Une nuit à Aden (Tome II)
216 pages
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Une nuit à Aden (Tome II) , livre ebook

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Description

Essai autant que roman, ce livre permet à la fois de mieux comprendre le rôle de l’Islam et de juger de sa place dans notre civilisation contemporaine. À travers le récit d'un jeune musulman sunnite, il nous fait découvrir le Coran et nous aide à évaluer son influence dans la société actuelle.
Ce roman, en deux tomes, à l’intrigue palpitante d’émotion, raconte la jeunesse d’un Palestinien qu’un destin étonnant et une histoire d’amour hors norme conduisent à la découverte de lui-même, de sa conscience, et de sa relation avec les religions de son enfance, l’islam et le christianisme. Par une introspection à la fois insolite et spirituelle, il nous décrit comment les élans de la divine Providence le mèneront d’Alexandrie à New York, puis Sanaa, Aden, Djibouti, et enfin, Paris. Il est né musulman, certes ; mais sa raison défie cette réalité et son cœur refuse de le suivre. Il réalise peu à peu que cette religion à laquelle il se croyait enchaîné, occulte en fait la vraie nature de ce rite à l’emprise implacable sur un milliard et demi de fidèles…
Un récit captivant. Une réflexion morale et spirituelle sans concession.
La matinée se prolongeait, je perçus à l’extérieur de la cour des bruits de bottes ; j’eus dans l’instant le sentiment que l’on venait me chercher. Les pas se rapprochèrent et j’entendis les cliquetis de la clef sur la porte métallique. On poussa la porte. Deux hommes en kalachnikov pénétrèrent dans la pièce, suivie de « Chien de Chrétien », qui leur ordonna de m’attacher les chevilles avec la chaîne que l’un d’entre eux portait à la main. Il leur demanda de le faire avec suffisamment de jeu pour que je pusse marcher. Je me tenais debout tandis que deux d’entre eux me liaient les jambes. L’Algérien entra alors, la barbe noir et l’air menaçant, muni d’un papier dans une main et d’une caméra dans l’autre, il déclara en français :– Ton heure a sonné Français. Ton gouvernement t’a abandonné, et tu nous es dès lors inutile.Après que mes geôliers eurent terminé de me lier les chevilles, « Chien de Chrétien » leur ordonna de me conduire dehors. Je restais étourdi, assommé par cette annonce, en tant que je m’étais sans doute accoutumé à mon sort de prisonnier. De ce qu’étant captif depuis quatre mois, j’avais ceci de commun avec un animal que je m’étais fait à mon misérable état ; je m’en contentais et avais cédé à cette fatalité, si bien que l’idée que l’on pût m’exécuter à tout moment m’avait peu à peu abandonné.Il faut dire que mon enfermement et mon isolement m’avaient abattu et j’osais presque penser qu’il ne me restait pour toute raison que celle d’un animal. Ou plutôt, je me sentais comme un corps étranger qu’un organisme vivant tend naturellement à expulser tout en s’accommodant de sa présence. Oui, je me voyais comme un étranger qu’on avait jusqu’à présent tolérer, ménagé même, pour mieux négocier sa liberté en échange d’une rançon ou de quelque chose d’autre, mais de quoi ? Le saurais-je jamais ? Et qu’ainsi, du reste, ayant aliéné une première fois inconsciemment Adèle à New York, l’ayant sacrifiée à ma suffisance du fait de la faiblesse de mon caractère, j’avais une nouvelle fois la détestable impression de céder à cette forme de renoncement qui consiste à en appeler à la fatalité par complaisance, pour tenter de dédouaner mon amour-propre ou excuser ma défaillance.Mais quoi ! Que pouvais-je faire dans ma situation sinon jouer au héros ? Et à quoi cela eût-il servi ? Et pourquoi fallait-il me tuer, si le simple fait de le faire m’ôtait toute valeur marchande ; si un moribond ne comptait pas moins qu’un vivant, qui donc pouvait être disposé à payer pour un homme mort ? À dire vrai, un corps ne valait que pour la seule détresse et le remord de sa famille, pour une raison de décence et de morale ; mais un homme libre ne valait-il pas mieux ? Qu’allait-on alors m’exécuter ? Que s’est-il passé que soudain les islamistes ont décidé de me sacrifier ? De moi, voulaient-ils faire un exemple ? Détiendraient-ils d’autres otages de telle manière que ma mort en pouvait rehausser leur valeur ?Hélas ! Sans doute même n’y avait-il aucune raison à justifier mon exécution autre que celle d’en satisfaire les sens ou d’assouvir des pulsions ;  allez savoir ! Que fallait-il d’ailleurs attendre du fanatisme ? Mais en dépit des faiblesses et des tourments que l’annonce de mon exécution faisait monter en moi, mon corps ne tremblait pas : il y a à savoir que mon esprit curieusement ne s’était pas encore mis dans la peau d’un condamné. Au fond de moi, je rageais de me trouver dans une telle situation à quelque temps de ma mort sans pouvoir réagir. Mais que pouvais-je attendre de ces demeurés ? Tout chrétien que je fusse, n’avais-je droit à un peu de justice ? C’était sans doute bien trop leur demander.Alors je m’avançai vers la porte et commençai de gravir les quelques marches comme un homme qu’on traîne à un rendez-vous galant qu’on lui impose, celui de son exécution. L’atroce réalité de la mort n’avait envahi mon esprit qu’avec peine ; en ceci qu’étant sans doute emporté, euphorisé même, par l’espoir que ce voyage d’Adèle avait fait naître, je n’avais pas eu le réflexe de me préparer au pire. Mais cela importait-il si je devais mourir tout compte fait, hein ? Je sentis sur mes joues ces prodigieux rayons de soleil qui irradiaient paisiblement mon visage, l’imprégnaient de douceur et le réchauffaient de toute leur chaleur ; absurdement, je trouvais même étrange que ces rayons puisent aussi sereinement et impassiblement m’inonder le visage sans se préoccuper de mon misérable sort, sans réagir. Je finis par penser que c’était bien là le propre des natures mortes que d’être insouciantes au monde qu’elles peuplaient.Puis je me dis niaisement que le destin eût de toute façon été bien cynique de m’envoyer à trépas par une si belle journée. Mais, après tout, qu’était-on en droit d’attendre de bon de ce satané destin qui passait son existence à jouer des mauvais tours au genre humain ? Et je trouvais cela si insensé que je me laissais à penser que si le destin ne me conduisait à mon exécution par cynisme, du moins pourrait-ce être seulement pour le sadique plaisir de prouver que c’est bien lui et lui seul qui décidait de tout sur terre et à sa bonne guise. Sinon, s’il n’y avait aucune logique à tout cela, pourquoi diable ce sacré destin avait-il envisagé qu’on se retrouvât une nouvelle fois dans ce lieu invraisemblable, si ce n’était pour enfin nous unir pour la vie ? Ou pour la mort ? L’erreur pouvait-elle se tromper autant ?J’avançais à petits pas, mes pieds empêtrés par les chaînes qui me liaient les chevilles, alors que les islamistes me conduisaient vers cette fosse qui avait été creusée pour la circonstance au début de ma captivité et où la croix de bois avait été plantée au même endroit. Je clopinais sous ce soleil de la mi-journée, le visage exposé à sa chaleur irradiante ; tous les pores de ma peau sevrés de lumière semblaient s’en abreuver avec volupté comme s’ils eussent compris que ce fut pour la dernière fois. Et lors donc que je marchais vers cette fosse, je ressentis que mon âme s’absentait pour faire le tour d’une vie alors qu’à travers de courtes séquences, dans mes pensées défilèrent les visages, de mes parents d’abord, puis celui d’Adèle, et de Yuliya, puis ceux du père Iak et de Khalil, comme si tous dans ma mémoire s’étaient réunis par la pensée une dernière fois à mon chevet, au crépuscule de ma vie.Je fermais les yeux et pensais à Adèle, à son voyage à Aden lequel n’aura donc servi à rien ; je songeais à l’anéantissement que fatalement lui causerait ma mort, puisqu’elle emportait sans doute son dernier espoir de pouvoir sauver son fils de l’absurdité d’une triste destinée qu’elle lui aura involontairement fait subir.« Chien de Chrétien » était là pour faire le beau, ne craignant jamais sa peine lorsqu’il s’agissait de commettre un méfait ; c’était son jour d’extase : il allait enfin exécuter un chrétien innocent au nom de Dieu. Visiblement, il n’était pas ici pour uniquement juger des coups. Pour pervers que fût le tréfonds de son âme, elle avait enfin l’occasion de se déclarer à Allah. Ah ! il jubilait. Sa voix de fausset dans ce corps à la démarche de pachyderme servait comme une symphonie pathétique à l’étrangeté de ma situation : elle en multipliait l’absurdité en y apportant une touche qui aurait pu tenir du burlesque, n’eût été sa dramaturgie kafkaïenne. Dans ce rôle du bourreau, il l’était de tout cœur et à fond, comme si son Dieu l’avait pris à témoin. Et s’il se mettait au garde-à-vous, ça ne pouvait être que devant son Dieu ! Tous ses efforts ne se portaient qu’à faire avec l’impétuosité qui toujours habite les possédés, d’une victime parfaitement innocente, le martyr d’une religion qui de toute évidence ne sera jamais la sienne.Alors, que dire d’un tel acharnement ?  Pourquoi combattre la raison par tant de servitude à un Livre ? Faire le malheur des juifs et des chrétiens en particulier, et même en général d’ailleurs, peut-il faire un bien pour l’humanité ? Pourquoi une telle haine, comment comprendre cette sotte perdition de l’âme humaine ou expliquer un tel acharnement à faire le mal au nom d’un dieu, s’il ne s’agissait d’obéir qu’à un simple livre, dût-il être d’une nature divine ?Il me cria d’avancer au bord de la fosse et d’un mouvement dédaigneux du bras, me fit signe de m’orienter vers la Kaaba. Les deux suivants s’étaient recouvert la tête de cagoules noires, et m’entouraient, leur kalachnikov maintenue sur le torse pareil à une prise d’armes. L’un deux brandissait de son autre main un Coran vert. J’hésitais puis obtempérais sans m’autoriser un murmure : on ne doit jamais encourager des tueurs. L’Algérien s’avança, me demanda en français de m’agenouiller puis me tendit le papier qu’il avait en main. « Chien de Chrétien », me faisait face ; son état rappelait celui d’un chien enragé, il dénotait une véhémence prodigieusement exaltée qui donnait à penser à une hyène s’apprêtant à dévorer ma dépouille mortelle. Il enfila une cagoule noire à son tour et vint se placer à mes côtés. Il portait à la taille un énorme janbiya à la crosse en corne de rhinocéros qu’on exhibait en général pour les cérémonies, un poignard que je n’avais pas remarqué jusque-là.J’étais donc à genoux, face à mon futur sépulcre, consentant bien malgré moi à jouer le rôle-titre de l’abominable immolation d’un chrétien, la croix de bois légèrement sur le côté, les deux geôliers encagoulés se campant au garde-à-vous juste derrière moi, leur kalachnikov barrant leur poitrine en diagonal. D’un geste décisif, l’Algérien empoigna alors sa caméra qu’il dirigea vers nous pour un dernier réglage, puis il me demanda de lire mot pour mot le message en français qu’il avait écrit sur cette feuille qu’il me tendait. Il se mit alors à filmer cette sinistre scène. Je restais cette fois immobile, en état de sidération, prostré, mais encore incrédule à l’idée que je pusse vivre mes derniers instants.Et là, il arriva ce qu’il arriva ! À la seconde même où je me saisis de cette feuille, la douceur de ce papier sur mes doigts me sortit de cette léthargie dans laquelle m’avait plongé l’annonce de mon exécution. Elle me rappela soudain à la vie, et je pris alors conscience que je m’apprêtais à être l’acteur sacrifié et non un simple spectateur de ce sordide drame qui se jouait. J’allais être sauvagement exécuté par ces suppôts de l’islam, ces dépendeurs d’un prophète, ces moins que rien, au nom d’une religion qui sans doute n’avait d’elle que le nom, et dont les versets décousus et quelquefois confondants ne servaient trop souvent qu’à absoudre les actes les plus infâmes. Mais que dire de ce texte ? Comment un tel récit cursif et trop souvent violent pouvait-il être vénéré de la sorte, n’eût-été par des esprits aussi courts que ceux qui me faisaient face ? Et d’une vie entière, pourquoi fallait-il à ce point soutenir ce paradoxe qui semblait enivrer les âmes avec tant d’aisance dès le plus tendre âge ? Était-ce la crainte de la punition, la revanche sur les autres ? Était-ce une pensée qu’on utilise comme une arme de chevet qu’on brandit pour galvaniser les instincts ? Ou serait-ce plutôt ce besoin sournois de soumission qui assomme trop souvent les esprits ?Il y a que certaines des intimations de l’ange Gabriel paraissent fort énigmatiques ou chimériques pour tenir du divin, en tant qu’elles laisseraient facilement accroire à de trop nombreux musulmans qu’un meurtre serait excusé dès lors qu’il est commis au nom de Dieu, et que leurs auteurs pourraient ainsi se jouer de Dieu, le duper. Ces islamistes, mes tortionnaires ! Que ne se réfugient-ils derrière le Coran, sinon pour justifier leur ignoble mission ! Si tant est qu’un meurtre juste, celui qui est commis au nom de Dieu, pour défendre l’Islam, ne soit pas un crime : « Ne tuez personne, car Allah l’interdit, sauf si vous êtes dans votre droit (avec juste raison)… » (XVII, 33, et VI, 151). Comme bien d’autres assesseurs de l’islamisme, depuis le VIIe siècle, ces criminels qui me font face l’esprit enflammé par l’influence de telles lectures, s’apprêtant à me trancher la gorge pour donner effet à leurs pulsions plus impétueusement encore, ne retiennent de ce verset que son corollaire : le meurtre n’est plus interdit s’il est autorisé par la Loi, s’il est juste, si l’on estime être dans son droit. Nom de Dieu ! Par quelle loi, et de quel droit ? Être juste ou ne pas l’être, qui diable pouvait décider cela ? Et s’il fallait croire que Dieu fût bien l’auteur du Coran, comment aurait-il pu jouer sur les mots de la sorte pour justifier un crime sans que le Diable eût soufflé là-dessus : où est Dieu, où est Satan dans cette affaire ? En passe d’être égorgé, j’étais donc libre de songer à mon gré, pour si peu d’une vie qu’il me restait, que si les musulmans tolèrent si facilement le meurtre, n’est-ce à dire que le mal n’est plus immoral, et partant, que la vertu puisse être impure ? Et par le fait même, ne conviendrait-on qu’il ne serait plus dès lors nécessaire de n’encenser que le seul bien comme vertu, à savoir que le mal pourrait être moins à charge, qu’il rendrait même heureux puisqu’il n’est plus illicite ?De ce que le plaisant serait moins grand à commettre un meurtre (car lever un interdit en diminuerait l’attrait), et en supposant que la Loi tirée de l’islam ne le punisse pas automatiquement puisqu’elle lui prête des circonstances atténuantes, peut-on concéder pour autant que le meurtre n’est plus un crime, qu’on le peut tolérer ? Eh oui ! En faudrait-il plus à ceux que la faiblesse de leur jugement, l’absence de lecture critique d’un Livre, les fichus préjugés acquis depuis leur tendre enfance, et une lecture perverse d’une prose sans doute controuvée dans laquelle ils ont été élevés, pour que les vaines terreurs que cette religion et sa Loi suscitent au plus profond d’eux-mêmes ne les stimulent dans la course au crime au nom de turpitudes d’une foi qu’ils tiennent pour sacrée ?Le toucher de cette feuille que l’Algérien me tend, sa douce sensation sur des doigts qui de longs mois durant, en avaient été privés, me fait instantanément penser à ces papiers que j’avais retirés un à un du tiroir du bureau de l’Algérien à Brooklyn. Oui, je me mets à songer à ces documents de la plus haute conséquence puisque les services français n’avaient pas hésité à envoyer un de leurs officiers en poste à Sanaa pour tenter de les récupérer. Pierre m’avait bien dit qu’ils étaient d’une importance capitale pour la France, qu’ils pouvaient notamment permettre de démanteler le FIS, voire prévenir des attentats par leurs sympathisants fanatisés sur le sol français ou empêcher des assassinats de ressortissants français. Pour qui savait les exploiter, les informations que recelaient ces documents devaient avoir une valeur inestimable pour des services de renseignements. Et si leur importance était si déterminante, que ne pouvait-elle l’être pour le FIS ? Dès lors, leur récupération pouvait être alors une priorité pour ces islamistes. Soudain, tenant cette feuille à la main, ce bout de papier que je dois lire pour préparer mon supplice, je réalise que ces informations que je détiens, si elles ne sont susceptibles de me garantir la liberté, pourraient en revanche me sauver la mise ; et puisque c’est la seule façon de m’en sortir, il ne me reste plus d’autre choix que d’utiliser cet atout ; maintenant ou jamais ! Il faut que je lui indique que je sais qui il est, que je suis en possession de ces documents, et mon exécution entraînera inévitablement la perquisition de mon domicile et fera que les services français mettront la main sur tout cela. En l’espace de quelques secondes, je réalise que je dois le révéler à l’Algérien. Comment pourrait-il faire autrement que de me garder en vie pour récupérer ces documents dont nous seuls connaissions l’insigne valeur, puisqu’il en avait été le teneur de plume tandis que j’étais à la fois le responsable de leur disparition et leur détenteur. Puis je l’entends hurler : « Lis à haute voix », au moment où « Chien de Chrétien » sort son poignard et m’empoigne les cheveux qu’il tire brutalement vers le haut de sorte que mon cou fasse saillie. Je sens à ce moment-là la lame effilée appuyer férocement sur ma carotide.Alors je porte cette feuille de papier devant mon visage, ce qui a pour effet de relâcher la pression du poignard sur mon cou. Le frère éloigne légèrement pour lors cette lame, dont l’usage qu’il compte en faire paraît tant l’exalter, comme le cochon dans la fange. Mais à la différence du cochon, il avait le choix. Une balle aurait mieux fait l’affaire si l’on m’eût demandé mon avis : aucun sentiment dans une balle et peu de souffrance comme elle va aussi vite que la lumière ; et ne s’agit-il pas justement de l’éteindre, la lumière, en donnant la mort ? Mais une simple balle dans la tête, sentiments mis à part, que ne convenait-il pas mieux au XXe siècle puisqu’elle arrivait à faire le travail bien mieux qu’une créature de Dieu ? Mais non ! Ces sombres crapules ! Ils préféraient être les acteurs de ma mort, organiser leurs mise en scène avec leurs cagoules noires, leur poignard et leur Coran. Du reste, pourquoi se seraient-ils privés d’une telle cérémonie macabre, si ce n’était par perversité ou pour mieux mélanger la couleur du sang à celle de la mort ? Eh oui ! Entre le bon sens et cette lamentable réalité, il y avait l’Islam et l’exemple du Prophète. Les islamistes préféraient leur poignard pour imiter le Prophète, s’il était le meilleur exemple.Ah ! c’est qu’il y a cette notion trop souvent tragique de pur et d’impur, dans l’Islam ; et fallait-il autre chose qu’un beau poignard et une gorge de mécréant pour sacraliser ce principe de si haute moralité ! Et surtout, un couteau qui tranche, ça fait gicler le sang, ça fait mieux retentir le râle du mourant. Au bruit assourdissant du canon et de la vitesse d’une balle, l’islamiste préfère le plaisant du doux crissement de la lame qui sectionne l’aorte, tranche la carotide. La fermeté d’un poignet, le mouvement d’une main créée des sensations exquises, fait mieux partager la passion du meurtre, fait durer l’instant pervers : à la vie comme à la mort c’est le ressenti qui compte ; et il en va ainsi du criminel qui peut mieux jouir de la scène, s’imprégner par un geste tragique de la volonté d’un dieu : comme Abraham avait envisagé de le faire pour contenter le sien, pour faire vivre son meurtre en quelque sorte, pour mieux s’investir dans la souffrance de sa victime, comme s’il s’agissait de faire partager une passion. Mais c’était dit[i], comme dans le Coran : voilà que le frère s’apprêtait à immoler un mécréant en lui tranchant la gorge. Comme l’avait fait le Prophète avant lui quand il avait égorgé Ibn Akhtab devant sa fosse sur la place centrale de Médine aux cris rituels de : Au nom d’Allah, Allah est le Plus grand, ô Allah accepte ce sacrifice ! Ou encore, après la bataille de Badr, quand il fit de même avec deux prisonniers Mekkois qui s’étaient moqués de lui ; quand l’un deux lui dit : « Et qui s’occupera de mes garçons, Muhammad ? » Il répondit alors : « L’enfer », et il lui trancha la gorge[ii].Je retiens mon souffle un court instant avant de commencer de lire ce message écrit en français que l’Algérien s’apprête à enregistrer et qui doit précéder mon égorgement au nom d’Allah : [i] … ensuite, nous lui aurions tranché l’aorte. » (LXIX, 30-31-46). [ii] Ibn Ishaq, biographie du Prophète “Muhammad”, Editions Al Bouraq. 

