Urbaine 99, tome 2
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Description

Suite aux derniers événements, Alix et Joachim ne s’adressent plus la parole. Leur amitié qui paraissait pourtant si solide s’étiole. La jeune fille continue d’évoluer de son mieux au cœur d’Urbaine 99, sans le soutien de Joachim. De son côté, ce dernier essaie de rattraper les fragments de ses rêves en délitement afin de prouver sa valeur à son père.
Alors que les deux jeunes gens se retrouvent enfin, un drame se produit et tout vacille à nouveau. L’opposition entre la ville et la campagne gagne en force, des clans se forment, chacun prend position.
Entre valeurs et sentiments, quel choix feront Alix et Joachim ?

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 12
EAN13 9782379601767
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0045€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Juliette Baron




© Juliette Baron et Livresque éditions pour la présente édition – 2020
© Thibault Benett, pour la couverture
© Jonathan Laroppe, pour la mise en page
© Mélodie Bevilacqua-Dubuis & Marine Gautier ,
pour la correction et le suivi éditorial
ISBN : 978-2-379601-7-67
Tous droits réservés pour tous pays
Conformément au Code de la Propriété Intellectuelle, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, et ce, par quelque moyen que ce soit, sans l’autorisation préalable de l’éditeur et de l’auteur.
« La ville a une figure, la campagne a une âme. »
— Jacques de Lacretelle

21 NOVEMBRE 2066
L’automne poursuivait son chemin au-dessus d’Urbaine   99 et la grisaille s’était définitivement installée. Des nuages bas, aux nuances bleu métallique , noyaient le sommet des buildings et un crachin argenté humidifiait tout. Le ciel n’avait pas été aperçu depuis des jours entre les tours de verre. La ville entière semblait figée dans un agglomérat de brumes. Alix trouvait cela démoralisant. Tout semblait terne et délav é, que ce soit les passants, les bâtiments, ses cheveux ou son propre visage lorsqu’elle s’apercevait dans une vitrine crasseuse. En même temps, cette météo maussade s’accordait en tout point avec son humeur des dernières semaines, ce qui, d’un certain point de vue, la réconfortait.
Depuis maintenant un mois, Joachim et Eulalie filaient le parfait amour. Et c’était encore plus démoralisant que le temps. Les paparazzis ne les lâchaient pas et chaque matin Madeline débarquait en classe avec plusieurs exemplaires de magazines où on les voyait en photo en train de faire du shopping dans l’Avenue Addictica, se tenir la main à l’entrée du  Club Versus , sourire à la sortie d’un restaurant chic…
—   Non, mais regardez ça ! lâchait la jolie blonde à chaque fois, furieuse, en faisant claquer les couvertures brillantes des revues sur les bureaux de l’amphi.
Parfois, quand elle n’avait pas eu le temps de passer chez le marchand de journaux, elle faisait défiler les articles sur sa tablette ou son Smartphone. Dans son énervement, il n’était pas rare qu’elle déclenche les hologrammes publicitaires, ou projette une séquence filmée où l’on voyait les deux tourtereaux se bécoter. Alix feignait la parfaite indifférence et ne demandait jamais à lire. Les commentaires de son amie lui suffisaient :
—   J’y crois pas ! Sérieux ? Ah ! Quel scandale ! Han ! grognait Madeline.
D’ailleurs, cela n’intéressait pas Alix. Joachim ne lui avait pas donné signe de vie depuis le gala, soit presque un mois, et la jeune fille en ressentait une profonde amertume et une certaine rancune. Que le jeune homme ait une petite amie, c’était une chose… mais qu’il tire un trait sur leur amitié du jour au lendemain pour cela, c’était profondément injuste ! Au fond d’elle cependant, Alix restait persuadée qu’Eulalie forçait le garçon à la snober. 
