, et je te donne la drogue. D’accord ?
Il hocha la tête. Frotta son bras. Et puis il commença à raconter.
— Je ne connais pas beaucoup de… légendes urbaines, cracha-t-il. Mais, ma mère me racontait souvent que, au beau milieu de notre pays si sec et aride, il existait…
Il marqua une pause, fixant la porte qui s’ouvrait. Mon mal de tête choisit ce précieux moment pour refaire surface.
— Je ne sais plus comment elle appelait ça, reprit-il. Un endroit luxuriant, avec plein de verdure… Elle disait aussi que cet endroit magique était gardé par un Lévita, ou un Livé quelque chose, je sais plus…
— Un Léviathan, soufflai-je, mes pouces caressant inlassablement le symbole azuré.
— Ouais, c’est ça ! Mais j’en sais pas plus… Je peux avoir la boîte maintenant ?
Je hochai la tête et poussai – peut-être légèrement à regret – ma drogue vers lui. Il passa la langue sur ses lèvres desséchées, avide. Sa main tremblante allait s’en saisir, lorsqu’une autre, plus matte et surtout plus violente, l’envoya se fracasser contre le sol. L’Ado se tassa sur sa chaise.
— Est-ce que tu lui vends de la drogue ? rugit Djad.
— Échange de bons procédés, répondis-je calmement.
Je me levai pour lui faire face, poings sur les hanches.
— Tu ne sers à rien, alors je prends les devants. Il faut bien que l’un de nous récolte les informations.
— Quoi ?! rugit-il. Tu crois que je faisais quoi pendant que tu te traînais à l’arrière comme une sale petite limace ?
Je pinçai les lèvres. Du coin de l’œil, je vis L’Ado trembler sur son siège, alors je lui fis signe de déguerpir avant que cela ne devienne trop violent. Il rampa sur le sol, sûrement dans le but de récupérer son dû avant de fuir. Grand bien lui fasse.
— Tu sais quoi, Djad ? Si j’avais un chien, ce serait toi.
Il devint rouge de rage. L’instant d’après, je retombai lourdement sur le sol, suivie d’une pluie de verre brisé. Je me protégeai la tête des bras, mais aucun débris ne m’atteint. Je levai les yeux sur un torse puissant, et un peu plus haut, le visage de Keyth m’apparut, les lèvres pincées.
— Tu n’aurais pas dû le provoquer.
Je grognai tout en retirant un énorme morceau de verre de mon bras, et rajoutai mentalement « ne plus me faire balancer dans le vide » sur ma liste de choses à faire. Après que le Lycan m’ait frappée, j’avais heurté le mur derrière le bar. Oui, oui, celui avec des tas d’étagères et des tas de bouteilles ! Je fouillais mon cuir chevelu à la recherche d’éclats de verre lorsque je vis les narines du brun frémir. Je stoppai net. Ses longs doigts effleurèrent ma joue, vinrent saisir un morceau de verre brisé dans mes cheveux.
— Tu saignes, constata-t-il, les yeux fixés sur mon bras.
Je pressais toujours fortement la plaie, et je dus admettre avoir peur. Sa main hésitait à quelques centimètres de mon bras, et lui-même ne semblait pas s’en rendre compte. Les Veteres étaient censés contrôler parfaitement leur soif de sang, ou presque. Mais son regard vague me poussait à croire le contraire. Peut-être ne s’était-il pas nourri depuis son altercation avec Djad ? Si c’était le cas, avec la perte de sang qu’il avait subie, il ne serait pas étonnant que le moindre écoulement d’hémoglobine le mette dans tous ses états. Mais je préférais ne pas m’en mêler. J’étais une Traqueuse, pas sa petite-amie.
— J’ai de quoi me recoudre. Il faut juste que je récupère mon sac. Et il faudrait qu’on se dépêche de partir, soufflai-je en voyant le barman aux airs de lutin s’agiter dans la pièce. Je n’ai pas envie de payer pour les bouteilles cassées. Quoique si ! m’exclamai-je en souriant. Après tout, c’est ton stupide ami le responsable ! C’est à lui de payer !
