Urbaine 99, tome 1
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Description

2066.
La Troisième Guerre mondiale a fait s’effondrer les grandes puissances européennes. Sur les ruines de ces pays, une nouvelle contrée a été bâtie : Europae. Des villes tentaculaires rassemblent la quasi-totalité des populations tandis que les campagnes, de plus en plus restreintes, sont devenues des déserts. Les rares habitants de ces étendues vierges ont repris un rythme de vie que l’on pourrait qualifier de « à l’ancienne » et, de manière de plus en plus marquée, deux mondes, deux façons de vivre et de penser, s’opposent, comme deux civilisations étrangères.
Alix est originaire de la campagne, elle est venue s'installer à contrecœur en ville suite à la mort de son père. Joachim est un citadin-né, fils du richissime Hugues Macclar, entrepreneur influent d’Urbaine 99. Tout les oppose et, en toute logique, ils n’auraient jamais dû se rencontrer. Jusqu’au jour où Joachim, au sortir d’une soirée, renverse Alix avec sa moto. Tous deux gravement blessés, ils se retrouvent liés l’un à l’autre – pour le meilleur et pour le pire.


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Informations

Publié par
Nombre de lectures 28
EAN13 9782379601170
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Juliette Baron
© Juliette Baron et Livresque éditions pour la présente édition – 2020
© Thibault Benett, pour la couverture
© Jonathan Laroppe, pour la mise en page
© Mélodie Bevilacqua-Dubuis & Marine Gautier ,
pour la correction et le suivi éditorial
ISBN : 9782379601170
Tous droits réservés pour tous pays
Conformément au Code de la Propriété Intellectuelle, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, et ce, par quelque moyen que ce soit, sans l’autorisation préalable de l’éditeur et de l’auteur.
« La ville finit par être une personne. »
— Victor Hugo


16 JUILLET 2066
La nuit était tombée, mais de toute part, mille et une lumières brillaient, vives et éblouissantes. Vitrines de boutiques, enseignes luminescentes, lampadaires, écrans géants suspendus aux immeubles immenses, hologrammes fluorescents, feux de signalisations... Tout agressait les yeux et, quand Alix leva le regard vers le ciel, elle ne put voir aucun astre. L’étendue infinie du firmament n’était plus qu’un fragment bruni et opaque, entraperçu entre deux gratte-ciel. C’était une réalité qui n’existait plus ici. Elle poussa un soupir déçu. Les étoiles lui manquaient. Depuis trois semaines qu’elle avait déménagé ici, elle n’en avait pas vu une ! Comment ces gens faisaient-ils pour ignorer avec tant de dédain ces joyaux immémoriaux ?
Enfant, elle avait longuement observé les constellations avec son père, sur le toit-terrasse de leur maison. Cela faisait partie de ses meilleurs souvenirs... Emmitouflés dans de vieilles couvertures, une tasse de chocolat chaud à la main et l’ œil rivé dans la lunette du télescope... Les arbres bruissaient dans la brise fraîche qui emportait leurs rires et les bribes de leurs conversations. Les arbres étai ent une autre chose que les citadins semblaient avoir oubliée – ou reniée, plutôt.
La bouche d’Alix se tordit avec amertume, tandis qu’elle remontait l’allée aux larges trottoirs de ciment lisse, éclairée par des faisceaux vert et rouge et par divers points lumineux, dansants et tourbillonnants. Des lignes de couleurs délimitaient trois couloirs sur le trottoir : celui pour les piétons « normaux », au centre, sur lequel se déplaçaient les passants lambda, sur un rythme plus ou moins pressé ; à droite, celui pour les cyclistes, ou autres conducteurs d’engins à roulettes type trottinettes ou skateboards, mais on y croisait également des overboards et des personnes munies de ce que l’on appelait des « shoesboards », des chaussures à propulsion d’air, qui permettaient de se mouvoir de cinquante centimètres à un mètre au-dessus du sol et qui, du point de vue d’Alix, semblaient très instables ; enfin, il y avait celui pour les Smartphonistes, où des gens scotchés à l’écran de leur téléphone, de leur console ou autres tablettes avançaient sans regarder devant eux en une drôle de file indienne hypnotisée.
Il ne fallait pas non plus se tromper de trottoir : celui à gauche de la chaussée servait à aller dans une direction, tandis que sur celui à droite, il fallait marcher en sens inverse. Le moindre manquement à ces règles était passible d’une amende. Tout cela perturbait un peu Alix, qui tâchait de rester dans son couloir, celui des piétons « normaux ». Elle regarda le revêtement gris que foulai ent ses pieds. Pas un brin d’herbe ne pouvait pousser ici. Pas une fleur ne pouvait éclore.
La jeune fille redressa la tête et battit des paupières pour chasser ses larmes. La campagne, avec ses nuits claires et apaisantes, lui manquait. Elle se sentait comme une étrangère ici – et elle l’était. Même plus que cela : comme si elle était une extraterrestre, tombée d’une planète lointaine. Elle voyait bien que son comportement ne collait pas avec celui des gens qui évoluaient autour d’elle à toute vitesse, avec fièvre, bruit et frénésie.
