Versaces, les anges oubliés
345 pages
Français

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Description


Amour interdit et guerres des mondes, plongez dans un univers angélique.



Lorsque Naïs, vingt-deux ans, assiste à sa propre mort, le choc laisse rapidement place au soulagement.


La vie la déçoit depuis trop longtemps pour y rester attachée, mais sa rencontre avec son ange gardien risque de tout changer.


Jayden, l’ange qui lui a été envoyé pour la guider va vite relever autant de réponses que de questions. Mais derrière cette présence envoutante, il porte un lourd secret.


Et si les événements passés ne devaient rien au hasard ? Et si tout était déjà écrit d’avance ? Quand le destin s’en mêle, une seule possibilité s’offre à Naïs : accepter le rôle qui lui a été confié. Mais sera-t-elle prête à tout sacrifier ?



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Informations

Publié par
Nombre de lectures 0
EAN13 9782957717002
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0037€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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Table des matières
Versaces,
les anges oubliés.
Première partie
Renaissance
Naïs
Jayden
Naïs
Jayden
Naïs
Jayden
Naïs
Jayden
Notre Père
Naïs
Jayden
Gabriel
Naïs
Jayden
Naïs
Gabriel
Naïs
Notre père
Naïs
Jayden
Notre Père
Naïs
Lydie
Gabriel
Deuxième partie
Accomplissement
Naïs
Jayden
Naïs
Lydie
Naïs
Gabriel
Jayden
Naïs
Notre Père
Naïs
Gabriel
Naïs
Jayden
Naïs
Lydie
Naïs
Jayden
Naïs
Naïs, l’humaine
Notre Père
Naïs
Jayden
Naïs
Gabriel
Naïs, l’humaine
Jeliel
Naïs
Jayden
Lydie
Naïs
Jayden
Naïs
Notre Père
Naïs
Jayden
Naïs
Troisième partie
Résilience
Notre Père
Jayden
Naïs
Jayden
Naïs
Ninon
Naïs
Jayden
Naïs
Jayden
Naïs
Jayden
Naïs
Jayden
Naïs
Jayden
Quatrième partie
Espérance
Naïs
Jayden
Naïs
Cinquième partie
Épilogue
Naïs
Remerciements

 
 
Tous droits réservés
© 2021, Anaïs Mony
8 place Pierre et Marie curie
60530 Neuilly en thelle
Couverture et mise en page © ManyDesign
Images © Istock / Pixabay
Correctrice © Aki.
 
« Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayant droit ou ayant cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle »
 
ISBN : 978-2-9577170-0-2
Dépôt légal : Avril 2021
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Note de l’auteure  
Ce texte a été corrigé en utilisant l’orthographe rectifiée, merci d’en tenir compte.
Anaïs Mony
 
 
 
 
Versaces,
les anges oubliés.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 Romance fantastique
 
 
 
 
 
  
  
