Vers Zarmina
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Vers Zarmina , livre ebook

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Description

L’inspiration pour ce récit est due à l’astronome Steve Vogt qui annonça vers 2010 la découverte d’une exoplanète qui lui semblait compatible avec la vie humaine et qu’il nomma du prénom de sa femme. Pour se rendre aussi loin, le seul véhicule disponible était la science-fiction.
Le récit s’étend sur deux cent soixante-cinq ans. Avec le soutien constant de l’équipe au sol, dix générations de terriens courageux, aimants, persévérants, vont franchir les 20 années-lumière, survivre sur la fameuse planète, et installer progressivement une colonie viable.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 28 janvier 2021
Nombre de lectures 1
EAN13 9782897754303
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0022€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Henri Bélanger
 
 
 
 
 
Vers Zarmina
 
 
 
 
 
Conception de la page couverture : © Les Éditions de l’Apothéose
Vaisseau et autoportrait : Henri Bélanger
 
 
 
Sauf à des fins de citation, toute reproduction, par quelque procédé que ce soit, est interdite sans l’autorisation écrite de l’auteur ou de l’éditeur .
 
 
 
Distributeur : Distribulivre   www.distribulivre.com   Tél. : 1-450-887-2182 Télécopieur : 1-450-915-2224
 
© Les Éditions de l’Apothéose Lanoraie ( Québec) J 0K 1E0 Canada apotheose@bell.net www.leseditionsdelapotheose.com
 
Dépôt légal — Bibliothèque et Archives nationales du Québec, 2021 Dépôt légal — Bibliothèque et Archives Canada, 2021
 
ISBN  : 978-2-89775-404-4
ISBN epub : 978-2-89775-430-3
 
Imprimé au Canada
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Remerciements à Louise pour l’ambiance créative qui émane de sa présence
 
 
 
Ceci est un ouvrage de fiction, les lieux terrestres sont réels, les personnages et leurs aventures sont fictifs. 
Prologue
 
 
En 1976, dans la petite ville de Cho Min, en Chine, un savant avait mis au point un appareil qui permettait de réduire par un facteur de vingt-cinq la taille des êtres vivants et des objets placés dans l’appareil. Jusqu’à maintenant, l’invention avait été gardée secrète. Grâce à cette innovation, la bourgade s’était progressivement taillé une niche très pointue dans le domaine des nanotechnologies.
En 2025, les dernières observations astrologiques identifient plusieurs exoplanètes et évaluent leurs critères de compatibilité avec la vie des humains. La planète visée dans notre aventure n’a pas encore été officiellement reconnue à cause de l’imprécision des données disponibles. Certains astronomes prétendent qu’il s’agit plutôt du reflet d’une planète plus grosse dans le même système solaire. L’existence de Gliese-581g (nommée Zarmina) découlerait de l’hypothèse que la grosse planète Gleise-581d aurait une orbite circulaire. La non-existence de Zarmina s’accorde avec l’hypothèse que l’orbite de Gleise-581d serait elliptique prononcée. Zarmina est à 20,3 années-lumière de la Terre.
Si la non-existence de Zarmina était constatée au cours du trajet, l’exoplanète de dépannage serait Gleise-667Cd, une planète voisine à raison de plusieurs années-lumière, et dont l’existence est elle aussi contestée. Sa masse serait presque sept fois celle de la Terre, donc la gravité serait très difficile à supporter. Ces systèmes planétaires sont situés dans la constellation de la Balance.
L’expédition est audacieuse. Les défis colossaux. Mais la fiction procure des ressources additionnelles pour compenser la science et les avancées techniques qu’elle doit toujours devancer quelque peu, en acceptant le risque d’erreurs.
Zarmina est le nom de l’épouse de l’astronome Steve Vogt, qui en revendique la découverte, et qui a donné ce nom à la planète Gliese-581g. Les planètes de l’étoile GLIESE-581 sont baptisées b, c, etc. à mesure de leur découverte. Gliese-581g est la dernière arrivée. Ce serait la quatrième planète de son système solaire en termes de distance à son étoile. Le premier nom de cette étoile, avant 1850, était HO Librae, d’après la nomenclature de l’époque, désignant sa localisation dans la constellation de la Balance et l’ordre de sa découverte.
C’est cette planète qui a été choisie comme destination, avec toute la liberté que requiert la fiction. Je souhaite au lecteur un bon voyage.
 
 
 
 
DÉBUT DE L’AVENTURE
 
 
Le professeur Motodo 1 avait à cette occasion repris sa taille normale. Il enseignait toujours à l’université de Cho Min. De temps en temps, il assistait à des colloques internationaux en sciences physiques. Récemment, il s’était rendu sur l’île Sriharikota en Inde avec d’autres savants Chinois. Là se trouve le plus important site de lancement du pays. L’Inde et la Chine s’activaient depuis plusieurs années dans les lancements de satellites de communication. Les deux pays désiraient maintenant s’unir pour développer leur indépendance technique par rapport à leurs prédécesseurs : les États-Unis, la Russie, l’Europe et le Japon. Aussi, un des organisateurs du colloque termina la rencontre en exhortant les participants de lui communiquer toute idée, concept, méthode ou autre pouvant potentiellement donner un avantage stratégique à leurs deux pays dans la course à l’espace.
De retour, Motodo discuta avec une assistante de recherche qui s’intéressait passionnément à cette question. Elle avait des idées très personnelles à ce sujet. Motodo la connaissait depuis longtemps. Elle avait passablement voyagé. Elle avait à son actif un tour du monde très particulier. Selon elle, il était possible de rendre les randonnées spatiales beaucoup plus économiques.
— Ton idée a plein de bon sens. Mais elle ne sera pas facile à avaler pour notre collègue indien.
— Il faut le rencontrer, dit la femme. Je t’accompagnerai.
Malgré ses réticences, le savant indien accepta la rencontre sans trop de mal.
Deux semaines plus tard, le professeur Motodo, qui portait très bien ses soixante-dix-huit ans, se présenta au bureau de Zanista Poril. Après les brèves présentations, il demanda à Poril de fermer son bureau à clé, ce qui fut accepté.
— Je vais vous montrer… mais je vous demande une confidentialité absolue.
— D’accord.
Motodo sortit un boîtier de la grosseur d’un étui à lunettes. Une femme de huit centimètres de hauteur se dressa devant Poril. Celui-ci rajustait fébrilement ses lunettes.
— Ça alors, comment est-ce possible ? Et quel est le rapport avec la course à l’espace ?
Mietsa, la femme en question, 2 prit la parole :
— Le rapport, c’est que nous pouvons fournir un équipage beaucoup plus léger.
— En effet, répondit Zanista Poril, ça change tout.
Ainsi débuta un projet très confidentiel, déguisé pour le moment en vol non habité. Zanista voulait un engin sécuritaire contre les radiations. Il prévoyait toutes sortes de dispositifs pour les « souris » qu’il voulait lancer dans l’espace, comme une rotation pour créer une gravitation artificielle, de l’eau et de la nourriture en libre-service, etc., du moins c’est ce qu’il disait à ses techniciens.
Le savant prévoyait au moins quinze ans pour développer et construire le vaisseau.
La construction de l’habitacle se ferait par les petites personnes à Cho Min.
 
 
 
 
DÉBUT DE LA FORMATION DES COSMONAUTES
 
 
Zanista Poril avait réuni des entraîneurs ayant l’expérience de missions indiennes antérieures dans une villa près de Bangalore. Un groupe de six personnes seulement fut mis dans le secret. Dans douze mois, ils devaient présenter à Poril le programme détaillé devant s’étendre sur six ans. À partir du dépôt de ce rapport, Zanista Poril aurait une autre année pour choisir un site, rassembler les équipements et engager le personnel supplémentaire qui serait nécessaire pour l’entraînement proprement dit.
Dans un premier temps, Zanista choisit quatre candidats indiens, deux hommes et deux femmes, âgés de trente à trente-trois ans. Ces quatre volontaires durent se rendre à Cho Min, dans le laboratoire du professeur Motodo, pour les besoins de l’emploi. Ils se joignirent à Mietsa et son mari Kizo pour suivre le programme établi. Les sept premières années furent consacrées à l’étude du vaisseau, à mesure de sa conception et aux programmes des ordinateurs jusqu’à ce que tous ces appareils et équipements leur deviennent familiers. Après quelques années, ils faisaient partie intégrante de l’équipe de conception. À la fin, deux des Indiens furent éliminés, mais poursuivirent un entraînement parallèle, en tant qu’équipage de réserve. Le duo retenu était un couple d’I ndiens mariés, Xéna et Ushi.
Parallèlement, Poril cherchait, autant en Inde qu’en Chine, des étudiants prometteurs qui pourraient se joindre à l’équipe finale. Il avait arrêté son choix sur deux universitaires et deux techniciens de haut niveau. Dès leur dix-huit ans, ils s’étaient joints pendant deux ans à équipe tout en terminant leurs études avec brio.
Enfin disponibles à temps plein, ils furent intégrés au programme de Motodo à Cho Min.
 
 
 
