Enfin, tout de même
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Description

Un chauffeur sénégalais qui affronte le mur de Berlin, un résistant qui s'acharne à sauver les femmes, un fils d'agriculteur qui ne sait pas du tout qui il est, un imposteur éperdument à la recherche de sa mère, un baron qui ne réussit pas à léguer son château. Etrangeté des hommes ! Une maman rasta éclatée dans un champ de coquelicots, une inspectrice des finances prosélyte de la transgression, une vieille dame mystérieusement liée à un narguilé. Etrangeté des femmes!
Dix récits entrecroisés où ces personnages sont saisis à des moments cruciaux de leur histoire quand il faut choisir ou subir un destin. Son propre destin.
Comment vont-ils traverser les tourments de l'Histoire ? Vont-ils pouvoir adoucir leurs démons intérieurs? Seront-ils capables d'aimer ? Chacun sa voie, chacun sa musique, chacun son ombre. Mais tous, ils arrivent à en rire et certains, même, vont s'envoler très haut dans les airs. Pourquoi pas ? Il faut bien vivre, tout de même. Enfin… tout de même !
Trous dans le mur de BerlinHamidou avait revêtu son costume gris du dimanche et enfilé sa chemise blanche bien repassée. Restait à choisir la cravate et les chaussures.- Dis-moi Fatimata, entre les deux chaussures noires, laquelle sera la mieux, la pointue ou la carrée ?Elle s’y connaissait en harmonie vestimentaire et il était, ce jour-là, très soucieux de son aspect physique car il allait se rendre à un entretien de recrutement. Le ministère des Affaires étrangères avait fait paraître une annonce pour embaucher le personnel de service de la nouvelle ambassade de France bientôt ouverte en République Démocratique Allemande.La France avait, en février 1973, noué des relations diplomatiques avec l’Allemagne de l’Est qui, alors, était placée dans l’orbite de la Russie soviétique. Les affaires politiques étaient bien compliquées mais Hamidou avait compris qu’il se passait quelque chose d’important du côté de l’Allemagne et que c’était peut-être l’occasion pour lui de quitter l’hôtel Crillon où lui était gardien et sa femme cuisinière ; il avait envie de voir du pays.C’était la première fois qu’il se rendait dans un ministère. Le nom de Quai d’Orsay l’impressionnait. Cœur battant, il s’y présenta à 16 heures. Il lui fallut montrer plusieurs fois sa carte d’identité, il la déploya avec application et présenta fièrement la lettre de convocation bleue, blanc, rouge de l’ambassadeur, Bernard de Certeuil. Il traversa plusieurs salons, immenses, dorés, à grands miroirs et tapis orientaux, sur parquets bien cirés. Il marchait comme dans un rêve, touchant à peine le sol, derrière un huissier, livrée noire et chaîne d’argent, qui lui offrait le chemin. On fit s’asseoir M. Hamidou Diouf sur une chaise tapissée de velours rouge et on lui dit d’attendre. A moitié posé sur le rebord, droit comme une colonne, il n’était pas rassuré du tout mais s’efforçait de discipliner son cœur emballé. Un autre huissier vint lui ouvrir une porte capitonnée qui donnait sur un grand bureau, impérial, lui aussi. Un Monsieur, grand et distingué, se leva et, souriant, lui tendit la main à travers le bureau. Hamidou, très impressionné, arrivait à peine à la toucher. Le Monsieur lui facilita la tâche.- Vous répondez à l’annonce du Figaro ? Je pars bientôt pour Berlin-Est et dois amener de France mon chauffeur et ma cuisinière. J’ai lu votre CV et voudrais vous poser quelques questions.Hamidou eut du mal à articuler un Oui qu’il sentait nécessaire. Le Monsieur le mit en confiance. « Vous venez du Sénégal ? Je connais bien ce pays. » C’était une gaffe : Hamidou était nativement français, mais il n’osa pas démentir et laissa le grand Manitou parler de sa carrière à lui. Il se levait de temps à autre pour regarder par la fenêtre et ne manifestait aucune curiosité pour les compétences et les projets d’Hamidou. Il sembla seulement attacher de l’importance au permis de conduire et demanda à Hamidou s’il avait une femme. Désorienté, celui-ci répondit : « Euh, oui ! ». En réalité, ce qu’il fallait comprendre, c’est que le Monsieur souhaitait que la femme de son chauffeur fût cuisinière.Le moment le plus fort de l’entretien se produisit lorsque M. de Certeuil se mit à parler de son père, mort pour la France en 1916, sur le Chemin des dames. Hamidou, tout doucement, évoqua alors son père à lui, tirailleur sénégalais qui avait perdu la vie le 16 avril 1917. Le Monsieur murmura une litanie qui plut à Hamidou  « Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle / Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre… » L’ambassadeur, parlant tout seul, s’intéressa ensuite uniquement aux guerres : la 10e division d’infanterie coloniale, la barbarie, le camp de Buchenwald où il avait été déporté en 1944, la nécessité de mettre un terme à la rivalité franco-allemande, la satisfaction pour lui de contribuer à l’apaisement de la « guerre froide » en étant nommé à Berlin-Est.Hamidou avait du mal à suivre mais opinait du bonnet, tout en posant son regard sur les grands lustres en cristal qui n’étaient pas encore allumés. Il s’attendait à enfin quelques questions sur lui et sa femme, lorsque l’ambassadeur, de nouveau, lui tendit la main.- Merci beaucoup de votre visite. Je vous donnerai des nouvelles très prochainement.Hamidou retraversa les grands espaces scintillants, la tête dans les nuages et la confusion dans l’âme. Il n’avait pas compris grand-chose, sauf que sa femme cuisinière et le Chemin des dames pouvaient lui être favorables. Le nom de Berlin, cette sonorité chantante – surtout prononcé à l’allemande « Berline », appuyé sur le « in » – avait une place importante dans son imaginaire. Ce mot évoquait Marlène Dietrich, il avait adoré son récital à l’Olympia : « Qui peut dire où vont les fleurs… du temps qui passe ? / Quand saurons un jour, quand saurons-nous jamais ? ». C’était aussi l’héroïne de Cabaret, un film musical qui venait de sortir et qui les avait tous emballés, lui et ses copains. Et puis, Berlin le tenait en haleine par son statut de « rempart » du monde occidental et par le mystère des mots rebattus par l’actualité : superpuissances, communisme, marxisme, guerre froide, Mur de la honte… Sa culture politique était loin d’être au niveau de sa culture musicale mais tout l’intéressait dans le monde qui l’entourait.Aussi fut-il au comble de l’excitation lorsqu’un bon mois plus tard – il n’y croyait plus –, il fut de nouveau convoqué. Cette fois-ci, il fut reçu, accompagné de Fatimata, par M. de Certeuil et son épouse. Par opposition au quasi monologue de la première fois, ils furent interrogés en long et en large, sur leur expérience, leurs goûts et même leurs loisirs. Cette attitude intrusive était plutôt bon signe, mais Hamidou, paralysé par la peur de déplaire, s’effaçait devant Fatimata qui, très à l’aise – mais pas trop non plus – sauvait la face : le poulet en gelée, le repassage, le service de table, le sport semblaient accrocher l’ambassadrice. Elancée et très musclée, visage fin, cheveux courts, front dégagé avec les oreilles garnies de boucles argent grandes comme des bracelets, Fatimata était séduisante. Les deux candidats à l’embauche formaient un beau couple. Lui était plus âgé, beau regard sous des sourcils bien dessinés et sourire à grandes dents.Il fut beaucoup question de « RDA » et Hamidou comprit, à la fin de l’entretien que c’était exactement la même chose que Allemagne de l’Est et pratiquement la même chose que Berlin-Est, là où M. de Certeuil allait les amener. La question de l’espionnage fut abordée en dernier : la maison où ils résideraient tous les quatre, mise à disposition par le gouvernement est-allemand, serait truffée de micros et il était probable qu’on voudrait leur imposer au moins un domestique est-allemand qui serait certainement un espion de la Stasi. Ce terme de Stasi troubla Hamidou : il se rapprochait de nazis. Et les nazis, il les avait vus à l’œuvre, dans le film Cabaret !Au terme de cet entretien, les deux couples étaient presque mariés : Hamidou se voyait ouvrant la porte de la voiture noire à l’ambassadeur, Bernard de Certeuil l’imaginait coiffé d’une casquette de chauffeur, et Solange, l’ambassadrice, se représentait sans effort Fatimata, en tablier blanc à dentelles servant des petits fours lors des cocktails diplomatiques. Elle avait une carrure d’haltérophile mais du charme, oui un certain charme…Restait un obstacle à franchir : cet attelage n’était pas sans évoquer de lointaines pratiques coloniales et laissait perplexe le cabinet du ministre des Affaires étrangères, très attaché à donner une bonne image de la France. La question de ce recrutement très particulier fut l’objet d’une réunion au sommet d’où il ressortit qu’il était indispensable que l’ambassadeur arrive avec son propre personnel – protection contre les regards indiscrets de la Stasi – mais qu’en trois mois d’annonces dans la presse, seuls des couples de couleur s’étaient présentés. Toutes les précautions avaient été prises relativement aux opinions politiques des candidats : ils n’avaient pas milité au Parti communiste ni à l’extrême gauche et la page 1968 les concernant était blanche. Ils étaient musulmans mais « probablement pas pratiquants », selon la note fournie par les Renseignements généraux. Surtout, ils étaient français depuis deux générations et les faits de guerre du tirailleur de 1917 pesèrent dans la balance. C’est ainsi que les « Doudou » (on les baptisa ainsi) furent recrutés par le Quai d’Orsay.****La première mission d’Hamidou fut de conduire le couple ambassadeur à Berlin-Est, ce qui impliquait de traverser la France et l’Allemagne de l’Ouest jusqu’à la ville de Helmstedt. Il fallait ensuite faire 160 km en Allemagne de l’Est avant d’arriver à Berlin, Berlin-Ouest d’abord, puis Berlin-Est : un itinéraire compliqué, presque 1000 km en tout. Cette responsabilité qu’on pouvait qualifier de géopolitique – à exécuter en une seule longue journée, le lundi 13 septembre 1973 – impressionnait beaucoup Hamidou qui craignait de ne pas être à la hauteur et ne captait pas encore bien le vocabulaire : Allemagne de l’Ouest, de l’Est, rideau de fer, couloir de la RDA, guerre froide. Guerre froide surtout. Comment une guerre pouvait-elle être froide ? Il cacha sa perplexité derrière un large sourire et, casquette bleue et gants blancs, se mit au volant de la DS noire officielle, – notre berline, comme disait M. de Certeuil avec humour –, les hommes devant, les femmes derrière : l’ambassadrice, délicate et discrète, en tailleur lilas et Haminata, volubile et volumineuse en son boubou éclatant de couleurs. Le parfum du Chanel n°5 enveloppait la petite équipée de son charme désuet.Hamidou, ce jour-là, parcourut mille fois plus de kilomètres dans sa tête que dans la voiture. Son imaginaire fut complètement chamboulé par ce que racontaient ses nouveaux patrons et par le contact avec la réalité géographique. Le rideau de fer dont il avait tant entendu parler, il se l’était représenté comme une planche en acier, propre et droite, érigée par les Russes très haut vers le ciel. Or, à Helmstedt, au « checkpoint A », il vit des portails de contrôle et des postes de douane avec des hommes en uniforme, exactement comme il en existait entre la France et l’Espagne. Cette zone militarisée, la voiture la franchit sans encombre, très facilement, grâce aux papiers diplomatiques. C’était donc cela le rideau de fer ! Le fameux couloir qui rejoignait Berlin à travers la RDA, il se l’était figuré comme un long tunnel noir ou, à la rigueur, une immense tranchée. En fait, c’était tout simplement une autoroute, une « Autobahn » ; les Allemands en avaient construit beaucoup sous Hitler.Hamidou avait la tête pleine de questions, avec tous les nouveaux mots qui sortaient, en flots rapides, de la bouche de son nouveau patron (les Rouges, les zones américaine, anglaise, française, russe, les secteurs, les Vopos, la dictature communiste…), mais, tétanisé par la timidité – ou le respect –, il n’osait pas adresser un mot à l’ambassadeur. On lui avait dit de l’appeler « Excellence », mais ce terme, insolite, excessif, n’arrivait pas à sortir de sa bouche. De même, il n’osait pas enlever ses gants blancs que, pourtant, à plusieurs reprises, M. de Certeuil lui avait suggéré de retirer.Sous le ciel gris et lourd d’un début d’automne, la voiture parcourut les vastes campagnes collectivisées de la Saxe, traversa de grandes forêts mal entretenues et côtoya des lacs bien sombres. A part quelques fermes isolées, ils ne virent pas un chat : vraiment ce pays dont on parlait tant n’avait rien de bien effrayant. Cependant une chose les mobilisa tous les quatre : à quelques centaines de mètres derrière eux, plusieurs voitures se succédaient sans les dépasser ; ils étaient suivis ! L’ambassadeur se retournait sans cesse et sortait sa blague baudelairienne, genre radio Londres : « C’est la dame créole aux charmes ignorés ». Ses angoisses trouvaient toujours un exutoire poétique. Derrière, les femmes, incrédules et excitées, inventaient des scénarios policiers ; elles s’entendaient comme larrons en foire, Fatimata, avec sa grosse voix, amusait beaucoup Solange. Ce parcours à travers un pays dont on disait tant de mal fut en somme une vraie rigolade ! Il se termina à l’entrée de Berlin-Ouest, au Checkpoint Bravo (le checkpoint B) par une kyrielle de poèmes récités par M. de Certeuil célébrant le voyage et la conquête : « Et les vents alizés inclinaient leur antenne / Aux bords mystérieux du monde occidental. » Oui, c’était bien cela : « les bords mystérieux du monde occidental… » A Berlin-Ouest, ils retrouvèrent brièvement la splendeur de l’Occident : brillance publicitaire, klaxons, encombrements, foules attablées aux cafés, magasins de luxe, immeubles modernes. Le jour faiblissait, ils se dirigèrent vers Checkpoint Charlie (le checkpoint C). « Heureusement, dit Solange de Certeuil, toujours impertinente, l’alphabet communiste s’arrête au C ».Hamidou sentit que les choses sérieuses commençaient. On arrivait dans le dur. Le MUR, hérissé de piques et de barbelés, immense couteau planté au milieu de la ville, la rue barrée de chicanes et coupée de barrières, les militaires et policiers retenant leur chien-loup renvoyèrent Hamidou à des images de camps de concentration tels qu’il les avait vus à la télévision. Le plus impressionnant fut le grand panneau blanc « Vous sortez du secteur américain », d’autant que Mme de Certeuil fit un commentaire : « Notre dernière halte en pays libre ». A ce mot, libre, une angoisse lui prit la gorge. Et s’ils entraient dans une grande prison ?Dès qu’ils eurent – toujours grâce au sortilège des papiers diplomatiques – franchi la dernière barrière vers Berlin Est, Hamidou fut plongé dans un autre monde, un univers d’après-guerre : terrains vagues avec encore, par endroits, des ruines ; immeubles lépreux ; rues presque désertes – sauf là où des gens, en rang d’oignon, formaient des queues interminables devant des magasins invisibles. Hamidou, pourtant écrasé de fatigue à l’issue de ce parcours à travers la guerre froide, fut immédiatement frappé par ce que l’ambassadeur appelait « la Propagande ». Elle était omniprésente : de grandes pancartes rouges, des drapeaux partout, des statues immenses – Staline avec sa moustache, Lénine avec son crâne rond comme un boulet de canon – et partout des sculptures de héros du travail socialiste guerroyant avec l’air ambiant, bras en avant et genoux pliés. Ils passèrent par la Stalinallee, l’artère emblématique du régime, illustration grandiose de la puissance communiste. C’était une vaste chaussée bordée de façades blanches à hautes fenêtres, complètement déserte. M. de Certeuil – il avait décidément plus d’un tour dans son sac – fit passer la voiture par derrière, là où les ruelles délabrées et malodorantes révélaient la vérité miteuse de cette immense mise en scène.Vers dix heures du soir, le quadrige Certeuil/Doudou s’arrêta à Berlin Est, au 10 Jägerstrasse (rue des Chasseurs), devant la maison de maître attribuée à l’ambassadeur et à sa suite. Elle était gardée par un policier de la RDA posté dans une guérite bleue à l’entrée de l’habitation.

