Les espications
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Description

Joël Santerre, petit comptable à la retraite, s'ennuie. Il décide de changer complètement de vie, de quitter sa Bretagne natale pour le sud, entre Cévennes et garrigue, mais rien ne se passe comme prévu. L'appel à l'aide de son fils Erwan qu'il n'a plus revu depuis vingt ans, vient perturber sa nouvelle vie. Qu'est-il devenu et le retrouvera-t-il ? Ce livre raconte la quête d'un père, sous fond de pandémie, plongé dans les méandres de sectes improbables, à la recherche d'un fils perdu.
" Noun de Diou ! Qu'est-ce que j'en sais moi, c'est pas l'ANPE qu'y'm'paye ! T'as qu'à aller au mazet Majean t'auras toutes les espications, té !"

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Informations

Publié par
Date de parution 18 septembre 2021
Nombre de lectures 0
EAN13 9782379798047
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Prologue
 
 
 
 
 
 
 
" Noun de Diou ! Qu'est-ce que j'en sais moi, c'est pas l'ANPE qu'y'm'paye ! T'as qu'à aller au mazet Majean t'auras toutes les espications, té !"
Je n'en suis pas revenu. J'ai pris sa réponse en pleine figure, presque comme une insulte. Que pouvais-je répondre à ça ? J'ai ravalé ma salive sans piper mot en serrant les dents, humilié quand même un peu. D'accord, je reconnais que c'est aussi un peu de ma faute, je n'aurais sans doute pas dû lui servir le troisième et dernier petit jaune sans doute un peu trop bien tassé !
 
Le temps passe si vite ! Cela fait maintenant plus d'un an que je me suis installé à Saint-Bauzille, Saint-Bauzille-de-Putois pour être précis, charmant bourg d'un peu plus de deux milles âmes, au pied du Parc National des Cévennes à cinq kilomètres au sud de Ganges, à quelques encablures de la grotte des Demoiselles face à l'impressionnant massif du Thaurac. Il me faut reconnaître que ces douze ou treize mois passés ici, n'ont visiblement pas réussi à me transformer en véritable Saint-Bauzillois et ce, malgré de constants efforts pour me fondre dans l'ambiance méridionale à laquelle, au départ, je n'appartenais pas. Plus entre-soi qu'eux, à part les bretons, je ne vois pas. Mon plus proche voisin, le vieux Marius (à ne pas confondre avec le jeune qui habite à l'angle de la Grand Rue et de la rue du Croutou au-dessus de l'ex café Glacier) à qui je venais de poser cette question dans l'espoir d'une réponse précise, m'a ni plus ni moins envoyé balader comme un malpropre. Il lui suffisait de m'indiquer le lieu, je n'en demandais pas plus. J'ai beau être définitivement blindé par tout ce qui s'est passé depuis mon installation définitive, et dieu sait qu'il s'en est passé des choses, sa réponse m'a fait mal. Le mazet Majean ne me dit absolument rien, alors, pour ce qui est des explications je vais devoir continuer mes recherches... La sécheresse imbibée de sa réponse m'a franchement refroidi mais heureusement je ne suis plus à ça près.
Malgré tout, je sais que maintenant je touche au but et tant pis pour la réponse de ce satané Marius. Dans deux jours, normalement, quelques petites heures encore et je pourrai serrer mon fils dans mes bras... j'espère... ça ne dépendra finalement que de lui et de moi, de nous deux... et de ce monde si fou, au bord du chaos...
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
I
 
 
 
 
 
 
 
