Le Cambodge
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Description

Le livre rassemble les témoignages d'acteurs privilégiés de la vie au Cambodge, explorateurs, militaires, missionnaires religieux ou humanitaires, enseignants, industriels, coopérants scientifiques ou artistiques, réunis par un fin connaisseur de la région et de ses habitants, amoureux, comme tous ces volontaires dévoués à sa reconstruction, d'un pays marqué par la tragédie Khmer rouge.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2006
Nombre de lectures 154
EAN13 9782336276168
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Collection Mémoires asiatiques
dirigée par Alain Forest
Déjà parus
Philippe RICHER, Hanoï 1975, un diplomate et la réunification du Viêt-nam.
Dong SY HUA, De la Mélanésie au Viêt-nam, itinéraire d’un colonisé devenu francophile.
Gilbert DAVID, Chroniques secrètes d’Indochine (1928-1946) tome 1 - Le Gabaon tome 2 - La Cardinale
Robert GFNTY, Ultimes secours pour Dien Bien Phu, 1953-1954.
TRINH DINH KHAI, Décolonisation au Viêt Nam. Un avocat témoigne, Me Trin Dinh Thao.
Guy LACAM, Un banquier au Yunnan dans les années trente.
KEN KHUN, De la dictature des Khmers rouges à l’occupation vietnamienne. Cambodge, 1975-1979.
Justin GODART, Rapport de mission en Indochine, ler janvier - 1er mars 1937. Présenté par F. Bilange, C. Foumiau et A. Ruscio.
Joseph CHEVALLIER, Lettres du Tonkin et du Laos (1901 - 1903).
Alex MOORE, Un Américain au Laos aux débuts de l’aide américaine (1954 -1957)..
Lê HUU THO, Itinéraire d’un petit mandarin.
Raoul PICAULT, L’Honorable partie du Vietnam.
Le Cambodge
Témoignages d'hier à aujourd'hui

Claude Gilles
Du même auteur :
De l’Enfer à la Liberté  : Cambodge - Laos - Vietnam Editions : L’Harmattan, Paris, 2000
Franche - Comté , terre d ‘ accueil :
Cambodgiens - Laotiens — Hmong - Vietnamiens
Editions : L’Harmattan, Paris, 2000
Cambodgiens , Laotiens , Vietnamiens de France Regard sur leur intégration
Editions : L’Harmattan, Paris, 2004
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2006
9782296014756
EAN : 9782296014756
Sommaire
Collection Mémoires asiatiques Page de titre Page de Copyright INTRODUCTION AVANT-PROPOS LE CAMBODGE ETHNIQUE Chapitre 1 - Les Proto-Khmers : Au pays des KOUYS Chapitre 2 Chapitre 3 - L’Église du Cambodge : quelques missionnaires Chapitre 4 - Cdt SCHILLING (officier au Cambodge 1941 — 1947) Chapitre 5 - Le Cambodge avant les khmers rouges, la vie et les fêtes Chapitre 6 - Les Khmers Rouges Chapitre 7 - Un industriel dans le Cambodge actuel Chapitre 8 - Un aspect culturel du Cambodge : SOVANNA PHUM Théâtre cambodgien à Phnom Penh Chapitre 9 - Coopération militaire franco-cambodgienne à l’époque actuelle Commandant de Gendarmerie FOUSSERET Chapitre 10 - Place de la langue française dans le Cambodge actuel Chapitre 11 Conclusion ABRÉVIATIONS BIBLIOGRAPHIE L’Asie à l’Harmattan
INTRODUCTION
De nombreux ouvrages ont été écrits sur le Cambodge, par d’éminents historiens, ethnologues ou autres scientifiques. C’est avec un regard différent que je voudrais faire connaître le Cambodge, celui d’acteurs français qui, sur le terrain, depuis plusieurs siècles, ont séjourné assez longtemps dans ce pays pour nous en faire découvrir les richesses humaines, culturelles, religieuses, économiques et politiques. Ces personnes ont toutes un trait commun : c’est la Franche-Comté, soit qu’elles y soient nées, soit qu’elles y aient vécu pendant un temps assez long. Ce travail est le résultat de nos rencontres, de nos recherches de documents ou de souvenirs. C’est à travers leurs regards parfois différents, mais toujours pleins d’admiration pour ce pays et ce peuple, que nous allons découvrir le Cambodge.

Je respecte leur description et analyse de l’époque, avec parfois des compléments car, depuis, des études plus poussées ont été réalisées.

1 - Le Commandant Balay, qui a séjourné deux ans comme coopérant militaire, a étudié avec ses tirailleurs la population proto-khmère : Les KOUYS (les premiers habitants du Cambodge, les Proto-Khmers).

2 - Henri Mouhot, “découvreur d’Angkor”, nous emmènera à la recherche de la période fondatrice de l’empire khmer et de la royauté, du 9 e siècle au 15 e siècle.

3 - Les Missionnaires nous feront découvrir la présence chrétienne et la venue des Occidentaux dans ce pays, depuis les Portugais jusqu’aux Français avec et après le Protectorat (de 1555 à nos jours).

4 - Le Commandant Schilling abordera une période difficile, celle de la guerre d’Indochine avec la présence japonaise (de 1940 à 1947).

5 - Mme Remack, professeur de géologie à Phnom Penh, va nous situer ce pays sur le plan géographique, pendant la période du Sangkum lors de son premier séjour (1960 à 1965) et, par la suite, lors de son deuxième séjour, nous parlera de ses relations humaines sous la République cambodgienne dirigée par Lon Nol (1970-1975).

6 - Le vide de la présence française sous la période des Khmers rouges sera comblé par des témoignages de Cambodgiens de la région qui, ayant survécu, sont maintenant des vrais Francs-Comtois, même si leur cœur est encore là-bas (1975-1979).

7 - Avec André Schnaébelé nous découvrirons l’aventure d’un industriel qui veut aider ce pays à revivre et c’est l’aspect balbutiant d’un pays qui renaît de ses cendres que nous analyserons (1992-1994).

8 - Claire Minart nous permettra de mieux comprendre la culture artistique du Cambodge avec l’Association Souvanna Phum (1997-1999).

9 - Le Commandant Fousseret nous permettra d’étudier un aspect de la coopération française avec ce pays en 2001.

10 - Laurence Reynes abordera le même sujet, mais sur une période plus longue (neuf mois) et plus récente.

11 - Avec Louise Prum, c’est le problème des anciens réfugiés qui veulent travailler dans et pour leur pays natal, au moins pour un temps limité, dans ce cas, avec des joies et des déboires (stagiaire dans l’enseignement) en 2003.

12 - Enfin le témoignage d’un volontaire dans une ONG, Krousar Khmey, avec M. Eric Hans qui nous permettra d’aborder le milieu médical à partir des prothèses audio (plusieurs missions dont la dernière date de juillet 2005).

La méthode employée pour cette étude sera la même dans chaque chapitre : elle comportera d’abord le regard de la personne avec son vécu, ses réflexions, puis dans un second temps le contexte politique de l’époque correspondant au témoignage, avec d’éventuels compléments d’ordre culturel, religieux, économique.