Au lycée, elle gardait la tête haute, ne laissant rien transpara î tre, et continuait d’affirmer avec force qu’elle n’avait jamais regardé Joachim d’une autre manière que comme un ami. Mais dès qu’elle rentrait chez elle, Alix plongeait dans une triste solitude et un mal- être persistant. Pendant les s emaines qu’avait duré son amitié avec Joachim, elle avait eu chaque soir de longues conversations avec lui par le chat de Fameshow ou par SMS. Il lui envoyait des vidéos drôles, des musiques qu’il voulait lui faire découvrir, des images loufoques, des articles sur des sujets qui l’intéressaient et sur lesquels il voulait son avis… Cela lui manquait. Depuis qu’il avait coupé les ponts, elle s’endormait le cœur lourd. Pour pallier ce manque, elle avait fini par récupérer le tee-shirt qu’il lui avait prêté le soir de l’anniversaire de Silvia, des semaines auparavant, et qu’elle avait balancé dans un coin lorsqu’il avait commencé à sortir avec Eulalie. Elle le gardait cach é sous son oreiller. Puisqu’elle ne pourrait rien avoir d’autre de lui, elle s’en contenterait, chérissant le souvenir de leur amitié… 
L’adolescente était désemparée par la découverte soudaine de ses sentiments. C’était une expérience toute nouvelle… et pas très agréable. Mais, fidèle à elle-même, Alix refusait de s’apitoyer sur son sort et encaissait sans broncher les remarques d’Eulalie, qui ne parlait de plus rien d’autre que de Joachim et de leurs nombreuses sorties. C’est complètement ridicule, l’amour…, se disait-elle parfois, blasée, face aux excès d’Eulalie et à ses propres moments d’affliction. Elle avait écrit à Mégane pour lui raconter ses déboires et la réaction de son amie, ainsi que son langage fleuri, l’avait un peu réconfortée :
Non, mais je rêve ! Quel enfoiré !!! Quelle enflure d’ordure ! Après tout ce que tu as fait pour lui, il ose te mettre de côté de la sorte ! Tu n’as pas porté plainte alors qu’il t’a envoyée à l’hosto, tu l’as soutenu, tu l’as même aidé à écrire sa foutue chanson ! C’est un ingrat, un connard fini ! 
Malo veut venir à Urbaine   99 lui casser la gueule ! Moi, je m’occuperai de sa blondasse ! Je lui crèverai les yeux et lui ferai bouffer ses robes hors de prix ! 
Quand je pense que je t’ai incitée à te rapprocher de lui ! Si j’avais su… Je suis vraiment désolée ! Un gars comme lui ne mérite pas une fille aussi merveilleuse que toi, ma petite Alix ! Ne te morfonds pas, reste forte, il n’en vaut pas la peine !
 
Pour ne rien arranger, la nouvelle chanson des  MacGasDel , à laquelle Alix avait participé,  était enfin sortie et rencontrait un succès monstre. Elle passait sur toutes les radios, sur toutes les chaînes de musique, tout le monde ne parlait que de cela. Alix changeait de station dès que les premières notes de violon – de  son violon – retentissaient. Elle ne pouvait pas l’écouter. C’était trop dur. Cela lui rappelait ce qu’elle avait perdu. 
La jeune fille n’avait pas osé regarder le clip, non plus. Silvia avait beau dire qu’il était d’une beauté absolue, Alix ne pouvait se résoudre à le voir. Hormis son amie, personne ne savait qu’elle incarnait la mystérieuse musicienne masquée de la vidéo, et elle souhaitait que cela reste ainsi. Quelques connaissances, comme Madeline et Théa, nourrissaient des soupçons et l’avaient questionnée, mais elle avait nié avec aplomb. Il s’agissait d’un lien de plus entre elle et Joachim et elle ne voulait pas qu’il soit fait. 
Car il n’y avait plus rien entre eux.