Plus que la campagne en elle-même, plus que les nuits étoilées et les brises chantantes, c’était la vie qu’elle avait menée là-bas, en osmose avec son père, qui lui manquait.
Depuis la mort accidentelle de celui-ci, cinq mois plus tôt, son monde avait éclaté, comme pulvérisé. Elle tentait tant bien que mal de garder quelques morceaux soudés entre eux, de réparer les fractures et de colmater les trous, mais c’était difficile. Et l’environnement hostile de la ville ne l’aidait pas, car elle avait l’impression de perdre pied à chaque coin de rue, lorsqu’elle se retrouvait face à des technologies d’une sophistication qui la dépassait.
La vie en ville a aussi des avantages ! se força-t-elle à penser, amère, en se souvenant des paroles de sa tante, Irène, qui avait tent é de la convaincre qu’elle serait heureuse ici.
— Tu verras, tu vas t’éclater ! Bien plus que dans le trou d’où vous venez ! avait-elle affirmé, quelques jours plus tôt.
Il fallait toujours voir le bon côté des choses. Il s’agissait de la philosophie de vie de son père, autrefois. Il disait que cela ne servait à rien de se morfondre et qu’on se devait d’aller de l’avant, peu importaient les épreuves. Il n’aurait pas voulu qu’elle désespère. Certes, on ne voyait pas les étoiles et les plantes étaient de toute évidence en voie de disparition, mais vivre ici avait quelque chose de stimulant. Tout était toujours en mouvement, la venue de la nuit n’arrêtait personne, au contraire ! Et puis, tout grouillait de monde. Plus de personnes qu’elle n’en avait jamais c ôtoyé es de sa vie ! C’était excitant et terriblement anxiogène en même temps.
Quand elle vivait à la campagne, elle ne fréquentait personne d’autre que son père, sa belle-mère Linette et les quelques voisins qu’ils avaient. Une vie solitaire, presque recluse. Elle se rendait à la petite école du canton, où l’on comptait à peine une quinzaine d ’enfants par classe. Une atmosphère plutôt intime – parfois bien trop, elle devait le reconnaître. Elle se souvenait de la gêne qu’elle avait ressentie lorsque Tomas, un camarade de classe, avait voulu l’embrasser pendant la récréation et qu’elle l’avait repouss é . Vu le nombre restreint d’élèves, tout le monde l’avait su, bien entendu – le personnel de l’école, les parents, et donc son père, à son plus grand dam ! –, et par la suite, elle n’avait pu éviter le garçon, puisqu’elle était assise à deux chaises de lui.
Cette pensée raviva soudain son angoisse et le nœud dans son estomac, qui s’était un peu détendu au cours de sa promenade, ses sens trop stimulés de tous côtés pour qu’elle puisse réfléchir, se resserra soudain.
Dans un mois et demi, ce serait la rentrée des classes.
Elle passait en première, au Lycée Conrad Bacus – un bienfaiteur de la ville, apparemment, dont elle ne connaissait pas le moindre fait sur sa vie. Elle s’était promis de se renseigner à ce sujet, mais elle ne s’y était toujours pas mise. Presque de manière inconsciente, elle repoussait toujours à plus tard tout ce qui touchait de près ou de loin à l’idée de « scolarité ». Pourtant, il ne se passait pas un jour sans qu’elle y songe.
— C’est l’un des meilleurs établissements de la ville, avait affirm é Irène.
Situé près du centre-ville, dans le Cours Camus, à proximité de la grande bibliothèque internationale, du musée d’art et d’histoire et des salles de conférence, de concert et de théâtre.
— Au cœur du quartier culturel. Quelle chance, hein ? Toi qui n’arrêtes pas de nous bassiner avec la littérature ! En plus, certains professeurs ont des renommées nationales.
Certes. Mais il y avait aussi un peu plus de cinq mille élèves.
Comment, alors qu’elle avait passé sa scolarité avec tout au plus seize étudiants, allait-elle réagir devant une classe comptant autour de soixante lycéens ? Comment réussirait-elle à se faire une place au sein d’une telle masse ? Comment pourrait-elle se faire des amis, tâche qui lui avait déjà paru ardue quand elle n’avait qu’une dizaine de camarades en face d’elle ?
Alix secoua la tête, le cœur au bord des lèvres. Elle ne voulait pas penser à cela. Elle continua à avancer , soucieuse, les sourcils froncés, marchant d’un pas vif, comme dans l’espoir de semer son angoisse en chemin. Le but de cette promenade nocturne avait été de faire redescendre la pression suite à une petite dispute avec sa tante, ce n’était pas pour qu’elle s’affole à l’idée de la rentrée !
