Vakarm
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Description

Oskal est le premier opus d'une trilogie


on découvre un préfet manipulateur puis vient un meurtre dans un cirque au sud de Toulouse


les policiers enquêteurs sont humains, avec des failles, mais ils sont "normaux" travailleurs et évitent la caricature.


Le style est précis, droit, truculent et tendre.


Le lecteur est baladé des Pyrénées au Jura dans une enquête sous influence, qui laisse échapper ses relents putrides.


L'humanité sincère de l'auteur transpire dans ce roman et fait ressentir au lecteur la vacuité des désirs humains, cette désolation de la solitude, que chacun ressent à un moment de sa vie, mais aussi le formidable espoir et la volonté de vivre malgré tout.


Le thème en arrière plan d'Oskal est le rapport père fils et l'influence des blessures du passé sur nos actes.
La suite, Vakarm, est pleine de testostérone et de rodomontades.


Les hommes du roman qui croient mener la danse, qui tuent, qui volent, qui truandent, jouant les coudes et montrant leurs muscles, ne valent rien face aux femmes que l'on y croise.


Loin du bruit et de la fureur que promet le titre,


Vakarm est avant tout une ode aux femmes et à leur capacité de survie.


Le "fil" principal de Vakarm est l'enjeu.



Le troisième volet est en écriture. L'auteur y jouera encore avec les faux semblants.


Le thème sera le désir et la quête de rédemption, (débarrassé du sens christique du terme)






Primé dans plusieurs concours de nouvelles


Guillaume Coquery a grandi au pied des Pyrénées à Saint Gaudens


Primé dans plusieurs concours de nouvelles, avec VAKARM


il signe le deuxième opus d’une trilogie

Sujets

Informations

Publié par
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EAN13 9782490591947
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0075€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

VAKARM
 
Guillaume Coquery
VAKARM
Thriller
M+ ÉDITIONS 5, place Puvis de Chavannes 69006 Lyon mpluseditions.fr
 
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L. 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
© M+ éditions
Composition Marc DUTEIL
ISBN 978-2-490591-94-7
À Jana, Morgane et Saâdia
 