Le matin du 21 novembre, son chèque pour sa participation au projet musical atterrit dans la boîte aux lettres. Cent mille urbans. Une aberration. De ressentiment, Alix voulut le déchirer lorsqu’elle l’eut entre les mains, mais Irène, sa tante, l’en empêcha.
—   Non, mais ça va pas, hein ? On ne crache pas sur une telle somme, même si on la reçoit d’un connard ! s’insurgea-t-elle, protégeant le morceau de papier en le plaquant contre sa poitrine.
—   Il ne vient pas à proprement parler de Joachim, tempéra Linette. C’est le fruit de ton travail, Alix. Tu t’es investie dans ce projet. Tu t’es beaucoup entra î née à répéter ce morceau…
—  Ça, c’est sûr ! Tu nous as cassé les oreilles pendant des jours avec ton violon… Juste pour ça, on mérite le chèque ! rétorqua Irène.
Alix fit une moue dédaigneuse et ne répondit rien.
—   Tu n’es pas obligée de décider tout de suite ce que tu vas faire de tous ces urbans. On peut le placer sur un compte. Il servira à payer tes études, par exemple, proposa sa belle-mère.
Mais la remarque d’Irène, quelques instants plus tôt, « on mérite ce chèque ! », avait donné une idée à Alix.
—   Je préf é rerais qu’on cherche un nouvel appartement, déclara-t-elle. Où chacune de nous aurait sa propre chambre. Et où on n’aurait pas quarante-cinq minutes de transport en commun pour atteindre le centre…
—   Certes, mais les études…, tenta Linette.
—   Il y a largement de quoi payer un appartement et financer mes études jusqu’au doctorat ! répliqua la jeune fille. Autant que cet argent serve à quelque chose !
D’autant qu’un second courrier se trouvait dans l’enveloppe, l’informant qu’elle toucherait également des droits d’auteur proportionnels au succès de la chanson. Vu comment c’était parti, ceux-ci avaient de grandes chances d’être élevés.
—   Je commence à regarder les annonces !
À défaut d’avoir pu recevoir des indemnités suite à l’accident pour lequel Alix n’avait pas voulu porter plainte, autant que leurs mésaventures avec les membres de la famille Macclar leur rapportent quelque chose, déclamait Irène.
Pour oublier un peu tout cela, Alix se donnait corps et âme dans les cours et passait son temps à faire ses devoirs ou à réviser pour éviter de penser. Résultat : elle se trouvait désormais en tête de classe . Elle avait rattrapé son retard dans certaines disciplines, comme en informatique ou dans les sciences urbaines, et tous ses professeurs la félicitaient. Elle devait reconnaître qu’elle était plutôt satisfaite d’elle-même. 
Ce jour-là, sa classe passait une interrogation en géographie et Alix ne se faisait aucun souci. Cela faisait une semaine qu’elle avait le nez dans ses notes et ses bouquins. Le seul point qui la défavorisait par rapport aux autres, c’était qu’elle avait encore un peu de mal à se servir des tablettes interactives tactiles sur lesquelles ils passaient tous leurs examens.
Penchée sur son appareil, Alix tentait de comprendre comment faire pour colorier une partie de la carte avec un tel engin, quand Eulalie, deux rangs plus bas, leva la main pour demander à aller aux toilettes. Le professeur le lui accorda et, lorsqu’elle passa devant Alix, celle-ci vit qu’elle tenait son téléphone portable, caché dans la manche de son pull. Autant dire qu’elle se rendait aux cabinets pour tricher. Cela agaça la jeune fille qui serra les dents. Elle n’était pas du genre à dénoncer, mais elle trouvait cela franchement injuste.
À la sortie de l ’évaluation, Alix alla trouver Eulalie pour lui faire part de sa pensée quant à son comportement. Cette dernière se tenait dans le couloir, appuyée avec nonchalance contre le mur, et pianotait sur son Smartphone à l’écran incurvé en attendant la reprise des cours.