Au bout d’un moment, Alix releva le nez et regarda autour d’elle. Elle réalisa soudain qu’elle avait marché sans prendre garde à la direction qu’elle prenait. Elle commençait à peine à se repérer dans les quelques rues qui entouraient son quartier et la station de métro qui desservait le centre, et le caractère labyrinthique des avenues, boulevards et autres voies constituait une autre inquiétude de son nouveau quotidien. Avant, elle avait affaire à des routes caillouteuses et des chemins de terre qui filaient à travers les plaines et les bois, et cela était beaucoup plus simple.
La gorge nouée par la panique, Alix comprit qu’elle était perdue et n’avait absolument aucune idée de l’endroit où elle se trouvait ni de la direction à prendre pour rentrer chez elle. Elle s’arrêta au milieu du trottoir, jetant des regards effrayés aux panneaux qui se dressaient de toute part et lui présentaient des noms et des mots qu’elle n’avait jamais lus auparavant et dont elle n’avait jamais entendu parler non plus.
Un passant la heurta soudain et la projeta contre le poteau d’un lampadaire, lui arrachant un petit cri de surprise et de douleur.
— Ça ne va pas de s’arrêter en plein milieu, comme ça ! Restez dans votre couloir ! la réprimanda la personne qui venait de la bousculer.
Elle lui jeta un regard noir par-dessus son épaule, avant de reposer les yeux sur l’écran de son smartphone, et s’éloigna d’un pas vif. Les lèvres d’Alix se mirent à trembler et ses yeux se remplir ent de larmes. Elle avala sa salive et s’exhorta au calme, comme sa psychologue le lui avait appris, en inspirant et expirant profondément. Elle était débrouillarde. Elle parvenait à se repérer dans les bois sans aucun problème, y compris de nuit. Trouver son chemin dans des allées toutes tracées, avec des panneaux d’indication à gogo, éclairées de mille feux, ne devait pas être bien compliqué... Il suffisait de garder son sang-froid et de faire appel à toute sa logique et son intelligence.
Ce fut alors qu’elle aperçut, sur le trottoir d’en face, un large écran tactile où s’étalait un plan de la ville, sur lequel on pouvait, semblait-il, tracer des itinéraires par données GPS !
— All é luia ! s’exclama-t-elle.
Bien qu’à l’école du canton elle ait appris à lire une carte papier, sa classe avait reçu une initiation aux technologies satellites. Elle allait pouvoir se débrouiller, ce n’était pas si lointain. Avec ce schéma interactif, elle saurait repérer l’emplacement de la station de métro où elle devait descendre et retrouver son chemin ! Si elle parvenait à comprendre comment fonctionnait la machine, elle pourrait peut-être même lui demander de lui dire la direction à prendre.
Elle avait découvert qu’en ville, les machines avaient une étonnante propension à parler, comme si elles étaient des humains. Cela perturbait beaucoup sa belle-mère, mais fascinait Alix. Elle avait appris récemment qu’avant la Troisième Guerre mondiale, la technologie était très poussée et que les engins parlants existaient déjà. Cependant, beaucoup de savoirs avaient été perdus avec les destructions massives et, si les surprenants robots humanoïdes avaient été oubliés dans les campagnes, ils avaient refait leur apparition dans le monde urbain depuis quelques années.
La jeune fille espérait juste que l’utilisation de ce GPS n’était pas payante. D’un, car elle avait encore un peu de mal avec les urbans, la monnaie des villes ; de deux, car il ne lui restait que quelques citises en poche... Elle avait dépensé ses dernières pièces pour le ticket de métro. Et par malheur, les ters, la monnaie des campagnes, qu’elle conservait dans sa veste par habitude et par nostalgie, ne lui étaient d’aucun usage ici et ne valaient de toute façon presque rien... Vas-y, ma vieille ! Tu peux le faire, s’encouragea-t-elle.
La jeune fille ne réfléchit pas davantage, se précipita vers l’avant et s’élança sur la chaussée luisante. Le feu était rouge pour les véhicules, aussi elle n’eut aucun scrupule à courir sur la route pour rejoindre le plus vite possible le GPS salvateur. Alors qu’elle traversait la voie goudronnée, un taxi-drone la survola soudain, à plusieurs mètres de hauteur, avec un vrombissement assourdi, semblable au bruit d’un essaim d’abeilles. Alix se figea malgré elle au milieu de la route, les épaules rentrées, pour le regarder passer avec de grands yeux. Elle n’était pas sûre de parvenir à s’habituer un jour à ces véhicules aériens : taxis-drones, drones-livreurs, drones-contrôleurs... Cela avait de quoi donner le tournis !
Les voitures volantes personnelles et autres véhicules privés capables de s’élever dans les airs à plus de cent mètres de hauteur n’étaient pas encore en circulation. Mais beaucoup de politiciens en avaient fait leur argument de campagne et de nombreux citoyens l’appelaient de leurs vœux.