Je respecte aussi l’orthographe des Noms propres employés par les auteurs des témoignages.
AVANT-PROPOS
Cet ouvrage a l’ambition de décrire les grandes lignes de l’histoire du Cambodge à travers le témoignage de quelques amis et de témoins qui ont vécu et travaillé dans ce pays. Je désire apporter ma contribution dans cet avant-propos, pour répondre à la question qui m’est souvent posée : pourquoi aimez-vous ce pays ? Pourquoi vous êtes-vous passionné pour cet ancien protectorat français qui est maintenant oublié de tout le monde ?
L’histoire de cette passion a commencé en 1973 exactement. Etant responsable de la paroisse Saint François d’Assise de Planoise à Besançon, j’ai fait connaissance avec les étudiants étrangers qui étaient logés par le CROUS dans les appartements de ce nouveau quartier. Ils venaient au Centre de Linguistique Appliquée (CLA) de la ville pour perfectionner leur français ou à l’université pour l’obtention de divers diplômes. Parmi eux il y avait une trentaine de Cambodgiens et autant de Vietnamiens. J’ai sympathisé avec cette communauté à l’occasion de fêtes que nous organisions pour créer un climat d’amitié entre les étudiants étrangers et la population locale. Je n’ai jamais cessé depuis d’être en contact constant avec eux avant de me rendre moi-même dans leur pays pour mieux les connaître.
L’année 1975 a été terrible pour les stagiaires asiatiques de Besançon, Cambodgiens et Vietnamiens, ainsi d’ailleurs que pour tous leurs compatriotes vivant en France. Les uns étaient célibataires, les autres mariés avec des enfants restés au pays avec le conjoint. Cette séparation était prévue pour une durée de neuf mois. Ce séjour devait se dérouler dans le calme, même si leur pays était en guerre.
Pour les Cambodgiens, hélas ! ce fut très vite l’angoisse qui prit le dessus à partir du mois de janvier 1975, lors de l’offensive terminale des Khmers rouges pour prendre la capitale Phnom Penh, et ainsi détruire la République cambodgienne. Ce cauchemar de trois mois s’est terminé par le drame du 17 avril avec l’entrée des soldats khmers rouges à Phnom Penh. C’était la fin de la République, le massacre de tous les dirigeants et l’évacuation de toute la population (2 millions d’habitants) en 48 heures. Le sang, l’horreur et une chape de plomb tombaient sur ce pays qui s’enfonçait dans la nuit et l’enfer pour 3 ans, 8 mois et 20 jours.
Pour moi, aussi, ce fut un tournant, car les liens d’amitié tissés depuis deux ans se fortifièrent dès janvier à l’annonce de l’offensive finale. A partir du 17 avril, plus de nouvelles des familles restées au Cambodge ! L’un des stagiaires, un homme marié et père de famille, craqua et dut être hospitalisé quelque temps à l’hôpital psychiatrique. Quelques mois après, n’en pouvant plus, quatre stagiaires, trois femmes et un homme, M. Chhut Sam An - ce malade - décidèrent de retourner dans leur patrie, malgré nos conseils de prudence motivés par des nouvelles qui filtraient sur ce qui s’y passait. Ils prêtèrent allégeance au nouveau gouvernement et prirent l’avion au début janvier 1976 pour Pékin et Phnom Penh pour descendre dans l’enfer Khmer rouge. 1
L’inquiétude se fit de plus en plus pressante au cours de toutes ces années jusqu’au jour où je reçus par la poste un petit papier tiré d’un carnet sur lequel était gribouillé un SOS nous appelant au secours. Plusieurs de ces stagiaires se trouvaient dans un camp à la frontière de la Thaïlande et avaient pu faire parvenir ce message par l’intermédiaire d’un représentant du Haut Commissariat aux Réfugiés détaché sur place. Cela motiva mon départ immédiat, le temps de prendre des assurances pour l’accueil en France : certificat d’hébergement, recherche d’un employeur potentiel, etc.
En effet depuis trois ans j’allais régulièrement dans les camps de réfugiés en Thaïlande : Aranyaprathet pour les Cambodgiens, ou Nong khaï et Ubon pour les Laotiens. Je connaissais ainsi le processus pour obtenir les autorisations des autorités thaïlandaises et les démarches françaises pour venir dans notre pays. C’est ainsi que j’ai débarqué à Bangkok fin juin 1979 à la procure des Missions Etrangères de Paris à Silom road. Là le père Venet me prévint tout de suite que ma fille m’attendait à Lumpini, camp de transit au centre de la ville. “Ma fille ? ” ; quelle fille, je n’ai jamais eu de fille ! Cette fille en question était Mme Dan Suon, l’une des stagiaires partis quatre années auparavant et que nous croyions disparus. Elle avait survécu à l’Enfer rouge, ainsi que ses deux amies : Sary qui venait d’être acceptée aux USA et Vanna qui avait retrouvé son mari dans les camps frontières et qui retournait au Cambodge. M. Chhut, lui, avait été tué peu de temps après son arrivée en 1976, car il avait été imprudent dans son langage. C’est ainsi que subitement, devant cette conception particulière du lien de filiation, je découvrais une mentalité autre, un univers culturel totalement différent du nôtre. 2
C’était parti. Je me suis trouvé engagé dans un processus qui m’a “avalé” jusqu’à aujourd’hui. Heureusement mon nouveau ministère sacerdotal, la pastorale des migrants, m’a permis de m’y consacrer entièrement depuis 1980. En 1977, avec des amis nous avions créé une association : l’AFCAR (Association Franc-Comtoise pour l’Accueil des Réfugiés) pour faciliter l’accueil et le suivi des réfugiés venus de tous les horizons du monde, d’Amérique centrale à l’Extrême Orient en passant par l’Afrique, le Moyen Orient et le Sri Lanka. J’appartenais, depuis 1978, au Comité National d’Entraide Franco-Vietnamien, Franco-Cambodgien, Franco-Laotien dépendant du ministère des Affaires étrangères comme délégué pour le département avec l’aval du préfet du Doubs ; j’ai aussi effectué de nombreux voyages, jusqu’à trois fois par an, dans les camps de réfugiés asiatiques de Thaïlande ou d’Indonésie.
J’ai ainsi plongé dans la découverte d’une extrême misère et d’une grande détresse physique et morale, ayant moi-même connu cet état dans ma jeunesse, à dix-huit ans en tant que réfugié dans le centre de la France en 1940, puis dans les prisons allemandes, mais tout cela était loin. Ces souvenirs m’ont, je crois, préparé à cet apostolat spécial pour un prêtre de paroisse : découverte et approfondissement d’un autre monde que le nôtre.
Aller dans les camps de réfugiés n’était pas une promenade de tout repos. Que d’inquiétude, de stratagèmes pour apporter un peu de réconfort, par des lettres ou un peu d’argent pour améliorer l’ordinaire ou pour payer un passeur qui avait facilité l’entrée en Thaïlande ! Tout cela était interdit par les autorités militaires thaïlandaises.
Les noms des camps de Thaïlande me restent gravés dans la mémoire : Aranyaprathet, Khao I Dang ( le camp bambou ), Site 2, Site B, Surin, Sakeo 1 et 2, Mairut, Kamput 1 et 2, la prison de Buriram, Phanat Nikhon (le camp de transit avant le départ), Lumpini et Suam Plu à Bangkok, la prison de l’immigration. Pour ne parler que des camps cambodgiens, car il y avait également des camps pour les Laotiens et les Vietnamiens. Je les connaissais tous. Il existait aussi, entre 1979 et 1983, des camps à l’intérieur du Cambodge sous la direction des diverses factions de la résistance anti-vietnamienne, passage obligé pour ceux qui cherchaient la liberté. Avec le recul du temps je vois encore ces visages heureux, épanouis par ma visite, qui les reliait à l’extérieur, au monde libre. C’était une bouffée d’air pur dont j’étais porteur et l’espoir de partir un jour pour le troisième pays. 3
C’est ainsi que vivant dans l’attente d’une issue humanitaire à ce drame, je suis arrivé, en 1989, à tenter ma première visite au Cambodge. Les camps se vidaient et les derniers réfugiés restants n’allaient pas tarder à être rapatriés de force au Cambodge par le HCR, à la suite des accords de Paris, à partir de 1991.
Ma première visite au Cambodge s’est déroulée sous haute surveillance. A mon arrivée à l’aéroport de Pochentong, un guide m’attendait, prévenu par l’ambassade de Paris. C’était une dame qui parlait parfaitement le français. La première opération douanière a été de me confisquer mon passeport qui me fut rendu le jour de mon départ par mon guide. J’ai été hébergé dans le seul hôtel acceptable pour des étrangers, à cette époque : l’hôtel Sor ou hôtel Blanc en français. Hôtel de sinistre mémoire car c’est dans une des chambres que furent assassinés deux des trois journalistes occidentaux accrédités par les Khmers rouges pour effectuer un reportage sur le Cambodge. Ils furent tués quelques jours avant l’offensive vietnamienne du 25 décembre 1978 qui libéra le Cambodge du joug khmer rouge mais qui se transforma très vite en une occupation de 10 ans. Cet hôtel, dans lequel je suis descendu plusieurs fois les premières années, avait un confort qui laissait à désirer, surtout pour les sanitaires !
Mon guide m’accompagna pendant tout le séjour, sauf les jours de repos demandés par moi afin de pouvoir visiter quelques familles, à leur domicile. Elle me fit visiter les principaux monuments de la ville : le Palais royal, le Musée national, la prison de Tuol Sleng où furent torturés 18 000 Cambodgiens avant d’être exécutés à Choeng Ek, à 15 kilomètres de la ville, où s’élève maintenant un ossuaire en forme de stupa, le Phnom au centre de la ville, etc.
Je n’étais pas venu pour faire du tourisme mais pour rencontrer des familles cambodgiennes à qui je devais remettre des lettres et de l’argent ainsi que quelques petits paquets de médicaments. Ne connaissant pas la ville, je suis passé par l’intermédiaire d’un coursier moyennant un peu de finance pour trouver les familles et leur demander de venir me rejoindre à l’hôtel. La première année il était interdit aux Cambodgiens de monter dans ma chambre et c’est dans le hall de l’hôtel que je devais les recevoir pour la première fois, ensuite ils venaient me chercher pour aller chez eux. J’ai toujours eu des interprètes et tous ont été très aimables avec moi, aussi bien le personnel de l’hôtel que le guide, chacun dans sa fonction. Nous étions encore sous régime communiste. Par la suite le régime s’assouplit et un matin quelle ne fut pas ma surprise d’entendre frapper à ma porte à 6 h alors que je dormais encore. C’était une famille. Stupeur pour moi ! J’ai dû vite m’adapter aux coutumes locales où tout le monde est dehors dès 6 heures du matin, pour profiter de la fraîcheur matinale.
En 1990, souvenir d’un jour important : je fus invité à concélébrer la messe un dimanche du mois de juin avec le père Destombes des Missions Etrangères de Paris que j’avais rencontré à Besançon quelques années auparavant. Il était au Cambodge depuis une ou deux années au titre de la Caritas internationale. Le gouvernement venait d’accorder la liberté religieuse et ce missionnaire venait de célébrer pour la fête de Pâques, c’est-à-dire deux mois auparavant, la première messe depuis le 17 avril 1975, dans le théâtre Chenla. Pour moi cette messe est inoubliable, je me croyais transporté au temps des Actes des apôtres. L’église était une très grande salle au premier étage d’un grand immeuble au centre de la ville et comme il n’y avait pas de fenêtre j’entendais le bruit de la rue. Tous les fidèles étaient assis par terre et très recueillis. Je fus pris d’une intense émotion. Ces rares chrétiens qui avaient survécu au génocide étaient là présents et priant le Seigneur.
Puis au fil des voyages suivants, tous les ans je me suis enhardi à dépasser les limites de la ville et à pénétrer dans la campagne environnante avec des amis cambodgiens, en moto, en auto, toujours à la recherche de familles, pour retisser les liens entre eux et la France. Plus tard j’allais dans les grandes villes du pays telles que Battambang, Sihanoukville, Siem Reap avec la visite d’Angkor, Poïpet, et les provinces éloignées comme Rattanakiri. Certains villages étaient reculés dans la forêt et seul il m’aurait été impossible d’y accéder. Je remercie tous les amis qui m’ont aidé à accomplir ces missions. C’est ainsi que j’ai découvert l’intérieur du Cambodge qui ressemblait étrangement au camp de Khao I Dang, site 2 ou site B, par les mêmes maisons en paille, au ras du sol, le même mobilier si l’on peut dire, la même manière de manger le riz, la soupe, le poisson. En fait je me retrouvais en terrain connu au fin fond de la brousse, loin des axes principaux, loin des villes.
Marcher sur les diguettes séparant les rizières, en faisant attention de ne pas glisser dans l’eau, parcourir la forêt avec ses bruits et sa senteur, j’aime tout cela même si je suis un citadin. Aimer marcher à pied en ville pour un Occidental paraît plus que bizarre pour des Cambodgiens ; l’auto : oui, la moto : passe encore, mais à pied ! combien de fois ai-je dû batailler pour marcher à pied, quitte à revenir en moto-dop par suite de la fatigue ou de la pluie subite.
Ce préliminaire a pour but de vous faire comprendre que j’ai été en harmonie totale avec les récits de ce livre. Certains témoins sont décédés depuis longtemps, j’ai pu recueillir leur témoignage grâce à des écrits, les autres sont vivants et ont volontiers participé à cette histoire du Cambodge en racontant leur amour pour ce pays, même si actuellement il a de la difficulté à se remettre du néant dans lequel il a sombré il y a peu de temps. J’espère qu’après cette lecture vous aurez une autre vision de cette nation et de ce peuple, riche de son passé et de sa manière de vivre, pour un temps encore, loin de notre agitation occidentale.
Claude GILLES
LE CAMBODGE ETHNIQUE
En parlant du Cambodge, on pense surtout aux Khmers et à Angkor qui reste “l’âme” du peuple cambodgien. On oublie les anciennes peuplades qui habitaient cette région bien longtemps avant leur arrivée, probablement 4 000 ans avant notre ère. Selon George Cœdès, « Les trois vagues successives de mouvements migratoires qui auraient abouti au peuplement du Pacifique, par les Australiens d’abord, puis par les Mélanésiens et enfin par les Indonésiens et les Polynésiens (dont les migrations sont toutes récentes), seraient originaires de l’Asie du Sud-Est. Ces mouvements se sont effectués, en direction générale, vers le sud et le sud-est, et sont peut-être dus à l’attraction de la mer... La présence en Indochine des Proto-Australiens remonte à un passé trop reculé pour qu’il y ait la moindre chance d’en trouver des traces dans le type physique et dans la culture des indigènes même les plus arriérés. » 4