 
Prologue
Toulouse, 2004.
Adrien riait derrière sa visière. Grisé par la vitesse, il se laissait guider par son chemin.
Soixante-dix   ! il n’en revenait toujours pas... il roulait à soixante-dix ! Le kit installé le matin même sur son scooter lui faisait gagner quinze kilomètres-heure d’un coup. Génial   ! Il filait comme le vent, et ce n’était pas qu’une image. Le vent qui rend fou (ici les Toulousains disent plutôt pégas ), le fameux vent d’Autan soufflait depuis trois jours sans pause. Il avait forci depuis le matin, les bourrasques allaient à la vitesse du scooter d’Adrien.
L’humeur des gens s’en ressentait. Les embouteillages étaient plus bruyants, faits de coups de frein brusques, de klaxons braillards, impatients et hargneux. Déjà qu’en temps normal, le Toulousain est un peu fort en gueule , quand le vent souffle, cette propension naturelle à la gouaille et au verbe haut est exacerbée. Le vent d’Autan semble avoir un effet amplificateur sur les nerfs des habitants de la ville rose... Comme le disait si bien Claude Nougaro : Toulouse, ta violence bouillonne jusque dans tes violettes, on se traite de con à peine qu’on se traite.
Bienvenue à Toulouse, quand souffle le vent des fous   !
Adrien n’avait pas de problème lié au vent. Il n’avait pas de problème lié à quoi que ce soit, d’ailleurs. Sous son casque, il n’entendait rien d’autre que la musique. Ses écouteurs dans les oreilles, il roulait au gré de la route. Il approcha d’un carrefour, une voiture était stoppée en plein milieu. Dans la rue d’en face, une autre était arrêtée, bloquant tout le passage. Assurément, l’un des deux avait dû faire perdre une à deux secondes précieuses à l’autre. Dans la voiture, son chauffeur bougeait les bras en l’air en vociférant quelque avertissement ridicule et silencieux. Les deux conducteurs allaient user un long moment à s’invectiver, à montrer lequel des deux avait le plus de cran. Peut-être même qu’ils sortiraient de leur habitacle protecteur, brandissant un glaive imaginaire, ou un trident d’opérette. Ils iraient peut-être même jusqu’à se toucher le bout du nez d’un index menaçant. Après quelques minutes d’un duel aussi épique qu’inutile, ils finiraient par quitter l’arène et revenir dans leur véhicule. Chacun des deux serait vainqueur de la joute verbale qui aurait vu le triomphe de sa virilité. Ils rentreraient alors chacun chez soi, avec la fierté du grand prédateur qui venait de sauver son territoire de l’ennemi. Adrien n’en avait que faire. Le rap brutal d’Eminem donnait du rythme à sa ballade. La rue à droite était libre, il s’y engagea, et ouvrit les gaz en grand.
L’œil de sa caméra scrutait l’environnement. Adrien filmait tout, tout le temps, les conducteurs énervés, les mémés à cabas qui pestent contre tout, le vent dans les arbres. Rien ne lui échappait. Il filmait et il roulait. Profiter de l’instant, du vent dans le nez, se laisser porter par la griserie de la vitesse. Oublier les gens en colère, les filmer et les oublier… Il était, à ce moment-là, le plus heureux du monde. Dix-sept ans aujourd’hui. Ce soir il irait voir Léa. Il lui lirait le poème qu’il avait écrit pour elle, Léa craquerait, elle l’embrasserait, il en était sûr   ! Il la filmerait et conserverait cet instant magique. Il faisait partie d’un club de vidéastes amateurs à la MJC. Tous s’accordaient à dire qu’il avait un talent fou pour trouver l’angle juste, le plan parfait. Il captait la lumière, comme d’autres captent l’attention. Avec les jeunes du club de théâtre, ils avaient même commencé un court métrage. Adrien filmait et les acteurs semblaient plus beaux, il les sublimait. Sa caméra tournait en ce moment. C’était une petite merveille en HI8, le summum de la technologie amateur en deux mille quatre. Il avait fixé son Caméscope sur son bloc phare, avec un sandow. L’écran de contrôle orienté vers le haut, lui permettait de surveiller le cadrage.
En faisant des essais, il avait découvert une technique intéressante. Il avait zoomé au maximum de la possibilité sur une statue grecque. Il roula en sa direction tout en faisant un zoom arrière. La taille du colosse ne changeait pas, mais le décor autour s’effaçait, au fur et à mesure de l’avancée. L’impression était visuellement superbe et très dérangeante, comme si l’on perdait pied. Il refit plusieurs fois le même plan, jusqu’à ce que la vitesse du travelling soit dans un synchronisme parfait avec le zoom arrière. Il regarda le rush une dernière fois et, ravi du résultat, remonta sur le scoot pour reprendre son périple au gré du vent et de la route. Il avait déjà vu ce plan dans un vieux film d’Hitchcock, il était content d’avoir trouvé tout seul comment le maître avait fait. Il ne se souvenait pas du titre.
