Et la lune est venue les prendre
102 pages
Français

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Description

Elise, Fouad. L'amour les prend au dépourvu. Dans un "café solidaire" de la banlieue parisienne. Tout les sépare – origines, culture, quartier, rêves et désirs, tout autant que les mille petits détails de la vie quotidienne… Et pourtant, une force irrésistible va les projeter vers un parcours commun. Alors, pour apaiser leurs blessures d'enfance, arriver à s'inscrire dans un monde de plus en plus marqué par la démesure et la violence, pour s'articuler, cahin-caha, l'un avec l'autre et trouver le chemin de leur vérité singulière, ils vont tout essayer. La pensée et l'action, la révolte et la prière, le soleil et la lune… Et jusqu'à la Syrie.
" Pour Fouad, l'échographie fut un moment d'intensité exceptionnelle. Quand, dans la petite salle sombre qui ressemblait à une chapelle, Elise s'allongea sur l'autel pour présenter son ventre et se prêter au contact du gel appliqué par la sage-femme, l'apparition, sur l'écran, d'une grotte noire traversée de filaments blancs plongea Fouad immédiatement dans l'univers de la mine. La sage-femme faisait circuler sa main dans cet espace aux lumières tremblantes et quand s'y glissa, de profil, une grosse tête suivie d'un appendice corporel de batracien, Fouad crut retrouver le monde des petits nains cachés dans les chariots de la mine…"

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 10 juin 2018
Nombre de lectures 4
EAN13 9782363158864
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0150€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Et la lune est venue les prendre


Bernadette Roussille

Bernadette Roussille 2018
ISBN:9782363158864
Cet ebook a été réalisé avec IGGY FACTORY. Pour plus d'informations rendez-vous sur le site : www.iggybook.com
Table des matières

Élise : l’amour qui fait peur
Lui : d’autres peurs
Le frère : envolé
Les deux faces de la lune
L’un avance, l’autre recule
La mère : relevailles
Premiers déboires professionnels
Descente vers le Sud
Une demande inopportune
En roue libre
Revoyure
Réconciliation
Retrouvailles
Aventure démocratique
Intrusion du body art
Année solaire tourmentée
De nouveau la face cachée de la lune
Très grande nouvelle
L'abîme
Belle religion
Soupçon mortel
Bifurcation existentielle
Départ pour Sham
Une tout autre vie
Tout explose
La punition
Il renonce
Elle continue
Élise : l’amour qui fait peur
 