Il roula des yeux avant de s’éclipser. J’en déduisis qu’il voulait que je reste là. Mais j’avais un bras à recoudre, et par conséquent, un sac à récupérer ! Je rampai jusqu’à l’extrémité du bar, veillant à ne pas m’ouvrir à nouveau sur le verre brisé. Du coin de l’œil, je vis le Lycan, rouge de colère, braillant sans discontinuer. Heureusement, j’étais très douée pour obnubiler les sons. Et Keyth, qui tentait de le calmer, monopolisait toute son attention. Évidemment, je ne parlerai pas du propriétaire, qui leur hurlait dessus à s’en casser la voix. Dans le coin opposé, mon sac, à peine entrouvert. Coup de chance ou coup de pouce de Keyth, je ne voulais pas le savoir. Mon matériel de couture était proche, et je serais remise en un rien de temps. Toujours à quatre pattes, je rampais discrètement dans l’ombre des tables, lorsqu’un pied se posa sur ma main. Je retins un gémissement de douleur, pensant qu’il s’agissait d’un badaud inattentif. Mais plus je tirais, plus la pression sur mes phalanges se faisait forte. Je finis par lever les yeux, et mon cœur rata un battement.
Non, il ne s’agissait pas d’un badaud inattentif. Comment avais-je pu être aussi aveugle ? Une capuche dissimulait partiellement son visage, mais ses yeux verts ne pourraient jamais disparaître dans l’ombre, tant ils étaient étincelants. Il releva le pied dès l’instant où nos regards se rencontrèrent, me permettant de me remettre debout. Je dus lever la tête pour continuer à le regarder dans les yeux, car, même si j’étais loin d’être petite, il me dépassait d’une bonne tête.
— Eden, me salua-t-il.
— Jin.
Il s’écoula quelques secondes où nos yeux exprimèrent tout ce que nous ne pouvions dire. Et puis, d’un même mouvement, nos doigts défirent les liens retenant nos capes respectives. Elles glissèrent sur le sol en un bruissement, et tout ce qui n’était plus nous disparut. Il s’empara de son épée ; je lui préférai mon poignard et un athamé à la lame plus longue et plus effilée.
— Tu es là depuis longtemps ? questionnai-je.
Si je pouvais passer sous sa défense, il ne pourrait plus m’atteindre.
— Assez longtemps.
Il attaqua sans grande conviction. Je ne décrirai pas ce combat, car il fut des plus ennuyeux. Il ne voulait pas me blesser, et c’était réciproque. Moi, je n’avais aucune conscience de ce qui se passait en dehors de notre bulle. Ce n’était visiblement pas son cas, puisqu’il finit par me blesser, tranchant la chair de mon bras déjà ensanglanté. À ce moment, tout me frappa avec force. Le son, les images. Des gens hurlant, L’Ado recroquevillé dans un coin, Keyth et Djad aux prises avec une bonne vingtaine de Chasseurs, et parmi eux, cet enfoiré de Saël. Un reflet sur une lame déclencha une sonnette d’alarme dans mon esprit. J’ouvris la bouche pour crier au brun de ne surtout pas toucher ces lames, mais un nouveau coup m’en empêcha. Je reportai mon attention sur Jin, mon ancien amant, mon ancien ami, peut-être.
— Je t’en prie, Jin. Je peux t’expliquer.
Il pinça les lèvres.
— Désolé, Eden. Tu sais ce que je ressens pour toi. Mais je refuse de finir comme Amy !
Ses paroles me frappèrent plus fort qu’un coup de poing à l’estomac. Il espérait sûrement me déstabiliser. Raté. Les souvenirs affluèrent à l’orée de ma mémoire, me plongeant dans une rage folle. Utilisant toute la force dont j’étais capable, je le frappai au thorax d’un coup de pied circulaire. Un craquement m’informa joyeusement que je lui avais brisé quelques côtes. Il se redressa difficilement, et commença à fouiller dans une petite bourse accrochée à sa ceinture. Il en sortit une boîte de verre remplie de pilules rouges. Un ricanement franchit la barrière de mes lèvres alors que je lui administrais un nouveau coup de pied, dans la main cette fois-ci. La boîte vola dans les airs avant de se fracasser contre le sol, répandant son contenu avec allégresse.
