Estuaires
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Description

Initiation et aventure, éloge de la femme et ode à la nature. Sur le fil entre réel et imaginaire, ce court roman poétique se présente sous la forme d’un témoignage.
Le narrateur, l’ayant écrit dans sa jeunesse, le redécouvre beaucoup plus tard et l’annote. Il replonge dans cette aventure l'ayant mené en Amazonie…
Tout commence lorsqu’un musicien découvre un parchemin rapportant l’existence de hautes pierres dressées dans une rivière. De celles-ci émanerait, fabuleusement, une musique semblable à celle de grandes orgues. Cette découverte l’envahit.
Cinq personnages, dont le narrateur, sont alors entraînés à la recherche de ces orgues de pierre et de leur musique surnaturelle.
Deux estuaires balisent cette histoire. Lieux de transformation, de changement d’état. Ils pourraient être le symbole d’un certain « élargissement » de soi ou d’une dilution dans le cycle universel.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 16 mars 2021
Nombre de lectures 19
EAN13 9782379796838
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Jean-Jacques Zala
Estuaires
ou
Le Récital de Pan


ISBN numérique 9782379796838 © mars 2021 Jean-Jacques Zala Couverture : à partir d’une photo aérienne de Johnny Lye, libre de de droits, intitulée La rivière et modifiée par l’auteur.



Je serais bien l’enfant abandonné sur la jetée partie à la haute mer, le petit valet suivant l’allée dont le front touche le ciel. Arthur Rimbaud, Illuminations , Enfance iv


PROLOGUE Avril 1937
Le soleil, en sourdine, hérisse sa lumière. Elle déploie, au loin dans la campagne, une musique cuivrée qui miroite de feuille en feuille. Légère, vibrante, scintillante, caressante, ondulante.
En montant sur la ville, sa lame perce maintenant, vive et froide, au travers des toits. Elle dépèce leurs angles, irise les arêtes, s’immisce dans les failles.
Sans saigner, sans gémir, comme soumises, les maisons, par places, décapitées de leur ombre de rêve, rigidifient leur posture, soignent leur maintien, assoient leur regard.

Novembre 1997
Et dire que l’aube, pour certains, c’est d’abord la lumière de la petite ampoule du réfrigérateur.



1 re partie


1. Ces hirondelles malgré la poussière
Il a traversé la ville d’un pas tendu, cadencé, sans lever le nez.
Quand il pousse la porte, une vague de lumière se brise dans la librairie. Le mobile de nacre, à l’entrée, éparpille ses éclats comme on jetterait sa monnaie. Les pages du cahier de compte frissonnent et frôlent ce nez qui les rase.
Le stylo du libraire freine, l’écriture dévie... Les yeux, au-dessus d’épais lorgnons, ne perçoivent qu’une clarté fendue d’une ombre, longue, sèche, « à la tignasse de chaux vive ». Elle bifurque aussitôt derrière des étagères saturées.
Le libraire tente de se relancer dans le vide entêté des calculs. Mais sur le cahier, les chiffres ont rompu les rangs. Ils montrent inertie à reprendre place et forme. Un voile opaque, tissé par la maladie, les protège de toute inspection. « Maudite cataracte !... »
Malgré tout, le stylo entame à nouveau sa marche raide, hésitante.
Le client va et vient.
La pointe picore le papier puis s’immobilise.
La silhouette repasse non loin de la vitrine.
« Costume démodé, on dirait… ». Les yeux du libraire retournent aux colonnes de chiffres qui leur aspirent encore un peu plus de vie.
L’échalas se plie, se déplie, se tord, se grandit. Il sort un ouvrage, soulève une poussière que le libraire ne voit plus mais qui encombre son atmosphère. Un autre fort ancien. Et d’autres encore aux titres peu lisibles.
Le stylo roule sur la page. Le libraire fait grincer sa chaise et s’avance. L’autre, à l’intérieur de sa bulle s’acharne toujours.
- Vous cherchez quelque chose ?