Vraisemblablement originaire de Bretagne, le nom de Santerre, patronyme dont j'ai hérité à ma naissance, se retrouve de manière certaine au début du dix-neuvième siècle à l'arrivée de mes arrières grands-parents, paysans "sans terre" du côté de Theix, à l'époque petite et misérable bourgade rurale rongée par l'alcool, située à quelques kilomètres de Vannes. Les recherches généalogiques que j'avais commencé à effectuer, sans grand succès il faut le dire, n'allèrent pas au-delà de l'apparition du nom de mes ancêtres sur les registres d'état civil du Morbihan. Mes parents eurent beau évoquer une vague branche venue des Côtes d'Armor, jamais je ne réussis à trouver une quelconque trace de filiation antérieure, autre... Avec un peu d'imagination, j'imagine que ces paysans "sans terre" devaient se déplacer encore à cette époque, au gré des travaux des champs, allant de ferme en ferme, ce qui pourrait peut-être expliquer cette soudaine apparition, et ce nom de "Santerre", quand ils décidèrent de se sédentariser...
Comme la plupart des habitants de Loire-Atlantique, depuis que je suis en âge d'appréhender le riche passé de mon pays, je reste profondément attaché à la pérennité de ce que nous considérons tous être la Bretagne "historique", celle à cinq départements, et ce, malgré les railleries douteuses de certaines de mes fréquentations, voire de certains de mes amis taquins. Sans doute mon attachement à la "Grande" Bretagne est-il le résultat d'une solide transmission orale familiale, celle de notre histoire et de notre culture.
"La Loire-Atlantique en dehors de la Bretagne ? Vous n'y pensez même-pas, ce n'est qu'une invention de ce salopard de Pétain !" Voilà ce que je réponds à mes détracteurs, en bougonnant, comme s'il s'agissait d'une question pour moi, de vie ou de mort, ce qui n'est ni tout à fait vrai, ni tout à fait faux...
J'ai vécu toute mon enfance avec mes parents à la Meilleraye-de-Bretagne au sud de Châteaubriant, avant d'émigrer à Nantes. Il ne me reste que peu de souvenirs de cette période sans histoire (le village n'était guère propice au tumulte), entouré de parents affectueux. Nous vivions chichement mais ne manquions de rien. Notre arrivée à Nantes fut une rupture complète à laquelle je dus m'habituer, non sans une certaine réticence, au début du moins. Des années plus tard à la fin de mes études peu glorieuses de comptabilité, j'ai réussi à trouver assez facilement du travail comme comptable dans une entreprise de pompes funèbres. Ce n'était pas une situation très folichonne ni gratifiante, mais au moins était-ce une activité qui me mettait à l'abri du besoin. Si le travail accompli n'était pas franchement physique ni intellectuel pour deux sous, il me convint plutôt bien, pour preuve, j'en fis l'intégralité de ma carrière.
 
Pour quelqu'un se prétendant être fortement attaché à sa Bretagne, vouloir s'installer dans les Cévennes a pu paraître pour certaines de mes connaissances, une idée contre-nature. Ce fut pourtant la décision que je pris, décision mûrement réfléchie, en toute connaissance de cause, quelque temps après mon départ à la retraite, un jour de déprime passagère, comme cela arrive parfois quand un petit crachin tenace s'abat sur Nantes jusqu'à recouvrir toute la ville d'un léger voile gris et humide gommant les derniers niveaux de l'hideuse Tour Bretagne, haute de trente-deux étages, plantée au cœur de la ville, véritable doigt d'honneur d'André Morice, alors maire de Nantes à l'encontre de Mathurin Crucy et Jean-Baptiste Ceineray, architectes et urbanistes de renom qui contribuèrent à la rénovation de Nantes au XVIII ème siècle.
 
La lecture du compte rendu des radiographies de mes articulations ne laissait guère de doute quant à l'évolution peu encourageante de l'arthrose que le rhumatologue de l'Hôtel-Dieu venait de découvrir. Le choc initial passé, philosophe, je me pris à rêver secrètement de pouvoir m'installer un jour, quelque part dans le sud, n'importe où, pourvu que l'endroit soit sec, chaud, reposant et baigné par le chant mythique et entêtant des cigales. Rien de mieux à mes yeux si je voulais ralentir la progression de ma dégénérescence osseuse. La simple évocation de cet endroit forcément idyllique, mettait en émoi mon imagination : je me voyais déjà en train de siroter une anisette bien fraiche, à l'ombre de grands platanes, goûter avec gourmandise le lent écoulement du temps, enfin heureux de pouvoir savourer en paix une retraite somme toute bien méritée, entouré par le chant puissant et hypnotique des bestioles invisibles en mal de femelles ...
 
Pour moi le choix avait été simple et rapide : j'ai sorti une grande carte de France que j'ai pliée en deux pour n'avoir que le sud, puis j'ai pointé au hasard mon index dessus en fermant les yeux. Mon doigt pointa Saint Bauzille, dont j'ignorais tout, jusqu’à l'existence. J'aurais tout aussi bien pu tomber sur Lyon, Marseille ou même Bordeaux, ce qui aurait été fâcheux, moi qui rêvais d'air pur et de calme champêtre. Me connaissant, sans doute m'y serais-je repris à plusieurs fois, jusqu'à tomber là où j'avais secrètement envie de finir mes jours, à l'abri des cohues estivales et des bruits de la ville. La chance ou un heureux hasard avait, ce jour-là, fait le reste.
 