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Informations

Publié par
Date de parution 10 décembre 2016
Nombre de lectures 9
EAN13 9782363159144
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0150€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Enfin, tout de même !


Bernadette Roussille

Bernadette Roussille 2018
ISBN:9782363159144
Cet ebook a été réalisé avec IGGY FACTORY. Pour plus d'informations rendez-vous sur le site : www.iggybook.com
Table des matières

PRINCIPAUX PERSONNAGESET GÉNÉALOGIE
Trous dans le mur de Berlin
L’œil de Fabrice
La vieille dame et le narguilé
Pauvre Blaise
Pierre-qui-sauve-les femmes
Femme guidant le peuple
Un cœur en éclats
Le rire des corbeaux
Le château bleu
Qui suis-je ?
Biographie
PRINCIPAUX PERSONNAGES ET GÉNÉALOGIE
 

 
Trous dans le Mur de Berlin – L’œil de Fabrice La vieille dame et le narguilé
 
Bernard de Certeuil, ambassadeur, neveu de Constance Montignac (1910–1991)
Solange de Certeuil, sa femme (1920–2000)
Fabrice de Péreuil, filleul de Solange de Certeuil
Isabelle de Péreuil, « sœur » de Fabrice
 
 
Pauvre Blaise – Pierre-qui-sauve-les femmes
 
Constance Montignac, née de Certeuil (1890–1985)
Pierre Montignac, son fils, inspecteur général (1917–1989)
Daria Montignac, née Oldenska, sa femme (1906–1949)
Blaise Montignac, fils de Pierre, né en 1949
 
 
Cœur en éclats – Le rire des corbeaux – Le château bleu
 
Gaston de Certeuil, le général/baron, frère cadet de Bernard (1927–2013)
Béatrice de Certeuil, sa femme (1930–2013)
Leurs enfants : Alice, Jean, Agathe (1957–1992 ), Gérald.
Leurs petits-enfants, enfants d’Agathe : Emile, Eva, Elie (1988–2010) , Elise
Joseph/Giuseppe Palladi
Victoire Palladi, femme de Joseph
Les frères de Joseph : Gaetano, Gennaro et Philo Palladi
Guy Palladi, fils de Victoire, né en 1994
 