—   Oh, ça va, rétorqua Eulalie d’un ton condescendant. Je n’ai pas eu le temps de réviser… Joachim m’a emmenée au théâtre. C’est la première fois que ça m’arrive, tu ne vas pas m’en faire toute une histoire !
—   Eh bien, tu devrais peut-être rappeler à Joachim quelles sont les priorités.
Refusant d’entrer dans une polémique avec l’adolescente, Alix s’éloigna. Elle sentit alors son portable vibrer dans sa poche et, en le sortant, elle eut la surprise de lire un message de Raoul :
Salut, Alix, c’est Raoul.
Est-ce qu’on peut se voir
aujourd’hui à 18   h au
StarCoffee ?
Alix n’avait pas revu le jeune homme depuis un moment – ses relations avec Joachim ayant cessé – et elle avouait volontiers que Raoul lui manquait. Son sens de l’humour et sa bonne humeur étaient rafra î chissants. Alix se demanda ce que ce mystérieux rendez-vous signifiait, tandis qu’elle lui répondait pour accepter. À la fin des cours, qui sonnait à dix-sept heures trente, Alix ne s’attarda pas. Le  StarCoffee  était l’un des bars les plus ten dances de la ville, situé en haut de l’ Epicurean Tower , un gigantesque immeuble tout en verre et acier où l’on ne trouvait que des restaurants, des bars, des salons de thé et des pâtisseries de luxe. Alix devait prendre le bus pendant un quart d’heure pour rejoindre le quartier où il se situait. 
Il était dix-sept heures cinquante-sept lorsqu’elle arriva à destination et pénétra dans la vaste salle à la décoration design du  StarCoffee . Elle regarda autour d’elle, cherchant Raoul parmi les clients. Elle le repéra lorsqu’il agita le bras au-dessus de sa tête. Elle le rejoignit à sa table, tout près de la grande baie vitrée qui offrait une vue prenante sur le centre-ville. Sur la crédence ronde en bois laqué et métal rouge avaient été servies deux grosses tasses de chocolat viennois, ainsi qu’une assiette de macarons et deux crèmes br û lées. 
—   Oula, autant de nourriture n’annonce rien de bon ! s’exclama Alix en lui faisant la bise, avant de s’asseoir en face de lui. 
—   Hum… 
Raoul ne semblait pas franchement au meilleur de sa forme. Son sourire jovial habituel était plutôt maussade et son ton, d’ordinaire enjoué, semblait plus sombre.
—   Je suis contente de te voir… 
—   Moi aussi ! Tu m’as manqué ! déclara-t-il en se déridant enfin un peu. Je me suis permis de commander des trucs en t’attendant…
—   Tu as bien fait ! 
—   Bois pendant que c’est chaud ! 
Alix ne se le fit pas dire deux fois et plongea les lèvres dans le liquide mousseux. L’arôme de cacao se révéla intense et savoureux. Pendant quelques minutes, ils s’amusèrent de leurs moustaches chocolatées, avant que la jeune fille ne repose sa tasse et déclare :
—   Alors… quel est le problème ? 
Raoul avala un macaron avant de répondre d’un air grave :
—   Joachim. 
Alix soupira.
—   Je ne suis pas sûre de vouloir parler de lui.
—   Je me doute… Mais il faut que tu saches…
—   Quoi donc ?
—   Cette histoire avec Eulalie… c’est du pipeau. Il n’a aucun sentiment pour elle ! Je le sais. S’il fait tout ça, c’est à cause de son père…
—   Comment ça ?
—   Joachim a toujours eu des relations compliquées avec Monsieur Macclar… Tu as dû t’en rendre compte ?
Alix consentit à hocher de la tête. Même si Joachim n’en parlait qu’en de rares occasions, il avait de nombreuses fois laissé transparaître son amertume face à la dureté ou à l’indifférence de son géniteur à son égard.