L’homme sursaute, fait demi-tour. Il est à contre jour.
- Je ne retrouve pas ces rayons consacrés aux œuvres musicales… Vous n’en avez plus ?
- Si, si… J’ai toujours. Là, en-dessous.
Peu après, en s’approchant, il demande combien peut coûter cet ensemble de partitions. Elles sont jaunies, des tâches d’humidité marquent leur pourtour, mais semblent satisfaire pleinement sa quête. Il dit qu’il recherche de vieilles pages musicales à se mettre sous les doigts. Il est organiste. Il veut redonner vie à ces notes suspendues à leurs portées.
Le libraire imagine le musicien, baguette en main, redonnant l’envol à des hirondelles qui dormaient sur leur fil. Il soupèse le paquet, hésite, et lui fait le tout pour un prix dérisoire « malgré la poussière qui donne du prix aux choses »…

Quand je suis allé le rencontrer, le vieux était assis devant sa devanture, plus bigleux encore, quasiment aveugle. Il pointait le nez au vent, humait la rue, laissait le soleil lui parcourir gentiment le visage. Une jeune fille tenait la boutique. Elle la reprendrait prochainement. Il transmettait l’essentiel. Elle venait lui demander conseil ou lui tenir compagnie. Elle a apporté une autre chaise et j’ai pu discuter longtemps avec l’ancien. C’était un drôle de type. Un pince sans rire. Il aimait utiliser des expressions du genre « à y regarder de plus près, rien à voir, ouvrir l’œil, dévorer des yeux », etc. Un chic type, qui savait se montrer disponible, qui renvoyait une espèce de chaleur légère ; un futé dont les remarques faisaient leur chemin. Quand je le quittais, il me dit :
- Notre petit entretien m’a fait le plus grand bien... Il faudrait qu’on se revoie !
Et, en effet, nous nous sommes revus assez souvent. A vrai dire, j’avais besoin de lui. Le projet qui m’habitait : raconter cette histoire qui me débordait, la relayer, se rapprocher davantage des personnes, était trop grand pour moi. Il me permettrait d’avancer, d’y voir plus clair…
Et j’ose croire qu’en retour, mes visites, ma présence à ses côtés peuplait d’un peu de chair une existence en lévitation, trop solitaire.


2. L’air qu’il sifflote
Son paquet sous le bras, le musicien rentre chez lui. Son pas est léger, son long nez pointe vers le haut. Du moins c’est comme ça que je l’imagine. Le plaisir de découvrir bientôt les partitions atténue drôlement les effets de la gravitation. A l’aller, il n’avait rien vu, rien entendu, rien senti. Il marchait comme dans un trop long couloir gris et nu.
Maintenant sautillant, il change de direction d’un coup aux angles de rues. Ses yeux sont lavés. Il marche dans la ville tenant la vie par l’épaule. L’esquisse d’une jeune fille vibre à la surface d’une flaque. Le soleil la sirote à la paille.
Là-bas, un chien pisse sur un clochard affalé sur des cartons. Il beugle vaguement, refusant le réveil. Ici, des stores arthritiques déplient leurs membres en grinçant au moment même où le facteur baille en s’étirant. Plus loin, un enfant court, sac au dos, et pile net, godillots projetés en avant, pour se rendre compte ensuite qu’il allait traverser une rue fermée depuis toujours à la circulation.
La matinée est fraîche, tonique. Le vent, irrégulièrement pousse feuilles et oiseaux d’arbre en arbre.
Dans la vitrine d’une miroiterie, le musicien se voit marchant à l’envers au milieu de gens emmitouflés sombrement, kaléidoscopiques, machinaux.
Il passe devant la cathédrale. Hier, les orgues avaient soupiré, moroses, quand il avait ôté ses pieds des pédales. En descendant les marches, leur ombre lui pesait sur les épaules. En refermant la lourde porte, il y eût comme un écho vide. Aujourd’hui, il pointe son index tout en haut du clocher en donnant un coup de menton défiant.
Il prend la rue centrale qui mène au port. Les façades restent sûres malgré leurs écaillements. Il en émane un mélange de nostalgie, de quiétude et un rien de nonchalance. Il longe le port. La Gironde palpite, aguichante. Sa maison l’attend là-bas, tout au bout de la jetée, proue sur le large. C’est un vieux rafiot d’une douzaine de mètres acquis quelques années auparavant. Le vieux marin le lui avait vendu sans fourberie.
A cette époque, la carrière du musicien venait d’entamer son impitoyable déclin. Il se voyait sombrer dans une eau noire, sans gerbes ni remous, ni ondes s’éloignant.
Il croyait justifier cet achat uniquement pour des raisons d’économie. Il ne se saignerait qu’une fois pour toutes. Plus de loyer. Mais la réfection et l’aménagement intérieur l’avaient couvert de dettes. Le dénuement ne l’effrayait pas. Après tout, il savait vivre de peu et avait d’autres préoccupations.
Les yeux sur sa maison de bois verni, tout ce passé de plomb, de boulet, s’allège maintenant, se gonfle, et, dans une féerie suprême à la Charles Trenet, lui tire les chevilles jusqu’aux nuages qui gambadent en bêlant des clartés.
Et c’est ainsi, suspendu tête en bas à cette montgolfière de vapeur, qu’il survole l’estuaire. D’en haut les reflets de la Gironde sont autant de pièces d’or.
Revenu à la passerelle qui danse sous ses pieds, il saute sur le pont, avale quelques marches et se retrouve dans la cabine de pilotage. Comme un enfant, il fait mine de vouloir tout mettre en route. Les cadrans lui adressent de malicieux clins d’œil.