Alix avait entendu aux informations qu’un projet de loi à ce sujet serait bientôt présenté à l’assemblée... Des manifestations étaient déjà programmées en ville par les détracteurs de ce texte. Le principal problème soulevé était la réglementation des trajets à travers le ciel et les règles de sécurité, qui seraient difficiles à mettre en place, ainsi que la pollution sonore, visuelle et atmosphérique que cela représenterait.
Ce dont l’adolescente était sûre cependant, c’était que, pour sa part, jamais de sa vie elle ne monterait là-dedans ! Elle regardait l’engin disparaître au coin de la rue, à hauteur du cinquième étage des immeubles alentour, quand elle entendit un grand raclement, un bruit terrible, suivi de quelques cris de terreur. Elle se retourna, intriguée, et écarquilla les yeux en apercevant une énorme moto d’un blanc argenté, de forme allongée et aérodynamique, déraper sur le bitume dans un crissement assourdissant. Le métal contre le macadam provoqua des étincelles si brillantes que leurs éclats restèrent imprimés sur les prunelles d’Alix.
Horrifiée, la jeune fille vit le conducteur de l’appareil être projeté en l’air et retomber en roulé-boulé sur le sol, percutant avec violence la barrière de métal cernant l’arrêt de bus, tandis que la moto poursuivait sa course en tournoyant à toute vitesse.
— Oh mon dieu !
Par réflexe, Alix fit un geste vers l’avant pour se précipiter au secours du malheureux, et se retrouva alors dans la trajectoire de la machine infernale.
Celle-ci la faucha avec autant de facilité qu’une faucille tranchant un épi de blé. Dans une explosion de douleur, Alix fut jetée à terre, inconsciente.
2 heures plus tôt.
Joachim explosa d’un rire puissant, la tête rejetée en arrière, faisant ressortir sa pomme d’Adam. Ses cheveux noirs décoiffés de manière sophistiquée, une barbe de trois jours faussement négligée et la chemise ouverte sur une large partie de son torse, il arborait une attitude désinvolte, un bras posé sur les épaules d’une fille aux yeux pétillants dont il avait déjà oublié le nom. Mais cela n’avait aucune importance. Rien n’avait d’importance. Tout ce qui importait, c’était de s’amuser et de profiter de la vie !
Il avala une grosse gorgée de son énième Martien , le dernier cocktail à la mode, à base de gin, de jus de kiwi et de limonade au citron vert. Cela faisait un moment qu’il avait perdu le compte des verres qu’il avait ingurgité et il s’en moquait.
Toujours hilare, il envoya un coup de poing dans le bras de Raoul, son meilleur ami, accoudé au bar à côté de lui, qui lui répondit quelque chose que Joachim n’entendit pas – n’écouta pas. La musique palpitait dans ses oreilles, dans tout son corps, et il secoua la tête en rythme, se mordant la lèvre inférieure, les yeux clos. Quand les notes lui murmuraient ainsi à l’oreille comme une amante sensuelle, pulsant langoureusement dans ses tympans, plus rien d’autre ne comptait. Pas même les paroles de son ami d’enfance.
— J’aime la musique ! hurla-t-il, le bras levé en l’air.
Sa proclamation fut accueillie par une vague d’applaudissements et de cris d’approbation. Surexcité, son verre toujours à la main, Joachim entraîna sa compagne sur la piste. Il lui prit un baiser, caressant sa bouche brillante, les mains passées autour de ses hanches, et ils se balancèrent sur les accords électros. Les autres danseurs autour d’eux se trémoussaient, la peau luisante de sueur et le regard embué par l’abus d’alcool. La salle était plongée dans une semi-obscurité percée par des flashs et des rayons de couleurs vives. Ils teintaient la fumée volatile à l’odeur un peu âcre, qui flottait en ondulant autour des corps. Sur la scène, des robots humanoïdes semblables à des poupées grandeur nature enchaînaient des danses aux mouvements saccadés. Ce spectacle était l’attraction de la soirée, mais personne n’y prêtait vraiment attention.
Après plusieurs autres morceaux exaltants, le rythme et les notes se firent moins intéressants, moins érotiques , et Joachim rejoignit son groupe d’amis près du bar, abandonnant sa partenaire sans état d’âme. Jolie comme elle était, elle trouverait bien des bras dans lesquels se consoler. Il tendit son poignet droit, dans lequel était implantée une puce interactive de paiement, au-dessus du comptoir de bois lustré d’un geste négligent. Il ne comptait jamais les urbans qu’il dépensait en soirée. C’était beaucoup trop trivial.
— Deux magnums de votre meilleur champagne ! cria-t-il au barman sans même lui adresser un regard.
Ses amis poussèrent des cris réjouis et il en fut flatté tandis que l’homme scannait sa peau. Il aimait cela ; il aimait voir l’admiration briller dans les yeux des autres ; il aimait se sentir envié de la sorte. Ces types qu’il appelait ses amis, vêtus de costumes hors de prix, aux attitudes élaborées et aux sourires arrogants étaient presque aussi riches que lui – mais tous étaient dépendants de lui.
