Tancrède
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Tancrède , livre ebook

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Description

Extrait : "ARGIRE. Illustres chevaliers, vengeurs de la Sicile, Qui daignez, par égard au déclin de mes ans, Vous assembler chez moi pour chasser nos tyrans, Et former un Etat triomphant et tranquille ; Syracuse en ses murs a gémi trop longtemps Des desseins avortés d'un courage inutile."

À PROPOS DES ÉDITIONS LIGARAN :

Les éditions LIGARAN proposent des versions numériques de grands classiques de la littérature ainsi que des livres rares, dans les domaines suivants :

• Fiction : roman, poésie, théâtre, jeunesse, policier, libertin.
• Non fiction : histoire, essais, biographies, pratiques.

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Publié par
Nombre de lectures 15
EAN13 9782335097603
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0008€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

EAN : 9782335097603

 
©Ligaran 2015

À MADAME LA MARQUISE DE POMPADOUR
MADAME,
Toutes les épîtres dédicatoires ne sont pas de lâches flatteries, toutes ne sont pas dictées par l’intérêt : celle que vous reçûtes de M. Crébillon, mon confrère à l’Académie, et mon premier maître dans un art que j’ai toujours aimé, fut un monument de sa reconnaissance ; le mien durera moins, mais il est aussi juste. J’ai vu dès votre enfance les grâces et les talents se développer ; j’ai reçu de vous, dans tous les temps, des témoignages d’une bonté toujours égale. Si quelque censeur pouvait désapprouver l’hommage que je vous rends, ce ne pourrait être qu’un cœur né ingrat. Je vous dois beaucoup, madame, et je dois le dire. J’ose encore plus, j’ose vous remercier publiquement du bien que vous avez fait à un très grand nombre de véritables gens de lettres, de grands artistes, d’hommes de mérite en plus d’un genre.
Les cabales sont affreuses, je le sais ; la littérature en sera toujours troublée, ainsi que tous les autres états de la vie. On calomniera toujours les gens de lettres comme les gens en place ; et j’avouerai que l’horreur pour ces cabales m’a fait prendre le parti de la retraite, qui seul m’a rendu heureux. Mais j’avoue en même temps que vous n’avez jamais écouté aucune de ces petites factions, que jamais vous ne reçûtes d’impression de l’imposture secrète qui blesse sourdement le mérite, ni de l’imposture publique qui l’attaque insolemment. Vous avez fait du bien avec discernement, parce que vous avez jugé par vous-même ; aussi je n’ai connu ni aucun homme de lettres, ni aucune personne sans prévention, qui ne rendît justice à votre caractère, non seulement en public, mais dans les conversations particulières, où l’on blâme beaucoup plus qu’on ne loue. Croyez, madame, que c’est quelque chose que le suffrage de ceux qui savent penser.
De tous les arts que nous cultivons en France, l’art de la tragédie n’est pas celui qui mérite le moins l’attention publique ; car il faut avouer que c’est celui dans lequel les Français se sont le plus distingués. C’est d’ailleurs au théâtre seul que la nation se rassemble ; c’est là que l’esprit et le goût de la jeunesse se forment : les étrangers y viennent apprendre notre langue ; nulle mauvaise maxime n’y est tolérée, et nul sentiment estimable n’y est débité sans être applaudi ; c’est une école toujours subsistante de poésie et de vertu.
La tragédie n’est pas encore peut-être tout à fait ce qu’elle doit être : supérieure à celle d’Athènes en plusieurs endroits, il lui manque ce grand appareil que les magistrats d’Athènes savaient lui donner.
Permettez-moi, madame, en vous dédiant une tragédie, de m’étendre sur cet art des Sophocle et des Euripide. Je sais que toute la pompe de l’appareil ne vaut pas une pensée sublime, ou un sentiment ; de même que la parure n’est presque rien sans la beauté. Je sais bien que ce n’est pas un grand mérite de parler aux yeux ; mais j’ose être sûr que le sublime et le touchant portent un coup beaucoup plus sensible quand ils sont soutenus d’un appareil convenable, et qu’il faut frapper l’âme et les yeux à la fois. Ce sera le partage des génies qui viendront après nous. J’aurai du moins encouragé ceux qui me feront oublier.