Histoire du peuplement
1 - « Ces peuplades indonésiennes relativement blanches auraient été les véritables aborigènes. Ce sont elles qui auraient vécu de très longue date dans le Nokor Kok Thlok (nom de l’ancien Cambodge). Ces peuples aborigènes auraient subi par la suite l’invasion de tribus négritoïdes, originaires de la côte de Coromandel (Inde du Sud) qui, repoussées par des races dravidiennes et aryennes au teint clair, auraient abandonné dans les temps reculés leur berceau ethnique. Ces négritos que l’on appelait les “sans-loi” auraient gagné les régions sud-orientales de l’Asie et se seraient mélangés avec les peuples aborigènes ? 5

2 - Il est probable qu’après cette invasion, les premiers habitants du Cambodge formèrent un grand nombre de tribus, les unes habitant les montagnes du nord, les autres la vallée du Tonlé Thom et le littoral. Toutes ces tribus étaient, grâce à leur métissage avec les négritos de Coromandel, de teinte assez foncée et avaient des cheveux crépus. Refoulées par des invasions plus récentes, elles se sont concentrées dans les régions excentriques : Phnong, Kouy, Samré, Pear, etc.
Dès le troisième siècle avant l’ère chrétienne, un flot continu d’émigrants indiens attirés par les richesses des terres lointaines s’en allait coloniser l’Asie du Sud-Est insulaire et continentale. Brahmanes ou marchands emportaient dans leurs bagages la civilisation et les religions de l’Inde, ainsi que leur langue, le sanscrit. Le but des voyages des navigateurs indiens fut le commerce. L’Asie du Sud-Est leur apparaissait comme une sorte d’eldorado regorgeant de richesses : or, pierres précieuses, épices, parfums, bois rares. Ce ne fut pas une colonisation. Il s’agissait avant tout de commerce. Les Indiens s’installèrent en petits comptoirs, entretenant de bonnes relations avec les autochtones. En Indochine, ils rencontrèrent deux peuples formant déjà des sociétés organisées : les Chams dans le Centre-Vietnam et les Khmers dans la vallée du Tonlé Thom.
Le peuple khmer est donc né de la conjonction de deux éléments distincts, indien et aborigène. Ce n’est nullement, comme certains le croient, un peuple d’origine purement indienne qui serait venu se fixer dans une région vide d’habitants. Le peuple khmer est un peuple autochtone hindouisé, ou comme l’écrit George Cœdès : “le Cambodgien est un Phnong hindouisé”.
« Cette conscience de constituer un sous-groupe homogène linguistiquement et ethniquement parlant, mais simplement séparé par une faille culturelle historique, à savoir l’hindouisation, parmi les autres tribus, s’édifie progressivement à partir de deux notions, d’une part l’appareil étatique de type indien (aristocratie, armée, tribunaux, routes, ponts, etc.) et d’autre part l’écriture, véhicule du savoir. Il en découle une différenciation culturelle et non ethnique, due au stimulus extérieur, qui sépare dès le début de l’ère chrétienne les Khmer des autres populations montagnardes de l’Indochine.
L’adoption de la superstructure hindoue inspire donc quelques remarques. Il y a lieu de rappeler que le fait d’être de culture indienne ne modifie en rien les caractères somatiques des Khmer. Mais elle induit une dimension sociologique nouvelle dans la mesure où les apports culturels indiens leur ont permis de passer du stade de communautés villageoises à celui d’un royaume groupé autour d’un chef dynamique, fait d’ailleurs comparable avec le modèle romain implanté en Europe .
Ainsi désormais s’opposent graduellement deux sphères culturelles, celle des Khmer des basses-terres dont l’organisation sociale nécessite une nouvelle structuration de l’espace témoignant de l’assimilation du modèle indien, et celle des gens des Hauts-plateaux dont la structure sociale, n’ayant pas été modifiée par le ferment hindou, se caractérise par la faiblesse de l’infrastructure et des modes de production. » 6

3 - « Le Cambodge subit de nouvelles invasions ethniques au 7 e siècle de la part des Indo-Malais de Java. Les habitants de la plaine se soumirent sans difficultés aux nouveaux venus alors que les peuplades de la haute région maintinrent leur intégrité ethnique jusqu’à nos jours, c’est pourquoi ils vivent encore maintenant dans un isolement presque complet. Pour combien de temps encore ? C’est à cette particularité historique que l’on doit la mosaïque des races montagnardes qui entourent les habitants des plaines plus homogènes. Parmi ces races indépendantes, quelques-unes conservent un type indonésien presque pur ( Stieng, Kha ) car elles n’avaient presque pas subi le contact des envahisseurs négritos. D’autres au contraire, fortement métissées par ceux-ci, gardèrent une peau noire et un type négritoïde absolu ( Samré , Péar, Kouy ) .

4 - Le 13 e siècle se trouve, dans toute l’Eurasie, placé sous le signe des Mongols. Une des répercussions importantes des conquêtes mongoles fut l’invasion de l’Indochine par les Thaïs et les Vietnamiens apportant avec eux la civilisation chinoise. Les invasions mongoles dans l’Inde et les progrès de l’Islam en Indonésie En 1295, le commerce du Cambodge est manifestement chinois.
Comme les transports étaient lents, les hommes devaient s’embarquer plus volontiers que les femmes. Un chroniqueur chinois signale qu’ils avaient avantage à prendre femme dans le pays. Voilà sans conteste le grand métisseur du Khmer, le plus constant, peut-être le plus ancien, celui qui défrisa ses cheveux, éclaircit la peau des hommes et des femmes.

5 - Enfin, plus récemment, d’autres peuples sont venus au Cambodge par suite des guerres, comme les Chams, les Vietnamiens, les Birmans, les Indiens, etc. Cette immigration récente, datant du 17 e siècle, explique l’existence de minorités ethniques importantes dans le Cambodge actuel. » Ceci était enseigné au Cambodge en 1963.

Cambodge pré-historique
On ignore presque tout du Cambodge préhistorique, comme il a été dit plus haut. Des traces d’habitat en cavernes ont été retrouvées au nord-ouest du pays. La datation de céramiques au carbone 14 a révélé qu’elles avaient été fabriquées aux environs de 4 200 av. JC.
Ces primitifs n’ont pas de nom collectif ; partout on les désigne sous le nom de Phnong en cambodgien, de Chong en thaï, Kha en laotien, Moï en vietnamien... Condominas les nomme “proto-indochinois”, terme qui indique qu’ils sont des véritables autochtones de la péninsule indochinoise. Bernard-Philippe Groslier préfère le terme de proto-Khmer ou Proto-Môn-Khmer qui a l’avantage d’être largement accepté par les khmérisants, en ce sens que le Cambodgien de souche indonésienne n’est qu’un autochtone acculturé, pénétré de culture indienne. Au Cambodge, on les désigne officiellement sous le nom de Khmers-leu ou Khmers de la montagne, Khmers d’en-haut. Ils vivent en communauté et sont semi-nomades. Ils pratiquent dans la forêt la culture sur brûlis et vivent de la cueillette et de la chasse.
Ils avaient la peau brune de type mélanésien et vivaient sur les hauteurs dans la forêt. Les Kouys dont nous allons parler font partie probablement de ces peuplades, ainsi que d’autres tribus dans la province de Rattanakiri : les Krungs, les Jaraîs, les Tampuons dans la région de Banlung, capitale provinciale de Rattanakiri à la frontièrevietnamienne, pour ne parler que de quelques unes et n’ont rien à voir avec les Khmers sur le plan ethnique.

Carte ethnographique 7
La carte suivante situe l’emplacement des Khmers et des Proto-Khmers. Elle date de 1952 et depuis il y a eu des études plus approfondies, mais elle est intéressante par sa clarté.
(Je pense au livre de Marie Alexandrine Martin sur les Khmers Daeum, “Khmers de l’Origine,” dans les Cardamones. Ils ne sont pas insiqués sur cette carte et se trouvent dans le sud-ouest au bord de la mer.) 8
Chapitre 1
Les Proto-Khmers : Au pays des KOUYS
Commandant BALAY

Avec le Cdt Balay nous allons étudier plus particulièrement les Proto-Khmers, à travers une de ces ethnies dont on ne parle pour ainsi dire pas, et qui sont inconnues des touristes : les KOUYS.
Dans le cadre de la coopération militaire, le Cdt Balay 9 , originaire du Jura, a été envoyé au Cambodge pour l’instruction à l’Ecole des élèves officiers khmers (1958-1960).
Lors des manœuvres effectuées sur le terrain, les élèves officiers d’active de la 15 e promotion ont cherché à résoudre, en courant dans la forêt au nord de Kompong Thom au mois de février 1960, les origines des populations locales : les Kouys. Il en a fait un récit approfondi.
« Ceux-ci habitent entre Kompong Thom et les monts Dangrek au nord du Cambodge. Le paysage est composé d’une forêt claire, traversée par la rivière principale, le Tung Sen.
Le peu d’habitants, l’abondance et la variété des paysages font de cette région un paradis des chasseurs : les éléphants, les tigres, les cerfs, les gaurs, etc. trouvent là les immenses espaces qu’ils aiment loin de l’hostilité des hommes.
Le tigre reste pour les habitants un animal terrifiant dont ils invoquent le maître, le génie Takol. »