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Informations

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Date de parution 02 juillet 2018
Nombre de lectures 11
EAN13 9782363158970
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0010€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Une nuit à Aden
Tome 2

Emad Jarar

Emad Jarar 2018
ISBN:9782363158970
Cet ebook a été réalisé avec IGGY FACTORY. Pour plus d'informations rendez-vous sur le site : www.iggybook.com
Table des matières

Résumé de la première partie du roman
5 – ADEN
6 – DJIBOUTI
7 – PARIS
Glossaire
Annexe
Résumé de la première partie du roman
 

 
Emad est palestinien, né à Paris, mais il a passé toute sa jeunesse à Alexandrie, où ses parents vivent. Son père, originaire de Bethléem, est musulman sunnite ; sa mère, catholique de rite grec-melkite, est arrivée en 1943 à l’âge de huit ans avec son père à Alexandrie, où il a créé la Librairie de Paris. Après avoir fait, comme sa mère, ses études au lycée français d’Alexandrie, puis aux États-Unis, Emad s’installe à New York et travaille à Wall Street. Il tombe éperdument amoureux d’Adèle, une jeune Française ; mais celle-ci le laisse et rentre en France après avoir été expulsée des États-Unis pour ses liens avec un réseau islamiste. Alors, pour oublier ce dépit amoureux, il décide de quitter New York pour faire carrière au sein du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) à l’issue de l’obtention de son Master d’économie politique à Columbia University en juin 1989. Parce qu’il est palestinien et musulman, il souhaite sans doute renouer avec son enfance, avec la vie dans ce Monde arabe qui a rythmé son enfance à Alexandrie. Il choisit un poste de directeur du bureau du PNUD à Sanaa   ; il a tout juste 31 ans quand il débarque au Yémen. Pendant deux années, il parcourt le pays, découvre une région qu’auront transformée successivement la déroute des Soviétiques en Afghanistan en février 1989, la réunification avec le Yémen du Sud en mai 1990, et la première Guerre du Golfe contre les troupes de Saddam Hussein en janvier 1991. Le Yémen traverse une grave crise économique en raison de l’arrêt du soutien financier des pays du Golfe en représailles au soutien du régime yéménite au dictateur irakien. Une nouvelle agitation islamiste secoue le pays ou de nombreux jihadistes revenus d’Afghanistan ont installé des bases arrière dans le sud du pays, une zone que le gouvernement ne peut contrôler. Plus de quatre années ont passé depuis la disparition d’Adèle. Emad s’en remet à peine. En juin 1991 il rencontre l’amour une nouvelle fois dans les yeux de Yuliya. Elle est Bulgare, chrétienne, pédiatre, si belle, et il comprend que c’est pour la vie, qu’il allait pouvoir être enfin heureux   ; si ce n’est que ce sacré destin s’en mêle de nouveau, et il en en a décidé autrement…
«    Que les croyants ne prennent pas pour alli é s des infid è les (juifs et chr é tiens) de pr é f é rence aux croyants (musulmans) … Celui qui agirait ainsi n ’ aurait rien à attendre d ’ Allah, à moins qu ’ il ne ruse pour ê tre plus fort face aux infid è les.    » (III, 28) et (IV, 144)

«    … vous combattrez les mécréants (ou bien) à moins qu’ils n’embrassent l’islam    » (XLVIII, 16)
 
«    Que les incroyants n ’ esp è rent pas l ’ emporter sur les musulmans … (VIII, 59) … pr é parez [tout ce que vous pouvez] … pour lutter contre eux (VIII, 60)… Il n’appartient pas un prophète de faire des prisonniers (captifs), tant que sur la terre il restera des incroyants    » (VIII, 67).
 
«    Ô croyants   ! Ne prenez pas pour alli é s (amis ou chefs) les juifs et les chr é tiens   ; ils sont alli é s entre eux. Celui qui, parmi vous, les prend pour alliés est des leurs    » (V, 51).
 
«    Saisissez-le   ! Mettez-lui un carcan   ; ensuite, jetez-le dans la Fournaise   ;  … ensuite, nous lui aurions tranch é l ’ aorte.    » (LXIX, 30–31–46)  
 
«    Et ceux qui ne croient pas à nos versets [du Coran], nous les jetterons dans la Fournaise…    » (IV, 56)
 
«    É coutez mes paroles et pesez-les. Sachez que tout musulman est un fr è re pour un autre musulman   ; que les musulmans sont fr è res.    » Dernier discours du Proph è te, Tabari, Annales   I, 1753, cit é dans la traduction du Coran par Denise Masson.
 
«    … Vous (les musulmans) formez la meilleure Communaut é… Si les gens du Livre [chr é tiens et juifs] se convertissaient à l ’ islam [croyaient], ce serait mieux pour eux. Parmi eux se trouvent des croyants [des convertis], mais la plupart d’entre eux sont des pervers.    » (III, 110)
 
«    Les hypocrites aimeraient vous (les musulmans) voir incroyants, comme ils le sont eux-mêmes… Ne prenez donc pas d’allié (protecteur) chez eux, jusqu’à ce qu’ils émigrent dans le chemin de Dieu (deviennent musulmans). Mais s’ils tournent le dos, saisissez-les alors, et tuez les infidèles (juifs et chrétiens) où que vous les trouviez   ; et ne prenez chez eux ni ami ni secoureur …    » (IV, 89)
 
«    L é gers ou lourds, é lancez-vous au combat. Luttez avec vos biens et vos personnes dans le chemin d’Allah [Jihad].    » (IX, 41)
 