Son père, Hugues Macclar, était le roi – non, l’empereur ! – de l’industrie de cette ville. Officiellement, il n’avait aucun pouvoir – même s’il avait des vues sur la mairie d’Urbaine 99 et qu’il comptait se présenter aux prochaines élections, mais cela, personne ne le savait encore. Il n’était qu’un richissime entrepreneur, soumis autant que les autres citoyens au gouvernement et aux lois d’ Europae .
Officieusement, sa fortune immense lui conférait une influence non négligeable. Il contrôlait tous les domaines d’activité, que ce soit le bâtiment, l’électricité, l’adduction d’eau, la recherche médicale, la recherche biochimique, informatique, aéronautique, agricole... même l’armement ! Ce qui faisait de lui, Joachim Macclar, le prince héritier de cette ville. Elle était sa possession, son terrain de jeu et la source de son pouvoir. Et ce qui faisait de ses « amis » ses sujets – ses sous-fifres pour certains.
Sa famille avait bâti son patrimoine incommensurable après la Troisième Guerre mondiale. Elle avait éclaté en 2017, bien que de nombreux historiens affirmaient que les prémices de ce conflit mondial s’étaient fait sentir dès 2015, suite à de terribles attentats sur le territoire français. Perpétués par des fanatiques décidés à imposer à la société leur vision étriquée et violente du monde comme Hitler en son temps, cela avait secoué la France de manière profonde et entraîné une escalade de la peur et des répressions, ainsi que l’instauration de l’état d’urgence et le repli sur lui-même du pays des droits de l’Homme.
Les attaques terroristes s’étaient alors accélérées, multipliées et synchronisées pour frapper plusieurs pays occidentaux en même temps, créant un climat de panique qui avait décidé les nations concernées à employer les grands moyens… Outrepassant leurs droits au sein de l’Union Européenne, elles avaient lancé un missile nucléaire sur la zone géographique colonisée par ces fanatiques. Les systèmes d’alliances avaient une fois de plus plongé le monde dans le chaos. Des millions de morts, des zones désormais à jamais inaccessibles, car lourdement radioactives, des villes entières rayées de la carte… Le conflit avait pris fin en 2022, lorsqu’il n’y eut plus rien à détruire. Il en avait résulté la fin de l’Union Européenne qui, déjà fragilisée depuis plusieurs années du fait de désaccords politiques, économiques et éthiques grandissant entre les différentes entités qui la composaient, avait implosé à la fin des hostilités. Cette guerre avait entraîné l’effondrement financier de nombreux États, dont la France, l’Italie et l’Espagne. À présent, seul le Royaume-Uni subsistait, dernier descendant d’un monde qui s’était écroulé.
Des cendres de l’organisation et des ruines de ces pays était née Europae , une vaste contrée qui s’étendait sur les anciens territoires de la France, de l’Espagne, du Portugal, de l’Italie, de la Belgique, des Pays-Bas, de l’Allemagne et de la Pologne, dirigée par un conseil de deux cents membres, tirés au sort tous les quatre ans parmi une sélection de la population adulte. Une bonne partie des autres pays européens s’était tournée vers la Russie pour se relever. La Grèce résistait de son côté, repliée sur elle-même et s’accrochant avec la force du désespoir au souvenir de sa grandeur antique. Revenus aux origines de leur histoire, les Grecs étaient retournés à des croyances polythéistes et avaient instauré la République telle que voulue et décrite par Platon dans son œuvre éponyme.
Le grand-père de Joachim était alors un jeune ambitieux sans le sou, qui avait su sortir son épingle du jeu dans le chaos qui avait suivi la fin de la guerre. Face aux dévastations dues aux bombardements, Hugues Macclar, alors ingénieux maçon de dix-neuf ans, avait monté une entreprise de bâtiment et entreprit de reconstruire les habitations de son quartier. Dans la détresse, les gens s’étaient tournés vers lui, qui semblait si stable et sûr de lui, et l’avaient choisi comme chef, le temps qu’un gouvernement et une nouvelle société se mettent en place. C’était ainsi que tout avait commencé et, quand il voyait où cette banale petite entreprise de maçonnerie avait mené les siens, Joachim ne pouvait s’empêcher de penser à ce grand-père, qu’il n’avait pas connu, comme ce « cher vieux pépé Hugues l’Ambitieux ».
Le jeune homme donna quelques tapes dans le dos de Raoul.
— Selfies, les mecs ! lança-t-il soudain en levant son smartphone dernier cri.
Il posta les clichés aussitôt qu’ils furent pris sur son compte Fameshow – suivi par un million deux cent quarante-neuf mille cinq cent quatre-vingt-dix-neuf personnes, rien que ça ! En quelques secondes, ses photos avaient déjà une centaine de « j’aime », « j’adore », « cool » et « fun ». Il afficha un sourire satisfait.
Quand le champagne arriva, Joachim s’empara d’une des bouteilles.