Origine

« Descendants certains d’une population ancienne et très étendue, sont-ils les survivants lointains des populations premières qui occupaient le Cambodge avant l’arrivée des Khmers et qui auraient fui dans la forêt lors de leur invasion aux premiers siècles de l’ère chrétienne, comme les Pors ( Pears ) dans les Cardamomes et les Moïs dans la chaîne annamitique, et qui, depuis, s’y seraient cristallisés ?
Leur nom de Kouy, qui veut dire “homme”, c’est-à-dire homme libre, jamais asservi, peut en être la preuve. Etaientils eux-mêmes avant cet exode, des originaires ou des étrangers venus d’Indonésie ?
L’histoire ne nous révèle pas leur secret et les habitants, même les plus vieux, ignorent tout de leur passé.
L’étude a été faite sur plusieurs villages. On peut remarquer que, sauf le regroupement de hameaux isolés, dans leur ensemble, les villages mentionnés sur les cartes existent toujours. Ceci laisse supposer un accroissement lent de la population qui ignore l’émigration et demeure attachée à son village natal. »

Niveau de vie
« Si la misère est encore partout présente, la modernisation générale de l’habitat, un habillement meilleur, semblent montrer une existence améliorée.
Le riz est assez abondant pour nourrir les familles, mais sans plus. L’élevage apporte un adjuvant. Est aisé, celui qui possède une charrette avec 2 paires de boeufs. Si la pauvreté totale est rare, la vraie prospérité l’est aussi. »

La langue
« La langue khmère est le véhicule commun à tous les villages, mais les Kouys ont conservé leurs dialectes propres. »

Le costume

Les hommes
« Le costume actuel est celui des Khmers, mais son adaptation est récente. Jadis les hommes portaient une écharpe enroulée autour des reins, le reste du corps étant nu. De nos jours les hommes portent ou le short, ou le pantalon, si le buste reste nu pour le travail, la veste est mise pour les cérémonies. Chefs de village et les évolués portent au repos le sarong. Les petits garçons ont les cheveux rasés ; plus âgés ils portent le toupet, rabattu vers l’avant.
A l’âge adulte les cheveux sont en brosse. Les très vieux portent quelquefois les cheveux longs, vers l’arrière. Moustache et barbe, aux poils peu nombreux et courts, se rencontrent fréquemment. Le port des amulettes n’est pas visible, mais les enfants mâles portent à leur naissance autour du cou un cordon prophylactique, avec ou sans objet (pièce d’argent). On trouve aussi, au pied ou au bras parfois, un bracelet à grelot. »

Les femmes
«Elles n’ont conservé qu’exceptionnellement la jupe courte. Il n’est pas rare de les rencontrer, à la pêche, torse nu, la jupe retroussée, à la manière d’un culotton, laissant les cuisses découvertes.
A l’extérieur, elles portent une chemisette, mais elles ne portent jamais la chemise cambodgienne. A l’intérieur, au travail, elles ont la poitrine nue, et masquent au passage des étrangers leurs seins avec une écharpe, l’accessoire indispensable de tous les instants. Les petites filles ont le plus souvent les cheveux rasés, puis portent une mèche large rabattue vers l’arrière. A 13 ans, les cheveux sont lisses vers la nuque.
Dans beaucoup de villages, les vieilles femmes ont encore les oreilles trouées, mais pas aussi largement que les femmes Moïs. Quelques femmes très vieilles portent dans le trou du lobe, un petit disque en bois ; quelques jeunes filles y mettent, les jours de fête, une fleur, mais la forme générale est un clou, de diamètre assez considérable, en argent ; le même que l’on retrouve aux Cardamomes. »

Les événements importants de la vie

La naissance
« Lorsque l’accouchement est proche, le mari ou les parents font une offrande aux génies, pour assurer la vie de la femme et de l’enfant. L’accouchement se fait à la maison par une sage-femme ou parfois par une sorcière. Le magicien récite des prières autour de la maison ; il met des fils de coton interdisant aux génies ou aux spectres de venir gêner la femme. Après l’accouchement, du feu est fait pendant trois jours et trois nuits sous la chambre de l’accouchée, pour la réchauffer, elle et son enfant. Une petite fête s’ensuit : un verre d’eau est versé sur la tête de l’enfant ; on lui met des fils de coton autour du cou, des mains et des pieds. Son nom lui est donné par la sage-femme, des baguettes d’encens sont brûlées pour sa prospérité. »

Premier âge
« Les enfants sont allaités par la mère jusque vers dix mois ; l’allaitement est parfois prolongé jusqu’à la naissance d’un autre enfant. L’enfant couche dans une écharpe suspendue aux bois de la paillote. Les enfants vivent nus jusqu’à un âge avancé. Ils restent avec leurs parents, les accompagnent dans les travaux domestiques et champêtres. »

Adolescence
« La coupe des cheveux (à la puberté) donne quelquefois l’occasion d’une petite cérémonie. Les jeunes gens suivent l’école à la pagode, quand il y en a une. »

Mariage
« Si les jeunes gens et les jeunes filles sont séparés par la nature des travaux et les habitudes, les occasions ne manquent pas de se fréquenter en cachette. La cérémonie de mariage semble ne se faire que lorsqu’il y a accord des jeunes gens. Le jeune homme en parle à ses parents, un vieux fait alors le lien entre les deux familles... et l’accord intervient. La cérémonie a lieu le soir, en présence des bonzes, des offrandes sont faites aux génies et aux ancêtres. Les vieux assurent la partie officielle du mariage, et en seront les témoins... puis il y a musique et danses de jeunes filles avec écharpes rouges. Le jeune marié s’installe alors chez ses beaux-parents et y reste jusqu’au deuxième ou troisième enfant. Il a alors assez travaillé pour pouvoir s’installer dans une maison à lui. »

La mort
« Les cérémonies qui entourent les morts ont été profondément marquées par le bouddhisme. Les morts sont enterrés ou incinérés. Tous ceux qui meurent naturellement (vieillesse, maladies communes) sont incinérés. Ceux qui meurent jeunes ou d’épidémie sont enterrés. Il en est de même pour les pauvres, qui faute d’argent enterrent les leurs, en attendant d’avoir assez d’argent pour payer la cérémonie d’incinération. »

Alimentation
« La nourriture est à base de riz cuit à l’eau ; elle est complétée par un poisson sec (prahoc), quelquefois de la viande de porc, de poulet et de bœuf. A la saison des pluies, les pousses de bambous, les papayes, les liserons d’eau, les bourgeons de certains arbres, les concombres, les poissons frais complètent le menu. On mange assis autour d’une natte sur laquelle sont placées les marmites. On mange avec les doigts. L’eau sert de boisson. Le vin de palme et l’alcool sont bus à l’occasion des fêtes. Marmites en cuivre et en terre, louches en noix de coco, baguettes en bambous constituent l’essentiel des ustensiles de cuisine. »

La vie du village
« C’est l’homme qui dirige le foyer. La femme préside à la vie intérieure de la maison, l’homme s’occupe plus spécialement de l’extérieur. Le village est constitué par un ensemble de familles vivant sur elles-mêmes, mais liées le plus souvent par le sang. Il forme une entité, ayant sa vie. Son isolement relatif fait que les familles vivent les unes avec les autres, s’aidant réciproquement dès qu’une catastrophe s’appesantit sur l’une d’elles. »

Croyances et traditions

Bouddhisme
« L’introduction du bouddhisme dans ces régions doit être très ancienne et a dû suivre les voies khmères dont on retrouve encore largement les traces à travers la forêt claire. »

Les anciennes croyances
« Mais si les habitants ont été profondément marqués par les croyances du Bouddha, ils ont conservé bien vivante, au cœur de leurs forêts, la tradition des cultes anciens.
Les habitants semblent reconnaître trois génies essentiellement hiérarchisés :
Néak Ta Chas Srock  : génie protecteur des villages et des hommes ;
Néak Ta Yap  : génie de la forêt ;
Néak Ta Kol  : génie protecteur des animaux .

A côté d’eux se trouvent les génies locaux particuliers à tel village, telle forêt, telle montagne. »

Les génies de la nature
« Les montagnes, qui dominent de leurs hauteurs les tapis horizontaux de forêts claires, toujours redoutables avec leurs bois épais et touffus, refuges préférés des bêtes sauvages, dangereuses pour l’homme, sont le repaire des génies. Les rivières, elles aussi, peuvent être peuplées de génies très malfaisants. Avant d’aller pêcher au Stung Sen, les pêcheurs offrent, sur la berge de la rivière, au pied d’un banian, de l’alcool, des poulets, des cochons. »

Les génies du village
« Chaque village a son génie. Celui-ci porte le nom du village, mais ils peuvent porter des noms différents, par exemple, à Chrach, c’est le Neak Ta Chrach ou à Tchie, c’est le Neak Ta Chas Srok. Le génie protecteur a son lieu de culte. C’est toujours à l’extérieur du village, le plus souvent assez loin, en lisière ou à l’intérieur de la forêt. Là sous un auvent, couvert de “abow” en général et à deux étages, dans une clairière aménagée, se trouve une représentation du génie. Quelquefois c’est une pierre unique, vaguement sculptée avec une forme humaine. Le plus souvent ce sont deux pierres sans sculptures et plus généralement encore deux bois sculptés (principes mâle et femelle du génie).
Un culte solennel est rendu au génie une fois l’an en janvier ou février. C’est la fête de la montée des génies : le loeung Néak Ta. La cérémonie commence par le sacrifice d’un bœuf, dont la tête est exposée sur un autel à deux étages, face au Néak Ta. La viande étalée sur la plate-forme du Néak Ta est partagée entre tous, puis grillée et mangée. On demande au génie d’apporter la pluie, d’assurer la prospérité du village et d’écarter les maladies. Chacun dépose autour du Néak Ta des petits paniers avec du riz. »