Il fit encore un bon kilomètre, heureux de sa vidéo, de ses dix-sept ans, de la soirée avec Léa, de la vitesse et de son bonheur… l’impact fut terrible. Le gros 4 × 4 arriva par la gauche, il ne s’arrêta pas au croisement. Le pare-choc percuta le jeune homme au niveau du bassin. Il ressentit une rafale de craquements internes, comme s’il tenait une poignée de brindilles sèches et qu’il les rompait d’un coup. Il s’envola dans la fin d’après-midi calme, bien au-dessus du mur qui longeait la route. Son casque se détacha, il se promit d’attacher la jugulaire… la prochaine fois... y aurait-il une prochaine fois ? Quelle manie idiote de ne jamais la fixer   !  Il repensa aux deux hommes qui se houspillaient quelques kilomètres plus tôt. S’il avait attendu un peu, il n’aurait pas changé de direction. Il monta haut, si haut qu’il put admirer, une fraction de seconde, la flamboyance du soleil qui se parait déjà de la couleur de la nuit. Son univers se mit à tournoyer, comme s’il était aspiré par un tourbillon. Un flash s’imposa, ce film d’Hitchcock dont il cherchait le nom, c’était Vertigo, avec James Stewart et Kim Novak. Les pensées lui arrivaient par vagues déferlantes, comme dans un vieux film à la vision saccadée. Cette dernière le rassura, il sourit, satisfait. Il était à l’apogée de sa trajectoire. Il retomba, lentement, du moins en eut-il la sensation. Sa tête heurta le trottoir, juste devant le 4 × 4. Le crépuscule devint nuit. Nuit totale. Instantanée. Il n’eut pas le temps de voir défiler sa vie, il ne s’était pas déroulé plus que trois secondes depuis l’impact, trois secondes pour une vie entière.
Dans le 4   ×   4, des rires artificiels stoppèrent. Un hurlement, une jeune femme blonde. Le 4   ×   4 fit marche arrière pour se dégager. Un solide gaillard blond sortit. Il aida un homme à descendre du véhicule et le fit s’asseoir par terre sur la chaussée. Celui-ci, était brun, hagard, les yeux dans le vague. Choqué. Une tache de sang grandissait sous le crâne d’Adrien, son bras droit faisait un angle improbable, ses jambes partaient dans tous les sens ; un pantin dont on avait coupé les ficelles était posé là, en vrac.
Le blond composa un numéro de téléphone, il donna une instruction rapide et raccrocha. Ensuite, il alluma une cigarette et releva les yeux pour surveiller les alentours. Le quartier était calme, juste trois maisons proches, l’endroit était éloigné des axes de passages.
–   Parfait, marmonna-t-il.
Devant lui, Adrien ne bougeait pas, il n’eut pas un regard pour lui. Un portail s’ouvrit, une dame assez jeune s’avança. Elle vit Adrien et resta bloquée sur cette vision ! Plus rien n’existait. De l’autre côté de la rue, un autre portail s’ouvrit, un adolescent s’approcha de la femme qui gardait la bouche ouverte, dont aucun son ne sortait. Le jeune homme resta fixé, lui aussi, sur ce corps disloqué et cette tache de sang qui n’en finissait pas de grandir. Sa voisine le prit dans les bras. Enfin, elle ferma la bouche.
Le grand blond s’approcha. Elle était son genre, cheveux châtain très clair, presque blonds, jolie, bien qu’assez quelconque. L’air de rien, il détailla la femme. Dans d’autres circonstances, il n’aurait eu de cesse que l’avoir dans son lit, de gré ou de force. Elle avait un air de femme d’intérieur qui l’excitait au plus haut point, l’air de celles qui ne font rien pour attirer les hommes, mais qui les ont tous à leurs pieds. Elle entrait dans son référentiel personnel, dans la catégorie des salopes. De toute façon, à ses yeux, il n’y avait que deux sortes de femmes, les salopes et les coincées   ! Il aurait pu l’examiner plus en détail ; un bon chasseur observe toujours ses proies   ! Une poitrine un peu lourde, mais sans excès et une chute de reins... il secoua sa tête. Il ne fallait pas penser à ces choses, pas en ce moment   ! Il pourrait revenir plus tard. En ne la regardant pas, il lui dit :
–   Mon ami, provoqué accident, la police venir, vous pas inquiéter   !
Enfin, la jeune femme parvint à répondre :
–   Et le jeune homme, comment va-t-il   ?
–   Lui va bien, lui va s’en sortir, t’en fais pas petite madame.
Il avait un fort accent d’un pays de l’Est et un phrasé très lent, détaillant bien les syllabes. Plus tard, ce serait le seul détail significatif qu’elle pourrait donner aux enquêteurs, en plus du blond de ses cheveux et de sa taille, comprise entre un mètre soixante-quinze et un mètre quatre-vingt-cinq...
Une voiture de police arriva en trombe. Un policier en civil en sortit, tout de noir vêtu. Il portait un brassard rouge à bandes réfléchissantes au biceps droit.
Quelques instants plus tard, le 4   ×   4 repartait en suivant la Renault Clio du policier.
Dans les yeux vitreux d’Adrien, le gros nuage noir se refléta un instant et disparut. Sa paupière cilla très peu.
 