«    Tranchez les mains du voleur et de la voleuse.    » (V, 38)
5 – ADEN
 

 
«   Un fou peut parfaitement garder son âme intacte    »
Alphonse Daudet
 
« Il est des morts qu’il faut qu’on tue    »
Fernand Desnoyers
 
 
Depuis six mois, le Yémen commençait à connaître une nouvelle instabilité après l’euphorie de la réunification, le 22 mai 1990, et la fin de la guerre du Golfe au printemps de cette année 1991. La débâcle des Soviétiques un peu plus de deux ans auparavant avait généré une présence accrue des groupes fondamentalistes, la plupart avaient combattu les troupes soviétiques au nom de l’Islam, le jihad contre les infidèles, comme l’exigent le Coran et la Sunna. Car le retrait de l’armée russe signala aussi le début de l’essaimage de ces légionnaires islamistes dans d’autres régions du monde. Plusieurs fronts de cette lutte pour défendre et propager l’Islam (jihad) s’ouvrirent aussitôt, ces mêmes jihadistes en recherchant d’autres pour leur guerre sainte. La fin de la première Guerre dite « du Golfe » déclenchée par les Américains contre Saddam Hussein leur en donnera l’occasion : le combat contre les Occidentaux et leurs alliés, les monarchies du Golfe, lesquelles avaient autorisé, en dépit des instances du Prophète et des prescriptions des califes abbassides, le stationnement des troupes américaines dans la péninsule arabique, terre sainte de l’Islam d’où les infidèles sont exclus depuis le calife Omar. L’installation permanente de bases militaires et de soldats américains en Arabie Saoudite a créé un autre sujet de mobilisation pour le jihad. Depuis quelques mois, nombre de combattants islamistes d’Afghanistan se reployèrent sur le Yémen voisin pour y établir des bases opérationnelles. Le Yémen procurait une zone de repli idéale pour enraciner leur mouvement dans un territoire que le gouvernement ne contrôlait guère ; l’appui des structures tribales sunnites facilita cette nouvelle implantation régionale.
Un autre front pour le jihad se forma : en Algérie, cette fois, contre la dictature militaire du FLN qui jouissait sans partage de la rente pétrolière et du pouvoir politique depuis 1962. Mais les hostilités n’avaient pas encore débuté avec le « régime apostat » des généraux algériens. Un mouvement clandestin que les services de renseignement appelaient déjà Front islamique du salut (FIS) existait depuis 1987 et utilisait pour leur propagande les mosquées et les associations caritatives, très efficaces à raison de la misère des nombreux laissés-pour-compte. Le FIS obtint le statut légal de parti politique en septembre 1989. Ses représentants remportèrent la majorité des suffrages lors des élections locales et régionales le 12 juin 1990, les premières élections démocratiques en Algérie. Les prochaines consultations législatives libres de l’histoire de l’Algérie étaient programmées au 26 décembre prochain et certains observateurs annonçaient un véritable raz de marée islamiste. La situation de l’Algérie était préoccupante : dès 1989, de nombreux jihadistes qui combattaient les Soviétiques se replièrent dans les montagnes du centre de l’Algérie sitôt terminée la guerre d’Afghanistan contre les Soviétiques. Ces combattants islamistes participèrent dès lors à la formation de la branche militaire du FIS. D’autre part, la structure opérationnelle d’une organisation fondamentaliste d’inspiration wahhabite ou hanbalite appelée Al Qaïda, un mouvement islamiste créé en 1987 en Afghanistan, s’implanta alors dans ces territoires difficiles d’accès que sont le Yémen Oriental, à majorité sunnite, comme dans les montagnes des Aurès au centre de l’Algérie.
Depuis mon arrivée à Sanaa le 2 septembre 1989, les événements s’étaient accélérés au Proche Orient. Profitant de la dissolution de l’Union soviétique, le président nord yéménite Ali Abdallah Saleh parvint à réunifier sous son égide les deux Yémen le 22 mai 1990. Puis en août, l’instabilité sembla se précipiter, comme cela est souvent le cas au Proche-Orient, avec l’invasion du Koweït par l’armée de Saddam Hussein. Les États unis répondirent à cette initiative par la mise sur pied d’une vaste coalition et déclenchèrent la première guerre du Golfe au début janvier 1991. La décision du président yéménite de soutenir Saddam Hussain eut le déplorable effet d’isoler le Yémen sur la scène internationale et provoqua la rupture des liens diplomatiques avec les monarchies du Golfe, principaux soutiens financiers du Yémen. Pire, le régime saoudien, en représailles, ordonna l’expulsion d’une grande partie des travailleurs yéménites immigrés au royaume. Cela eut pour conséquence l’arrêt des flux de rapatriements de l’épargne de ces travailleurs et détériora davantage les comptes publics de la jeune république. Une mauvaise nouvelle n’arrivant jamais seule, beaucoup de ces émigrés étaient acquis aux thèses wahhabites grâce aux effets de la propagande officielle de cette doctrine par les autorités saoudiennes ; l’économie se contracta et la stabilité sociale et politique s’en trouva fragilisée.
J’avais pu, dans le cadre de mes fonctions, remarquer la dégradation des conditions sécuritaires au Yémen ; cette précarité s’était accentuée depuis quelques mois. Les barrages militaires étaient bien plus nombreux, mais les herses disposées dans certaines avenues de Sanaa et sur les principaux axes routiers ne contrôlaient que sommairement les centres urbains et les campagnes proches. Le reste du pays demeurait sous la coupe de puissantes familles et clans, dont les partisans étaient tous armés. Les combattants jihadistes bénéficiaient du soutien confessionnel des tribus sunnites du sud et de l’est, la plupart d’entre eux en étaient d’ailleurs issus. Ces tribus accueillaient, et protégeaient par solidarité islamique des jihadistes de tous horizons qui avaient combattu les Russes, et qui dorénavant avaient choisi de lutter contre les infidèles en terre d’Islam afin de restaurer un califat, un territoire de loi islamique sans états ni frontières et gouverné par un descendant des Quraish, la tribu de Muhammad.
Pierre m’avait appelé lundi matin et nous avions convenu du dîner à l’ambassade le 8 août, un jeudi. Il m’avait initialement proposé de l’organiser ce jeudi même, comme s’il eût été fébrile de nous revoir, ou que l’ambassadeur n’eût pu languir plus longtemps après Yuliya. Seulement, nous avions prévu de visiter entre-temps le Yémen, nous rendre à Saada, une cité du nord, frontalière avec l’Arabie, et aller sur la côte de la mer rouge, à Mokha, ancienne capitale du célèbre café d’origine éthiopienne. Nous envisagions aussi de passer un week-end à Aden, la ville de Rimbaud et de tous les petits trafics et les carambouilles d’un port à l’atmosphère interlope.
J’avais pris le soin d’établir une attestation de mariage en arabe sur une feuille à en-tête du PNUD sur laquelle j’avais légalisé la signature illisible qui y figurait, conférant un caractère plus ou moins officiel au document. Je m’étais gardé de le mentionner à Yuliya pour ne pas prêter à la confusion, lui donner l’impression de la faire passer pour mon épouse ; mais, à vrai dire, c’est bien ce que j’envisageais sous - main. Les relations adultères et le concubinage, illicites selon la Sharia, étaient passibles de sanctions pénales. Ces dispositions légales étaient communément suivies par les juges ou « cadis » des juridictions yéménites, comme dans les monarchies ou les sultanats de la péninsule arabique qui avaient adopté la loi islamique comme unique source du droit. Mais, quelle que fût leur nationalité, si les étrangers étaient à l’ordinaire dispensés de certaines des exigences de la Sharia par les autorités, je devais en revanche légalement m’y soumettre, puisque j’étais musulman. Et de cela, j’en étais fort conscient à tel point que je me méfiais des prérogatives que pouvaient s’octroyer certains fonctionnaires dès qu’il s’agissait de manifester leur zèle religieux. Cela était le cas, notamment à l’encontre des Américains, depuis la défaite de Saddam Hussein. Cette guerre contre le parti nationaliste arabe Ba’th et Saddam Hussein, un des opposants certainement les plus farouches de l’islamisme, avait paradoxalement revigoré celui-ci.
C’était un phénomène inscrit dans le Coran et la Sunna, dans l’ADN des musulmans : ils sont frères avant tout, et doivent s’allier contre les infidèles. Ce fut le seul résultat de cette guerre insensée : le renforcement et de l’islamisme, et de la haine envers les Occidentaux, les croisés. Israël pouvait s’en réjouir ; pour beaucoup de musulmans, cela avait déplacé l’exécration qu’ils portent aux juifs notamment après les trois défaites face à Israël, vers un nouveau conflit, contre les croisés cette fois-ci, c’est-à-dire pour les Arabes et les Perses, les chrétiens.
Comme j’étais accompagné de Yuliya dans un hôtel, nous pouvions donc tous deux être accusés de relations illicites et être arrêtés pour inconduite, atteinte aux mœurs de l’islam. Avec cela qu’il fallait, à la réception des hôtels, remplir des fiches d’identification détaillées qui quotidiennement étaient remises aux services de police ; comme les établissements étaient tenus légalement de ne pas accueillir de couples illégitimes, autant avoir une preuve que nous n’en étions pas un pour louer une chambre d’hôtel, sans doute moins à Aden, mais ailleurs sûrement. J’avais certes mon passeport français ou américain, mais mon nom ne pouvait abuser aucun Arabe, quoique mon prénom ne fût pas lié étymologiquement à l’Islam. En tant que croyant, j’étais tenu de me soumettre à la Sharia : le respect de l’islam ne reconnaît pas les frontières et la Sharia s’impose à tous les musulmans.
***
Tôt ce vendredi matin, nous avions quitté Sanaa dans ma Toyota Land-cruiser portant la plaque minéralogique du PNUD. Nous avions prévu de prendre, à l’aller, la route intérieure, qui passait au milieu de la chaîne des montagnes centrales, pour profiter des panoramas somptueux d’un tracé régulièrement perché à plus de deux mille mètres d’altitude, offrant une vue imprenable sur les ravins arides et les abruptes vallées parsemées de cultures en terrasses de qat ou de légumes qui alimentaient les centres urbains de Sanaa, Taïz ou Aden. Au retour, nous envisagions de prendre la route côtière jusqu’à Mokha, une magnifique bourgade sur la mer Rouge ; nous envisagions d’y passer la nuit, car nous étions attendus par la famille de Zak qui habitait dans le centre de Mokha, tout près du port. Il n’y avait pas encore d’hôtels décents dans cette région.
Nous avions déjà franchi un barrage routier lorsque nous entrâmes dans le gouvernorat de Dhamar. Je ralentis le véhicule à l’approche d’un nouveau poste de contrôle routier. À une trentaine de mètres de là, le militaire en faction retira une des herses à l’approche de la voiture pour nous laisser passer : il avait aperçu l’immatriculation diplomatique du PNUD. Nous poursuivîmes en direction de la province d’Al Bayda. Après plus de trois heures, nous rencontrâmes un autre barrage dans une vallée entre Radaa et Damt ; il y en avait en général aux limites de chaque province.
Celui-ci paraît plus léger que les précédents sans doute puisque nous sommes à la mi-journée, un vendredi, jour sacré ou Adam avait été créé selon le Prophète. N’est présent devant nous qu’un jeune soldat tenant sa mitraillette en bandoulière devant deux herses décalées que la voiture ne peut contourner qu’au ralenti. Le militaire s’avance observant la plaque, jette un œil à la banquette arrière et au coffre du véhicule, s’approche de ma portière et baisse légèrement la tête pour regarder furtivement Yuliya ; il me demande en arabe que je lui présente nos papiers d’identité et ceux de la voiture. Je le salue brièvement et lui tends nos passeports dont il se saisit en me remerciant. Après avoir observé la première page du mien pendant un bon moment, il parcourt rapidement les autres feuilles, sûrement pour vérifier le tampon de ma dernière entrée sur le territoire. Il lève son regard vers moi et veut alors savoir si je suis arabe. À cela, je réponds par un léger hochement de tête en signe d’acquiescement et je lui tends les papiers du véhicule. Il a dû noter mon nom d’origine arabe et mon lieu de naissance en Égypte. Il me demande alors en hésitant si je suis égyptien, si je parle arabe, car je ne m’étais encore pas exprimé, excepté un bonjour simple (il existe en arabe une foule de formules islamiques pour se saluer : j’avais utilisé la plus neutre et la plus brève [1]  qu’un étranger peut prononcer sans grande difficulté). Il n’est apparemment guère à son aise, comme s’il hésitait à poser une telle question ou doutait de sa pertinence. Je lui réponds en arabe que je ne suis pas égyptien, mais français, comme mes papiers l’indiquent. Il semble douter de la fiabilité de mes propos et trouve suspect que je puisse avoir un passeport français, si j’étais arabe égyptien. À ces mots, je lui rétorque que je suis né à Alexandrie, sans rien alléguer d’autre, puisque l’arabité n’est pas une nationalité, mais je consens à lui préciser, pour lui faciliter la tâche, que l’on peut être à la fois arabe et français, ou arabe et pas musulman, sans donner davantage d’information. Cela ne fait que jeter un peu plus le trouble dans son esprit, toujours plus intrigué qu’il est, et sans doute que mes propos cursifs l’auront laissé visiblement sur sa faim ; il me demande alors d’où vient la fille. N’ai-je pas plus tôt répondu que la dame qui m’accompagne est bulgare, comme son passeport l’indique, que je réalise enfin à son visage tourmenté et son expression embarrassée (mais c’est le propre des analphabètes de se poser davantage de questions sur eux que sur les autres et d’en retirer un regard empreint de gêne et d’excuse) qu’il n’a pu lire les documents : il ne sait sans nul doute aucun autre alphabet que l’arabe. Ne comprenant pas l’arabe, Yuliya n’a pas réalisé les atermoiements d’une telle situation. J’avais présenté mon passeport français en lieu de l’américain, car j’osais croire qu’il était diplomatiquement plus acceptable : quatre mois seulement après la fin de la guerre du Golfe, l’animosité et la volonté d’en découdre avec les Américains que celle-ci avaient suscité chez les Arabes nationalistes et aussi bien parmi les islamistes, s’étaient notoirement exacerbées.
Quelque contrarié par mes réponses laconiques et l’étrangeté d’une situation insolite qu’il ne parvient à maîtriser, il me demande alors de patienter un instant en emportant nos documents et se dirige vers la guérite au bord de la route. Au bout d’un temps, en sort un autre militaire plus âgé, grand de taille et large d’épaules, un officier, le visage cerclé d’une barbe fine qui d’emblée me rappelle celle des frères musulmans à Alexandrie. Il s’approche de ma vitre, la démarche bonhomme et la mine calme de façade ; il a cet air débonnaire cher aux frères , une allure souvent apprêtée pour duper leurs interlocuteurs ou faciliter l’endoctrinement. La tête de ce type ne présage rien de bon, me dis-je, et j’ai vite le pressentiment qu’il compte nous faire quelque mauvaise affaire ; un sixième sens alimenté par l’expérience de mes années en Égypte.
Il se plante devant ma portière, me salue en repliant son bras droit vers le cœur, et en s’inclinant imperceptiblement, puis curieusement lève son index et invoque Dieu par le rituel « Dieu est le plus grand  [2]  ». Je suis surpris qu’une voix de tête, celle qu’on attendrait d’un mignon, puisse sortir d’un corps si imposant. Car il a l’allure robuste et le visage carré, qu’affuble un nez aquilin tranchant avec la taille de ses petites orbites où percent deux pupilles anormalement noires ; son regard est un peu plus assombri par de larges sourcils broussailleux. Je tourne les yeux vers sa main qui tient nos passeports et y aperçois au petit doigt une bague en argent rappelant un décagone. Un frère donc, puisqu’il en a toute la gestuelle. Hélas ! Avec ces gens-là, on n’en voit que la moitié en les regardant, et encore ! Même si leur aspect physique peut en déranger plus d’un, le problème est surtout dans leur âme. À son allure et ses mimiques, je reconnais alors la dégaine de ces individus aux mines patibulaires qui trop souvent arpentaient les alentours des mosquées d’Alexandrie et dont les accoutrements et le regard toujours sinistre avaient fâcheusement imprégné mon regard d’enfant. Il a le visage baignant dans une espèce d’exaltation que seuls peuvent manifester certains musulmans, persuadés que Dieu passerait son temps à observer chaque instant de leur vie, comme s’Il n’avait que ça à faire. Étrangement, ces scènes étaient en quelque sorte fixées dans ma mémoire, et la vue de ce militaire rappela ces quelques souvenirs de gamin. La première impression est souvent la bonne, et en matière de sens, je préférais faire confiance à mon sixième : je me méfiais de celui qu’on appelle le bon, et qu’une simple faute de frappe sépare du non-sens.
Et je n’étais donc pas loin de croire que, pour certains individus de ce genre, et d’autres encore plus zélés et sans doute plus marqués par l’effet des récitations des sourates de leur enfance coranique, tous ces gens-là chercheraient par ces invocations et d’autres eulogies islamiques à imposer leur ferveur religieuse à leurs interlocuteurs, préjugeant de la foi de ces derniers ; ce qui semble être le cas de ce militaire barbu qui clame, me faisant face : «   Au nom d’Allah, je m’en remets à Allah, il n’y a de force et de puissance qu’en Allah .  » Puis, après avoir enfin cessé de s’adresser à Dieu, il me lance le traditionnel, « bonjour, mon frère », que les Yéménites se donnent spontanément lorsqu’ils se présentent. Fût-elle relativement commune un vendredi, l’emploi de cette invocation religieuse ne l’est en revanche pas pour des représentants de l’État, notamment dans la police ou l’armée, car le régime d’Ali Abdalah Saleh s’apparente plus à celui du nationalisme pan arabique que de l’islamisme ; cela est d’ailleurs la motivation de son soutien sans faille au régime arabiste laïque et nationaliste de Saddam Hussain et à son parti Baath. J’avais appris aussi, grâce aux fonctions que j’occupais, que le port de la barbe n’était pas officieusement toléré par le gouvernement, ni dans l’armée, ni dans la police, et ce militaire barbu avait sitôt interpellé ma vigilance. Mais qu’importe, me dis-je, nous sommes vendredi, jour de piété, à l’heure de la prière collective obligatoire ; après tout, rien d’étonnant à cela dans un pays où il n’y a guère que l’islam pour rythmer le cœur des gens. Tenant nos documents d’une main, il lève légèrement la carte grise comme pour mieux l’examiner et demande sur un ton bonhomme :