 
Elle tenait le bar pour la première fois de sa vie et se débrouillait mal avec la tireuse de bière pression qui lâchait beaucoup trop de mousse. La clientèle était indulgente : on était dans un café « solidaire », Élise de Certeuil était bénévole. Elle venait de s’installer à Montrouge, une petite banlieue très proche de la capitale et, en attendant les résultats de sa deuxième année de licence, elle prêtait son concours à cette expérience sociale. Dehors, il faisait très beau. Les géraniums et les pétunias éclataient leurs vives couleurs sous les fenêtres des immeubles en meulière alentour. Élise disposa six tables dehors sur la grande place qui étalait son asphalte gris devant le bâtiment de la piscine municipale. L’air pollué par les voitures piquait les yeux. Il faisait chaud. C’était le début de l’été 2009.
Cinq heures moins le quart : arrive un petit groupe de garçons et de filles d’une dizaine d’années conduits par un jeune qui est allé les chercher au centre de loisirs. Il arrange les tables et les enfants, bruyants et remuants, ouvrent leur cartable. Le nouveau venu s’approche du bar et demande de l’eau et des verres. Pas très grand, fluet, mais musclé, il a une jolie figure, traits délicats et grands yeux ténébreux, sous des sourcils bien dessinés. Ses cheveux presque bleus d’être foncés descendent jusqu’au cou et lui donnent un air romantique. Il déploie un bras vers le bar et, immédiatement Élise lui superpose deux images de son livre intérieur : Bonaparte sur le pont d’Arcole entraînant sa troupe vers l’Italie et le général de Certeuil, son grand-père, allongeant le bras pour montrer à ses amis les grands arbres de Frémigny, la propriété de famille dans les Cévennes. Le jeune, très poli, remercie Élise qui lui a donné un plateau. Elle sent son regard se poser sur elle, comme un papillon sur une fleur, ou un oiseau sur une épaule amie. Tout le reste de l’après-midi, son attention est aimantée par la silhouette qui se penche sur les enfants pour les aider à faire leurs devoirs de vacances, ses gestes sont affectueux, maternels même ; il raconte des histoires de licorne, de lune, de petits nains… Sa voix, étonnamment grave, semble provenir d’un lointain familier. Elle cligne des yeux pour se détacher de lui, mais il reste dans sa vision, comme s’il était fait de lumière. Des messagers biochimiques ont éveillé dans une cavité préhistorique de son nez une étrange excitation.
Les enfants partent et le jeune s’approche du bar, souple et rapide, on dirait un écureuil tellement il est gracieux. Élise s’empresse. « Comment tu t’appelles ? Tu viens d’où ? » – « Kevin. De Bagneux ». C’est la commune d’à côté et tout de suite – Dieu sait pourquoi – elle lui parle du « gang des barbares » – une bande de voyous qui, il y a deux ans, a enlevé, séquestré et assassiné le jeune Halimi, il a même été torturé. Elle se mord les lèvres d’avoir abordé ce sujet. « C’est horrible, ce quartier de Bagneux », dit-il. Il lui sourit et son sourire est magnifique. Il est italien ou corse, se dit-elle.
Elle retourne au café le lendemain, il est assis devant une orange pressée.
Il accroche ses yeux sur elle. Lui aussi a été travaillé par les phéromones. Élise s’assied en face de lui. « Tu permets ? ». Il a 22 ans et vient d’avoir son bac, il ne sait pas du tout ce qu’il va faire plus tard… Elle remarque qu’il a de petites oreilles adorables. Elle est terriblement attirée ; avec lui, c’est formidable, elle ne ressent pas le malaise que suscite en elle cette moitié de l’humanité qu’on appelle les hommes. Ce garçon, timide et maladroit, est fait d’une étoffe singulière qui donne à la fille craintive qu’elle est, un sentiment de sécurité et de féerie. Elle sent qu’elle aimerait se blottir dans sa poitrine, comme elle faisait toute petite avec ses différentes mamans.
Elle lui raconte qu’elle étudie la sociologie à la fac, cela lui plaît, mais surtout ce qui est formidable, c’est que ses parents lui ont donné, cette année, la possibilité de vivre toute seule, dans un deux-pièces, tout près d’ici. « Tu es nouvelle à Montrouge, lui dit-il. Moi aussi. J’ai de la chance parce que j’ai été retenu au café pour y faire un service civique ».
La lumière du jour s’adoucit, les ombres des passants s’allongent. Elle l’amène dans le petit appartement « loi de 48 » qui appartient à ses grands-parents. Ils se parlent avec véhémence, ils ont beaucoup de choses à se dire, elle raconte, lui ponctue ; elle l’interroge, il est évasif ; elle est excitée, lui, un peu ailleurs. Ils blaguent : Montrouge/Tonrouge, comme disent les petits, Bagneux/Bagnards, il vient de là.
Il reste. Elle a envie de l’avoir près de lui, mais refuse qu’ils se touchent. « Dis donc, tu es fleur de peau » dit-il hardiment, une expression qui a cours dans une chanson rap qu’on entend partout. Il est tombé juste, la peau pour elle, c’est très difficile, en effet. Et le corps, un énorme problème, un gros mot même. Dans la famille Certeuil, très « vieille France », le corps est traité par morceaux. Il y a des « parties nobles » pour les actes importants de la vie, penser, écrire, dessiner, marcher, manger et, loin derrière, les zones non avouables, les sous-bois jamais éclairés de la forêt, les égouts malodorants de la ville, les mots imprononçables. Le corps entier, chez les Certeuil, n’existe pas, c’est un vocabulaire pour les morts, un vocabulaire pour l’Église, un mot aussi pour les hauts-fonctionnaires du genre de son père, « corps » de l’État, grands corps. Il faudrait pouvoir quitter son corps… Avec ce type qu’elle a attiré chez elle (on se demande pourquoi), elle se trouve catapultée dans l’espace qu’elle redoute le plus, là où, en elle, il y a de l’odorat et de l’instinct animal.
Elle s’y prépare depuis des siècles, mais n’est pas du tout prête. «   Pas trop vite, comme dit la chanson… [1]  ». Elle voudrait qu’on sorte Kevin du bain. Car elle se voit, petite, assise dans la grande baignoire du château de son grand-père ; son frère Élie est en face d’elle, debout dans l’eau – c’est Kevin, en somme –, il arbore son excès de chair entre les jambes ; mais pourquoi il a ça ? Elle a toujours eu peur du sexe, peur des choses de l’amour, peur des images impudiques, elle ferme les yeux sur les baisers « tournants » des films et a fortiori devant les scènes lascives ; elle panique, lorsque, par hasard, sur son ordinateur, elle voit se glisser des scènes pornographiques, incompréhensibles, dégoûtantes. Ses copines se moquent d’elle parce que, « quand même », ou elle est hypocrite, ou elle est affreusement bloquée.
Allez, se dit-elle, il faut qu’il parte de chez moi. Qu’est-ce qui m’a prise de l’amener ici ? Il se laisse gentiment raccompagner à la porte. Tous les jours qui suivent, elle ne pense qu’à une chose, se rendre au café solidaire pour le voir. Pourtant, elle souffre le martyre ; dès qu’il est proche d’elle, les genoux se jouxtant, les mains tout à côté, elle se met à avoir froid, très froid, elle gèle, un fluide glacial se pose sur elle et va peut-être se répandre partout. Et  elle ne bouge plus. Mais lui, apparemment, ne s’aperçoit de rien, il continue de parler – avec son air un peu absent, sa voix profonde et son accent parigot qui plaît à Élise.
Un jour, dans la rue – ils ont bu chacun un verre de vin rouge au café –, il réussit à lui prendre la main. « Elle est drôlement froide », dit-il. Et là, elle rentre chez elle, toute seule, en courant. Elle se jette sur son lit, se tourne dans tous les sens et pleure. « Il va se fatiguer de moi », se répète-t-elle en se glissant sous les couvertures.