 
Femme guidant le peuple – Qui suis-je ?
Catherine et Gustave Rhuau, fille et fils du fermier de Rouchgast, ferme de Constance Montignac
Trous dans le mur de Berlin
 

 
Hamidou avait revêtu son costume gris du dimanche et enfilé sa chemise blanche bien repassée. Restait à choisir la cravate et les chaussures.
— Dis-moi Fatimata, entre les deux chaussures noires, laquelle sera la mieux, la pointue ou la carrée ?
Elle s’y connaissait en harmonie vestimentaire et il était, ce jour-là, très soucieux de son aspect physique car il allait se rendre à un entretien de recrutement. Le ministère des Affaires étrangères avait fait paraître une annonce pour embaucher le personnel de service de la nouvelle ambassade de France bientôt ouverte en République Démocratique Allemande.
La France avait, en février 1973, noué des relations diplomatiques avec l’Allemagne de l’Est qui, alors, était placée dans l’orbite de la Russie soviétique. Les affaires politiques étaient bien compliquées mais Hamidou avait compris qu’il se passait quelque chose d’important du côté de l’Allemagne et que c’était peut-être l’occasion pour lui de quitter l’hôtel Crillon où lui était gardien et sa femme cuisinière ; il avait envie de voir du pays.
C’était la première fois qu’il se rendait dans un ministère. Le nom de Quai d’Orsay l’impressionnait. Cœur battant, il s’y présenta à 16 heures. Il lui fallut montrer plusieurs fois sa carte d’identité, il la déploya avec application et présenta fièrement la lettre de convocation bleue, blanc, rouge de l’ambassadeur, Bernard de Certeuil. Il traversa plusieurs salons, immenses, dorés, à grands miroirs et tapis orientaux, sur parquets bien cirés. Il marchait comme dans un rêve, touchant à peine le sol, derrière un huissier, livrée noire et chaîne d’argent, qui lui offrait le chemin. On fit s’asseoir M. Hamidou Diouf sur une chaise tapissée de velours rouge et on lui dit d’attendre. À moitié posé sur le rebord, droit comme une colonne, il n’était pas rassuré du tout mais s’efforçait de discipliner son cœur emballé. Un autre huissier vint lui ouvrir une porte capitonnée qui donnait sur un grand bureau, impérial, lui aussi. Un Monsieur, grand et distingué, se leva et, souriant, lui tendit la main à travers le bureau. Hamidou, très impressionné, arrivait à peine à la toucher. Le Monsieur lui facilita la tâche.
– Vous répondez à l’annonce du Figaro ? Je pars bientôt pour Berlin-Est et dois amener de France mon chauffeur et ma cuisinière. J’ai lu votre CV et voudrais vous poser quelques questions.
Hamidou eut du mal à articuler un Oui qu’il sentait nécessaire. Le Monsieur le mit en confiance. « Vous venez du Sénégal ? Je connais bien ce pays .  » C’était une gaffe : Hamidou était nativement français, mais il n’osa pas démentir et laissa le grand Manitou parler de sa carrière à lui. Il se levait de temps à autre pour regarder par la fenêtre et ne manifestait aucune curiosité pour les compétences et les projets d’Hamidou. Il sembla seulement attacher de l’importance au permis de conduire et demanda à Hamidou s’il avait une femme. Désorienté, celui-ci répondit : « Euh, oui ! ». En réalité, ce qu’il fallait comprendre, c’est que le Monsieur souhaitait que la femme de son chauffeur fût cuisinière.
Le moment le plus fort de l’entretien se produisit lorsque M. de Certeuil se mit à parler de son père, mort pour la France en 1916, sur le Chemin des dames. Hamidou, tout doucement, évoqua alors son père à lui, tirailleur sénégalais qui avait perdu la vie le 16 avril 1917. Le Monsieur murmura une litanie qui plut à Hamidou «  Heureux ceux qui sont morts pour la terre charnelle/Mais pourvu que ce fût dans une juste guerre… » L’ambassadeur, parlant tout seul, s’intéressa ensuite uniquement aux guerres : la 10 e division d’infanterie coloniale, la barbarie, le camp de Buchenwald où il avait été déporté en 1944, la nécessité de mettre un terme à la rivalité franco-allemande, la satisfaction pour lui de contribuer à l’apaisement de la « guerre froide » en étant nommé à Berlin-Est.
Hamidou avait du mal à suivre mais opinait du bonnet, tout en posant son regard sur les grands lustres en cristal qui n’étaient pas encore allumés. Il s’attendait à enfin quelques questions sur lui et sa femme, lorsque l’ambassadeur, de nouveau, lui tendit la main.
– Merci beaucoup de votre visite. Je vous donnerai des nouvelles très prochainement.
Hamidou retraversa les grands espaces scintillants, la tête dans les nuages et la confusion dans l’âme. Il n’avait pas compris grand-chose, sauf que sa femme cuisinière et le Chemin des dames pouvaient lui être favorables.
 
Le nom de Berlin, cette sonorité chantante – surtout prononcé à l’allemande «  Berline  », appuyé sur le «  in  » – avait une place importante dans son imaginaire. Ce mot évoquait Marlène Dietrich, il avait adoré son récital à l’Olympia : «  Qui peut dire où vont les fleurs… du temps qui passe ? /Quand saurons un jour, quand saurons-nous jamais ? » . C’était aussi l’héroïne de Cabaret , un film musical qui venait de sortir et qui les avait tous emballés, lui et ses copains. Et puis, Berlin le tenait en haleine par son statut de « rempart » du monde occidental et par le mystère des mots rebattus par l’actualité : superpuissances, communisme, marxisme, guerre froide, Mur de la honte… Sa culture politique était loin d’être au niveau de sa culture musicale mais tout l’intéressait dans le monde qui l’entourait.
Aussi fut-il au comble de l’excitation lorsqu’un bon mois plus tard   il n’y croyait plus –, il fut de nouveau convoqué. Cette fois-ci, il fut reçu, accompagné de Fatimata, par M. de Certeuil et son épouse. Par opposition au quasi monologue de la première fois, ils furent interrogés en long et en large, sur leur expérience, leurs goûts et même leurs loisirs. Cette attitude intrusive était plutôt bon signe, mais Hamidou, paralysé par la peur de déplaire, s’effaçait devant Fatimata qui, très à l’aise – mais pas trop non plus – sauvait la face : le poulet en gelée, le repassage, le service de table, le sport semblaient accrocher l’ambassadrice. Élancée et très musclée, visage fin, cheveux courts, front dégagé avec les oreilles garnies de boucles argent grandes comme des bracelets, Fatimata était séduisante. Les deux candidats à l’embauche formaient un beau couple. Lui était plus âgé, beau regard sous des sourcils bien dessinés et sourire à grandes dents.
Il fut beaucoup question de «  RDA  » et Hamidou comprit, à la fin de l’entretien que c’était exactement la même chose qu’ Allemagne de l’Est et pratiquement la même chose que Berlin-Est, là où M. de Certeuil allait les amener. La question de l’espionnage fut abordée en dernier : la maison où ils résideraient tous les quatre, mise à disposition par le gouvernement est-allemand, serait truffée de micros et il était probable qu’on voudrait leur imposer au moins un domestique est-allemand qui serait certainement un espion de la Stasi. Ce terme de Stasi troubla Hamidou : il se rapprochait de nazis . Et les nazis, il les avait vus à l’œuvre, dans le film Cabaret !
Au terme de cet entretien, les deux couples étaient presque mariés  : Hamidou se voyait ouvrant la porte de la voiture noire à l’ambassadeur, Bernard de Certeuil l’imaginait coiffé d’une casquette de chauffeur, et Solange, l’ambassadrice, se représentait sans effort Fatimata, en tablier blanc à dentelles servant des petits fours lors des cocktails diplomatiques. Elle avait une carrure d’haltérophile mais du charme, oui un certain charme …
Restait un obstacle à franchir : cet attelage n’était pas sans évoquer de lointaines pratiques coloniales et laissait perplexe le cabinet du ministre des Affaires étrangères, très attaché à donner une bonne image de la France. La question de ce recrutement très particulier fut l’objet d’une réunion au sommet d’où il ressortit qu’il était indispensable que l’ambassadeur arrive avec son propre personnel – protection contre les regards indiscrets de la Stasi – mais qu’en trois mois d’annonces dans la presse, seuls des couples de couleur s’étaient présentés. Toutes les précautions avaient été prises relativement aux opinions politiques des candidats : ils n’avaient pas milité au Parti communiste ni à l’extrême gauche et la page  1968 les concernant était blanche. Ils étaient musulmans mais « probablement pas pratiquants », selon la note fournie par les Renseignements généraux. Surtout, ils étaient français depuis deux générations et les faits de guerre du tirailleur de 1917 pesèrent dans la balance. C’est ainsi que les «  Doudou » (on les baptisa ainsi) furent recrutés par le Quai d’Orsay.
 