— Mon frère, comment se fait-il que vous rouliez dans une voiture appartenant au PNUD ?
— Je suis employé du PNUD.
— Ah, oui ! Pourriez-vous ouvrir la porte arrière pour une inspection du véhicule ?
Je m’exécute sans broncher, mais trouve cette requête curieuse pour une voiture du PNUD. Il ordonne au jeune soldat d’examiner le coffre. Celui-ci contrôle alors rapidement les coins, puis la banquette arrière et me demande d’ouvrir les deux valises. Je m’exécute pour la mienne à laquelle il jette un regard distrait. À peine ai-je commencé de défaire celle de Yuliya, qu’il me dit que cela suffit, comme s’il craignait de nous retenir trop longtemps. Je ferme alors la porte arrière de la Toyota puis viens m’installer de nouveau à mon siège lors donc que le plus haut gradé inspecte toujours nos papiers devant le véhicule. Il s’avance jusqu’à ma portière :
— Êtes-vous diplomate ? Comment se fait-il que votre visa ne se trouve pas sur votre passeport ?
Je me rends compte que les choses seront moins aisées avec cet individu, lequel, s’il est de toute évidence plus expérimenté que le premier soldat, est surtout plus tracassier, et sans doute forme-t-il même le projet de nous chercher des noises.
— Effectivement, je suis également américain et mon visa diplomatique se trouve sur mon autre passeport.
Je le prends dans la poche interne de ma veste, et après l’avoir ouvert à la page où mon visa est attaché, je le lui tends.
— Pourquoi avez-vous deux passeports ?
— Ce sont les circonstances. C’est mon droit.
Il me fixe, soupçonneux, faisant néanmoins preuve jusque-là de retenue.
— Mon frère, quelles sont vos fonctions au PNUD ?
— Je suis directeur administratif du bureau.
Il tend alors les documents à l’autre militaire et lui ordonne de relever les informations des passeports, tout en demandant mon adresse personnelle. Après une légère hésitation, je lui réponds qu’elle est identique à celle du bureau du PNUD. Il y a que je rechigne à la communiquer à un soldat en pleine montagne yéménite, surtout à un pareil individu.
— Où allez-vous ?
— À Aden
— Pour quel motif ?
— Mon frère, nous allons à Aden pour des raisons professionnelles.
Si je ne tiens pas à lui préciser que c’est pour nos loisirs ou pour du tourisme, c’est que j’ai le sentiment que la prochaine question sera pour Yuliya. Il ne lui a toujours pas adressé directement la parole, car la religion recommande de ne pas regarder ou importuner les femmes d’autres musulmans. D’ailleurs, sa volonté marquée d’éviter de poser ses yeux bovins sur Yuliya était déjà un signe distinctif des islamistes. Quelques moments se passent comme le jeune militaire note les renseignements de nos passeports sur le capot de la voiture, puis le gradé s’adresse à moi derechef :
— Où allez-vous exactement à Aden ?
À cela, je réponds que je me rends au consulat américain et en divers autres endroits pour mon travail sans prétexter une quelconque chose et en omettant sciemment le nom de l’hôtel Gold Mohur ou j’avais réservé une chambre. Face à mon comportement distant et méfiant, il me regarde alors avec une mine suffisante que souvent les frères prennent, comme si eux seuls savent ce que parler veut dire. Il y a que tout cela est une manière fort suspecte pour des soldats qui ont pour instruction de ne pas importuner les rares étrangers vivant au Yémen, parmi lesquels un grand nombre sont, comme moi, membres d’organisations internationales qui œuvrent pour le redressement économique et social du pays. Ce militaire est différent.
— Depuis quand êtes-vous au Yémen ?
— Deux ans.
— Vous êtes né à Alexandrie. Pourquoi n’êtes-vous pas égyptien ?
Je lui précise alors que ma naissance en Égypte ne me fait rien moins que citoyen égyptien, et pas plus musulman, car un égyptien sur cinq est chrétien et que ces derniers le furent bien avant qu’il n’y eût d’ailleurs un seul musulman en Égypte. C’est parce que l’individu paraît mal intentionné à notre endroit que ma remarque est sciemment provocatrice, et qu’elle doit par ainsi lui laisser à penser que je peux être copte, et non musulman. Je ne souhaite pas lui faire trop de révélations qui pour rien au monde ne le concerneraient. Être trop bavard pourrait m’être préjudiciable du reste. Aussi bien, je ne veux pas lui dévoiler que je suis palestinien, car je juge que ce n’est pas son affaire ; ce n’est pas une nationalité… pas encore.
— Pourquoi êtes-vous aussi français ? Travaillez-vous pour les gouvernements français ou américains ?
— Non.
— Quelle est votre mission au Yémen ?
Je décide de lui répondre de façon générale, en donnant le moins de précisions possible sur mon travail et sur moi, car je retiens avant tout qu’il souhaite avoir plus d’informations qu’il ne semble nécessaire, et je n’en vois pas la raison.
— Le PNUD est une branche de l’ONU dont la mission est d’aider en matière économique et sociale certaine des pays membres de l’organisation.
Il tourne alors son regard légèrement de côté en marquant une apparente exaspération : visiblement pour lui, je ne coopère pas comme je devrais.
— Où résidez-vous à Sanaa ?
Je refuse toujours de lui répondre en ne lui divulguant pour toute adresse que celle du PNUD.
— Et la femme, qui est-elle ?
Le côté désobligeant de sa question que je trouve parfaitement irrévérencieuse et déplacée m’indispose. Mais elle signifie aussi, à sa façon, qu’il a la volonté de me sergenter, accompagnant ses propos de son ton importun et comminatoire ; c’est que je l’avais tant observé à Alexandrie : plus boutiquiers que dévots, plus bornés que tolérants, ces donneurs de leçons sont moins pieux qu’ils le prétendent. Des chrétiens, ils n’en peuvent faire que des ennemis, et ils ont la déplorable certitude qu’il existe dans la société deux camps : le leur ou celui du Diable. Et j’ai toujours pensé que s’ils avaient tant de peine à combattre le Diable qui semblait se jouer d’eux fort bien, c’est que de celui-ci, ils devaient en avoir tous les défauts sans en avoir les qualités. Très vite, sa barbe de frère musulman finit par me hérisser le poil. Mais je tiens à ne me point départir de mon calme malgré la très fâcheuse impression que je finis par ressentir quant à l’issue de cet interrogatoire : cet individu cherche la petite bête, c’est couru. De surcroît, vu sa religiosité, j’en viens à croire que son affectation à un barrage routier un vendredi, jour de prière collective, est sans doute une sanction.
— La dame est médecin à l’hôpital de Sanaa et m’accompagne à Aden pour son travail.
Devant cette situation un peu tendue qu’elle ne comprend pas, Yuliya me demande à voix basse ce qu’il se passe. Mais à peine a-t-elle terminé sa phrase que le soldat me demande, sans toujours poser son regard sur elle, si Yuliya est musulmane ou chrétienne.
— Elle est chrétienne. C’est pour cela qu’elle ne porte pas de voile.
— Le Yémen est un pays islamique. Toutes les femmes doivent porter un voile. D’ailleurs, nous sommes un vendredi, jour de la réunion [3] , et c’est l’heure de la prière sacrée, c’est une obligation personnelle pour tout musulman, pourquoi ne la faites-vous pas au lieu de vous promener avec une mécréante ?
De cette odieuse remarque qui sonne comme un aveu, je reconnais alors cette rhétorique qui m’avait indisposé toute ma vie, celle de l’intolérance, la domination, celle de l’arrogance des islamistes à l’encontre des autres, particulièrement les infidèles. C’est que je ne peux soutenir qu’un islamiste me batte froid, qu’il me fasse la leçon. Oui ! comment se payer de ces sottises quand on a un peu de bon sens ? La présence de Yuliya à mes côtés me résout à être ferme avec ce militaire islamiste dont le comportement désigne une hostilité inhabituelle. Est-ce le seul fait que je sois américain ? Serait-ce mon statut de fonctionnaire d’une organisation internationale ? Ou, est-ce à dire qu’il ne souffre simplement pas ces Arabes qui refusent de sombrer dans les ténèbres ou rejettent les invectives des obscurantistes ? Il y a qu’à l’instinct, je me suis sans doute déjà rangé à l’idée qu’une attitude civile de ma part ne peut désormais rien y faire, pour que j’aie soudain le soin d’employer un ton ferme et menaçant. À cette volonté d’en découdre qui me gagne, j’avoue n’en avoir que peu de mérite, car mon indisposition, mon exacerbation même, à l’encontre de l’islamisme, m’en facilite grandement la tâche. Je lui réponds alors de mon meilleur arabe :
— Si vous êtes musulman, il vous est à charge de respecter la parole de Dieu exprimé dans le Coran. Dois-je vous rappeler que le Prophète a dit : «   Si ton Seigneur l’avait voulu, tous ceux qui sont sur terre auraient cru. Est-ce à toi de contraindre les gens à devenir croyants [musulmans]  ?  » (X, 99) Ce n’est donc pas à vous de décider de la religion des autres, car le Prophète ne vous a jamais autorisé à le faire ni en son nom ni en celui des autres (j’avais employé au début la formule ya sharif pour insister sur une forme déférente, puis utilisé ya sayed qui s’apparente au vouvoiement en français). Si vous estimez devoir faire votre prière de musulman, je ne peux vous en empêcher et vous laisse seul juge, car je ne le suis pas. Quant à moi, je suis libre de décider pour moi-même et de choisir la prière qui sied à mon âme. Et la mienne n’a pas d’évidence la même certitude que la vôtre. Quand bien serais-je musulman, en rien cela ne vous concernerait, et comme je ne le suis pas, ça l’est encore moins. Je vous rappelle, de surcroît, que nous autres, chrétiens, sommes autorisés par le gouvernement de pratiquer notre culte avec discrétion. Tâchez de vous occuper du vôtre avant de vous préoccuper de celui des chrétiens. Du reste, si je suis chrétien, je suis aussi un diplomate en situation parfaitement régulière et j’entends bien que l’on me rende mes documents sur-le-champ, et qu’on me laisse maintenant poursuivre mon chemin. Sans cela, je joindrai soit mon ambassade, soit votre ministre de l’intérieur, à votre choix.
Je vois alors son visage devenir blême à chaque mot que je lui assène. Et pour éviter toute familiarité, j’ai d’ailleurs pris soin d’utiliser un arabe châtié et non le dialecte que je maîtrise de toute façon mal. Je réussis avec ma remarque, sans que j’aie voulu au départ être explicite, à lui indiquer que je ne suis pas musulman, mais chrétien, ce dont je tiens à lui montrer. Non que je veuille avoir la paix ou éviter un débat politique ou religieux avec cet ignoble personnage ; mais j’ai la volonté de lui bien donner sur les nerfs, lui infliger ce qu’il tolère le moins : avoir un chrétien lui faire la leçon. J’ai dans ce moment-là une tendre pensée pour ma mère et me rappelle les brimades que les chrétiens doivent endurer en Égypte ou au Moyen-Orient sous prétexte que telle était la volonté du Prophète. Mais j’ai par la même occasion déclenché en lui tout le fiel qui couve sous son regard ; sous un vernis affable et bienveillant typique de la feinte posture des frères , se dissimule à peine cette hargne tenace qu’il doit vouer à l’endroit des infidèles, des Américains, et des Occidentaux.
— Vous êtes en terre d’Islam, et l’Islam exige des infidèles qu’ils montrent une démarche soumise, qu’ils fassent profil bas devant un musulman ! Que vous soyez diplomate n’y change rien. Si votre présence en Arabie est tolérée par ce gouvernement impie, elle ne l’est pas pour notre Prophète Muhammad,  que la bénédiction et le salut de Dieu soient sur lui  ! L’Islam est supérieur et nous vous infligerons bientôt, avec l’aide de Dieu, la fournaise, le sort que vous méritez et que notre bien-aimé Prophète vous a prédit ! Soyez maudits ! Vous tous, espèces d’infidèles. L’Islam vaincra les Américains et vous rétribuera par l’Enfer pour la guerre que vous menez contre les Arabes et notre Prophète , la paix de Dieu sur lui  ! C’est en ton nom, oh, Dieu, que je meurs et que je vis .
À cela, je ne réponds évidemment rien qui puisse dégrader la situation plus qu’il n’en fallait. Une autre voiture attend derrière nous, et le jeune militaire prestement me rend nos passeports et les papiers du véhicule, comme s’il ne voulait pas être associé aux déclamations de son supérieur. Il avait sûrement noté le terme d’impie que celui-ci avait utilisé pour désigner son propre gouvernement, et par ce geste, il montrait son dissentiment. Je ne demande pas mon reste, et tandis que le gradé s’écarte légèrement pour faire face à la voiture qui nous suit, je remets en marche au plus vite la Toyota et contourne lentement la herse pour l’engager à nouveau sur la route.
Choquée par la tournure des événements et traumatisée par la dureté des derniers échanges, Yuliya me demande ce qu’il s’est passé. Je tente de dissiper son inquiétude en disant que nous avons eu affaire à un militaire qui avait outrepassé ses droits, mais que tout s’était arrangé en fin de compte. J’ajoute que c’est une conséquence de la guerre du Golfe pour paraître justifier l’incident. Il est qu’avec l’hostilité grandissante à l’encontre des Américains, l’islamisme s’est vite propagé dans la partie sud-est du Yémen, en territoire sunnite. Je lui explique alors qu’il y avait depuis quelques mois des groupes de combattants qui avaient infiltré cet arrière-pays d’Aden, notamment les gouvernorats d’Abyan, Hadramaout et Shabwah, trois provinces où les grandes tribus sunnites exercent un contrôle quasi exclusif aux dépens des forces de sécurité. Rien d’inquiétant, osé-je penser, pour le moment, mais cet épisode avec le militaire, ne peut-il signifier qu’il y puisse avoir un risque de gangrène au sein de l’État même ? Puis le visage de Yuliya devient plus serein ; si elle n’a compris les propos en arabe du militaire, du moins aura-t-elle ressenti cette tension que sa malveillance à notre égard aura provoquée. C’était la première fois qu’elle était confrontée personnellement à ce phénomène islamiste qu’elle n’avait connu jusque-là qu’à travers les récits des médias. Elle a déjà remis ses lunettes de soleil qui faisaient tant valoir la finesse de ses traits, accentuant le contraste avec le teint clair immaculé de sa peau lisse et le sourire si magnifique de ses lèvres voluptueuses.
Après une courte halte à Qatabah, nous continuâmes notre périple jusqu’à Aden. Le voyage avait duré un peu plus de sept heures. Le soir s’avançait quand nous atteignîmes l’hôtel Gold Mohur, au fond d’une crique à l’entrée d’Éléphant Bay, sur le versant du cratère d’un ancien volcan éteint. Le Gold Mohur, situé sur la rive intérieure de la péninsule qui abritait le grand port marchand dominé par la forteresse Sira, avait une magnifique perspective sur la baie mythique d’Aden. La vieille ville à l’architecture typique à l’image de celle de Sanaa, un joyau datant du Ve siècle, était située sur le versant opposé du volcan, face à la mer d’Arabie. Les murs blancs de l’hôtel dominaient une somptueuse plage de sable gris clair. Il y avait deux ou trois Occidentaux dans ce lobby qui servait de rendez-vous aux étrangers, essentiellement des hommes d’affaires désireux de tirer parti des opportunités qu’avait créées la fin de la période marxiste et la réunification des deux pays. Je m’approchais du réceptionniste et lui remis nos deux passeports. Il ne me demanda que de remplir les fiches de police qu’il me tendit. En raison de l’héritage de la domination anglaise et de trente années de régime marxiste, Aden avait temporairement retrouvé un statut de port franc qui en faisait un des rares endroits dans la région à pouvoir se dispenser de certaines lois islamiques. Contrairement au reste du pays, la consommation d’alcool y était tolérée notamment dans les établissements touristiques, le restaurant avait même une carte de vins. Ce seul fait nous donnait l’impression d’être déjà dans une ville étrangère tant il y a que la vie à Sanaa nous paraissait contraignante. Dans la péninsule arabique, Aden était un peu un havre pour les non-musulmans en quête de s’affranchir des rites austères de la Sharia.
Le lendemain de notre arrivée, j’avais laissé Yuliya paresser au bord de la piscine et m’étais rendu à notre bureau d’Aden. Depuis la réunification, j’avais engagé les études pour la réorganisation de cette implantation afin de la fusionner avec celle de Sanaa et j’avais fait deux courts séjours à Aden. Les modalités de cette absorption par notre bureau de Sanaa venaient d’être entérinées par le siège de notre organisation à New York ; je prévoyais dès le mois de novembre de séjourner plus souvent dans la capitale du Sud afin de mener à bien l’intégration et la consolidation des activités locales, un projet effectif à compter du 1 er janvier prochain. Il était ainsi prévu que je fusse promu Directeur Pays au lieu que Monsieur Al Jaf en serait à la fois le Responsable coordinateur et son Résident Représentant. À vrai dire, je connaissais mal Aden, hormis ses administrations ou les environs du bureau du PNUD, car j’avais été très pris par mes obligations professionnelles lors de mes deux précédentes visites.
***
Nous passâmes notre premier week-end d’amoureux, partageant notre temps entre la magnifique plage de l’hôtel et des ballades dans la ville médiévale. Nous déambulions dans les souks, je lui traduisais les propos des vendeurs de toutes sortes de breloques et vieilleries, que nulle part ailleurs l’on ne pouvait trouver. Nous nous arrêtâmes à la bijouterie de la famille de Zak, à quelques pas du musée militaire. Elle jouxtait la pharmacie centrale de la vieille ville (cette précision aura son importance pour la suite). Il y avait là un immense présentoir de verre avec de la joaillerie artisanale en or 22 carats, mais aussi de somptueuses pièces d’argent ciselé. Yuliya passa autour du cou quelques magnifiques colliers et sembla arrêter son choix sur un magnifique pendentif en argent et or blanc, composé de trois chaînettes reliées par des plaques incrustées de boules de nacre et parées de calligraphies arabes qui curieusement n’étaient pas des graphismes coraniques. Je mis autour de son cou fin et musclé ce bijou dont les reflets irisés de la nacre rehaussaient le contraste de l’éclat de son magnifique sourire avec ses lunettes noires. Je la pris en photo, en portrait, de loin, de plus près et sous tous les angles, laissant apparaître en arrière-plan les arabesques à la chaux de ces façades de pierres volcaniques des maisons de la vieille ville. Yuliya était radieuse, la douceur de son visage et la pureté de ses traits respiraient la fleur de la jeunesse, sa joie et son charme m’avaient subjugué. Je ne pouvais faire rien tant que m’extasier devant la beauté de ses yeux, me pâmer à son seul sourire, aux seules paroles qu’elles pouvaient m’adresser. Sachant tout le pouvoir de mon visage expressif, j’ai lieu de croire qu’elle ne s’aperçut que trop de cette passion que j’avais pour elle, cette sublime sensation qui m’envahissait une nouvelle fois après m’avoir abandonné si longtemps, et que la frustration du départ d’Adèle avait fait fuir de mon cœur, emportant avec elle tous ces merveilleux sentiments qui vous remplissent une vie. À ces battements plus soutenus que mon cœur faisait quand je la regardais, je reconnus qu’il vivait pleinement à nouveau, qu’il vibrait de cette nouvelle émotion seule capable de ramollir les âmes les plus dures : après plus de quatre années de sommeil, elle renaissait et c’était là un vrai bonheur. Et je vis au brillant de son regard qu’elle s’était rendu compte de l’agitation de mon cœur, qu’elle savait qu’elle me tenait par ce qui seul commande un homme, l’amour.