Les jours qui suivirent, elle fut détournée et donc, allégée de son grand souci, par un évènement qui la toucha au plus profond et qu’elle partagea sans retenue avec Kevin. Son père, Gérald de Certeuil, lui avait adressé ainsi qu’à ses frère et soeurs, une lettre stupéfiante où il leur annonçait qu’il était tombé amoureux d’une certaine Mathilde, 35 ans, avec laquelle il vivait depuis un certain temps, mais chut, surtout ne rien dire à leur mère à qui il faisait croire, pour la ménager, qu’il était en mission parlementaire prolongée en Afghanistan. Élise fut renversée. Elle se sentit prise en otage et contrainte à mentir, elle aussi, à sa mère, ce qui la rendit très malheureuse. Heureusement, elle pouvait se confier à Kevin, c’était un bon moyen de se rapprocher de lui, par des voies non dangereuses ; il l’écoutait, attentif et patient, et comprenait tout. Les affaires prirent une tournure aiguë le jour où, invitée chez des amis, Virginie, l’épouse délaissée, consulta avec eux le site web de l’Assemblée nationale : elle eut la stupeur de lire que son député de mari vivait en couple depuis deux ans avec Mathilde Sancerre. Suivait une phrase « Il a été marié avec Virginie Goyetchea ». Ce fut horrible. On entoura Virginie, terrassée par cette lecture, on lui expliqua qu’Internet pouvait dire n’importe quoi ; malgré le décalage horaire, on appela Gérald que tout le monde croyait en Afghanistan. Il fit semblant d’être réveillé, alors qu’il se trouvait à Paris chez sa maîtresse…
Le mal était fait : Virginie avait appris la chose dans les pires conditions. Humiliée publiquement, bafouée, mordue par les crocs de la jalousie, elle rentra chez elle. Le lendemain matin, son téléphone ne répondait pas, ni le fixe ni le mobile. Elle n’ouvrit pas sa porte malgré les coups de sonnette répétés d’Élise qui, accompagnée de Kevin, s’était rendue sur place.
À cette occasion, Élise apprécia infiniment son nouvel ami. Il surmonta sa timidité et son tempérament d’hésitant, garda son sang-froid et sonna chez le voisin. Il put ainsi, en passant par le balcon contigu, pénétrer dans l’appartement. Il courut ouvrir la porte à Élise. Virginie était sur « leur » lit, couchée sur le ventre, un bras replié sur son visage, immobile. Élise cria. « Maman, maman » et se mit à trembler. Kevin, calme et maître de lui, se pencha près du visage : « Elle respire ». Virginie avait pris beaucoup de Tranxène; on lui fit un lavage d’estomac.
Élise fut accablée de culpabilité : pourquoi n’avait-elle rien dit, pourquoi les quatre enfants qui avaient tout de même entre 20 et 35 ans avaient-ils été complices du silence enjoint par leur père ? Qu’est-ce que Virginie allait devenir ? Comment tout cela allait-il se terminer ? Elle était écœurée d’elle-même et en voulait énormément à Gérald qui avait été, pendant toute son enfance, l’image la plus haute de la perfection humaine. Il l’avait adoptée, ainsi qu’Élie son frère, lorsque leur mère – Agathe, sa sœur à lui – était morte. Élise avait alors trois ans et le couple Gérald et Virginie les avait aimés comme ils aimaient leurs filles, Bernadette et Juliette qui étaient déjà adolescentes.
Élise devint encore plus amoureuse de Kevin et lentement, par un mystérieux processus de réchauffement interne, elle fut capable d’entrer dans le monde des baisers profonds et des attouchements défendus. Mais ça n’allait jamais très loin. Elle se sentait ridicule d’être aussi fleur bleue, si ses copines savaient ! Et vis-à-vis de Kevin, ce garçon merveilleux, beau comme un dieu, ce n’était plus tenable de continuer à résister, il allait la quitter bien qu’il fût extraordinairement délicat et patient… Elle avait de moins en moins peur tous les jours, mais quelque chose l’arrêtait, un obstacle installé au fond d’elle-même, une résistance à lâcher une chose essentielle, une intégrité, une innocence, une virginité, la sienne puisqu’il faut l’appeler par son nom, cette qualité que, sans le dire, les gens de sa famille portaient au pinacle, cette vertu qui faisait de la Vierge Marie l’égale de Dieu, cette forme de pureté à laquelle toutes les cultures attachaient une valeur symbolique (elle avait étudié cela en ethnologie et cela l’avait passionnée).
Élise avait besoin d’une autorisation, oui, que quelqu’un comme une mère lui dise « Vas-y ! » ou qu’une autorité supérieure lui enjoigne de faire ce que toutes les autres font (sans autorisation). Elle pensait au doux nom d’Agathe, sa petite maman qui était dans le ciel et qu’elle avait si peu connue ; si elle était encore vivante, elle aurait pu tellement l’aider ! Une amie de la fac lui dit « Tu devrais te trouver une Françoise Dolto [2]  pour en parler ».
Elle prit rendez-vous avec le Planning familial où elle fut reçue par une dame qui ressemblait à la grosse Françoise Dolto et qui la fit parler. À sa grande surprise, les mots s’écoulèrent facilement de sa bouche et Élise de Certeuil put raconter toutes ses mères, Agathe, sa « vraie » mère dont elle ne se souvenait pas, Béatrice, sa grand-mère de Frémigny, Virginie, sa tante qui l’avait adoptée et qu’elle aimait de tout son cœur. Celles-là, elle ne pouvait les imaginer copulant, collées à un homme, haletantes comme dans les films, vulgaires. Elle sortit de la séance en pleurant. Mais chez elle, dans les toilettes, elle osa se toucher, tout d’un coup ce n’était plus ni interdit ni impossible…
L’entretien suivant fut plus compliqué. « Dolto » lui embrouilla la tête avec la contraception et les maladies. Élise partit tout ébouriffée, elle devait en parler avec Kevin et elle n’oserait jamais ! Un jour, elle eut la surprise de le voir débarquer chez elle avec un grand matelas Pirelli qu’il avait chargé sur le toit d’une voiture prêtée par un ami. Cette invasion mobilière lui plut comme le signe d’un engagement manifeste. Tout d’un coup, sans y avoir pensé, elle lui demanda « Tu as déjà utilisé un préservatif ? » Silence glacé, puis Kevin, avec sa simplicité habituelle, lui répond que non.
— Pourquoi non ?
— Parce que je n’ai jamais fait le truc, enfin pas vraiment (truc était un de ses mots préférés).
Cette nuit-là, Élise le regarde dormir, son souffle est léger, les cils de ses paupières sont longs et bombés, elle voit l’enfant en lui et elle est bouleversée. Elle met sa main au-dessus de son visage pour lui faire une caresse, mais on ne touche pas les dormeurs…
Élise retourne voir Dolto et cette fois revient pacifiée. Elle lui a dit sa crainte d’être percée, envahie, écrasée par un corps étranger. Dolto la fait rire en lui demandant le poids de son petit ami. « Son petit ami », l’expression sonne comme une autorisation ! Puis, à l’inverse, la psychologue enchaîne avec les mots qui bloquent, « virginité », « hymen », hymen qui s’écrit presque « y mène ». Mais de les avoir entendus de sa bouche et de sa voix qui la touchent, Élise devient capable de laisser tomber ces sonorités effrayantes et d’accepter son désir. La pénétration, je pénètre dans la maison, il pénètre dans la maison, il pénètre, il n’envahit pas la maison. Elle rentre en chantonnant. C’est l’été, il fait chaud, les oiseaux piaillent dans les arbres montrougiens, elle a soif. Kevin ne la presse pas de questions, il ne la brusque jamais, il est délicat et galant (comme dirait sa grand-mère) ; mais elle observe que ce soir, ses yeux étincellent.
C’est pour cette nuit, se dit-elle, on y va. Elle ferme la fenêtre. Ils se jettent sur le lit. Les phéromones se mettent en branle. Elle s’aide d’images mentales et de choses dont ils ont parlé, l’Empereur dans la Cité interdite, la voiture dans le tunnel, le chariot dans la mine, l’eau dans le canal, le sentier dans la forêt. Et laisse son amoureux accéder à la Cité interdite, au noir tunnel, au canal huileux et à la forêt profonde. Lui, il fait un effort pour atterrir et se confronter à la chair, il est doux, laborieux, il perce sa voie, c’est un insecte opiniâtre, il a des ratés, des coups trop forts ; elle l’encourage, le stimule, le presse. Une samba de mots bêtes lui vient, taureau, cheval, au trot, au galop, elle les dit tout bas.… Lui est silencieux et ardent dans le ramonage.
Elle s’attendait à une déflagration, à une sensation cosmique, la voilà barbouillée de centaines de millions de spermatozoïdes en pleine débandade. C’est fini, il a l’air content. Au fait, ce n’était donc que ça, ce sommet que toute la société, tous les livres, tous les films dressent devant nos yeux et nos oreilles ahuris pour nous faire croire qu’il n’y a rien de mieux sur la terre ? Elle éprouve un vague sentiment d’imposture, mais de la satisfaction tout de même, de la gratitude pour le chevalier servant et beaucoup de tendresse. La terre a continué de tourner et elle est comme les autres, enfin.
Plus vite et plus facilement qu’elle ne l’eût cru, elle recommencera. Chaque fois, ça ira un peu mieux et elle mettra peu de temps à passer des « Arrête » aux « Encore » ; l’ocytocine, la testostérone et les fantasmes mènent le monde. Elle n’avait pas eu tort de tomber amoureuse. Mais « tomber », est-ce bien le mot ?
 