 
Première partie
 
Renaissance
 
Naïs
 
      Aujourd’hui, j’ai vingt-deux ans, et pour fêter cela, Alyssa, ma sœur, a organisé une soirée grandiose. Je suis persuadée qu’elle sera unique et changera le cours de ma vie. Une intuition. Une impression de nouveauté s’est immiscée en moi depuis un moment déjà, surtout depuis que lui est arrivé.
      Il est presque vingt heures et pour l’occasion, je me suis déguisée en femme fatale. Affublée d’une légère robe noire et d’un décolleté vertigineux, je me regarde dans ce miroir, qui n’a pas l’habitude de me voir ainsi. Rirait-il, s’il le pouvait   ? Pour une fois, je m’en moque.
      Ce soir, je serai une femme comme les autres, bien dans sa peau, dans sa tête. J’oublierai ce corps que je n’apprécie pas. Je nierai cette boule dans le fond de ma gorge. Je passerai outre toute cette gêne qui me colle à la peau. Je vêtirai ma carapace que je sors pour les grandes occasions. J’abaisserai ces murailles que j’ai érigées. Ce soir, cette nuit, je serai juste une femme de vingt-deux ans et non celle qui ne se sent pas à sa place dans ce monde.
      Mon reflet me renvoie l’image d’une personne que je ne connais pas. Ses cheveux bruns sont soyeux et lumineux. Son maquillage naturel met en valeur ses yeux vert émeraude. La naissance de sa jolie poitrine est rehaussée par le joli lien en satin qui la maintient fermement. Ses fesses parfaitement galbées. Pour finir, ses escarpins de douze centimètres lui allongent les jambes, un tantinet trop courtes. Elle ressemble à une femme, une vraie, sure d’elle, sure de son corps. Magnifique, parfaite, resplendissante.
      Puis, je la reconnais, je me reconnais, cette femme, c’est moi dans cette enveloppe charnelle.
      Je réalise difficilement que c’est moi que je regarde. Me mettant dans la peau d’une autre, je me sens plus à l’aise. Je m’admire, chose que je ne fais jamais, puis lâche cette reproduction de moi-même, lorsque la sonnette retentit.
      Je pense ouvrir à ma famille, mais suis surprise par la présence d’un livreur portant un énorme bouquet de roses rouges. Restant comme une empotée sur le seuil, il me demande   :
      — Bonjour, c’est bien vous Naïs Egan   ?
      — Euh, oui, c’est bien moi, pourquoi   ?
      Sans un mot, il me tend les magnifiques fleurs. Sans avoir le temps de le remercier, il s’en va.
      Pendant une demi-seconde, je reste bouche bée puis me ressaisis en remarquant une carte. En la retournant, je trouve ces mots inscrits «   Ne sors pas ce soir, ma belle, je t’en prie.   »
      Je constate que ces quelques mots ne sont pas signés. Ils me font l’effet d’une douche froide. L'appréhension d’être surveillée, devient cette crainte qui s'immisce en moi. L’angoisse précédemment ressentie ne fait que s'accroitre. Une boule d’angoisse se loge au fond de ma gorge, Mes mains deviennent moites et je triture ce carton. Mille questions fourmillent dans mon esprit. De qui s’agit-il   ? Comment me connait-il   ? Qui est-il pour se permettre de m’appeler ma «   belle   »   ?        
      Réfléchissant à mes relations, je m’aperçois qu’à part Jeliel, mon ami de toujours, ma sœur et Romain, mon beau-frère, je ne connais personne en dehors du travail. Si seulement il pouvait s’agir de lui, cet homme qui me hante, mais ce serait surréaliste. Pas le temps de tergiverser plus longuement que j’entends les portes de l’ascenseur s’ouvrir, les voici. Toujours sur le seuil, mon bouquet à la main, je les attends. Trois paires d’yeux étonnés me regardent, et sans me questionner, je leur dis, nerveuse   :
      — Salut, vous avez vu, je crois que j’ai un admirateur secret   !
      —  Waouh, c’est top   ! Et tu penses à quelqu’un   ?
      — Jeliel, calme-toi, dis-je en lui prenant les mains. Ce n’est qu’un bouquet. Et non, je ne sais pas de qui il s’agit.
      — Il n’y a pas de carte ou de mot qui accompagne ces fleurs ?
      Tout en haussant les épaules, je froisse le carton dans le creux de ma main, puis rétorque à ma sœur   :
      — Non, il n’y avait rien avec, c’est un mystère.
      — Bizarre que tu reçoives ça et que tu ne saches pas de qui ça vient… Hé, ça ne serait pas ton fameux type de l’hôpital, tu sais celui dont tu nous parles sans arrêt   ?
      Je lève les yeux au ciel. Romain comprend que je ne souhaite pas aborder le sujet ce soir. Je les invite à rentrer le temps de prendre un verre. J’en profite pour jeter discrètement le morceau de papier à la poubelle. Je ne veux pas qu’ils sachent qu’un éventuel détraqué m’envoie de drôles de messages. Ils seraient affolés, paniqués. Je n’ai pas besoin de cela, je peux démêler ce mystère toute seule.
      Alyssa saisit les roses en prétextant la mise en eau. Je la regarde, amusée, chercher désespérément un indice. Je vais prendre un vase et le lui tends   :
      — Tu trouves ce que tu veux ?
      — Euh non, enfin si, vraiment, tu n’as rien eu de plus   ? C’est troublant de recevoir des fleurs et de ne pas savoir de qui ça vient. Je m’inquiète pour toi, tu le sais   ?
      Je sais ce qu’elle sous-entend. Feignant l’ignorance, je lui pose la question :
      — Pourquoi   ?