C’est dans cet esprit, madame, que je dessinai la faible esquisse que je soumets à vos lumières. Je la crayonnai dès que je sus que le théâtre de Paris était changé, et devenait un vrai spectacle. Des jeunes gens de beaucoup de talent la représentèrent avec moi sur un petit théâtre que je fis faire à la campagne. Quoique ce théâtre fût extrêmement étroit, les acteurs ne furent point gênés ; tout fut exécuté facilement ; ces boucliers, ces devises, ces armes qu’on suspendait dans la lice, faisaient un effet qui redoublait l’intérêt, parce que cette décoration, cette action devenait une partie de l’intrigue. Il eût fallu que la pièce eût joint à cet avantage celui d’être écrite avec plus de chaleur, que j’eusse pu éviter les longs récits, que les vers eussent été faits avec plus de soin. Mais le temps où nous nous étions proposé de nous donner ce divertissement ne permettait pas de délai ; la pièce fut faite et apprise en deux mois.
Mes amis me mandent que les comédiens de Paris ne l’ont représentée que parce qu’il en courait une grande quantité de copies infidèles. Il a donc fallu la laisser paraître avec tous les défauts que je n’ai pu corriger. Mais ces défauts mêmes instruiront ceux qui voudront travailler dans le même goût.
Il y a encore dans cette pièce une autre nouveauté qui me paraît mériter d’être perfectionnée ; elle est écrite en vers croisés. Cette sorte de poésie sauve l’uniformité de la rime ; mais aussi ce genre d’écrire est dangereux, car tout a son écueil. Ces grands tableaux, que les anciens regardaient comme une partie essentielle de la tragédie, peuvent aisément nuire au théâtre de France, en le réduisant à n’être presque qu’une vaine décoration ; et la sorte de vers que j’ai employés dans Tancrède approche peut-être trop de la prose. Ainsi il pourrait arriver qu’en voulant perfectionner la scène française, on la gâterait entièrement. Il se peut qu’on y ajoute un mérite qui lui manque, il se peut qu’on la corrompe.
J’insiste seulement sur une chose, c’est la variété dont on a besoin dans une ville immense, la seule de la terre qui ait jamais eu des spectacles tous les jours. Tant que nous saurons maintenir par cette variété le mérite de notre scène, ce talent nous rendra toujours agréables aux autres peuples ; c’est ce qui fait que des personnes de la plus haute distinction représentent souvent nos ouvrages dramatiques en Allemagne, en Italie, qu’on les traduit même en Angleterre, tandis que nous voyons dans nos provinces des salles de spectacle magnifiques, comme on voyait des cirques dans toutes les provinces romaines ; preuve incontestable du goût qui subsiste parmi nous, et preuve de nos ressources dans les temps les plus difficiles. C’est en vain que plusieurs de nos compatriotes s’efforcent d’annoncer notre décadence en tout genre. Je ne suis pas de l’avis de ceux qui, au sortir du spectacle, dans un souper délicieux, dans le sein du luxe et du plaisir, disent gaiement que tout est perdu ; je suis assez près d’une ville de province, aussi peuplée que Rome moderne, et beaucoup plus opulente, qui entretient plus de quarante mille ouvriers, et qui vient de construire en même temps le plus bel hôpital du royaume, et le plus beau théâtre. De bonne foi, tout cela existerait-il si les campagnes ne produisaient que des ronces ?
J’ai choisi pour mon habitation un des moins bons terrains qui soient en France ; cependant rien ne nous y manque : le pays est orné de maisons qu’on eût regardées autrefois comme trop belles ; le pauvre qui veut s’occuper y cesse d’être pauvre ; cette petite province est devenue un jardin riant. Il vaut mieux, sans doute, fertiliser sa terre que de se plaindre à Paris de la stérilité de sa terre.
Me voilà, madame, un peu loin de Tancrède  : j’abuse du droit de mon âge, j’abuse de vos moments, je tombe dans les digressions, je dis peu en beaucoup de paroles. Ce n’est pas là le caractère de votre esprit ; mais je serais plus diffus si je m’abandonnais aux sentiments de ma reconnaissance. Recevez avec votre bonté ordinaire, madame, mon attachement et mon respect, que rien ne peut altérer jamais.