En relisant si longtemps après ces dernières lignes, je me dis que j’ai projeté sur le musicien beaucoup de ma candeur d’antan. Les images m’ont entraîné, comme souvent, dans leur tourbillon crémeux. Je me suis laissé faire avec une volupté coupable. A quel point ce récit serait-il différent si je devais l’écrire aujourd’hui ? Pourtant, aujourd’hui encore, j’aime cette crème.

De cette cabine, toute de bois et de cuivre, il rejoint directement le carré. Un des côtés est réservé à la minuscule cuisine : réchaud, évier, placards. Il dépose les partitions au centre de la table dont les allonges pendantes semblent, selon la houle, s’essayer à un maladroit envol. Les appliques, fonctionnant à l’huile, ferment leurs yeux de vieux hiboux fatigués.

J’aurais peut-être dû faire des dessins animés.

La pièce est sombre. Il tire les rideaux. Des quatre hublots descendent des colonnes de lumière qui rebondissent sur les partitions dans des éclaboussures d’angélique poussière.

Passons…

Il s’assoit sur une des banquettes servant aussi de coffre de rangement. Sa main s’approche de la pile de papier, suspend son mouvement et fait demi-tour.
Il se relève, tire la porte coulissante qui donne sur la coursive, s’empare prestement du balai et commence son ménage. Pour une fois, il prend le temps qu’il faut pour retirer la poussière qui, depuis des lustres, refuse de quitter la rainure ceinturant la trappe qui donne sur les cales. Il n’a jamais pu imaginer en faire quoi que ce soit. Elles sont trop sombres et beaucoup trop basses.
Une jambe au sol, l’autre repliée sur la couchette double, il fait son lit. Dans son dos, il sait qu’elles sont là. Il s’en assure furtivement. Il passe à côté, dans le coin toilette et nettoie son miroir. Ces projections de dentifrice et d’eau savonneuse ne doivent plus s’intercaler entre lui et cet air qu’il sifflote. Ensuite, de l’autre côté du couloir, il va faire la poussière autour des deux couchettes superposées, comme si du monde allait venir. Puis il range quelques affaires dans la penderie qu’il a aménagée en supprimant deux autres couchettes. Il jette encore un œil sur les partitions et s’attarde sur leurs dentelles de papier.
Son intérieur impeccable, il passe devant elles, les effleure du doigt puis ressort. Ses W-C sont inutilisables au port, aussi a-t-il obtenu de la mairie les clefs des toilettes publiques, à deux pas.
S’en revenant, il a des tendresses pour la coque de sa « maison ». Elle est comme un ventre bien rempli qui épouse les vagues sensuellement. Ces bateaux modernes cisaillent la mer de leur étrave aiguisée.
Le musicien peut s’empresser maintenant de déchiffrer les partitions. Son esprit est tout en constructions harmoniques complexes, en ferveurs exquises, en douleurs d’orchidées.

Pas vraiment moderne ce style de pâtissier maniéré…

C’est alors qu’il fait une découverte : un vieux parchemin comme oublié dans le tas.
Pas de portée, pas de note sur cette page abîmée, écornée, rongée. Seulement un texte trop serré, d’une écriture calligraphiée à l’excès, mais parfaitement illisible au premier coup d’œil. De longues boucles entremêlées lacèrent l’ensemble. Plus bas, un dessin ou un plan. Le musicien s’apprête à écarter l’ensemble, contrarié d’avoir été coupé dans son étude, lorsque le mot « mort », au-dessus du schéma, le capte. Il rapproche le document et lit « Site de la mort ». Il fixe son attention. C’est une carte accompagnée d’indications qui, dans un premier temps lui échappent. Puis, il parvient à saisir quelques mots : île, flot, forêt. Il persiste, s’interroge tout haut puis s’excite quand il décrypte le mot « orgues ».
Muni d’une loupe, il se lance dans la compréhension du texte. Il s’habitue difficilement au graphisme. Quelques mots saisis, lors d’une première lecture, ne suffisent pas à éclairer l’ensemble. C’est du vieux français. Il s’agit non seulement de visualiser lettres et mots mais de traduire. Il s’y essaie avec plus de méthode maintenant que l’excitation retombe un peu. Il prendra le temps qu’il faut, retournera chez le libraire, s’aidera de livres et dictionnaires spécialisés.
Patiemment, il recopie ce texte avec le vocabulaire ancien. En marge, il traduit les mots devenus incompréhensibles. Enfin, il traduit à sa manière ce qu’il en comprend. Je livre cet étonnant ensemble.