LE CONFINEMENT
 
 
Ça commençait par un confinement complet pendant dix-huit mois. Le professeur Motodo était persuadé que l’isolement était la plus difficile contrainte du projet. Cette étape serait déterminante pour la sélection finale de l’équipage. Ce qui était envisagé, c’était une expédition sans retour, d’une durée de plusieurs dizaines d’années. Les autres étapes d’entraînement se tiendraient quelque part en Inde.
Il était établi que l’équipage se composerait de trois hommes et trois femmes. À cette fin, huit personnes, dont quatre Indiens, incluant un fakir et un yogi, et quatre Chinois furent rassemblés à Cho Min pour l’étape de confinement. Une fois tout le monde réduit à la taille de Mietsa par la machine de Motodo, ils furent installés dans le laboratoire du professeur, avec les équipements semblables à ce qui était prévu sur le vaisseau. Il y eut deux semaines de formation, quant aux diverses tâches dévolues à chacun. L’équipe de support comprenait six techniciens et formateurs, qui assureraient ensemble une présence continue pendant les dix-huit mois de confinement.
À la fin des deux semaines, Mietsa fut élue unanimement comme capitaine. Sa connaissance de la petite dimension était un atout indéniable. Mais son esprit énergique et sa détermination, qui lui venaient bien de sa mère, étaient aussi grandement appréciés de ses collègues. Les communications avec le laboratoire, les seules disponibles, seraient décalées selon les hypothèses de vitesse du vaisseau et de distance cumulative. Ainsi de quelques minutes, le décalage deviendrait des heures, des jours, des semaines, des mois. Les aménagements tentaient de recréer les espaces prévus dans le vaisseau.
Les huit candidats purent visiter leur domaine. Ils furent surpris par la dimension des locaux. C’était plus spacieux que les appartements où ils habitaient auparavant. Tout comme dans le futur vaisseau, les hublots, inexistants, étaient remplacés par des écrans tactiles. Dans leur local de confinement, il s’agissait simplement d’écrans de téléphones cellulaires.
Il y aurait des plantations hydroponiques, grâce à des végétaux développés à Cho Min dans les dernières décennies, pour fournir de la nourriture fraîche. Pour les protéines, il y avait du matériel de pisciculture et des alevins qui seraient consommables dans environ huit mois. Il y avait aussi les réserves de nourriture, d’eau et d’air, avec leurs systèmes de recyclage. Les matières organiques seraient traitées avec l’aide d’un éventail de bactéries et d’insectes. Tout ceci était rangé dans des casiers comme lors du lancement. Une fois la direction et l’accélération stabilisées, les équipements devraient être déployés à l’intérieur de l’habitacle. Cette chronologie serait respectée dans le local de confinement.
Il y avait aussi deux appareils pour les exercices quotidiens, indispensables au maintien d’une bonne santé. L’électricité produite par la rotation des appareils était emmagasinée ou utilisée immédiatement selon les besoins. Il y avait les ondes de télécommunication, qui permettaient d’avoir des images télé à volonté, mais en décalé. Chaque groupe homme-femme disposait d’un espace entièrement privé, correspondant à une grande chambre et une petite salle de bain.
Finalement, l’isolement commença. Mietsa était jumelée à son propre conjoint, nommé Kizo, le fils d’un ingénieur de Cho Min.
La première journée fut consacrée entièrement à faire l’inventaire de tout le matériel. Oxygène, eau potable, systèmes de filtration, réserves de nourriture, équipements hydroponiques, graines et plantes de toutes sortes, équipements sanitaires, matériel médical, médicaments, meubles, vêtements, appareils d’éclairage, outils, réserves de boulons, rivets, plaques de divers métaux. Il y avait aussi une imprimante 3D pour le remplacement éventuel de pièces défectueuses. Les tâches étaient distribuées à chaque duo, avec rapports sur les ordinateurs. À mesure, chaque section de rangement ainsi vidée et répertoriée devait être remise en place exactement dans le même ordre.
Enfin, on simula le départ. Ça obligeait à huit heures d’immobilité à peu près complète où chacun devait surveiller des écrans, vérifier des données, répondre à des questions des techniciens « au sol ». Ensuite, le tempo se modifia sensiblement.
On s’attaqua à l’installation du matériel hydroponique. Le jeune couple chinois était expérimenté dans ce domaine. Lyan avait participé à l’installation d’une usine quelques années auparavant et avait contribué grandement à son amélioration. Son mari Raduno était un jardinier très calé. Les deux prenaient un plaisir évident à communiquer leurs connaissances. Le duo de jeunes Indiens, Itel le yogi, et Hani, prenait plaisir à installer les modules de support. Le duo des Indiens d’âge mûr, Ushi le fakir et Xéna, se chargea de tester et de mettre en marche les pompes et les appareils de dosage automatique.
Chaque jour, il fallait s’astreindre à une présence continue aux écrans, d’au moins deux personnes en tout temps, et courir dans les cages d’écureuil au moins une demi-heure chaque personne. La première semaine, tout le monde était tellement occupé que le temps passa inaperçu. La deuxième semaine fut celle où on goûtait avec plaisir l’établissement d’une routine rassurante. Au-delà, il y avait un arrière-fond d’angoisse indéfinissable. Le duo du yogi faisait parfois ses stations d’immobilité dans la grande pièce qui était pour eux l’équivalent du plein air. Progressivement, tous les autres membres du groupe demandèrent des séances d’initiation. Malgré les tâches routinières qui demandaient au moins huit heures par jour à chaque personne, ce passe-temps fut très apprécié.
Volontairement, aucun jeu n’avait été emporté. Ils inventeraient et bricoleraient leurs propres jeux. La créativité était nécessaire et salutaire. Les huit développèrent l’idée d’une courte émission récréative qui pourrait être diffusée en « différée » sur Terre, une fois l’expédition révélée. Ils pourraient produire ainsi un épisode chaque mois environ. Les profits espérés pourraient être réinvestis dans le développement de propulseurs plus performants pour équiper les missions de ravitaillement chargées de les rejoindre. Ils auraient tout intérêt à faire un succès. Ils décidèrent de dévoiler cette idée aux directeurs du vol seulement une fois envolés. Ils demanderaient tout de même qu’on ajoute quelques caméras vidéo de bonne qualité pour usage interne.
Les huit prirent l’habitude de se réunir par six (deux étaient toujours en devoir devant les écrans de communication) pour discuter à bâtons rompus de tous les sujets. Souvent, les participants profitaient de leurs temps de repos pour rédiger des écrits développant leurs réflexions personnelles. Chacun pouvait ainsi poursuivre les discussions qui l’intéressaient davantage à sa prochaine présence.
Les plantations hydroponiques commençaient à atteindre la table. D’abord les laitues, puis les petits légumes. Puis les céréales et les légumineuses, le soja et le riz. Il fut possible de réserver les viandes ou poissons congelés pour les repas du samedi soir. Avec leurs horaires de faction aux communications, les couples prenaient parfois des repas dans leurs espaces privés. Mais le repas du samedi soir devint vite une institution. L’importance de marquer chaque jour le temps qui passe selon l’horloge de bord est tout de suite apparue comme un besoin vital. La lumière artificielle qui alimentait les plantations hydroponiques se fermait plusieurs heures chaque nuit, au rythme des jours terrestres. Un cahier simplement accroché près de la table était chaque jour numéroté par la première personne à s’y installer.
Malgré l’omniprésence de l’équipe « au sol », le décalage des dialogues devenait plus accentué. À mesure, l’autonomie de l’équipe des cosmonautes s’affirmait. Ils en vinrent à discuter de qui serait sélectionné, qui serait éliminé pour composer l’équipage final de six personnes. Contrairement à tous les autres sujets de discussion, celui-ci laissait des plages de silences semés de tristesse.
Mietsa intervint finalement.
— Et si on était tous d’accord pour y aller tous les huit ? Les espaces privés pourraient être un peu plus petits qu’ici. Jusqu’à présent, il y a du travail pour tout le monde.
Après un instant de silence, elle poursuivit :
— Non seulement du travail, mais aussi du plaisir. Je propose qu’on fasse un démo d’émission créative. Pour passer notre message de solidarité, il faudrait de l’imagination. Des idées ?
— On montrerait, dit Lyan, l’autre Chinoise, trois chambres vides, et huit personnes dormant dans une autre…
— On montrerait huit couverts à table, et personne qui ne mange, ajouta Itel le yogi.
— Quelqu’un sur le lit d’infirmerie, et tout le monde autour, dit Ushi le fakir.
— Très bon début, conclut Mietsa. Qui se chargera d’écrire un scénario ?
— Je veux bien essayer, répondit Lyan. C’est justement mon jour de repos. D’autres idées ?... Mon titre serait : Tous pour huit, huit pour tous, ou : Pour l’équité Inde/Chine.
Lyan se mit au travail avec passion. Il s’agissait d’un plaidoyer, mais aussi d’une démonstration de la forte solidarité que le confinement faisait naître dans le groupe. Elle chercha un fil conducteur. Quelque chose d’imprévu. Elle imagina un virus, qui indisposerait simultanément trois cosmonautes sur un équipage de six, pendant cinq jours. Cette situation coïnciderait avec l’arrivée d’un objet inconnu signalé par l’équipe au sol, à partir des appareils de bord.
Pour le tournage, il fallait échapper aux caméras fixes transmettant à intermittence des images de l’habitacle. Il serait nécessaire de tourner uniquement dans les pièces privées. En effet, il n’était pas possible de prévoir quand les caméras de surveillance se mettaient en marche. Le contrôle se faisait via un programme aléatoire. Il fallut improviser des décors rappelant un poste de pilotage, avec des écrans, des claviers, des papiers, des crayons, etc.
Une chambre fut déguisée en infirmerie. Le compagnon de Lyan, Raduno, fut choisi comme malade, ainsi que Itel le yogi et sa compagne Hani. Mietsa et son copain Kizo personnifiaient les deux cosmonautes éliminés. Ils étaient hors champ. Ils n’apparaissaient qu’au tout début, faisant des adieux déchirants aux six élus. En fait, ils s’occupaient des enregistrements audio et vidéo, et de toutes sortes de tâches techniques pendant le tournage. Au moment où un KBO (Objet de la ceinture de Kuiper) serait signalé, le décalage de communication avec la Terre serait déjà quinze heures environ, une centaine de jours après le « départ ». Ce KBO serait inconnu des astronomes « au sol ». Son diamètre de quelques centaines de mètres, il serait situé dans la ceinture de Kuiper, au-delà de Pluton. Une collision serait à craindre. L’impact pouvant avoir lieu dans huit jours. Le message de la Terre rappelait les techniques de calcul permettant de choisir la meilleure des deux façons d’intervenir.
Dans une telle situation, le succès de l’opération réside dans la rapidité de la décision et la précision des calculs. Il faut situer le KBO par rapport au vaisseau. Il faut connaître sa masse, sa vitesse et sa trajectoire. Ceci peut occuper deux personnes pendant vingt-quatre heures. La troisième personne valide garde contact avec la « Terre » tout en surveillant les trois malades. La fatigue gagnerait vite tout le monde.
Pour ce qui est du vaisseau, trois choix seulement :
1.        Arrêt des propulseurs principaux. Le vaisseau conserverait la vitesse acquise.
2.        Si l’opération 1 ne suffit pas, retournement du véhicule et remise en marche des propulseurs. Ceci ne ferait que ralentir le vaisseau.
3.        On ne fait rien, on conserve l’accélération constante.
Si aucune de ces options n’est suffisamment sécuritaire, il faudrait envisager de dévier la trajectoire. Ce serait beaucoup plus complexe et dangereux.
Il faudrait d’abord établir le temps de réponse du vaisseau pour les deux premières alternatives. Comme par hasard, les meilleurs mathématiciens à bord, Itel le yogi et sa compagne Hani, seraient deux des trois malades, le troisième étant Ushi, le compagnon de Xéna. Le meilleur de tous, Kizo, aurait été éliminé « avant » le départ, toujours selon le scénario de Lyan.
Dans la vidéo, réalisée dans la cabine d’isolement sanitaire, le virus apparaissait progressivement, frappant successivement trois équipiers. Les prélèvements montrent que c’est le même virus. Lyan détermine aussi que ce parasite cellulaire est contagieux et dangereux. Aussitôt la capitaine « désignée », Lyan, décrète une quarantaine. Elle s’enferme avec les trois malades et son matériel d’analyse. Elle s’efforce de soulager les symptômes de fièvre et de tremblements. Cela dure huit jours.
Aux ordinateurs, après quarante-huit heures, Ushi le fakir et Xéna sa compagne concluent que le ralentissement est la meilleure solution. Lyan est avisée. Les lits, les tables, sont fixés au plancher.
En réalité, il n’en est rien. Nos cosmonautes sont cachés sous les lits et ils animent des mouvements saccadés. Les malades semblent sanglés solidement alors qu’ils actionnent des ustensiles pour mimer les mouvements incontrôlés des couvertures. Ces scènes, les plus importantes d’après la scénariste Lyan, sont reprises des dizaines de fois, jusqu’à ce que la coordination soit parfaite. Même la musique est originale. Ushi a sa flûte et Hani fait des tambours improvisés. Mietsa complète avec ses fameux cris d’insectes. La vidéo est prête.
Il ne reste plus qu’à attendre que les assistants « au sol » annoncent la proximité de la ceinture de Kuiper. Cet anneau de débris de toutes dimensions dont un des plus gros, la planète naine Pluton, est situé au-delà des planètes officielles, mais fait tout de même partie du système solaire. La ceinture contiendrait plus de soixante-dix-mille corps de plus de cent kilomètres de diamètre dont plus de mille ont déjà été identifiés. La ceinture s’étend entre dix et vingt heures-lumière du soleil (entre quinze et vingt-huit milliards de kilomètres).
Quand la ceinture fut annoncée, vint le temps de la simulation des coordonnées avec l’équipe « au sol ». La solution mathématique fut un simple arrêt des propulseurs pendant huit heures. Ils reçurent des félicitations pour la justesse de leurs calculs basés sur les données transmises par les assistants. Les autres activités, toutes vitales pour la survie, furent menées de front.
Ils attendirent encore trois jours avant d’envoyer la vidéo. Selon le protocole, l’équipe au sol en prendrait connaissance environ quinze heures plus tard. Pour les besoins de la simulation, cette ceinture de Kuiper fut annoncée comme prévu au cours de la troisième semaine d’enfermement. Pendant le voyage, ce serait plutôt un mois et demi. On ne leur fit aucun reproche pour la vidéo non sollicitée.