Culte totémique
« La plus originale des croyances des peuples kouys est la survivance des Arak. Dans les villages qui ont gardé les coutumes à l’état pur, il existe des familles Arak, mot traduit par les interprètes khmers par les “sorciers”. Mais ce mot définit mal la chose. Chaque famille Arak est en relation avec un génie particulier. Ces génies ne sont pas à confondre avec le ou les génies protecteurs du village. A l’intérieur des familles Arak, la liaison avec le génie se fait par une seule personne désignée par l’esprit lui-même, au cours d’une cérémonie spéciale. La sorcière alors connue, c’est elle qui dans la famille Arak assurera les liens avec l’esprit ; c’est en général une femme.
C’est lorsque la maladie s’abat sur les villages que les Arak prennent toute leur importance, surtout si la maladie paraît résulter d’une offense au génie. L’intervention des Arak semble différente selon les villages. Si la guérison s’ensuit, une fête est organisée pour remercier les génies. Les Arak devaient intervenir jadis dans de multiples occasions de la vie familiale, mais ces rôles disparaissent peu à peu. »

Musique
« Les instruments de musique sont très rares dans les villages. En dehors des tam-tams des pagodes, on trouve essentiellement : un tambourin, recouvert de peau de serpent et dont les parois sont en bois, un violon à deux cordes dont la caisse de résonance est constituée par un cylindre de bambou. »

L’homme et le pays
Le village
« Suivant la configuration du sol, le village constitue le centre ou le côté de la clairière de rizière que l’homme a taillée dans la forêt. De loin il apparaît comme une oasis de verdure avec ses hauts cocotiers et ses touffes d’arbres qui forment un premier plan aux hauteurs bleutées qui barrent l’horizon. Une vague haie d’épineux, de cactus ou de bambous délimite l’aire du village. La maison du chef de village, souvent plus importante, plus vaste, plus moderne, se trouve à un endroit quelconque du village. Le génie qui veille à la protection des habitants a toujours son Néak Ta à l’extérieur du village et en général à l’orée du bois.
Les villages sont stables. Les Kouys ne connaissent plus le nomadisme de l’habitat des Moïs et des Pears des Cardamomes. Les villages constituent des agglomérations qui comptent de 50 à 100 maisons. »

La maison
« La vie domestique est centrée sur le village construit à côté des champs. Ici pas besoin d’une maison de campagne pour la saison des cultures : un simple abri suffit pour se protéger des rayons du soleil. La maison est le lieu de vie de la famille, “le foyer” ; elle est aussi grenier, accessoirement étable. La maison - “une paillote sur pilotis” - a l’allure générale des pauvres maisons cambodgiennes. La maison est le plus souvent fermée par des nattes sur toutes les parois ; seule la porte, plus ou moins large, la fait communiquer avec l’extérieur. Le choix des matériaux peut contribuer à donner à la maison son allure caractéristique. Le type classique a le toit en chaume et les parois en lattes de bambous tressées. Dans certaines zones, la fibre de latanier constitue le matériau essentiel. Au sud les grandes herbes de la forêt sont tressées en paillassons et déroulées sur le toit.
Les Kouys ignorent le mobilier. Quelques outils et paniers sont accrochés aux parois de la maison. La cuisine se fait à l’extérieur. Dans la chambre sont pendus les rares effets. Hommes et femmes couchent les uns à côté des autres sur des nattes déroulées. Sous la maison sont rangés les instruments encombrants (pilons - mortiers - charrues — herses). L’éclairage est fait aux torches de résine, accrochées aux parois de la maison. »

Photo Cdt Balay

Maison Kouy

Le travail agricole

La terre
« La terre est au Royaume, mais les habitants en ont la libre disposition par accord des habitants entre eux. La terre est prise sur la forêt dans les zones déprimées et riches en terre. Elle est d’abord un Ray, puis elle est transformée en rizière classique. La zone cultivée par le village est limitée en lisière de la forêt claire par une clôture en bambou, afin d’éviter que les bêtes sauvages pénètrent sur les champs. »

Le riz
« Deux jours avant les labours, en mai ou juin, une cérémonie aux génies est organisée par le chef de famille avant la tombée de la nuit. La technique agricole est semblable à celle des Khmers. Labourage à la charrue de bois, avec deux bêtes ; hersage à la herse en bois. Le riz est semé après avoir trempé 10 jours dans l’eau pour faciliter la germination. La moisson est faite à la faucille par les femmes en décembre. »

Le coton
« A côté du riz, les habitants cultivent le coton et un peu de maïs. »

L’élevage - la pêche - la chasse
« L’élevage constitue une forme d’activité rurale importante. Presque toutes les familles ont au moins deux bêtes, les plus riches en ont jusqu’à dix. Certaines familles élèvent des porcs et des poules. La petite pêche est pratiquée par tous à la fin de la saison des pluies, dans la rizière, les mares. Nasses et filets sont les engins de pêche les plus répandus. Le poisson est mangé frais, séché au soleil, ou fumé. La chasse est une activité très secondaire. On chasse à l’arbalète, ou au fusil local. »

Artisanat

Vannerie — Tissage — Poterie
« La fabrication des paniers à eau, tressés de fibres de bambous et imprégnés d’un enduit imperméable, décorés ou non de perles rouges, est une caractéristique de la région du nord. Le coton local fournit la fibre nécessaire au tissage, son travail est réservé aux femmes. Chaque maison prépare son fil, puis tissage sur un métier, qui est le plus souvent installé sous la maison. Pour la poterie les marmites nécessaires à la cuisine sont fabriquées par les femmes. La terre jaune est trouvée près des rivières. La potière, s’appuyant sur un fond de panier, édifie son pot par adjonctions successives d’argile. Le pot est entièrement fait à la main, sans modèle. »

Extraction des minerais

Le fer — l’or — les pierres de jais
« L’exploitation du fer, jadis importante, a disparu. Des gisements d’or importants sont activement exploités. La production atteindrait déjà 1 000 kilos par an. Il existerait une carrière où seraient exploités en tranchées zircons et jais. »

Organisation administrative

Autrefois
« Le passé des Kouys est mal connu. Il semble, selon les dires des habitants, que comme aujourd’hui, chaque village ou groupe de villages menait sa propre vie. Le village devait désigner son chef, dont le nom est resté dans les mémoires “le Chum Tup”, choisi parmi les familles riches et d’après sa force dans l’art de combattre, car les querelles entre villages devaient exister. »

Aujourd ’hui
« L’affermissement de l’autorité royale, à la fin du XIX e siècle, a introduit dans ces régions l’organisation administrative du Cambodge. Le cadre de base reste celui du village et du canton, il est assisté de deux remplaçants éventuels. Il reste sous l’autorité administrative du “Chhep” qui dépend du chef de province à Kompong Thom.
L’enseignement se réduit à quelques rares écoles primaires et est complété par des écoles bouddhiques. Les parents enseignent les habitudes de toujours à leurs enfants dès la naissance. Ils ignorent l’éducation et ses bienfaits (aux dires des élèves 99 % seraient illettrés). Ils ne veulent pas voir s’éloigner leurs enfants. Il n’existe aucune infirmerie, aucun docteur dans la région. Les pistes sont entretenues par les militaires et bénévolement par les habitants. Pays immense, à population très faible, dispersée, sans centre important, difficile d’accès. C’est un pays sous-administré. »
Quelques autres ethnies de la région

Les Pears qui résident dans la montagne des Cardamomes au sud-ouest du Cambodge sont divisés en sous-groupes. Marie Alexandrine Martin les appelle les Khmers Daeum “Les Khmers de l’origine”.
Lors d’un séjour au Cambodge l’auteur est allé à la rencontre d’autres ethnies dans la Province de Rattanakiri : les Keungs — les Jarais — les Stiengs — les Phnongs — les Brous, etc.
Mon séjour a été trop bref pour une étude détaillée de ces ethnies, je n’ai fait que remarquer les formes des maisons ou le travail artisanal des habitants ou une coutume : des branchages en travers de la route nous signifiaient qu’il était interdit d’aller plus loin sans enfreindre la coutume locale : mariage, décès ? 10

La maison des garçons est construite sur de longs pilotis et celle des filles au ras du sol.

Un homme fabriquant un instrument en bambou.
Chapitre 2
Les Khmers

Si avec le Cdt Balay et son étude des “montagnards” ou Khmers Loeu, nous avons étudié les proto-Khmers, Henri Mouhot nous fait découvrir les Khmers. Ceux-ci sont la population principale du Cambodge. Ils forment un peuple rendu homogène par la communauté de coutumes, par une langue particulière et un long passé d’histoire. Animistes à l’origine, puis brahmanistes, ils ont adopté le bouddhisme. Ils ont une monarchie traditionnelle qui descend de l’ancien et vaste empire khmer. Nous avons étudié l’origine dans le premier chapitre. Ils apportèrent une civilisation propre caractérisée par la culture de rizières irriguées, la domestication du bœuf, l’usage des métaux, l’habileté à la navigation, et par une société matriarcale. N’oublions pas qu’ils débordent les frontières politiques en 2005. Il y aurait deux millions de Khmers en Thaïlande et environ plusieurs millions de Khmers au Vietnam, que l’on appelle des Khmers Krom.
« Les Khmers apparaissent dans l’histoire au XI e siècle lorsque se crée le Royaume khmer qui rassemble le Tchen-la de Terre et le Tchen-la d’Eau. On ignore si c’est le retour des inondations du delta ou simplement la proximité des carrières des Monts Dangrek, qui poussèrent les premiers Khmers à transporter leur capitale près de Siem Reap à Roluos. » 11
Les Khmers
« Tandis que la civilisation chinoise se propageait le long de la côte par une conquête militaire, la civilisation indienne pénétrait par osmose dans la péninsule malaise, en Indonésie et en Indochine du Sud et de l’Ouest. La civilisation indienne a ainsi profondément imprégné le peuple cambodgien. Elle lui a conféré son originalité.
Le Cambodgien khmer présente un type physique particulier : de taille moyenne, solidement charpenté, il a le teint plus foncé que le Vietnamien ; mais ses yeux ne sont pas bridés et ses traits sont sans finesse, c’est un robuste campagnard avec de la roublardise et une certaine astuce. Il est affable, gai, hospitalier, mais insouciant et imprévoyant. Foncièrement respectueux de l’autorité, bien qu’il n’ait guère eu à s’en louer au cours des siècles, il songe rarement à se révolter. Profondément marqué par le bouddhisme qui donne à l’individu et à sa famille un sens moral très développé, il est enclin par la recherche même du Nirvana, anéantissement suprême, à se détourner de l’action. Les jeunes font deux séjours à la pagode en tant que bonzes.
Le Cambodgien est essentiellement un cultivateur. Il s’adonne également à la pêche qui fournit une partie appréciable de son alimentation. » 12
C’est ce peuple qui a fait l’apogée du Cambodge du temps d’Angkor que l’on va découvrir avec Henri Mouhot.

