Guerre d Algérie : Le silence des appelés
111 pages
Français

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Guerre d'Algérie : Le silence des appelés , livre ebook

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Description


Le mensonge d’État laisse de profondes traces collectives et individuelles. Aujourd’hui encore, le sujet est tabou.


Les appelés se sentent isolés, privés et pour beaucoup incompris. Cet ouvrage veut participer à rompre le silence.
Par des extraits des carnets rédigés par l’auteur pendant son service militaire mais aussi par les témoignages d’anciens appelés.
Écrire et témoigner pour se débarrasser de la peur et del’ambiance d’un monde de violences faite de tués, de blessés et d’exactions multiples.

Sujets

Informations

Publié par
Nombre de lectures 4
EAN13 9782490839124
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0097€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

Claude Juin Guerre
d’Algérie
Le silence des appelés

Créé et dirigé par Romain Naudin
© 2020 – Nouvelles sources
Tous droits réservés pour tous pays
Guerre
d’Algérie
Le silence des appelés


Avant-propos
Pour les conscrits de vingt ans le retour du service militaire fut en temps de paix un moment de joie. « La quille » que le jeune attendait avec impatience le plus souvent, était fêtée entre copains de régiment avant que chaque gars s’en aille retrouver sa famille, parfois sa fiancée puis la reprise du travail généralement à la ferme ou à l’usine. Il n’avait pas le droit à l’époque de refuser n’importe quelle sorte de boulot, le plus souvent sans qualification et dur à la peine. Pendant de longues années il a dû se débrouiller, sans ANPE et sans indemnité de chômage. Il n’avait pas le choix ! La vie reprenait son cours, il allait d’année en année retrouver quelques un de ses copains de régiment au cours des banquets annuels d’une association d’anciens combattants. C’était l’occasion tous en cœur de rigoler de l’ancien adjudant de service qui quelquefois savait montrer son autorité déplacée en les faisant marcher de nuit durant deux, trois heures dans la cour de la caserne. Pour la plupart le service militaire était l’occasion du premier voyage. Le père du jeune à son retour aimait parfois lui dire : « Maintenant tu es devenu un homme  ! » .
Le jeune avait vécu un simple intermède…

Le retour de la guerre d’Algérie fut d’une autre tonalité. Certes, avant de nous quitter nous avons bu une bière entre copains en mettant le pied à terre sur les quais de Marseille ou à Paris à la descente du train dans un troquet aux alentours de la guerre de Lyon. Ambiance étrange de vivre soudain une autre réalité de celle de notre peur quotidienne, où se mêlaient la satisfaction d’être libérés et le soulagement de ne plus avoir à craindre pour notre vie ni à devoir tirer et tuer un homme. Le basculement d’un vécu de guerre à celui d’un vivre en paix au milieu de gens paisibles dans les rues, dans les cafés, dans les commerces, au travail fut pour moi une sorte de moment fantastique, irréel. J’étais comme pris de vertige. La joie ne fut pas au rendez-vous. C’est en cela que je dis que ce fut une ambiance étrange. La fête n’était pas de la partie. J’étais content, soulagé sans euphorie !

Par la suite nombreux d’entre nous ont eu de grosses difficultés à replonger dans la vie normale   du pays en paix où les gens, hormis nos familles, avaient continué, loin de la guerre, à participer activement à la croissance économique et à ses premiers et profonds bouleversements. Les patrouilles au lever du jour n’étaient pas dans leurs rues, les portes de leurs maisons au lever du soleil n’étaient ouvertes d’un brutal coup de pied par le soldat de la pacification ! Comme l à bas en Algérie en terre coloniale dans l’ambiance de la guerre ma préoccupation, ma peur au quotidien avaient été la mort et le refus des exactions, j’avais oublié ce que voulait dire progrès technique. En fait j’ai eu du mal dès mon retour à m’immerger dans un monde que je ne reconnaissais plus être le mien. J’avais perdu pied. Ce monde autour de moi, le mien m’apparaissait comme étant devenu étranger à mon vécu ! Ce fut l’étrangeté de notre état d’esprit et de notre comportement, nos proches en furent soucieux, le plus souvent ce fut le silence entretenu dans nos familles, sauf certains pères ou mères qui osaient dire discrètement, presque à voix basse : « Tu as changé. Tu n’es plus comme avant ! ».
Combien se sont ils suicidés ? Les archives sont muettes, on ne connaitra jamais le nombre précis. C’est un sujet qui fait mal. On en cite discrètement un ou deux ici ou là, dans la rue d’à côté, ou dans un village d’alentour … Ils sont passés à l’acte, en silence, les uns quelques mois après leur retour, d’autres après bien des années. Ils n’ont pas réussi à redevenir  normal  . La guerre et ses atrocités les avaient démolis. Ils n’ont pas réussi à survivre ni à la mort d’un proche copain tué près d’eux dans une embuscade ni aux durs combats des diverses opérations, pas davantage aux exactions commises par l’armée.
« Le point commun entre bourreau et victime, c’est d’avoir été plongé dans une histoire indicible que dans le fond la société ne veut pas entendre », affirmait Alice Cherki au cours d’un entretien avec Florence Beaugé 1 .
Lorsque je préparais ma thèse, j’ai eu plusieurs entretiens avec le psychiatre de l’armée François Lebigot 2 , il m’expliqua que lors de la guerre du Golfe, cinq psychiatres furent envoyés sur place. Puis il y en eu en Bosnie au Rwanda, l’idée était acquise qu’il fallait envoyer des psychologues et des psychiatres sur les terrains d’opérations.
C’est à ce moment là qu’à été créé le groupe d’officiers « d’environnement humain  » :
« … dont j’ai été chargé. Ils faisaient de la psychothérapie sur place pour soigner rapidement afin que le mal n’apparaisse pas plus tard. Ce qui n’a pas été le cas pendant la guerre d’Algérie… Je vois encore des anciens de cette guerre à l’hôpital des Invalides qui ont encore des troubles, des insomnies, des cauchemars qui ont vécu des choses pénibles. Je vois aussi des Arabe, des harkis… ».
Le psychiatre expliqua que le  «trauma c’est toujours du réel ». L’effroi ressenti par le s jeunes du contingent pendant les patrouilles ou au cours des opérations meurtrières fut pour nombreux d’entre eux à l’origine du traumatisme. Chez ceux qui avaient des défenses intimes plus développées, elles ont laissé un mauvais goût amer de ce que fut leur service militaire, ils ont eu l’illusion de se défendre par la barrière du silence. Quelques uns ont trouvé l’échappatoire par l’écriture, pour raconter, pour dénoncer. J’en fus. Par des rencontres sur ma route, d’autant plus précieuses et inoubliables qu’elles furent peu nombreuses mais combien salvatrices. J’étais écouté par des anciens et encore plus par des jeunes qui se préparaient à partir. Ils voulaient savoir ce qu’était la réalité de cette guerre. A peine dix huit mois après mon retour je commençais à écrire le manuscrit du livre Le Gâchis dans ma petite chambre de l’appartement HBM où je vivais avec mes parents à Malakoff, banlieue de Paris. Le livre parut début ١٩٦٠. Par un heureux concours de circonstance s, les rencontres amicales, l’écriture et la publication du livre je fus délivré du silence…