— Santé !
Il leva le magnum d’un geste solennel à l ’intention de ses camarades, comme pour porter un toast, puis glissa le goulot dans sa bouche. Il avala plusieurs grosses gorgées avant de s’étrangler en riant à moitié.
— La douche ! La douche ! scanda Lazare, l’un de ses camarades, avec entrain.
Joachim céda à la demande et vida le liquide blond sur sa tête, hilare, en se secouant comme un possédé. Pendant ce temps, le quémandeur le filmait. La vidéo fut à son tour postée sur les réseaux sociaux – Talker , Velvet et Hologram – et ils se tordirent de rire en lisant les commentaires qui apparaissaient en temps réel.
— Les gens sont tellement prévisibles, affirma Joachim, goguenard, alors que les ovations pour son sens du comique se mêlaient aux critiques pour le gaspillage.
Les amis se passaient la deuxième bouteille de main en main. Ils buvaient tous au goulot, malgré les élégantes flûtes de cristal mises à leur disposition. Entre deux gorgées, ils gobaient des cacahuètes et des truffes au chocolat.
Sur le téléphone incurvé à l’écran auto-réparant, l’horloge holographique indiquait vingt-trois heures et six minutes. Cela faisait déjà trois heures qu’ils étaient dans cette boîte et la soirée ne faisait que commencer pour eux ! Elle durerait jusqu’à l’aube, comme toujours. Jeunesse dorée et aisée, qui ne pensait qu’à s’amuser et profiter.
— On bouge ? lança Tom, un blond au nez un peu épaté et à la bouche large.
— Le Club Versus ! renchérit Lazare, aussitôt repris par les autres.
Le Club Versus était l’incontournable de leurs soirées, la meilleure boîte de nuit de la ville, la plus luxueuse et la plus fréquentée. Il s’y produisait à un rythme régulier des chanteurs et des groupes connus et toutes les célébrités de passage se retrouvaient là-bas.
Et elle était, bien sûr, la propriété de Hugues Macclar.
Joachim y était une véritable star, le fils du patron, vénéré par toutes les serveuses et danseuses. Il avait déjà couché avec plusieurs d’entre elles. Elles étaient toutes faites comme des déesses et il n’avait jamais besoin de demander : c’étaient elles qui lui sautaient au cou. Le jeune homme s’était lui aussi déjà produit trois fois sur la scène avec son groupe de rock-électro, les MacGastDel – du nom des trois membres : Joachim Macclar, Raoul Gaste et Marcus Delca. Il en était le guitariste et chanteur. Ils s’étaient lancés il y avait bientôt un an et cela marchait bien !
Joachim était chez lui là-bas plus qu’ailleurs et, de fait, il avait tous les droits.
Le jeune homme se leva en même temps que les autres, titubant à moitié. Ils se dirigèrent vers la sortie en chahutant. Les oreilles toujours engourdies par la musique très forte, Joachim prêta peu d’attention à la conversation de ses amis, qui portait apparemment sur le fait d’appeler un taxi-drone. À quoi bon s’embêter avec cela ? Ils étaient tous venus avec leurs voitures de course ou autres bolides. Quelle idée de vouloir partir sans ! Pour sa part, il était arrivé avec le tout dernier modèle de moto de la marque Macclar, une beauté indéfinissable à la carrosserie blanc argenté, aux courbes presque féminines, sensuelles, et au moteur d’une puissance non égalée . C’était un bijou de technologie et de sophistication. Hors de question de l’abandonner devant ce misérable night-club !
De toute façon, il fallait d’abord qu’il passe chez lui se changer : il ne pouvait pas débarquer au Club Versus avec sa chemise trempée et les cheveux poisseux. Il avait une réputation à tenir, là-bas. Il ne pouvait y paraître qu’en costar chic et brushing parfait. En plus, il lui semblait bien que Mélie était de service ce soir. Il esquissa un sourire en songeant à la jolie petite blonde qui travaillait au bar de la boîte...
Avec nonchalance, Joachim sortit de l’établissement sans s’occuper des autres, les mains dans les poches, et regagna le parking. Elle l’attendait là, étincelante dans la lumière crue des lampadaires.
— Salut, toi, beauté fatale… susurra-t-il à l’engin.
Arrivé près d’elle, il caressa d’un geste presque amoureux le métal froid avec un sourire béat. Les mouvements un peu maladroits, il enfila son casque et peina à l’attacher. Il ricana bêtement tout seul et ignora le message d’avertissement s’élevant de l’objet, qui lui indiquait un taux d’alcool dans le sang trop important pour conduire. Qu’est-ce que cela pouvait être agaçant, parfois, les objets parlants !
— Ta gueule ! rétorqua-t-il en appuyant sur le bouton pour couper le son.
Il enfourcha le bolide avec détermination et fit vrombir le moteur avec une joie exaltée. En principe, il n’aurait pas dû pouvoir le faire.