Ferney en Bourgogne, 10 d’octobre 1759.
Avertissement pour la présente édition
« L’aventure d’Ariodant et de Genèvre dans le poème de l’Arioste, traitée depuis sous une autre forme dans un roman très agréable de M me de Fontaines, intitulé la Comtesse de Savoie , a fourni à Voltaire le sujet de Tancrède . J’entends par le sujet l’idée principale, l’idée mère qui, dans toute espèce de drame, est si décisive pour l’intérêt et le succès. Celle-ci était une des plus heureuses dont le génie dramatique pût s’emparer. C’est un amant qui combat pour sauver l’honneur et la vie de sa maîtresse, en même temps qu’il la croit coupable de la plus odieuse infidélité. »
Vous vous rappelez, en effet, le récit qui commence au cinquième chant de l’ Orlando furioso

Tu intenderai
La maggior crudeltade et la piu espressa
Ch’in Tebe, o in Argo, o ch’in Micene mai,
O in loco piu crudel fosse commessa.
« L’action que vous allez entendre dépasse en cruauté et en atrocité celles qui jadis furent commises à Thèbes, à Mycènes, à Argos, dans tous les lieux enfin célèbres par les crimes les plus barbares… »
Il faudrait remonter plus haut que l’Arioste, et jusqu’au Moyen Âge, si l’on voulait chercher l’idée première de la fable d’Ariodant et de Genèvre. Mais comme Laharpe a le soin de le constater, Voltaire n’eut pas même besoin de puiser cette idée dans l’ Orlando furioso . Il la trouva dans un petit roman de M me de Fontaines, dont il avait salué l’apparition par une pièce de vers, quand il n’avait que dix-neuf ans. La Comtesse de Savoie , que l’auteur lui avait lue en 1713, car elle ne fut imprimée qu’en 1726, laissa sans doute une vive impression dans l’esprit de Voltaire. Une phrase de ce petit roman, un mot nous met pour ainsi dire sur les traces du travail qui se fit dans son esprit. Le héros de M me de Fontaines s’appelle Mendoce. L’auteur dit quelque part que « Mendoce était en Sicile, où il rendait son nom aussi fameux que celui des Tancrède ». Il est bien probable que c’est à cause de cette simple phrase que le héros de la tragédie s’appelle Tancrède et que l’action se passe à Syracuse. Du reste, toute la trame est de l’invention de Voltaire, et il n’a emprunté à ses devanciers que le fond du sujet.
Voltaire avait, comme toujours, fait rapidement l’ébauche de sa pièce, du 22 avril au 28 mai 1759 ; si l’on en croit Laharpe, ce n’était pas la première fois qu’il s’attaquait à ce sujet. « Je tiens de Voltaire lui-même, dit-il, que, dans l’espace de trois ans, il renonça et revint trois fois à Tancrède , et ne l’exécuta qu’après l’avoir cru longtemps impraticable. » La première esquisse achevée, envoyée à d’Argental, elle fut retouchée et remaniée pendant une année. Le 1 er  septembre 1760, il demandait grâce à M me Scaliger (M me d’Argental), qui sollicitait encore des corrections. Le 3 septembre, la première représentation eut lieu, et les remaniements continuèrent ; la correspondance des derniers mois de l’année est toute remplie devers nouveaux à substituer aux vers anciens.
Le succès fut éclatant. M me d’Épinay écrit à M lle de Valori, à la date du 10 septembre 1760 : « J’ai pourtant trouvé le secret, au milieu de tous nos maux, de voir Tancrède et d’y fondre en larmes ; on y meurt, la princesse y meurt aussi, mais de sa belle mort. C’est une nouveauté touchante, qui vous entraîne de douleur et d’applaudissements. M lle Clairon y fait des merveilles ; il y a un certain : Eh bien, mon père ! … Ah ! ma Jeanne, ne me dites jamais eh bien de ce ton-là, si vous ne voulez pas que je meure. Au reste, si vous avez un amant, défaites-vous-en dès demain s’il n’est pas paladin ; il n’y a que ces gens-là pour faire honneur aux femmes ; êtes-vous vertueuse, ils l’apprennent à l’univers ; ne l’êtes-vous pas, ils égorgeraient mille hommes plutôt que d’en convenir, et ils ne boivent ni ne mangent qu’ils n’aient prouvé que vous l’êtes. Rien n’est comparable à Lekain, pas même lui. Enfin, ma Jeanne, tout cela est si plein de beautés qu’on ne sait auquel entendre. Il y avait l’autre jour un étranger dans le parterre, qui pleurait, criait, battait des mains… D’Argental, enchanté, lui dit : “Eh bien, monsieur, ce Voltaire est un grand homme, n’est-ce pas ? Comment trouvez-vous cela ? – Monsieur, ça est fort propre, fort propre assurément. ” Vous voyez d’ici la mine que l’on fait à cette réponse, et si l’on peut vivre sans voir une pièce qui fait dire de si belles choses. »