Henri MOUHOT

Henri MOUHOT est né à Montbéliard le 16 mai 1826, fils d’un employé du Trésor. Dès 18 ans, enseignant le français à St. Petersbourg, il parcourt la Russie des Tsars. En 1856 il va en Angleterre, y épouse la petite-nièce de Mungo Park, le plus illustre explorateur britannique de l’époque, et réside à Jersey. Là il se livre à la passion des sciences naturelles. A la lecture d’un livre sur le Siam, il ébauche le projet d’une expédition. Faute de trouver de l’argent en France, il s’adresse à la Royal Geographical Society de Londres qui lui accorde une mission non financée. Il engage la fortune familiale et part en avril 1858 pour Bangkok, puis au Siam, au Cambodge et il meurt, au Laos, des suites des fièvres, devant Louang Prabang le 10 novembre 1861.
Il part comme naturaliste et non comme explorateur. C’est au Cambodge qu’il découvre avec stupéfaction les ruines d’Angkor, endormies sous l’épaisse végétation tropicale. Fasciné par la beauté de cette ville peuplée de secrets et de légendes, il envoie à la revue Le Tour du Monde de la Royal Geographical Society de Londres ses impressions. Celle-ci publie en 1863 le récit intégral de sa découverte, enflammant les lecteurs, avides d’exotisme. La Bibliothèque Rose publiera aussi ses descriptions. Il sera considéré comme le découvreur officiel d’Angkor, même si ce n’est pas lui qui a découvert Angkor. Lui ne prétend pas être le premier à découvrir Angkor ; il mentionne au contraire ses devanciers et cite le père Bouillevaux auquel il exprime sa gratitude.
Nous avons des récits plus anciens qui en font foi : le Chinois Tchéou Ta Kouan qui dès 1296 (époque de Marco Polo) visite Angkor. Il écrira à son retour “Les mémoires sur les coutumes du Cambodge”, ouvrage dans lequel il décrira la vie dans cette “ville murée” (Angkor Thom) avec ses coutumes et ses fastes ; ou la description du Portugais Diogo do Couto, par la suite vers 1585-1588, qui parle d’une “ville dont on avait perdu même le souvenir”, où les gens du roi “battant la brousse, donnèrent sur des constructions importantes envahies à l’intérieur par une brousse exubérante”. Puis les récits de missionnaires français non publiés. Mgr Pallegoix dans son livre “ Description du royaume Thai ou Siam” 13 écrit en 1854, même s’il n’est pas allé jusqu’aux ruines, signale : « C’est près des rivages de ce lac que sont situées les ruines merveilleuses d’Angkor Wat, d’un travail si surprenant, que les Cambodgiens n’en parlent jamais sans dire que c’est l’ouvrage des anges et non pas des hommes. » ; signalons aussi celui du Père Bouillevaux, écrit un peu avant lui. Des deux jours passés à Angkor, il ramène un court récit publié en 1858, enjolivé par la suite : “Voyages en Indochine 1848—1856. L ’ Annam et le Cambodge”. Trouvant lui aussi ces temples grandioses, il note en plus la différence entre un temple bouddhique et une église, et signale, à côté des statues du Bouddha “d’autres divinités indiennes”, preuve qu’en bon missionnaire il connaît quelque peu les différents panthéons des gentils. S’il se rend à Angkor, c’est parce que c’est là qu’il faut aller “pour apprécier la richesse et la civilisation de l’ancien royaume du Cambodge”. Cet ouvrage n’eut que peu de succès car incomplet et non illustré.
C’est le récit d’Henri Mouhot qui vraiment a fait sensation, parce qu’il s’efforce de décrire ce qu’il y a “vu et senti”, et dans le seul espoir de contribuer à enrichir d’un nouveau champ le terrain de la science, et faire bouger le gouvernement français.
Quelques années plus tard, le gouvernement français, suite aux interventions des premiers explorateurs, souvent militaires, créera L’École Française d’Extrême-Orient (EFEO) en 1878, pour sauvegarder ces ruines. C’est pourquoi on l’appelle “le découvreur d’Angkor” même si c’est faux. D’ailleurs il le reconnaît puisqu’il dit : « Avant d’aller plus loin, toutefois, nous sentons le besoin d’exprimer ici notre gratitude envers le digne missionnaire de Battambang,
M. l’abbé E. Sylvestre, qui, avec une complaisance sans bornes et une ardeur infatigable, a daigné nous accompagner depuis sa résidence, nous guider partout au milieu des épaisses forêts qui couvrent une partie des ruines, et auquel nous devons d’avoir pu recueillir bon nombre de matériaux dans l’espace de temps assez court. »

Le Ta Prohm

Etat des ruines d’Angkor lors de la visite d’Henri Mouhot. Tous les temples étaient dans cet état. C’est par la suite, avec l’Ecole Française d’Extrême Orient, que la restauration a commencé, sauf pour un temple qui volontairement est resté tel quel. C’est le Ta Prohm.
« Ah ! Que n’ai-je été doué de la plume d’un Chateaubriand ou d’un Lamartine, ou d’un pinceau d’un Claude Lorrain, pour faire connaître aux amis des arts combien sont belles et grandioses ces ruines peut-être incomparables, seuls vestiges d’un peuple qui n’ est plus. » 14 Malgré ces regrets il réussit à émouvoir le monde occidental par ses récits : « Un travail de géants ! L’expression certainement serait juste si on l’employait au figuré pour parler de ces travaux prodigieux dont la vue seule peut donner une juste idée, et dans lesquels la patience, la force et le génie de l’homme semblent s’être surpassés, afin de confondre l’imagination et laisser des preuves de leur puissance aux générations futures... »
« ...En effet, peut-on s’imaginer tout ce que l’art architectural a peut-être jamais édifié de plus beau, transporté dans la profondeur de ces forêts, dans un des pays les plus reculés du monde, sauvage, inconnu, désert, où les traces des animaux sauvages ont effacé celles de l’homme, où ne retentissent guère que le rugissement des tigres, le cri rauque des éléphants et le brame des cerfs...
A la vue de ce temple (Angkor Wat), l’esprit se sent écrasé, l’imagination surpassée ; on regarde, on admire, et saisi de respect, on reste silencieux ; car où trouver des paroles pour louer une œuvre architecturale qui n’a peut-être pas, qui n’a peut-être jamais eu son équivalent sur le globe ! ... Qui nous dira le nom de ce Michel-Ange de l’Orient qui a conçu une pareille œuvre, en a coordonné toutes les parties avec l’art le plus admirable, en a surveillé l’exécution de la base au faîte, harmonisant l’infini et la variété des détails avec la grandeur de l’ensemble et qui, non content encore, a semblé chercher partout des difficultés pour avoir la gloire de les surmonter et de confondre l’entendement des générations à venir !
Lorsqu’au soleil couchant, mon ami et moi, nous parcourions lentement la superbe chaussée qui joint la colonnade au temple, ou qu’assis en face du superbe monument principal, nous considérions, sans nous lasser jamais ni de les voir ni d’en parler, ces glorieux restes d’une civilisation qui n’est plus, nous éprouvions au plus haut degré cette sorte de vénération, de saint respect que l’on ressent auprès des hommes de grand génie ou en présence de leurs créations... Que n’aurais-je pas donné pour pouvoir évoquer alors une des ombres de ceux qui reposent sous cette terre, et écouter l’histoire de leur longue ère de paix suivie sans doute de longs malheurs ! »
C’est d’Angkor Wat que parle Henri Mouhot. Continuant sa route, il décrira le temple du mont Ba-Kheng puis Angkor Thom.
On ne peut pas mieux décrire l’impression des visiteurs de ces temples, même encore maintenant.