Les quelques économies que j'avais pu mettre de côté, ajoutées à la vente de mon appartement bien coté, en plein centre de Nantes, me permirent d'acheter à un prix que j'estimais très raisonnable au regard de mes finances, une ancienne bergerie que j'avais repérée sur Internet et que je comptais bien faire rapidement retaper par des artisans du coin afin d'y couler, peinard, le reste de mes jours. Plus qu'un simple souhait, c'était devenu rapidement une obsession à laquelle je m'accrochais, un ultime et grand projet, une belle fin de parcours en quelque sorte, avant que l'Ankoù ne vienne "m'emporter" vers les rives sombres et improbables d'un hypothétique au-delà auquel je ne croyais absolument pas. Je m'étais dit que j'avais encore suffisamment de temps devant moi pour organiser ma vie d'une manière radicalement différente et que la mort attendrait bien encore quelques années. D'ailleurs, contrairement à la tradition pourtant bien ancrée chez nous, la mort ne me causait aucune crainte particulière, tout au plus se contentait-t-elle parfois de m'interroger avec une bonne dose de curiosité, quant à son sens, son utilité, sans m'inquiéter outre mesure.
 
 
Une vingtaine d'années plus tôt, mon épouse m'avait lâchement quitté pour un autre mâle arrogant, plus beau, plus vigoureux que moi et surtout plus fortuné. Il est vrai qu'être femme d'un homme qui côtoie des croque-morts toute la journée, n'aide pas. Ce n'était pas pour autant une raison suffisante pour me larguer comme un ballot de linge sale... J'étais entré dans une vraie zone de turbulence. Je traversais à cette époque une période un peu difficile, hésitant entre deux réflexions contradictoires qui, l'une comme l'autre ne pouvaient me satisfaire et qui m'entrainaient irrémédiablement vers un gouffre de pessimisme morbide, pourtant évitable. D'une part je constatais avec un certain malaise que j'étais la victime innocente d'un lâche et injuste abandon de la part de mon épouse, abandon que je tentais, à tort, de justifier par ma propre insignifiance en tant qu'individu (j'avais été rapidement obligé de reconnaitre et même d'admettre cette insignifiance non sans une bonne dose d'aigreur), d'autre part, j'assistais impuissant au développement malsain d'une envie de meurtre envers celle qui partageait jusque-là ma vie et celui que je considérais, selon moi à juste titre, comme un vulgaire gigolo. Cette envie devint rapidement si toxique tout au long des mois qui suivirent notre séparation, qu'elle faillit mettre en péril ma santé mentale. Ce genre de pensées violentes ne faisaient pourtant pas partie de mon mode de fonctionnement habituel. Jusqu'alors je me voyais plutôt comme quelqu'un de pondéré et de pacifiste.
Julie mon ex, n'aurait pas manqué, elle, de préférer les termes de "mou et lâche", évidemment ! Peut-être n'aurait-elle pas eu tout à fait tort sur ce point précis, difficile de se juger soi-même...
C'est cette dichotomie entre ces deux inclinaisons dissemblables qui générait cette souffrance difficilement supportable. Il faut dire que Julie m'avait copieusement pourri la vie, m'accusant d'avoir été incapable de participer activement à l'éducation de notre unique enfant, allant même jusqu'à me reprocher des actes de maltraitance envers lui, maltraitance que j'aurais bien évidemment été incapable de lui infliger. J'ai toujours milité pour la paix au sein de notre famille et plus encore quand il s'est agi de l'éducation de notre enfant, même si ce militantisme à la pichmoilnok n'aboutit le plus souvent à rien. Elle poussa le bouchon si loin qu'un jour elle prétendit même, dans une envolée oratoire proche de l'hystérie que, non seulement je n'aimais pas mon fils, que je ne l'avais jamais aimé mais qu'en plus, je n'aspirais qu'à m'en débarrasser une fois pour toutes, ce qui était non seulement totalement et irrémédiablement grotesque, mais surtout, complètement faux. Voulait-elle me faire comprendre que, grâce à notre séparation, ma vie s'en trouverait considérablement simplifiée ? Un comble ! Tout juste si elle ne me demanda pas de la remercier d'avoir fait le choix de me quitter pour un autre. La juge des affaires familiales abonda évidemment dans son sens, sans plus chercher à approfondir la réalité quotidienne de nos vies respectives, réalité aux antipodes du tableau qu'elle venait de brosser avec moults détails inventés mais convaincants, au magistrat indigné par le comportement de cet homme si peu soucieux de la bonne éducation de son fils et de l'équilibre de sa famille, moi, en l'occurrence. Je ne m'étais pas senti de taille à lutter contre un tel déferlement de mensonges haineux et préférai me taire, souffrant en silence de l'inique et gratuite cruauté de mon épouse. Je me sentais faible, elle me l'avait suffisamment reproché : étais-je vraiment ainsi ? Comme je n'avais aucune intention d'ajouter une couche de ridicule supplémentaire à ma propre faiblesse, je jugeais préférable de ne pas insister. Quoi que je fasse, je me savais perdant d'avance. Je m'avouais vite vaincu.
 