Voltaire était enchanté, et, n’oubliant jamais ses ennemis même dans sa joie, il écrivait à tout le monde : « On dit que Satan était dans l’amphithéâtre sous la figure de Fréron, et qu’une larme d’une dame étant tombée sur le nez du malheureux, il fit psh, psh, comme si ç’avait été de l’eau bénite. »
M lle Clairon avait demandé sérieusement à Voltaire, pour le troisième acte, un échafaud, un bourreau, et tout l’appareil du supplice. « On venait d’essayer, dit Geoffroy, sur le même théâtre, une chambre tendue de noir où se trouve une fille seule avec le cadavre de son amant, qu’elle contemple à la lueur d’une lampe sépulcrale ; M lle Clairon, avec son échafaud, avait la noble ambition de l’emporter sur la tenture noire et sur le cadavre. » Voltaire sentit l’abus et le ridicule d’un pareil spectacle ; il écrivit à Lekain : « Je me flatte que vous n’êtes pas de l’avis de M lle Clairon, qui demande un échafaud ; cela n’est bon qu’à la Grève… La potence et les valets de bourreau ne doivent pas déshonorer la scène à Paris. M lle Clairon n’a certainement pas besoin de cet indigne secours pour toucher et attendrir tous les cœurs. »
Diderot le soutient dans son refus. « On dit que M lle Clairon demande un échafaud dans la décoration ; ne le souffrez pas, morbleu ! C’est peut-être une belle chose en soi ; mais si le génie élève jamais une potence sur la scène, bientôt les imitateurs y accrocheront le pendu en personne. »
La partie faible de la nouvelle tragédie était le style ; l’essai des rimes croisées ne parut pas heureux. « Cette forme de versification, dit Laharpe, se prête beaucoup trop aisément à la longueur des phrases, à une marche lente et traînante. C’est une dangereuse facilité que celle de trouver la rime au bout de quatre grands vers : aussi tombe-t-il très souvent dans le prosaïsme et dans la langueur. »
Tancrède , dans sa nouveauté, eut treize représentations.
Cette tragédie eut dans notre siècle une fortune qu’il faut signaler ici. Le rôle d’Aménaïde fut choisi par le Théâtre-Français pour le quatrième rôle de M lle Rachel, et Tancrède fut annoncé solennellement le 9 août 1838. « M lle Rachel, jeune et vaillante, dit J. Janin, avait étudié d’un grand zèle et d’une immense ardeur le rôle d’Aménaïde : elle en avait bien compris tout le mélange, un mélange ingénieux de dignité, de résolution, de prudence, de courage et d’orgueil mêlé d’amour. À peine Aménaïde obéit à un moment de faiblesse, et aussi vite elle se relève, et tout de suite après la voilà qui s’indigne et qui ne comprend pas que Tancrède ait soupçonné Aménaïde. Absolument il faut que Tancrède expire en implorant son pardon pour que la fière Aménaïde oublie enfin son injure. Ainsi ce beau rôle est encore empreint de l’énergie et de la volonté des anciennes tragédiennes, des femmes à la Clairon ; de grandes et hardies créatures, naturellement insolentes et dédaigneuses, reines chez elles et reines au théâtre, reines partout, et toujours flattées, au théâtre, hors du théâtre ; entourées, fêtées, honorées, célébrées, adorées ; despotes féminins qui ne respectaient rien, pas même le parterre : telles étaient les tragédiennes de Voltaire, accomplies en toutes sortes de vices et de vertus, qui nous paraîtraient également insupportables aujourd’hui… »
Une artiste que les cabales voulurent un moment opposer à M lle Rachel, M lle Maxime, joua également le rôle d’Aménaïde.
Avertissement de Beuchot
Les éditeurs de l’édition de Kehl remarquent dans une de leurs notes (voyez ci-après, note 2 de la page 550) que l’histoire d’Ariodant et de Genèvre, au cinquième chant du Roland furieux , fournit à Voltaire le sujet de Tancrède . C’est avec plus de raison qu’ils disent ailleurs que le sujet est pris dans la Comtesse de Savoie , roman de M me de Fontaines.