 
Footnotes ^ Déshabillez-moi . Juliette Greco ^ Célèbre psychanalyste du XX e   siècle.
Lui : d’autres peurs
 

 

Kevin se rend à la cité Ravel où réside sa mère. Depuis qu’il vit avec Élise, il vient la voir deux fois par mois, au plus. Elle l’oppresse avec ses questions, ses pressions et son amour débordant. Lui veut seulement s’assurer qu’elle est bien là. C’est un effort immense que de retrouver Bagneux, ses tours, ses parkings, son asphalte, les graffitis, les petits arbres chétifs et les déchets qui jonchent le sol, toutes ces canettes. Surtout, il ne veut pas être vu des mastards qui se tiennent en bas des immeubles, à fumer des joints et à préparer leurs petits deals. Il gare sa mobylette loin des îlots chauds et met sa capuche pour se faufiler et atteindre la tour des Genêts et l’entrée du B1. Ainsi évite-t-il les rencontres vénéneuses.
Comme d’habitude, l’ascenseur est hors service. Kevin monte quatre à quatre les escaliers de la tour G. L’air est lourd, chargé d’odeurs huileuses et poissonnières. Tout est abîmé ici et sale, la peinture cloque et noircit. Il sonne chez Bélize. Tiens, se dit-il, Bélize… Élise, il n’y avait jamais pensé. Sa mère le serre dans ses bras. Elle veut reprendre la main sur moi, il s’esquive… doucement, pour ne pas lui faire de la peine. « Tu vas bien ? » dit-elle. « Et toi ? » dit-il du tac au tac, pour ne pas avoir à répondre. Elle le sent rétracté et va lui préparer son petit goûter : thé à la menthe et pâtisseries au miel qu’elle garde pour lui dans une boîte en fer. La nourriture, c’est encore ce qu’il y a de mieux pour communiquer. Elle brûle de lui demander ce qu’il fait au café solidaire, comment il gagne sa vie, comment va sa copine, celle avec qui il est parti habiter à Montrouge, mais elle serre les mâchoires pour ne pas sortir d’impair. Puis sa nature exubérante reprend le dessus et elle déroule ses rubans de mots habituels ponctués de Inch 'Allah et de Mash 'Allah, sur les collègues de l’hôpital, les voisins de la cité et son arthrose. Elle profère des imprécations. Kevin souffre, il s’assied et silencieux, mains sur les genoux, il se met, selon son habitude à regarder dans le vague pendant de longues minutes. « Tu regardes les courants d’air », cette phrase a le don de l’exaspérer, oui, il adore peupler le vide d’esprits imaginaires et rester de longs moments à rêver. Elle le sait, alors, pour quoi le dire ? Autour de son fils immobile au regard perdu, elle s’affaire, occupe l’espace, ouvre un tiroir, pourquoi il est venu, celui-là, si c’est pour regarder les ovnis ?
Elle cherche un sujet : « Il y a encore une histoire. Les flics ont embarqué Abdoul. » Kevin lève la main et hausse les épaules, il ne veut plus rien avoir à faire avec tous ces « cems » de son enfance. Il se lève pour remettre un cadre droit. Elle enclenche sur le tableau : « Ma médina de Fès ». C’est la phrase qu’il ne fallait pas dire, ça suffit, elle l’a énervé. « Eh bien j’y vais ! ». Il l’embrasse, vite fait. « Fouad, tu vas bien, vraiment ? » lui dit-elle presque suppliante.
« T’inquiète maman ». Il la quitte sur cette parole qui la rassure. Mais lui est pétrifié. Elle l’a appelé « Fouad », le prénom qu’elle lui a donné, celui qui figure sur ses papiers. Mais lui, depuis tout petit, à l’école et dans la cité, il se fait appeler Kevin. Il a presque oublié son prénom d’origine, il le déteste, il ne veut pas être arabe, il est français, c’est lui qui décide, pas sa mère.
Il va falloir qu’il amène Élise à Ravel et qu’elle rencontre sa mère, elle le lui a demandé plusieurs fois. Il lui dira la vérité sur son prénom et, si, par hasard, elle veut l’appeler Fouad, on verra… D’ailleurs, elle aussi a une histoire compliquée, on s’y perd, elle a plusieurs mères et pas de père ou un père « rastamerdique ».
Cette fille, en moins de deux mois, avait bouleversé sa vie. Dès qu’il l’avait aperçue, derrière le bar du café solidaire de Montrouge, il avait été aimanté. Tout de suite, il avait été pris du désir de connaître cette grande métisse aux yeux de biche, qui parlait avec un drôle d’accent, en zézayant un peu. Elle n’était pas comme les autres filles, elle ne lui faisait pas peur, elle était un peu dans les nuages, drôle de nana. Elle venait de s’installer à Montrouge, elle l’avait un peu refroidi en parlant du gang des barbares à Bagneux, mais, en fait, elle était douce, elle avait sur la tête comme une petite corbeille, formée par ses cheveux frisés rejoints sur le crâne et tout de suite il avait imaginé qu’un oiseau pourrait y faire son nid. Le lendemain, ils s’étaient retrouvés au café et le soir il l’avait raccompagnée chez elle, mais elle n’avait pas voulu qu’il reste. Il avait préféré cela, il n’était pas du genre à s’incruster, il avançait dans la vie à petits pas comme un jeune chien qui renifle et s’arrête contre les poteaux pour lever la patte. Après, tard dans la nuit, il était parti consulter Kalidja, la voyante dans sa remorque de Denfert Rochereau. Qui lui avait dit que, oui, elle voyait Élise comme la femme de sa vie.
Élise réclamait sa présence en permanence. Mais, dès qu’ils étaient tout proches l’un de l’autre, elle avait très peur et très froid. Elle était vraiment zarbi, cette nana, avec un nom chelou en plus, un « de »…. Mais il avait été capable de supporter ses étrangetés, elles l’arrangeaient, il avait trop de mal, lui-même à quitter son imaginaire et à débarquer sur la planète terre ; alors, atterrir auprès d’une extraterrestre qui avait une peur terrible du sexe…
Et puis, l’épisode « Virginie » l’avait touché au plus profond. La détresse d’Élise, la confiance qu’elle lui avait témoignée, la vision du corps de la mère inanimée, resserrée sur elle-même, qu’il avait en quelque sorte ramené à la vie, l’avaient fait grandir et lui avaient donné un sentiment d’estime de soi que jamais il n’avait éprouvé.
Pour le reste, tout était allé vite et bien, c’est Élise qui avait pris les devants et lui, il avait été parfaitement à la hauteur de la situation. Maintenant il habitait chez elle, bien content d’avoir quitté sa maternelle.
 