C'est ainsi que je me suis retrouvé seul, du jour au lendemain, divorcé, sans femme, ni enfant, astreint à verser une coquette pension alimentaire chaque mois durant les six années jusqu'à la majorité d'Erwan, suivie dans la foulée d'une non moins sympathique participation financière aux quatre années d'études qui suivirent.
Ma contribution à son éducation qui ne fut que matérielle, par la force des choses, mais d'une utilité que personne ne pourrait contester, ne me donna pourtant jamais l'occasion de le revoir ne serait-ce qu'une seule fois ni d'avoir le moindre résultat concernant ses "chères" études. Quant à récolter le moindre "merci" de leur part, c'était sans doute en espérer trop... Quoiqu'il en soit, sans mon soutien financier, Julie aurait été bien incapable de régler seule, ne serait-ce qu'une partie des frais de scolarité. Sans doute mon fils avait-il été habilement manipulé par sa mère et son gigolo de beau-père, pour n'avoir jamais souhaité revoir son géniteur. Parfois j'imaginais avec dégoût ce qu'Erwan avait dû entendre sur mon compte, toutes les horreurs que sa mère avait dû inventer pour le détourner de moi... Je ne me faisais aucune illusion, je savais parfaitement de quoi elle était capable.
Un jour je reçus tout de même d'Erwan, une carte postale expédiée de Londres à l'occasion de mes cinquante ans. Autant dire que je ne m'y attendais absolument pas. Elle disait juste en quelques mots qu'il allait bien et qu'il me souhaitait un bon anniversaire. Point. Au bord des larmes, je posai la carte d'un goût plutôt douteux " Greeting from Tower Bridge " sur ma table de chevet, le cœur chargé à la fois d'une bouffée de tendresse, puis d'amertume. Quelle pulsion subite l'avait donc poussé à m'envoyer cette carte... avait-il besoin d'argent ou des problèmes personnels, avec sa mère ? Aujourd'hui, quelques années après, je suis toujours dans l'incapacité de répondre à ces interrogations, n'ayant jamais eu de contact avec lui, depuis.
Mis à la porte de ma propre vie désormais toute rabougrie, je consacrai quasi-exclusivement les deux décennies qui suivirent mon divorce à mon besogneux travail aux " Pompes funèbres et marbrerie Grandin " dans une solitude, que je qualifierais par pure autodérision, étant agnostique convaincu, de quasi "monacale".
 