Non seulement les objets parlaient, mais ils étaient aussi connectés : dans de telles circonstances, son casque devait bloquer sa moto pour l’empêcher de prendre la route. C’était la sécurité routière nationale qui avait imposé ces nouvelles règles, deux ans auparavant. Cela permettait d’éviter aux agents de police de perdre du temps en contrôle d’alcoolémie. Encore un truc pour faire chier le monde, d’après Joachim. D’autant que c’était aussi un moyen de pomper du fric ! Chaque tentative de prendre le volant en état d’ébriété, ou en ayant dépassé le taux légal d’alcool dans le sang autorisé, était enregistrée. Au bout de trois tentatives dans le même mois, une amende de 50 urbans était prélevée dans l’heure sur le compte du propriétaire du véhicule. Et plus il y avait de récidives, plus la somme augmentait. Le gouvernement était un sacré voleur, du point de vue du jeune homme, en plus d’être un complet rabat-joie !
Aussi, avec l’aide de Lazare, il avait trafiqué – en toute discrétion – les deux machines pour rendre ces options caduques. Le jeune homme démarra en trombe, poussa un cri de satisfaction et s’élança à toute vitesse sur la route.
Les lumières défilaient et les lignes qui délimitaient la chaussée se tordaient sous ses yeux. Enflammé, déchaîné, il appuya sur l’accélérateur. C’était si bon ! Joachim n’avait qu’une hâte : que la législation sur les véhicules aériens aboutisse. Planer dans les cieux devait être encore plus exaltant. Il imaginait déjà les loopings et autres cabrioles qu’il ferait avec la version volante de cette moto exceptionnelle ! Il rit, tandis qu’il slalomait entre les voitures qui le klaxonnaient, pour son plus grand plaisir. Il se retourna et leva le bras, adressant un doigt d’honneur au conducteur furieux, riant aux éclats.
De ce fait, il ne vit pas le feu passer au rouge.
Il continua sur sa lancée et traversa la large avenue alors que les véhicules pour qui le panneau tricolore était passé au vert démarraient. Il fit une brusque embardée pour éviter une voiture, mais ce geste lui fit perdre l’équilibre et la moto pencha dangereusement sur le côté. D’un coup violent, il tenta de la redresser, mais ne fit que la déstabiliser davantage, en perdit le contrôle et tira sur le guidon dans tous les sens.
La moto zigzagua sur quelques mètres dans un bruit effroyable, avant de désarçonner Joachim qui se sentit propuls é en l’air. Il heurta le sol de plein fouet. Sa peau râpa sur le goudron rugueux. Il roula jusqu’à percuter une barrière métallique, dont il sentit les barreaux s’enfoncer dans sa chair.
Il poussa un hurlement, cherchant avec une frénésie désespérée de l’air dans son casque qui lui compressait les tempes. Le souffle coupé par la violence du choc et le corps paralysé par la souffrance, il s’évanouit.
17 JUILLET 2066
Linette courait dans les couloirs interminables de l’hôpital, affolée, éblouie par tout ce blanc. Ses yeux emplis de larmes l’aveuglaient. Elle s’élança dans les escaliers, ignorant l’ascenseur – elle détestait ces machines – et monta les marches quatre à quatre. Elle déboucha dans un nouveau corridor immaculé, rempli de personnes en blouse blanche ou bleu pastel, scanners portatifs et stéthoscopes autour du cou, émetteurs accrochés à leur col et tablettes tactiles à la main. Elle tenta d’en aborder plusieurs, demanda avec désespoir des renseignements. On finit par lui indiquer le large bureau au fond du passage, derrière lequel se trouvait la projection holographique d’une secrétaire. Linette s’y précipita et heurta le meuble, faisant trembler l’hologramme de la femme et grésiller le transmetteur.
—   Je vous en prie, gémit Linette, essoufflée. On m’a contactée... Alix, ma belle-fille... On m’a dit qu’elle avait été emmenée ici...
—   Calmez-vous, madame, lui répondit la secrétaire d’une voix rendue robotique par la transmission. Je vais me renseigner. Quel est son nom ?
—   Alix Delaga.
—   Vous avez son matricule ?
—   F25032050 #   187, récita Linette.
Chaque citoyen d’ Europae était identifié par un code, constitué d’une lettre et d’une suite de chiffres. La lettre correspondait au sexe, les chiffres suivants à la date de naissance. Cette assignation se terminait par le rang de la personne, dans l’ordre des naissances qui avaient eu lieu ce jour-là. Tout individu était ainsi répertorié dans une gigantesque banque de données à laquelle les différents organismes étatiques avaient librement accès. Le matricule permettait d’ouvrir le dossier médical, celui de la sécurité sociale, le casier judiciaire, et d’obtenir toutes autres informations sur la personne.
—   Hum...
La secrétaire tapa dans le vide – sans doute sur le clavier d’un ordinateur, dans le bureau lointain où elle se trouvait – pour accéder au dossier d’Alix.