Il prend le chemin du retour avec autant de précautions qu’à l’aller, pour éviter les guetteurs qui se tiennent à l’angle des immeubles. La nuit est tombée. Il retrouve sa mobylette. Sur la selle est accroché quelque chose, un sac plastique de chez Simply, bizarre, fermé avec une ficelle. Il le dégage avec le cutter qu’il garde toujours dans sa poche. Le sac contient un journal et un gros papier froissé écrit au feutre rouge. « Ils ont arrêté Abdoul, celui qui s’est embrouillé avec les gars de Montrouge. Gare à toi si tu l’as donné. On t’a… » Suit, dessiné au feutre noir, un œil grand ouvert entouré de gros cils.
Une coulée de glace lui parcourt le dos. Ils l’ont retrouvé, les Bagnards, ils ne vont plus le lâcher ! Il voudrait disparaître de la surface de la Terre. Ses nerfs vibrent, il tremble des mains et commence à transpirer. Il regarde à droite, à gauche, derrière et retrouve un réflexe de gars des cités : ne pas se comporter comme une victime, ne pas céder, ne pas plier, c’est un principe qui lui reste des temps d’avant. Alors, tout en se protégeant des regards, il déchire le papier en mille petits morceaux pour qu’ils le voient bien et comprennent qu’il n’a pas peur.
Mais sur la route vers Montrouge, la cité des gens bien, Kevin/Fouad ne conduit pas droit, il frissonne, claque des dents, se retourne constamment, affolé. Il dépose sa mob loin de chez Élise et se met à courir, peut-être est-il suivi. En montant l’escalier, il est pris de vertige et ferme les yeux. Où est-il, exactement ? Il est assailli de doutes qui le mordillent comme des petits chiens : il a bien trouvé un méchant papier ? Il parlait d’Abdoul ? Il l’a bien déchiré ou pas ? Il n’est sûr de rien, peut-être fut-ce un rêve ! Il pousse la porte avec la brutalité d’un flic. Il a une folle envie de foncer sur Élise et de s’enfermer dans ses bras. Sur le canapé gît une grande feuille, écrite d’une façon bizarre, difficile à déchiffrer.
 
« Le destin a encore frappé.
Élie est mort.
Il a été tué par la foudre.
Je pars à Frémigny.
Reste là jusqu’à mon retour »
Suit une petite croix allongée sur le papier, comme une pierre tombale.
Le frère : envolé
 