En bon fakir, Ushi trouvait que trente minutes de tournette étaient trop peu pour lui. Il faisait quatre-vingt-dix minutes de marche athlétique à la place. Il était grand et mince, avec la barbichette évidemment. Tout le monde s’en inspira. C’était un merveilleux passe-temps, et moins dur pour les genoux que la course. Ainsi les accumulateurs conservaient un très bon niveau de charge.
Mietsa veillait à la santé des microbes bénéfiques et surveillait l’éclosion éventuelle d’organismes indésirables. C’était une condition de survie essentielle. Elle était l’experte en recyclage. Pas un gramme de matière ne lui échappait. La poussière de l’aspirateur, les eaux usées, les excréments… Elle était responsable de la santé et de la bonne odeur. Elle avait la collaboration inconditionnelle de tout le monde. Quand il la voyait débordée, Kizo l’aidait s’il le pouvait, ou glissait un mot discrètement à un collègue. Mais elle était intransigeante sur la qualité du travail, aussi tyrannique qu’un chef dans sa cuisine.
Raduno prenait de plus en plus en charge le jardinage hydroponique. Il collaborait activement avec Mietsa pour le compostage. Il s’occupait de l’alimentation des alevins dans les bassins d’engraissement. Il veillait à la croissance de certains vers dont les poissons raffolaient. Il préparait aussi divers échantillons pour Xéna, qui tenait des dossiers très détaillés de l’évolution de la plupart des micro-organismes présents à bord. La variété de poisson choisie était le heterandria formosa gold, apparenté aux guppies. Ce poisson bien connu, qui atteint deux centimètres environ pour les mâles, et trois pour les femelles, est un des plus petits poissons au monde. C’était bien suffisant pour des convives qui en mesuraient à peine huit. Il se nourrit de matières végétales et d’invertébrés tels des vers et de petits crustacés. Originaire du sud-est des États unis, c’est un des seuls poissons d’aquarium qui provient d’Amérique du Nord. Il vit en liberté dans les eaux fraîches et végétalisées, aux déplacements lents ou stagnantes, et peut s’accommoder d’eaux saumâtres. Le mâle est pourvu d’un « gonopodium », pour la livraison du sperme à l’intérieur de la femelle. C’est un poisson vivipare, qui peut nager et s’alimenter dès sa sortie du ventre de la mère. Les spécimens utilisés pour l’expérience de dix-huit mois étaient simplement issus des fournisseurs habituels de poissons d’aquarium. Mais un groupe de biologistes préparait une mission aux États-Unis pour recueillir des spécimens sauvages. Ils sélectionneraient les individus représentant une gamme de variations génétiques la plus étendue possible. Ils prélevaient également des spécimens des plantes qu’ils affectionnent et des petits organismes dont ils se nourrissent. Pour cela, ils pataugeraient dans les fossés et les canaux, étangs et autres endroits peu profonds, connectés au lac Myakka et couverts de végétation dans les Everglades de Floride. Dans ces milieux, les femelles peuvent déposer les alevins et veiller sur eux à l’abri des prédateurs. Il fallait absolument prévenir la dégénérescence de l’espèce pendant des dizaines d’années. La gestion de cette source de protéines à bord du SABO ne sera pas une sinécure. Toutefois, ces poissons-moustiques, c’était leur nom commun, avaient une durée de vie maximale de deux ans. Une femelle peut donner naissance, quatre à cinq semaines après la fécondation, à deux ou trois alevins pendant sept jours. Et ces poissons ne sont pas cannibales. Donc il n’est pas nécessaire de séparer les jeunes des adultes. Leur régime se compose d’artémia (un crustacé arthropode qui vit dans l’eau salée et se nourrit d’algues vertes), ainsi que de vers microscopiques. En aquarium, il accepte divers aliments de texture fine.
Kizo était le pilote en chef. Il se concentrait sur toutes les données disponibles à bord au sujet de leur itinéraire : données brutes d’observations cosmiques, analyses de rayonnements, traitements photographiques, surveillance constante d’objets non identifiés de toutes tailles, KBO, comètes et tout objet, même de petites dimensions, dont le seul contact, vu les vitesses impliquées, risquerait de coûter la vie à tous les passagers.
Lyan, la compagne de Raduno, était médecin, tout comme Hani, la compagne de Itel le yogi. Les examens mensuels étaient un vrai plaisir tant elles s’efforçaient d’allier efficacité et gentillesse. Au cours des dix-huit mois, elles ne découvrirent pas de problèmes de santé importants dans l’équipage.
Itel voyait à l’entretien général. Il découpait, soudait, boulonnait rivait au besoin n’importe quel matériau avec une égale facilité. Il décela et corrigea diverses connexions électriques et électroniques. Il réussit même à relancer des piles qui avaient cessé de fonctionner. Au besoin, il consultait Kizo ou Ushi le fakir.
À mesure que les jours passaient, la cohésion du groupe se renforçait. Vers le dixième mois, ils refirent une « émission » vidéo. Le décalage appréhendé alors était soixante heures. Lyan avait imaginé une défectuosité de valve d’alimentation en hydrogène nécessitant un arrêt du propulseur principal suivi d’une sortie dans l’espace avec scaphandre. L’équipe des effets spéciaux releva le défi. Il fallait avancer sur la poutre reliant les réservoirs au vaisseau. Ils avaient utilisé du matériel de supports pour l’hydroponique rendus disponibles par une récolte de betteraves. La fausse poutre était placée sur un angle et Itel le yogi marchait sur les mains là-dessus alors que la caméra filmait à l’envers. Ils durent vider complètement un rangement pour simuler le sas. C’est encore Itel qui avait bricolé une porte de sas très réaliste avec de la pâte de sa composition. La bande sonore incluait une reprise du thème de la première « émission » en ouverture, et une nouvelle composition avec les mêmes instruments en fermeture.
La préparation des repas s’organisait en consensus. La rotation des deux présences continues aux communications et au suivi de trajectoire exigeait le personnel frais et dispos. Les autres tâches offraient plus de latitude en temps normal. Il y avait beaucoup de temps normal. La deuxième priorité fut habituellement accordée à la préparation du repas du samedi soir.
C’était la mi-enfermement, une certaine célébration était de mise. Deux personnes étaient désignées chaque semaine. Pour celle-ci, ce furent Mietsa et Raduno. Comme il y avait une surabondance de vers destinés aux poissons, ils les mirent à sécher dans la pompe à chaleur de déshumidification. Puis ils en firent une pâte assaisonnée avec des restes du dernier repas de poissons, cuits, séchés de la même manière. Après ajout de soja, de diverses épices, assaisonnements et colorants alimentaires, Raduno façonna huit faux-filets de poissons. Ce mets fut précédé d’un potage de légumes frais et de laitue accompagnée de tomates fraîches.
La conversation tournait autour de cette trente-sixième semaine.
— On n’a pas vu le temps passer, disait Lyan.
— Ça tu peux le dire, répondit Kizo. On commence à peine à contrôler la cabane. Il faut admettre que c’est très réaliste comme habitat. Et les données qui nous sont fournies « avec décalage calculé » en font un simulateur de « déplacements » très crédible.
— Je dirais, ajouta Itel, que les trente-six semaines restantes ressembleront davantage à des vacances.
— Un toast, avec notre meilleur breuvage, l’eau pure, proposa Xéna.
À ce moment, Lyan et Kizo se retirèrent pour remplacer aux ordinateurs Ushi et Hani. Attisés par le fumet depuis le début du repas, ils commencèrent à manger.
— Dites donc, les cuisiniers, où avez-vous pêché ces gros poissons ? demanda Hani.
En réalité, les « faux » filets étaient bien trente pour cent plus gros que les poissons de la pisciculture.
— Tout au fond, répondit Mietsa, pour faire durer le suspense… En fait, il s’agit de sculptures dont la base protéinique provient de vers pétant de santé, un surplus d’inventaire que nous avons eu à rabais. Verdict ?
— Pour l’originalité et l’audace, dix sur dix. Pour le goût, huit sur neuf. Désolé, mais ici le dix n’est pas disponible, conclut Hani.
Ce n’était pas tout à fait comme des vacances. Le suivi obligatoire des ordinateurs devenait de plus en plus exigeant. Les techniciens leur servaient des simulations plutôt pessimistes du nuage d’Oort situé entre 0,6 et 1,5 année-lumière de la Terre. Cette sphère, située aux confins extrêmes du système solaire, contenait en effet des milliards de comètes. Mais le volume de cet espèce de ballon creux était si immense que la probabilité de croiser un objet céleste était infinitésimale. Il fallait tout de même répondre à l’exercice. Les heures de présence consécutives furent diminuées de huit à six heures. Chacun devait alors y revenir après vingt-quatre heures au lieu de trente-six heures. La routine jour/nuit, rythmée pour les plantes et pour la physiologie du corps humain, devenait oppressante. Les cosmonautes supportaient mal de se voir cantonnés dans la même heure du jour artificiel irradiant depuis l’étage. Heureusement, on s’habitue à tout. Ils réussirent à tenir le rythme pendant deux semaines. Ils furent très contents quand la période « nuage d’Oort » fut terminée. Pour trois-cent-vingt-sept alertes, environ vingt par jour, nécessitant chaque fois un suivi de trente minutes à sept heures dans les cas extrêmes, l’arrêt des propulseurs avait été commandé seulement deux fois. Ce travail avait quelque ressemblance à celui d’un contrôleur aérien. Itel avait été contrôleur aérien pendant quelques mois. Il avait été sélectionné pour la mission ZARMINA en raison, entre autres, de son exceptionnel sang-froid. Pendant les deux semaines de « ceinture d’Oort », il avait été jumelé à un moment ou l’autre, à chacun des sept partenaires. Il avait partagé ses techniques de relaxation avec chacun.
Le reste des dix-huit mois permit à chacun de se familiariser avec l’instrumentation technique installée dans leur local, reproduisant autant que possible ce qu’il y aura à bord du vaisseau.
Au sortir du séjour d’enfermement, ils furent accueillis par les petites personnes du laboratoire. Le premier choc fut de parler sans décalage à ces voix qui leur étaient devenues familières. Ils rencontrèrent ensuite le professeur Motodo en personne. Au cours du repas de bienvenue, la conversation glissa sur le sujet des vidéos clandestines.
Mietsa parla pour le groupe.
— Professeur, nous voulons rester ensemble tous les huit. L’esprit d’équipe est très fort. Il faut prévoir les aménagements de l’habitacle en conséquence.
— Oh ! Ce que vous dites là ne me surprend nullement, rétorqua Motodo. J’ai vu ces vidéos plusieurs fois, et je vous connais depuis longtemps, chère Mietsa. C’est moi qui vous surprendrai en vous révélant mes derniers plans tout à l’heure. Les aménagements que vous souhaitez tous les huit sont intégrés à cette version. Nous aurons ensemble une dizaine de jours pour les améliorer, avant la production des premières maquettes physiques.
Avec deux jours de repos seulement, les futurs cosmonautes et le professeur se retrouvèrent dans l’atelier de dessins. Les principales modifications demandées furent les suivantes :
- Changer une des cages d’écureuil pour un appareil qui sollicite également les bras et une gamme importante de muscles.
- Installer des sièges mobiles aux postes de travail, avec une hauteur de comptoir ajustable permettant le travail debout, sur un tapis roulant inclinable pouvant générer également de l’électricité.
- Améliorer l’insonorisation des parties privatives.
- Augmenter l’efficacité de l’éclairage hydroponique en confinant certaines sections.
- Mieux ajuster la ventilation pour contrôler le rejet « nocturne » de CO 2 par les plantes.
- Augmenter la diversité des bactéries disponibles, spécialement les variétés dénitrifiantes et fixatrices de l’azote.
Pour compléter, il y avait les volumineux dossiers accumulés pendant ces fameux dix-huit mois. Maintenant, il fallait discuter de la durée prévue de l’odyssée.
— Au moment où on se parle, dit Motodo, nous prévoyons quatorze ans d’accélération, vingt-quatre ans de vitesse constante, et un autre quatorze ans pour la décélération. Au total cinquante-deux ans avec un départ prévu dans trois à quatre ans. Notre doyenne, Mietsa, aura quarante-cinq ans au moment du départ, et quatre-vingt-dix-huit ans à l’arrivée. Les plus jeunes femmes, Hani et Lyan, auront soixante-seize ans quand le vaisseau se posera sur Gliese-581g. Depuis le début, nous savons tous que des personnes plus jeunes devront naître dans l’habitacle pour que l’établissement sur cette planète soit possible.
La période idéale pour les naissances serait au début de la période de vitesse constante, dans dix-huit ans, alors que les jeunes femmes auront quarante ans… Avec moins de surveillance aux appareils de navigation, il sera possible de consacrer à temps complet deux personnes pour porter les enfants, les éduquer, leur enseigner les rudiments du langage, des sciences, des arts et des mathématiques. Ensuite, il faudra leur apprendre à consulter les documents qui sont à bord, et à se procurer ceux qui les intéressent par internet décalé selon la distance franchie.
— Pour nous, dit Mietsa, parlant aussi pour Kizo, notre famille est terminée. Nos deux enfants sont avec leurs grands-parents. Nous sommes des vieux.
— Même chose pour nous, dit Xéna, parlant aussi pour Ushi. Nous ne désirons plus d’enfants. Notre seul rejeton a été victime d’un accident très jeune, et j’aurai bientôt quarante ans alors…
— Donc il reste deux femmes de vingt-deux ans en bonne santé, avec chacune un conjoint, conclut Motodo. Mais dans dix-huit ans, elles auront trente-deux ans, l’âge idéal.
Puis, s’adressant à elles :
— Quels sont vos projets générationnels ?
— Deux pour moi, fit Lyan. Raduno faisait oui de la tête.
— Deux pour moi aussi, fit Hani.
Sa main serrée dans celle de Itel scellait leur accord.
— Bien, fit Motodo. Soyons optimistes. Si chacun de ces deux couples a un enfant de chaque sexe, aux moments jugés opportuns, la génération suivante serait trop apparentée pour reste viable à moyen terme. C’est pourquoi nous avons commencé à constituer une collection de spermatozoïdes, d’ovules et d’embryons cryogénisés. L’utilisation judicieuse de ces produits permettra de concevoir une génération génétiquement plus diversifiée. Des spécialistes vous en apprendront bien davantage que moi sur ce sujet.
Il y aura aussi des provisions additionnelles d’eau, d’oxygène et d’autres matières essentielles à utiliser à l’avènement cette « demande » additionnelle.
Les jeunes femmes étaient d’accord. Les couples plus âgés se disaient contents de leur rôle de mentor des plus jeunes, et de celui de « grands-parents » en quelque sorte, des enfants à venir.
 