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La première mission d’Hamidou fut de conduire le couple ambassadeur à Berlin-Est, ce qui impliquait de traverser la France et l’Allemagne de l’Ouest jusqu’à la ville de Helmstedt. Il fallait ensuite faire 160 km en Allemagne de l’Est avant d’arriver à Berlin, Berlin-Ouest d’abord, puis Berlin-Est : un itinéraire compliqué, presque 1000 km en tout. Cette responsabilité qu’on pouvait qualifier de géopolitique  – à exécuter en une seule longue journée, le lundi 13 septembre 1973 – impressionnait beaucoup Hamidou qui craignait de ne pas être à la hauteur et ne captait pas encore bien le vocabulaire : Allemagne de l’Ouest, de l’Est, rideau de fer, couloir de la RDA, guerre froide. Guerre froide surtout. Comment une guerre pouvait-elle être froide ? Il cacha sa perplexité derrière un large sourire et, casquette bleue et gants blancs, se mit au volant de la DS noire officielle, – notre berline , comme disait M. de Certeuil avec humour –, les hommes devant, les femmes derrière : l’ambassadrice, délicate et discrète, en tailleur lilas et Fatimata, volubile et volumineuse en son boubou éclatant de couleurs. Le parfum du Chanel n° 5 enveloppait la petite équipée de son charme désuet.
Hamidou, ce jour-là, parcourut mille fois plus de kilomètres dans sa tête que dans la voiture. Son imaginaire fut complètement chamboulé par ce que racontaient ses nouveaux patrons et par le contact avec la réalité géographique. Le rideau de fer dont il avait tant entendu parler, il se l’était représenté comme une planche en acier, propre et droite, érigée par les Russes très haut vers le ciel. Or, à Helmstedt, au «  checkpoint A » , il vit des portails de contrôle et des postes de douane avec des hommes en uniforme, exactement comme il en existait entre la France et l’Espagne. Cette zone militarisée, la voiture la franchit sans encombre, très facilement, grâce aux papiers diplomatiques. C’était donc cela le rideau de fer ! Le fameux couloir qui rejoignait Berlin à travers la RDA, il se l’était figuré comme un long tunnel noir ou, à la rigueur, une immense tranchée. En fait, c’était tout simplement une autoroute, une «  Autobahn  » ; les Allemands en avaient construit beaucoup sous Hitler.
Hamidou avait la tête pleine de questions, avec tous les nouveaux mots qui sortaient, en flots rapides, de la bouche de son nouveau patron (les Rouges, les zones américaine, anglaise, française, russe, les secteurs, les Vopos, la dictature communiste…), mais, tétanisé par la timidité – ou le respect –, il n’osait pas adresser un mot à l’ambassadeur. On lui avait dit de l’appeler «  Excellence » , mais ce terme, insolite, excessif, n’arrivait pas à sortir de sa bouche. De même, il n’osait pas enlever ses gants blancs que, pourtant, à plusieurs reprises, M. de Certeuil lui avait suggéré de retirer.
Sous le ciel gris et lourd d’un début d’automne, la voiture parcourut les vastes campagnes collectivisées de la Saxe, traversa de grandes forêts mal entretenues et côtoya des lacs bien sombres. À part quelques fermes isolées, ils ne virent pas un chat : vraiment ce pays dont on parlait tant n’avait rien de bien effrayant. Cependant une chose les mobilisa tous les quatre : à quelques centaines de mètres derrière eux, plusieurs voitures se succédaient sans les dépasser ; ils étaient suivis ! L’ambassadeur se retournait sans cesse et sortait sa blague baudelairienne, genre radio Londres : «  C’est la dame créole aux charmes ignorés  ». Ses angoisses trouvaient toujours un exutoire poétique. Derrière, les femmes, incrédules et excitées, inventaient des scénarios policiers ; elles s’entendaient comme larrons en foire, Fatimata, avec sa grosse voix, amusait beaucoup Solange.
 
Ce parcours à travers un pays dont on disait tant de mal fut en somme une vraie rigolade ! Il se termina à l’entrée de Berlin-Ouest, au Checkpoint Bravo ( le checkpoint B) par une kyrielle de poèmes récités par M. de Certeuil célébrant le voyage et la conquête : «  Et les vents alizés inclinaient leur antenne/Aux bords mystérieux du monde occidental. » Oui, c’était bien cela : «  les bords mystérieux du monde occidental … » À Berlin-Ouest, ils retrouvèrent brièvement la splendeur de l’Occident : brillance publicitaire, klaxons, encombrements, foules attablées aux cafés, magasins de luxe, immeubles modernes. Le jour faiblissait, ils se dirigèrent vers Checkpoint Charlie (le checkpoint C) . « Heureusement, dit Solange de Certeuil, toujours impertinente, l’alphabet communiste s’arrête au C » .
Hamidou sentit que les choses sérieuses commençaient. On arrivait dans le dur. Le MUR, hérissé de piques et de barbelés, immense couteau planté au milieu de la ville, la rue barrée de chicanes et coupée de barrières, les militaires et policiers retenant leur chien-loup renvoyèrent Hamidou à des images de camps de concentration tels qu’il les avait vus à la télévision. Le plus impressionnant fut le grand panneau blanc «  Vous sortez du secteur américain » , d’autant que Mme de Certeuil fit un commentaire : « Notre dernière halte en pays libre ». À ce mot, libre, une angoisse lui prit la gorge. Et s’ils entraient dans une grande prison ?
Dès qu’ils eurent – toujours grâce au sortilège des papiers diplomatiques – franchi la dernière barrière vers Berlin Est, Hamidou fut plongé dans un autre monde, un univers d’après-guerre : terrains vagues avec encore, par endroits, des ruines ; immeubles lépreux ; rues presque désertes – sauf là où des gens, en rang d’oignon, formaient des queues interminables devant des magasins invisibles. Hamidou, pourtant écrasé de fatigue à l’issue de ce parcours à travers la guerre froide , fut immédiatement frappé par ce que l’ambassadeur appelait « la Propagande ». Elle était omniprésente : de grandes pancartes rouges, des drapeaux partout, des statues immenses – Staline avec sa moustache, Lénine avec son crâne rond comme un boulet de canon – et partout des sculptures de héros du travail socialiste guerroyant avec l’air ambiant, bras en avant et genoux pliés. Ils passèrent par la Stalinallee , l’artère emblématique du régime, illustration grandiose de la puissance communiste. C’était une vaste chaussée bordée de façades blanches à hautes fenêtres, complètement déserte. M. de Certeuil – il avait décidément plus d’un tour dans son sac – fit passer la voiture par derrière, là où les ruelles délabrées et malodorantes révélaient la vérité miteuse de cette immense mise en scène.
Vers dix heures du soir, le quadrige Certeuil/Doudou s’arrêta à Berlin Est, au 10 Jägerstrasse (rue des Chasseurs), devant la maison de maître attribuée à l’ambassadeur et à sa suite. Elle était gardée par un policier de la RDA posté dans une guérite bleue à l’entrée de l’habitation.
 