Chapitre 1
Saint-Gaudens, trois semaines avant 2020
Damien Sergent et sa compagne, Karine, flânaient en ville.
–   Je n’en pouvais plus de ce froid, c’est sympa ce redoux.
–   Oui, surtout après la semaine glaciale qu’on vient d’avoir, pouvoir flâner le samedi matin, c’est très agréable. Soudain, il se pencha à son oreille.
–   Suis-moi, j’ai une surprise.
Il désignait l’entrée d’une agence de voyages. La jeune femme le regarda avec un plaisir non dissimulé.
–   En quelle occasion   ? 
–   Euh, je ne sais pas ce qu’il peut bien y avoir à fêter en décembre, au besoin, on trouvera un motif, un indice ? C’est plutôt fin de mois.
–   Non... pour la Sylvestre   ?
Elle fondit littéralement, son côté romantique fleur bleue arriva au grand galop. Elle pensa   : «   c’est le moment   ! Si je dois ressentir ces papillons dans le ventre dont toutes les filles amoureuses parlent, c’est maintenant ou jamais   ». Elle eut beau écouter son corps, elle avait bien quelques dérangements gastriques, qu’elle attribua aux choux de Bruxelles de la veille, mais aucun papillon ne se pointa à l’horizon. 
–   Si tu veux bien te donner la peine d’entrer   !
–   Tu m’emmènes en voyage   ? Elle n’avait pas ce léger empourprement qu’ont les filles en pareille circonstance dans les films romantiques. Elle était rouge pivoine.
Il poussa la porte vitrée. Sur celle-ci, une affiche montrait une plage de sable blanc, mer turquoise, transat et parasol. Un slogan barrait l’image : Noël aux Maldives, Dream Island Resort ; à partir de deux mille cinq cents euros.
–   Non, on va acheter des légumes pour la soupe. Je me demande si je ne devrais pas partir avec quelqu’un d’autre, t’es pas bien maline en fait... 
–   Ah, mon capitaine, je t’aime...
–   Bonjour madame   ; Damien Sergent, je vous ai appelée ce matin.
–   Monsieur Sergent, rebonjour, et madame Raimbaud, je suppose. Asseyez-vous, je vous en prie. Voilà, j’ai tout préparé. Prenez connaissance du contrat pour le séjour, veuillez vérifier l’orthographe des noms, s’il vous plaît. Dans cette pochette, je vous ai mis les billets d’avion, le séjour de trois nuits en chambre duplex, et vos pass pour le parc. Voici enfin la réservation pour la soirée exceptionnelle Saint Sylvestre, avec la prise en charge de votre fils Tom, qui va vivre un moment magique avec ses nouveaux copains, entouré de tous ses héros. Pendant ce temps, le repas de réveillon, en tête à tête, avec dîner aux chandelles sur la terrasse chauffée, et son feu d’artifice tiré depuis le lac. 
Elle lisait la plaquette publicitaire en même temps qu’elle présentait les billets.  Karine avait les yeux qui papillonnaient, ils étaient enfin arrivés, ces insectes idiots, même si ce n’était pas dans son ventre. Elle adorait le fils de Damien, Tom, il n’y avait aucun doute là-dessus, mais elle était touchée par l’attention de son homme. Une soirée en amoureux, pendant que le petit s’amuserait de son côté, augurait d’un week-end parfait.
Ils prirent leur pochette, la vendeuse les salua.
–   Allez, dans trois semaines vous y serez, ça va vite passer, conclut-elle en tendant une main molle à Karine. Elle avait un sourire figé quelque peu surjoué. Dès qu’ils eurent quitté l’agence, la commerciale remit un peu d’ordre sur son bureau. Un homme entra. Blond, de taille moyenne. Elle lui donna entre vingt-cinq et trente ans, bien bâti et plutôt charmeur. Elle l’accueillit avec une attention non feinte et son plus éclatant sourire. Un sourire qui n’avait plus rien de commercial. Il lui plut d’emblée. Elle l’invita à s’asseoir. Il demanda des renseignements sur diverses destinations. Il trouva qu’il faisait chaud et ôta son blouson, il portait un tee-shirt coupé assez serré qui moulait une musculature plutôt avantageuse. La vendeuse était sous le charme. Il était d’une compagnie plutôt agréable, séducteur, mais au terme de quelques longues minutes, elle commença à se demander s’il avait réellement l’intention de partir en voyage. Il se renseignait sur tout et n’importe quoi. Après la Turquie, il voulait la Martinique, et avant, c’était les fjords de Suède... Tout ceci semblait manquer de cohérence. À chaque fois, elle trouvait l’information sur son ordinateur. Il lui demanda si elle avait une brochure sur la Turquie, elle la lui trouva dans son tiroir.
–   Et sur les Maldives   ? 
La jeune femme chercha dans ses tiroirs, passablement agacée.
–   Je n’en ai plus, je vais la chercher, si vous voulez bien patienter.
Au milieu de l’agence, il y avait une sorte de grand paravent d’où dépassaient des cartons que l’on devinait pleins de documentations diverses. La commerçante passa derrière et continua à lui parler tandis qu’elle cherchait la plaquette publicitaire en question.
–   Je les ai reçues la semaine dernière, j’en suis sûre. Les Maldives sont une destination de choix, vous avez raison. Quand voudriez-vous y aller   ?
–   D’ici un mois maximum. Ma maman souffre d’un cancer, elle a une chirurgie programmée, je veux qu’elle se change les idées   avant son entrée en clinique.
La femme fit un «   oh   !   » de surprise, dans lequel elle mit toute son empathie et son admiration pour ce fils adorable. Il continua à la faire parler sur un ton badin. Elle lui répondit  en poursuivant sa recherche, l’agacement s’était envolé, remplacé par une réelle compassion. Si elle avait pu le voir à cet instant, le charme aurait été brisé. Dès qu’elle était passée derrière le paravent, il avait tiré à lui le dossier du client précédent et pris en photo le contrat détaillant tout le séjour. 
–   Ah   ! enfin, je l’ai trouvé.
Elle revint à son bureau, l’homme avait refermé le dossier  «   Disneyland Paris : Sergent Damien   » et l’avait repositionné à sa place, un peu de travers. Elle se rassit et réaligna la chemise d’un geste machinal, sans y prêter plus d’attention.
–   Voici votre brochure pour les Maldives, dit-elle, en notant dessus les prix qu’elle avait annoncés.
Vous me donnez vos coordonnées s’il vous plaît ?
–   Alexandre Sauvers, je suis arrivé dans votre petite ville depuis peu.
Elle cherchait d’où venait son accent, le situant proche de l’Alsace.
–   Avec votre manière de parler, je ne suis pas étonnée, vous vous installez dans le Sud ?
Il afficha un pâle sourire et précisa : 
–   C’est exact, je suis du nord, de Lille. On a besoin de soleil -il baissa la tête avec un air triste- pour maman, vous comprenez...
La vendeuse était émue, il se leva, la remercia. Il en faisait des tonnes. Avec quelqu’un d’autre, elle aurait sans doute été agacée par ce côté mielleux. Avec lui, tout passait. 
–   Je reviendrai plus tard,  pour réserver notre séjour.
–   Entendu... elle ajouta avec empressement : repassez plutôt du jeudi au samedi, les autres jours, je ne suis pas à l’agence. 
Elle se morigéna du triste spectacle qu’elle lui avait servi. Elle venait de se dévoiler en lui signifiant clairement de venir les jours où il était sûr de la revoir. «   Et pourquoi ne pas écrire sur mon front : baise-moi   » se dit elle en se pinçant la lèvre. Elle tenta de se rattraper, en précisant.
–   Euh... c’est que je suis commissionnée sur les ventes que je signe...
Il la gratifia d’un clin d’oeil entendu, il n’était pas dupe. En temps normal, elle détestait cette marque de familiarité qu’elle trouvait vulgaire. Étonnamment, elle ne s’en formalisa pas et lui serra la main. Elle se voulait détachée, mais elle le couvait d’un regard qui ne laissait aucune ambiguïté. Elle espérait le revoir, et le pourcentage sur le contrat n’était pas la seule raison. 
 