Texte du parchemin
Jeunesse aventureuse, passée pour grande part sous méjane 1 , m’a emmené au pays des papegais 2 . Après longues journées ésuriales 3 le navire accostait, icelui ayant à bord moult larrons fuyant potence et question, armés jusqu’aux dents. Lors conquêtèrent le pays, semèrent pour 4 et mort, vécurent de direptions 5 .
Pour différend que tairais, avec peu d’amis nous séparâmes du reste de l’équipage et enfoncèrent dans la forêt. Pour seul bague 6 n’avions que… (Suivent deux mots qui pourraient être : bourrabaquin 7 et badelaire 8 ) En chemin vivions parmi ces hommes riolés 9 à papillettes 10 et ces femmes usant de pillettes 11 et raballes 12 , lesquels ont peau plus foncée que notre au soleil et habitent dans burons 13 .
Marchions et naviguions piéça 14 quand furent attaqués par femelles enragées, lesquelles nommons amazones, usant d’arcs et javelines et régnant en l’endroit comme avons vu... (Expression illisible) Prisonniers de ces guerrières observâmes qu’en leur tribu femme faisait loi, prononçait sentence, réglait toutes choses en telle intelligence que tout ce peuple allait en harmonie. Fûmes traités ici non point comme bêtes, mais forcés à diverses tâches.
Tombé en griève maladie, fus secouru par de cointes 15 et jolies femmes usant d’axonges pénégrines 16 et divers remèdes selon art ignoré.
Mais prison dorée demeure prison. Nous échappâmes une nuit et continuâmes notre route sur le fleuve Marañón 17 , jusqu’en ce lieu étrange qui tant m’importe. Au milieu dudit remarquâmes rochers bizarres, d’un noir quasi spéculaire 18 , formés de colonnes tantôt fines tantôt larges, lesquelles avaient une ou plusieurs cannes 19 de hauteur.
Le plus agile d’entre tous voulut s’en approcher par… (Illisible) le courant l’emporta si bugrement 20 que vîmes son corps heurter lesdits rochers.
Lors advint ce singulier instant, lequel n’ose cautement 21 nommer miraculeux. Une musique adonc 22 emmantelle 23 l’espace, icelle semblable à régale 24 . Comment de son corps frappant rochers, passant de l’un à l’autre au gré des flots, naissait tel hymne si grandiose ? C’est mystère que… (Illisible) et si n’avais perdu compain 25 mien, oncques 26 n’aurais cuidé 27 être mâle encontre 28 , tant les orgues de pierre jouaient belle et puissante musique, et de ce me souviens.
… (Illisible) avons retrouvé le corps tant manié 29 que n’osais l’aherdre 30 . Jointes 31 disloquées, pellauderies 32 arrachées, bignes 33 partout et phrène 34 sortant hors.
Las 35 , à ce jour… (Illisible) n’écoute ce que raconte. Aporrhétiques 36 se gaussent, professeurs de toutes sciences… (Illisible) nobles gens m’enferrer et religieux me pourchasser comme hérétique.
Bref suis tenu pour fol recru 37 et mourrai ains 38 tous mes dires sous cet intendit contenus 39 soient reconnus.
Serait grande soulas 40 si quand lirez, vous qui dans d’autres temps succédez, prouviez la vérité et pensiez au pauvre diable mal traité.