 
 
 
DONNÉES TECHNIQUES : LE TRAVAIL DE ZANISTA PORIL
 
 
Pendant ce temps, le concept du voyage se précisait. La taille des membres de l’équipage étant de huit centimètres environ, l’habitacle du vaisseau aurait des dimensions conséquentes, soit 1 mètre sur 60 centimètres et une hauteur de 60 centimètres (équivalent à 24 m sur 14 m), et trois étages.
Tout en continuant d’affiner les plans de son vaisseau, dont le lancement était prévu dans quinze ans, il avait décidé de lancer deux cargos : le premier dix ans avant le vaisseau habité, et le second cinq ans plus tard. Chacune de ces machines aurait deux missions : placer sur la trajectoire choisie un robot ayant pour mission de relayer les signaux d’ondes radio dans les deux sens entre la Terre et le vaisseau habité, et livrer du carburant additionnel et des ravitaillements essentiels. On peut imaginer la joie des équipages, lors de ces livraisons, dans la perspective d’un voyage pouvant s’étendre sur plus de cinquante ans. Mais ces livraisons, un rendez-vous dans l’immensité de l’espace à des vitesses encore jamais atteintes, étaient un défi colossal.
Les naissances in-vaisseau étaient essentielles, d’où l’importance primordiale de bien contrôler les rayonnements cosmiques. Le matériel de protection serait le tungstène. Ce métal résiste encore mieux que le plomb aux radiations gamma, les plus dangereuses. De plus, le tungstène est très solide. La Chine est justement la reine du tungstène (85 % de la production mondiale). La cuirasse de ce métal formerait le pourtour de l’habitacle. Mais le seul tungstène ne protègerait pas suffisamment les passagers contre les rayonnements de pulsars, très rares, mais imprévisibles, même avec l’épaisseur prévue de six centimètres. Alors le métal serait recouvert de tous côtés, intérieur et extérieur, par une couche épaisse de silicone pur. Ce matériau diélectrique, en plus d’assurer la protection thermique, assumera un deuxième rôle très important.
Les rayons gamma décrochent des électrons du tungstène. Au lieu de devenir de dangereux projectiles, ceux-ci se disperseront dans le silicone (diélectrique) dans lequel flotte une série de grillages métalliques sans contact direct avec le tungstène. Ce silicone ne conduit pas l’électricité, mais peut supporter un courant électrostatique. Les grillages métalliques noyés dans le silicone sont reliés à la cathode. L’anode, elle, est reliée au tungstène. En présence de rayonnement gamma, un courant est obtenu en reliant les deux électrodes. Ce courant serait utilisé au mieux selon les besoins du moment, ou alors emmagasiné dans les nombreux accumulateurs. Ainsi cette armure, en plus de protéger des rayons gamma et du froid cosmique, transforme une partie de ce rayonnement en électricité. Zanista imagina un moyen additionnel de conserver cette énergie gratuite, quoiqu’imprévisible, par un compresseur pouvant emmagasiner de l’air sous pression dans un réservoir étanche de cinq litres grâce à un compresseur électrique. Ceci réduirait la pression dans l’habitacle de vingt pour cent. L’air pressurisé serait ensuite utilisé pour les besoins des principaux appareils de traitement de l’air ambiant : déshumidification, filtration, ionisation, etc., tout aussi indispensables les uns que les autres non seulement au confort, mais aussi à la survie des cosmonautes.
Malgré les dimensions réduites de l’habitacle, le seul poids du tungstène serait proche de deux mille kilogrammes. Avec ses équipements, réserves alimentaires, eau, air, équipements hydroponiques, outils, etc., plus les cosmonautes, cette petite boîte de un mètre de longueur avec son contenu et ses occupants devrait faire l’objet principal d’un lancement distinct, accompagnée de quelques équipements légers, comme les poutrelles devant la relier au propulseur et les antennes pour les télécommunications.
Très tôt on trouva un nom pour le vaisseau, à cause de la forme particulière de l’habitacle et de sa position au bout de la poutre. Ce serait le SABO (Standard Auxiliary BOat). Cette véritable œuvre d’art miniature serait produite et assemblée entièrement à Cho-Min. Les meilleurs aciers inoxydables, le meilleur tungstène furent utilisés, les meilleurs plastiques, silicones et matériaux de toutes sortes. Les isolants, les revêtements, les extincteurs, les valves, robinets, moteurs, accumulateurs et autres dispositifs électroniques furent assemblés selon les plans et devis de l’équipe de Bangalore. Deux de leurs ingénieurs furent passés à la machine de Motodo pour vérifier de plus près le travail d’exécution. Ils étaient infatigables et visiblement très heureux de participer à cette aventure.
 
 
 
PROPULSION ET CARGOS : LE NOUVEL ALLIÉ DE ZANISTA
 
 
Le moteur du vaisseau habité serait un propulseur de magnétoplasma à fusion nucléaire. La cible serait la planète Gliese-581g, située à 20,3 années-lumière de la Terre, ou cent-quatre-vingt-douze-mille-milliards de kilomètres, ou, en chiffres : 191 921 375 596 406 kilomètres, ou 1 282 915 unités astronomiques (UA = distance Terre-Soleil = 149 597 871 km).
Après dix ans de travaux, le premier cargo, de ravitaillement, dit Cargo-1, était enfin prêt pour son lancement. Les perfectionnements encore nécessaires pour arriver à la machine requise pour le vaisseau habité restaient encore à réaliser. Dix ans avant le SABO, il fut mis en orbite au moyen de deux lanceurs indiens GLSV MKIII : un pour le propulseur et ses appareils de communication, et un autre pour les réservoirs d’hydrogène/bore liquide. Le raccordement des deux unités se ferait uniquement par un contrôle robot, avec une série de mini-propulseurs chimiques et d’électro-aimants. Le jour du lancement arriva finalement. Même avec la précision exceptionnelle des lanceurs GLSV MKIII, il fallut cinq jours de navigation robotisée pour réussir l’assemblage en orbite stationnaire. Une fois cette étape complétée, le cargo se lança vers Zarmina, non sans exploiter tous les effets de fronde disponibles selon les positions respectives des planètes solaires.
Le véhicule s’enfonça tout doucement dans le vide de l’espace à mesure que les mois passaient. Mais il transmettait des données de plus en plus précises de cette région de l’univers. Chaque semaine, Zanista Poril passait plusieurs heures à les interpréter. Cela lui permettait de peaufiner divers dispositifs du véhicule destiné aux petits cosmonautes. Son rendez-vous pour le deuxième ravitaillement du SABO était prévu dans vingt-quatre ans.
Cinq ans plus tard, le départ du Cargo-2 à partir de l’orbite stationnaire serait supervisé par un jeune assistant de Zanista Poril. Ce petit génie serait aussi responsable du vaisseau habité qui partirait lui aussi un 14 mars. Zarmina est en Balance le 21 mars, mais la vitesse orbitale de la Terre (29 kilomètres par seconde) va dévier le vaisseau, surtout pendant les premières journées. Par la suite, cette déviation va devenir presque imperceptible, sauf pour les ordinateurs dédiés à la supervision du vol. Oui, la jeune relève était indispensable, étant donnée la durée prévue de la mission. Mais il y avait aussi une deuxième raison à cette promotion. Zanista devait se consacrer entièrement au propulseur.
Le premier ravitaillement serait réalisé par le Cargo-2, qui partirait cinq ans avant le SABO. Son rendez-vous serait environ huit ans après le lancement du vaisseau habité. Une fois leur travail accompli, les cargos continueront indéfiniment leurs courses dans l’espace cosmique. Ces engins, partant ainsi cinq et dix  ans avant le vaisseau habité, pourront remplir leur fonction avec un propulseur moins performant que celui dont auront besoin les voyageurs interstellaires. À une distance et à une vitesse judicieusement choisie sur l’itinéraire, ils éteindront leurs propulseurs et conserveront leur vitesse acquise en attendant d’être rejoints par le vaisseau habité.
Le concept du magnétoplasma pulsé utilisé pour les cargos avait besoin d’être développé davantage en vue du grand voyage. Zanista avait réuni une équipe de trente-deux savants et techniciens dans les disciplines de la physique nucléaire, de l’électromagnétisme, du laser, de la programmation et quelques autres disciplines connexes.
Il savait utiliser les capacités de la jeunesse, mais aussi celle de l’âge plus avancé.
Pour peaufiner son propulseur, il s’était tourné vers un ancien professeur, du temps où il était étudiant à l’Académie des Sciences de Chine, le docteur Zhong Huang. Il savait que son mentor avait été impliqué dans un succès de recherche en deux-mille-treize. L’équipe à laquelle il avait participé pour le tokamak à Hefei, en Chine, avait réussi à confiner, à l’aide de champs magnétiques, et à chauffer à très haute température un plasma d’hydrogène dans un réservoir magnétisé en forme de beigne. La troisième contrainte, l’atteinte d’une densité suffisante pour initier un fonctionnement continu, avait duré pendant plus de trente secondes. Ce résultat pouvait sembler peu important. C’était quand même dix fois mieux que tout ce qui s’était fait auparavant, où que ce soit.
Zhong Huang avait quarante ans quand Zanista l’avait rencontré la première fois. Il avait été son professeur pendant deux ans. Il avait maintenant soixante-huit ans. Ayant appris sa retraite comme chercheur à Hefei, Zanista avait fait des pieds et des mains pour le rapatrier dans son équipe. Pour cela, il avait tenu à le rencontrer en personne, vu la confidentialité du sujet. Il profita d’un congrès de physique à Chengdu, dans l’État du Sichuan. Il était certain que Zhong Huang y serait.
Ce voyage, par avion, lui coûta plusieurs jours, mais il n’eut pas à le regretter. Il trouva comme d’habitude le savant installé en avance sur l’horaire, en avant à gauche dans l’amphithéâtre. Concentré dans ses pensées comme d’habitude, il sursauta légèrement quand Zanista lui demanda, désignant le siège à sa droite.
— Est-ce que cette place est libre  ?
Pour toute réponse, et pour camoufler sa joie, le docteur Huang répondit :
— Encore toi, Zanista ? Qu’est-ce que tu as fait cette fois-ci ?
Zanista se sentait transpercé par la perspicacité du docteur.
— Eh bien ! Je préférerais en parler à un autre endroit.
— J’ai entendu parler de ton projet lointain. Mais je vois que mes informations n’étaient pas complètes. Alors dans ce cas, commençons par écouter avec attention l’exposé qui va suivre. Ce ne sera pas sans rapport avec ce dont nous ne parlerons pas ici.
C’était d’anciens collègues de Zhong Huang qui étaient aux pupitres. Chacun présenta le point de vue de sa spécialité, les résultats et les obstacles restants en vue du développement de réacteurs à fusion nucléaire. Tous reconnaissaient que l’implication de la Chine dans le projet du Grand Collisionneur de Hadrons (LHC), en France, à titre de partenaire financier à hauteur de 10 % (1,5 milliard d’euros) changeait l’allure de la recherche scientifique chinoise. Le pays réclamait plus de postes pour ses chercheurs dans ce projet.
Le congrès dura deux jours. Zhong et Poril n’abordèrent pas le sujet tout de suite. Le savant chinois accepta avec civilité l’invitation à souper de l’indien.
— Vous apprécierez sans doute cette jolie cité de Bangalore qui compte maintenant plus de 10 millions d’habitants.
— J’y suis allé la dernière fois il y a trente ans, en votre compagnie, cher Zanista. Il y avait seulement 3,5 millions. Un gain de 186 %.
Zhong sortait ce chiffre instantanément, sans sourciller.
Sur le même ton désinvolte, Zanista lui répliqua :
— Eh oui ! Tout change si vite. Pas tout à fait aussi vite ici, à Chengdu. Dans la même période, l’augmentation a été de seulement 59 %. À Bangalore, reprit Zanista, la croissance a été de 3,5 millions entre 2001 et 2010. Ça fait 64 % en dix ans seulement…
— Alors c’est d’accord ?
— La curiosité est une compagne dangereuse... Je la suivrai pourtant au nom de l’amitié. C’est convenu. Mais terminons d’abord notre promenade sur ce merveilleux campus. Nous allons ensuite longer la rivière Ho jusqu’au Temple du marquis de Wu. Il est grandiose.
— C’est ma première visite à Chengdu. Je suis très impressionné.
Ils passèrent près d’une heure dans les vastes espaces où se regroupent en fait des dizaines de bâtiments d’expositions, des statues et des musées. Pour finir en beauté, ils choisirent pour leur repas du soir le A RE Tibetan, sur le site même du temple. Ils choisirent un plat à base de champignons et de gros oignons verts de préférence aux mets de viande d’agneau ou de yak.
— Le Tibet est une merveilleuse région de la Chine, qui partage une frontière commune avec ton pays. C’est normal que nous mangions tibétain. Je me souviens de ma visite du télescope optique himalayen Chandra en 2000.
— J’y suis allé brièvement deux ans plus tard. Par contre, je l’utilise pendant cinq heures chaque semaine directement du CREST (Centre de Recherche et d’Éducation en Science et Technologie) à Bangalore. L’équipe de Hanle, dans l’Himalaya, veille uniquement à l’entretien, aux réparations et aux améliorations de l’appareillage technique. J’ai également accès, à partir des mêmes installations, au HAGAR (Télescope de Haute Altitude à Rayon Gamma).
— Tu as bien sûr entendu parler du télescope FAST, qui aura un diamètre de 500 mètres. Il est encore en construction. Mais le LAMOST (spectroscopique à fibres) dans le sud de la province de Guizhou, lui, est en opération depuis peu. Je pourrai t’obtenir des heures d’utilisation.
Après le repas, ils marchèrent quelques minutes pour prendre la ligne verte (7) du métro de Chengdu, puis la correspondance pour la ligne jaune (4) vers l’est. Le train express pour l’aéroport Shanghai de Chengdu partait de la station terminus de cette ligne jaune. Ils eurent un vol direct pour Bangalore, qui dura quatre heures et demie. Ils arrivèrent à Bangalore en pleine nuit. Poril installa son mentor chinois chez lui dans la chambre d’ami. Au lever, vers huit heures et demie, heure de Bangalore, ils purent voir le soleil à sa position habituelle du déjeuner sans avoir manqué de sommeil. Le décalage horaire leur avait octroyé deux heures et demie. Ensuite, ils se rendirent dans le laboratoire de l’Indien.
Zanista ouvrit son ordinateur pour montrer son projet. D’abord les plans de son propulseur, dans la lignée des engins magnétohydrodynamiques à plasma pulsé. Puis les équations théoriques sur lesquelles il basait son travail. Ensuite des dessins 3D de l’ensemble du vaisseau spatial avec ses réservoirs de carburant, son antenne parabolique et son habitacle.
Puis les schémas de deux cargos que le vaisseau devait rattraper à des points stratégiques pour son ravitaillement. Enfin, il y avait des détails de l’habitacle du vaisseau.
— Tout ça pour tes souris ? demanda Zhong Huang.
Puis finalement, il montra à Zhong des photos récentes de lui-même avec une partie de son équipage, deux hommes et deux femmes, juste avant le début de leur entraînement.
— Oh là là ! Qu’est-ce que c’est que ce montage ?
— Eh bien, ce n’est pas un montage. Ces personnages seront à bord de mon vaisseau spatial. D’ailleurs, nous pourrons leur parler en direct après leur journée de travail. J’ai le plaisir de te l’apprendre : ce phénomène incroyable est le fait d’un de tes compatriotes, le professeur Motodo.
— Qui ? Motodo ? Je l’ai croisé lors de ta conférence sur l’île Sriharikota, il y a douze ans exactement. Je ne lui ai pas parlé, mais j’ai remarqué combien il était concentré. Eh bien, je ne te crois pas pour le moment.
— Tu pourras juger tout à l’heure. En attendant, voici des séquences vidéo prises au cours des dernières séances d’acclimatation à la cabine de vie. La durée prévue pour atteindre Gliese-581g est cinquante-quatre ans. Quatorze ans d’accélération, vingt-quatre ans de vitesse constante et quatorze ans de décélération.
— Le retour n’est pas prévu, n’est-ce pas ?
— Pas dans l’état actuel de nos propulseurs. Mais avec ton aide, Zhong Huang, j’espère améliorer mon nouveau principe de propulsion pour le SABO et pour un Cargo-3, capable de rattraper le vaisseau et de le ravitailler. Et peut-être même pour un SABO-2, qui atteindrait lui aussi Zarmina.
— Je savais bien que tu avais fait quelque chose d’inavouable. Montre-moi tout de même les derniers documents concernant l’existence de Gliese-581g. Comment as-tu pu décider de lancer ainsi un équipage sur une planète dont l’existence reste encore à démontrer  ? Tu es incorrigible.
En effet, Zanista Poril avait toujours été audacieux dans ses projets.
Zanista mit à l’écran des montagnes de chiffres, de graphiques et de nombreuses équations résumant les observations recueillies au cours des cinq dernières années.
— Bon, bon, dit le professeur Huang, c’est plutôt favorable, mais ce n’est pas une certitude. Mais pourquoi initier un tel voyage maintenant ?
— C’est une petite dame qui m’a persuadé. Ces personnes mesurent à peine huit centimètres de hauteur. Tu imagines les conséquences. Le poids de l’habitacle et son contenu peut être réduit par dix-mille. Il est alors possible de prévoir un blindage anti-rayonnement très sécuritaire. Les dimensions relatives de l’habitacle peuvent être très confortables pour ces petits cosmonautes par rapport à ce qu’on prévoit habituellement pour les vols habités vers Mars, par exemple. Et le coût d’une telle expédition devient relativement abordable.
— Gliese-581 est à 20,3 années-lumière. Ces pauvres vieux auront besoin de ravitaillement.
— Eh bien ! Ils ne seront pas tous vieux. Nous espérons des naissances dans une quinzaine d’années.
— Comment ces personnes ont-elles pu se laisser embobiner dans une telle entreprise ? Elles vont mourir intoxiquées dans ton SABO. Pauvres enfants, si un jour il y en a.
— L’air dans mon SABO sera bien meilleur que dans les grandes villes de nos pays, Zhong. Nous allons installer une véritable arche de Noé dans cet habitacle. Les provisions d’eau, d’oxygène et de nourriture à bord seront suffisantes pour tout le voyage. Environ deux-cents kilos. Mais elles seront probablement assez peu utilisées. Les voyageurs préféreront en conserver un maximum pour l’installation sur Zarmina. Nos cosmonautes sont de véritables artistes du recyclage. Ils auront des cultures hydroponiques très bien installées pour les légumes frais et certains fruits. Ils auront une pisciculture très productive. Les nourritures périssables sont entreposées dans de l’azote liquide. Enfin, les huit personnes présenteront un éventail de compétences techniques et scientifiques tout à fait remarquable.
— Mais tu n’es pas autorisé pour une telle mission.
— Ne t’en fais pas pour ça. Les documents sont suffisamment vagues. J’avoue que j’ai un peu profité de l’ambition de certains administrateurs qui ont fermé les yeux, mais je suis couvert par la lettre du texte. Je suis autorisé à mettre à bord de ce vaisseau trois-cents kilogrammes d’équipement incluant de « petits êtres vivants ».
— Je vois que tu es toujours aussi entêté. Alors, montre-moi les plans de tes cargos.
— Le Cargo-1 est en route depuis trois ans. Le Cargo-2 partira dans deux ans. Ces engins sont propulsés par nos prototypes de propulseurs à magnétoplasma alimentés par un mélange d’hydrogène et de bore. Leur objectif est double : placer des relais bidirectionnels à ondes radio sur la trajectoire de l’expédition et emporter des réservoirs de carburant pour ravitailler le vaisseau habité. Cette ultime mission de chaque cargo est particulièrement complexe à réaliser. L’arrimage doit se faire au lieu précis qui est prévu, mais aussi à un moment prédéterminé et à la même vitesse que le vaisseau.
Voici les plans détaillés des propulseurs que nous avons construits pour les cargos. Il faut les améliorer. Ils ne sont pas assez performants pour le vaisseau habité.
— Pour ça, enchaina Zhong, il faudra des fils plus fins en alliage d’acier inoxydable. Les lasers devront avoir des faisceaux plus concentrés. Les électro-aimants devront être plus minces et plus nombreux. C’est la vitesse d’éjection des produits de la fusion qui déterminent en grande partie les vitesses atteintes, mais il faut d’abord atteindre la température de presque un milliard de degrés. Nous devons atteindre un peu plus de 50 % de la vitesse de la lumière en moins de quinze ans.
Les expériences les plus avancées en matière de fusion nucléaire cherchent uniquement à établir un fonctionnement soutenu. À Hefei, avec notre tokamak, nous avons réussi des suites de trente secondes seulement. Même si c’était la meilleure performance répertoriée à cette date, la seule utilisation envisageable de ces machines, c’est une centrale électrique à fusion nucléaire, pas un propulseur spatial. On est loin du magnétoplasma à impulsion. Et le temps presse.
— Je dois te dire que nous avons des ressources hors du commun en nanotechnologie. Motodo dirige maintenant des ateliers de fabrication sidérurgiques d’une finesse inégalée. Il peut nous fournir les pièces les plus complexes en un temps record.
 