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Pour le couple Doudou les débuts à Berlin-Est furent difficiles. Tout était insolite et pesant. Ils n’avaient jamais pensé que sortir dans la rue fût un problème, ici on les regardait comme des bêtes curieuses, on n’avait jamais vu de noirs ailleurs qu’à la télé ou dans les livres. Fatimata trouvait la langue allemande barbare et râpeuse, Hamidou l’appréciait seulement dans les chansons. Ils devenaient paranoïaques à propos des micros dans les murs. Fatimata ne cessait de tapoter les parois pour deviner où ils étaient placés et soit ils parlaient tout bas pour dire des choses vraies, soit ils parlaient très fort pour dire des mensonges, avec des clins d’œil. En plus, les «  Allemandelest » avaient parachuté une femme de ménage et il fallait lui inventer du travail et faire comme si elle n’était pas là pour observer tous les faits et gestes.
Fatimata était confinée dans la grande maison, montait et descendait sans cesse l’escalier, enlevait et remettait son tablier, grommelant à propos de tout et de rien : le temps de cochon, la fausse bonne, incapable, l’électricité qui s’arrêtait et l’eau qui coulait au compte-goutte. Elle n’avait pas sa langue dans sa poche et Mme de Certeuil la craignait un peu, tout en admirant son culot. Hamidou, lui, passait sa journée à l’ambassade «  Unter des Linden  » [1]  entre la voiture diplomatique et la salle de garde où, jambes allongées sur un tabouret, il regardait la minuscule télévision de service agiter des fantômes blancs et noirs qui ne parlaient même pas français. Il s’enveloppait dans des nuages de fumée Philip Morris qui lui faisaient mal à la gorge. Lui qui était parti pour la grande aventure du monde contemporain, il avait l’impression d’être tombé dans un trou. Le couple commençait à regretter sérieusement de s’être embarqué dans cette galère.
Le réchauffement diplomatique entre nos deux pays prit du temps mais la galère finit par s’animer et par ouvrir ses portes. Cela commença par les papilles. Les Manitous (ainsi les Doudou appelaient-ils leurs patrons) étaient gourmands et Fatimata les régalait de mets raffinés et de pâtisseries crémeuses. Le grand Manitou avait beaucoup d’appétit et Madame réfrénait le sien mais appréciait secrètement toutes les sucreries. Fatimata se mit à sortir dans le quartier pour acheter des produits de première nécessité – la directive était de ne pas trop snober les magasins de Berlin-Est – et passait beaucoup de temps à faire la queue devant les boutiques. Soit les rayons étaient vides, soit ils étaient bourrés mais alors d’un seul produit : un jour les oignons, le lendemain les carottes et une autre fois le persil. « Comme si on allait leur acheter des tonnes de persil », disait Fatimata, dans un comique de répétition qui enchantait sa patronne, excitée par tout ce qui pouvait être propos critique contre ce foutu régime. Les rues étaient désertes, froides et mornes, mais elle commença à s’habituer au froid et aux odeurs d’oignon cru et de café brûlé qui imprégnaient le quartier. Petit à petit, les gens la regardèrent moins bizarrement, elle pouvait même faire de petits signes à certaines personnes. Hamidou devait désormais se rendre à l’Ouest plusieurs fois par jour pour chercher le courrier –  la valise diplomatique  –, prendre les journaux, acheter du tabac, de la viande et des épices. Cela lui donnait l’impression de percer dans le Mur, chaque jour, de petits trous, comme la souris du dessin animé et il se sentait moins prisonnier.
Les Manitous étaient des patrons bienveillants et, bien que Madame fût parfois irritée par les initiatives culinaires et l’autoritarisme de Fatimata à l’égard de la petite bonne est-allemande, ils souhaitaient, tous les deux, que les Doudou soient contents… et aussi qu’ils ne soient pas trop dans leurs pattes. Fatimata qui avait besoin de sport pour libérer sa vitalité débordante disposait d’autant d’après-midi par semaine qu’elle voulait et de tout le week-end pour entraîner ses muscles. Elle fut rapidement happée par le club de football féminin du quartier, une sacrée chance que les Allemandelest aiment le sport.
Hamidou, quant à lui, ne pensait qu’à se rapprocher de ses congénères : ils vivaient tous à Berlin-Ouest car le Sénégal ne disposait pas d’ambassade en RDA. Aussi son patron l’autorisa-t-il à passer à l’Ouest, pour rejoindre sa communauté, tout le temps qui n’était pas requis par son service. Il utilisait pour cela la voiture diplomatique et traversait Checkpoint Charlie, le jour ou la nuit, sans même s’arrêter, faisant de petits signes d’amitié aux «  Vopos »  – les policiers est-allemands – qui le connaissaient, à force. Ces allers et retours l’amusaient et lui donnaient une sensation de toute-puissance joyeuse, comme ce jeu de bilboquet qui lui plaisait petit : enfiler une boule en bois sur la tige pointue qui lui était liée par une ficelle et compter les points pour les comparer à ceux de son petit frère. Il eut l’idée, fantasque, de faire la même chose avec ses petites incursions à l’ouest : les consigner dans son petit « livre rouge », en bâtons successifs, un par aller, un par retour. Un jour il les montrerait à M. de Certeuil – il l’aimait bien, cet homme ! Au bout de quelques années il y en aurait des milliers ! Des milliers de petits trous dans le Mur infranchissable !
 
L’ambassadeur recevait beaucoup et Solange avait mission d’organiser des cocktails entre diplomates et d’inviter à dîner des officiels de l’Allemagne de l’Est, y compris des hauts fonctionnaires de la Stasi avec lesquels il fallait créer les meilleures relations du monde. Femme de pure émotion, elle aimait les gens et ne savait pas vivre sans amies. Elle noua des liens affectifs très forts avec une Indienne qui, comme elle, éprouvait un sentiment d’exil dans ce pays triste à pleurer.
Son Excellence réussit à faire venir des comédiens, des chanteurs et des peintres français, tous amis du socialisme : Yves Montand, Jean-Louis Barrault, Jean Ferrat, George Mathieu… Bernard de Certeuil voulait aller plus loin et créer Unter den Linden un centre européen de la poésie où les Louis Aragon, Pierre Emmanuel et autres Yves Bonnefoy échangeraient leur célébration du monde avec des poètes allemands, anglais, russes ou italiens. C’était, chez lui une conviction et une espérance : il croyait au pouvoir du verbe, la poésie sauverait le monde, elle ferait sauter le Mur… Les poèmes que, chaque jour, il se récitait lorsqu’il était en captivité ne l’avaient-ils pas sorti du gouffre ? Solange l’admirait éperdument pour cela.
Au bout de quelque temps, chacun avait trouvé sa place. Hamidou allait tous les jours à Berlin-Ouest où il avait déniché de quoi procurer à ses patrons – qui en acquirent, jusqu’à l’Ouest, une renommée de grande table – les ingrédients de fine cuisine africaine : riz wolof , céréales rares, cacahuètes crues, tamarins, mangues et papayes. Il était surtout heureux de passer de bons moments avec le personnel des ambassades africaines et noua avec son homologue, le chauffeur de l’ambassadeur du Sénégal à l’Ouest, une relation d’amitié qui glissa subrepticement en intimité secrète avec la femme de celui-ci, Yali, une Peule superbe et sensuelle qui lui rappelait Liza Minelli, son héroïne de Cabaret . Hamidou aimait le bilboquet charnel, il avait toujours eu besoin de plusieurs femmes. Fatimata qui était excisée, avait peu d’appétence sexuelle et n’était pas jalouse. Elle était follement attirée par le ballon rond et fut bientôt capable de compter les buts en allemand.
En moins de six mois, la topologie du système maître/serviteur fut au point. Fatimata était une grande prêtresse, avec son aura de cordon bleu international et son prestige de presque championne est-allemande ; Hamidou avait renoué avec ses précieuses pratiques de polygamie ; le couple Certeuil affirmait sur un territoire emblématique de la guerre froide une présence française qui se voulait rayonnante.
 
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À la fin du printemps 75, un jour ensoleillé de mai, près de deux ans après l’implantation réussie de la représentation française en RDA, l’ambassadeur est interrompu dans la signature de ses parapheurs par l’huissier qui lui fait part, tout bas – oreilles dans les murs – de la demande de l’ambassadeur du Sénégal d’être reçu en urgence. Immédiatement introduit dans le bureau de M. de Certeuil, son Excellence M. Ndiaye met un doigt sur sa bouche et le pointe vers la cage dite  « de Faraday » , une sorte de kiosque, en verre épais, sur pilotis acoustique, installé dans toutes les ambassades occidentales à Berlin-Est pour soustraire les entretiens confidentiels aux écoutes de la Stasi. M. de Certeuil s’y enferme avec son visiteur, tellement pressé qu’il manque de s’assommer en entrant dans cette petite verrière.
— Cher collègue, je vous apporte une information que mon chauffeur vient de me donner : votre chauffeur à vous, M. Hamidou Diouf, transporte dans le coffre de votre voiture de fonction des Allemands de l’Est vers Berlin-Ouest.
Long silence effaré. M. de Certeuil se lève précipitamment. Il fait appeler Hamidou qui revient à l’instant de ses courses à l’Ouest. Dans la cage , après s’être, lui aussi, cogné la tête, celui-ci reconnaît immédiatement son acte, aussi simplement que s’il avait parlé de la composition de son petit déjeuner. Il reste évasif sur le nombre de personnes à qui il a fait traverser Checkpoint Charlie en contrebande.
Bernard se dresse, traversé par un choc électrique. Il attrape Hamidou par le bras, le presse, le pousse, le précipite dans la voiture diplomatique et le conduit lui-même à l’Ouest. Le lion ne saute qu’une fois et il n’a pas droit à l’erreur. Il appuie sur l’accélérateur, rouge, front crispé et lèvres serrées : ne rien dire dans la voiture, peut-être truffée de micros. Mais à peine dépassée la guérite des Alliés à Chekpoint Charlie, M. de Certeuil arrête la voiture et là, dehors, en pays libre, lui, d’habitude calme et maître de lui, explose en une colère homérique.
— Hamidou, vous avez fait ça ? Vous êtes passible de la peine de mort et moi, de la prison. Je vous conduis immédiatement à l’aéroport de Tegel et je réquisitionne un avion pour vous ramener à Paris. Et, croyez-moi, vous aurez eu bien de la chance.
Hamidou est stupéfait. Hébété, il se laisse de nouveau projeter à l’arrière de la voiture. Ils arrivent à l’aéroport où le personnel, comme il se doit, est au garde à vous. L’ambassadeur téléphone à Paris, au directeur de cabinet du ministre des Affaires étrangères. L’entretien est long et houleux, très houleux. Il enjoint le directeur de l’aéroport d’embarquer immédiatement M. Hamidou Diouf par avion, pour raison d’État . Celui-ci se laisse faire, il voudrait disparaître de la surface de la terre. Il occupe l’avion tout seul et ne sait pas où s’asseoir, parcouru de frissons. M. de Certeuil le rejoint un instant, lui donne quelques centaines de francs et lui dit, parlant très fort :
— Considérez-vous comme licencié pour faute grave et ne venez plus jamais me voir. Plus jamais. Oui, je m’occuperai de Fatimata. Il n’est pas sûr qu’elle puisse vous rejoindre.
 