Comme l'isolement et la séparation finirent par me peser, et que je me savais plutôt peu sociable, ou plus précisément peu enclin à me porter naturellement vers les autres, ce qui n'arrangeait rien à ma situation, je dus me faire violence pour ne pas sombrer tout à fait et m'inscrivis aux conférences de l'Université Permanente, dans les anciens locaux des Ateliers des Chantiers de Nantes, juste à côté des Machines de l'Ile. Régulièrement je pris l'habitude de participer aux cours quand cela était compatible avec mes horaires de travail. Cela nécessita de ma part un réel effort, me sentant a priori peu enclin à me retrouver de nouveau assis sur le banc des écoliers. Finalement je m'y fis et le résultat fut rapidement payant. Je réussis en quelques semaines à me faire de nouvelles relations et bien qu'elles fussent plutôt peu nombreuses et souvent dénuées d'intérêt, au moins eurent-elles le mérite de me donner l'impression d'exister. Ce que j'appréciais par-dessus tout fut de ne plus avoir à tuer le temps. Je savais pertinemment la stupidité de ces longs moments passés à attendre l'heure... l'heure du journal télévisé, l'heure de grignoter un petit quelque chose pour ne pas mourir de faim, l'heure de se brosser les dents, d'aller dormir, de me réveiller, de partir travailler, ou d'attendre assis dans mon fauteuil que quelque chose se passe, sans que rien n'arrive jamais... Pour la première fois depuis ma séparation avec Julie, j'appris à dépenser beaucoup plus intelligemment et de manière plutôt agréable, un temps que j'avais fini par haïr, en me cultivant un peu.
Très vite je laissai tomber les matières trop pointues et trop ardues pour moi, au profit des sciences de la nature et particulièrement de l'écologie appliquée, qui d'emblée m'attirèrent. Cependant le choix était si vaste et mes capacités à emmagasiner les informations si faibles que je devais sélectionner à chaque fois les thèmes qui me convenaient le mieux. Au départ ce fut une manière de me sentir encore un peu acteur d'un monde que je ne fréquentais pourtant plus guère. Bien sûr je n'étais pas totalement ignorant de la manière erratique avec laquelle nos dirigeants organisaient notre existence et des conséquences qui en découlaient, les dégâts écologiques qui asphyxiaient progressivement mais sûrement notre pauvre planète, mais vu de mon fauteuil, cela me semblait si éloigné de moi, que jusque-là je n'y prêtais guère d'attention. Le cul bien calé au creux de l'assise molle de mon vieux fauteuil, n'étais-je pas, moi, Joël Santerre, le seul et unique vrai centre du monde digne d'intérêt ? Après moi le déluge, me disais-je, vu le temps qu'il me restait à vivre sur cette planète, pourquoi m'en faire ?
Dès les premières conférences, et les premiers cours, je compris pourtant l'intérêt de ce vaste sujet. À force d'écoute, de lectures et de volonté, je finis vraiment par m'intéresser à plusieurs des thèmes abordés et surtout par prendre très au sérieux les possibilités d'inverser les processus de dégradation liés à la présence humaine sur Terre, pour peu qu'on veuille bien mettre ces alternatives innovantes en pratique. Devant l'urgence du problème, les cours et conférences devinrent pour moi rapidement plus qu'un simple passe-temps. J'étais en train de découvrir qu'il s'agissait bien là de questions fondamentales quant à la qualité future de nos vies à tous ainsi qu'à celles de nos enfants. Je dis enfants, mais en avais-je un, encore ? La soixantaine bien entamée je découvrais tardivement que quoi que nous fassions, la Terre s'en sortirait quoiqu'il puisse arriver, et que c'était à nous, terriens pilleurs de planète, d'avoir la volonté de nous donner les moyens de tout radicalement changer. J'avais certes mis du temps à arriver à cette conclusion, avec le recul, d'une évidence pourtant déconcertante, mais j'y étais arrivé !
 