      — Ce Jayden, à l’hôpital, il te perturbe, c’est évident. Tu en parles sans arrêt. Tu ne peux pas être amoureuse d’un homme qui n’est conscient que la moitié du temps, surtout lorsque tu n’es pas là   ! Il faut que tu arrêtes d’espérer, tu vas tomber de haut le jour où il comprendra que tu n’es pas faite pour lui. Tu seras dépitée, une fois de plus.
      — Écoute, Alyssa, moi ça ne me gêne pas. Ne te fais pas des nœuds au cerveau. Je vais très bien. Oui, il occupe mes pensées. Et non, je ne suis pas amoureuse, je suis juste curieuse.
      Elle lève les yeux, contrite, et abandonne pour le moment. Nous nous installons pour prendre l’apéritif sur mon canapé-lit. Vivant seule et recevant peu, mon studio me suffit amplement. Sa fonctionnalité prime sur son charme inexistant. L’avantage de cette petite pièce, c’est qu’on peut être en cuisine et profiter de ses invités.
      Les conversations sont identiques, redondantes. Ils m’infligent des questions concernant ma vie sexuelle utopique. Le sujet du moment est Jayden.
      — Dis-nous, est-il enfin réveillé ? T’a-t-il parlé   ? demande Jeliel en lançant les offensives.
      — Tu devrais prendre les devants, peut-être devrais-tu aller le voir plusieurs fois dans la journée et tu aurais une chance de le voir conscient… enchaine ma sœur.
      — Écoutez, je n’ai vraiment pas envie d’en discuter ce soir. C’est mon jour et je vous demande de ne plus prononcer son prénom, lâchè-je agacée.
      Tous, me jettent un œil peiné. Je sais qu’ils ne me veulent que du bien, pourtant, je reçois leurs réflexions en plein cœur. Pourquoi ne suis-je pas capable de me dénicher un homme correct   ?
       Il est presque vingt-et-une heures lorsque nous quittons l’appartement pour rejoindre le restaurant. En fermant la lourde porte de mon logement, je ressens un apaisement, une plénitude. Je ne me l’explique pas, c’est une impression tenace, imprimée dans mon cœur.
— C’est moi qui te conduis, dit Romain en prenant les clés de mon véhicule.
— Et pourquoi? Je sais parfaitement conduire !
— Oui, mais ce soir c’est ton soir et je ferais ton chauffeur. 
— Si cela peut te faire plaisir, abdiquè-je.  
      Je profite d’être simple passagère dans ma propre voiture, pour laisser libre cours à mes pensées. Invariablement, c’est à lui que je songe, aux semaines qui défilent et se ressemblent depuis ce jour où Jayden m’a murmuré ces simples mots. Me laissant comme seule réponse, ces interminables questions. Je me souviens de notre première rencontre, derrière mes paupières les images défilent.
      Lorsque je me rends auprès de lui, pour effectuer ses soins, il dort, l’air serein. De temps en temps, il me prend l’envie de lui parler, de me confier. Je lui glisse un ou deux secrets espérant qu’il en fera de même. Il ne m’entend pas, je le sais, pourtant, je m’évertue à espérer un son, un mot, un dialogue, une réponse…
      Frustrée par ce silence, j’attends inlassablement le son de sa voix. J’aimerais apprendre à le connaitre, l’aider à se reconstruire. J’ai cette sensation depuis son arrivée, qu’il sera pour moi, quelqu’un de particulier.
      Au fond de moi, une guerre s’est déclarée, entre la folie et la raison. Je ne sais plus où j’en suis, je ne sais plus quoi penser. Seules mes collègues l’ont vu debout, réveillé, animé. De ce qu’elles disent, sa voix est magnifique, chantante, enjôleuse. Le murmure prononcé une fois ne m’a pas permis de confirmer leurs dires. Il aurait un sens de l’humour particulier et serait fort sympathique. Il aurait même l’étoffe d’un dieu sexy, mais ce ne sont que des babillages entre infirmières. Il est certain qu’elles me taquinent. Pourquoi, moi, n’ai-je pas le droit de l’admirer ? Je n’ai que des paupières closes, un sourire figé sur une face angélique   ! Soit, je n’ai pas de chance et chaque fois que je vais dans sa chambre, il dort, soit il fait semblant, car ma présence le dérange.
      Néanmoins, l’attirance est constamment là, forte, ancrée dans ma chair, attendant l’instant où elle pourra se déchainer.
      Désormais, il ne se passe pas une nuit sans que sa présence envahisse mes songes. Il continue de m’accompagner lors de mes trajets en voiture jouant le parfait passager. Toujours plus beau, rassurant, proche. Comme s’il voulait me protéger.
      Vingt-quatre jours qu’il m’obsède. Vingt-quatre jours depuis qu’il a frôlé la mort. Vingt-quatre jours que je suis hantée par ce prénom et que j’ai perdu le contrôle de mes pensées. Je n’en peux plus, je suis saturée. Il est indispensable que je me le sorte de la tête, lui, cet homme, ce Jayden. Pour le moment, il ne m’apporte rien d’autre que la torture de mes propres méninges.
      Je sursaute quand Alyssa tape à la vitre de ma voiture.
      — Tout va bien   ? s’enquiert ma sœur. Romain m’a dit que tu semblais ailleurs.
      — Euh… oui… Désolée, j’étais ailleurs.
      — Okay   ! dit-elle peu rassurée. On est attendus, ajoute-t-elle en me tendant la main.
      Prenant celle-ci, je sors de mon véhicule et claque la porte agacée par ses pensées qui ne me quittent pas.
      Alyssa a réservé dans un restaurant chic. Je suis ébahie par la magnificence des lieux. Un palace à l’architecture moderne teintée d’une influence baroque me coupe le souffle. Ma sœur n’a pas fait semblant. L’endroit est incroyable. Un serveur vient à notre rencontre. Installée dans un petit salon privé, la table est impeccablement mise   : plusieurs couverts, verres et assiettes en tout genre, l’habillent. La nappe en soie blanche est immaculée. Le tout dans un cadre sublime. Prélude d’une soirée remarquable.