Chapitre 2
Toulouse, deux semaines avant 2020
Olga regardait le plafond et poussait des soupirs provenant d’un bonheur très exagéré   ! De temps à autre, elle ajoutait un : «   oh oui, c’est bon   », et sa variante officielle «   oh   ! ne t’arrête pas, tu me baises comme un dieu   ». Le besogneux était aux anges. En fait, Olga n’était pas subjuguée par le bonheur infini d’être emplie par son merveilleux organe. Sa préoccupation du moment, entre deux soupirs, était de trouver un plombier un samedi matin.
Dans la nuit, le robinet de la machine à laver avait décidé de s’autodétruire. Par un coup de chance incroyable, elle venait de se lever au radar, pour une envie pressante. En passant dans le couloir, elle avait entendu un bruit incongru, une sorte de pshiit qu’elle ne reconnaissait pas. Olga était entrée dans la salle de bain, et s’était pris une giclée d’eau bien glacée en plein visage. Le réveil avait été immédiat. Le temps de réaliser le problème, de réunir quelques neurones noctambules encore coincés au pays des rêves et elle avait couru jusqu’au robinet de l’arrivée d’eau, bien caché sous l’évier de la cuisine. Tout ce qui gênait avait été enlevé à la hâte. Elle avait quand même fait attention de ne rien renverser. Bien sûr, elle avait misé sur le côté droit, et le robinet était de l’autre côté. Galvanisée par une montée de colère soudaine, elle avait balancé tous les produits ménagers au milieu de la pièce et, enfin, avait atteint  et manipulé la vanne salvatrice.
De retour à la salle de bain, la fuite était bien jugulée. Le peu de temps qu’elle avait duré avait suffi à créer le chaos. Le moral en berne, elle avait constaté les dégâts. La cuisine était à l’envers, les produits ménagers occupaient tout le sol. Un nettoyant anticalcaire, dont le bouchon devait être mal engagé, s’était répandu en une large tache aux senteurs de citron. Le liquide épais et visqueux imbibait et désinfectait lentement tout ce qui passait à sa portée. La salle d’eau n’avait jamais aussi bien porté son nom, elle ressemblait à une grotte sous les chutes du Niagara. Elle dégoulinait de toute part   ! De grosses gouttes se détachaient pesamment de sous l’étagère du lavabo. Le flacon de shampoing avait été renversé par la puissance du jet. Elle regretta son habitude de ne jamais le boucher. Un baume créait de longues stalactites gluantes qui partaient en un drapé irisé, sous la tablette, et finissait en formant une flaque nacrée sur le bidet... Le chaos était total   ! La petite armoire à maquillage était pleine d’eau, le panier de linge propre était à relaver et le sol, noyé sous un bon centimètre d’eau. Des disques démaquillants dansaient à la surface comme une nuée de petits bateaux dans un port de plaisance. Par chance, le seuil de porte un peu surélevé contre lequel elle avait des griefs réguliers, c’est-à-dire, chaque fois qu’elle manquait s’y casser un orteil, avait contenu le plus gros de l’inondation. Pour une fois, il avait servi à quelque chose ! À trois heures du matin, elle se mit à éponger, essuyer, ranger, et une heure et demie plus tard, elle avait  pu revenir au lit pour une fin de nuit erratique, le sommeil ayant fui. Le matin venu, elle était d’humeur grise. Elle n’avait pas même un verre d’eau pour faire son thé. Un malheur n’arrivant jamais seul, l’unique personne auprès de qui elle avait pu se dépanner était son voisin de palier. Elle n’avait pas osé déranger les mamies du premier dont elle savait qu’elles se levaient tard. Le banquier qui occupait à lui seul l’étage du troisième était parti en vacances pour une semaine. Son thé étant indispensable, elle avait dû se résigner à sonner en face, action qui, au demeurant, la répugnait au plus haut point. Ce type, d’une laideur sans égale, au regard lubrique, la déshabillait littéralement, la bouffant des yeux, à chaque fois qu’il la croisait. La laideur des gens ne la dérangeait pas. Elle y était habituée, davantage que beaucoup de personnes. Dans sa clientèle, les Brad Pitt n’étaient pas légion, bien au contraire, mais son voisin avait une forme de laideur assez particulière. Il n’était pas particulièrement repoussant, il était même d’apparence plutôt banale. Lui, il était laid de l’intérieur, écœurant même. Quand Olga le croisait dans l’escalier, elle revenait du tapin, en uniforme de travail... bref, il savait qu’elle ne rentrait pas du bureau. Il avait pour elle un regard fait d’un mélange de dégoût et de concupiscence lubrique. Sa morale étriquée la vomissait, mais ses bas instincts la désiraient. Ce matin, il n’eut même pas à imaginer, elle lui fit gagner du temps. Elle sonna à sept heures, vêtue d’une nuisette et d’une sortie de bain vaporeuse, un ensemble tout de tulle et de dentelles rose pâle, qui en montrait plus qu’il n’en cachait. Olga se retint de rire quand le voisin ouvrit la porte. Il affichait un regard mauvais, prêt qu’il était à rabrouer l’importun. Il tenait du bout des doigts une biscotte déjà à moitié avalée...  il manqua s’étouffer avec la bouchée en cours d’ingestion   ! Il ne put parler, ce qui évita à Olga un désagrément supplémentaire. Elle tenait à bout de bras un bidon vide qu’elle fit danser devant les yeux du voisin. Elle lui expliqua en deux mots qu’elle avait besoin de cinq litres d’eau. Comme un coup de vent, elle entra avec son récipient, sans attendre l’invite. Elle remplit son bidon et ressortit en le gratifiant d’un sourire de chatte amoureuse rehaussé d’un merci chantant. En claquant la porte, elle imaginait le type en train de déglutir péniblement sa bouchée de biscotte, la gorge sèche et la langue râpeuse comme une queue de castor. 