 
Élise est partie enterrer Élie, son frère chéri, emporté si brusquement qu’elle ne peut le concevoir. Elle arrive en gare d’Alès. Gérald est venu la chercher. Il est courbé, terriblement vieilli, personne ne l’a revu depuis l’histoire du site Internet, il y a presque un an déjà. Il se précipite pour la prendre dans les bras et serrer contre lui le grand vide de la perte, la perte définitive d’un fils qu’il a élevé depuis l’âge de quatre ans, son seul fils à lui, son seul frère à elle. Élise reste raide, impavide, elle l’écarte et le suit ; dans la voiture, elle se tourne du côté de la vitre pendant tout le trajet vers la grande demeure de Frémigny. Il ne faut pas qu’elle craque. Il fait un commentaire sur les platanes qui bordent la route et qui ont commencé à perdre leurs feuilles. Entendre sa voix la remue terriblement. Mais elle ne veut plus l’aimer, elle détourne la tête et se ferme complètement, elle a très froid. Tout se mêle et l’écrase : ce père à côté d’elle qui l’a tellement déçue, Agathe cette mère qui lui manque depuis si longtemps, Élie, son frère chéri qui vient d’être emporté en pleine ascension vitale par un éclair sur une falaise de Dordogne où il s’exerçait en vue du grand trail du Mont-Blanc.
Elle serre les dents pour ne pas lui voler dans les plumes, car, soudain, elle a pensé que c’est lui, Gérald, qui peut-être a causé la mort d’Élie. Le pauvre, il avait été tellement écœuré par la lettre et les mensonges à propos de Virginie. Pourquoi, sinon, serait-il monté tout seul sur une falaise, un soir d’orage ? Elle regarde Gérald de coin, il n’a pas de lèvres, sa peau toute fripée et sèche ressemble à celle d’une volaille déplumée. Son visage est tout serré.
Il bruine. Frémigny, le château des Cévennes qui l’a toujours saisie de sa tranquille splendeur, elle ne le voit pas. Elle entre précipitamment dans le vestibule, laissant Gérald loin derrière elle et, lourde comme un sac de pierres, monte à la chapelle qui est à l’étage. Un cercueil ne ment pas : Élie est dedans, comprimé dans l’étroitesse implacable du bois. Elle se met à genoux, le visage baigné de larmes, elle n’est que larmes. Les autres sont là, dispersés sur les chaises de la chapelle, tous les Certeuil, le visage entre les mains ou le regard vague, fracassés comme elle, occupés à appréhender la réalité de la tragédie, une tragédie qui fait revivre la première, celle d’Agathe, seize ans auparavant. Élie, c’était la mort au sommet d’un belvédère, Agathe, la disparition dans le champ de coquelicots où la crise cardiaque l’avait abattue : tous les deux se sont échappés dans les airs ; la mère est venue chercher son fils, mais encore une fois, elle a laissé Élise toute seule. Non, pas toute seule, elle voit Éva, sa grande sœur, et la regarde assise un banc devant elle ; toutes les deux sont des survivantes. Elle se prend à rêver, Agathe et Élie se sont cachés, dans les bois, pas très loin, un jour, ils vont faire coucou et, tout petits, main dans la main, elle pourra les ramener tous les deux à Montrouge.
Gérald entre dans la chapelle, voûté, furtif, cachant ses larmes. Elle a été dure avec lui. Elle regrette. Mais impossible de faire coexister une représentation positive des hommes – dont elle a besoin pour vivre – avec cet ectoplasme de père qui ne peut plus servir de modèle. Elle n’accepte pas la médiocrité et les compromis. Elle est comme ça. Entière, comme Agathe, comme Virginie, Virginie qui n’a pas même pas pu venir à l’enterrement de son fils parce qu’elle ne veut plus jamais voir Gérald.
Après la cérémonie de l’inhumation, toute la famille se retrouve pour déjeuner et dans la grande salle à manger d’apparat où un énorme pot au feu est servi, se produit un esclandre. Le patriarche des Certeuil [1] , le Général, le grand-père fait une déclaration. Déplorant l’absence de Virginie, sa belle-fille, il fustige Gérald, avec une baguette imaginaire qui traverse les âges et l’espace de la table : « C’est très mal ce que tu as fait, mon fils », crie-t-il en mordant les mots avec ses dents du devant. Tous les yeux se tournent vers Gérald dont le menton Certeuil tremble ostensiblement. Il semble hésiter : baisser la tête, comme un pouilleux ; dégainer, comme un chevalier ; expliquer, comme devant une cour d’assises… Il choisit de se lever de table. « Je pars ! » Béatrice, la grand-mère, fond en larmes et se cache derrière sa serviette. Immédiatement, ce monde bien élevé qui déteste les conflits et les faiblesses poursuit la conversation. Un audacieux soulève la question de l’absence de Virginie, elle est vite étouffée ; on parle du mauvais temps qu’il fait dehors.
Tout d’un coup, Élise n’en peut plus, cette famille l’insupporte, tous ces faux semblants. «  O que ma quille éclate, ô que j’aille à la mer !   » lui murmure le poète. Elle avance son départ. Elle a retrouvé dans la chambre d’Élie un de leurs jouets préférés : un bilboquet en bois, avec des traces de peinture rouge ; petits, ils passaient des heures à compter les points et à minuter leurs exploits, un jour il avait mis, en une minute, vingt fois la tige dans la boule… Elle embarqua l’objet et sentit une vague de consolation lui chauffer le cœur. Elle le donnera à son amoureux.
 
Pendant ce temps, Kevin/Fouad à Montrouge, a été dévoré par des sentiments contradictoires. Élise partie, il ne s’est pas senti légitime à rester dans l’appartement (Montrouge ou Tonrouge ?). Mais il n’a pas bougé, comme elle l’a demandé. Il a honte. Ce n’est pas la mort d’Élie ni la douleur d’Élise qui l’ont retenu, c’est la menace des Bagnards. Comment savent-ils qu’il est à Montrouge ? Comment l’ont-ils repéré ? Pourquoi lui reprochent-ils l’arrestation d’Abdoul, une racaille qu’il connaît à peine, l’espèce de blond qui portait toujours sa casquette verte à l’envers ? Qu’est-ce que ça veut dire, tout ça ? Qu’ils vont faire du mal, à lui, à Élise, à sa mère ? La peur, c’est terrible, depuis tout petit, elle lui colle à la peau, peur de sa mère, peur des autres, peur de faire des bêtises, peur de se faire engueuler, peur de tout. Il s’enfonce sur le sofa et se laisse envahir par des pensées confuses.
Comment va-t-il orienter sa vie ? Les études, ce n’est pas son truc. Il ne voit aucun chemin se dessiner devant lui, il n’a pas, comme elle, une route toute tracée, elle avance à grands pas, la veinarde, ce sera licence puis master, doctorat et après, tout de suite, un emploi sur le marché du travail. Elle est quelqu’un qui ne connaît pas le doute. Lui doute de tout. Choisir est ce qui au monde est le plus dur, soupeser, comparer, les avantages, les inconvénients, le prix à payer, le bon ou le mauvais moment, ce que les autres vont penser…. Il n’arrive jamais à se décider. Rien dans la vie n’est simple. Sauf Élise. Derrière tout ce qui se voit et s’entend, dans les airs, sous la terre, dans le silence, dans la nuit, dans le vent, il y a des présences, des choses, des esprits, comme dans les histoires que lui racontait son grand-père, le mineur marocain, avant de fermer la lumière le soir : des formes circulaient dans les galeries de la mine, des djnouns faisaient avancer les chariots, des nains annonçaient le grisou… L’école aussi lui a appris que le réel est constitué de choses imperceptibles, les atomes, les ondes, les vibrations, les gaz, la matière noire, l’énergie sombre. Tant de choses invisibles et réelles ! Oui, Élise a raison, il est un peu fou, oui Dounia, sa mère a raison, il traverse les courants d’air. Il est ainsi, un homme de la lune !
 