      Assise entre Alyssa et Jeliel, je saisis la flute tendue par le maitre d’hôtel. Nos verres en main, nous les levons à ma santé. La soirée se déroule à merveille.
      Passant la main dans mes cheveux, je lâche prise aux discussions pour me concentrer sur le verre que je tiens à la main. Le champagne bulle à la surface. Il ne m’arrive pas régulièrement de boire. L’ivresse, la sensation d’impuissance et de plénitude m’effraient. Je ne supporte pas les passions de l’ébriété. Le gout du vin du diable parcourt ma bouche, épouse mes papilles. Je sens le liquide franchir ma gorge avant de se déverser allègrement dans mon estomac. Mes poils se hérissent, ma chair vibre sous différents frissons   : cette soirée est spéciale.
      Jeliel, avec son habituelle joie, égaie cet instant délicieux. Il se met à conter son dernier amour   :
      — Savez-vous que j’ai rencontré un homme formidable, il est charmant. Il me fait craquer comme un dingue.
      — Ah, et celui de la semaine dernière, tu l’as déjà oublié   ? Comment s’appelait-il déjà   ? s’amuse Romain.
      — Oh, je ne sais plus. Je vous jure que Vince est différent. Je suis sûr d’avoir trouvé l’homme de ma vie cette fois-ci   ! s’exclame exagérément Jeliel.
      — Mais c’était le cas sur le précédent, et celui d’avant et encore d’avant   ! rétorque mon beau-frère.
      — Il n’a pas tort   ! Un point pour lui   ! dit ma sœur en comptant les points. La soirée s’annonce amusante. Pour une fois, Jeliel ne sait plus quoi dire. Il se rend compte que ce que dit mon beau-frère est juste. La discussion s’amplifie sur les amours d’un soir de mon tendre ami. Il dérive dangereusement sur l’aspect de sa vie que personne n’est enclin à entendre. Je suis obligée d’intervenir, il va trop loin, ce n’est ni l’endroit ni le moment pour un cours de sexualité débridée.
      — Jeliel, s’il te plait, pas de ça ici.
      — Oh   ! Ça va, ne fait pas ta prude.
      — Moi, prude   ? rigolè-je. Euh… oui, bon, chacun ses affaires. Ce que je fais ou ne fais pas d’ailleurs, ne te regarde pas   ! Et toi, on te laisse tranquille, pourtant tu enchaines hommes et femmes, alors sois gentil, Jeliel, mais lâche-moi la grappe ce soir.
      — Quand vas-tu te décider à te trouver un homme   ? renchérit-il.
      — Et voilà, c’est reparti   ! Tu n’es pas sympa, c’est mon soir, on a dit pas de bavardages sur ma vie amoureuse.
      — Okay, c’est bon, mais demain il faudra qu’on en discute. Tu ne peux pas te terrer des années entières sans homme, sans amour et encore moins sans sexe   !
      — Arrête avec ça   ! À t’écouter, il n’existe que ça. Tu sais bien que je ne plais pas, que je suis inexistante aux yeux des autres.
      Faisant de grandes gestuelles m’imitant, il se moque de moi :
      — Caliméro, c’est comme cela que tes parents auraient dû te prénommer.
      — Oui, cela arrivait par moment   ! Naïs a toujours eu cette fâcheuse tendance à l’autoflagellation. Elle se rabaisse sans arrêt, rétorque Alyssa en riant.
      — Hé   ! Vous faites mon procès   ? Non, sérieusement si on pouvait changer de sujet de conversation, ça m’irait bien. Vous me connaissez, je n’aime pas être le centre d’intérêt, alors parlez d’autres choses. Évitons tout ce qui me concerne. Okay   ?
      Sur ces derniers mots, je leur fais une moue boudeuse accompagnée d’yeux de chien battu. Ils me regardent à tour de rôle, leurs mines faussement tristes me dérident. Comme la gêne est venue, elle s’en est allée.
      Ils se lancent dans d’autres jacasseries, doucement mon esprit s’évade. Je les entends par intermittence.
      En les écoutant, je savoure chaque instant de leurs vies, comme s’il s’agissait de ma dernière soirée. Je n’interviens pas, je me contente d’un simple hochement de tête, appréciant leurs paroles.
      En toute discrétion, j’étudie Jeliel, cet homme peu commun par sa bonté, son humilité, m’offre de merveilleux moments. Son côté juvénile me met de bonne humeur. Sa joie, sa simplicité anime mon monde que je trouve fade, ennuyeux. Son optimisme à toute épreuve est une échappatoire à mon quotidien morne. Depuis notre rencontre en première année de collège, nous sommes inséparables. Jeliel est le frère que je n’ai jamais eu. Je me suis battue pour lui, lorsqu’il subissait les injures de nos camarades. Lui m’a toujours soutenue dans les méandres de ma vie amoureuse.
      Je sors de mes souvenirs lorsque le maitre d’hôtel me ressert. Le remerciant, je me saisis du verre, caresse machinalement le pied de celui-ci, puis le mène jusqu’à mes lèvres avides. Je bois la coupe d’une traite, j’y prends gout. Les réjouissances s’écoulent trop rapidement. Je ne parle plus, je n’ai rien à dire. Le seul sujet qui me préoccupe à cet instant, c’est Jayden, le mettant dans un coin de ma tête, je l’oublie. L’homme au costume fait couler le liquide capiteux pour la troisième fois. Les bulles explosent délicatement dans ma bouche, un vrai délice.
