Zombitions
248 pages
Français

Zombitions , livre ebook

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248 pages
Français

Description

Depuis le début de l'humanité, la fine fleur des guerrières, les Nécrocides, contrecarrent les Maîtres Zombies dans leurs plans de domination du monde.

Jusqu'à la dernière génération, les lignées de tueuses s'en sortaient plutôt bien, et aucune Apocalypse ne fut à déplorer. Puis arrive Evangeline Rose. Née dans une famille où se sont brillamment illustrées toutes les précédentes tueuses, Evy peine à marcher dans leurs pas. Ne devant sa survie qu'à une chance insolente, c'est pourtant sur sa génération que va peser le plan final des Maîtres. Pour son plus grand malheur, elle devrait mettre de côté shopping et écriture de romans pour se consacrer à la mission qui fait d'elle une Nécrocide.

Mais allez sauver le monde avec un Microbe dans le tiroir.


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Informations

Publié par
Date de parution 13 avril 2015
Nombre de lectures 12
EAN13 9782365383134
Langue Français

Exrait

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ZOMBITIONS

Aurélie Mendonça 

Prologue

Extrait du journal non partagé de Sophie Rose
8 décembre 1984 

La Magie est partout. Dans chaque souffle du vent, dans chaque brin d’herbe, dans les bruissements des feuillages, dans la fuite silencieuse d’un animal sauvage. Elle est en nous, et autour de nous. C’est grâce à elle que la fleur ouvre ses pétales au petit matin, que la louve hurle à la lune, que l’escargot goûte à la rosée fraîche et pure des sous-bois, que la mère accueille son nouveau-né sur son sein.

À ceux qui la ressentent, la Magie permet de contempler des miracles. Elle est dans les yeux d’une enfant qui découvre le monde, dans les cris de bonheur d’un couple qui se retrouve enfin, dans les larmes de soulagement d’une femme qui voit sa fille devenir mère pour la première fois.

À ceux qui les voient, les Esprits sont là. Majestueux, libres, terribles également. Ils promettent un grand pouvoir à ceux capables de les amadouer et de les respecter, mais une malédiction éternelle à ceux qui en demandent trop.

Nous, les Nécrocides, tout comme les Sorciers, avons reçu le cadeau de la Magie. Porteurs du même don, mais perpétuels ennemis, notre combat est sans fin. Jusqu’à ce que l’un des deux clans l’emporte sur l’autre, génération après génération, nous sommes condamnés à vivre et revivre cette innommable guerre.

Aujourd’hui, l’heure est à la fête, car les Nécrocides accueillent leur future « Prêtresse-qui-parle-aux-Esprits ».

Bienvenue dans ce monde de Magie, Evangeline, ma chère petite-fille.

 

Début mai 2012

Il était une fois, dans le joli quartier du Vieux-Lyon, une jeune femme prise d’une furieuse envie d’acheter des robes. Les fesses bien collées au canapé, une couverture sur les genoux, elle avait décidé qu’Internet ferait un bon compromis entre cet appétit soudain pour des froufrous et la fainéantise aiguë qui lui avait permis de fusionner avec son sofa.

Compromis que le chat, en bon félin qu’il était, avait alors réduit à néant en sautant allègrement sur le clavier de l’ordinateur, fermant toutes les fenêtres ouvertes, et freezant par la même occasion le navigateur Internet. Tant pis pour cette adorable robe bustier trop mignonne et pas chère, en route pour l’aventure, direction la petite boutique favorite d’Evangeline Rose !

Donc, si ça n’avait été pour cette folle envie de montrer ses gambettes au public, ladite Evangeline ne se serait pas trouvée dans son magasin préféré de prêt-à-porter rue des Trois-Maries1, enfermée dans une cabine d’essayage avec une robe vieux rose à bretelles fines et son jean à moitié enfilé, une botte à un pied et l’autre dans un coin, une troupe de créatures affamées grattant à la porte. Et ce n’était pas une métaphore : la horde attendait qu’elle sorte de sa cabine pour la dévorer toute crue, bottines en cuir compris ! Heureusement, Evangeline n’était pas une de ces demoiselles en détresse. Avec un soupir de mécontentement – parce que tout de même, elle était venue s’acheter des nouvelles fringues, pas dézinguer des créatures surnaturelles, elle sortit de son sac à main deux brassards en peau si épais qu’il faudrait au moins cinq rangées de dents effilées pour les déchirer, une machette de voyage (deux fois plus modeste que celle qu’elle utilisait d’ordinaire) et des lunettes de protection. Après avoir remis sa veste en cuir (en gardant la petite robe rose, dédommagement de ce qu’elle s’apprêtait à faire), remonté la fermeture éclair jusqu’au menton, attaché ses cheveux bruns en chignon sur le haut de sa tête, et enfilé les brassards par-dessus ses manches, elle lâcha une grosse expiration en roulant des épaules et en sautillant sur place pour s’échauffer. Il y a quelques mois de cela, sortir de la cabine, dérouiller les zombies et rentrer chez elle aurait été un jeu d’enfant.  