Repenser au voisin pantois lui fit afficher un demi-sourire, son client prit ceci pour un début d’extase, il changea de rythme. Il était proche de l’explosion. Philippe Grangean, son «   régulier   » du samedi matin, ahanait comme un soufflet de forge. Il marqua une pause, la regardant, inquiet.
–   Qu’est-ce que tu as mon chéri   ?
–   Euh…Je ne te fais pas mal   ? Tu ne dis plus rien.
Mince, elle l’avait presque oublié celui-là, elle essaya de se concentrer à nouveau : 
–   Oh non, ne t’inquiète pas, c’est tellement bon... continue mon bébé.
Il reprit ses coups de boutoir. Elle regarda sa montre, discrètement. Cela faisait bien trois ou quatre minutes qu’il avait commencé. Allez, encore une minute au maximum, et ce serait fini. Elle remit un peu de coeur à l’ouvrage. Il était plutôt sympa, payait bien, et n’avait pas d’idées tordues comme certains. Cent euros pour un quart d’heure sans questions, ça se bichonnait un minimum. De plus, il ne baisait pas trop mal. Le jour où elle arrêterait son petit commerce, il ferait partie des actifs à transmettre à sa remplaçante. Dans le domaine bancaire, il aurait été classé dans les «   obligations   ». Philippe faisait partie des clients qui avaient droit à quelques privilèges. Olga faisait une prestation avec supplément. Entendez par là qu’elle ajoutait des «   mon chéri   » par ci, «   mon bébé   » par là. De temps en temps il avait même droit à une fellation, avec un massage anal dont elle avait le secret   ! Personnellement, elle trouvait ça... enfin, ça la dégoûtait quand même un peu, mais ses clients mâles en raffolaient, alors ce que le client voulait, Olga le donnait... ou plutôt le vendait, et même assez cher.
Philippe, en sueur, explosa de bonheur. Elle lui accorda quelques secondes de répit, puis elle se leva, fit couler un demi-litre d’eau dans la bassine et se fit une toilette sommaire. Plus que trois litres, il fallait qu’elle économise... Elle n’avait aucune envie de retourner voir le voisin. Philippe s’était levé à son tour, avait ôté le préservatif et s’était couvert de la robe de chambre d’Olga. Le déshabillé était trop petit pour lui, et le déluge du tulle rose pâle ne flattait pas du tout sa virilité. 
Comme tous les samedis matin, il avait sorti un sachet en papier avec deux chocolatines et ils prirent un petit déjeuner, en tête-à-tête, dans la cuisine, comme un couple d’amants. 
Ils avaient discuté de tout, de rien, et incidemment, elle lui demanda ce qu’il avait prévu pour l’après-midi. Il répondit sans penser à mal : 
–   Mon boss a besoin de moi pour préparer un truc. Enfin c’est pas mon boss en direct, c’est le boss de l’usine où je travaille.
–   Oh   ! Il te fait travailler le samedi, mon pauvre chou.
Philippe prit l’air qu’arborent les gens indispensables et ajouta : 
–   Pas que le samedi, tout le week-end. J’suis pas à plaindre, il paie super bien et c’est un truc vachement discret   ; le week-end prochain, on va déménager son usine, ajouta-t-il avec un air de mystère.
Pour tout le monde, Philippe était un esprit simple et droit. Il n’était pas un intrigant, ou un tordu. Avec un naturel désarmant, il disait tout à Olga, même les choses les plus secrètes. En temps normal, il avait la parole rare. Ses quelques amis ne connaissaient que peu le son de sa voix. Ils voyaient en lui un taiseux. C’était d’ailleurs ce qui plaisait à son patron qui disait de lui : «   Au moins, Philippe, on peut lui faire confiance. Il ne parle pas à tort et à travers   ». La réalité était tout autre. Quand il participait à une conversation, ce que les autres prenaient pour de la réserve, et même souvent pour de l’intelligence, avait une explication plus simple :  Philippe était con comme une buse. Comme il ne savait pas quoi répondre, la plupart du temps il se taisait. Mais avec Olga, il était en confiance. Il voyait en elle une confidente, une amie. Bien souvent, son discours était décousu, sans réelle structure ni but, mais elle était indulgente et l’écoutait toujours avec bienveillance. Ce matin-là, pourtant, elle s’intéressa à ses paroles avec plus d’intérêt qu’à l’accoutumée.
–   C’est quoi cette histoire   ? Tu vas vider une usine un samedi et un dimanche   ?
–   Oui, et la nuit aussi   ! conclut-il en prenant une tête d’agent secret.
Olga le regarda avec son air de : «   oh, mon héros, comme tu m’impressionnes   ». Philippe en fut tout retourné. Elle se leva, il la regarda s’affairer, de dos. Oh bon sang, quel cul elle avait   ! Elle fit demi-tour et revint vers lui avec deux bols de café fumant. Elle avait les yeux qui sentaient le sexe   ! Elle se rassit à côté de lui. Négligemment, elle posa une main sur sa cuisse. De l’autre, elle défit la ceinture de satin, fouilla dans le fatras de dentelles couleur Barbie, et entreprit de le réveiller... la fameuse prestation gratuite était pour maintenant   ! Il ferma les yeux. Olga jaugea la bête et lui donna trois minutes  pour fondre complètement. Le café serait alors à bonne température, et ensuite, il lui dirait tout ce qu’elle voudrait savoir.
 