Le patron de la bijouterie nous demanda d’où nous venions et fut surpris d’apprendre que nous étions des amis de Zak. Je lui remis ma carte pour me présenter. C’était son cousin, et il proposa d’emblée de nous vendre le pendentif à moitié prix, je refusais poliment même si je n’avais pas marchandé, mais il insista derechef. Je m’inclinais alors, mais en profitais pour choisir un bracelet d’argent d’orfèvrerie artisanale qui semblait plaire à Yuliya et le lui enfilais autour du poignet. Je lui précisai que nous allions être accueillis par la famille de Zak à Mokha le surlendemain. Le chef de famille de Mokha était en fait un de ses cousins germains et il m’expliqua que la grand-mère de Zak était une cousine de la sienne. Il voulut être aux petits soins avec nous et proposa aussitôt que son jeune fils nous accompagnât dans notre virée de la vieille ville pour nous servir de guide, une suggestion que je refusais poliment pour profiter de mon reste avec Yuliya et savourer de chaque instant d’intimité avec elle. Je lui indiquais que je parlais parfaitement l’arabe, puisque j’étais palestinien, mais que si même je préférais servir déjà de guide à ma compagne, je serais néanmoins ravi d’avoir des suggestions pour le reste de notre parcours touristique. Il nous garda un moment dans la boutique, et quand je dépliai sur le comptoir le plan que l’on m’avait remis à l’hôtel, il nous donna une flopée de renseignements pratiques pour la suite de notre visite. Pour le déjeuner, il nous indiqua un petit restaurant géré par un couple russe qui avait décidé de rester à Aden après l’effondrement du bloc du Pacte de Varsovie. Il me tendit un dépliant du restaurant. L’établissement paraissait propret et de bonne tenue, apprêtait une cuisine traditionnelle yéménite avec quelques plats russes, et offrait une merveilleuse vue depuis une terrasse couverte d’une pergola de roseaux.
Passé treize heures, nous enfilâmes une ruelle jonchée de moellons de pierre disposés en forme de marches qui se faufilait entre les maisons traditionnelles, laquelle nous mena après une balade d’une quinzaine de minutes vers ce restaurant perché sur les pentes du volcan. Au fond d’une impasse d’une dizaine de mètres, nous aboutîmes dans le jardin fleuri de bougainvilliers et d’hibiscus devant une bâtisse qui dominait le petit port antique de la vieille ville. Le russe était obligatoire dès l’école primaire dans tous les pays du bloc soviétique. Yuliya salua en russe le tenancier, un homme d’une cinquantaine d’années, à l’allure de cosaque des steppes ; sa bouille arrondie par une large calvitie et burinée par le soleil laissait apparaître des yeux d’un bleu qui tranchait sur le blanc de ses cheveux et la teinte bistre de ses larges poches sous les yeux qui suintaient les abus de vodka. Les contacts dans l’administration sud-yéménite qu’il entretenait depuis vingt ans lui permettaient de servir de l’alcool aux étrangers. La beauté de Yuliya dut faire son effet dès les premières secondes : il n’hésita pas à nous offrir un apéritif de bienvenue.
Elle opta pour une Wiborowa polonaise. Le patron s’adressa à elle en russe et ne put refréner son envie de lui lancer œillades et sourires, dévoilant avec une gentille décontraction une dentition que les ans et le mauvais entretien avaient ravagée. Il parlait de bon gré à une si belle Slave et n’eut de cesse que de la charmer ; comme il ne le cachait point, cela le rendait sympathique et les grimaces qu’il faisait pour attirer son attention provoquèrent les rires de Yuliya. Après l’avoir écouté, elle me fit une rapide traduction et commanda des veloutés de pois et fèves, sans trop d’épices, précisa-t-elle, plat traditionnel au Yémen, accompagnés de poisson frais du matin cuisiné à la façon d’une recette des bords de la mer noire. Le patron était un ancien militaire originaire de Crimée qui avait fait toute sa carrière dans la marine soviétique. Nous restâmes près de deux heures à profiter l’un de l’autre, contemplant la beauté du panorama, parlant de nous pour mieux nous connaître et retracer ce destin qui comme d’habitude en faisait beaucoup plus pour moi que ce que je lui en demandais, mais pour le mieux cette fois-ci, comme s’il souhaitait se racheter de m’avoir fait tant souffrir avec Adèle.
C’était ma première expérience de vie de couple, celle aussi d’une passion qui m’avait lentement gagné et qui enfin m’apaisait. Yuliya m’apporta une tendre sensation de bonheur, une douceur des sentiments que je découvrais après la relation tumultueuse, à la fois passionnelle et incomplète, après la folle intensité contrariée du premier amour de ma vie. En quelques jours, Yuliya me fit oublier la détresse de mes moments avec Adèle. Je ressentais que la tendre complicité et la douce harmonie de nos caractères qui nous unissaient étaient sublimées par l’intimité intense de notre idylle, apaisée par l’ardeur de ce bonheur qui commençait à nous envahir et à remplir nos cœurs.
Le temps s’écoula de la sorte à ne penser qu’à profiter de ce plaisir d’être l’un pour l’autre, à relayer nos émotions que rien sur terre ne pouvait troubler. Comme deux amants éperdus d’envie, nous cédions à ce doux bonheur que nous découvrions et qui lentement s’installait, heure par heure. De chaque moment, nous nous délections comme d’un instant complice, nous abandonnant avec délice à ce plaisir intense que nous ressentions d’être ensemble, partageant notre flamme qui semblait s’épanouir dans cet endroit idyllique. Durant ces tête-à-tête amoureux sur la terrasse du restaurant de l’hôtel, nous avions appris à nous connaître lors de nos moments d’intimité, à évoquer nos vies passées avant Sanaa, son mariage et son divorce, nos familles. Nous n’eûmes de cesse que de rester à nous regarder, de parler sans fin de nous et de tout, de profiter de ces délicieux sentiments qui comblaient notre bonheur d’être ensemble.
Et je me pris à penser en observant Yuliya dans ces moments si intimes que, dès notre première rencontre au Taj Sheba, tout en elle m’émerveillait. Quand j’étais avec elle, j’avais la délicieuse sensation qu’elle lisait dans mes pensées, moi, dans les siennes ; je regardais ses yeux, je ne désirais rien d’autre ; et quand elle n’était pas avec moi, il n’était pas de plus douce sensation que de songer à elle, de ne désirer qu’elle ; je croyais entendre sa voix quand je pensais trop fort à elle, et quand je fermais les yeux, je l’avais devant moi par la pensée et j’étais heureux ; heureux que tout ce qui me plaisait dans la vie se retrouvait en elle [4]   ! Ah ! et ses yeux ! Pouvait-il être une chose plus belle que de s’abandonner à son regard, un plaisir plus doux que de céder à ses sentiments ! Était-ce cela, l’amour, cela le bonheur ?
Sur moi, elle voulut en savoir plus bien sûr, en esquissant un léger sourire coquin, de ce que déjà elle avait deviné, sur cette fille qui m’avait rendu si triste et dont la pensée toujours me hantait. Elle ne me crut qu’à moitié comme je lui avouais que ce n’était plus qu’un vieux souvenir. Et nous avions profité de ce doux week-end sans passer un seul moment autrement qu’à jouir de ces merveilleux sentiments que nous laissions éclater l’un pour l’autre : nous avions donné vie à ce bonheur qui nous avait emportés avant qu’on n’eût le temps d’y prendre garde. Oh, que la vie était belle avec Yuliya ! Après ces quatre années à me morfondre et l’âme et le cœur, comment avais-je pu retrouver tant de bonheur, tant de plaisir, tant d’amour en si peu qu’il n’en fallait ?
J’appelais Zak pour lui expliquer que nous voulions tirer tout le plaisir de ces jours exquis à Aden et nous ne passerions pas la nuit à Mokha chez sa famille, mais que nous y ferions une courte halte, mardi après-midi, sur le chemin du retour à Sanaa. Il me précisa qu’il se chargerait d’avertir sa famille, qu’elle nous attendrait pour un en-cas, mais autant valait-il mieux ne pas s’attarder, la route côtière était longue jusqu’à Sanaa et cela nous ferait une bonne étape à mi-chemin.
Mardi. Le matin déjà bien entamé, nous quittâmes Aden en direction de Mokha en suivant la magnifique rocade côtière. Trois heures défilèrent le long de cette route bordant un territoire aride et montagneux. Progressivement, peu après la zone du détroit de Bab al-Mandab, nous nous engageâmes dans une région moins désertique qui lentement fit place à des paysages plus verdoyants à la faveur d’un microclimat subtropical. La pluviométrie y était plus importante, car les dépressions de l’ouest (la mousson d’été) venaient s’écraser sur la haute chaîne montagneuse des plateaux yéménites et y déversaient les plus abondantes précipitations de cette région. Nous étions dans une zone de plantations en étages de la variété de café la plus ancienne au monde, perchées sur les versants des montagnes, surplombant la mer rouge à plus de mille mètres d’altitude. On observa même en s’approchant de Mokha des petits palmiers et des cultures d’une variété de bananes naines dans des zones un peu marécageuses. En début d’après-midi, suivant les indications de Zak, nous parvînmes à rapidement trouver la bijouterie que sa famille tenait non loin du port. Il me sembla apercevoir un de ses jeunes cousins qui faisait le guet devant la porte. Il n’eut aucune peine à reconnaître le Land Cruiser avec ses occupants inhabituels dans la région ; il nous fit un petit signe du bras alors que nous étions à une centaine de mètres du lieu où il se tenait. Zak les avait instruits de notre arrivée. Je garais la voiture et il s’en vint nous saluer, serrant la main que Yuliya lui tendait. Ce geste assez relâché à l’endroit d’une femme étrangère me surprit agréablement, il était quelque peu insolite pour un musulman ; je n’en prêtais toutefois aucune attention particulière et le mis sur le compte d’une familiarité que notre amitié avec Zak eût naturellement suscitée.
Il nous conduisit dans une magnifique maison peinte à la chaux blanche, dont chaque étage de la façade était divisé par des mashrabiyas , des boiseries sculptées encadrant de grandes fenêtres. L’intérieur cossu donnait sur une vaste cour entourée d’un péristyle de colonnes en bois façonnées de dessins géométriques et de quelques motifs bibliques étranges. Il nous fit pénétrer dans un somptueux salon avec le même genre de mobilier que j’avais observé chez Zak, certains meubles en bois sculpté étaient ornés de l’étoile de David. Alors, je réalisais tout ce que ma naïveté et l’invraisemblance d’une telle éventualité m’avaient empêché de reconnaître, ce que Zak m’avait laissé entendre sans véritablement me le confier, sans doute parce que j’étais palestinien, aussi par un réflexe naturel et intuitif eu égard à la persécution de sa communauté par les musulmans au fil des siècles. Je mis alors bout à bout ce faisceau d’indices qui m’avait jusque-là échappé, sans doute pour ce que je n’y attachais que peu d’importance : la demeure familiale de Zak située à l’orée du quartier juif et sa hauteur plus basse que celles des maisons musulmanes, car les juifs selon le Coran et la Sunna n’étaient pas autorisés à faire montre d’ostentation ou à afficher des signes de puissance ; il en était ainsi de l’entrée discrète de la maison, de l’existence de caves, car ils étaient les seuls autorisés à stocker de l’alcool ou en faire commerce, et aussi du salon si caractéristique au dernier étage qui devait servir de salle de prière pour le shabbat, et ainsi des meubles sculptés de lettres bibliques, et du présentoir de bois ou la Torah devait être exposée, et ainsi du reste de l’activité de toute sa famille dans l’orfèvrerie et le commerce d’argent ou d’or, et ainsi de tout. Il m’avait bien fait remarquer pourtant sans qu’il eût été contraint de le faire, comme s’il eût voulu forcer ma clairvoyance ou mon discernement, que sa famille avait été exilée à Mokha en 1680. Et c’était précisément l’année où le sultan Al Mahdi Ahmad avait en partie exterminé la plupart des juifs du Yémen, puis expulsés les survivants de Sanaa pour les confiner dans la province de Mokha. C’était un des moult indices qu’il me laissa encore ; n’était que je n’y avais prêté pour lors l’attention qu’il eût sans doute méritée.
Mais allez savoir les détours que peuvent prendre les facultés d’un homme pour ne pas donner la réalité pour ce qu’elle est ; peut-être même que je refusais d’accepter inconsciemment les évidences qui s’étaient présentées à mes yeux, et, à tout prendre, n’était-ce aussi bien ainsi ? Cela dit, les origines de Zak ne pouvaient-elles expliquer sa proximité avec Pierre Corcia, une connivence qui m’avait interpellé lorsque j’avais fait sa connaissance au Taj Sheba ? Eh, qu’importe ! Si j’étais en peine de comprendre sa discrétion, du moins pouvais-je concéder que rien ne le pouvait contraindre à s’étendre sur un passé dont il n’était pas responsable, même s’il en était l’héritier, ainsi d’ailleurs que je pouvais y prétendre moi-même, car cela ne regardait que lui, que moi ; c’est qu’une telle indiscrétion aurait été de nature à compromettre ses fonctions de présentateur à la télévision nationale. À dire vrai, son insistance délibérée pour que nous nous arrêtions ici, que nous rencontrions sa famille de Mokha, n’était-ce déjà une manière de me convaincre de ce qu’auparavant je refusais aveuglément de comprendre ? Pour autant que mes origines de réfugié palestinien pussent par instinct me faire douter de sa sincérité ou de sa bonne foi, ne devais-je reconnaître du moins l’absence d’une conduite duplice ou déloyale à mon endroit que, sans nul doute, je n’eusse point manqué de lui reprocher par la suite. L’insistance dont il avait fait preuve pour que nous fassions connaissance avec sa famille était en définitive une confirmation de sa sincérité et de sa volonté de ne pas perdre ma confiance, si ce n’était la gagner.
Apparut pour lors dans le salon l’oncle de Zak, assez âgé, portant de longues rouflaquettes, habillé du vêtement traditionnel yéménite. Il devait être le chef de famille. Il était accompagné de deux enfants et d’un adolescent, tous trois arborant les papillotes orthodoxes. Visage et tête découverts, vêtus de somptueuses robes d’intérieur brodées, sœurs et épouses apportèrent à la suite du café de Mokha dans un service en argent ciselé d’une splendeur exquise, accompagné de plats cuisinés, de fruits, pâtisseries, dattes fourrées et autres friandises à la pâte d’amande. Toute cette maisonnée se retrouva à partager ces délicieux mets disposés sur une table ronde, lesquels avaient été soigneusement préparés en notre honneur. Au contraire des coutumes musulmanes, les femmes prirent place sur les grands canapés du salon, côtoyant Yuliya, qu’elles ne cessaient d’observer, les pupilles dilatées d’admiration et d’envie. Yuliya était ravie, enchantée par les égards et la gentillesse confondante avec laquelle ils nous avaient accueillis, mais s’étonna aussi des papillotes, au sujet desquelles elle me demanda en chuchotant à l’oreille si elles faisaient partie des traditions locales. À cela, je répondis que c’était un peu le cas, en quelque sorte, que je lui expliquerai tout cela après que nous aurons regagné la voiture.
Nous restâmes une bonne heure à nous restaurer, à goûter ce café à la saveur si parfumée et converser avec le chef de famille en arabe. Je traduisais les questions de ses voisines, puis les réponses de Yuliya, puis les nouvelles questions sur son chemisier, son jean bleu délavé et usé aux genoux, ses lunettes qu’elles essayèrent tour à tour, partant dans de grands éclats de rire. Elles s’étonnaient que Yuliya travaillât, bien plus encore qu’elle pût être médecin, que nous fûmes ensemble sans être mariés. La plus jeune se hasarda même à chuchoter timidement à l’oreille de sa voisine, en riant, un peu gênée, comme si elle avait enfreint les règles de convenance, que nous paraissions très amoureux. Je m’empressai alors de traduire cela à Yuliya qui accueillit la remarque en silence avec un tendre sourire en caressant la tête de la petite assise à côté d’elle.
Puis nous prîmes congé en nous excusant de devoir partir si vite, car notre route était encore longue, Sanaa était à plus de six heures. Les jeunes filles n’hésitèrent pas à faire la bise à Yuliya, dans un élan de tendresse émouvant. Je pense qu’elle devait représenter à leurs yeux ce qui leur était inaccessible, l’exemple dont elles pouvaient s’inspirer pour leur avenir, sans trop y croire. Nous continuâmes sur l’étroite route quasi déserte aux paysages sauvages qui nous mena au grand port marchand d’Al Hodeïda. Yuliya s’était endormie, allongée sur le siège, exténuée par le voyage et les émotions de notre week-end. Nous fîmes une petite halte au village d’Al Dahi, puis poursuivîmes notre chemin jusqu’à Sanaa que nous rejoignîmes en début de soirée.