Élise rentre plus tôt que prévu. Elle retrouve la magie d’un lieu, où, loin des chaînes familiales, on se sent libre de respirer en paix. Kevin a changé de look, il s’est coupé les cheveux, avec une grosse touffe très noire sur le dessus du crâne. Élise adore ses oreilles en forme de petites coquilles Saint-Jacques (à travers lesquels il entend les bruits imperceptibles du monde), au toucher, elles sont douces comme une peau de bébé. Elle se love dans ses bras. « Je retrouve mon prince ». « Et moi ma licorne », c’est le plus beau compliment qu’il puisse me faire, dit-elle en se caressant le nez (qu’à la vérité elle trouve trop long).
Il a installé des coussins marocains sur le canapé et placé, devant, une petite table à plateau de cuivre. « C’est plus gai comme ça, tu ne trouves pas ? ». Élise est un peu étonnée, d’habitude il est passif et hésitant, elle est heureuse qu’il prenne des initiatives, comme lorsqu’il avait apporté son matelas chez elle. Il sourit de tout son corps qui revit en la présence de la bien-aimée et il lui annonce une grande nouvelle : il commence à travailler lundi dans une société d’intérim, il va « faire » agent de sécurité. « Ça nous mettra du beurre dans les épinards », dit-il avec une légèreté qu’elle ne lui connaît pas. L’idée lui est venue, car il a rencontré au café solidaire un jeune qui a pris ce boulot et qui est très content. La sécurité lui parle, il y a du policier en lui. C’est de cela qu’il a besoin, pour ses problèmes avec Bagneux, pour ses problèmes avec Élise – cette différence de statut social –, pour sa mère aussi – montrer qu’il gagne sa vie. Il a consulté les dés, ils ont donné trois fois le même chiffre.
Il en profite pour lui parler de son prénom, au détour d’une phrase. Elle réagit avec vivacité. Pourquoi ne le lui a-t-il pas dit avant ? « C’est super important le nom qu’on a ! » Il relativise et banalise la chose : « Fouad », c’est seulement pour l’administration, pour la police, pour les employeurs, il n’a même pas pensé à le lui dire, il s’excuse. Elle insiste « Ta mère, comment t’appelle-t-elle ? » – «  Ben « Fouad », mais ma mère, tu sais, elle fait que ce qu’elle veut… »-« Eh bien moi, je préfère Fouad, c’est ton vrai nom. Kevin, c’est nul, ça ne signifie rien. Je suis fière que ta mère soit marocaine et ça sonne bien : « Fouad », il y a quelque chose de fou dans ce mot, c’est génial ! ». Il la laisse l’appeler ainsi. Elle creuse l’origine du mot, Fouad veut dire « cœur spirituel », elle adore encore plus, il est merveilleux, ce type, il a le sens du mystère Fouad ! Lui, reste convaincu que ce prénom, dans un pays comme la France, n’est pas bon pour lui. Il continue à se faire appeler Kevin par les autres, ça agace Élise, mais elle tient bon sur Fouad…
 
Leurs retrouvailles sont une fête, un « faîte » d’émotion et de tendresse. Fouad – puisqu’il faut bien l’appeler ainsi – fait couler de l’eau dans la vieille baignoire sabot de la petite salle de bains, une eau très chaude où il verse des feuilles de menthe. Il met très fort le nouvel album de B Good Le Rasta «  Tu es ma lionne  ». Elle se met à danser, toute mouillée. Elle est la femme de sa vie, le soleil de ses nuits.
 


Footnotes ^ Gaston et Béatrice de Certeuil sont les parents de Gérald et d’Agathe. Après le décès prématuré de celle-ci, les enfants qu’elle a eus d’Abraham, « le Rasta », ont été  adoptés. Elie et Élise par leur oncle Gérald et sa femme Virginie. Eva, la fille ainée, par Colette, une cousine.
 