Préoccupé par Fatimata, il reprend sa voiture, la conduit à la vitesse d’un léopard et se rend directement à son domicile. Son intuition est juste. Devant sa maison se tiennent cinq voitures de police dont les gyrophares bleus tournent sans arrêt. Le chef de la Stasi de Berlin, en personne, uniforme gris et casquette à liseré rouge, s’avance vers lui, fait le signe militaire et lui intime l’ordre de livrer Hamidou et Fatimata. Le mot «  ausliefern » suscite un flash dans sa mémoire de déporté qui avait été arrêté à son domicile par la Gestapo. Il résiste. Et parlant fort et avec autorité, en allemand, il réplique : « Ce sont des citoyens français, employés des services diplomatiques. Que leur voulez-vous ? » Le colonel tend son mandat d’amener et lui oppose que l’immunité ne protège que dans les locaux mêmes de l’ambassade. Mme de Certeuil sort et fait face au colonel. Elle a une très haute idée de sa fonction, ambassadrice elle représente la France, elle ne laissera pas les policiers entrer et se met en travers de la porte. Écarlate de colère, elle crie :
— Mais qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi sont-ils là, ces espèces de nazis ? Vous n’avez pas le droit. Ici c’est la France !
Bernard s’éclipse et va chercher Fatimata à l’intérieur de la maison. Dans le creux de l’oreille, il lui raconte qu’Hamidou a fait une très grosse bêtise.
— Je suis obligé de vous laisser partir avec les policiers. J’interviendrai ensuite pour vous sortir de là. Faites-moi confiance.
Entretemps, redevenu haut-fonctionnaire de la République française, il sort, lent et digne. De tout son haut, il dit au colonel que Fatimata arrive mais que M. Hamidou, lui, n’est pas là. Cette absence met le colonel en fureur, il court dans tous les sens mais n’ose entrer dans la maison, juridiquement protégée, de l’ambassadeur. Fatimata qui a mis son manteau s’avance – comme pour l’échafaud. Elle attache sur sa maîtresse un regard suppliant. Solange, très agitée, lui fait de grands signes et s’accroche à son mari qu’elle pousse pour qu’il bouscule l’affreux policier. Celui-ci prend Fatimata par le bras et l’embarque avec brutalité.
Les deux Français restent longtemps sur le bord du trottoir. Ils se tiennent par le bras. M. de Certeuil se livre intérieurement à mille supputations sur la rapidité de la Stasi. Il a bien fait d’être expéditif avec Hamidou. «  Zénon, cruel Zénon, Zénon d’Elée/M’as-tu percé de cette flèche ailée/Qui vibre, vole et qui ne vole pas [2]  ». Solange, quant à elle, a bien du mal à se calmer.
 
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Dans l’avion, Hamidou ne tient pas en place. Il a été injurié, bousculé, violenté même. Son patron s’est comporté comme une brute. Sale négrier  ! Il n’a aucun bagage et n’a pu dire au revoir ni à Fatimata, ni à Yali, sa bonne amie peule. Au chômage ! Il n’a même pas pu s’expliquer car, tout de même, enfin ! Il n’a commis aucun forfait. Juste quelques actes d’entraide tout simples et il est viré comme un malpropre ?
À Berlin-Ouest, la communauté sénégalaise avait élu domicile dans un café de la Bernauerstrasse, une rue sinistre qui marquait la frontière entre les deux Berlin avec, du côté de l’Est, jouant le rôle du mur, un immeuble dont les fenêtres avaient été cimentées par les communistes. Cette rue était un lieu mythique car, lors de la construction du Mur le 13 août 1961, certains habitants de l’immeuble s’étaient jetés par la fenêtre pour atterrir à l’Ouest où des gens tendaient des draps pour amortir leur chute. Plus tard, en 1964, la boulangerie de la Bernauerstrasse avait été le point de départ d’un tunnel long de 150 mètres. Cinquante-sept personnes étaient passées vers l’Ouest, mais les derniers fugitifs avaient été écrasés par un effroyable éboulement. C’est dans cet endroit que s’était installé le  « Café turc » où se retrouvaient les musulmans de l’Ouest, ouvriers turcs ou africains. Hamidou en avait parlé à M. de Certeuil : celui-ci, loin d’en prendre ombrage, était très fier que la voiture diplomatique stationnât souvent près de ce lieu hautement symbolique et, toujours un brin facétieux, l’ambassadeur racontait cela, en riant, à tout le monde.
Le patron du café, Atilla, était connu dans toute l’Allemagne. C’était l’un des huit gardes-frontières qui, le jour de la construction du mur, avaient couru vers Berlin-Ouest pour s’y réfugier.
Hamidou avait été entraîné au Café turc par ses amis de l’ambassade du Sénégal et par Yali, sa chérie, qui vouait à Atilla une admiration sans bornes. Il régnait dans ce lieu une ambiance de cabaret et Hamidou qui jouait du djembé avait formé un orchestre avec d’autres musiciens. Atilla fit ami/ami avec Hamidou et lui offrit thés à la menthe et pâtisseries orientales. Au bout de quelques semaines, il sollicita son concours pour passer à l’Est quelques courriers. De nombreuses familles, divisées entre les deux Allemagne, désiraient communiquer sans être filtrées par la censure. Hamidou mêlerait ce courrier à celui de la valise diplomatique.
Le dispositif fonctionna sans accroc, la petite souris multipliait les trous dans le Grand Fromage et charriait ses courriers d’Ouest en Est. Hamidou franchissait le Checkpoint Charlie avec l’aisance d’un authentique diplomate. Il s’en serait volontiers tenu là, mais, très vite, Atilla lui demanda de passer à la vitesse supérieure. Le déclencheur fut, en 1975, la tentative de fuite d’un jeune chauffeur de camion de l’Est qui fonça sur des barbelés installés dans un trou du Mur en cours de réfection. Un tir de fusil-mitrailleur transperça la porte du camion et le blessa mortellement. Le fugitif était d’origine turque et l’émotion chez les musulmans fut immense.
Yali, très remontée, révoltée par la barbarie de la muraille infernale, alla trouver Atilla. Il fallait aider les musulmans de l’Est : c’était un devoir sacré. Atilla réfléchit à un système simple qui ne comporterait aucun risque. Il connaissait des musulmans qui voulaient passer à l’Ouest. Il fournirait à chacun de faux-papiers (une photo en noir et blanc, pas nette, à laquelle le candidat s’ajusterait) attestant qu’il était ressortissant de Berlin-Ouest. Le jour J, le candidat à la fuite se rendrait à l’ambassade de France, Unter den Linden , sous prétexte de renseignements à prendre auprès du service culturel. Tout naturellement, la personne repartirait ensuite avec Hamidou dans la voiture diplomatique, posément assise sur la banquette arrière. Au cas où la voiture serait contrôlée, le passager montrerait ses papiers indiquant qu’il habitait à l’Ouest et qu’il y repartait après avoir donné des cours d’allemand à l’ambassade.
Le système était ingénieux et robuste, il inspira confiance à Hamidou. Une vieille chanson de Marlène Dietrich résonna en lui  « Berlin, Berlin, hier lebt der Mensch gefährlich, Berlin, Berlin, ici l’homme vit dangereusement. » Cet air déroula dans son sillage l’image de la star qui s’opposa résolument au nazisme. Il pensa à M. de Certeuil et à la Résistance. Lui aussi, Hamidou, il allait poser des actes de résistance… L’enthousiasme et la foi de Yali firent le reste. « Toute chose – bonne ou mauvaise – qu’Allah a sue se réalisera en temps voulu. Et celle dont Allah n’a pas voulu l’existence, ne se réalisera pas. » La foi qui renverse les montagnes ferait sauter le Mur.
 
Tout se passa bien la première fois : le passager qu’il devait transporter à l’Ouest était fluet et tout petit. Enfoncé sur le siège arrière, il passa inaperçu et le tour fut joué. Hamidou lui avait donné la Liberté ! La fois suivante fut terriblement mouvementée. Hamidou conduisait vite, mais au moment de franchir la barrière, le Vopo siffla. Hamidou sursauta, très tendu, mais garda son sang-froid. Il sortit de la voiture lentement et alla ouvrir la porte arrière, solennellement, comme à une personnalité importante. L’homme, très naturel et forçant le respect, sortit avec sa sacoche et tendit ses papiers. Il était professeur et donnait régulièrement des cours à l’ambassade. « Des cours de quoi » demanda le Vopo ? L’homme eut de la présence d’esprit: « Mais, voyons, des cours d’allemand, aux Français de l’ambassade. » Cette explication ne parut pas très convaincante et le Vopo emporta les papiers dans la guérite. Hamidou se tordit les mains. Il se prépara mentalement : si les papiers étaient retoqués ou si les Vopos téléphonaient à l’ambassade pour vérifier, lui, simple chauffeur ne serait pas responsable. Le Vopo sortit bientôt, rendit les papiers et, presque gêné, fit le salut militaire. Les deux passagers respirèrent, Hamidou essuya la sueur qui perlait sur tout son visage et ils passèrent. Il ne recommencerait jamais plus.
Et il recommença. Atilla rajouta, pour sélectionner les candidats, le critère du volume corporel et de la taille. Il fallait, en somme, des passagers transparents. Cette contrainte fut respectée et le Sénégalais, grand combattant de la Liberté, put ainsi transporter deux autres musulmans de l’Est en territoire libre. Yali fut encore plus amoureuse. Cela fut sa perte, car son chauffeur de mari, jaloux, lâcha, on l’a vu, le morceau et dénonça Hamidou.
Et maintenant, pauvre Hamidou, qu’allait-il faire, une fois rentré à Paris ? Comment allait-il expliquer son retour ? Où irait-il habiter ? Il pensa à Aissatou, sa deuxième femme à Paris, s’endormit et rêva d’un bilboquet en ivoire à la boule fendue.
 