Une dizaine de jours se passèrent, comme Yuliya était bien requise par la gestion de son service hospitalier, où le manque de moyens se faisait sentir encore davantage que l’année précédente du fait de la crise économique que le Yémen connaissait à la suite du tarissement des aides financières des pays du golfe. Nous nous voyions dorénavant bien plus souvent, quasiment chaque jour, comme si notre week-end à Aden avait scellé notre idylle. Nous avions même envisagé un soir au Taj Sheba d’emménager ensemble ; nous l’avions certes évoqué de manière indirecte, mais il y a que notre amour nous assurait ce durable sentiment que rien ne pouvait désormais nous séparer ; nous avions imperceptiblement donné peu à peu à cette passion qui nous avait emportés, partageant cette joie que nous sentions si vive, nous résignant à l’idée que notre rencontre au Taj Sheba ne le devait qu’à la divine Providence. Mais c’était sans compter sur le système soviétique ou ce qu’il en restait encore depuis l’effondrement de l’URSS : Yuliya n’était toujours pas autorisée à habiter ailleurs que dans le lotissement ou logeait le groupe de détachés bulgare sous peine de voir son contrat résilier. Mais les premières élections en Bulgarie avaient eu lieu l’an dernier et le pays lentement se reformait, il se libéralisait malgré l’emprise d’une administration léguée par les régimes communistes depuis près d’un demi-siècle. Notre amour devait se contenter de cela pour l’heure.
***
Les incidents à la frontière septentrionale, entre les grandes tribus chiites et le Royaume d’Arabie, ne cessaient de se multiplier. De nouvelles tensions confessionnelles commençaient peu à peu à émerger entre zaydites et sunnites en dépit de l’intercession du président yéménite, lequel était de culte zaydite, mais qui avait la confiance et l’oreille des tribus sunnites, en partie pour ce qu’il n’était pas issu de la grande tribu Houthi. J’avais de mon côté accompagné des experts pour un projet d’irrigation financé par le PNUD, dans la région d’Abyan où nous avions séjourné deux jours et avions rencontré sur le site, à Shoqra, à deux cents kilomètres à l’est d’Aden, le gouverneur de la province, que j’avais aperçu au Taj Sheba avec Pierre Corcia quelques semaines auparavant. L’accueil fut des plus chaleureux et le gouverneur n’avait cessé de traiter nos équipes avec les meilleurs égards. Assis à ma gauche lors d’un déjeuner organisé sous une tente dressée à cette occasion, il m’avait informé que de nombreux islamistes afghans avaient rejoint sa province, certains groupes contrôlaient même plusieurs villages des montagnes. Le port d’Aden servait à toutes sortes de trafics. Les services de sécurité et les douanes avaient récemment intercepté une cargaison clandestine de matériel militaire.
Le gouverneur me pria de monter dans sa voiture jusqu’à Aden où il devait se rendre pour une réunion avec son homologue de cette province. Mon Land Cruiser conduit par le chauffeur du PNUD et les experts nous précédaient lorsque nous approchâmes du village côtier de Zinjibar à une cinquantaine de kilomètres d’Aden et tombèrent sur un barrage routier. À l’approche du véhicule du gouverneur, reconnaissable à deux signes distinctifs sur la plaque et le pare-brise, les soldats retirèrent sur-le-champ les herses et se mirent au garde-à-vous au passage des trois voitures. Par une curieuse coïncidence, je remarquais parmi eux, me tenant légèrement à l’écart, le militaire qui m’avait arrêté la semaine passée lors de notre périple avec Yuliya. Il n’avait pas fait de salut. Je ne sais s’il m’avait aperçu dans la voiture ; pour ma part, je l’aurais reconnu entre mille. Je signalais au gouverneur, étant donné cette coïncidence extraordinaire, les circonstances de l’incident avec cet officier alors en poste dans la province voisine d’Al Bayda. Il me répondit que l’armée était gagnée par un islamisme rampant parmi non seulement la soldatesque, mais aussi le corps des officiers depuis la fin de la guerre du Golfe. Il donna toute chose cessante des instructions à son secrétaire général, qui nous tenait compagnie sur la banquette arrière, pour enquêter sur cette affaire, en lui demandant de contacter le gouverneur militaire de la région sud.
Avec les deux experts qui m’accompagnaient, nous prîmes la route en direction de Sanaa en passant par Maarib dès le lendemain matin avec notre voiture que conduisait le chauffeur du PNUD. Je téléphonais à Yuliya ce même soir dès notre arrivée pour lui rappeler notre invitation à dîner à l’ambassade de France le lendemain, lui précisant que je passerai la prendre vers dix-neuf heures. Elle me raconta ses journées exténuantes, car elle fut amenée à travailler chaque jour jusqu’à une heure tardive. Nous ne nous étions pas vus depuis cinq jours maintenant, et je languissais terriblement de la retrouver le lendemain soir.
***
Nous atteignîmes le portail de la cour de l’ambassade peu après dix-neuf heures. Le militaire, averti de notre arrivée, prit son interphone et leva sur-le-champ la barrière après que j’eus décliné mon identité. Prévenu par le factionnaire, Pierre apparut sur le perron, sous le fronton en pierres sculptées de l’annexe de l’ambassade, qui était la résidence de l’ambassadeur.
Il nous accueillit au pied des marches et nous conduisit dans les salons où nous attendait un maître d’hôtel en frac noir qui amena un chariot à alcools avec en son centre une bouteille de champagne rosé millésimé de la maison Bollinger.
— Alors Emad, je sais que vous étiez avant-hier avec mon ami le gouverneur d’Abyan !
— Je vois que rien de ce pays ne vous échappe. J’y étais effectivement pour un projet d’irrigation crucial dans un coin désertique à deux heures à l’est d’Aden.
— Il se trouve que je l’avais contacté pour un problème de sécurité dans l’accès à notre consulat à Aden.
— Vous savez que j’ai dû piloter le projet de fusion de notre bureau avec celui d’Aden depuis le début d’année, ce qui m’a amené à me familiariser avec l’activité du PNUD dans cette région sud. Je dois dire que le soutien et l’accueil de votre ami le gouverneur furent tout à fait exceptionnels. Je lui ai fait parvenir ce jour, d’ailleurs, une lettre de remerciements en mon nom personnel et à celui du PNUD. J’ai aussi appris que notre demande de relèvement substantiel de l’enveloppe budgétaire pour le Yémen avait été acceptée par le conseil d’administration de l’organisation.
— Ah oui ! Vous m’en aviez parlé. Où en êtes-vous de ce projet ?
— Cela suit son cours. J’avais dû faire une proposition de vingt pages de données et d’éléments la justifiant par la dégradation de la conjoncture du pays depuis un an. Je dois aller voir dès lundi le ministre de l’Économie pour le lui annoncer. L’enveloppe budgétaire sera deux fois supérieure l’an prochain et le choix de son affectation est laissé à notre discrétion. Nous avons fêté cela ce matin au bureau avec Monsieur Al Jaf.
— Je suis heureux d’apprendre cela. J’ai aussi une bonne nouvelle, Emad. Voici votre carte d’identité consulaire. J’ai également pris soin de faire une demande de carte d’identité nationale au service central de l’état civil avec votre extrait d’acte de naissance. En voici une copie pour vous, ainsi que le formulaire de demande de carte, il vous suffira de le signer en me joignant deux photos d’identité, je prendrai soin du reste. Saviez-vous que seule la carte d’identité, et non le passeport, sert de preuve de citoyenneté ?
— Ah bon ? Voyez-vous, j’osais penser que mon passeport faisait déjà de moi un bon français. Que ne reconnaît-on pas à cette subtilité le formalisme de l’Administration française ! Merci, Pierre, j’espère que cela enfin fera de moi un Français à part entière. Je ne manquerais pas d’en envoyer une copie à ma mère, car je sais que ce sera pour elle la plus belle des surprises.
Nous nous exprimions en anglais, mais aussi en français. Car, si Yuliya avait encore quelques difficultés à pouvoir le faire tout à fait couramment, du moins comprenait-elle tout ce que nous disions, puisqu’elle avait étudié le français pendant plus de huit ans et l’avait entretenu grâce à la lecture de publications médicales en français. L’ambassadeur fit alors son entrée dans la pièce en nous demandant de pardonner son retard. Il ne put s’empêcher de tendre la main à Yuliya et de lui faire le baisemain dans un même élan, ce qui la fit sourire. Elle était tout à la fois ravie et amusée par la cordialité et les assauts de galanterie que déployait l’ambassadeur à son endroit.
Le maître d’hôtel servit le champagne et l’ambassadeur s’assit immédiatement à côté de Yuliya, tout empressé de lui faire la cour, comme un libertin sans retour qui ferait du charme son unique souci, et à l’entrain euphorisé par son statut provisoire de célibataire que son épouse et ses enfants lui avaient concédé en préférant la douceur du XVIe arrondissement à la poussière des déserts d’Arabie. L’ambassadeur, d’une fort bonne humeur, que sans doute entretenait la compagnie exquise de Yuliya, se prit à plaisir à disserter en français d’une chose et d’autres sur sa vie au Yémen, nous distrayant l’esprit par sa contenance guindée de haut fonctionnaire, le cou un peu raidi par une éducation corsetée et une société élevée. S’il devait se morfondre dans cette atmosphère poussiéreuse du Yémen avec ses mœurs moyenâgeuses, rien dans son port ne le laissait deviner. Un diplomate, après tout, bien plus que les autres, devait être rompu à cet art de donner le change sans en avoir l’air ; aussi bien, je comprenais que sa fonction l’autorisait à ne point exprimer toute sa pensée avec la spontanéité qu’il eût souhaitée. Mais fort affable, il l’était, même si ma présence ne le dissuadait pas le moins du monde à ce qu’il donnât avec liberté au sentiment de ravir le cœur de Yuliya, fût-ce pour une courte soirée. De bons comptes, c’était toujours ça de pris sur la vie de célibataire, devait-il se dire.
La conversation pour le reste de notre temps fut partagée entre le français et l’anglais, une langue que Yuliya maîtrisait mieux que le français. Celui de l’ambassadeur était teinté d’un fort accent parisien qui en ajoutait à son maintien un peu pincé, son « franglais » et le ton de ses expressions traduites du français avaient le don d’égayer Yuliya. La causerie se poursuivit jusqu’à la salle à manger où nous prîmes place autour d’une table ronde ornée en son centre d’un bouquet de roses jaunes fraîchement cueillies dans le jardin de la résidence, le maître d’hôtel nous suggérant un chablis blanc ou un médoc pour débuter le repas. L’ambassadeur continuait de faire une cour assidue à Yuliya, mélangeant allègrement le français à l’anglais, truffant son discours de néologismes qu’il inventait pour laisser cours à sa pensée, comme à son bavardage, avec une aisance que les verres de bon bordeaux avaient le don de libérer ; et pour lors qu’à la demande de Yuliya, il s’était lancé dans une longue explication de ce qu’était le modèle médical français, Pierre m’adressa alors la parole un peu en aparté, comme s’il voulait en sous-main soustraire ses propos à l’attention de Yuliya ?
— Emad, je souhaiterais avec votre permission avoir votre sentiment sur un événement que seul votre concours pourrait aider à éclaircir. Il s’agit de l’Algérie. Le régime militaire a convenu de la tenue des premières élections législatives libres du pays. La date de ce scrutin n’est pas encore officielle, mais il devrait avoir lieu fin décembre, soit dans seulement quatre mois.
Je restais surpris que Pierre puisse m’entretenir d’un pays au sujet duquel je ne savais pas grand-chose et qu’il puisse solliciter mon concours.
— L’Algérie ? Je vous avoue ne pas connaître grand-chose de ce pays. Et de quoi s’agit-il au juste ?
— Nos enquêtes sur le terrain indiquent que le Front Islamique du Salut en sortira vainqueur haut la main et que l’Algérie par ce fait basculera dans un régime islamiste. Savez-vous que lors de mon précédent poste à l’ambassade d’Alger, j’avais pour mission d’évaluer pour le gouvernement la montée de ce mouvement, avant même sa fondation en février 1989, de même que les activités de son bras armé clandestin, le GIA.
— Oui, oui. Je savais que vous aviez été en poste à Alger.
— Croyez-moi, depuis la victoire du FIS, le pays…
— Le FIS ?
— Le Front Islamique du Salut. C’est un puissant mouvement islamiste algérien. Je disais donc que depuis sa victoire en juin 1990, aux élections communales en Algérie, son influence ne cesse de croître au sein de la population qui se sent depuis l’indépendance sevrée de libertés et privée des richesses du pays. Après les émeutes de 1988 et l’adoption d’une nouvelle constitution avec l’engagement de la mise en place de réformes, le président algérien a décidé contre l’avis des cadres de l’armée et des services de renseignements militaires, de maintenir les élections législatives libres en décembre de cette année. Le consensus au sein du FLN commence à se fissurer, car l’armée souhaiterait l’option répressive, alors que les partisans du président Chadli, un général lui aussi, veulent imposer la solution démocratique, laquelle a la faveur des Américains. Et il y a que les prochaines élections porteront vraisemblablement le FIS au pouvoir : comment dès lors ne pas envisager que les cadres de l’ALN, pourraient ne pas s’y opposer ? Un coup d’État des durs de l’armée n’est donc pas à exclure.
— Un scénario habituel pour un pays arabe, n’est-il pas ?
— Oui, sauf qu’une guerre civile est désormais probable en raison du soutien populaire dont bénéficie le FIS, y compris au sein d’une partie de l’armée d’ailleurs. À ce compte, nous anticipons que les désordres sociaux et politiques, une affaire quasiment entendue selon nos services, aient inévitablement des répercussions sur le territoire français étant donné l’importance de la communauté algérienne en France. À l’estime, nous ne sommes pas loin de croire que 70 % des électeurs auraient pu voter en faveur du FIS lors des dernières consultations régionales sans les interférences des autorités. Depuis la légalisation du FIS en 1989, une grande majorité des combattants algériens en Afghanistan ont rejoint les rangs du GIA, une organisation apparue il y a peu et que nous soupçonnons être le bras armé du FIS. Ces anciens moudjahidines afghans font office maintenant de chefs militaires. Nos informations actuelles indiquent aussi que nombre d’entre eux se sont repliés au Yémen tout récemment et que le pays sert de base arrière pour le soutien logistique aux opérations du GIA algérien !
— Ah ! le gouverneur d’Abyan m’a fait part de cette recrudescence de l’activité islamiste au Yémen. Il avait l’air préoccupé du reste.
— Voyez-vous, les services français ne possèdent que peu d’éléments sur un parti qu’il a été jusqu’à présent très difficile d’infiltrer, ne serait-ce que parce qu’il était clandestin il y a encore deux ans seulement. J’ose d’ailleurs penser que le FIS bénéficie de l’appui des Américains, lesquels auraient déjà noué des contacts avec leurs dirigeants en raison de l’éventualité de leur accession au pouvoir.
J’étais intrigué que Pierre voulût me parler de l’Algérie et ne voyais pas en quoi je pouvais être concerné, mais je l’écoutais toujours avec la meilleure attention.
— Pierre, j’avoue ne connaître que peu de chose de ces événements.
— C’est un sujet très important pour notre pays et dont je souhaiterais vous parler un instant.
Il s’interrompit quelques secondes singulièrement comme s’il méditait sur ce dont il voulait m’entretenir. Il dirigea son regard sur un dossier posé sur un meuble juste à côté, puis continua :
— Il y a qu’une délégation du FIS, alors une organisation clandestine, fut autorisée à voyager du Qatar aux États-Unis en mars 1987, à une époque où vous étiez encore à New York. Ils y ont tenu une réunion déterminante sur leur mouvement. Les principaux chefs étaient présents et se sont réunis à Brooklyn, un mercredi ou jeudi de mars, le FBI était intervenu d’ailleurs pour arrêter un de leurs membres…
Pierre fit une pose, sciemment, pour chercher mon regard. Je sentis mon sang se glacer à l’évocation de cet épisode et j’étais intrigué de savoir ce qu’il s’apprêtait à révéler. Mais je réussis à demeurer impassible et l’écoutais toujours attentivement.
— Ce séjour avait pour but de lever des fonds auprès d’associations américaines dont l’appui leur était acquis. On suppose même que certaines d’entre elles sont directement liées aux services de la NSA américaine. Les ressources financières du FIS, à l’exception des aides de certains États au Moyen-Orient, étaient essentiellement clandestines. Aux États-Unis, l’une d’entre elles provenait d’un trafic de hachich entre le Maroc et les États-Unis. Les autorités américaines ont alors démantelé ces réseaux pour tarir ces sources de financement illégales, afin de faire dépendre financièrement le FIS peu ou prou de réseaux que la CIA contrôlait, pour ainsi mieux les tenir. Les chefs de ce trafic de hachich ont été arrêtés. L’un d’entre eux, un dénommé Bouyali, un ressortissant algérien, a été expulsé par les autorités américaines et livré aux autorités de son pays qui l’ont interrogé. Ce nom vous dit-il quelque chose ?
— Pas vraiment, j’avoue être incapable de mettre un visage sur ce nom. Et dans quelles circonstances aurais-je pu connaître cet individu ?
Alors Pierre poursuivit sans me lâcher des yeux.
— Cette personne, qui était un des responsables de leur implantation aux États-Unis, était depuis lors détenue en Algérie. On suppose qu’il a fait l’objet d’une libération conditionnelle suite à la reconnaissance du FIS par le gouvernement algérien. Des renseignements recueillis, il apparaît que ce mouvement avait arrêté les bases de son organisation lors de cette réunion au sommet de ses dirigeants à New York et poser la stratégie pour arriver au pouvoir en désignant les cadres de son nouvel organigramme. Bouyali a en effet révélé, en contrepartie de sa libération, un ensemble d’informations cruciales. Il se trouve qu’il est aussi le fils d’un des fondateurs du FIS, Bouyali ; à ce titre, il jouissait de l’entière confiance des plus hauts cadres du mouvement, notamment celle d’Abassi Madani, leur chef. Néanmoins, il aurait avoué lors de son interrogatoire qu’il avait conservé le compte rendu de ce sommet, les minutes de ces réunions si vous voulez, et des informations sur les structures en France comme en Algérie, sur leur stratégie militaire également. Tous ces renseignements, de même que certains dossiers sur l’identité des responsables du FIS en Europe, notamment les combattants en Afghanistan d’origine française dont ceux qui sont déjà retournés en France, avaient été déposés pour quelques heures dans son appartement de Brooklyn.
Je sentais alors la tension de son récit me gagner, car les propos de Pierre signifiaient que mon passé me rejoignait d’une manière insolite. Que savait Pierre sur moi ? Où voulait-il en venir ? Que pourrais-je bien lui avouer ?