 
 
 
FINALISATION DU PROPULSEUR
 
 
Zhong s’installa tout de suite dans le local que lui avait réservé son ancien élève. Ils travailleraient chacun de leur côté pendant quatre jours et ensemble les deux autres journées avant la pause hebdomadaire.
Le chinois évalua un groupement de cinq propulseurs et huit réservoirs. Quatre groupes propulseur-réservoirs placés en périphérie pourraient être largués 2 par 2 tout en conservant la symétrie nécessaire au guidage. Mais les calculs sommaires montraient bien que le rapport poids/carburant est incontournable. Au départ, son groupement est plus rapide, mais le poids des propulseurs qui permettent d’acquérir cette vitesse initiale dévore le carburant. Au final, on n’atteindrait jamais les cargos de ravitaillement.
En deuxième essai, Zhong adopta le schéma élaboré pour les cargos, avec deux propulseurs et huit réservoirs. Les calculs plus précis permettront de valider éventuellement cette hypothèse. Huang avait terminé les quatre jours de préparation.
Le lendemain, il arriva au labo, en même temps que Poril.
— Bonjour Zanista.
— Bonjour Zhong. Comment ça va ?
— Plutôt bien. Qu’est-ce que tu nous as découvert ces derniers jours ?
— Toi d’abord. Mon bilan mental n’est pas tout à fait prêt.
— Bien. J’ai eu le temps d’abandonner mon hypothèse des multipropulseurs. J’ai des courbes vraisemblables avec huit réservoirs et un double propulseur. La mise en orbite serait réalisable par deux GSLV-Mk IV, qui sont maintenant disponibles. Quatre des réservoirs seraient plus longs que les précédents, mais de même diamètre, pour tenir dans le conteneur du lanceur.
— Moi, j’ai passé tout mon temps à réviser mon propulseur. Il n’a pas vraiment de point faible, mais il peut être amélioré.
Robustesse pour ce qui est des antennes de chauffage et d’ionisation.
Légèreté pour les électroaimants.
Efficacité pour le générateur nucléaire.
Mise au point d’un nouveau nano laser pour atteindre la température nécessaire à la fusion aneutronique.
Mon idée serait de mettre une équipe sur chacune de ces améliorations. La phase recherche et expérimentation durerait la moitié de la période restante soit 1275 jours, et le reste pour la construction et l’assemblage.
— Je suis d’accord, répondit Zhong. J’adopte le même échéancier. Je suis prêt à commencer immédiatement.
Zanista avait identifié, dans son personnel, les jeunes gens qui travailleraient avec Zhong. Il les convoqua avec son ami pour le lendemain matin. Comme le savant était déjà à son ordinateur, les trois jeunes en sarraus blancs s’agglutinèrent autour de son écran. Après plusieurs minutes, l’un dit :
— Je ne comprends pas très bien votre dernière « opération ».
— Montrez-moi ce que vous pensez avoir compris. Prenez une machine.
Il y avait déjà trois ordinateurs avec écrans qui attendaient les sarraus. Ils furent bientôt tous occupés. Tout en émettant quelques onomatopées incompréhensibles, ils se présentèrent les uns aux autres, sans tourner le regard de leurs écrans. Le vieux professeur respirait le bonheur et ses nouveaux acolytes étaient trop heureux d’avoir la chance de participer à un projet emballant.
Zanista s’effaça sur la pointe des pieds, se demandant comment il pourrait jamais réussir à souder ses autres équipes de manière aussi efficace et rapide.
— Bah ! se dit-il. Tant pis si ça me prend un peu plus de temps que lui. L’important est de réussir.
Pour la première équipe, il fut convenu que les pièces les plus délicates, soit les antennes de chauffage et d’ionisation, seraient conçues en 3D ici à Bangalore, mais fabriquées en Chine à Cho Min dans les équipements nanotechnologiques.
L’équipe des électroaimants attaqua son mandat en planifiant une série d’essais portant sur des variations de modulation par ordinateur des impulsions électriques. Chacune des variantes était appliquée sur une dizaine de configurations de bobinage. Une fois ces essais terminés, ils passeraient à l’analyse des résultats. Ensuite, ils reprendraient les expériences avec des variations d’alliages métalliques, pour identifier les plus performants. Ce manège durerait environ deux ans. Ce serait ensuite l’étape des essais en laboratoire de prototypes partiellement assemblés.
Pour le vaisseau habité, requérant un minimum d’une soixantaine d’années de service, seul l’américium (Am241) pouvait convenir pour le générateur nucléaire. Après cinquante ans, ce radio-isotope bombarde encore à 92,3 % de sa puissance initiale. D’ailleurs, ce n’avait pas été une sinécure de se procurer et d’entreposer les quelques kilogrammes nécessaires. Ça avait coûté des sommes qui ne seraient plus disponibles maintenant. C’est Zhong Huang qui était intervenu auprès de la Compagnie des Carburants nucléaires de Chine Jianzhong pour obtenir la qualité nécessaire, réservée aux projets de recherche de pointe.
Pour améliorer le rendement, il faudra réviser l’architecture des pales du refroidisseur et la composition des thermocouples reliant la source radionucléide chaude à l’extrémité du refroidisseur exposé à la température du vide spatial (-78,55 °C).
Les thermocouples des générateurs utilisés précédemment étaient des fils parallèles reliés aux mêmes pôles. Chaque fil était composé de deux matériaux différents. Les cinq thermocouples avaient des « facteurs de mérites » différents selon les écarts de température aux pôles chaud et froid.
Les techniciens eurent l’idée de commander à Cho Min des torins assemblés à partir de nanofilaments des cinq types de thermocouples déjà utilisés dans les divers laboratoires du monde. Des expérimentations permettront de vérifier les résultats.
Puis il y avait le Cargo-3 à lancer 1500 jours après le départ du SABO. Son objectif est tout autant le réconfort moral pour l’équipage que le matériel de survie. Le réconfort moral sera constitué de divers produits qui n’existaient pas au moment du départ et qui restent à déterminer. C’est un genre d’arbre de Noël, qui contiendra des jouets, car il y aura probablement eu des naissances. Le reste du chargement sera constitué de matériel d’entretien et de réparation d’équipements électronique, comme des écrans de remplacement plus performants et plus durables, des vêtements, et surtout quelques réservoirs d’hydrogène liquide.
Quelle que soit la date de lancement, le Cargo-3 devra dans un premier temps accélérer plus rapidement que le SABO, puis ralentir jusqu’à la vitesse constante du vaisseau, et à l’endroit exact. Cet abordage sera un immense défi.
Les deux savants se mirent tout de suite aux claviers. À partir des courbes temps/distances des courses prévues pour les trois engins en vol (SABO, Cargo-1 et Cargo-2, ils établirent un trajet de vingt ans environ, qui démarrerait au jour 1500 (le départ du vaisseau habité étant le jour zéro). En utilisant la même technologie de propulseurs, avec la même accélération, ils atteindraient le vaisseau 10 000 jours après son décollage (27 ans environ).
— Il faut faire durer les propulseurs pendant au moins vingt ans, donc améliorer la robustesse. Pour avoir assez de carburant, il faudra augmenter aussi le rendement.
 