      Sans m’en apercevoir, les festivités touchent à leur fin. La tête me tourne gentiment, un sourire niais figé sur ce visage, qui ce soir, n’est pas vraiment le mien. Je pense que nous allons prolonger notre soirée, lorsqu’Alyssa reçoit un texto de leur babysitteur, Liam est malade. La fête s’achève ici.
      Jeliel me quitte également, car il prend son poste dans quelques heures à peine. Je commande un dernier verre, pour oublier.
      En tournant la tête, je tombe sur un couple qui me fixe sans aucune gêne. Une jeune femme qui boit seule, ça ne fait pas bonne figure. Il est temps que je m’éclipse de ce restaurant. Je titube légèrement, sous le regard affligé du vieux couple, jusqu’à ma voiture. Je pose machinalement mon téléphone portable à son emplacement et constate qu’un message est arrivé. Je le consulte et lis   :
«   Ne prends pas ta voiture, je t’en conjure   !   ».
Mon sang ne fait qu’un tour. Qui est cette mystérieuse personne ? Que me veut-elle, pourquoi moi   ? Nom de Dieu, je devrais aller porter plainte pour harcèlement. La police saura bien trouver qui m’importune.
      Nerveusement, je tourne la tête à gauche et à droite. Il doit être ici, il me surveille. Comment peut-il savoir que j’ai ma voiture   ? Merde ! Me voilà totalement flippée maintenant . Je respire difficilement. La tête me tourne, prise de vertige, je ferme les yeux. J’inspire exagérément, je cherche mon souffle. D’abord, je récupère, puis j’irai me présenter au commissariat. Il faut que cela s’arrête, je dois savoir de qui il s’agit.
      Encore un message qui ne veut rien dire, d’une personne qui, peut-être, n’existe même pas.
      Je jette l’appareil, contrariée, je démarre. Une fois derrière le volant, la musique à pleine puissance, les neurones embrumés par l’alcool, je me sens détendue. La légèreté que me procure la conduite m’apaise, m’ôte cette triste solitude.
      Je roule à presque deux-cents kilomètres à l’heure sur une nationale limitée à cent-dix, juste pour le plaisir.
      En y repensant, je suis exaspérée par cette fichue soirée. Je pensais passer un moment inoubliable pour son excellence, finalement, il sera inoubliable pour sa rapidité.
      La rage au ventre, les mains crispées sur mon volant, j’appuie sur l’accélérateur jusqu’à la butée. L’aiguille monte, mon cœur s’emballe. Plus que d’accoutumée, j’ai besoin de cette vitesse.
      Je me laisse aller, l’adrénaline commence à influer dans mes veines, elle m’envahit entièrement. Me perdant sur l’asphalte, l’euphorie me gagne, la voiture continue son accélération. La sensation que j’attendais désespérément arrive et la plénitude m’enrobe totalement. La solitude s’évapore ainsi que ce malêtre qui me grignote de l’intérieur.
      Je me sens seule sur cette route, slalomant entre les autres usagers. Mon attitude de chauffard pourrait être irréversible, malgré cela, je ne me sens pas en danger. Mon palpitant bat la chamade, je le sens tambouriner jusque dans mes tempes, des frissons parcourent ma colonne vertébrale et me donnent la chair de poule. Elle est là   ! Ma dose s’insinue en moi jusqu’à la moindre parcelle de mon être. Mes neurones se déconnectent de toute réalité. Je commence à perdre pied. Je deviens dangereuse, incapable de ralentir, l’excitation à son comble, le cadran acculé.
      C’est à ce moment précis que je le vois. Mon œil accroche le rétroviseur et brièvement, je l’observe, je le reconnais. Ce fantôme, ce mystérieux passager. Beau brun attirant, il est ce patient qui hante mon esprit. Cet homme me fait ressentir des tiraillements dans le bas du ventre, mon palpitant est sur le point d’imploser. Je jubile de le voir, j’apprécie ce court instant. Cette merveilleuse apparition me fait un bien fou, car dans ma réalité monotone, il refuse de se réveiller. Jayden est là, avec moi, douce chimère que mon cerveau a créée.
      Serait-ce mon ange gardien ou juste une de mes nombreuses hallucinations   ? Agacée, par ce rêve éveillé, je poursuis sur ma lancée.
      J’essaie d’être d’une très grande concentration malgré cette vision angélique. L’alcool nageant dans mon sang, je me sens invincible, indestructible. Je suis dans mon élément, dans ma voiture, je me sens tellement bien, vivante, en sécurité. Mon univers, c’est cela. Mon monde, c’est l’impatience, la puissance et plus que tout, la rapidité.
      Je roule dans l’obscurité béante, quand je sens son souffle dans mon cou, je le perçois contre moi, contre mon corps. Il me laisse une brise froide, douce et délicate. J’aime ça. Je voudrais plus, tellement plus. Me délecter de ses bras, de son corps robuste. En y pensant, mes yeux se ferment, je cherche sa présence sous la lourdeur de mes paupières, il est là, je le vois. On dirait qu’il m’attend. Il m’appelle… Non, il crie ! Je ne comprends pas, seuls ses bras m’attirent. Il hurle, je déchiffre ses mots   : «   Ouvre les yeux   ». Mes yeux, dictés par ses paroles, recouvrent la lumière, mais ce n’est pas celle que je souhaitais. Il n’est pas ici. Mon cerveau revient brusquement à la réalité lorsqu’il comprend que ce sont les phares d’un semi-remorque qui m’éblouissent. Instinctivement, j’abaisse mes paupières…
      J’aime la vie, mais je n’appréhende aucunement la mort. Elle est inévitable. Finalement, c’est peut-être ce que je souhaite intérieurement.
      Est-il seulement possible que ma vie commence ici   ?
 