— He bien ! C’est là où l’insolite se met de la partie ! Par extraordinaire que cela puisse paraître, cet appartement a été cambriolé à quelque temps de cette réunion de ces dirigeants, sans doute le lendemain. Les services américains nous ont confirmé l’exactitude de ces faits. On pourrait aussi supposer que la ficelle est bien grosse et que l’auteur de cette effraction dans l’appartement était au courant de ce qu’il fallait trouver. Je ne vous cache pas que nos services sont également suspicieux et n’excluent pas un coup monté de nos homologues américains. D’autant plus qu’ils soutiennent en sous-main le FIS ; les autorités américaines avaient délivré les visas d’entrée à tous ces gens en parfaite connaissance de cause et il ne fait aucun doute qu’ils savaient pour quelle raison ils avaient décidé de se réunir aux États-Unis ; peut-être même ont-ils été à l’initiative d’une telle réunion sur le sol américain d’ailleurs, car celle-ci aurait pu être envisagée quelque part au Moyen-Orient. Du reste, c’est peut-être pour faire bonne figure face au gouvernement algérien, et dissiper tout soupçon à leur encontre, qu’ils ont livré le dénommé Bouyali aux autorités de son pays. Allez savoir ! En tout état de cause, ces renseignements précieux ont disparu, mais pas pour tout le monde.
Puis, Pierre interrompit ses propos pour répondre à une interrogation de son ambassadeur. Je réalisais pour lors que les révélations de Pierre m’avaient ébranlé et j’avais l’impression que ma vie avait été décortiquée, que Pierre en savait davantage sur moi que ce que je pouvais imaginer, et je m’interrogeais alors sur l’attitude que je pouvais adopter. Une chose est certaine : mon passé était en train de me rattraper à cause d’une circonstance invraisemblable. En même temps, si Pierre avait semblé autant s’intéresser à moi, et c’est l’impression que j’avais eue dès le début, c’était donc bien plus pour une enquête qu’il était chargé de mener qu’en raison d’une naïve sympathie pour un lointain concitoyen égaré au Yémen. D’ailleurs, me disais-je, succédant à ses précédentes fonctions en Algérie, hasard ou projet, sa nouvelle mission au Yémen où je me trouvais pouvait-elle seulement être une coïncidence ? Sa présence au Taj Sheba le soir où nous devions nous y rendre était-elle aussi fortuite qu’elle en avait l’apparence ? Puis, attendant que l’ambassadeur reprenne sa conversation avec Yuliya, je lui répondis à cela :
— Je vois mal comment je pourrais vous aider, Pierre. Mais je comprends sans doute maintenant votre présence au Taj Sheba le soir où nous avons fait connaissance. Zak était-il au courant que nous pouvions vous retrouver ce soir-là au même endroit ?
À cela, Pierre parut un instant interdit, semblant chercher ses mots pour ne pas en dire davantage.
— Pas vraiment, mais c’est lui qui m’avait incidemment informé qu’il était votre collaborateur. Il m’avait laissé entendre que vous pourriez aller au Taj Sheba ce soir-là. Rien de plus, croyez-moi.
— Je vous le concède bien volontiers. Mais, quelles circonstances vous ont amené à rencontrer et connaître Zak ?
— Rien de bien précis, je puis vous en assurer. Je n’avais pas eu l’occasion de faire véritablement sa connaissance, hormis lors d’une brève visite dans les bureaux de la télévision nationale. Sans cela, nous n’avions jusqu’à notre rencontre du Taj Sheba que bien peu de raisons de nous fréquenter.
— Certes, je vous l’accorde. N’est-il pas vrai toutefois que vous avez en commun plus que les apparences le laisseraient supposer ? J’avais eu déjà, à son initiative d’ailleurs, pu connaître sa famille et découvrir leur origine et leur histoire aussi ancienne que ce pays. 
Mon commentaire le laissa interdit, quelques secondes, muet d’étonnement. Ce qu’ayant remarqué, je m’arrangeais pour le rassurer en m’empressant de préciser mes états d’âme, comprenant que le sujet est toujours un peu épineux pour un juif avec un Palestinien :
— Sachez de toute manière, Pierre, que ni ma confession, non plus que mes racines palestiniennes, ne préjugent en rien de la valeur que je peux reconnaître chez une personne, ni ne limitent la sympathie que je peux lui marquer, indépendamment de ses origines. C’est le cas de Zak. Notre amitié est de longue main ; il a mon entière confiance, et il sait qu’il peut compter sur la mienne à son tour.
Puis nous continuâmes notre repas en entretenant la conversation avec Yuliya et l’ambassadeur, mais je n’osais croire que Pierre, vu la nature de sa mission, pût un seul instant manquer d’avoir de la suite dans les idées du fait des informations qu’il semblait avoir sur mon compte. J’eus le sentiment que cela ne pouvait en rester là, c’était couru : il n’était que d’attendre qu’il se saisît une nouvelle fois du sujet. Mais si je n’entendais lui avouer quoi que ce soit sur cette période New Yorkaise, je ressentais aussi le désir de découvrir tout ce que Pierre, et de ce fait, les services secrets français, connaissait de mon passé. L’occasion se présenta quelque temps après. Nous venions de terminer notre repas, si bien que l’ambassadeur éloigna habilement Yuliya de la table au prétexte de lui faire visiter le jardin de la résidence et de lui retracer l’histoire de ce lieu. Et s’il n’était à même d’éconduire l’attirance qu’il avait pour Yuliya (mais comment ne pas le comprendre), du moins avait-il aussi la volonté de laisser Pierre m’interroger ; nul doute que l’ambassadeur était parfaitement au courant de sa mission. Et sitôt qu’ils se furent levés de table, Pierre me proposa de nous rendre au salon où nous avions pris l’apéritif. Il avait maintenant dans les mains une chemise beige, celle que j’avais précédemment remarquée sur la commode Second Empire. Sitôt assis, il me dit alors derechef :
— Pour revenir à notre discussion, Emad, plus que vous ne pouvez le supposer, je crois que vous êtes en mesure de nous aider.
— Ah bon, et comment cela, Pierre ?
— Pour vous donner toute ma pensée et avoir la sincérité qui sied à notre relation, je dois révéler que nous avions interrogé à son extradition des États-Unis, en liaison avec nos homologues américains, une jeune femme, laquelle ne vous était pas inconnue au vu du rapport qu’ils nous avaient transmis. Elle est aussi un témoin crucial dans cette affaire étant donné la liaison qu’elle entretenait avec l’individu qui avait été arrêté et expulsé en Algérie, ce dénommé Bouyali.
Ce fut à mon tour d’être frappé de stupeur, car l’évocation d’Adèle dans de telles circonstances fit que mon visage dût dévoiler l’émotion qui m’avait saisi. Je restais un instant songeur et Pierre me laissa le temps qu’il convenait pour que je pusse digérer le choc d’apprendre que bien des choses que j’avais tant souhaité oublier revenaient me hanter. Comme un boomerang, je sentis ce passé que j’avais eu tant de mal à enfouir au fond de mes souvenirs me revenir sur le moment en pleine tête. C’est alors que je ne pus m’empêcher de l’interroger, car je n’en voulus de toute façon pas écouter davantage ; aussi n’en était-il pas utile, puisque rien ne m’importait plus à cet instant que d’apprendre ce qu’était devenue Adèle.
— Que savez-vous de cette fille ? Avez-vous des nouvelles d’elle ?
— Je n’ai pas d’information récente sur elle malheureusement. À la lecture du dossier que j’avais pu en faire, elle était à l’époque dans un triste état psychologique. À l’issue de son interrogatoire, elle avait reçu des soins dans un hôpital en France, puis une fois rétablie, elle avait rejoint sa famille dans le Midi et y est restée, car elle demeurait sous l’effet d’une interdiction temporaire de quitter le territoire. Aux dernières nouvelles, elle est toujours avec ses parents, mais je pourrais m’informer plus précisément si vous le souhaitez.
Un instant se passa. Avec cela, je ne pouvais momentanément distraire d’elle ma pensée, me libérer de son tendre souvenir. Et finalement, je lui répondis, la voix un peu vacillante et mal assurée :
— Je ne crois pas, Pierre… non… il vaut mieux… que vous en dirais-je, sinon que cela me ferait revenir à un état dont j’ai eu toutes les difficultés à me soustraire… penser à cette période de ma vie au sujet de laquelle tant de fois j’ai eu l’impression de me donner au diable pour tenter de l’oublier.
— Je vois. Veuillez m’excuser pour cette intrusion dans votre vie personnelle, mais j’ai une mission à remplir, vous comprendrez.
— Oui. Tout à fait.
Pierre insista encore sur la raison de notre entretien : il voulait une confirmation que j’étais bien l’auteur de ce vol comme il devait déjà le supposer. Et son dessein était donc de récupérer ces documents. Il reprit alors :
— Il se trouve que le personnage en question a bien confirmé aux services algériens qu’il avait laissé tout ce qu’il pouvait détenir dans son appartement, même si les services de renseignements algériens ne sont pas dupes. Toutefois, si les services de police américains ont confirmé ce cambriolage, ils n’ont en revanche pas fait état de la présence de tels documents. Il est donc probable que les cambrioleurs s’en soient saisis, car nous pensons que les services américains auraient partagé ces renseignements, pas avec les Algériens, mais certainement avec nous, s’ils avaient mis la main dessus.
— En quoi cela me concerne-t-il ?
— Eh bien, savez-vous que le FBI avait retrouvé vos empreintes digitales, pas dans le logement, mais ailleurs, au même étage ? Si les enquêteurs du FBI n’ont pas donné suite à ce dossier, sans doute était-ce qu’ils entendaient le classer pour ne pas contrarier la stratégie de leurs services de renseignements à l’égard du FIS. En d’autres termes, ils ne souhaitaient plus communiquer d’éléments, surtout pas à un juge, pour préserver leurs intérêts dans ce dossier. Pour nous, à la lumière des informations transmises par l’Algérie, et à supposer qu’il s’agisse bien d’un vol, ce qui a disparu dans cet appartement serait d’une importance primordiale, ne fût-ce que pour nous permettre de bien mieux identifier leur réseau en France.
Tout au soin de déchiffrer ma pensée, pour obtenir un aveu grâce à mon expression qui aurait pu trahir ma volonté de n’en rien laisser paraître, Pierre me scrutait le visage, tout à ce moment, et d’une manière persistante, comme s’il eût été sur le point de découvrir dans mes yeux la confirmation d’une intuition. Mais je réussis à garder mon aplomb. Je lui répliquais alors :
— Pourquoi diable voudriez-vous que je sois allé fouiner dans un pareil endroit pour récupérer des choses dont je ne soupçonnais même pas l’existence ? Comment aurais-je pu avoir un intérêt pour des documents concernant un mouvement dont j’ignorais jusqu’au nom, si vous ne m’en aviez pas parlé ce soir ?
— Simplement, parce que vous vouliez retrouver cette jeune fille vu l’importance qu’elle pouvait avoir pour vous ; cela ne peut être exclu, vous en conviendrez. Le rapport du FBI laisse croire que vous étiez très affecté par ces événements. Sans cela, comment expliquer votre présence dans un tel immeuble, sinon à ce qu’elle fût motivée par le besoin de retrouver cette personne qui avait disparu ? De surcroît, le dossier du FBI vous cite comme témoin dans ce cambriolage, sauf à ce qu’il s’agisse d’une manipulation de leur part comme cela est courant dans ces métiers de l’ombre, je vous le concède.
— Il est bien dommage que le FBI ait décidé d’interrompre leur enquête, car j’aurais pu alors fournir les éléments permettant d’être mis hors de cause. J’avoue que cela est un peu tard. Mais qui vous dit que cet individu n’ait pas inventé une telle histoire pour mieux négocier sa libération ?
— Certes, cela reste une éventualité, mais les éléments en notre possession nous amènent à croire que cette personne détenait des informations de la plus haute importance.
Pierre se tut un instant, visiblement déçu d’avoir obtenu si peu de moi.
— Bien, dis Pierre, qui se montrait désormais impatient d’aborder un autre sujet concernant ce rassemblement de dirigeants islamistes : les recoupements que nous avons pu faire, indiquent que l’assemblée qui avait eu lieu la veille de ce cambriolage avait réuni tous les responsables politiques du FIS, ainsi que ceux de leur branche militaire, bien que celle-ci n’existât pas officiellement à cette époque. Ce sommet avait entériné une stratégie détaillée pour la prise du pouvoir en Algérie, et acté l’organisation de leur mouvement en cellules étanches avec des chefs pour chacune d’entre elles. Cette réunion avait en outre confirmé la création d’une branche militaire clandestine et désigné ses responsables, tous d’anciens moudjahidines d’Afghanistan. Par ailleurs, avait été évoqué le fonctionnement des comptes bancaires en Malaisie et dans les pays du Golfe sur lesquels les fonds alimentant les caisses du FIS allaient transiter. Ces informations que je vous donne et quelques autres étaient en possession du dénommé Bouyali, qui ne les a communiquées que de manière très parcellaire sans que l’on puisse vérifier leur exactitude ni leur fiabilité, en échange de sa libération et l’abandon des charges qui pesaient sur lui pour trafic de drogue. Nombre d’entre elles se sont révélées inexactes, voire incomplètes, et sont inexploitables en l’état. Les documents subtilisés pourraient ne serait-ce que certifier la véracité des informations que nous possédons, et vérifier certaines de ses déclarations. Nos services ont fait des recoupements avec d’autres renseignements que nous possédions. Il se trouve que nous évaluons, certes à l’estime, que la valeur des renseignements dérobés pourrait être encore bien plus importante. De là vient que cette mission soit si déterminante pour nous, notamment au vu des événements récents en Algérie.
— Croyez, Pierre, que j’entends bien collaborer avec vous. Et puis, s’il s’agit pour moi de vous prouver ma bonne foi, ou du moins est-ce ainsi que je le ressens, je dois admettre que j’avais eu effectivement l’occasion d’approcher les gens dont vous me parlez. Ce fut un vendredi, le jour où je m’étais rendu à Brooklyn. Il se trouve que j’étais allé à la prière collective de la mi-journée, la jum’a , à la mosquée Al Hanbaliya, à Brooklyn. Je pense qu’il doit s’agir de ces mêmes personnes auxquelles vous semblez vous intéresser au vu des événements que vous m’avez décrits. Ils étaient six ; je les avais suivis un moment avant qu’ils ne s’engouffrent dans une voiture. Là-dessus j’étais revenu au domicile de l’individu en question et étais entré dans l’immeuble, car je souhaitais avant tout retrouver la jeune fille. Comme personne ne répondait dans cet appartement, j’avais laissé tomber. J’ai reçu le lendemain la visite de deux inspecteurs du FBI. Vous connaissez la suite.
Pierre sembla réfléchir un instant, puis il ouvrit le dossier beige qu’il avait disposé devant lui, sur la table basse du salon.
— Voici des photos des principaux dirigeants du FIS et celles de ceux soupçonnés d’être les futurs chefs militaires. Mais tout d’abord, connaîtriez-vous cette personne-ci ?
Du dossier qu’il avait dans les mains, Pierre en retira la photo de l’Algérien. Je la regardais quelques secondes, indécis quant à ce que je devais répondre.
— Oui. Je pense qu’il s’agit de la personne dont vous parliez, le dénommé euh…
— Bouyali, effectivement.
— Il faisait partie des six individus.
— Bien. Alors, reconnaissez-vous sur ces photos les autres personnes que vous auriez aperçues dans cette mosquée ?
— Ah ! Voyons ceci… Le père de famille barbu à l’allure de professeur, avec les cheveux gris et la petite calotte blanche, il était au milieu d’eux dans la mosquée. Le grand maigre au teint mat et aux fines lunettes cerclées, avec un énorme chèche blanc, était à sa droite. Allons donc ! Le bonhomme avec la barbe noire bien fournie et la grande touffe de cheveux, sur cette photo, il y était aussi.
Alors Pierre m’interrompit brièvement pour me préciser :
— Les deux premiers sont les deux dirigeants historiques du FIS. L’un en est le penseur, le professeur et l’idéologue, le Lénine si vous voulez ; le grand à la calotte, Ali Belhadj, est le harangueur, le rhéteur, le doctrinaire, le Trotsky. Le troisième, est un des membres historiques, le soldat, un ancien officier de l’armée algérienne, le Staline ; on le soupçonne d’être le chef de leur branche militaire, voyez-vous. Il se nomme Bouyali. C’est aussi le père du gars que vous recherchiez, ce qui expliquerait que son fils ait eu en possession ces documents si importants que nous nous évertuons à récupérer. Et cet autre-là, l’auriez-vous aperçu ?
Il me tendit alors une photo d’un individu plus jeune.
— Oui, il était avec eux. De qui s’agit-il ?
— Son nom est Mansouri Meliani. C’est le chef et fondateur du MIA, le Mouvement islamique armé. Cela prouve bien que le MIA n’était, comme on l’a longtemps supposé, que la branche armée du FIS. Meliani n’aurait pas été convié à cette assemblée plénière s’il n’avait été affilié au FIS. Cela ne pouvait que confirmer les liens étroits entre les deux mouvements, bien que le FIS eût toujours affirmé le contraire.
— Tenez, celui-là aussi était présent à la mosquée.
— Ben voyons ! Il s’agit de Layada, l’un des deux fondateurs du MIA. Emad, je vous demanderais de nous apporter toute l’aide que vous pourrez. Voyez-vous, si nos services sont en état d’alerte, c’est que nous avons des informations montrant que leur faction militaire envisage d’engager des actions terroristes en Algérie, et en France aussi, en supposant que le FIS n’arrive pas à ses fins au terme des élections législatives de décembre prochain. Ce parti, dont l’existence est légale depuis septembre 1989, a le soutien financier de certaines des monarchies du Golfe et étant donné la très nette victoire de ses représentants aux élections communales de 1990, ses chefs envisageraient de gagner le pouvoir par le biais du prochain scrutin national. À défaut, ils le saisiront par la force comme Muhammad l’avait fait contre les mekkois ou aux dépens des tribus qui s’opposaient à lui à Médine. Nos services ont déjà recueilli des renseignements fiables selon lesquels les chefs du MIA envisageraient des actions terroristes de grande envergure sur le territoire français si la France venait à poursuivre son soutien au régime militaire algérien.
Après s’être interrompu quelques secondes, il ajouta alors en me fixant, l’air désormais convaincu que je n’avais pas tout dit dans cette affaire :