Chapitre 3
Clinique de Saint-Orens, une semaine avant 2020.
Un bref coup d’oeil à la montre. Vingt-huit minutes trente secondes. Il devait tenir trois quarts d’heure. Malgré tout, le temps passait vite. L’écoute de son livre audio y était pour beaucoup. Équipé de son casque Bluetooth, il ne pensait à rien, et pédalait à la cadence de soixante-quinze tours par minute, jetant un regard de temps à autre sur son rythme cardiaque. La kiné s’approcha, armée d’un tensiomètre et d’un grand sourire.
–   Tendez votre bras, monsieur Biakry.
–   Je vous donnerai mon coeur si vous arrêtez de me torturer.
Il avait répondu en enlevant son casque audio, la gratifiant d’une moue contrite qui la fit rire.
–   Votre coeur, dans cet état, je n’en veux pas, répondit-elle dans un éclat de rire bref, il faut souffrir un peu pour le réparer. L’activité fait partie de votre traitement. Douze huit, et cent quinze de pulse, à combien de watts êtes-vous   ? 
–   Cent, en continu.
–   Baissez à quatre-vingts pendant quelques minutes, visez cent cinq de pulse, c’est votre zone cible pour cette semaine.
–   Mais ce n’est rien cent watts   !
Elle le reprit avec fermeté sans se départir de son sourire charmant.
–   Non Frédéric, ce n’est par rien. Elle consulta la fiche. Vous avez fait un SCA avec arrêt cardiaque il y a peu, il faut réhabituer votre coeur à l’effort, progressivement. Votre cardiologue vous fixe une zone cible, il vous faut l’écouter.
De mauvaise grâce, il baissa la puissance.
Fréquence cardiaque, zone cible, arythmie, systolique, Syndrome Coronarien Aigu... SCA, trois lettres pour définir l’attaque cardiaque, pour éviter de prononcer le terme déprimant d’infarctus... Ces mots étaient devenus son quotidien depuis qu’il était dans cette clinique de rééducation à Saint-Orens, petite ville limitrophe du sud-est de Toulouse.
La séance sur vélo ergomètre (nom pompeux du vélo d’appartement...) serait terminée dans quinze minutes. Il aurait ensuite une heure de repos pendant laquelle il faudrait caser un electrocardiogramme, et puis ce serait parti pour une heure d’étirements avant le repas. Et dire que les collègues pensaient qu’il se la coulait douce.
Il finit ses quarante-cinq minutes, épuisé. La forme avait du mal à revenir, des arythmies le prenaient fréquemment et les coups de pompe étaient plutôt la norme. Il était trempé de sueur. Il s’engagea dans le couloir avec la serviette autour du cou et, le cheveu en bataille il traversa le hall.
Elle était encore là aujourd’hui, assise sur l’un des canapés inconfortables du hall. À côté d’elle, sur un fauteuil roulant taille XXL, une sorte de momie était emmitouflée, des pieds à la tête, dans des  couvertures. Il s’agissait d’un homme d’un âge incertain. Il avait le regard fixe, focalisé sur un point imaginaire, quelque part entre lui et le plafond. Il était rasé de près, mais sa peau diaphane donnait l’illusion qu’il avait une barbe de trois jours. Il se tenait en position quasi allongée, inerte. Elle lui lisait un livre. Frédo avait pris l’habitude de la chercher du regard quand il traversait le hall. Presque deux semaines qu’il était là en rééducation cardiaque, à forcer la machine à repartir. Le moral, lui aussi, commençait à revenir, lentement. «   Une des vertus de l’effort   », lui avait commenté sa jeune cardiologue. L’exercice, mais aussi parler avec des hommes et des femmes dans la même galère, se convaincre que tout n’était pas terminé et surtout, avoir des soignants partout prêts à intervenir à la moindre alerte, était selon lui une explication tout aussi valable.
–   Bonjour.
Elle interrompit sa lecture, leva la tête, le gratifia d’un regard étonné et peu amène. Frédo lui tendit une main avenante, qu’elle ignora. Il la rangea dans la poche de son sweat et feignit de ne pas en prendre ombrage.
–   Bonjour, dit-elle, une pointe d’agacement dans la voix.
–   Je m’appelle Frédéric, mais pour tout le monde c’est Frédo. Je peux m’asseoir   ?
Elle  fit un geste ample, lui désignant les trois banquettes inoccupées autour d’elle.
–   C’est un espace public.
Le ton était quasi glacial, il l’ignora et s’installa.
–   Merci. Ça fait plusieurs jours que je vous vois. Vous êtes toujours seule. Vous m’intriguez.
Elle remit une mèche en place et caressa le visage du jeune homme. Elle se tourna vers Frédo et répondit, les yeux dans les yeux, d’une voix dénuée de chaleur et d’animosité.
–   Je ne suis pas seule.
Le pompier de service venait d’ouvrir en grand les portes du sas, un courant d’air glacial traversa le hall. La réflexion arriva en même temps. Jamais l’expression «   briser la glace   » n’avait eu autant de sens. Frédo n’était pas du style à abandonner. Il continua, adoptant une moue contrite, gênée et sincère.
–   Ce n’est pas ce que je voulais dire, je suis maladroit, pardonnez-moi. Mais... votre compagnon n’est pas très causant.
–   C’est mon fils.
Cette dernière phase l’atteignit comme une flèche. Il se tança intérieurement. Il aurait dû s’y attendre, elle devait avoir aux alentours de quarante-cinq ans. Donner un âge à son fils était plus compliqué, son état le vieillissait certainement, mais, maintenant qu’il le détaillait, il ne lui accordait pas plus de trente ans. De près, elle était encore plus belle.
–   Oh... je suis désolé, bredouilla-t-il. Que lui est-il arrivé   ?
–   Accident... en scooter.
–   Oh... désolé.
–   Vous l’avez déjà dit.
–   Euh... désolé, mais quand je ne sais pas quoi dire je tourne en boucle. C’est comme une sorte de bug chez moi   !
Elle mit ses doigts en coque sur sa bouche et étouffa un début de rire... Elle le trouvait sympathique finalement, même si elle ne voulait pas le lui montrer. Elle se détendit un brin, décida de lui accorder une chance et lui tendit la main.
–   Désolée, j’ai un peu perdu l’habitude des relations humaines, je m’appelle Sonia.
–   Je l’ai déjà dit.
Elle lui retourna une moue très étonnée.
–   Quoi donc   ?
–   Désolé... je l’ai déjà dit... trois fois   !! C’est mon bug personnel.