Commencée le 22 avril 1759, la tragédie de Tancrède était finie le 18 mai suivant, mais elle n’était pas encore faite. Voltaire y avait déjà fait, à plusieurs reprises, de grands changements, lorsqu’il la fit jouer, trois fois, en octobre 1759, sur son théâtre de Tourney. Mais ce ne fut que le 3 septembre 1760 que Tancrède fut représenté sur le Théâtre-Français. Ce n’était pas tout à fait la pièce de Voltaire ; les comédiens l’avaient horriblement étranglée, et y avaient ajouté une soixantaine de vers de leur cru. L’auteur, après la représentation, y changea encore deux cents vers ; et, quoiqu’il eût envoyé les corrections à Prault petit-fils, il se plaint que ce libraire ait imprimé cette tragédie autrement que l’auteur l’avait faite, et trouvait l’édition de Paris l’ excès du ridicule .
L’édition faite à Genève chez les frères Cramer, et conséquemment sous les yeux de l’auteur, ne parut qu’après celle de Paris ; quelques passages de la dédicace furent supprimés ou changés ; mais ce qui est bizarre, c’est qu’avec Tancrède (édition de Genève), Voltaire fit distribuer la gravure où Fréron figure sous la forme d’un âne, et dont j’ai parlé dans ma préface de l’Écossaise . En rejetant l’explication que j’ai donnée de la réunion de la gravure à la tragédie, on ne peut, ce me semble, contester le fait. Il est établi bien moins par un très grand nombre d’exemplaires que par l’existence d’une contrefaçon de la tragédie, qui contient une contrefaçon de la gravure.
Voltaire, dans sa lettre à Thieriot, du 19 octobre 1760, dit avoir déjà lu deux brochures sur Tancrède , l’une de La Noue, l’autre d’une bonne âme (qu’il ne nomme pas). Je ne sais quelle est la brochure que Voltaire attribue à La Noue. Je crois que l’autre est la Lettre critique à M*** sur la tragédie de Tancrède , petit in-8° de 30 pages, date du 25 septembre 1760, et qu’on a quelquefois attribuée à Diderot ; c’est une erreur. La lettre de Diderot à Voltaire, sur Tancrède , est datée du 28 novembre 1760, et fait partie des œuvres de Diderot. Une Lettre sur les rimes croisées dans les vers alexandrins et sur l’unité de lieu, par l’abbé Levesque , fut imprimée dans le Mercure de novembre 1760. Elle avait été écrite à l’occasion de Tancrède , et une réponse qu’on y fit parut dans l’ Année littéraire , tome VIII de 1760, page 236, sous le titre de Lettre sur la versification de la tragédie de Tancrède, par M. Moniseau, avocat au parlement . Le Mercure de février 1761, pages 57-67, contient une Réponse à la lettre de M. Moniseau .
Le 8 octobre 1760 les comédiens italiens donnèrent la Nouvelle Joute, parodie de Tancrède , imprimée la même année in-8°. On devait, avant la représentation, prononcer un discours, parodie de celui que Lekain avait prononcé le 3 septembre. Ce discours, qui ne fut pas débité, a été imprimé dans l’ Année littéraire , tome VII de 1760, page 45, dans le tome II des Anecdotes dramatiques , etc. Une autre parodie de Tancrède , jouée sur le même théâtre, le 4 avril 1761, est intitulée Quand parlera-t-elle  ? L’auteur est Riccoboni (François), qui déjà, en 1736, avait, avec Dominique, donné une parodie d’ Alzire . C’est au libraire André-Charles Cailleau qu’on doit les Tragédies de M. de Voltaire, ou Tancrède jugé par ses sœurs, comédie nouvelle en un acte et en prose , 1760, in-12.
Les notes de Voltaire sont au bas des pages ; toutes ces notes sont dans les éditions de 1761. La scène IV du I er acte contenait, dans les premières éditions, une note que, par respect pour Voltaire, je n’ai pas reproduite dans la pièce. Cette note était ainsi conçue : « Il est nécessaire d’avertir que si cette tragédie est représentée dans les provinces, l’actrice qui jouera Aménaïde doit dire tous les endroits marqués d’une étoile avec une froideur contrainte ; » et trois couplets de cette scène étaient seuls précédés de ce signe. Cette note, qui est peut-être des comédiens à qui Voltaire avait abandonné le produit des représentations et celui de l’impression, n’avait pas été conservée par l’auteur dans son édition in-4° de 1769.
Je n’ai trouvé dans aucune des éditions que j’ai vues, et je n’ai point donné la variante du vers 120 (vers 6 de la page 505) de la première scène du premier acte. Poursuivons au lieu de proscrivons ne me paraît qu’une faute d’impression. J’ai, à l’exemple de mes prédécesseurs, pris dans diverses lettres de Voltaire quelques variantes. J’en ai négligé quelques-unes qui ne pouvaient plus se rattacher au texte tel qu’il nous est parvenu.
Personnages