Evangeline Rose était une Tueuse de créatures surnaturelles, une Nécrocide. Comme le terme l’indiquait très clairement, elle assassinait les morts qui ne voulaient pas rester morts. Elle était plutôt douée dans son métier, et par douée, cela voulait dire qu’elle était encore en vie à vingt-huit ans bien sonnés. Elle n’était pas la seule, heureusement, mais ses camarades Nécrocides avaient une fâcheuse tendance à tomber sous les dents pourries des zombies avant le glas de leur vingt-cinquième année. Pourtant, Evy était loin d’être particulièrement forte ou agile : elle ne tenait sa survie qu’à une incroyable chance. Il n’y avait apparemment qu’elle pour glisser sur une plaque de verglas au moment où deux morts-vivants allaient planter leurs chicots dans son cou. Ils s’étaient finalement mangés l’un l’autre, permettant à la jeune femme de faire son travail.

Si elle avait pu choisir, la voie des Nécrocides n’aurait jamais eu sa prédilection. Elle se voyait plutôt styliste de mode, décoratrice d’intérieur, quelque chose dans ce genre-là. Mais non. Comme sa mère avant elle, sa grand-mère et son arrière-grand-mère avant elles, elle étaitobligéed’êtreune Nécrocide. Tout ça à cause d’un petit gène de rien du tout qui avait développé ses sens au-delà de la normale. Satanés chromosomes ! 

Pour le moment, Evangeline était en train de rager sur le fait qu’elle était seule dans une cabine d’essayage, dans un magasin dont la clientèle venait très probablement de se faire mordre ou dévorer par toute une équipe de zombies. Pourquoi avait-elle choisi ce jour pour aller acheter des robes ? Il fut un temps où elle aurait simplement été agacée de devoir travailler un jour de congé, mais elle aurait brillamment exterminé les morts-vivants, serait rentrée chez elle prendre une douche, et aurait fêté l’événement avec un menu McDo et une bonne série comme Doctor Who.

Seulement voilà, il y a quelques mois de cela, Evangeline n’était pas enceinte.

Journal d’une Nécrocide Anonyme
5 mai 2012 

La prochaine fois qu’il me prend une envie subite d’acheter des fringues, cassez-moi une jambe ! Ça me permettra en plus de poser ces vacances que j’attends depuis..., oh combien ? Vingt-huit ans ? Jamais deux jours de congé à la suite, pas une seule minute de détente, pas d’orteils en éventail au soleil, loin d’ici, loin de tout ça. Rien, depuis le jour où j’ai pointé le bout de mon nez. Entre les apprentissages communs à tous les autres enfants, je partageai aussi mon temps avec des entraînements aux diverses armes, à des séances de yoga, de la gymnastique, des sports de combat, et bien sûr, de l’initiation à la Magie.

La Magie. Quelle garce, celle-là ! Pas un seul instant elle ne me laisse tranquille. Même quand je dors, elle est là, attendant sournoisement le moment où elle pourra une nouvelle fois me prendre en défaut. Ce qui arrive fréquemment, je l’accorde. Dire que je suis très douée en Magie serait au mieux un gros mensonge, sinon une idée sortie tout droit d’un roman de science-fiction. Pour être totalement exacte dans les termes, la Magie se sert de mon corps pour faire un peu ce dont elle a envie. Je ne peux pas lui en vouloir, elle n’a pas choisi de se trouver avec une empotée comme moi. Et puis, elle me sauve la mise assez souvent quand je trébuche sur mes propres pieds face à des zombies. Tenez, tout à l’heure par exemple : j’étais vraiment dans la mouise jusqu’au cou. Se débarrasser d’une horde, ce n’est jamais torché les doigts dans le nez, mais j’étais particulièrement mal engagée. Déjà parce que j’étais partie pour acheter des robes, à mille lieues d’imaginer que j’allais me faire attaquer. Il ne faut pas grand-chose pour me distraire d’habitude, et en ce moment, c’est la catastrophe... Avoir un polichinelle dans le tiroir, ça vous change votre manière d’appréhender les choses. Un peu comme si je craignais à présent pour mon existence, alors que je connais les risques du métier depuis mon enfance. C’est peut-être bête, mais j’ai eu peur, dans cette cabine. Et je n’avais pas mon portable sur moi, comme toujours. (Même si je l’avais eu, je n’aurais pu appeler que deux personnes à la rescousse : mon frère non-Nécrocide, et ma mère. Et j’aurais préféré me faire dévorer encore vivante plutôt que d’admettre à ma génitrice que j’avais besoin d’elle. Problème générationnel. Elle est chiante, je suis chiante, on n’est jamais d’accord sur rien, et on s’énerve mutuellement.)