Sans vraiment avoir d'amis (je l'ai déjà dit, je préfère parler de relations, d'ailleurs souvent peu satisfaisantes, relations que j'entretenais à minima) ni famille pour m'épauler, je m'étais déjà tourné dès mon divorce, vers la lecture, m'y cramponnant comme un naufragé à sa bouée de sauvetage. Je lisais de tout, des romans historiques, des polars, de la science-fiction et parfois de la "vraie" littérature de celle dont on parlait autrefois chez Pivot et dont Julie ne manquait jamais de se moquer. À l'époque où j'étais encore marié, jamais je n'aurais pu imaginer pouvoir y prendre autant de plaisir. Il faut reconnaître aussi que la proximité de mon logement de la médiathèque Jacques Demy, Quai de la Fosse, y était sans doute aussi pour beaucoup. Quand je ne lisais pas, j'écoutais la radio, même si parfois certaines émissions qualifiées à tort d'humoristiques avaient le don de m'agacer tant le niveau était le plus souvent navrant et d'une vulgarité crasse. À peine rentré du travail, avant même de me débarrasser de mes affaires, la première chose que je faisais était d'allumer mon transistor et ensuite, quand arrivait l'heure de mes émissions préférées, de me vautrer dans l'un des deux fauteuils de l'appartement que Julie avait bien voulu me laisser. Je restais là, le temps que durait l'émission, fermais les yeux en essayant de concentrer toute mon attention sur ce qui s'y disait. Quand l'animateur annonçait un intervenant dont j'appréciais particulièrement la profondeur et la clarté d'idées, même contraire aux miennes, porté par une subite onde de plaisir, j'allais me servir un verre de bon vin puis, de nouveau confortablement assis, les yeux cette fois ouverts, je me laissais imprégner par la pertinence des interventions qu'il m'était le plus souvent donné d'entendre, en savourant lentement le précieux liquide.
Malheureusement, et je n'ai aucun complexe à parler de ça, j'étais devenu sans vraiment m'en apercevoir, sinon un vieux monsieur, au moins un homme d'âge plus que mûr très casanier et, bien que je ne m'en sois pas rendu compte immédiatement, cette tendance avait la fâcheuse tendance à s'aggraver au fil du temps. En principe attentif aux émissions, il m'arrivait de plus en plus fréquemment aussi de m'assoupir en plein milieu de certaines d'entre elles, sans doute de moindre qualité, ce qui avait le don, à chaque réveil, de me mettre en pétard. Toutes ces insignifiances rythmaient plus ou moins mon quotidien, les bons jours du moins. Les mauvais, et ils étaient plus fréquents que les bons, l'ennui s'incrustait, comme une bernique sur son rocher, accompagné de sa fidèle et habituelle compagne, la déprime. J'étais vraiment seul à cette époque et je m'accommodais, faute de mieux, de cette poisseuse solitude. Ce n'était que grâce à la lecture et aux émissions que j'avais choisies et que je considérais, faute de mieux, comme des activités culturelles à part entière, que j'arrivais à combler tant bien que mal tous ces longs moments d'isolement et de cafard.
 
Au début, je dois avouer, la découverte de l'étendue des dégâts environnementaux causés à notre planète, pour moi qui n'y prêtais jusque-là guère d'attention, s'imposa à moi par facilité plus que par conviction. J'avais besoin de me sentir utile à peu de frais, de me raccrocher à quelque chose de tangible, en prise avec la réalité du monde. Je découvris vite que toute cette agitation autour de l'écologie n'était pas de simples billevesées, que c'était du lourd, du sérieux et qu'il y avait une réelle urgence, que nous devions agir, chacun à la hauteur de nos possibilités, défendre bec et ongle notre précieux et fragile édifice commun. À force d'écoute et de lecture, ces histoires de dérèglement climatique, de montée des eaux, d'effet de serre, de continents de déchets, tous ces sujets jusqu'alors très éloignés de mes préoccupations, qui ne m'avaient dans un premier temps qu'à demi convaincu, m'étaient soudainement apparues contre toute attente, comme de monstrueuses évidences, à tel point que cela devint en peu de temps une espèce d'obsession conditionnant mon nouveau mode de vie au quotidien. Était-ce pour combler le vide de mon existence ? Un simple sursaut de clairvoyance ? Ou la nouvelle croyance d'un homme à la recherche d'un truc lui permettant de pouvoir se raccrocher à quelque chose dans la vie ? Cependant à aucun moment je ne me sentis "obligé" de quoi que ce soit, ni piégé comme peuvent parfois l'être certains inconditionnels obtus, prisonniers d'une vision sectaire, archaïque et punitive de l'écologie. Avec curiosité d'abord puis effarement j'ai vite pressenti les périls imminents que nos sociétés axées exclusivement sur le profit et la consommation risquaient de causer à la planète, puis, devant les dégâts que j'avais été à même d'observer, je réalisai qu'il était déjà peut-être bien tard, sinon trop, et que si personne, à commencer par moi-même, ne bougeait, le genre humain dans son ensemble se fracasserait tête baissée contre un mur quasi infranchissable désormais dressé devant nous tous, que nous contemplions à la fois avec effroi et une morbide attirance... Plus que la planète en elle-même, c'était bien nous, les hommes qui étions en danger. Cette révélation fut un vrai choc, auquel moi, petit comptable jusque-là égocentré n'avait absolument pas été préparé. Il fallait partir de là et tant pis si je me répète : la planète survivrait, c'était une évidence, même s'il ne devait rester de la Terre, au bout du compte, qu'un immense dépôt d'ordures toxiques, rendue stérile et invivable pour nous les hommes, ses habitants. Je pris vite l'habitude d'en parler aux rares personnes que je côtoyais, quitte à être parfois pris, sans doute, pour un doux illuminé... La lecture du petit livre de Pierre Rabhi, "La part du colibri" que l'on m'avait conseillé à l'Université Permanente fut un des éléments réellement déclencheurs qui me fit m'engager plus en avant encore dans ce que j'estimais désormais être un projet de vie incontournable, faire ma part, même très modeste au regard des immenses attentes.
 