Linette détestait ces communications holographiques. Elle en avait découvert l’existence trois semaines plus tôt, en arrivant en ville, et elle s’y faisait avec difficulté. Elle avait l’impression de s’adresser à un fantôme et elle trouvait cela dérangeant.
Surtout, cela altérait beaucoup les relations humaines, selon elle. Là d’où elle venait, les gens étaient simples, joviaux et disponibles. Ici, on avait toujours l’impression de déranger tout le monde. Mais les hologrammes étaient tout de même mieux que les robots humanoïdes que l’on trouvait parfois aux caisses des supermarchés ou aux bureaux d’accueil de certains lieux publics. Ils étaient tellement ressemblants que l’on pourrait s’y méprendre s’il n’y avait pas ce léger bruit mécanique lorsqu’ils bougeaient leurs membres.
—   Nous avons en effet scanné le matricule   F25032047#187 il y a trente et une minutes, répondit enfin la secrétaire. Elle est actuellement prise en charge par le docteur Arbolam.
—   Oh mon Dieu... sanglota Linette, une main plaquée sur la bouche. Comment va-t-elle ? Que s’est-il passé ?
—   Je n’ai pas d’autres informations à vous fournir, répondit l’employée d’un air indifférent.
—   Quand pourrai-je la voir ?
—   Je ne sais pas. Ce sera au docteur de le déterminer. Vous pouvez patienter au troisième étage, dans la zone   SA09.
Le ton de la femme était définitif et froid, marquant de manière claire que la conversation était terminée. Elle avait sans doute autre chose de plus important à faire que de répondre aux questions d’une femme en détresse. D’ailleurs, l’hologramme se désintéressait déjà de Linette, les yeux rivés sur son écran imaginaire.
—   Merci... souffla celle-ci, dépitée.
Elle repartit en marchant cette fois-ci, soudain vidée de toutes ses forces. Elle ne se sentait pas l’énergie de grimper les escaliers une nouvelle fois, aussi refoula-t-elle sa répulsion des machines et attendit l’ascenseur en regardant dans le vide, hébétée par la nouvelle. Elle ravala un sanglot tandis qu’elle entrait dans la large cabine couverte de miroirs-analyseurs, dont les capteurs se mirent aussitôt en marche pour déterminer son état de santé.
Elle soupira et jeta un regard à son reflet. Ses cheveux blonds et lisses étaient en pagaille. Sa peau pâle, ses yeux rougis et ses traits tirés témoignaient de la peur qui l’étreignait. Elle avait une mine affreuse. On lui aurait sans problème donné trois ou quatre ans de plus que son âge réel. Elle frotta mollement ses joues, dans l’espoir d’enlever un peu les marques de larmes, mais cela resta sans résultat. Quelques minutes plus tard, comme si elle avait besoin de cela, le miroir-analyseur émit son diagnostic, qui apparut en lettres brillantes sur la glace  :
Sexe fém. / Âge   : 41. / Taille   : 1m68cm6mm. / Poids   : 55,3   kg. / Conseil   : prendre 1,7   kg. / Rythme cardiaque trop rapide. / É piderme anormalement pâle. / Signes fatigue. / Signes stress. / Conseil   : 2 jours de repos.
Linette posa un regard blasé sur les résultats. C’était encore pire que ce qu’elle pensait. Le miroir lui donnait six ans de plus ! Et elle faillit ricaner lorsqu’elle vit la dernière recommandation. Comme si elle avait le temps de se reposer ! Le sort semblait vouloir s’acharner sur elle depuis des mois et cela faisait des semaines que le sommeil la fuyait…
Qui donc avait pu avoir cette abominable idée de rendre les miroirs parlants ? Dans Blanche-Neige , il se contentait de dire à la reine qu’elle était belle. C’était bien mieux que toutes ses données déprimantes émises par ces glaces enchantées des temps modernes. Linette soupira d’amertume, le souffle tremblant de larmes.
Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent enfin et elle sortit comme un automate.
Devant elle s’étendait un énième couloir tout blanc, aseptisé et bruyant. Elle suivit les indications des panneaux lumineux et trouva la zone   SA09. C’était une salle d’attente avec des fauteuils aux coussins vert anis. Il y avait de petites tables couvertes de journaux et de magazines – version papier et version numérique –, un écran incurvé démodé accroché au mur sur lequel passait une émission dont le son était coupé, ainsi qu’un distributeur de boissons et de friandises qui dispensait ses gobelets et encas en fonction du taux de glycémie ou de cholestérol du client. Linette, persuadée de ne pas obtenir ce qu’elle désirait si elle allait commander quelque chose, se laissa tomber sur l’un des sièges et attendit, les mains crispées sur les accoudoirs.
Quand un grand homme aux cheveux poivre et sel s’avança parmi les fauteuils, elle avait totalement perdu la notion du temps et était incapable de dire depuis quand elle se trouvait là. Mais dès qu’elle aperçut cette blouse blanche, ...

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