—   Il est persuadé que son père le considère comme un raté ! reprit Raoul en attrapant un autre macaron. Et Monsieur Macclar lui a dit, ou a sous-entendu, je ne sais pas, qu’Eulalie Tindale était une fille bien… 
Alix lâcha un petit pouffement ébahi. Cette expression ne correspondait pas tout à fait à l’image qu’elle avait de sa camarade de classe.
—   Je sais, c’est un peu ridicule, dit comme ça…, reconnut le jeune homme. Mais « fille bien » dans le sens où sa mère est l’une de ses principales partenaires, qu’Eulalie participe à la vie mondaine de la ville et tout le tralala ! 
—   Ouais, je vois… 
—   Et du coup, je pense que Joachim a voulu que son père soit satisfait et… et le voilà en couple avec cette peste.
—   OK. Pourquoi tu me dis tout ça ?
—   Je ne veux pas que tu te remettes à le détester… 
—   Je ne le déteste pas. Mais je te mentirais si je te disais que je n’ai pas été très déçue de son comportement…, souffla Alix en détournant le regard. 
—   Moi aussi, j’ai été très déçu. J’ai eu peu de nouvelles et je n’ai dû le voir que trois ou quatre fois dans le mois.
—   C’est déjà pas mal ! Moi, c’est silence radio. 
—   C’est cette pétasse. Je le sais ! Je te jure, Alix… il n’avait d’yeux que pour toi !
Alix rougit à la remarque de son ami et préféra contempler sa tasse. Elle n’avait jamais envisagé l’idée qu’elle puisse vraiment plaire à Joachim et que les autres s’en rendent compte. Son revirement ne s’en trouvait que plus humiliant !
—   Peut-être, mais ce n’est plus le cas ! répliqua-t-elle. Je ne suis pas assez bien pour son père, j’ai compris. Je te prierais de ne pas remuer le couteau dans la plaie.
Malgré elle, des larmes emplirent ses yeux. Raoul eut un air peiné et posa un instant sa main sur celle de la jeune fille.
—   C’est pour ça que je te propose de devenir ton guide.  
—   Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ?
—   Je peux faire de toi une vraie citadine ! Je t’apprendrai toutes les règles, je t’emmènerai à tous les événements !
L’adolescente le considéra un instant avec une certaine sidération. Elle laissa l’idée effleurer son esprit, créer des images dans sa tête… Elle se vit, en robe de soirée, accompagner Raoul à des cérémonies, se rendre à des fêtes, des événements associatifs, comme le faisait Eulalie avec Joachim. Ce n’était pas désagréable, mais elle rejeta tout en bloc. Cela laisserait croire qu’elle tentait de reconquérir le jeune homme, qu’elle se montrait prête à s’adapter à lui pour être acceptée et elle le refusait.
—   Merci, Raoul, ça me touche beaucoup, mais je ne veux pas devenir une vraie citadine, répondit-elle avec aplomb. Je ne changerai pas la personne que je suis juste pour lui faire plaisir. S’il ne veut pas de moi telle que je suis, je n’ai plus rien à faire avec lui. Et s’il ne souhaite plus me parler, grand bien lui fasse. Cela me blesse, mais je ne me mettrai pas à genoux pour lui ! 
Raoul lâcha un soupir et secoua la tête de gauche à droite d’un air blasé.
—   En fait, vous êtes aussi bornés l’un que l’autre… 
22 NOVEMBRE 2066
Le lendemain, lorsqu’Alix arriva dans la salle   G309, une petite enveloppe de papier crémeux l’attendait à sa place habituelle. Elle l’attrapa, intriguée, et la retourna dans tous les sens. Mais il n’y avait aucune indication, hormis son nom écrit dessus, dans une calligraphie soignée. Silvia, Madeline et Théa avaient la même. Madeline, hors d’elle, ne laissa pas le temps à la jeune fille de l’ouvrir pour la lire :
—   C’est une invitation pour une soirée, organisée par Eulalie ! 