Interprétation du musicien :
Un aventurier fuyant avec d’autres la justice et la torture (potence et question) et navigant sur un voilier se serait retrouver en Amérique du sud. A bord, il aurait beaucoup souffert de la faim. A terre, avec ses compagnons, des brigands, des fripouilles, des crapules, ils auraient semé la terreur et vécu de pillage. Des discordes, des conflits éclatent au sein de ces voyous. Notre narrateur et quelques autres se séparent de l’ensemble et s’enfoncent dans la forêt avec armes et vivres. (Surtout des boissons dirait-on) Ils rencontrent des autochtones et vivent avec eux. Ceux-ci ont la peau plus foncée ; les hommes se peignent le corps ou le visage ; les femmes portent des pendentifs et utilisent des outils pour la cuisine. Tout ce monde vit dans des cabanes. Le déplacement de ce petit groupe semble avoir repris. Leur marche dure longtemps. Des femmes alors les attaquent (des amazones !...Y croirait-on ?) avec des arcs et des lances. Elles gouvernent et gèrent ce territoire, sont responsables de la justice... Elles s’y prennent si bien que tout le monde semble vivre en harmonie. Le groupe est fait prisonnier. Il est bien traité, mais doit travailler. Notre narrateur tombe gravement malade. Il est soigné par d’agréables femmes qui utilisent une médecine locale à base de plantes sans doute. Cet état de prisonnier ne convient pas à nos brigands. Ils s’échappent dans la nuit et suivent (combien de temps ?) ce fleuve qui s’appelle le Marañón. Ils arrivent dans un lieu étrange. Des rochers noirs, presque transparents, en forme de colonnes de différentes tailles, parfois de plusieurs mètres de haut, se trouvent au milieu du fleuve. L’un des fuyards veut s’en approcher, mais est happé par un fort courant et va heurter les rochers. Au moment où il les percute, il se passe quelque chose de si singulier que ça tient du miracle ! Une musique emplit tout l’espace ! Elle est tout à fait semblable à un jeu d’orgues ! Comment ce corps frappant les rochers, passant de l’un à l’autre au gré du courant pouvait faire naître une telle musique, un « hymne si grandiose » ? C’est un mystère (ainsi qu’une partie de la phrase…) Et si notre narrateur n’avait pas perdu son compagnon ainsi, jamais on aurait pu croire à un si malheureux moment tant les orgues de pierre (sic) jouaient une si belle et puissante musique. Au point qu’il semble l’avoir encore à l’oreille. (Dans quelle histoire sommes-nous ? Tout semble vrai et complètement improbable….) Le groupe retrouve le corps très abîmé, désarticulé, écorché, plein de contusions et même éventré. Hélas, au jour où il écrit, personne n’écoute ou croit notre compagnon. Les philosophes se moquent, les scientifiques… (On ne sait pas, mais on suppose que pour le moins ils doutent…) les gens haut placés veulent l’enfermer et les religieux le pourchassent en le traitant d’hérétique ! Le bougre est tenu pour fou et tous ses dires notés ici («figurant dans cet acte ») seront considérés comme des folies jusqu’à sa mort. Ce serait un grand réconfort si, plus tard, on pouvait prouver que tout ceci est vrai et qu’enfin on se recueille à la pensée de ce pauvre diable si mal traité.

Dire que toute mon histoire a bifurqué ici, avec ce qui semble tenir d’un roman pour la jeunesse, avec son parchemin retrouvé et son plan exécuté à la main.... Et pourtant, ces phrases anciennes portent mon avenir en elles. Lorsque le musicien écrit « tout semble vrai », il m’invente une nouvelle vie. Il ne le sait pas, mais sa curiosité, son enthousiasme, son engagement vont bouleverser plus que mon existence.
Et pour lui, c’est sans doute le début d’une longue fièvre.

Pour le plan qui suit, titré « Site de la mort », la longitude et la latitude sont signalées comme approximatives puisque n’ayant pas été relevées sur place. Le plus parlant est d’en donner la reproduction.



Ce parchemin, bien entendu, je l’ai encore entre les mains. Souvent je le parcours car toujours il déclenche comme un redémarrage de tout mon être. Mon âme s’y abreuve après une escale trop longue ou une erreur d’itinéraire.

Où est-il d’ailleurs aujourd’hui ? Longtemps ce fut mon trésor. La vieillesse détache-t-elle de tout ? L’idée m’embarrasse. Je me promets de faire l’effort de le retrouver.


1 Semblerait que ce soit une des voiles de grands voiliers.

2 Perroquets. Amérique du sud ?

3 Où le ventre reste vide.

4 Peur.

5 Pillage

6 Bagage

7 Bouteille de voyage en cuir.

8 é pée courte et large

9 Rayé, bariolé. (Réjouissant cet adjectif)

10 Pendentif (amusant ce nom)

11 Petit pilon.

12 Sorte de racloir

13 Cabanes.

14 Depuis longtemps.

15 Agréable.

16 Onguents exotiques.

17 J’ai vérifié, le Marañón existe bel et bien. C’est une rivière du Pérou qui en se joignant à une autre vont former le fleuve Amazone. Elle naît en altitude, dans les Andes, mais dans la plaine amazonienne, son lit, beaucoup plus large, est encombré d’îles aux rives basses.