Qu’est-ce que je disais ? Ah oui, la horde dans la boutique. J’étais donc vraiment en mauvaise posture. Aucune issue à part celle que je devrais me tailler dans les zombies. Je me demande d’ailleurs ce qu’ils foutaient là... D’ordinaire, je peux (comme toutes les Nécrocides) sentir à l’avance les infections comme celle-ci. Que ce soit une minute ou un jour, il y a toujours un délai pour permettre aux Tueuses d’effectuer leur boulot. Encore un truc que j’ai oublié de faire avant de rentrer chez moi : « l’investigation ». Ça va me rapporter des mauvais points à notre prochaine réunion mensuelle. Ah bigre ! Je vais essayer de faire passer cet énième oubli en leur annonçant l’apparition de ma nouvelle aptitude magique. J’ai appelé cette compétence : « la bulle de protection ». J’aurais pu choisir un terme plus exotique, plus magique peut-être. Mais bon, le nom indique exactement ce que c’est : une bulle de magie qui me protège. Il me semble que je suis la première Nécrocide à développer une telle capacité. Je crois que ça a un lien avec le bébé. Je demanderai à Grand-Mère Sophie.

Alors donc, j’étais en fâcheuse posture dans ma cabine d’essayage, avec mes armes aux poings, et je me suis dit que de toute façon, il faudrait bien que je sorte de là un jour ou l’autre. Les zombies pourraient gratter pour l’éternité à ma porte, mais je connais assez bien la capacité de ma vessie. Grâce à (à cause de ?) ma chance de cocue (façon de parler), j’ai rarement peur pour ma vie. Mais aujourd’hui, tout a changé. Est-ce que c’est ce qui a déclenché mon pouvoir ? La peur de perdre ma fille ? Ou alors est-ce la Magie qui a craint que je ne sois pas en mesure de la protéger, elle, l’héritière des gènes des Nécrocides ? Peut-être bien les deux combinés. C’est vrai que je porte en moi la prochaine Tueuse de zombies. Et si je meurs maintenant, les humains vont en prendre plein la tronche pendant un petit moment, le temps que la Magie jette son dévolu sur une autre famille, si jamais elle le fait. Ce n’est pas arrivé depuis mon arrière-arrière-arrière-arrière-arrière grand-mère. Mais rappelons-le, je suis un cas spécial.