Voici une autre description d’Angkor faite par Mme Remack-Petitot, géologue à l’université de Phnom Penh en 1959. 15
« C’est à quelques kilomètres de la petite ville de Siem Reap que, dans l’ombre et le silence de la grande forêt tropicale, se situe la ville morte d’Angkor, ancienne capitale de l’empire khmer, édifiée entre le 9 e et le 13 e siècle, avec ses portes monumentales et ses temples fabuleux, témoins d’une civilisation parmi les plus prestigieuses du monde.
La première fois que nous nous y sommes rendus, après avoir laissé derrière nous l’ensemble de Roluos (l’ancienne capitale du 9 e siècle), je me souviens de l’intense émotion qui nous saisit alors, mon mari et moi, quand, tout à coup, sur une borne de la route, nous avons lu ces mots fabuleux : “Angkor 8 kilomètres” ; nous approchions en effet du site grandiose choisi par les rois khmers dès la fin du 9 e siècle. Et un peu plus tard, après notre arrivée à Siem Reap, quel émerveillement quand soudain, au détour de la route qui conduit aux ruines, nous apparut la première vision d ’ Angkor Wat  : tours gigantesques qui se dressent majestueusement à l’horizon, surmontant un ensemble imposant ! En y arrivant, tout nous a paru démesuré : la chaussée cyclopéenne de 200 mètres, ornée de lions et de nagas de pierre, qui franchit les douves et conduit à la première enceinte aux tours tronquées ; à la suite,la deuxième chaussée de 350 mètres, dallée de grès comme la première et qui conduit au temple lui-même. Ce dernier, d’une harmonie parfaite, nous laisse éblouis, avec ses trois étages ceinturés de galeries et ornés de cinq tours dont la tour centrale de 65 mètres. C’est le sanctuaire du dieu Vichnou auquel ce temple est dédié, édifié dans la première moitié du 12 e siècle par le roi Suryavarman II. On y accède par quatre escaliers vertigineux.
On reste sans voix et rempli d’admiration devant une telle prouesse architecturale, mais aussi devant les célèbres bas-reliefs gravés tout au long des galeries, ainsi que les éléments décoratifs multiples qui ornent piliers, fenêtres, murs et frontons, en une débauche sculpturale d’une richesse inouïe. C’est ce qu’a si bien décrit Louis Delaporte dans son livre paru en 1880 et intitulé “Voyage au Cambodge”. 16
Nous n’oublierons jamais cette nuit de fête où, dans ce cadre grandiose illuminé, nous avons assisté aux danses du Ballet royal. Là, sous le feu des projecteurs, les petites danseuses, revêtues de leur somptueux costume et coiffées de la tiare, interprétaient, au rythme lent de la chorégraphie khmère, les scènes du Ramayana, celles-là mêmes que nous avions pu admirer, fixées dans les bas-reliefs du temple.
Notre émerveillement n’a pas cessé quand le lendemain, dépassant Angkor Wat, à un kilomètre cinq cents de là, après avoir remarqué le Phnom Bakeng, perché sur sa petite colline, et le temple de Baksé Chang Krang , ce chef d’oeuvre de proportions, nous arrivons devant la cité d ’ Angkor Thom, œuvre du grand roi Jayavarman VII à la fin du 12 e siècle. Son entrée monumentale de 23 mètres de haut, surmontée de trois tours ornées chacune des quatre visages de Bouddha, est précédée d’une allée somptueuse : de part et d’autre 54 géants de pierre maintiennent sur leurs genoux le corps du serpent naga aux sept têtes ; ce qui exprime une des symboliques de l’hindouisme : le barattage de la mer de lait pour fabriquer la liqueur de l’immortalité, et d’où naissent les apsaras - symbolique déjà évoquée à Angkor Wat en une merveilleuse fresque. Ces géants représentent d’un côté les démons à l’aspect terrifiant, de l’autre les dieux au visage grave et serein.
Pénétrant dans la ville d’Angkor-Thom, au centre : un gigantesque jaillissement de pierres ; c’est le fameux temple du Bayon, temple montagne le plus étrange et fantastique des monuments d’Angkor, avec ses 54 tours aux quatre visages de Bouddha à qui ce temple est dédié ; la tour centrale de 45 mètres est le sanctuaire du dieu roi. Ici encore, des frontons et piliers sculptés de nombreuses apsaras, ainsi que des centaines de mètres de galeries couvertes de bas-reliefs qui racontent : batailles, défilés d’armée, cérémonies et scènes de la vie quotidienne d’alors.
Ce qui est extraordinaire dans ce temple, c’est l’atmosphère envoûtante créée par ces faces colossales, qui surgissent de plus en plus nombreuses au fur et à mesure que l’on s’élève dans les étages, avec leur regard énigmatique et leur sourire mystique, le fameux “sourire du Bayon”. Et y retourner comme nous l’avons fait, par une nuit de lune, donne l’impression d’être vraiment dans un autre monde, un monde irréel. Puis vient la grande place de la cité, bordée d’ouvrages somptueux : le temple du Baphuon, la terrasse des éléphants, sculptée de ces animaux grandeur nature ; celle du roi lépreux ornée de fines sculptures de divinités, terrasses du haut desquelles on imagine le roi et sa cour assistant aux cortèges, processions ou défilés d’armée qui se déroulaient sur cette immense place.
Une telle richesse architecturale et un tel déploiement sculptural ne peuvent être que le fruit d’une très haute civilisation de ce peuple, celle dont l’un de ses plus grands rois, Jayavarman VII, a fait graver dans la pierre ce texte éloquent : “C’est la douleur de leurs sujets qui fait la douleur des rois, non leur propre douleur”. Nous sommes revenus bien sûr plusieurs fois à Angkor, y découvrant toujours d’autres merveilles de cet art khmer incomparable parmi les quelque 50 monuments disséminés dans la forêt angkorienne et, pour un certain nombre, restaurés par les différents conservateurs de l’Ecole Française d’Extrême-Orient qui y ont consacré leur talent et leur vie. Lors d’un de nos passages, nous avons tenu à saluer l’un des premiers d’entre eux, Henri Marchal, et à lui exprimer notre profonde admiration. C’est lui qui, entre autres, a magnifiquement restauré le temple des femmes à Bantei Srei, ce joyau de grès rose. »

Contexte historique avant et pendant le royaume d’Angkor
Après ces descriptions enthousiastes d’Angkor, il est utile d’aborder et de situer ces monuments dans leur aspect historique : celui de l’empire angkorien.

I - Dynastie du FOU-NAN (de ? aux environs de 545 ap. JC)
L’histoire des Khmers commence dans le Funan. 17 C’était une grande puissance d’Asie du Sud-Est jusqu’au milieu du V e siècle, puissance commerciale et navale qui établit des relations diplomatiques avec la Chine et l’Inde. Ce royaume occupera en gros l’emplacement du Cambodge méridional et du sud-Vietnam actuels (ex-Cochinchine). Son influence s’étendra progressivement au Siam, à la Malaisie et même vers Java et la Birmanie (Myanmar). L’art hindou pénétra au royaume du Funan où il fut assimilé. C’est dans le creuset founanais que se fondirent éléments indigènes et apports indiens pour former une civilisation originale dont les Khmers hériteront et qu’ils porteront à son apogée. Le nom du royaume du Cambodge doit être recherché au Tchen-La ou Fou-nan septentrional. 18
Les religions indiennes, de l’hindouisme au bouddhisme, prospérèrent parmi les indigènes (proto-khmers) qui firent une synthèse de leurs croyances. Mais sous l’influence indienne, ce fut la personne royale qui connut la plus remarquable évolution.

II — Lutte entre le FOU-NAN et le TCHEN-LA (vers 545 à 627 ap. JC)
En même temps se développait un autre royaume indianisé situé plus au nord, sur le moyen bassin du Mékong. Ses habitants môn-khmers étaient différents du fond primitif du Fou-Nan. Cette dualité durera longtemps entre le Fou-Nan et le Tchen-La. C’est après de nombreuses luttes que l’unité se formera.

Localisation approximative du Fou-Nan et du Tchen-La. L’existence du Fou-Nan occidental (sur le bas Ménam) est hypothétique

Extension des Khmers (en pointillé) à l’intérieur et hors de leurs frontières. Les zones hachurées indiquent une imbrication de Khmers avec des Laotiens, des Vietnamiens.

III — TCHEN-LA unifié (627 à la fin du VII e siècle). Ancêtre du Cambodge
Jayavarman I (657-681) eut le souci de protéger les terres conquises par ses prédécesseurs. Il apporta des perfectionnements dans l’art de la guerre, notamment en introduisant la cavalerie et en inventant une méthode pour briser les charges d’éléphants. Sur le plan religieux, adepte de Çiva, il persécuta le bouddhisme. Sa fille Jayadevi lui succédera à sa mort.

IV - Scission entre le TCHEN-LA d’eau et le TCHEN-LA de terre (VIII e siècle)
Période de troubles politiques et de discordes civiles. Division en deux royaumes : le Tchen-la de terre et le Tchenla d’eau. C’est celui-ci qui devint le Kampuchea puis le Cambodge actuel. Mais un malheur s’abattit sur le Tchen-La d’eau, ce fut l’invasion des pirates javanais qui furent sans pitié, brûlèrent les villes et tuèrent le roi, dont ils coupèrent la tête pour l’emmener à Java.

V — Période ANGKORIENNE (IX e au XV e siècle)
Au IX e siècle les rois khmers vont s’installer dans la plaine d’Angkor, probablement à cause des invasions venant de la mer et d’inondations catastrophiques qui bouleversèrent le réseau d’irrigation et dévastèrent les villes situées vers le delta du Mékong. Ils se retirèrent vers les terres plus hautes du Cambodge en suivant le cours du fleuve et le Tonlé Sap.
C’est Jayavarnan II ( 802 — 850 ), souverain du Tchen-La d’eau, qui affranchit le Cambodge de la suzeraineté de Java. Il fut le premier roi installé sur une colline, le Phnom Kulen (la montagne Çiva), située au nord de son royaume qui s’étend à peu près sur le même territoire que le Cambodge moderne. Il confie le culte de Çiva, le roi des dieux, à un brahmane et à sa descendance. Çiva, l’énergie créatrice, était figuré fréquemment dans le culte hindouiste par un “linga”. Jayavarman et le brahmane firent serment d’employer la famille de celui-ci et sa descendance pour célébrer le culte du Dieu-Roi. Ce serment a été respecté à travers les siècles. Puis le roi descendit dans la plaine d’Angkor où il posa les bases de l’empire d’Angkor. Les rois se succédèrent et chacun marqua son empreinte en construisant des temples. Ils creusèrent des bassins (baray) pour retenir l’eau afin d’ irriguer les rizières.

Jayavarman III (854 — 877), son fils, eut un long règne paisible.
Indravarman I e r (877 — 889), neveu du précédent, installe sa capitale à Roluos.

A — La splendeur angkorienne du X e siècle
Yaçovarman I er (889 - 910 ? ), fils du précédent ; il fonde Yaçodharapura Angkor (= la grande ville), la nouvelle capitale avec le temple de Phnom Bakeng en son centre.
Harshavarman I er ( 910 ? — 922), fils du précédent.
Içanavarman II (922 — 928), son frère, eut à faire face à la révolte de son oncle, le futur Jayavarman IV.
Jayavarman IV ( 928 — 942) et Harshavarman II (942 — 944) son fils déplacent la capitale à Koh Ker.
Rajendravarman (944 — 968) rentre à Angkor et restaure la capitale en l’embellissant. Il fit la guerre au Champa comme ses prédécesseurs.
Jayavarman V (968 — 1001) son fils fut un roi tolérant et pieux. Le çivaïsme resta la religion de la cour, mais le bouddhisme fut officiellement protégé.

B — La période angkorienne du XI e siècle
Suryavarman I er (1002 — 1050), usurpateur. Celui-ci combattit toute sa vie et porta sa suzeraineté jusqu’à Louang-Prabang. Il fut le premier roi du Cambodge attaché au bouddhisme du Grand Véhicule.
Udayadityavarman II (1050 — 1066), son petit neveu, fit creuser un immense bassin, le Baray occidental, qui répondait à des considérations religieuses et économiques pour faciliter l’irrigation des rizières.
Harshavarman III (1066 — 1080).
Jayavarman VI usurpateur (1080 - 1107).
Dharanindravarman (1107 — 1113) quitta le couvent bouddhiste où il comptait finir ses jours pour régner. Il gouverna avec prudence mais sa fin fut pénible. Il fut renversé et tué par son petit-neveu qui devint :
Suryavarman II (1113 — 1150) fut un roi conquérant et fit plusieurs guerres contre le Champa, les Vietnamiens du Tonkin et les principautés thaïes du Haut Ménam. Il fit reconnaître ses conquêtes par l’empereur de Chine, qui lui conféra de hautes dignités et qui échangea avec lui plusieurs ambassades.