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Bernard de Certeuil fut immédiatement emporté dans un tourbillon diabolique. Quelques heures à peine après l’arrestation de Fatimata, ses services décryptèrent un courrier chiffré adressé au ministre des affaires étrangères de France. La dépêche, signée du Président de la RDA, demandait le rappel immédiat de l’ambassadeur de France pour incompétence et trahison. Non seulement il n’avait pas su contrôler son subordonné, mais il ne l’avait pas livré à la justice allemande, ce qui laissait supposer qu’il était complice. Cette note ne le surprit pas : dès l’aveu d’Hamidou, il s’était su implacablement condamné à partir. C’était une blessure d’amour propre mais aussi un fait de gloire. Willy Brandt, le chancelier de la République fédérale n’avait-il pas été contraint à démissionner, le 7 mai 1974, – un an avant lui – parce que l’un de ses conseillers personnels, Günter Guillaume, avait été démasqué comme espion de la Stasi ?
Avant tout, M. de Certeuil se préoccupa du sort de Fatimata. Il craignait qu’elle ne fût retenue à la prison de la Stasi où elle serait interrogée sauvagement sur les activités de son mari… dont elle ne savait rien. M. de Certeuil passa la semaine de son départ à faire jouer toutes ses relations pour la sortir de cet endroit sinistre qu’il savait spécialement outillé pour les tortures psychiques, avec ses cent vingt cellules de dépossession sensorielle et de privation de sommeil. Solange ne dormait plus. Sans sa bonne Fatimata qui tenait tant de place, rigolote et énervante , elle se sentait toute nue. Elle se reprochait de ne pas l’avoir arrachée aux mains du colonel ou de ne s’être pas livrée en même temps. Une idée lumineuse traversa son cerveau torturé : demander à Bernard de faire jouer son amitié de résistant avec Erich Honecker, le premier secrétaire du parti, l’homme le plus puissant du pays. Erich était venu plusieurs fois dîner chez M. de Certeuil et ils avaient tous les deux plaisanté à propos de cette Africaine qui servait si bien les plats et qui, en plus, était gardienne de but à l’équipe berlinoise de football féminin.
Ce fut une intuition géniale : dans la vie, les relations personnelles sont plus fortes que tout, l’ex-ambassadeur (il était déjà, presque déchu de son titre, mais pas tout à fait…) obtint que la peine de Fatimata fût commuée en liberté surveillée. Liberté surveillée pour 20 ans : elle n’aurait pas le droit de sortir de la RDA, ne pourrait recevoir aucun courrier de l’Ouest et devrait pointer tous les deux jours au siège de la Stasi, Ruschestrasse ( Rue des Ronces ). Elle fut placée chez un dignitaire du régime, un ami d’Erich. M. de Certeuil quitta son poste, fatigué, amer mais apaisé. Mme de Certeuil, ravagée par cette histoire, fut plus que soulagée de quitter ce pays («  sale pays de nazis et d’abrutis  ») et de retrouver la civilisation.
 
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Juin 1990. Bernard de Certeuil ouvre la porte de son appartement parisien « Mon cher Hamidou, je vous attendais. Prenez place ». Les cheveux blanchis et la face creusée de rides verticales mais toujours aussi élégant, l’ancien chauffeur embrasse Solange, ravie de le revoir.
En fait, elle se retient de lui sauter au cou. Hamidou les a rendus illustres. À la remise de la médaille de Commandeur de la Légion d’honneur à Bernard de Certeuil, deux ans auparavant, le ministre des Affaires étrangères, dans son discours, avait salué un exploit particulièrement remarquable de l’ambassadeur qui avait sauvé quatre Allemands de l’Est de la dictature communiste. Bernard, entendant cette reformulation inédite de sa mésaventure, avait réprimé un fou rire dont seule sa femme vit la trace sur ses joues légèrement gonflées et dont elle repoussa la contagion en toussant elle-même plusieurs fois. Enfin, tout de même, Hamidou a fait cela avec la voiture de notre ambassade !
Mais, aujourd’hui, l’important est qu’ils soient tous les trois vivants et heureux de le constater… Le Mur de Berlin est tombé : des milliers, des dizaines de milliers de souris enthousiastes l’ont envahi et fracassé. Ouvert, le passage ! L’événement, a bouleversé Hamidou Diouf, mais ne l’a pas étonné : pour lui, le Mur était un gruyère, un tigre de papier. M. de Certeuil, toujours un peu théâtral, commente : victoire de la liberté, effondrement du monde de Yalta, basculement de la planète. Mais aussi nouveaux risques et gros dangers : l’Allemagne réunie qui va monter en puissance, les Américains qui dominent le monde, l’Inconnu qui avance sa silhouette inquiétante et la France qui reste sur place…
Cœur battant, très ému, Hamidou pose la question cruciale, celle qui le hante depuis des années.
— Avez-vous des nouvelles de Fatimata ?
— Comme vous le savez sans doute, elle est en liberté surveillée. Mais chez qui, où, dans quelles conditions ? Nous n’avons aucune nouvelle depuis notre départ en 1975. Il lui est interdit d’écrire en France, tout courrier est intercepté.
Bernard réfléchit. La Stasi vient d’être dissoute et ses archives sont ouvertes au public.
— Je ne vois qu’une solution : me rendre Rusche-strasse et fouiller les archives.
Il rappelle en riant la devise de la Stasi : «  Si tu ne viens pas à nous, nous irons à toi ».
— Eh bien Hamidou, il faut retourner la formule et aller vers eux.
Malgré ses 80 ans, il adorerait accompagner Hamidou à Berlin. Il regarde Solange, toujours envoûtée par l’humour de son mari. Au mouvement de ses yeux qu’elle dirige vers la porte, il comprend qu’elle aussi serait d’accord pour s’y rendre : les vieux couples qui s’aiment n’ont pas besoin de paroles. Ils partent tous les trois. Berlin, de nouveau, toujours, les bouleverse. Cette ville, très vaste, réunifiée mais encore cassée entre Est et Ouest si différents dans le style et la richesse, dégage une atmosphère de liberté et d’allégresse. Et de solidarité : tout le monde se parle. Ils sont heureux de revoir l’ambassade Unter den Linden depuis peu désaffectée. Berlin va redevenir la capitale de l’Allemagne et il n’y aura plus qu’une seule ambassade, près de la porte de Brandenburg.
 
M. de Certeuil qui a souhaité rester incognito est un maître dans l’art de consulter les papiers administratifs. Les traces de Fatimata sont faciles à retrouver. Mme de Certeuil a gardé dans son cœur une profonde blessure : l’arrestation de Fatimata. Elle lui achète un monumental bouquet de roses rouges, enchantée de ne plus faire la queue devant les magasins est-allemands. «  Qui peut dire où vont les fleurs… du temps qui passe/Quand saurons-nous un jour ? Quand saurons-nous jamais  ? » fredonne Hamidou.
Ils se rendent tous les trois à la dernière adresse de liberté surveillée de Fatimata. On les renvoie à un autre endroit. Les dirigeants du parti chez qui elle avait été placée, en semi-esclave, pendant quinze ans, se sont enfuis. Elle s’est installée chez une amie dans le nouveau Berlin. Et voilà qu’elle leur apparaît dans l’embrasure de la porte, en boubou vert et rose, bien en chair, épaissie. Elle ne manifeste aucune surprise, aucune exubérance, aucun élan, va poser le grand bouquet sur une chaise et les fait entrer. Elle se détend tout de même, son français a pris un léger accent allemand. Elle gagne sa vie comme professeur de sport. Non, elle ne veut pas rentrer en France. Elle est bien à Berlin. Ils comprennent qu’elle pratique le bilboquet avec son amie. Elle leur offre un thé à la menthe.
 

 

Footnotes ^ «  Sous les tilleuls   », le nom de l’avenue où était située l’ambassade de France à Berlin-Est. ^ «  Le cimetière marin  ». Paul Valéry.
L’œil de Fabrice
 