Quoi qu’il en soit, j’ai ouvert la porte d’un coup de pied, et je me suis lancée. La tête du premier zombie a roulé par terre, écrasée par les dizaines d’autres derrière lui. Derrière « elle », devrais-je dire. Toutes les ménagères du coin s’étaient donné rendez-vous dans la boutique. Je n’ai pas pu m’empêcher de penser que c’était exactement comme si je portais THE robe qu’elles voulaient toutes, la seule à moins soixante-dix pour cent et en taille trente-huit. Je sais bien que ce qu’elles désiraient réellement, c’était me bouffer le gras, mais elles avaient le même regard qu’un premier jour de soldes. Il fallait que je taillade dans Bobonne pour rentrer dans mon cocon. Sauf que Bobonne, elle avait toutes ses copines derrière, et que moi, j’avais un alien dans le corps. Hors de question donc de faire des cabrioles ou de me prendre des coups. Quand j’ai réalisé que sans mes acrobaties j’étais bonne pour passer à la casserole, la Magie est venue à ma rescousse. L’adrénaline a couru sous ma peau, puis il y a eu comme une décharge. Les zombies les plus proches ont volé dans la pièce (mon « onde de choc », je l’aime), me dégageant un mince passage pour que je puisse au moins sortir de cette fichue cabine d’essayage. Mais comme elles étaient toujours autant... j’ai un peu paniqué. Au moment où je m’apprêtais à avoir la honte de ma vie en courant comme une dératée vers la porte du magasin, il s’est produit un phénomène absolument charmant : plus aucun zombie ne pouvait me toucher. Oh, ils essayaient. Je les voyais griffer l’air à quelques centimètres de ma peau, grognant et bavant comme des enragés. Je sentais cette bulle autour de moi, sans vraiment la voir, comme une espèce de voile protecteur. Certains auraient pensé que la durée de cette nouvelle aptitude était peut-être limitée dans le temps, et que dans le doute, il valait mieux déguerpir au plus vite. Ceux-là n’ont pas une mère comme la mienne. Consciencieusement, je me suis mise à éliminer les cadavres, un par un. Je ne dis pas que je n’ai pas failli faire pipi dans ma culotte lors du premier essai. J’ai approché tout doucement mon arme du zombie, m’attendant à chaque instant à voir ma barrière de protection éclater. Heureusement pour moi, c’était une bulle longue durée. J’ai eu le temps de mettre un terme à la non-mort de chacune des femmes-cadavres du magasin. Pensant que j’en avais terminé avec elles, j’ai baissé ma garde pour me choisir quelques robes – j’étais tout de même venue pour ça ! –, et alors que je gloussais comme une dinde devant un ensemble maternité, le gérant du magasin a essayé de m’attraper par le cou. Louée soit la Magie, qui opère même lorsque je ne suis pas attentive. Comme il ne pouvait pas me toucher, le zombie a buté doucement sur la bulle, qui l’a propulsé quelques mètres plus loin. « Toujours vérifier les recoins. » Oui je sais, c’est dans le manuel. J’ai proprement défoncé le crâne de feu Très Gentil Monsieur, et son corps s’est doucement effondré sur le sol. Après ça, j’ai senti ma protection s’évanouir. Je suis toutefois restée concentrée, car même si la Magie est constante, elle peut bien connaître des bugs, sait-on jamais.

J’ai contemplé avec regret ce petit magasin. C’était une de ces boutiques où on se sent forcé d’entrer parce qu’elle est jolie. J’adorais le gérant. Il savait toujours trouver les vêtements qui convenaient à toutes, juste en discutant trois minutes. Il m’appelait parfois pour m’informer d’une nouvelle collection, et pour me chuchoter qu’il avait mis de côté une pièce qui serait « absolument formidable avec vos cheveux bruns et votre carnation si parfaite ». C’était géant. Le mois dernier, sans que je lui dise quoi que ce soit, il avait remarqué que j’étais enceinte (je pense que c’est à cause de ma taille de soutif en plus, il n’y a bien que les hommes pour remarquer ce genre de changements). Avec un petit cri de joie, il m’avait tout de suite emmenée au rayon grossesse. En voyant ma mine déconfite, il avait rigolé, et m’avait expliqué qu’aujourd’hui, les femmes enceintes n’étaient pas forcément habillées comme des sacs. Plusieurs marques de vêtements avaient en effet lancé des collections de fringues modernes et fashion, avec des élastiques à la taille plutôt que des boutons qui serrent le ventre, et tout un tas de nouvelles inventions pratiques. Ah, la libération lorsque j’ai pu enfiler ce jean ! Je pense que même après la naissance de la petite, je continuerai à en porter. Fini les fins de repas avec les boutons défaits ! D’ailleurs aujourd’hui, j’ai vidé le stock de pantalons de grossesse, toutes les tailles !, l’hiver ne me verra pas sans rien à me mettre. J’étais tout de même sincèrement désolée pour le gérant, et j’avais eu un pincement au cœur en le dézinguant. Mais c’est l’histoire de ma vie.

J’ai utilisé le téléphone de la boutique pour appeler les Nettoyeurs, j’ai fermé les rideaux et mis la pancarte sur la porte du magasin pour indiquer qu’il était fermé, et je suis partie, plein de sacs dans les mains.