C — Le XII e siècle, de l’âge classique de la perfection... à celui des destructions
Yaçovarman II (1150 — 1165).
Tribhuvanadityavarman (1165 — 1177).
Contexte historique : le royaume d’Angkor

D — Le XII e siècle, de l’âge classique de la perfection... à celui des destructions
Yaçovarman II (1150 — 1165).
Tribhuvanadityavarman (1165 — 1177).
Jayavarman VII (1181 — 1220) (le Victorieux) qui construira le Bayon, apparut comme un sauveur après le pillage d’Angkor par les Chams. Il conduisit son pays aux plus hauts sommets de l’impérialisme, rayonnant des côtes de la mer de Chine, du Champa à la Birmanie actuelle. II fut un grand roi bouddhiste, profondément religieux et administrateur qui apporta la “prééminence du bouddhisme”. Ce fut probablement celui que l’on appela le “roi lépreux”. Il fit construire à travers tout le Cambodge de nombreux hôpitaux placés sous l’invocation du Bouddha guérisseur et d’innombrables pavillons de repos le long des routes. C’est pourquoi sur la stèle de Say-Fong il est inscrit : “Il souffrait des maladies de ses sujets plus que des siennes ; car c’est la douleur du peuple qui fait la douleur des rois, et non leur propre douleur.”

Apogée du royaume khmer sous Jayavarman VII
(La région comprise entre le bas Irrawadi et le Ménam était également sous contrôle khmer.)
Son œuvre dominante fut la fondation du troisième Angkor. L’ancienne capitale saccagée par les Chams et de conception brahmaniste ne convenait plus à un roi dévot du Bouddha. Le plan devait rappeler celui de l’univers, tel que le concevaient les bouddhistes. Au centre de la ville royale va se dresser un temple-montagne, le Bayon, surmonté de tours à visages.
Jayavarman VIII (1243 — 1295), un des successeurs, imposa de nouveau le brahmanisme avec violence, brisant les statues bouddhiques, et eut à faire face à des ennemis nouveaux : les Mongols et les Thaïs.
Indravarman III (1295 — 1307). Ce roi suivant revint au bouddhisme, plus particulièrement au bouddhisme theravàda qui s’imposa comme religion officielle. « La population aspirait à plus de douceur, à plus de facilités dans l’organisation politique et sociale ; on préférait la doctrine de compassion et de paix du Bouddha à la métaphysique hindouiste réservée à une élite de prêtres et de guerriers. » C’est ce courant religieux qui modèlera l’âme khmère et les structures sociales du pays jusqu’à nos jours et la langue sanscrite céda la place à la langue palie.
Indrayavarman (1307 — 1327), mystique çivaïte, reprit la persécution contre les bouddhistes et encouragea la destruction des images du Bouddha.
Jayavarman IX (1327 — 1336), son fils, voulut agir comme lui, mais la réaction du peuple fut brutale.
La tradition rapporte que le chef des jardins royaux, Chay, reçut du roi une lance pour le protéger contre les voleurs. Celui-ci, au cours d’une nuit, prenant le roi pour un voleur, le tua avec la lance. C’est ainsi que Chay fut élevé au pouvoir par les mandarins au lieu d’être puni (1336 — 1340). A partir de ce roi, la monarchie perdra son caractère sacré et les rois ne seront plus des intermédiaires entre les hommes et le ciel. Le bouddhisme Petit Véhicule (theravàda) devint officiel et le culte du Dieu-Roi fut aboli définitivement. C’est le pali qui devint la langue sacrée. La lance qui tua le roi devint la lance sacrée de la nouvelle dynastie.
Cette révolution religieuse et politique eut des conséquences économiques graves car les anciens rois avaient une politique de l’eau (pour l’inondation des rizières) qui apportait une prospérité agricole au peuple. A la suite de cette révolution cette politique s’effondra. Cela provoqua une baisse de la production qui fut aggravée par les pertes humaines, suite aux guerres épuisantes avec les Siamois.

Qu’était-ce que le Champa, cet ennemi si redouté ?
Précédemment on a beaucoup évoqué les nombreuses guerres des rois d’Angkor avec les Chams (habitants du Champa), et il est utile de connaître un peu mieux ce pays. Les Chams, de race malayo-polynésienne, s’étaient emparés, au commencement de l’ère chrétienne, du littoral compris entre l’Annam et le cap Varella ; dès le deuxième siècle ils avaient constitué un état : le Champa. Cet état fut bientôt indianisé ; ses rois, qui prétendaient descendre de Çiva, lui firent adopter le culte et les coutumes brahmaniques. Resserrés sur la longue mais étroite bande côtière qui s’étend entre la chaîne annamitique et la mer, les Chams cherchèrent à étendre leur territoire vers le nord : le delta du Tonkin ; pendant plusieurs siècles leurs efforts de conquête furent vains. Les Vietnamiens les refoulèrent avant de conquérir tout leur territoire beaucoup plus tard. Repoussés par ceux-ci, les Chams se tournèrent vers le sud et se heurtèrent aux Cambodgiens. Ce fut une guerre de cent ans entre les rois khmers d’Angkor et les Chams. Parfois c’était les Cambodgiens qui envahissaient et occupaient le Champa, parfois le contraire. Ces occupations alternées pouvaient durer cinq années.
Par la suite, ils furent peu à peu dépouillés de leurs terres par les Vietnamiens et c’est au dix-huitième siècle que, refusant de s’annamitiser et de subir le joug des vainqueurs, ils partirent, les uns vers les mers du sud pour se réfugier au Nord de Sumatra, les autres vers le Cambodge où leurs descendants convertis à l’Islam vivent aujourd’hui. 19 Leurs descendants ne seraient que 150 000 dans le Vietnam actuel, les uns encore hindouistes, les autres convertis à l’Islam.

VI — Epoque POST ANGKORIENNE
En 1432 le roi Ponhéa Yat (1432 — 1467), à la suite des guerres incessantes avec le Siam (prise d’Angkor vers 1431) ou le Champa, décida de quitter sa capitale pour la région du lieudit “Les Quatre bras”, à Cadomukh, qui est la Phnom Penh actuelle. Quelques années plus tard, la capitale sera tranferée à Lôvek avec Ang Chan pour roi, puis à Oudong qui restera le centre du royaume jusqu’en 1867.
Pourquoi un départ si rapide ?
Il est intéressant de citer le roi Norodom Sihanouk sur une des raisons du déclin d’Angkor ; ce texte est extrait du fascicule La monarchie cambodgienne et la croisade royale pour l’indépendance. 20
« ...Or notre histoire, telle qu’elle fut reconstituée, après de patientes et savantes recherches, par un George Cœdès, ou simplement évoquée dans les satras de nos annales, nous apprend que le “commencement de la fin” de notre puissance se situe au milieu de la période angkorienne, pourtant la plus glorieuse et la moins critiquée.
Toute médaille a son revers. Les conquêtes d’un Suryavarman II, d’un Jules César ou d’un Napoléon, en même temps qu’elles flattaient et flattent encore les sentiments patriotiques du peuple et portaient la nation au pinacle de l’Histoire, recélaient en leur sein les germes d’un retournement de fortune catastrophique.
Les campagnes et la politique d’occupation du Grand Roi Suryavarman II (fondateur d’Angkor Wat, chef d’œuvre de l’art khmer, de Banteay Samrè, de Preah Pithu, Chau Say, etc.) ressemblent d’ailleurs étrangement par leur allure générale, à celles de Napoléon, empereur des Français. »
« Dès qu’il eut ceint la couronne, Suryavarman II commença de harceler le Champa 21 ... En 1128, il conduit 20000 hommes contre le Dai-Viet (Annam, qui donnait asile à des bandes de Chams fuyant les poursuites de leur ennemi). Chassé du Ngé-An par Li Cong-binh, il envoie, l’automne suivant, une flotte de plus de 700 vaisseaux piller les côtes du Thanh-Hoa ... »
« En 1145, il envahit le Champa, s’empare de Vijaya et se rend maître du royaume. Il proclama roi du Champa le Prince Harideva, son beau-frère... mais le roi du Champa, Jaya Harivarman, marcha sur Vijaya, et dans la plaine de Mahéga battit et tua Harideva, consuma ce roi avec tous les senâpati (ministres, hauts dignitaires) chams et cambodgiens, et les troupes Chams et Cambodgiens, ils périrent tous ...C’était la fin de l’occupation khmère. »
« Après cet échec, Suryavarman II reprit les hostilités contre l’Annam où il envoya en 1150 une nouvelle expédition. « Le résultat fut encore plus catastrophique qu’auparavant. L’armée avait été mise en route en automne sans souci de la saison. Les pluies de septembre et d’octobre furent désastreuses. Les fièvres s’emparèrent des troupes alors qu’elles franchissaient les monts Wou-Wen, (la chaîne annamitique). Elles parvinrent au Ngé-An si affaiblies qu’elles se retirèrent d’elles-mêmes, sans combattre ». 22
« Remplaçons les mots “pluies” par “neige”, “Ngé-An” par la “Russie” et “Wou Wen” par “la Bérésina” et nous aurons une vision préfigurée de la campagne de Russie de Napoléon. »
Norodom Sihanouk, toujours dans l’ouvrage cité ci-dessus, estime que “L’écroulement de l’Empire khmer est dû à plusieurs causes :
- Les invasions dévastatrices de puissances rivales (javanaises, chams, mongoles même en 1282 sous Khoubilai Khan, et enfin siamoises), jouèrent un grand rôle.
- Le changement de religions qui s’est opéré après Jayavarman VII (il était bouddhiste, mais bouddhiste du Grand Véhicule et maître du Culte du Dieu-Roi), a également eu une importance non négligeable. Ses successeurs revinrent à l’hindouisme, pour finalement embrasser le bouddhisme cinghalais (du Petit Véhicule). “
Louis Finot, dans sa leçon d’ouverture au Collège de France (en 1908) déclarait à propos de la nouvelle religion : “Religion doucedont les doctrines de résignation conviennent à merveille aux peuples fatigués... Une religion morale, dont les préceptes assuraient la paix de l’âme et la tranquillité sociale.

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