 
 
Jayden
     
      Je sors de cet entretien fortement agacé. Et dire que je ne peux rien faire d’autre qu’exécuter ses ordres. Si seulement, j’avais cette possibilité de l’envoyer promener, je le ferais sans me gêner. Malheureusement, aucun choix ne m’est offert depuis des siècles. On m’ordonne, j’exécute, je suis un brave toutou qui rapplique dès qu’on le siffle et cela commence sérieusement à me taper sur les nerfs. De plus en plus souvent, je me demande s’il ne serait pas temps que j’y mette un terme. Après tout, j’ai bien assez vécu, j’ai fait plus de tours qu’il n’en faut. 
      Perdu dans mes pensées, je ne vois pas Gab’ s’approcher. Ce n’est que lorsqu’il m’interpelle en insistant que je lève la tête et coupe court à toute cette rage qui se décuple dans mes veines.
      — Hé   ! Ça n’a pas l’air d’aller   ?
      — Je sors de chez Notre Père. Il me gonfle.
      — À ce point   ? parait-il étonné. Qu’a-t-il fait ou dit pour te mettre dans cet état   ?
      — Il veut que je la récupère à la fin du mois.
      — Quoi   ? Mais la récolte n’était pas prévue avant l’année prochaine ?
      — En effet, mais il a changé d’avis. Il la veut d’ici trente jours. Il désire la former le plus rapidement possible…
      — Ah, me coupe-t-il. Tu n’as qu’à faire ce qu’il te dit même si sa demande est étrange.
      — Hum…
      — Qu’est-ce qui te préoccupe   ? Ce n’est pas la première fois qu’il change d’avis ni que tu ramasses des âmes. C’est quoi le problème   ?
      — Oui, mais là, c’est différent, elle est différente. Je ne me l’explique pas.
      — Serais-tu amoureux sans même la connaitre   ? se moque Gabriel.
      — Quoi   ? Tu es ridicule Gab’. Ce n’est pas ça, ça ne peut pas l’être et tu le sais bien. Non, je n’en sais rien, il y a un truc. Et de savoir que le Boss la veut maintenant m’intrigue. C’est étrange. La dernière fois qu’il a fait ce genre de chose, il cherchait une épouse.
      — Pas faux, mais peut-être est-ce différent cette fois-ci. Cette nana a certainement une particularité ou un potentiel qu’il ne veut pas voir lui échapper.
— J’en sais fichtre rien. Elle n’a que vingt-deux ans, j’aurais aimé qu’elle vive plus, c’est tout. Cette femme a tout pour être heureuse. Elle a une famille, des amis, un boulot où elle contribue à sauver des vies, en bref c’est une bonne âme parmi les humains et Notre Père sait que ça ne court pas les rues. Alors, pourquoi la prendre maintenant ? On en avait parlé et on s’était mis d’accord. Puis là, d’un claquement d’aile, il me somme de la récupérer comme s’il s’agissait d’une urgence vitale.
— C’est le Boss, que veux-tu   ? Parfois c’est une énigme. Tu sais bien que quand Dieu ordonne, nous n’avons pas d’autre choix que de nous exécuter. Ainsi soit-il !
— Je le sais que trop bien, malheureusement.
— Je te laisse mon ami, j’ai une récolte à faire. On en reparle plus tard. Et ne tombe pas amoureux mon vieux, tu sais que Notre Père n’aime pas ça, termine-t-il sarcastiquement. 
      Je lui jette un regard noir, si bien qu’il tourne les talons et s’en va. Cela dit, Gab’ a raison, je n’ai aucune raison de me mettre dans cet état. Après tout, il s’agit d’une nouvelle parmi d’autres ni plus ni moins. Comme des millions d’autres avant et des millions d’autres après.
      Je laisse mes questions en suspens et m’attèle à tout autre chose pour me divertir, une confection faite de bois. Une des rares traces humaines que l’on est autorisé à faire ici. Un passetemps gardé de ma vie d’avant, qui me permet d’oublier un court instant, ces missions, et surtout, mon éternité. J’ai toujours été doué de mes mains, et j’ai ce rapport franc avec ce matériau. Il m’inspire, un sentiment de liberté, qu’une fois lancé, je parviens difficilement à me stopper. Sans réfléchir, mes doigts se baladent, le caressent, le manipulent, ils le travaillent avec une facilité déconcertante et sous mes yeux, lui font prendre vie. Lorsque je relève la tête, je remarque que le jour est en plein déclin et constate que mes mains ont créé une voiture. En inspectant mon œuvre, un flash me saisit et je vois cette femme agrippée à son volant, roulant bien trop vite. Désormais, je sais comment le Boss a décidé de mettre un terme à sa vie. Il aurait pu le faire autrement. Pourquoi si brutalement   ? Encore un mystère. Sans savoir pourquoi, une haine envers lui s’infiltre en moi. Dès qu’il s’agit d’elle, tout m’énerve et la rage vibre dans chaque fibre de mon corps jusqu’à la pointe de mes ailes. Je refuse que sa mort soit si brutale. Je pose ma production et tergiverse de nouveau. 
      Comment pourrais-je l’empêcher de prendre son véhicule   ? Comment pourrais-je déjouer sa mort dessinée par Notre Père   ?
      Je tourne en rond faisant claquer mes ailes par intermittence. Rien ne vient, moi qui suis d’une intelligence hors norme, je suis incapable de réfléchir.
      De nouveau, mes yeux se posent sur l’objet de bois et enfin une idée s’impose à moi. Bien que le Boss en a décidé ainsi, je refuse qu’elle meure dans d’atroces souffrances. Je ne peux empêcher sa mort, mais je peux peut-être changer la manière dont elle mourra. Et quoi de mieux que faire subir un accident de la route à mon hôte pour l’approcher et la mettre en garde contre la vitesse   ?
 