En rentrant chez moi, mon premier réflexe a été de me faire couler un café. En cherchant des yeux ma Senseo, je me suis soudain rappelé que je l’avais mise dans le garage pour éviter de céder à la tentation. « Pas de café pendant votre grossesse, Mademoiselle ! ». Avec un énième grognement de frustration et une tasse de chocolat chaud et sucré, je me suis assise sur mon canapé, ma tablette sur les genoux. Ulysse, mon chat, a pris possession de l’accoudoir, comme pour surveiller que je remplisse bien mon journal de bord. Il ronronne de plaisir de me voir m’énerver en racontant ma journée. Sale bête !

Voilà. Demain, c’est le jour de notre « réunion mensuelle », même si je ne suis pas allée là-bas depuis que je suis tombée enceinte. J’imagine que grand-mère So a compris pourquoi j’avais évité les deux dernières séances... Demain, je n’y couperai pas. Je vais devoir annoncer à ma mère que j’attends un bébé. Je crois que ça me fait plus peur que la horde de zombies de tout à l’heure. Dans n’importe quelle autre famille, ce serait là un sujet de bonheur et de réjouissances. Pas chez moi. Attention, je ne dis pas que je ne suis pas heureuse d’être enceinte, loin de là. Seulement... avec la grossesse vient tout le reste. L’héritage des Nécrocides, le fait de ne pas pouvoir offrir à ma fille une enfance normale, de devoir la former à passer sa vie à protéger les humains des groupes de zombies apparaissant ici et là, comme tout à l’heure. Dès son plus jeune âge, elle sera confrontée à la Mort qui Marche... Peut-être même qu’elle sera obligée de me mettre une balle dans la tête, à moi, sa mère ! Avec le bol que j’ai, je risque de me faire mordre pendant un de ses entraînements, et elle devra vivre avec ça. Putain. Comment on peut faire subir ce genre de choses à un gosse ?

Jusqu’à présent, je n’avais jamais vraiment réalisé par quoi j’étais passée. Ok, le seul enfant que j’ai côtoyé était mon frère adoptif Marco. Je n’allais pas à l’école, je ne connaissais rien aux dessins animés ou aux dernières tendances en matière de jouets. Ma mère ne m’avait jamais prise dans ses bras pour me réconforter, elle ne m’avait jamais embrassée avant de me coucher, ne m’avait même jamais encouragée ou félicitée de mes efforts. Heureusement, Grand-mère So était là. Sans elle, je serais devenue une machine à tuer, sans cœur, sans pitié, sans âme. Je serais devenue ma mère, tiens.

Il est hors de question que j’inflige ça à ma fille. Oh non ! Avant d’être enceinte, je regardais d’un œil sceptique la maternité. « Ouais, bon, il faudra bien y passer un jour. Je ferai un planning d’entraînement et toutes ces conneries le moment venu. Elle réussira mieux que moi. Bla bla bla. » Maintenant que la vie pousse en moi, que ma gamine est réelle, je ne peux pas penser un seul instant à lui faire endurer ce que moi, j’ai enduré. Sérieusement. Quelle mère pourrait voler l’enfance de la chair de sa chair, sous prétexte qu’il faut sauver le monde ? N’importe qui de raisonnable, oui. C’est ce que dirait ma génitrice. Que mon bonheur et mon bien-être sont toujours passés après le bien commun, et que c’était normal de ne pas penser qu’à soi. Conneries. À choisir entre la fin du monde et la vie de ma fille, je ne comprends même pas la nécessité d’hésiter. À quoi bon voir le monde survivre si elle n’est plus là ? La voir devenir une héroïne post-mortem ? Merci bien.

Saloperie de gènes. Je sais que je n’aurai pas le choix. Il faudra bien que la petite devienne une combattante hors pair. La Magie va s’emparer d’elle, et faire de son corps un aimant à zombies. C’est comme ça, c’est la malédiction des Nécrocides depuis la nuit des temps. Il faut bien que quelqu’un se colle à la protection des humains contre la Sorcellerie. Ça me fait toujours rire de regarder des films de zombies. Des virus qui causent la réanimation des corps morts ? J’aimerais bien ! Au moins, on peut trouver un moyen efficace d’éradiquer des virus. La vie réelle, par contre, c’est une autre paire de manches.

Les zombies existent à cause de la Magie. Nous, les Nécrocides, sommes là pour les contrer. On peut tuer des morts sans posséder les pouvoirs qu’il faut. Une balle dans la tête, et c’est plié. Mais sans les pouvoirs qui sont les nôtres, les zombies vont continuer à apparaître, encore et toujours, jusqu’à ce que votre bras tombe de fatigue, jusqu’à ce que votre flingue s’enraille à force de tirer. Vous pouvez avoir des munitions illimitées, la Magie Noire vous opposera une infinité de morts à détruire. Les Nécrocides sont là pour couper le lien entre le Maître et les créatures.