 
Fabrice a été enterré comme un chien. J’ai été seul à l’accompagner au cimetière. Personne de la famille Péreuil n’est venu, ni père, ni mère, ni sœur. Ils l’avaient rejeté et renié sans pitié ; ils ont continué jusqu’à la fin malgré ses appels désespérés. Des assassins, purement et simplement.
Ils voulaient un fils idéal, prédestiné à transmettre le nom et la fortune Péreuil à une descendance prestigieuse. Un clone en somme. Mais ce n’a pas été le chemin de Fabrice. Il n’a pas aimé les études ; son mariage qui avait fait la une de Jours de France avec la jolie et riche héritière du duc d’Albe n’a pas duré trois mois. Ils l’avaient voué au métier de banquier ; il est parti dans une ferme désaffectée du Lubéron s’abandonner à la mélancolie.
C’est là que je l’ai rencontré, il y a dix ans, un jour où, répondant à l’annonce d’une gazette spécialisée dans les vieilles estampes, je sonnai chez lui pour lui montrer un dessin de Daumier. Lorsqu’il ouvrit la porte, emplissant l’espace de sa silhouette vêtue de blanc, mes jambes faiblirent. Il était lumière et chaleur. La douceur de son regard presque violet me bouleversa. Sa voix profonde fit le reste. Il ressemblait à Gérard Philippe, c’était un prince. La fulgurance fut réciproque. Que pouvait-il trouver en moi, petit infirmier de l’Assistance Publique en disponibilité, collectionneur d’images sur les gens de médecine ? Je portais ce jour-là une lavallière couleur de saphir.
Nous ne nous sommes plus quittés, passionnés l’un de l’autre. Je lui dois tout. J’étais brumeux, il m’a donné de la clarté ; j’étais marginal, il m’a rendu bohème ; j’étais triste de tout, il m’a fait plus joyeux. Il était trop blond, je l’ai un peu foncé, il était raffiné, je lui ai donné des plaisirs simples, mets savoureux et randonnées montagnardes. Nos goûts, nos savoir-faire, notre harmonie tranquille nous permirent de monter ensemble un magasin d’antiquités. Nous avions l’art d’acheter des œuvres de peinture aux vieilles dames de bonne famille que Fabrice savait s’attacher. La vie s’écoulait, calme et amoureuse, dans la beauté des oliviers et le parfum du thym.
Cela ne pouvait pas durer. Un jour, le parent d’une baronne porta plainte contre Fabrice pour abus de faiblesse sur la personne de sa tante. Mon amoureux fut emporté dans un tourbillon policier et judiciaire, pour une estampe de 1000 €. La presse, avide de grands noms, donna à cette affaire un certain retentissement. Le Figaro cita Fabrice. Et là, les choses se dégradèrent très vite. Isabelle de Pereuil, sa sœur, une vedette humanitaire chérie des médias, déclara dans un magazine à grand tirage que – Fabrice de Pereuil n’était pas son frère et n’avait rien à voir avec elle biologiquement. C’était, disait-elle, un enfant né sous X ; il avait été adopté en cachette, juste après sa naissance, par le couple Péreuil qui se savait atteint d’une terrible maladie génétique, la thalassémie. Conçue plus tard grâce aux progrès de la médecine, elle – même avait échappé à la malédiction familiale et avait créé une fondation pour enfants atteints de maladie génétique.
Fabrice qui avait toujours été tranquille avec ses origines reçut cette révélation comme un couteau en plein cœur : il n’était donc qu’un bâtard ! La machine à tourments se mit en branle malaxant interminablement toutes ses différences, toutes ses tares …. divorcé, homosexuel, chômeur, exilé…. En somme il était un déchet, un bon à rien, un sans-nom. Il ne méritait pas de vivre.
Quelque temps après, il fut saisi de douleurs abdominales, le mal persista et creusa dans son foie une plaie inexorable. Je sentis dans ma chair – et bientôt dans ma haine – qu’un crime était en train de se perpétrer : les préjugés et l’orgueil de la « haute » allaient m’enlever l’être que je chérissais le plus au monde. Je croyais en la force de l’amour et en l’habileté de la médecine. Je me trompais, il ne m’était donné que d’accompagner cet être adorable.
J’ai réussi à le garder à la maison grâce à la morphine. À la fin, il ne pouvait plus parler, ses beaux yeux me suppliaient. Mais de quoi ? De l’achever ? De ne pas l’abandonner ? De l’abandonner ? De pardonner ? De venger ? J’étais fracassé. Il m’avait tout donné. Et moi, incapable de le garder en vie, je le trahissais.
Au cimetière, au bord du trou où son cercueil allait être déposé, les trois Péreuil – Père, Mère, Fille – m’apparurent, debout, grands corbeaux noirs aux ailes repliées, durs comme des blocs de glace, sinistres empereurs des banquises. Isabelle se présentait avec une tête de coq et un corps de serpent, un Basilic, celui-là même, tout vert, qui figure sur les écussons du clan Péreuil.
Je compris qui, désormais, était mon ennemi.
 
****
 
Je lui survivais, je le vengerai. Les fantômes surgis autour du tombeau donnèrent à cette idée la force irrésistible d’une détermination. Moi qui étais faible, moi qui n’avais pas fait grand-chose de ma vie, j’allais faire quelque chose, quelque chose de fort, pour Fabrice, mon amour assassiné.
Je quittai notre fermette provençale et rentrai à Paris pour retrouver un travail à l’Assistance Publique et me rapprocher du Basilic, l’ignoble serpent à tête de coq, cette fameuse Isabelle dite Isou que la presse people adorait. Je ne pouvais douter qu’elle fût, quant à elle, issue de ce sang Péreuil dont elle était si fière car elle était bel et bien porteuse de la maladie génétique de ses parents : la thalassémie, une forme d’anémie chronique très grave. Jamais je ne l’avais vue autrement qu’en photographie, sur Internet ou dans des revues populaires. Après la mort de Fabrice, elle avait tenté de récupérer les peintures médicales de notre collection. Pauvre Fabrice ! Non seulement elle l’avait trahi et sali, mais elle entendait le dépouiller de ce qui avait été le sens de sa vie : son amour du beau.
Isou communiquait énormément. J’entrepris de rassembler tout sur Elle : revues de presse, photos, courriers. Je me mis sur Facebook, sous un faux nom, pour connaître ses amis et lire ses chats. Grâce aux réseaux sociaux, je connus sa personnalité, ses habitudes et ses projets. Une fois par semaine, tous les vendredis, elle se rendait à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière pour recevoir une transfusion de sang. Elle se faisait filmer en ambassadrice des petits malades du sang et incarnait, en même temps, une des femmes les plus élégantes de Paris. Cette discordance entre son image sociale et son attitude crapuleuse envers Fabrice faisait monter en moi une amertume et une haine brûlantes.
Ma réintégration à l’Assistance Publique fut facile. On manquait d’infirmiers. Parmi les services qui me furent proposés, celui de la dialyse à la Pitié Salpêtrière, irrésistiblement, m’attira. Ce service côtoyait celui de la transfusion sanguine, lieu de stockage des poches de sang ! Et ces poches m’intéressaient au plus haut point ; comme elles sauvent les vies, elles peuvent tout aussi bien les défaire. Elles étaient rangées sur des rayons, comme les œufs d’un poulailler industriel et m’appelaient à l’action. Ce lieu était facilement accessible aux blouses blanches. Le code d’Isou était : APIC. Tombait à pic, rimait avec Basilic, facile à mémoriser.
J’instituai entre Fabrice et moi un dispositif de correspondance par mail. Je lui écrivais à son adresse Pereuilfabrice@free.com. Et il me répondait : pour ce faire, je me plaçais sur sa messagerie et me glissant dans sa peau, je m’écrivais à ma propre adresse des mails en retour. En bleu, le bleu de ses yeux. Les nouvelles technologies sont là pour réparer la misère humaine et remédier au désastre de la mort. Mon amour, à vingt mille lieues sous les mers, je te vois, je t’entends et te parle. Tu ne remontes pas des profondeurs ? Qu’importe, ton compte free est immortel ! Je fis part à Fabrice de mon projet d’intervenir sur la poche de sang. Il me donna sa bénédiction. Il ne serait pas difficile d’injecter, à l’aide d’une très fine seringue, un produit dans le sac de sang. Je réfléchis d’abord à une manœuvre simple qui aurait consisté à y introduire une petite quantité d’eau de javel et fis quelques essais artisanaux : le produit se mélangeait parfaitement au sang mais il en changeait la couleur. Sot que j’étais ! Je pensais aussi au virus du Sida. Oui, inoculer celui-là m’aurait plu énormément, car cette salope d’Isou avait essayé de répandre le bruit que Fabrice était mort du sida.
En réalité, la voie des médicaments s’imposait, j’y avais un accès facile. J’hésitais entre les barbituriques anesthésiants du genre Pentobarbibal (injecté pour exécuter les condamnés à mort aux États-Unis) et ceux qui provoquent un arrêt cardiaque. Les poisons naturels me faisaient rêver, on les trouvait dans les sous-bois de la Haute Provence : digitale, amanite, belladone, ciguë, bois gentil, navet du diable. Je fus ainsi amené sur la piste de la digitaline, un médicament fort répandu, disponible en solution injectable à la pharmacie de mon service. Je pris, en plusieurs fois, suffisamment de boîtes pour constituer une dose létale.
****
Il restait à passer à l’acte. J’avais tout mon temps. Les mails bleus de Fabrice ne me pressaient pas. J’étudiai tous les allers et venues du service de transfusion, les horaires, les livraisons. Je fréquentais souvent les lieux de manière à ce que ma silhouette y soit familière. J’éprouvais dans la pénombre de ces locaux qui exhalaient une forte odeur acide, un sentiment d’étrange étrangeté, je flottais plutôt que je ne marchais, à la fois exalté et craintif. Le fantôme de Fabrice m’accompagnait et me protégeait.
Mon affaire mûrit lentement. Ma crainte était de faire une erreur et d’attenter à la vie de quelqu’un d’autre, mais les poches étaient bien identifiées et celle d’Isabelle toujours placée au même endroit. Un jeudi soir, après trois mois d’observations et de précautions – je voulais un crime parfait et cette mort ferait beaucoup de bruit –, feignant de m’affairer pour le compte du service de dialyse, je pointai fermement mon aiguille dans sa poche. La petite quantité de digitaline injectée ne changea ni la couleur du sac ni son volume. Le lendemain, dernier vendredi d’avril, le Basilic sera empoisonné – rayé de la carte, ô mon Fabrice !
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