— Songez donc, je vous prie Emad, que si vous disposez de ces informations qui sont pour nous essentielles, cruciales, pour prévenir les risques d’attentat sur le sol français, vous nous obligeriez grandement de nous les faire passer. Pour autant que nous puissions déontologiquement vous mettre un marché en mains, soyez assuré que nous vous tiendrons compte de cela d’une manière ou d’une autre ; car je suis conscient que rien ne vous contraint à le faire, si ce n’est votre attachement à la France. Mais soyez convaincu, Emad, que la France ne pourra qu’être reconnaissante de ce que vous croyiez pouvoir faire. Je m’en porte garant.
En ce moment précis, Yuliya et l’ambassadeur revinrent de leur petite promenade. Celui-ci dit à Pierre, avec un sourire à peine dissimulé, si nous avions eu le temps de discuter un peu. Là-dessus, Pierre répondit par l’affirmative, sans insister.
Nous remerciâmes alors l’ambassadeur pour cet exquis dîner, et il ne put s’empêcher cette fois-ci d’embrasser sur les joues Yuliya. Elle était radieuse, enchantée par une si belle soirée dans un pays qui ne prêtait point à l’organisation de telles fêtes. Pierre nous raccompagna au perron ; il fit quelques pas avec moi jusqu’à la voiture, comme s’il ne souhaitait rien moins que nous laisser dans ces derniers instants, tant il y a qu’il voulait me forcer la main, frustré qu’il fût de ne tirer davantage de cette rencontre. J’ai lieu de penser qu’il avait deviné que j’en connaissais bien plus que je n’en daignais admettre, qu’il avait décelé dans la réaction que j’avais eue lorsqu’il m’avait parlé de cette journée à Brooklyn, un sentiment qui, encore une fois, m’avait trahi à mon insu ; je savais bien que mon visage expressif était trop facile à lire, que mon émotion que je tentais vainement de contenir communiquait trop vite mes pensées. Un jeu d’enfant certainement pour lui qui était rompu à ce genre d’exercice : c’était son métier après tout.
Lors donc que je le quitte, mon instinct plus que ma raison me fait ajouter quelques mots à son intention. C’est un moment comme beaucoup en ont pu connaître dans une vie, une circonstance qui amène un individu à prendre une décision sans véritablement avoir réfléchi ni en être tout à fait conscient, comme poussé par une sorte d’abandon. Eh oui, il y a qu’il arrive à chacun d’avoir déjà agi par un réflexe de la pensée, pas délibérément, mais indépendamment de la volonté du moment, comme si une impulsion intérieure le porte à le faire. Et c’est bien ce qu’il se passe à la seconde ou je quitte Pierre ; alors que j’avais eu jusque-là le souci de ne laisser rien paraître ni avouer que j’avais effectivement récupéré dans cet appartement ces documents qu’il recherche, que je les avais conservés en lieu sûr, dans mon coffre personnel que j’avais loué à la Irving Trust Co, à Wall Street, une banque juste à l’angle de la rue où j’avais travaillé pendant plus de six années. À mon grand étonnement, j’entendis alors ma propre voix qui s’adressait à Pierre ; je me sentis impuissant face à elle, quand déjà elle avait extrait du fond de mon âme, à mon insu, ces quelques mots, comme si formés par le dedans ils ne pouvaient que sortir dans cet instant pour me désavouer, pour s’en aller décider de mon sort au Yémen. N’était-ce cela le signe du destin d’ailleurs ? Comment aurais-je pu oublier ces quelques secondes ?
— Pierre, donnez-moi un peu de temps, voyons voir… à telle fin que de raison… comment dire… peut-être que je pourrais vous aider bien plus que vous n’eussiez jamais pu l’espérer.
Sa mine pensive le cède à une certaine perplexité qui soudain rejaillit sur son visage. Mais je ne lui laisse point le temps de me relancer sur le sujet et je m’éclipse, le laissant avec l’espoir que ce dernier aveu lui peut avoir donné.
***
Jamais mes fonctions ne m’avaient imposé une charge de travail aussi soutenue que pendant les semaines qui suivirent, car le pays traversait une période délicate, les caisses de l’état s’étaient vidées. Le gouvernement nous demanda d’orienter les projets du PNUD pour combler les déficits de financement et pallier ainsi les dysfonctionnements des services publics, notamment les infrastructures pour les soins médicaux. Pris par mes obligations professionnelles, je ne pouvais voir Yuliya comme je l’eusse espéré.
Lors d’un dîner tête-à-tête au Taj Sheba, je lui avais fait part de mon souhait d’aller une dizaine de jours à Alexandrie pour rendre visite à mes parents que je n’avais pas revus depuis plus d’un an. À cela elle ne répondit rien, n’était qu’elle me demanda quand j’envisageais de m’absenter. Comme je lui répondis vaguement que cela pouvait être plutôt fin décembre, pour Noël, mais que je n’avais encore rien de prévu, elle sembla se détendre : sans doute était-elle apaisée que je n’eusse plus le désir de ne rien décider qu’elle n’y pût être associée. Mais elle resta songeuse ; puis elle me dit sur le ton de l’ironie, sans que ce fût vraiment un reproche, que comme elle n’envisageait rien de son côté, elle aurait donc tout le temps de penser à moi. Je n’osais rien ajouter. Après tout, qu’était-il besoin de crier ses sentiments ! Notre idylle était si récente que je trouvais gênant de lui proposer autre chose qui aurait pu l’embarrasser, ou créer une situation si incommodante qu’elle l’eût prise pour une sensiblerie qui l’aurait mise mal à l’aise : je ne souhaitais pas forcer son amour, encore moins l’indisposer. Certes, je n’avais rien pressenti de notre avenir ensemble ; et je m’étais pris à penser que nous avions pris ces moments de bonheur comme ils étaient venus, l’insouciance de la jeunesse nous donnant l’âme distraite qu’une passion nouvelle peut faire naître. Même si je savais que l’amour que nous éprouvions ne pouvait être un élan fugace, il s’en fallait encore que je réalisasse combien la pureté de cette idylle portait tous les signes du plus bel amour. Sans doute que notre passion était encore trop récente pour que je pusse reconnaître toute la place qu’elle tenait déjà au fond de mon cœur… et du sien. Un ange passa. L’émotion avait cédé à un moment de silence et de gêne, si bien que chacun se sentant à la fois contrarié et ému, incapable de juger le cœur de l’autre sans éprouver un doute, nous tentions de cacher notre inconfort derrière ce silence assourdissant. C’est elle qui fit le premier pas :
— Et vous comptez y aller tout seul ?
Si je ressentis, sur le moment, une douce quiétude qui me gagnait, c’est que je ne redoutais rien autant qu’une indifférence de sa part. Je fus d’abord soulagé par sa question, puis je me sentis rasséréné, apaisé par cette joie intérieure qui subitement m’envahissait. Je laissais alors mon regard se perdre dans ces yeux qui n’avaient jamais brillé si intensément ; j’étais captivé par ce magnifique sourire qui se fit pour lors étonnamment timide devant la crainte vague d’une réponse qu’elle attendait non sans une certaine retenue.
— Vous accepteriez de m’accompagner ?
— Ben… oui… Emad.
— Oh, Yuliya ! Rien, rien n’est plus important pour moi. 
Je posais délicatement ma main sur la sienne, caressant sa peau si douce. Nous nous penchâmes pour un baiser qui nous fit échanger un court instant toute la passion que nous ressentions l’un pour l’autre.
Je m’empressais cette même semaine de programmer le voyage à Alexandrie pour la fin décembre, une dizaine de jours quand Yuliya pouvait se libérer puisqu’un de ses confrères bulgares pouvait assurer le fonctionnement du service de pédiatrie en son absence.
L’activité du bureau n’avait jamais été aussi débordante et nous nous partagions les responsabilités afin de faire face à la surcharge de travail que nous avions. Celle-ci s’était d’ailleurs accrue avec les études que nous menions pour fusionner le bureau d’Aden avec le nôtre. J’avais de mon côté délégué davantage de responsabilités à Zak. Je l’avais chaudement remercié pour l’accueil si touchant que sa famille de Mokha nous avait réservé, mais je m’étais abstenu de la moindre remarque sur ce que j’avais découvert à l’occasion de ce voyage. J’envisageais d’ailleurs de n’y faire aucune allusion. Je crois qu’il me savait gré de ma discrétion et j’en venais à sentir qu’il en était soulagé, que cet épisode n’avait que mieux soudé notre amitié.
Un soir que je quittais le bureau à la nuit tombante dans ma Toyota, je pris par inadvertance la direction contraire sur la route 60, vers le complexe Alawqaf. Tandis que je virais à gauche, réalisant mon erreur, je me retournais légèrement vers le sens opposé de la rocade et remarquais par inadvertance deux hommes dans une voiture blanche stationnée à une trentaine de mètres au bord de la route. Sur le coup, en seulement une fraction de seconde, je crus reconnaître parmi l’un des deux passagers ce militaire fanatisé qui nous avait fait tant de difficultés à un barrage routier avec Yuliya. Incrédule devant ce que j’avais entr’aperçu, je tournais encore une fois la tête en direction de la voiture, quand déjà je m’étais trop éloigné pour identifier ses passagers. Je continuais alors pour faire demi-tour sitôt que je pouvais. Pour ne pas perdre une seconde, j’accélérais sur-le-champ pour revenir à hauteur de cette voiture afin de vérifier ce que je soupçonnais. Je me rapprochai du carrefour de l’entrée du bureau du PNUD quand je réalisai que le véhicule qui y stationnait une minute auparavant, une camionnette Datsun blanche, il m’avait semblé, avait disparu. Je regardais dans le rétroviseur, pour vérifier que cette voiture n’était pas éventuellement derrière moi. Mais non. Alors, je me laissais aller à penser sur le moment que cela était étrange, mais je mis une telle occurrence bien invraisemblable sur le compte de la fatigue de la journée harassante que j’avais eue. Je poursuivis sur la rocade 60, puis pris à droite sur Haddah Street, lorsque dans mon rétroviseur je repérai une Datsun semblable à celle que j’avais vue à la sortie de mon bureau ; mais la nuit s’avançant, j’étais bien en peine de l’identifier, alors je ralentis, pour finalement stopper ma Toyota. J’aperçus alors la Datsun qui prit à gauche sur l’Avenue 1. Décidément, me dis-je, je voyais maintenant des frères à tous les coins de rue.
Si j’avais cette nuit-là longuement réfléchi à mes conversations avec Pierre, c’était que depuis la semaine passée ses arguments m’avaient contrarié. Ils me travaillaient l’esprit, chaque jour d’avantage, tant je les trouvais et sensés, et convaincants. J’aimais à croire que j’étais français, fût-ce de culture ou grâce à mon éducation et celle de ma mère, outre que mes années au Lycée français d’Alexandrie avaient mis bon ordre à ma jeunesse. De toutes ces années heureuses qui m’avaient si bien formé, que ne pourrais-je accepter que j’en fusse redevable à la France ? Que faisais-je aussi du principe de fraternité que mes leçons d’instruction civique m’avaient inculqué, celle entre tous citoyens, et pas seulement entre musulmans ?
J’étais amené à songer : que penser de l’obligation de solidarité, de fraternité entre musulmans contre les incroyants, cette prescription qui l’emportait selon le Coran sur tout autre devoir ? L’islam d’abord. Cette solidarité islamique, devait-elle nécessairement se substituer impérativement à l’idée de fraternité universelle, ou préempter mon devoir de citoyen français ? La Sharia l’exigeait, certes, mais moi ?
Tous mes professeurs du Lycée français m’avaient aussi laissé le plus agréable des souvenirs, ceux d’un magnifique établissement tant primé pour l’excellence de son éducation. Mes bulletins scolaires : ma mère les avait conservés comme s’ils eussent été de véritables reliques qu’elle devait encore et toujours fièrement feuilleter en pensant à son fils. Je jetais ce soir-là les yeux sur la photo prise à l’occasion de la remise de mon bac : coincé entre mes parents qui se pressaient si fort contre moi que je ne paraissais respirer qu’à grand-peine, je posais devant les grilles en fer forgé de l’entrée principale du lycée, à l’ombre des ficus centenaires aux troncs peints à la chaux blanche de l’avenue Omar Lotfy. Je cédais alors au sentiment que si la France m’avait dispensé les plus belles années de ma jeunesse et le meilleur de mon éducation pour débuter ma vie, ne lui devais-je en retour de répondre aux soins qu’elle a coûtés ? Et aussi bien, ne pouvais-je vouer fidélité à mon pays ? Surtout, comment pouvais-je pousser l’ingratitude jusqu’à prétendre que je pouvais me sentir au-dessus de la reconnaissance, celle du service que toute ma vie cette éducation à l’école de la République m’aura rendu ?
Certes, que je fusse musulman par le fait d’être né d’un père musulman pouvait être donné pour une fatalité, n’était que j’avais l’usage de mon libre arbitre ou que je pouvais exercer ma liberté de conscience, même si cela pouvait me coûter ou la vie, ou l’emprisonnement, en terre d’islam ; mais j’étais citoyen français, par la volonté de ma mère et par choix : que ne fallait-il faire honneur à ma naissance ? La France, n’était-ce la moindre des choses que d’être son élémentaire obligé, et quelle sombre circonstance de l’esprit me poussait à ne le vouloir pas être ? Dieu ! Que la tête a trop souvent des volontés stupides en dépit du bon sens même !
Et ma tendre mère, qu’eût-elle pensé de son fils si Dieu lui apprenait, par un prodige dont il avait le secret, qu’il fut à ce point assommé d’égoïsme, vaincu par l’indifférence, quand la France lui demanda de lui venir en aide ? Pardi ! C’est que je me méfiais de l’instinct extraordinaire et du magnétisme de ma mère ! Je savais que rien ne la pouvait empêcher de voir au fond des choses, ou de subjuguer par son charme inouï l’ange Gabriel en personne et obtenir de lui qu’il révélât tout mon mépris et mon immoralité à l’égard de la France. Mais comment donc voudriez-vous qu’elle prît tout ce cynisme dont faisait montre ce bel esprit de fils qu’elle adorait ? Un vrai désastre ! Je vous le dis ! Et si par malheur elle venait à être instruite de ma lâcheté, nul doute que cette nouvelle en eût fait la plus attristée des mères.
D’ailleurs, de quoi s’agissait-il ? Pierre ne sollicitait-il pas mon élémentaire concours d’honnête citoyen ? Ne me demandait-on pas simplement d’aider la France à neutraliser des individus qui passent leur temps à traiter les autres de mécréants, à leur promettre l’Enfer, quand ceux-ci ne tiennent à se monter le coup si facilement, refusent de croire à leur Messager, pour dignement choisir de rester fidèles à leur foi, à leur morale, et leurs principes ? Et pour le jeune musulman que j’étais, et dont la mère s’était tant échinée à ce qu’il fût français, n’était-ce pas après tout un signe du destin, par le fait même qu’il m’était offert de me mettre en travers de la route de ces esprits maléfiques, pour aider la France ?
Eh quoi ! Comment autrement expliquer que cette destinée me tendait les bras ? À des milliers de kilomètres d’ici, j’avais dérobé des documents qui ne s’étaient retrouvés là que par un incroyable hasard, et par extraordinaire, comme si une coïncidence bien improbable devait en amener une autre d’aussi invraisemblable, le destin étant à nouveau de la partie, il m’était maintenant donné de rendre service à la France. Oui, si ce n’était un signe du destin, pouvait-il en être autre chose, et qu’était-ce alors ? Un simple hasard me diriez-vous ? Peut-être, mais de qui dépendait le hasard, qu’il me conduisait si bien là où il voulait ?
J’osais dès lors penser que j’étais coupable de ne rien faire pour aider mon pays ; je m’en battais froid et sans vergogne, je m’abandonnais à cette méprisable indifférence, ou par ingratitude, ou par faiblesse ! Et il m’était juste affreux de devoir l’endurer plus longtemps.
Je me résolus à appeler Pierre à la première heure de la matinée.
***
J’arrivais au bureau très tôt, il était à peine une heure du jour. Dès huit heures, je saisis mon téléphone :
— Pierre, c’est Emad. Comment allez-vous ? J’espère ne pas vous déranger à une heure si matinale.
— Pas du tout. Je suis heureux de vous entendre. Je dois même dire que je n’attendais que ça. Ces quelques semaines vous ont-elles laissé le soin de réfléchir à ce que je vous avais dit ?
— Oui. Plus que vous ne pourriez jamais imaginer. Pour employer un euphémisme, votre scénario et vos présomptions ne sont pas loin de la réalité.
— C’est ce que je pensais à vrai dire.
— Oui… j’aurais fait un bien mauvais joueur de poker, mais j’ai la chance de ne pas avoir ce vice.
— Non, ce n’est pas ce que je voulais insinuer. Vous savez, dans notre profession, on est un peu entraîné à interroger les gens et l’on retire souvent un certain nombre d’indices qui peuvent échapper au commun des mortels. C’est comme pour tout métier, rien ne vaut une bonne expérience.
— Inutile de se bercer l’esprit, les choses sont claires après tout, dans ma tête. Voyez-vous, je n’avais pas la volonté de me dérober. Si j’ai pu tergiverser, c’est que j’étais surpris de la tournure d’événements qui remontent à plus de quatre ans et que je voulais enfouir dans ma mémoire pour que jamais plus ils ne refissent surface. Mais mes derniers propos, avant de vous quitter ce soir-là, sonnaient plus comme un engagement que comme un aveu. Cela n’a pu vous échapper, je suppose ?
— Oui. Bien sûr. Cela n’était pas tombé dans l’oreille d’un sourd et m’avait donné l’espoir que ma mission pût aboutir.
— J’avais besoin de réfléchir et si j’ai tardé, c’était dans un souci de discernement davantage qu’une hésitation. Je vous avais fait inconsciemment une promesse avant de vous laisser ce soir-là et je n’ai jamais pensé me dédire. Je voulais vous dire aussi que l’islamiste ne vous avait pas tout dit lors de son interrogatoire.
— Ah bon ?
— Il avait caché dans cet appartement une disquette floppy pour ordinateur IBM dans laquelle se trouve une foule de renseignements, comme si l’on avait disséqué toute leur organisation. D’ailleurs, sa lecture permet de penser que les informations qu’elle contient y ont été stockées à l’insu des participants, sans leur accord, avec des fiches personnelles sur chacun d’entre eux. C’est étonnant, car cela donne l’impression que l’auteur de cette disquette les espionnait. Mais je peux me tromper. De mémoire, il y avait aussi des listages bancaires, de nombreuses adresses, des noms de responsables en France et en Europe, ainsi que des organigrammes avec les noms de code ou de guerre, des informations sur les chefs du GIA et des moudjahidin d’Afghanistan.

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