Les deux faces de la lune
 

 
Ils sont nés sous de bons auspices, ces jeunes, dans un pays au climat tempéré, en paix depuis deux générations, où l’espérance de vie atteint les 80 ans : la patrie des droits de l’homme (et bientôt de la femme). La modernité – en train de glisser dans l’hypermodernité – leur procure tous les biens et services dont l’être humain peut rêver : des aliments exotiques à n’importe quelle saison, des marques de basket pour en changer tous les jours, des musiques en nombre infini et des voyages vers l’autre bout du monde. Depuis peu – ils sont vraiment nés au bon moment – les connexions électroniques leur donnent en instantané des amis partout et ils sont branchés en direct sur le cœur palpitant de l’histoire en train de s’écrire. Tout cela, ils peuvent arriver à se le payer, même un gars de banlieue comme Fouad, car, dans ce pays mirifique, la protection sociale est généreuse et l’ascenseur social fonctionne. La science promet des horizons triomphants, les ressources énergétiques – atome et soleil – sont infinies et bientôt les objets connectés et les robots vont rendre obsolètes la peine et le travail des hommes qui pourront alors consacrer leurs jours et leurs nuits aux jeux vidéo et aux amours virtuelles. L’humanité avance vers une maîtrise complète de la vie et de la mort, l’immortalité préparée par les savants transhumanistes attend les hommes au tournant – il faut s’y préparer… Titan et Mars, les deux planètes les plus semblables aux nôtres pourront un jour nous accueillir (nous ou nos déchets ou nos embryons congelés) si les choses tournent mal.
Car elles peuvent aussi tourner mal, la lune a une face cachée, faite de basaltes et de brèches jamais réchauffés par les rayons de soleil, comme les passions tristes de l’homme, la haine, la peur, le déni et la cupidité… La population mondiale augmente de 250 000 individus par jour, la terre mère en est épuisée, les fruits n’ont plus de goût, les glaciers fondent, un sixième continent de déchets s’est mis à errer dans les mers, comme les migrants, sur la Méditerranée. L’homme, devenu un mutant, hyper individualiste, imbu de sa toute-puissance, ne sait plus arrêter l’empire de l’argent ni enrayer la fascination qu’exercent sur les peuples les hommes forts et les dictateurs, ivres de sang et de larmes… Bientôt l’homme sera dominé par ses créatures : l’intelligence artificielle, les Big data et le séquençage génétique. Et les hommes politiques qui, depuis longtemps, ne gouvernent plus grand-chose seront balayés par les Google, Amazon et autres Facebook. La fin dernière des sociétés tient dans le mot « croissance, croissance ». Comme si la grenouille de la fable pouvait indéfiniment grossir sans exploser, comme si l’avertissement de la Bible sur la tour de Babel n’était jamais entendu.
Sur les fils électriques qui bordent la grande route de l’humanité en marche accélérée vers la fin du monde, les jolies hirondelles auront alors été remplacées par les vautours.
Élise et Kevin/Fouad sont foncièrement des enfants de ce siècle commençant. Leur espace-temps est celui de la mondialisation et de l’immédiat du portable, leur environnement, celui des désordres climatiques et des communautés humaines de nouveau dominées par la peur de l’étranger. Ils sont dans le « vite »… des produits périmés et des missiles intercontinentaux, ils sont dans le « plein », plein d’objets, plein d’images… et aussi plein de désirs et de violence.
Mais leurs racines sont semblablement marquées par le vide. Fouad a été conçu « en un coup, vite fait ». Un jour d’été, sous un porche, un spermatozoïde diabolique surgi d’une poussée verticale non domestiquée perça la membrane d’un ovule femelle qui attendait son sauveur, un médecin-chef était entré dans le volume d’une aide-soignante, puis s’était éclipsé, vite fait bien fait, Médecin sans frontières ou Médecin du monde, jamais réapparu, la figure même du silence. Élise aussi est fille de père inconnu ou presque, un chanteur rasta, un Jamaïquain avec lequel sa mère a vécu avant de mourir, elle, à l’âge du Christ. Et cet homme, lui non plus, n’a pas reconnu son enfant. Deux enfants qui n’ont pas pu dire papa. Moitié métèques, moitié bâtards.
Deux enfants marqués par un clivage existentiel : lui et ses deux prénoms, elle et sa terreur du corps. Ils sont en train de surmonter ces contradictions : il apprivoise sa sexualité et elle le réconcilie avec son nom.
Pour le reste tout est différent entre eux, elle est sur une lancée, lui est plutôt en rade. Son milieu à elle : favorisé, vieille culture française, un beau nom, des perspectives professionnelles, la chance d’être soutenue par une grande famille. Ses lieux à elle : les Cévennes, le berceau de la famille, Paris, l’espace de son enfance et maintenant Montrouge, la banlieue bourgeoise. À ce destin elle adhère sans hésitation ; c’est une fille déterminée, sa grand-mère la dit « solaire », car, dès qu’elle entre dans une pièce, elle répand un rayon de lumière et un halo de chaleur qui font du bien. Lui, confiné à la banlieue parisienne, issu d’un quartier « en difficultés » est un être sans héritage, presque sans racines car sa mère, d’une famille de mineurs marocains émigrés en France en 1950, cherche à les oublier. Elle porte un nom neutre « Bélize », mais pourquoi l’a-t-elle affublé d’un prénom qui trahit ses origines ? Fouad est un ténébreux, un être hypersensible, sa grand-mère à lui aurait pu le dire « lunaire » ; mais il a de la chance, il a rencontré Élise.
L’un avance, l’autre recule
 

 
Son nouveau métier de vigile le projette dans le cœur palpitant de la grande agglomération : les gares, les centres commerciaux, les grands ensembles, les administrations. En plein milieu de la foule : passante, entrante, sortante, allante et venante. Le grouillement du désir humain. Et lui au centre : vertical, se tenir bien droit, ne pas sourire. Que faire des regards qui t’entourent ? Observe bien : ils glissent sur toi, tu es transparent, ou – et c’est pire – ils t’accrochent, te rabaissent, ce sont des lassos. L’important c’est ton regard à toi, ça tu l’apprends très vite, tu le fais planer, tu le rends brumeux, vague. Qu’ils ne voient pas que tu les observes et que tu lis dans leurs cœurs.
Pour Fouad, cette place de gardien est merveilleuse, ce qu’on lui demande, en somme, c’est d’être Lune, «  la lune qui rêve avec paresse   », la lune indolente qui est le caprice même, la lune des poètes. Il ne pouvait pas demander mieux. Il est heureux aussi parce qu’il a un costume, ce qui veut dire une place dans la société. Élise, aujourd’hui, il peut vraiment la regarder dans les yeux, Dounia, il peut la voir sans la détester. Il s’est fait raser les cheveux qu’il avait gardés en rectangle sur le haut de la tête – ton petit cercueil disait Élise – et il ressemble à un militaire. Et pour se sentir vraiment en sécurité dans la sécurité, il s’est inscrit dans un cours de boxe. Il marche maintenant plus tranquille dans la cité Ravel.

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