Alix haussa un sourcil sceptique.
—   Elle ne manque pas de culot ! continua Madeline. Si elle s’imagine qu’on va faire le déplacement !
—   Il faut y aller ! répliqua Silvia d’un ton sévère. C’est de la pure provocation. On ne peut répondre à cela que par de la provocation.
—   Elle va s’exhiber avec Joachim Macclar, c’est certain ! 
—   Bien sûr. Cette fête n’a pas d’autre but, répondit Silvia d’un ton exaspéré. 
—   Eh bien… pourquoi veux-tu t’y rendre, alors ? s’indigna Madeline, qui ne comprenait rien.
—   Pour lui montrer que cela nous laisse indifférentes ? supposa Théa.
—   Exactement ! approuva Silvia. 
—   Quoi ? Vous êtes sérieuses ? fit Madeline, les yeux grands ouverts.
—   Elle m’a invitée juste parce qu’elle pense que cela me fera du mal de la voir avec Joachim, reconnut Alix. Si je n’y vais pas, elle aura gagné. Elle doit s’attendre à ce que je refuse. Mais ce serait déclarer forfait.
—  Ça, c’est bien dit ! s’exclama Silvia. Qu’est-ce que j’aime t’entendre parler comme ça, Alix !
Elle se leva et passa ses bras autour du cou de son amie pour la serrer contre elle. La jeune fille lui rendit son étreinte, heureuse d’avoir quelqu’un comme Silvia auprès d’elle pour affronter ce genre d’épreuve. Car cette soirée en serait une, pas de doute là-dessus ! 
—   C’est quand ? demanda Alix une fois que Silvia l’eut relâchée.
—   Vendredi soir. 
—   Eh bien, moi, je n’irai pas ! répliqua Madeline en croisant les bras sur sa poitrine.
—   Tu fais comme tu veux, chérie, soupira Silvia. Théa ?
—   C’est l’anniversaire de mon père, dit-elle avec une moue dépitée.
—   OK. Alix, chérie, il n’y aura que toi et moi. Ne t’inquiète pas, jeudi, tu viens dormir à la maison , on mettra au point un plan génial !
—   Il faudra d’abord que je demande l’autorisation à Linette…  
—   Elle dira oui ! 

Mais Linette ne fut pas si facile à convaincre que cela. Suite aux différentes crises de larmes de sa belle-fille, ces derniers temps, elle considérait Alix comme fragilisée et elle se remettait à la couver de manière un peu exagérée. Elle ne voulait pas qu’elle souffre davantage.
—   C’est chez qui, cette soirée ? s’enquit-elle.
—   Une fille de ma classe.
—   C’est pour son anniversaire ?
—   Euh, non, je ne crois pas. C’est juste comme ça, pour se retrouver en dehors du lycée.
—   Ah. Il y aura qui, là-bas ?
—   Eh bien, des gens de Conrad Bacus. Et sans doute des amis à elle.
—   Et Joachim Macclar ? 
Alix se mordit l’intérieur des joues. Elle ne voulait pas mentir à Linette, mais si elle avouait que le jeune homme serait présent, elle était sûre que sa belle-mère ne la laisserait pas y aller. Pour la protéger. Pour qu’il ne risque pas de lui briser encore un peu plus le cœur ou des conneries comme ça. 
Ce fut donc avec une terrible culpabilité qu’elle répondit :
—   Pourquoi serait-il là ? Il n’est pas partout non plus… 
—   Elle t’embobine, Linette ! lâcha soudain Irène qui sortait de sa chambre.
De toute évidence d’une humeur de chien, comme souvent, sa tante partait travailler et cherchait un prétexte pour râler et se plaindre. Ce soir, ce serait apparemment la demande de sortie d’Alix.
—   Qu’est-ce que tu racontes ? s’indigna l’adolescente, scandalisée par les insinuations de sa tante, et en même temps honteuse, car, pour le coup, Irène n’avait pas tort.