Il y aura toujours de nouveaux Maîtres, tout comme il y aura toujours une Nécrocide pour s’y opposer.

 

Chapitre 1

Evangeline souffla un grand coup. Elle se tenait devant la porte de chez sa grand-mère depuis un bon quart d’heure déjà, les mains moites et le cœur affolé. Mille et un scenarii se bousculaient dans sa tête, allant de la crise de larmes de joie de sa mère (hautement improbable) à l’accouchement prématuré pour s’emparer du bébé plus vite et en faire une Tueuse aussi rapidement que possible. Nécrocide en couche-culotte ? Sa mère en serait tellement capable. Heureusement que ce n’était pas autorisé dans la profession. La jeune femme fit demi-tour, et avança vers le portail. Elle ne comptait pas s’enfuir, juste avoir une vue d’ensemble pour se donner du courage. Elle adorait cette maison. C’était là qu’elle avait vécu lorsqu’elle était enfant, encadrée par ses deux aînées. Le jardin était assez grand et bien caché par les hautes haies pour les entraînements sans zombie, mais ce qu’elle préférait par-dessus tout, c’était les moments passés avec son aïeule, assises dans la véranda lorsqu’il faisait beau, ou devant la cheminée les jours de pluie et de froid. Là, elle pouvait écouter Grand-Mère Sophie pendant des heures sans jamais se lasser. La vieille dame lui racontait l’histoire des Nécrocides, la vie de sa mère et de sa grand-mère avant elle, son mariage avec Papi Marius, la naissance d’Elanore et d’Hélène et les premières années de leurs vies. On ne discutait jamais du père d’Evangeline, à croire qu’il n’avait jamais réellement existé. Alors elle se disait que peut-être, comme Anakin Skywalker, c’était la Magie qui l’avait créée, sans l’aide d’un géniteur. Mieux valait cela qu’apprendre que son père était un ivrogne fini, un psychopathe, ou pire, un Maître. Encore que... – elle aurait pu mourir de rire en imaginant sa frigide de mère violer les lois des Nécrocides.

La maison de grand-mère Sophie était une vieille bâtisse du dix-neuvième siècle, située à l’extérieur de Lyon. Elle possédait un étage et un gigantesque grenier. Le rez-de-chaussée était composé d’un long corridor desservant le salon sur la gauche et la cuisine sur la droite, puis, disséminées ici et là, les pièces d’entraînement. À l’étage, outre les six chambres, il y avait la précieuse bibliothèque de la famille et le bureau personnel de Sophie Rose. Quant au grenier... eh bien, c’était la place de la Magie, là où les rituels et les communications avec les Esprits s’accomplissaient.

La mère d’Evangeline avait failli avoir une attaque lorsque sa fille lui avait annoncé qu’elle partait vivre en ville. Depuis des générations, en effet, la famille Rose n’avait jamais quitté les lieux, la source de leurs pouvoirs. Mais Evangeline venait de passer vingt-deux ans dans la même maison que sa mère, et si elle tenait à sa santé mentale, il était temps pour elle d’aller voir ailleurs. La jeune femme s’était trouvé un appartement dans le quartier du Vieux-Lyon, juste en face de la cathédrale de Fourvière, en plein cœur de la ville. L’un des avantages d’être une Tueuse de zombies étant de pouvoir vivre sans se préoccuper de l’argent. En débarrassant un immeuble de ses locataires pourris jusqu’à l’os, elle avait ainsi déniché un logement avec deux chambres et une cuisine aménagée, le must restant l’immense baignoire de la salle de bain, dans laquelle elle pouvait passer des heures après une extermination de zombies.

Evangeline, qu’est-ce que tu fais ? Tu veux le tapis rouge ? 

Comptez sur Elanore pour faire voler en éclat une petite rêverie. Evangeline secoua la tête. Elle se sentit rougir de s’être fait surprendre la tête dans les nuages, et se dépêcha de courir sous le porche où l’attendait sa mère, les bras croisés.

Bonjour, maman. 

Ce serait une bonne journée si tu te pointais à l’heure, pour une fois. 

Moi aussi ça me fait plaisir de te voir. Tu as l’air radieuse aujourd’hui, à qui as-tu pourri la vie ? 