 
SUITE DE LA PRÉPARATION DES COSMONAUTES
 
 
Le problème de la gravitation artificielle, nécessaire pour prévenir l’ostéoporose et la dégénérescence musculaire ne peut se régler que par rotation. Les essais tenteront de déterminer quel degré de gravitation suffira pour garder la forme jusqu’à la fin du voyage. Les données disponibles proposent une rotation de 10 tours/minute, avec un rayon de giration de 9 mètres, pour avoir la même gravitation que sur la Terre, soit 1 g. D’autres études démontrent qu’un rayon de 15 mètres et une rotation de six tours/minute sont à peu près le seuil acceptable pour le confort du cosmonaute. Ceci permettrait d’atteindre 0,6 g. Des tests approfondis seront nécessaires auprès des membres de l’équipage pour valider ces critères aux dimensions spécifiques des cosmonautes (8 centimètres). Le rayon de giration prendrait la forme d’une poutre légère reliant l’habitacle aux propulseurs et une autre poutre reliant les propulseurs aux réservoirs d’hydrogène liquide. On aurait ainsi un ensemble équilibré.
Les propulseurs principaux seraient au centre de gravité axiale pour que la poussée, tout comme la rotation, soit bien répartie. La rotation serait mise en fonction et contrôlée par quatre petites fusées chimiques placées près du propulseur principal, deux dans chaque direction. Une fois atteinte la vitesse de rotation désirée, celle-ci resterait indéfiniment constante dans le vide sidéral. Mais il serait possible de la modifier, par exemple en cas de fatigue due à la rotation. Mais cette manière de créer la gravitation artificielle exige plusieurs dispositifs complexes. C’est l’habitat lui-même qui devra être déplacé. Le long de la poutre le reliant au reste du véhicule, pour s’ajuster à la réduction de la masse de carburant-hydrogène. Tout cela impliquait des calculs très complexes.
L’équipe de Bangalore faisait des merveilles. La mise en orbite géostationnaire se ferait en deux ou trois lancements. L’assemblage serait réalisé par la suite, finalisé par un bras télémanipulateur, qui devrait être à la fois robuste et très précis.
Rappelons que la taille des cosmonautes étant vingt-cinq fois réduite, leur volume, comme leur poids, le serait le cube de 1/25 (1/25 x 1/25 x 1/25 = 0,0000640 = 1/15625). Ceci permettait de construire un habitacle beaucoup moins volumineux, moins lourd et beaucoup mieux blindé pour résister aux rayonnements cosmiques.
Nos cosmonautes poursuivirent leur préparation à Bangalore en Inde. Les techniciens de Cho-Min qui les avaient accompagnés lors du confinement furent encore leurs intervenants immédiats, mais ils seraient eux-mêmes supervisés par une équipe locale qui achevait les préparatifs. Les accessoires de dimensions spéciales pour les séances d’entraînement avaient été produits à Cho-Min avant d’être acheminés à Bangalore. Les premiers essais de gravitation par centrifugeuse indiquaient qu’un rayon de sept mètres et six tours minute était suffisant pour conserver une bonne santé. Des tests complémentaires furent menés avec un avion stratosphérique, le CA310 ZÉRO-G français, un descendant de Airbus, pour préciser les effets de la variation rapide de la gravitation lors de virages et lors de plongées et remontées préétablies. Pour ces essais, les huit cosmonautes étaient installés dans une réplique en bois de l’habitacle, elle-même placée dans une caisse fermée. Ainsi le contenu demeurait secret, ce qui fut accepté par le partenaire français. Les observations recueillies permirent de valider le concept des sept mètres, six tours. Également, les systèmes de fixation des divers accessoires et des quincailleries de tiroirs et portes furent améliorés après chaque expérience pour faciliter les changements artificiels rapides de gravité. Cette recherche se prolongea six mois.
Ce fut ensuite le cours de génétique. Les moins concernés et les moins calés dans le sujet, des gars, furent davantage intéressés par les apprentissages de base. Mais quand les formateurs révélèrent l’origine du matériel biologique qui serait à bord, tous les yeux s’écarquillèrent. Tout le petit peuple de Cho-Min était volontaire pour fournir sperme, ovocytes et embryons. Le moment venu, le personnel infirmier et les médecins impliqués vérifieraient uniquement le bon état de santé général des éléments prélevés. Comme l’objectif principal était la diversité génétique, toute sélection supplémentaire relèverait d’un eugénisme de courte vue. En effet, une caractéristique jugée comme un désavantage pourrait se révéler un atout de survie intéressant sur Gleise-581g.
Les sujets étaient abordés à la suite l’un de l’autre. Les notions de pédiatrie et de pédagogie, dans un même bloc, furent présentées de façon très élaborée. Même les plus vieux, qui avaient de l’expérience comme parents, furent étonnés de constater la complexité de ces matières. Ils sentirent sur leurs épaules le poids que ces connaissances fines ajoutaient à leurs responsabilités. Dans leur passé, ces obligations étaient partagées par des éducateurs, des professeurs, des entraîneurs. Quant aux deux jeunes couples, ils étaient protégés de ces angoisses par leur jeunesse, leur inexpérience et un précieux reste de naïveté.
De nombreux sujets techniques de pointe ayant trait à la ventilation, le traitement de l’eau et de toute la matière à bord furent traités pendant de longs mois, avec des expériences en laboratoire, de la formation aux nouveaux équipements et au traitement informatique. Par exemple, pas question d’utiliser des gants jetables pour les manipulations et les analyses usuelles. Quelques milliers de paires seulement seraient à bord, pour les usages médicaux uniquement. Dans les autres cas, des gants permanents, épais, seraient passés au micro-ondes, comme mesure d’asepsie. Il fallait également que tous les cosmonautes se disciplinent à utiliser toujours les mêmes paires pour les mêmes usages.
Vinrent les séances de relaxation. Les instructeurs furent éblouis par la facilité avec laquelle les huit sujets franchissaient les étapes proposées. Cette formation fut pour ceux-ci comme un congé de six semaines au cours des quarante-huit mois que durèrent leurs apprentissages.
Pour finir, il y eut des sessions interminables en piscine simulant les sorties dans l’espace. Une maquette très sophistiquée à l’échelle réelle permettait de connaître toutes les pièces constituantes de l’extérieur du vaisseau, les méthodes de démontage et de remplacement, et les techniques appropriées à chaque situation. Malgré les efforts de l’équipe de conception pour simplifier ces assemblages, le coffre à outils était considérable. Chaque accessoire avait un fil de raccordement à boucler au scaphandre avant toute sortie dans l’espace. Chaque pièce démontable susceptible d’être remplacée ou démontée pour être réparée à l’intérieur de l’habitacle était munie d’une boucle dans laquelle il fallait enfiler un fil également relié au scaphandre pour rendre impossible toute perte d’objet. En plus, il fallait contrôler un bras télémanipulateur partiellement robotisé, des appareils d’éclairage et des appareils photo.
— La quincaillerie sera très éloignée, répétaient les entraîneurs.
Ils pratiquèrent une cinquantaine de fois l’assemblage du vaisseau qui serait réalisé en orbite à partir de trois lancements de fusées GLSK III. La tâche la plus ardue consistait à revêtir puis enlever les scaphandres, ouvrir et fermer le sas, puis rédiger le rapport de l’intervention. Chacun avait dû le faire si souvent que la chose était devenue presque machinale.
 
 
 
 
LE GRAND DÉPART
 
 
C’était le 22 avril 2030. Il avait fallu trois lancements. Un premier lancement mit en orbite géostationnaire l’habitacle et les antennes de communication. Celles-ci, pour le moment, étaient repliées dans leur emballage et solidement fixées à l’habitacle. Le deuxième lancement apporta tout près du SABO les pièces de la poutre, le bras télémanipulateur et le double propulseur, ainsi que quatre réservoirs d’hydrogène-bore. Tous ces éléments furent assemblés, vérifiés, branchés, raccordés en trois jours seulement, surtout en robotique, par le bras télémanipulateur. Cinq sorties furent tout de même nécessaires.
Puis ce fut le troisième lancement qui apporta cinq réservoirs, ainsi que le générateur thermoélectrique à l’américium 241. Après quelques difficultés, le bras télémanipulateur parvint à installer le générateur sans intervention de l’équipage. Une fois en place, tout à l’avant du propulseur, les rayonnements gamma de l’américium qui pourraient atteindre le vaisseau lui-même sont bloqués par un bouclier en tungstène. Puis les cinq réservoirs furent mis en place un par un. Chaque fois les boulons d’ancrages, les raccordements et les valves étaient vérifiés deux fois. Dans le vaisseau, tout ce travail était effectué en apesanteur. La procédure pour la mise en marche apparaissait comme une très longue liste d’exploits athlétiques, jusqu’à ce que la mise en rotation progressive commença à faire sentir ses bienfaits. Finalement, la mise en marche avait duré vingt-deux jours, avec des périodes de travail de dix heures très bien remplis, suivies de repos obligatoire de huit heures avant de reprendre une autre session de dix heures et ainsi de suite pour chacun des huit membres de l’équipage. Ce travail avait demandé beaucoup de concentration. Sitôt le propulseur en marche, chacun ressentit l’impression familière du local de confinement où ils avaient soudé une incroyable amitié.
Pendant une dizaine de jours, ils s’affairèrent à déployer les divers systèmes. Raduno et Lyan installèrent les cultures hydroponiques. Mietsa et Xéna établirent les routines de contrôle des bassins de pisciculture. Kizo et Itel se familiarisèrent avec les systèmes de communication et de repérage au moyen des étoiles.
Les échanges avec l’équipe au sol, presque instantanés jusque-là, se décalaient de plus en plus. Au lieu de courtes questions et réponses, les messages de part et d’autre étaient plus étoffés et moins fréquents.
 