Glace rompue… Elle le regarda enfin, il affichait une moue contrite, la même qu’aurait eu un gosse pris la main dans la réserve de bonbons. Elle partit d’un rire franc. Frédo lui serra la main.
–   Enchantée, monsieur Frédo. Et vous, pourquoi êtes-vous là ?
–   Infarctus, il y a quelques mois.
–   Ça a l’air d’aller ?
–   Oui, ça va de mieux en mieux. J’ai eu une belle alerte, ça remet les idées en place. Et votre fils, il est... dans le coma   ?
–   Oh ! C’est un peu plus subtil que ça... État Pauci Relationnel, ou plus court : EPR, il est dans ce que les médecins appellent un état de conscience minimale. Je ne sais pas trop ce qu’il perçoit. Il dort, se réveille, regarde autour de lui, mais on ne sait pas ce qu’il regarde ni ce qu’il voit. Parfois, l’après-midi quand je lui parle, il se redresse et se tourne vers moi, il ouvre les yeux et me sourit. Elle avait le regard dans le vague, un peu perdue dans ses pensées . Il a un beau sourire Adrien, un sourire de bienheureux, presque un sourire de bébé.
–   EPR...  Je ne connaissais pas, et ça fait longtemps   ?
–   Quinze ans... aujourd’hui   !
–   Aujourd’hui... W ô w , et il peut s’en sortir   ?
Elle eut un sourire las. Frédo s’en rendit compte, elle devait entendre souvent la même réflexion. Elle répondit avec indulgence.
–   On me le demande tout le temps, et personne ne connaît la réponse. Cela fait plusieurs années qu’il n’a plus fait de progrès, conclut-elle, d’un air fatigué.
 Elle fit une sorte de zigzag devant elle avec sa main, elle époussetait un tas de pensées négatives, bloqué là quelque part. Elle reprit d’un ton plus enjoué :
–   Que faites-vous dans la vie, monsieur Frédo   ?
–   Policier, mais vous pouvez dire flic... à Saint-Gaudens.
Un voile passa dans ses yeux, Frédéric Biakry le vit et n’en prit pas ombrage. Il était habitué à ne pas déclencher d’enthousiasme délirant à l’évocation de son métier.
–   Vous n’aimez pas trop la police   ?
–   Je ne sais plus ce que j’aime ou pas... Mais votre maison ne fait pas partie des souvenirs heureux de ma vie. Elle patienta un moment et continua   : quand Adrien a eu son accident, ils ont vite abandonné. Un gosse se fait renverser, sa vie est foutue, c’est presque normal, on passe à autre chose.
Elle changea brusquement d’idée.
–   Mais qu’est-ce qui pousse un policier de Saint-Gaudens à faire un infarctus ?
Elle venait de le détailler et ne lui donnait pas plus de cinquante-cinq ans. Il était plutôt mince, grand et bien bâti. Il avait la peau mate, ce qui soulignait le contraste avec ses cheveux entièrement blancs. Raie assez floue sur le côté droit et nuque courte. Elle continua :
–   Vous n’avez pas le profil type des gens que l’on voit ici.
–   Vous non plus, répondit-il du tac au tac .
–   Un point pour vous, mais à ma décharge, il n’y a pas de profil type pour les EPR. Les causes ici sont, un accident, un AVC, ou même un infarctus. La première chose que l’on apprend en arrivant à Saint-Orens, dans ce service, c’est que quand on y entre, c’est pour longtemps... La deuxième : il ne faut pas se projeter sur un avenir trop radieux... Lourdes, c’est à cent cinquante kilomètres. Ici, il n’y a pas de miracles.
–   Tant qu’il y a de la vie...
–   Connerie   ! Ce sont des légendes que l’on entretient pour ceux qui croient encore en l’espoir. Moi, je n’ai plus la foi depuis longtemps. Vous savez, l’espérance de vie d’un patient EPR est entre de deux et dix-huit ans. Adrien est enfermé là depuis quinze ans. Maintenant, j’attends son heure.
Elle regarda son fils avec une tendresse infinie, remonta à nouveau sa mèche rebelle.
–   Vous me trouvez cynique   ?
–   Non, je ne connais pas votre histoire pour vous juger et puis même, qui suis-je pour cela   ?
–   Bonne réponse, monsieur Frédo, c’est même étonnant pour un keuf. En effet, ce n’est pas du cynisme, je suis fatiguée. Elle fit une pause et changea de sujet . Mais vous avez éludé la question tout à l’heure... c’est quoi votre histoire ?
–   Oh vous savez, rien que de très classique. Un organisme qui fabrique un peu de cholestérol, un peu de stress, des antécédents familiaux défavorables et hop... cinquante-cinq ans, un infarct   ! Je m’en sors bien.
–   Et comment on s’aperçoit qu’on fait un infarctus   ?
–   Je ne m’en suis pas vraiment rendu compte, je suis arrivé aux urgences pour une douleur à la  poitrine, mais sans penser au coeur. J’ai fait un arrêt cardiaque et je me suis réveillé branché et perfusé de partout. J’ai quelques souvenirs qui me reviennent par flashs, comme quand j’ai été réanimé. Des images de gens penchés sur moi, me posant des questions... j’ai entendu un type crier «   arrêt cardiaque   », je ne sentais rien, aucune impression, j’étais comme sorti de mon corps. C’est une sensation très étrange, vous savez. Je ne voyais plus rien, j’étais dans un noir d’encre puis soudain j’ai vu un petit point lumineux qui a grossi, grossi jusqu’à devenir une lumière aveuglante. J’étais totalement ébloui et je ne pouvais pas bouger les yeux. Là, j’ai pensé : je suis mort, ce n’est pas si grave   !
–   Non   ? C’est vrai ? La fameuse lumière blanche au bout du couloir, vous l’avez vue ?
–   Appelez-la comme vous voulez... dans la réalité, c’était le gros spot à LED que j’avais au-dessus de moi quand ils m’ont défibrillé.. Je l’avais en pleine poire et je ne pouvais pas contrôler mes paupières.
Ils partirent d’un rire commun.
–   C’est bon de rire parfois   ! Merci monsieur Frédo, j’en avais besoin aujourd’hui.
–   Pas monsieur Frédo, s’il vous plaît. J’ai l’impression d’être un tenancier de bordel   !
–   D’accord Frédo, appelez-moi Sonia.
Il regarda sa montre et se leva d’un bond   !
–   Oups, je dois partir, j’ai un électrocardiogramme, ensuite, j’ai une séance d’étirements. Je peux vous offrir un café après manger   ?
Il n’attendit pas la réponse et partit d’un pas alerte vers l’escalier.

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