Naïs
 
      J’attends l’impact, sera-t-il violent   ? Vais-je souffrir   ?
      Pour pallier le choc imminent, mon esprit s’enferme dans des souvenirs lointains. Totalement hermétique, il s’ouvre sur ma mémoire, sur de bons et mauvais moments. Nerveusement, il revoit une enfant   : petite, fragile, blessée, meurtrie par tant de moqueries, seule dans cette cour d’école. Il repense à cette petite fille ordinaire, solitaire, amoindrie par le seul fait d’être plus petite que les autres. De nouveau, il entend les insultes, les injures qui m’ont transpercé le cœur   : la naine, Minipouss…
      Les souvenirs ressurgissent davantage, plus intenses, plus palpables. Plus tard, plus heureux comme mon entrée en sixième, celle où j’ai rencontré Jeliel, cet ami irremplaçable. Puis, l’arrivée de mes neveux   : la joie, le bonheur. La rencontre avec ce jeune homme qui m’a prise pour un mouchoir   : le chagrin, le désarroi.
      Les émotions se bousculent, s’enchainent brutalement. Maladroitement, elle se rappelle la rencontre avec Jayden, comme s’il s’agissait de maintenant. Puissante, cette rencontre se déroule sous mes paupières closes. Je revois cette journée dans ses moindres détails, frappante. Je ressasse nos étranges présentations.
      Je me hâte d’arriver au travail tout en appréhendant l’état dans lequel il sera au moment où je le retrouverai.
      Si la nuit l’avait emporté avec elle, que ferai-je   ? Serai-je peinée par cette perte   ?
      Il a un   je-ne-sais-quoi qui m’attire comme un aimant. Pourquoi ce ressenti   ? Comme d’habitude, je n’en ai aucune idée.
      Les portes passées, je cours presque jusqu’aux vestiaires pour me changer. Je me dirige ensuite vers les bureaux pour procéder aux transmissions.
      Je m’attends à la «   Garce   », mais c’est Élisabeth que je vois. Étonnée, je lui demande   :
      — Salut, que fais-tu là   ? Tu n’étais pas censée être de repos   ?
      — Si, mais… étant donné que «   l’autre   » n’est pas là, ils m’ont rappelée.
      D’un petit rire sarcastique, je lui rétorque   :
      — Cela doit être la journée d’hier qui l’a épuisée, elle n’est pas habituée à œuvrer   !
      Et nous partons à rire, nous moquant gentiment d’elle. Puis, nous reprenons notre sérieux, après quelques minutes. La question qui me taraude depuis un moment passe le mur de mes lèvres   :
      — Et le gars d’hier, tu sais, celui salement amoché, tu sais ce qu’il en est   ?
Interloquée, elle me répond   :
      — Attends, je regarde, mais je crois qu’il est réveillé…
      — Quoi   ? la coupè-je en poussant un cri de surprise.
      — Calme-toi. Pourquoi? Ça te gêne qu’il le soit   ?
      — Non, non, absolument pas, mais hier il était quasiment mort, alors, qu’il se soit réveillé si vite, c’est surprenant, non   ? Ou alors, c’est un sursaut de vie, tu ne penses pas   ?
      D’un haussement d’épaules, elle acquiesce et bredouille   :
      — Oui, peut-être, mais d’après son dossier, son pronostic vital n’est plus engagé, ses blessures cicatrisent extrêmement bien, et son cœur bat parfaitement. Plus rien à signaler sur ce patient, juste vérifier ses pansements et ses constantes.
      — Tu veux dire improbable, à la limite du miracle. Et son prénom   ?
      — Oui, on peut le dire, il a une chance de cocu. Il s’appelle Jayden, Jayden Ange.
      — Bizarre comme nom de famille, décidément…
      — Il a certainement une bonne étoile.
      Sur ces mots, Élisabeth continue de me transmettre les informations nécessaires sur les patients, mais je ne l’écoute plus, trop absorbée par l’homme du bloc. Au bout d’un moment, elle claque ses doigts devant mon visage me faisant revenir à la réalité.
      — Eh, Naïs, tu m’écoutes   ? Ça va   ?
      — Euh… oui, désolée, j’étais ailleurs, tu peux y aller.
      — J’avais remarqué, merci   ! Je recommence où tu as entendu un peu ce que je t’ai expliqué   ?
De son regard insistant, elle attend   :
      — Quoi   ?
      — Rien, tu es sure que tu te sens de bosser aujourd’hui   ? Tu es livide   !
      — Ah bon   ? Non, ça va bien, ne t’inquiète pas, un virus certainement.
      Elle ne bouge toujours pas, figée, je la rassure:
      — Vraiment, Babeth, c’est bon, tu peux aller rejoindre ton chéri   !
      — Okay, comme tu veux.
      Ma collègue me claque une bise en partant et me souhaite du courage pour la longue journée qui m’attend.