ARGIRE  : chevalier.
TANCRÈDE  : chevalier.
ORBASSAN  : chevalier.
LORÉDAN  : chevalier.
CATANE  : chevalier.
ALDAMON  : soldat.
AMÉNAÏDE  : fille d’Argire.
FANIE  : suivante d’Aménaïde.
PLUSIEURS CHEVALIERS  : assistant au conseil.
ÉCUYERS, SOLDATS, PEUPLE .

La scène est à Syracuse, d’abord dans le palais d’Argire, et dans une salle du conseil ; ensuite dans une place publique, sur laquelle cette salle est construite. L’époque de l’action est de l’année 1005. Les Sarrasins d’Afrique avaient conquis toute la Sicile au IX e  siècle ; Syracuse avait secoué leur joug. Des gentilshommes normands commencèrent à s’établir vers Salerne, dans la Pouille. Les empereurs grecs possédaient Messine ; les Arabes tenaient Palerme et Agrigente.
Acte premier

Scène I

Assemblée des chevaliers, rangés en demi-cercle.

ARGIRE

Illustres chevaliers, vengeurs de la Sicile,
Qui daignez, par égard au déclin de mes ans,
Vous assembler chez moi pour chasser nos tyrans,
Et former un État triomphant et tranquille ;
Syracuse en ses murs a gémi trop longtemps
Des desseins avortés d’un courage inutile.
Il est temps de marcher à ces fiers musulmans,
Il est temps de sauver d’un naufrage funeste
Le plus grand de nos biens, le plus cher qui nous reste,
Le droit le plus sacré des mortels généreux,
La liberté : c’est là que tendent tous nos vœux.
Deux puissants ennemis de notre république,
Des droits des nations, du bonheur des humains,
Les Césars de Byzance, et les fiers Sarrasins,
Nous menacent encor de leur joug tyrannique.
Ces despotes altiers, partageant l’univers,
Se disputent l’honneur de nous donner des fers.
Le Grec a sous ses lois les peuples de Messine ;
Le hardi Solamir insolemment domine
Sur les fertiles champs couronnés par l’Etna,
Dans les murs d’Agrigente, aux campagnes d’Enna ;
Et tout de Syracuse annonçait la ruine.
Mais nos communs tyrans, l’un de l’autre jaloux,
Armés pour nous détruire, ont combattu pour nous ;
Ils ont perdu leur force en disputant leur proie.
À notre liberté le ciel ouvre une voie ;
Le moment est propice, il faut en profiter.
La grandeur musulmane est à son dernier âge ;
On commence en Europe à la moins redouter.
Dans la France un Martel, en Espagne un Pélage,
Le grand Léon dans Rome, armé d’un saint courage,
Nous ont assez appris comme on peut la dompter.
Je sais qu’aux factions Syracuse livrée
N’a qu’une liberté faible et mal assurée.
Je ne veux point ici vous rappeler ces temps
Où nous tournions sur nous nos armes criminelles,
Où l’État répandait le sang de ses enfants.
Étouffons dans l’oubli nos indignes querelles.
Orbassan, qu’il ne soit qu’un parti parmi nous,
Celui du bien public et du salut de tous.
Que de notre union l’État puisse renaître ;
Et, si de nos égaux nous fûmes trop jaloux,
Vivons et périssons sans avoir eu de maître.

ORBASSAN

Argire, il est trop vrai que les divisions
Ont régné trop longtemps entre nos deux maisons :
L’État en fut troublé ; Syracuse n’aspire
Qu’à voir les Orbassans unis au sang d’Argire.
Aujourd’hui l’un par l’autre il faut nous protéger.
En citoyen zélé j’accepte votre fille ;
Je servirai l’État, vous, et votre famille ;
Et, du pied des autels où je vais m’engager,
Je marche à Solamir et je cours vous venger.
Mais ce n’est pas assez de combattre le Maure ;
Sur d’autres ennemis il faut jeter les yeux ;
Il fut d’autres tyrans non moins pernicieux,
Que peut-être un vil peuple ose chérir encore.
De quel droit les Français, portant partout leurs pas,
Se sont-ils établis dans nos riches climats ?

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