Toujours aussi cynique, ma pauvre fille. Si tu... 

Ma petite Evy ! 

Grand-mère Sophie apparut dans l’embrasure de la porte de la cuisine, un tablier autour du cou et un torchon dans les mains. Son visage allongé était illuminé par un grand sourire, et ses yeux brillaient derrière ses lunettes rondes. Evangeline contourna sa mère pour aller serrer son aïeule dans ses bras. Elle savait que la vieille dame était capable de la plier en deux sans même laisser poindre une goutte de transpiration, mais elle ne pouvait s’empêcher de la voir comme une petite chose fragile. Ses cheveux à présent blancs étaient relevés en chignon bien serré sur le haut de sa tête, et elle portait un chemisier avec un pantalon en toile. La mère d’Evangeline avait hérité du blond de ses cheveux, mais elle ne possédait pas les yeux verts qu’avaient en commun la grand-mère et la petite fille.

Evy, ma chérie, dit Sophie. Je suis si contente de te voir. 

Elle jeta un rapide coup d’œil à sa petite fille, embrassant d’un seul regard tous les changements qui s’étaient opérés chez elle en un mois. Elle faisait toujours cela avant une réunion, captant les fluctuations d’énergie et de Magie, décelant un manque ou une fatigue. C’était l’un de ses dons, un pouvoir que tous les Nécrocides ne possédaient pas. Et elle ne faisait pas qu’observer : si elle s’apercevait d’une faiblesse ou d’une blessure, elle était capable de soigner les plaies autant physiques que psychologiques, jusqu’à un certain point seulement. Elle n’avait jamais pu faire revenir un être humain une fois mordu.

Quand elle croisa le regard d’Evangeline, celle-ci comprit qu’elle avait deviné son état. Un petit sourire étira le coin des lèvres ridées, et elle hocha imperceptiblement la tête. Elle ne dirait rien à sa fille tant qu’Evy ne lui aurait pas annoncé elle-même, ce n’était pas son rôle et elle ne tenait pas à se mettre entre elles. Elanore avait beau avoir des sens aussi développés que n’importe quelle Nécrocide, elle ne regardait pas assez longtemps Evy pour se rendre compte de son état.

Peut-être peut-on passer aux choses sérieuses maintenant ? s’impatienta Elanore. 

Avant qu’Evy ne goûte à mes cookies ? Certainement pas ! 

Elle aura tout le temps de se goinfrer après la réunion. Tout le monde au salon ! 

Elle ouvrit le chemin d’un pas décidé, sans se retourner pour voir si les autres la suivaient. Sophie haussa les épaules, et prit sa petite fille par le bras pour la conduire au salon. Là, les trois fauteuils traditionnels attendaient leurs occupantes. Au centre, une table basse, jonchée de feuilles, de stylos, et de livres. Rien à boire, rien à manger. Typique d’Elanore, toujours droit au but. Evangeline prit place dans le fauteuil face à la fenêtre qui donnait sur le jardin, et s’attarda quelques secondes sur l’Arbre aux Écureuils, là où enfants, elle et Marco avaient construit leur première cabane. Sa mère, surprenant son sourire nostalgique, se hâta de tirer les rideaux en lui jetant un regard qui voulait dire « pas de distraction ! ».

Bien, alors Evangeline, nous avons entendu parler de ton aventure dans le magasin de prêt-à-porter. Qu’as-tu à dire là-dessus ? attaqua tout de suite Elanore.  

La jeune femme se doutait bien que les deux aînées étaient déjà au courant de tout, excepté son nouveau pouvoir. Combien de zombies avaient été éliminés, les dégâts matériels, la source de l’infection, et même le nombre et le type de fringues qu’elle avait jugées bon de s’approprier. D’ailleurs, avant qu’elle n’ait eu le temps de répondre, sa mère avait déjà enclenché le processus de reproches.

Vraiment, Evangeline, depuis quand se paie-t-on dans les magasins en dédommagement de notre mission ? N’as-tu pas honte de t’être servie comme une voleuse alors que tu venais d’éliminer le propriétaire ? 

Je n’étais pas en sortie officielle, je suis tombée sur l’infection par hasard. 

Et c’est une excuse ? Parce que tu étais en congé, tu te fais payer ? J’imagine même que ce n’était pas la première fois ! 

Je pense que ce n’est pas le sujet de la réunion, intervint Sophie d’une voix douce, mais ferme. Il y avait là vingt-trois Morts qui Marchent, et Evy s’en est sortie toute seule. C’est ça que je veux entendre. 