      Une fois partie, je reprends un par un les dossiers, car je dois bien avouer que je n’ai rien écouté. Je retrouve beaucoup de patients rentrés hier soir, suite au terrible carambolage. Je constate que seulement deux ont fini dans mon service   : un vieil homme et Jayden. Je pars ensuite faire ma ronde quotidienne, en commençant par la plus âgée, puis je passe voir mes habitués en m’attardant plus que nécessaire. Je retarde le moment fatidique où je le rencontrerai. Je trouve de quoi m’occuper au bureau, paperasse, rangement, tout y passe pour me faire gagner du temps. L’horloge m’indique quatorze heures, déjà six heures que je l’esquive.
      Pourquoi   ? La crainte   ? Mais de quoi   ?
      La hâte de mon arrivée s’est dissipée pour laisser place à l’inquiétude. L’angoisse de ne pas être à la hauteur. L’incertitude de pouvoir lui plaire. Je dépéris sur ma chaise à force de triturer mes pauvres méninges avec toutes ces interrogations inutiles. Finalement, poussée par ma conscience, je me décide à aller le voir au retour de ma pause déjeuner.
      Quinze heures, je trépigne. Telle une adoles cente en effervescence, j’ai le cœur gonflé, rien qu’à l’idée de le rencontrer. Les présentations, habituellement formelles, me donnent le trac et me laissent les mains moites. J’en ai des picotements jusque dans le bas du ventre. L’impression de faire la connaissance d’un homme à part, miraculé, mystérieux, me fait tourner la tête. Tapant dans mes mains, m’étirant bras et jambes, inspirant, expirant, comme un entrainement de sportive, je m’apprête à le visiter, enfin. Rapidement, je me retrouve devant la porte de sa chambre blanche siglée d’un chiffre deux. Mon pouls s’accélère, puis se coupe.
      Je frappe. Aucune réponse.
      Je réitère. Toujours rien.
      L’angoisse monte. Est-il mort   ?
      Une suée me prend, je dois le voir. Je pousse la porte sans permission, après tout, je n’en ai pas besoin.
      Il est là, gisant dans son lit blanc, recouvert de draps blancs dans cette chambre maculée de blanc. On dirait un Dieu vivant, splendide. Il dort paisiblement. Je m’approche lentement, pour ne pas le surprendre ni le réveiller. Délicatement, j’appose mes doigts frais sur son large poignet. Je compte les pulsations à travers sa peau laiteuse. Son cœur fonctionne parfaitement bien, comme me l’a indiqué Babeth, ses pulsations sont régulières. Je le dévisage, Dieu qu’il est beau   !
      J’ai envie de le toucher, centimètre par centi mètre. L’effet qu’il a sur moi n’est pas croyable. Pourquoi tant d’envie   ?
      Mes yeux reprennent leur étude, ils s’aperçoivent que son visage qui était très abimé hier est quasiment cicatrisé en totalité, aujourd’hui. Impensable   !
      Pour examiner ses pansements, je dois l’éveiller. Prenant mon courage à deux mains, je le bouscule légèrement, n’étant pas réceptif, j’insiste, mais rien n’y fait. Sans doute les antidouleurs. Je m’avance davantage, effleurant le lobe de son oreille, je lui murmure : «   Bonjour Jayden   ». Plusieurs fois, sans autre résultat qu’un sourire figé. Son visage parait angélique, mais jamais ses yeux ne s’ouvrent. Seule avec lui, qui n’a pas conscience de ma présence, je savoure cet instant délicieux.
      Mon bipeur sonne, rompant la magie céleste.
      Je constate que c’est un patient.
      Je me dirige vers la porte. Je reviendrai un peu plus tard pour m’occuper de lui, de son corps. À l’instant où ma main se saisit de la poignée, je l’entends me chuchoter : «   Bonjour Naïs   ».
      Le rouge me monte aux joues, je ne sais comment réagir. Sans me retourner, je quitte la chambre, le cœur biaisé. J’erre dans les couloirs, j’ai oublié ce que j’avais à faire, j’ai oublié le patient qui m’attend. Mon esprit reste figé sur ces deux mots. Comment me connait-il   ?
      Je vais me réfugier dans les vestiaires, exutoire passager.
      Je reste allongée là, sans bouger, sur ce banc dur et froid. Je ne pense plus, fatiguée, épuisée par cette folie qui accapare mon être. Je m’endors, lassée. Je rêve de nos étranges présentations. 
 
      L’impression que des heures se sont écoulées depuis ce moment où mes yeux se sont fermés, me croyant déjà dans les abimes du paradis.
      Lorsque je les ouvre de nouveau, je ne m’attends absolument pas à cela. Ma voiture est face au parechoc du camion, à quelques mètres à peine. Malheureusement, mes souvenirs ne m’ont pas permis d’éviter cette terrible collision ni de m’épargner ce qui va suivre.
      Crispée, cramponnée sur mon volant, j’appréhende la suite.

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