 
 
COMMUNICATION SPÉCIALE AU LABORATOIRE DE ZANISTA PORIL
 
 
— Oyé, oyé ! Communication spéciale. On nous a envoyé un message il y a vingt heures déjà, claironna Zanista. Je le passe tout de suite à l’écran.
— Bonjour docteur Poril, bonjour docteur Huang. Rapport verbal au jour 120.
Je me présente, je suis Mietsa, capitaine du SABO. Je vous présente d’abord mes confrères de l’Inde, Ushi notre mécanicien, sa compagne Xéna, microbiologiste, Itel, maître yogi, et sa compagne Hani, médecin.
Mes trois compatriotes chinois sont Lyan, spécialiste des végétaux et médecin, et son compagnon Raduno, pisciculteur et technicien, et pour finir mon compagnon Kizo, mathématicien et ingénieur. Quant à moi, je suis surtout microbiologiste. J’aurais pu facilement ajouter deux ou trois compétences supplémentaires pour chacun d’entre nous. La polyvalence et la redondance des expériences ont été un critère primordial lors de la sélection de notre équipage. Nous avons tout intérêt à continuer de développer ces aptitudes. En cas d’incapacité de l’un de nous, les autres doivent pouvoir le remplacer. Je vous signale que nous avons presque terminé la traversée de la ceinture de Kuiper. Rien à signaler.
Pour ma part, je suis très satisfaite de la collection d’organismes qui ont été sélectionnés pour nous accompagner. Dans notre micro-milieu, la rotation des matières est commencée. Notre compost est fertile.
Je laisse maintenant la parole à Kizo.
— Bonjour messieurs. Nous avons bien réussi à mettre en marche la rotation qui crée la gravitation artificielle. Nous obtenons 0,6 g. Selon les résultats des examens de nos médecins, nous déciderons peut-être de modifier la vitesse de rotation.
Voici Lyan, qui est aussi médecin. Elle vous en dira davantage.
— Nous ferons les tests de résistance au changement de gravité dans une vingtaine de jours. Une augmentation de la rotation pourrait avoir des effets indésirables. Tous les membres de l’équipage ont un moral superbe. Pas le moindre pépin pour l’instant. Il est trop tôt pour parler végétaux. Sauf que les laitues et radis sont en train de germer, bons premiers tout comme sur Terre.
— À toi Raduno, fit la présentatrice.
— Pour l’instant, nos poissons vont bien. Nous gardons une série d’individus représentatifs des variétés présentes à bord sous contrôle génétique très serré, dans des espaces subdivisés. D’autre part, nous élevons la majorité du cheptel dans un bassin plus vaste, où nous prélevons notre nourriture, et où nous guettons l’apparition éventuelle de caractères intéressants. De tels individus seraient alors transférés dans la première catégorie.
— Hani, raconte un peu… poursuivit la capitaine.
— Comme médecin, je ne peux rien ajouter à ce que disait à l’instant Lyan. Pour le moment, je me contenterai d’avouer que j’ai des projets d’aménagement et de décoration. Le consensus s’appliquera comme en tout. Mais j’ai reçu un appui unanime à l’effet que le décor actuel peut être amélioré. Mon avis est que c’est essentiel au bonheur de contrôler tant soit peu son environnement.
— C’est ton tour, Itel.
— J’ai mon groupe de yoga depuis les premières semaines de notre entraînement. Sept merveilleux élèves qui menacent de me dépasser, à mon grand bonheur. Je me garde dans une forme optimale, pour être prêt le jour où il faudra faire une sortie en apesanteur. J’estime essentiel de faire des simulations. Il s’agirait d’arrêter les propulseurs pendant quelques heures. J’aimerais obtenir du personnel au sol une étude de risque à ce sujet.
— Xéna, à toi la parole.
— Je vais parler programmation et télécommunication. Pour le moment, nous constatons facilement le décalage causé par la distance dans la transmission. Mais avec l’augmentation constante de notre vitesse, il deviendra nécessaire de comprimer les signaux pour améliorer la définition autant de l’image que du son. Je me demande si les corrections à l’arrivée sont la meilleure option. Il serait peut-être plus efficace de faire la compression avant les envois. Ou bien une combinaison des deux méthodes. Il faudrait faire ces ajustements maintenant avant que le décalage devienne un obstacle. Nous tenons à avoir la meilleure définition télé possible.
— Le dernier et non le moindre, à toi Ushi.
— À mon initiative, tous mes compagnons ont accepté de prolonger l’exercice dans la roue d’écureuil ou le vélo stationnaire. En conséquence, le réservoir à air comprimé qui est relié au système de ventilation et filtration est insuffisant. Nous perdons actuellement une partie de cette énergie. Tous nos accumulateurs électriques sont au maximum. J’ai trouvé une autre utilisation. Mais j’aimerais aussi disposer d’un deuxième réservoir à air comprimé. Peut-être l’équipe au sol pourra me proposer un plan pour en construire un à partir des matériaux à bord, bien sûr.
Mietsa reprit la parole.
— Tous ces bons mots sont documentés dans les messages informatiques.
Pour terminer, nous vous invitons à écouter notre émission récréative de quinze minutes, la troisième depuis notre départ.
Puis Lyan, la scénariste principale.
— Docteur Poril, nous sollicitons par la présente une confiance additionnelle de votre part. Bien sûr, ces émissions font partie de notre loisir. Mais nous avons une autre motivation encore plus forte. C’est notre instinct de survie. Voici notre projet. Quand nous aurons livré cinq émissions, nous vous demanderons de contacter une chaîne de télévision.
Vous devrez trouver une personne compétente pour ce mandat confidentiel. Quand elle aura intéressé une entreprise, et avant de conclure un accord, elle devra révéler la « bombe » : LE SABO EST HABITÉ. Il faudra ensuite trouver les commanditaires les plus généreux. Les cotes d’écoute seront sûrement excellentes au début. Ce sera notre rôle de les maintenir. L’objectif est de financer le projet de docteur Zanista Poril et son équipe, nos partenaires immédiats. Tôt ou tard, quelqu’un décryptera nos communications. Autant prendre les devants.
Bonne émission.
Le thème était : Un repas à bord d’un vaisseau spatial.
Mietsa faisait la cueillette dans le jardin hydroponique : radis, laitue et fèves vertes. La variété n’était pas plus grande pour le moment. On pouvait tout de même apprécier l’étendue des semis et la qualité de l’éclairage. Raduno cueillait quatre poissons dans un bassin. En un clin d’œil, il taillait huit filets et les assaisonnait. Toutes les cuissons se faisaient au micro-ondes, ou dans des autoclaves électriques. Il n’y avait évidemment pas de ventilateur d’extraction.
Dans les plans d’ensemble, où les convives s’installaient autour de la table, on pouvait percevoir l’effet de la gravité artificielle plus faible que sur Terre. Ça faisait une danse étrange. Lyan avait incorporé une version accélérée et commentée pour expliquer le phénomène.
Mais le clou de l’épisode se déroulait après le repas. L’équipage servait une véritable leçon d’écologie, de réutilisation et de recyclage. Après dix-huit mois au sol, et quatre autres mois en voyage, ils avaient tous ensemble adopté la même méthode. Préparer exactement les quantités nécessaires. Manger toutes les assiettées, et terminer en nettoyant tous les contenants et ustensiles avec un aliment absorbant. Passer la vaisselle immédiatement dans un lave-vaisselle très performant. Ainsi personne n’hérite de la corvée, mais surtout on utilise le minimum d’eau, absolu.
Là, on nous montre les mécanismes de l’appareil, le parcours de l’eau, la filtration, puis l’entreposage dans un réservoir chloré. Suivent l’osmose inversée puis le traitement aux rayons ultraviolets. La solution résultante passe ensuite au réservoir réfrigéré ou au réservoir d’eau chaude. Pour réaliser ces prises de vue, il aura fallu démonter les boîtiers des appareils, quelquefois démonter aussi les mécanismes et les réinstaller dans un endroit dégagé.
Une caméra extérieure orientable éclaire et zoome le générateur d’électricité à l’américium qui assure l’électricité à bord, ainsi que l’extérieur du vaisseau dans une courte vue d’ensemble. On montre ensuite les appareils de gymnastique en action, reliés à un réservoir d’air comprimé. Chaque personne à bord utilise un appareil pendant une heure minimum, chaque jour. Ainsi, les besoins en circulation de l’air sont presque totalement assurés par ce mécanisme. À la sortie, l’air est filtré par un passage dans un contenant d’eau destiné à intercepter les impuretés, puis dans les bassins de pisciculture, qui sont ainsi approvisionnés en oxygène. À la sortie, l’air est redistribué dans l’habitacle. La vapeur d’eau entraînée dans l’air contribue au maintien d’un degré d’humidité suffisant.
L’autre source active est un appareillage destiné à générer de l’électricité avec l’aide du lourd blindage de tungstène qui constitue la coque de l’habitacle. Les techniciens n’espéraient pas récolter des quantités importantes. En conséquence, les piles rechargeables branchées là-dessus n’avaient pas beaucoup de capacité d’emmagasinement. Le principal objectif était l’analyse du rayonnement gamma provenant de l’espace. Les cosmonautes avaient constaté que les piles avaient tendance à atteindre leur maximum et à surchauffer lors de certaines séquences de rayonnement courtes et rares, mais imprévisibles. Ça faussait les lectures.
Ensuite, Kizo et Ushi présentaient leur amélioration du système, auquel ils avaient travaillé depuis six semaines. Quand l’accumulateur atteignait soixante-quinze pour cent de sa capacité, le courant était détourné vers des appareils utiles pouvant fonctionner à l’instant même : le réfrigérateur pouvant tolérer quelques degrés centigrades de moins, les plinthes électriques des pièces privées acceptant quelques degrés de plus. Toute économie d’énergie est bonne à prendre.
À l’usage, il leur semblait que les lectures de rayonnement gamma étaient plus complètes. Ça réjouirait certainement quelques savants.
Suivait un laïus de Xéna, qui invitait au prochain épisode, qui porterait sur la faune microbienne et les insectes à bord.
— Eh bien ! il y a quelques bombes là-dedans. Pour qu’elles soient utiles, il faut contrôler où elles vont éclater, et aussi à quel moment, commenta Zhong.
 
 
 
AU LABORATOIRE DE MOTODO À CHO MIN
 
 
Dans ses laboratoires à l’université, Motodo et ses assistants poursuivaient un projet à portée longitudinale. Ils avaient aménagé un clone de l’habitacle du SABO, à l’exception de sa carcasse en tungstène. Tous les équipements y étaient exactement les mêmes. Depuis le jour zéro (le lancement du vaisseau habité), une équipe de huit personnes l’occupait en tout temps, avec des rotations de deux des huit occupants à chaque deux ans. Chaque « terranaute » y passait normalement des périodes de six ans. L’idée était d’observer intensément les équipements les plus divers pour équiper le Cargo-3 le mieux possible en vue de son lancement le jour 1500.
Les premiers items à flancher furent les écrans d’ordinateur. Les équipes locales investirent des milliers d’heures pour tenter des réparations. Ils ne trouvèrent pas de solution de ce côté. Ils calculèrent que le vaisseau aurait besoin d’une centaine d’écrans de remplacement. Il en avait été prévu seulement trente-cinq. On demanda au fournisseur d’améliorer la durée de fonctionnement. Dans les courts délais exigés, ils fabriquèrent cent-cinquante nouveaux écrans de remplacement 50 % plus durables. Ils furent remisés dans le contenant destiné au Cargo-3.
Un des appareils micro-ondes tomba en panne. Il fut aussitôt acheminé à l’atelier de réparation. La pièce fautive fut vite identifiée. Le vice de conception fut corrigé et une vingtaine de pièces furent produites, et entreposées avec les écrans, accompagnées d’un mode d’emploi et d’une technique de remplacement in situ de la pièce fautive. Les bidules qui retinrent aussi l’attention des techniciens furent les diverses membranes de filtration d’air et d’eau. On avait utilisé les mêmes que dans le SABO au tout début et les terranautes s’en montraient satisfaits. Vers le jour 400, les techniciens découvrirent un nouveau produit industriel qu’ils mirent aussitôt à l’essai. En quelques semaines, il fut jugé supérieur… : Au Cargo-3.
Pendant que cette équipe scrutait le contenu du clone du SABO pour améliorer le plus possible la sécurité et le confort des cosmonautes, Zanista rappelait à tout le monde la situation temporelle.
— Le Cargo-3 partira au jour 1500. À ce moment-là, le décalage de communication sera soixante-treize jours. Si on désire une réponse à une interrogation maintenant, il faut prévoir le double, soit cent-quarante-six jours (près de cinq mois). Quant à l’appréciation des cosmonautes pour nos colis, il faut compter plus de dix ans avant de les recevoir.
Comme les terranautes, pas toujours aussi patients que les vrais cosmonautes, pestaient contre les scaphandres, qu’on les obligeait à revêtir et enlever chaque semaine, deux d’entre eux s’attardèrent à les étudier de très près. Ils suggérèrent des améliorations intelligentes qui convainquirent les concepteurs. Des améliorations furent apportées. On fabriqua une vingtaine de ces nouveaux survêtements… Au Cargo-3.
Il y avait encore l’équipe « cadeaux » qui s’évertuait à imaginer les objets qui seraient des surprises agréables, au-delà du nécessaire et de l’utile. Il s’agissait d’un « focus group » composé de quatre personnes de Cho Min, de la taille des cosmonautes. Un de leurs premiers soucis fut de prévoir pour les enfants, qui devraient naître entretemps à bord, dans seize ans environ, quelque chose qui les intéressera alors qu’ils auront environ six ans, au moment de la livraison, dans vingt-deux ans environ. Le bois serait le matériau de prédilection. Le focus group se déplaça dans l’atelier d’un artisan de Cho Min. On parla tricycles, puis jeux de construction pour opter en fin de compte pour un modèle du véhicule spatial lui-même. Chacune des pièces principales à l’échelle porterait une inscription en Mandarin et en Hindi. On accorda à l’artisan trois ans pour réaliser le jouet, entièrement démontable. On fit aussi un colis dans lequel une vingtaine d’instruments de musique traditionnels indiens et chinois, et d’autres plus modernes, furent soigneusement emballés.
 