18 Transparent.

19 Ancienne mesure variant de 1,71m à 2,98m.

20 Vigoureusement.

21 Par précaution. (C’est fou comme notre langue a changé.) .

22 Alors.

23 Envelopper.

24 Jeu d’orgue !!!

25 Compagnon.

26 Jamais.

27 Penser, croire.

28 Mauvaise rencontre.

29 Meurtri de coups.

30 Toucher.

31 Articulations.

32 Morceaux de peau.

33 Contusions.

34 Entrailles.

35 Hélas.

36 Philosophes doutant systématiquement.

37 Fou reconnu.

38 Avant que.

39 Sous cet intendit contenus : figurant dans cet acte.

40 Joie, consolation.


3. Dérouler le temps sur la route des désirs
Hasards de la vie, quêtes impérieuses, chemin pris, destinée… J’entends encore le musicien me dire : « Ces orgues, d’un seul coup, elles m’ont toujours manqué ! »
Il a certainement entendu, perçu, senti un appel. Auparavant, Il pataugeait dans sa vie comme un grumeau dans la soupe. Aucun moment fort durant sa pauvre errance. Non, il ne va pas laisser passer ce possible. Ces orgues redonnent un sens à sa vie. Mais se pose-t-il la question ? Il s’avance peut-être tête baissée, guidé seulement par l’intuition ou la nécessité. En tout cas, il va œuvrer, et avec quelle ténacité, à dérouler le temps sur la route des désirs.

L’éditeur a bien dû sourire de l’emphase…J’aurai peut-être dû prendre le parti de tout réécrire à la mode d’aujourd’hui. Mon histoire aurait pu trouver un écho…Mais c’était tuer définitivement le jeune homme que je fus. Vieux comme je suis, je sais bien qu’il m’aide encore à vivre. Duo, duel, lequel danse avec son squelette ? Lequel est mort ? Lequel va mourir ?

Très vite, sa tête crépite dans la recherche et le tri des solutions possibles. Son angoisse, trépignant sur la ligne, échafaude déjà sa course. Cette force obscure, en étincelles, en pulsions, bâtit le limpide.

Holà… Doucement, jeune homme… Tu t’emballes. Il n’est pas improbable qu’il se soit montré calme et déterminé…ou simplement curieux…Mais nous sommes d’accord pour penser que le parcours de notre bien aimé musicien ne pouvait prendre d’autre voie.

Une fois le parchemin décrypté, il est exclusivement tourné vers ces étranges orgues de pierre dont le chant, par quel miracle, s’est élevé jadis dans le ciel amazonien. Il veut, à tout prix, entendre ce fabuleux instrument.
Sa maison, son bateau, pourrait l’emmener en Amérique du sud mais il connaît à peine la navigation côtière et ne s’y est risqué qu’exceptionnellement. Tenter l’aventure en solitaire n’est pas envisageable. La tenter avec d’autres guère plus… A moins que… Et si Germain… Germain est un ancien bon camarade de lycée devenu archéologue de renom. Il y a quelques temps, il a de nouveau entendu parler de lui dans un journal. Un article relatait ses adieux solennels et, en quelques lignes, retraçait sa carrière. Toute une vie passée aux quatre coins du monde et dernièrement en Afrique. Toute une vie à interroger des fragments de poterie, des morceaux de squelettes, des mâchoires d’animaux. Toute une vie à fouiller la terre avec une obstination besogneuse, méticuleuse, rationnelle. L’article, en hommage, soulignait la grande culture du bonhomme qui avait beaucoup fait avancer notre connaissance du passé lointain.
Mais ce qui fait sourire à retardement le musicien, c’est qu’il se souvient parfaitement de cette allusion aux connaissances de la mer de l’archéologue. Pardi, il faisait partie d’une équipe universitaire championne de voile !
Le musicien se frotte les mains et danse sur place, se cognant partout dans son minuscule salon. Il jubile en préparant sa valise qui lui retourne de bêtas et larges sourires de linge propre.

Il est quand même tombé sur une valise sympa… C’est vrai, elles ne sont pas toutes comme ça. Certaines auraient rabattu leur vieux dentier métallique sur ses pauvres doigts.

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