Ainsi tant bien que mal, notre génération des anciens appelés de la guerre d’Algérie, le plus souvent ignorée, incomprise de la scène publique, laissée sur le bas côté de la route de l’Histoire de notre pays, sommes nous vraiment des vrais anciens combattants,   a mené sa vie discrète, qui en apparence s’est fondue dans celle des autres générations. Les enfants sont arrivés puis les petits enfants pour quelques uns déjà des arrières petits enfants au moment où j’écris ces lignes. Une vie d’adultes devenue normale, banale, non caractérisée. Et pourtant il a fallu suivre, au galop derrière les nouvelles générations qui n’ont pas cessé de nous faire courir. Ne fuyons pas pour autant nos responsabilités. Aux côtés de nos parents dans les années qui suivirent la fin de la deuxième guerre mondiale nous avons été parmi les premiers acteurs des bouleversements de notre monde. La question en cause était claire, il fallait réussir le progrès social. L’air était à l’enthousiasme malgré encore les dures conditions de travail aux horaires interminables. Notre devoir fut avant tout de reconstruire le pays.
Le plus extraordinaire est que notre génération a survécu à cette profonde révolution sociétale. Enfant j’étais assis aux côtés de mon grand père sur la carriole à cheval, puis à l’âge de ma retraite je rejoins Paris de Niort en deux heures à l’intérieur confortable du TGV. Je veux dire plus précisément, que notre génération malgré de très nombreuses victimes dans ses rangs a survécu à deux guerres comme elle a survécu après l‘avoir lancé à la révolution technologique, jusqu’aux interrogations aujourd’hui de nos cadets sur le lancement de la 5 G. Notre génération c’est une banalité de le dire est un peu dépassée ! C’est le nouveau prix à payer des gens que l’on nomme pudiquement les personnes âgées … La question est posée depuis une trentaine d’années : à quoi servons nous ? Au-delà de quelques menus services rendus au sein du nid devenu vide de la famille privée de son patriarche quelle est notre utilité sociale ? Quelques uns, j’en suis, dix à quinze pour cent s’agitent dans les associations caritatives. Ils ne sont même pas recensés dans les comptes du PIB.
Malgré tout, vue d’un point de vue étroitement égoïste notre vie de retraité suivait plus ou moins paisiblement son cours, agrémentée de nos vieux os et de notre mémoire défaillante lorsque subitement le coup de semonce éclata. Le soir du jeudi 12 mars 2020 notre jeune président de la République, né bien après nos guerres, vint nous dire dans une allocution télévisée et à six reprises que nous étions en guerre… Contre un virus jusqu’alors méconnu des scientifiques, inconnu des politiques ! Cinq jours plus tard ce fut le confinement généralisé à toute la population, entre temps les écoles, les bars et la plupart des commerces furent fermés. Enfin le chômage partiel fut décrété et l’Etat décidait d’indemniser les entreprises qui arrêtaient leur production à 85% du salaire. On ne compte pas avait affirmé le président !
Je compris que l’alerte était sérieuse et lorsque je l’entendis dire que Chacun a son rôle à jouer , je crus un instant naïvement que le devoir des vieux serait, sinon d’être aux avant postes, au moins de pouvoir contribuer modestement quelque part à freiner l’épidémie. D’autant plus qu’il avait également précisé que de telles épreuves ne se surmontent pas en solitaire et que c’est en disant nous que «  nous » relèverons cet immense défi. Nous avions en la matière de l’expérience. Nous avion

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