Elanore fronça les sourcils, mais n’osa pas interrompre sa mère. Elle était encore la Matriarche de la famille, celle qui coordonnait la Magie. Et elle devait admettre qu’elle était curieuse de savoir comment sa fille, si maladroite, avait pu se défaire d’autant d’adversaires. Evangeline se racla la gorge tout en réfléchissant. Elle avait imaginé mille fois cette conversation depuis la veille, lançant négligemment qu’elle avait acquis un nouveau pouvoir, comme si de rien n’était. Or, à cet instant, elle n’en menait pas large. Pour une raison qui lui échappait, elle n’avait jamais peur d’affronter des zombies – exception faite de sa dernière infection dans le magasin –, mais lorsqu’il s’agissait des réunions mensuelles, c’était une autre paire de manches.

Alors, Evy ? 

Hum ? Ah oui, pardon. Eh bien... J’ai quelque peu été aidée dans cette histoire... 

Je le savais ! triompha sa mère. C’était impossible qu’elle ait réussi ça toute seule. 

Ah ben merci, maman ! C’est beau le soutien maternel ! 

Ce n’est pas pour être méchante, ma fille. Mais tu ne peux pas nier que tes exploits ne jouent pas en ta faveur... Quand on nous a dit que vingt-trois zombies t’avaient attaquée, et que tu n’as pas pris la peine de nous passer un coup de fil pour te vanter de ton succès, la première chose à laquelle j’ai pensé c’était qu’on allait m’annoncer ta mort. 

Evangeline crut déceler dans l’expression de sa mère une once d’horreur, qui disparut aussitôt qu’elle se reprit.

Mais tu es vivante, et donc tu as forcément reçu de l’aide de quelqu’un. 

Je n’ai pas reçu l’aide de « quelqu’un ». 

Sophie se caressa le menton en regardant sa petite-fille, un sourire sur les lèvres.

La Magie, n’est-ce pas ? demanda-t-elle. 

Evy hocha la tête, et expliqua :

J’ai développé un nouveau pouvoir. Je ne sais pas si c’était une occasion unique ou si c’est une capacité permanente, mais elle m’a sauvé la vie hier. 

Et quelle est cette mystérieuse capacité ? s’impatienta Elanore en se penchant en avant. 

Evangeline pouvait voir l’excitation sur le visage de sa mère, et cela la fit sourire.

C’est une sorte de bulle de protection. 

La jeune femme attendit une réaction qui ne vint pas. Le visage de sa grand-mère ne montrait aucune expression, tandis que celui de sa mère affichait une nette désapprobation.

Quoi ? dit Evangeline en fronçant les sourcils. 

C’est impossible que tu aies..., commença Elanore. 

Décris-nous la sensation de cette bulle, intervint Sophie. 

Eh bien... 

Elle se mit à réfléchir, essayant de se souvenir exactement de ce qu’elle avait ressenti la veille. En fermant les yeux, elle décrivit en détail la chaleur sur sa peau, la réaction des zombies face à ce mur protecteur, la sensation de flottement, feu le gérant du magasin glissant sur la bulle sans pouvoir l’atteindre, et le sentiment de plénitude qu’elle avait ressenti avec la certitude de ne pouvoir mourir. À la fin de sa tirade, elle ouvrit les yeux, et découvrit le visage radieux de sa mère.

Tu es enceinte, s’exclama-t-elle alors en tapant dans ses mains. 

Journal d’une Nécrocide Anonyme
6 mai 2012 

Je pensais faire sensation, et ma « surprise » a eu autant d’effet qu’un pétard mouillé. Mais comment j’aurais pu prévoir que ma bulle de protection n’était pas une capacitéunique que je venais de développer ? Du genre « je suis tellement forte que j’ai un nouveau pouvoir que personne n’a eu avant moi parce que je suis la meilleure des Nécrocides ». Très bien, ce qui aurait pu me mettre la puce à l’oreille, c’est que je suis loin d’être la meilleure des Nécrocides. Très très très loin. Enfin, on a toujours le droit de rêver, non ? J’étais peut-être sur le point de le devenir, comme dans une prophétie pas encore découverte qui aurait annoncé que j’étais l’Élue, celle qui... Ouais, je ne suis pas Buffy, c’est bon. Et ma chère maman me l’a bien fait comprendre tout à l’heure. 

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