— Comme si j’allais te laisser te doper aux Morientis ! m’exclamai-je. Je ne suis pas aussi gentille que tu le crois.
— Je ne t’ai jamais crue gentille, Eden. Je sais ce qui se cache au fond de ton cœur.
Ma mâchoire se serra, et je fondis sur lui, toutes lames dehors, profitant de son manque de défense.
— Tu refuses de finir comme Amy, mais si tu me connaissais vraiment, tu saurais que jamais je n’accepterai de subir le même sort que Mia !
Le sang gicla. Encore et encore. Des blessures superficielles, pour la plupart, mais aucun de nous deux n’avait la possibilité de se soigner. J’avais perdu mon athamé, mais ses plaies étaient plus profondes que les miennes. Sa respiration s’était faite difficile depuis que je lui avais brisé les côtes, et il boitait. En revanche, il était armé d’une épée, et moi seulement d’un poignard. J’aurais pu dégainer ma propre épée, et prendre l’avantage, mais je m’y refusais. Je jetai un coup d’œil sur ma droite. Mon sac, et tout ce qu’il contenait, n’était plus qu’à quelques dizaines de centimètres. Un coup d’œil à ma gauche m’apprit que Djad avait officiellement laissé tomber son masque de Lycan docile. Ils avaient dû comprendre le danger du poison recouvrant les lames des Chasseurs, et Djad se débarrassait petit à petit de la menace, dégageant un chemin pour Keyth, même s’il prêtait une grande attention à ne pas les tuer. Bien. Il fallait que je tente le tout pour le tout. Mon regard se planta dans les yeux malachite de Jin. Ce serait le grand final. Mon poignard tourna dans ma main. J’inspirai à fond, bloquai. Et nous nous élançâmes d’un même mouvement. Le choc expulsa brutalement l’air de mes poumons. Et la douleur… La douleur était si intense que les larmes me montèrent aux yeux. Je m’effondrai au sol, encore dans les bras du Traqueur, et roulai sur moi-même pour m’éloigner. Tremblante, je me redressai, compressant de toutes mes forces la plaie qui déchirait mon flanc gauche, là où son épée m’avait transpercée. Parmi la tache de sang qui s’élargissait sur le sol, je trouvai deux pilules de Morientis que je m’empressai d’avaler. J’avais vraiment bien fait d’empêcher Jin d’en prendre. Je réussis à en repérer trois autres, que je fourrai dans la bouche de ce dernier. Il grimaça, sûrement à cause du goût métallique du sang. Je le forçai à avaler, et retirai d’un coup sec le poignard planté juste en dessous de son sternum. Il gémit de douleur. Mais peu importait, il vivrait.  
J’avais gagné. Cette constatation me laissa ébahie. Je l’avais déjà battu, mais pas dans un combat réel, et pas dans un combat aux armes blanches. Je déglutis, et tirai sur mes cheveux. Glissant sur le sol, je récupérai mon sac à dos et me relevai, en essayant de rester droite, de ne pas succomber sous la douleur. Après trois enjambées, mon poing percuta le crâne d’un Chasseur. Il s’effondra au sol. Le bruit sourd de l’impact provoqua une vague d’agitation parmi les Chasseurs encore conscients.
— Voilà Keyth, tu as ta porte de sortie, murmurai-je.
J’en frappai un autre à la trachée, et puis un autre. Ils tombaient comme des mouches, trop lents pour parer mes coups. Et puis quelque chose me percuta violemment, et le monde devint flou autour de moi.
Chapitre 5
Le visage enfoui dans l’herbe grasse, mes mains se crispant obsessionnellement autour de mottes de terre, je m’évertuais à calmer mon souffle erratique et les battements fous de mon cœur.

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