—   Je ne suis pas d’accord que tu fréquentes ces petits péteux ! 
—   Il fallait y penser avant de m’inscrire dans cet établissement, répliqua Alix.
La plupart du temps, les propos d’Irène l’exaspéraient et elle ne se montrait jamais tendre avec sa tante, qui le lui rendait bien.
—   Il y a des gens normaux, dans ce lycée ! Tu ne pouvais pas devenir amie avec eux, non ?
—   Je deviens amie avec ceux qui sont sympas, je ne demande pas le compte en banque de leurs parents avant, siffla-t-elle avec impertinence. 
—   Peut-être pas toi, mais eux, oui. Que leur as-tu fait croire pour qu’ils t’acceptent ? 
—   Rien du tout ! s’offusqua Alix. 
—   Irène, voyons, tâcha d’intervenir Linette, mais aucune des deux ne lui prêta attention.
—   Ah ! s’exclama Irène. Alors c’est qu’ils se servent de toi ou qu’ils attendent quelque chose… En tout cas, ce n’est pas bon. Tout se paye dans leur milieu !
—   Pourquoi faut-il que tu sois toujours si méchante ?
—   Eh oui, c’est toujours moi la méchante ! geignit Irène. Déjà quand j’étais gamine, j’étais la méchante ! Et Déborah, c’était la douce, la tendre, la gentille Déborah !
Elle se leva et attrapa son sac à main d’un geste brusque.
—   Mais en cachette, elle m’appelait « Irène la hyène » ! cracha-t-elle en boutonnant son manteau d’un air furieux.
Interdites, Linette et Alix la regardaient s’énerver toute seule sans comprendre.
—   Elle avait bien raison, finit par rétorquer l’adolescente, blessée de l’entendre parler ainsi de sa mère.
Irène était tellement prise dans son discours qu’elle ne sembla même pas entendre la réplique de la jeune fille. Devenue rouge écarlate, elle continua à déblatérer :
—   Il a même fallu qu’elle tombe malade et meure pour se rendre encore plus intéressante !
—   Comment peux-tu dire ça ? souffla Linette, choquée, tandis qu’Alix restait sans voix, blanche comme un linge.
—   Et même une fois partie, elle prenait toute la place ! Alors qu’elle n’était plus là, je restais transparente ! Ils étaient tous trop employés à pleurer la morte pour s’occuper de la vivante ! 
Sur ce, elle sortit en claquant la porte, laissant Alix et Linette médusées face à ce déchaînement de colère et de rancœur, arrivé sans prévenir et apparemment sans raison. La jeune fille, sous le choc, leva des yeux remplis de larmes vers sa belle-mère qui se dépêcha de venir la prendre dans ses bras. 
—   Elle est folle ! suffoqua Alix, le visage contre le pull de Linette.
—   Je crois qu’il y a beaucoup de souffrance en elle. Cela lui fait perdre pied parfois… 
Linette caressa les cheveux de sa belle-fille.
—   Sèche tes larmes, chérie. Elle ne sait pas ce qu’elle dit… Et puis, appelle ton amie pour lui dire que c’est d’accord pour la soirée.
26 NOVEMBRE 2066
Alix et Silvia avançaient sur le trottoir d’un pas vif pour se réchauffer. Les lumières urbaines éclairaient tout comme en pleine journée, mais le ciel, opaque et sombre, créait une atmosphère plus pesante et inquiétante pour qui levait la tête. Les deux amies étaient cependant trop occupées à rire, à répéter leur plan mis au point la veille au soir et à chercher le numéro de l’immeuble pour regarder le ciel. 