 
 
LA RÉCEPTION DU CARGO-2
 
 
Lancé cinq ans avant le SABO, le Cargo-2 se laissa rattraper vers le jour 2800, presque sept ans après le jour zéro (le lancement du SABO). Commença alors une valse qui allait durer presque un an. D’abord, le cargo arrêta ses propulseurs pendant une quinzaine de mois, maintenant constante sa vitesse acquise. La distance entre les deux véhicules diminua de façon importante. Le reste de l’approche requérait toutes les attentions. Les programmes d’assistance étaient bien installés dans les ordinateurs, mais leurs concepteurs étaient à plus de douze mois de décalage. Les pilotes étaient en alerte. Il fallait maintenant ajuster les calculs selon les relevés de positions en temps réel, remettre en marche les moteurs du Cargo-2 juste assez longtemps pour jumeler les vitesses. Encore plus que les gros bateaux, les véhicules spatiaux doivent planifier les accélérations, décélérations et changements de direction.
L’approche prit quelques semaines à compléter. Même si le travail nécessaire à l’arrimage des deux réservoirs était en grande partie robotisé, trois sorties furent nécessaires. L’habitude était vite revenue de revêtir les scaphandres de sorties.
Tour d’abord, il fallait brancher le bras télémanipulateur au générateur-Plutonium du Cargo-2 pour s’assurer que la puissance électrique soit suffisante. Une fiche avait été prévue à cet usage. Cette fiche était protégée par un capuchon de silicone qui refusait de déguerpir malgré les efforts du bras téléguidé. Le bras télémanipulateur avait été rapproché des réservoirs en s’avançant sur les deux rails qui le reliaient à la poutre. Il avait tout de même assez d’énergie pour les cueillir à la sortie du sas. Les petits cosmonautes pouvaient cheminer dans les longs tubes d’acier, mais ils devaient sortir par les ouvertures prévues à cet effet pour contourner chaque articulation par des échelles extérieures. Ces nœuds contenaient les moteurs électriques permettant les mouvements en tous sens, nécessaires à l’exécution des tâches prévues.
Une fois arrivés sur le Cargo-2, Raduno et Ushi ne tardèrent pas à repérer sur la capote rebelle deux flèches. Elles indiquaient le sens à pousser pour l’enlever. C’était le contraire de tous les exercices et des dessins de l’ordinateur de bord ! Une fois la traction réorientée, l’obstacle fut vite vaincu. Le branchement robotique fut réalisé sans difficulté. Il fallut tout de suite revenir dans l’habitacle. L’apport du générateur au plutonium se fit tout de suite sentir. L’intérieur des cylindres du bras était moins glacial, ce qui améliorait grandement le confort. Les auteurs de cette première sortie, même si elle dura moins d’une heure, étaient tout de même revenus en grelottant.
Pour l’enlèvement d’un réservoir vide, une valve de sécurité était fermée et un raccord dévissé. Pour déplacer les réservoirs vides et leur infliger une poussée légère dans la bonne direction, il suffisait de visser une microfusée à hydrogène/oxygène (qui faisait quand même deux fois la hauteur d’une petite personne) sur une tige filetée à chaque bout du réservoir, à l’aide du bras télémanipulateur. À cette étape, les deux équipiers, Itel et Xéna, regagnaient l’habitacle. Pour finir, les deux boulons d’attache étaient dévissés par commande à distance. On pouvait de la même façon déclencher les microfusées. Cette procédure fut exécutée pour deux réservoirs vides. Les équipiers furent remplacés par Mietsa et Kizo pour la suite.
Après enlèvement à distance des boulons de fixation des réservoirs de remplacement du propulseur du Cargo-2, le déplacement de ces masses était plus complexe. Au lieu d’une microfusée unidirectionnelle, c’est un engin à cinq branches qui avait été fixé par le bras télémanipulateur, à chaque bout de chacun des deux réservoirs pleins. Le contrôle se faisait sous surveillance directe de l’équipe installée au bout du bras articulé, avec l’aide des programmes numériques, des caméras apportées sur place et d’une commande manuelle. Après plus de deux heures, les boulons d’attaches des deux réservoirs étaient revissés. Mietsa et Kizo devaient retourner à l’habitacle. En effet, le temps d’exposition à de possibles rayonnements nocifs était strictement contrôlé. Pour cette raison, les jeunes femmes, Lyan et Hani ne pouvaient pas faire de sorties dans l’espace. Leur santé était trop précieuse pour l’avenir de l’expédition.
C’est Ushi (le fakir) et sa compagne Xéna qui se chargèrent du rebranchement des réservoirs, du réglage et de la vérification des valves. Mais aucune sortie ne fut nécessaire. Tout d’abord, il fallait ajuster la position de l’habitacle sur ses rails, pour contrebalancer le poids du carburant. Le jeu des valves, contrôlées par ordinateur, permettait de conserver le centrage du stock d’hydrogène en alimentant le propulseur simultanément à partir de plusieurs réservoirs. La rotation gravitationnelle avait été mise en marche et l’équilibre du véhicule vérifié soigneusement. Les propulseurs réactivés avaient repris leur fonction sans anicroche.
On était au beau milieu du nuage d’Oort. Les écrans ne décelaient aucun objet céleste à des millions de kilomètres à la ronde.
Itel et Kizo étaient aux ordinateurs, pour le compte rendu de la réception du Cargo-2. Les images vidéo et les données des ordinateurs à ce sujet seraient acheminées à l’équipe de la Terre dans quelques heures. Ils le recevraient dans un peu moins de vingt mois.
 
 
ARRANGEMENTS FUNÉRAIRES ET PLANIFICATION DES NAISSANCES
 
 
Lors d’une réunion à six, comme ils en tenaient régulièrement chaque deux semaines depuis même la période préparatoire de confinement, ils abordèrent cette fois-ci le sujet de la disposition des corps au cas où l’un ou l’autre d’entre eux trépasserait avant les autres.
— Il faut se dire, se risqua Mietsa, que c’est une perspective heureuse. Pas comme si on y passait tous à la fois.
— C’est même ce qui peut nous arriver de mieux. Malgré la peine qui nous assaillirait à ce moment, le fait que les arrangements soient déjà convenus serait une certaine consolation, ajouta Ushi.
Raduno intervint au débat.
— Lâcher dans l’espace un objet qui contient 90 % d’eau équivaudrait à perdre un peu de cette précieuse substance, mais ce n’est pas ce qui me rebute. La pauvre dépouille serait boursouflée, méconnaissable en quelques heures à peine. Si on veut conserver un corps à bord, il faut le déshydrater.
Lyan ajouta.
— Une fois déhydraté, j’imagine très bien mon corps flotter dans l’espace infini.
À son tour, Xéna parla.
— Je m’imagine les jeunes gens, qui seraient nés entretemps, à qui on expliquerait que ces boîtes contiennent les restes de quelques-uns des cosmonautes d’origine. Ça va assez bien. Mais s’il n’y a pas de restes, parce qu’ils ont été abandonnés dans l’espace, je suis embêté. Ces enfants, on n’aura pas grand-chose à leur donner, sauf un vieux vaisseau et un grand rêve. Ils auront besoin de ce passé.
Hani, sentant l’adhésion des six, proposa.
— Xéna a parlé avec sagesse. S’il n’y a pas d’autres interventions, nous devrions suspendre le sujet et y revenir quand Kizo et Itel seront présents.
Les coups d’œil échangés confirmèrent l’accord.
— Maintenant, continua Hani, il est temps d’aborder la question des naissances. J’en ai parlé abondamment avec Itel. J’ai maintenant 31 ans, tout comme Lyan. Je ne vois pas l’avantage d’attendre plus longtemps. Nos capacités d’enfantement sont à leur maximum.
— Je suis d’accord avec Hani, renchérit Lyan. J’ai également beaucoup discuté avec Raduno, mais sur un point de vue différent. Nous avons imaginé quatre enfants, et un peu plus tard quatre ados, puis de jeunes adultes. Ça pourrait devenir très difficile pour eux. Exemple Hani aurait deux filles, et moi un garçon et une fille. Eh bien, le garçon aurait un tabou incestueux envers une seule des trois filles. Toutes sortes de conflits pourraient s’ensuivre. Nous avons pensé utiliser un implant d’embryon pour un de nos deux descendants. Si Hani faisait la même chose, nous pourrions avoir une compatibilité complète entre les individus de cette génération. Une diversité génétique maximale. Je cède la parole à Raduno.
— Nous avons à bord une quantité impressionnante de matériel génétique cryogénisé. Mais nous avons aussi des ressources de qualité supérieure. Il s’agit de nos deux couples aînés qui ont encore le potentiel de fabriquer des embryons frais. L’idée est d’implanter un tel ovocyte dans l’utérus de chacune des mères porteuses volontaires.
Lyan reprit alors la parole.
— Vous savez que Hani et moi sommes médecins. Xéna et Mietsa sont en excellente santé. L’opportunité qui se présente ne reviendra probablement jamais, vu l’âge de nos aînées et le décalage de nos cycles. Toutes les quatre, nous avons des menstruations très régulières. Les astres, si j’ose dire, seront parfaitement alignés entre Hani et Mietsa dans une cinquantaine de jours. La même situation se présenterait quatre mois plus tard entre moi et Xéna. Qu’est-ce que vous en pensez ?
Un silence de plusieurs minutes suivit. La révélation était de taille. Dans leur petit espace, s’il y avait eu des mouches en vol, on aurait pu les entendre.
La capitaine finit par répondre.
— Je m’attendais pas à ça, les amis. L’objectif est très logique. L’idée d’avoir un enfant était presque effacée à cause de mes 52 ans ; dangereux pour moi et pour l’enfant. Mais avec une porteuse de 31 ans, la sécurité est excellente. Et ça contribue à la diversité. C’est un projet enthousiasmant, je le pense vraiment. Il faut tout de suite commencer les tests sur Kizo et sur moi. Sous réserve de son accord.
La programmeuse en chef Xéna réagit également.
— C’est incroyable tout ce qu’on ne se dit pas malgré la promiscuité à bord. Nous sommes tous très occupés. J’avoue que j’avais imaginé quelque chose comme ça dans mes rêves. Fantasme d’avoir de la descendance ici même, je suppose. J’ai entière confiance en nos deux jeunes médecins. Je suis favorable et volontaire. Et toi, Ushi ?
— Tout à fait prêt pour les tests.
L’accord de Kizo et Itel fut rapidement confirmé, consacrant l’unanimité.
 
 
 
TROIS ANS PLUS TARD, AU MOMENT DE RÉCEPTION DE CARGO-1
 
 
Rappelons que Cargo-1 avait été lancé dix ans avant le vaisseau habité, d’où sa numérotation. Il avait navigué en accélération uniforme pendant près de 20 ans. Ensuite 650 jours à vitesse constante. Puis il avait repris son accélération pendant 300 jours. Il se retrouvait alors au voisinage du SABO. Les cosmonautes s’apprêtaient à fêter le douzième anniversaire de voyage. La réception d’un réservoir d’hydrogène n’inquiétait personne.
Les préparatifs spéciaux, cette fois-ci, pour la période d’apesanteur, d’une durée prévue de deux à quatre heures, concernaient particulièrement les deux jeunes mères, Hani et Lyan. Elles s’étaient sanglées à leur siège préféré. Les deux fillettes, qui avaient dix mois et six mois, portaient aussi chacune un attelage la reliant à leur mère par un solide cordon. Hani, la jeune Indienne, avait mené à terme un embryon 100 % chinois provenant de Mietsa et Kizo. Lyan, la jeune Chinoise, avait fait de même pour Ushi et Xena.
Cette fois-ci, la sortie ne dura que deux heures et demie, sans compter le temps passé dans le sas. Quand les cosmonautes s’installent dans cette pièce, elle est remplie d’air de la station. Une fois refermée la porte intérieure étanche, l’air précieux est lentement pompé dans l’habitacle, créant progressivement le vide et permettant de tester le fonctionnement des scaphandres avant la sortie. La porte extérieure peut alors s’ouvrir.
Pendant la sortie, les bébés, nullement incommodés, reçurent l’allaitement avec le plus grand sérieux, ne laissant perdre aucune goutte du précieux liquide. L’apesanteur leur rappelait peut-être la période intra-utérine encore récente. Après deux heures et demie, Raduno, le jeune Chinois, et Ushi le fakir rentraient à bord.
La gravitation artificielle fut bientôt rétablie. Aussitôt les deux hommes se hâtèrent d’aller embrasser les petites filles, comme s’ils avaient été absents pendant des semaines.

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