Pablo, le fils du cousin du père de Silvia, les accompagnait. Le jeune homme, grand, élancé et âgé de dix-huit ans, était de passage à Urbaine  99. Sa peau caramel lui donnait du charme et de magnifiques yeux gris illuminaient son visage. Il étudiait dans une école d’art dramatique et venait de décrocher son premier rôle dans un long-métrage – un rôle mineur, certes, mais tout de même ! Et surtout, il était l’acteur principal du stratagème anti-Eulalie-et-Joachim des deux jeunes filles.
Celui-ci était des plus simples : Pablo devait jouer le rôle de l’amoureux éperdu auprès d’Alix pour rendre jaloux Joachim et dégoûter Eulalie. C’était un peu puéril, de l’avis de l’intéressée. Elle n’aimait pas l’idée de se mettre en scène ainsi, mais Silvia avait insisté. Selon elle, Mademoiselle Tindale avait dépassé les bornes de la condescendance et de l’arrogance. Et Joachim, elle ne préférait même pas en parler ! Il fallait lui montrer à quel point il avait été stupide et lui faire regretter son comportement. 
Silvia avait voulu s’occuper de la tenue d’Alix, pour la rendre éblouissante, mais Alix avait refusé. Il n’était plus question qu’elle se « déguise » en citadine, qu’elle essaye de faire croire qu’elle faisait partie de ce monde. Elle avait donc enfilé un jean  slim des plus simples, avec un débardeur blanc à larges bretelles par-dessus lequel elle avait passé une chemise à carreaux rouges et noirs qu’elle laissait ouverte. Ses cheveux, lâches, ébouriffés, tombaient en grosses boucles anarchiques sur ses épaules. Alix avait tout de même consenti à laisser Silvia la maquiller, car elle avait senti qu’elle allait se vexer, mais en donnant toute de même des consignes pour rester simple et naturelle. 
Enfin, les trois jeunes gens se retrouvèrent devant le numéro   19 de la Rue des Technophiles, une avenue éblouissante de lumières, le long de laquelle ne s’alignaient que des immeubles à l’architecture osée et innovante. Le n°19 était un gratte-ciel non pas de forme rectangulaire, mais une construction aux lignes courbes et ondulées qui montait en spirale. De telles prouesses s’avéraient réalisables grâce à l’utilisation de produits novateurs, telles des briques créées à partir de papier et de carton recyclé, mêlés à une résine d’origine végétale, qui les rendait beaucoup plus légères tout en restant isolantes et sûres – et non polluante pour l’avenir. C’était la dernière mode dans le domaine du bâtiment.
Un peu plus loin, des arbres poussaient sur la façade d’un autre building. Cela était rendu possible par de gigantesques conduits remplis de terre, au sein desquels les racines s’implantaient. Des rideaux de lianes pendaient des fenêtres et des jardins suspendus se succédaient sur les balcons et les terrasses des particuliers. Plus loin encore, l’un des édifice s ressemblait à une fontaine géante, des jets d’eau non potable jaillissaient du sommet et s’écoulaient en cascade sur certaines parties des murs. Alix avait étudié ces nouveaux matériaux et ces façons de construire en cours de géographie et elle devait bien avouer qu’elle se sentait assez impressionnée de voir tout cela en vrai. Ce n’était pas à la campagne, où les maisons se faisaient encore de façon traditionnelle, en moellons et en bois, que l’on pouvait trouver de telles innovations ! 
Silvia, elle, n’avait rien à faire de l’architecture. Tous ces éléments n’étaient pas une curiosité pour elle et ne suscitaient donc aucune émotion. À cet instant, ce qui lui importait, c’était de faire répéter à Pablo son rôle et d’arranger une dernière fois sa coiffure. Lorsqu’elle fut satisfaite, elle sonna avec beaucoup de confiance à l’interphone. Bientôt, un hologramme miniature, qui représentait la tête d’Eulalie, apparut au-dessus de la sonnette.
—   Silvia ! ronronna la voix de la jeune fille. Quelle joie de te voir, je n’étais pas sûre que tu viendrais ! Le code pour la porte est : LFZN719.  ...

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