À Nantes, ce fut dans mon appartement encombré d'une vie entière d'achats parfois compulsifs et surtout inutiles effectués au fil des ans, que je décidai dans un premier temps, avec sérieux et application, de mettre en pratique les principes élémentaires de tri et de non-gaspillage. Jusqu'alors il faut dire que je ne m'en étais que très peu soucié. C'est ce qui me sembla de prime abord, le plus facile à mettre en œuvre. En diminuant la température du chauffage, je réussis à baisser de vingt pour cent ma note puis je changeai toutes mes vieilles ampoules électriques à incandescence pour des leds peu énergivores, j'adaptai des économiseurs d'eau à tous les robinets et en matière culinaire, j'abandonnai les plats tout préparés dont j'avais pris la fâcheuse habitude de me gaver. En contrepartie je me mis à cuisiner... Ce fut sans doute à la fois le plus pénible au début et le plus gratifiant ensuite, moi qui, jusque-là n'étais même pas capable de me faire cuire un œuf au plat sans le retrouver furieusement attaché à la poêle, réduit à chaque fois en charpie, quasi immangeable, rebutant à coup sûr ! Je me séparai aussi de la plupart des produits ménagers toxiques optant pour des solutions plus écoresponsables (bicarbonate de soude, vinaigre d'alcool, savon de Marseille) et me remis même au vélo qui avait été remisé à la cave depuis bien longtemps... Petit à petit, mon moral s'améliora, comme si le simple fait d'essayer de prendre soin du monde, m'aidait aussi à prendre soin de ma petite personne. Plus curieux encore, il m'arrivait même de penser à nouveau à ce fils que je ne voyais plus depuis que ma femme m'avait quitté et que j'avais presque réussi à oublier, par la force des choses, pour ne pas avoir à souffrir de son absence... J'imaginais parfois l'homme qu'Erwan pouvait être devenu, non sans amertume. Peut-être même, pensai-je, avait-il maintenant aussi femme et enfants... "Peut-être suis-je, sans le savoir, déjà grand-père"... Il me plaisait de l'imaginer entouré d'une grouillante progéniture, mes propres petits-enfants, avec un brin de regret, cependant, celui ne pas les connaître...
Ensuite, je réalisai avec pragmatisme pour la première fois, que ma vie à venir était quoiqu'il arrive, beaucoup plus courte que celle écoulée. J'aurais pu en être durement affecté et sombrer dans une morosité morbide. Bien au contraire cette constatation me donna un coup de fouet salvateur : je ne devrai à l'avenir jamais plus gaspiller mon temps en futilité et me concentrer sur l'essentiel, l'avenir du monde, le mien, celui dont je me sentais depuis peu responsable. De là naquit l'idée de changer entièrement d'existence, non seulement par de simples comportements, que j'avais déjà plus ou moins intégrés, mais aussi par une hygiène de vie beaucoup plus rigoureuse.
 
Une fois que l'idée de remettre en question tout ce qui faisait jusque-là mon quotidien fut définitivement actée, je décidai de me débarrasser de tout ce qui pouvait encombrer mon appartement, ce grand capharnaüm inutile, image de ma confusion mentale passée.
De toutes les manières qui pourrait vouloir de tout ce fatras une fois que je serai mort ? Sûrement pas ce fils qui ne sait même plus que j'existe, qui d'autre, alors ?
Minutieusement, (j'avais enfin compris qu'il fallait que j'utilise au mieux, la vie qui restait devant moi), je me mis à trier toutes mes margallières, toutes ces choses inutiles auxquelles on se cramponne frénétiquement sans pour autant en connaître la raison. Pièce par pièce, je séparais ce qui pouvait être encore utile dans ma nouvelle vie, de ce qui devrait être donné, éventuellement vendu, ou, faute d'alternatives, en dernier ressort, jeté. Je pris vite conscience en mesurant d'un coup d'œil, la taille des différentes piles de cartons, que ce qui restait de réellement indispensable se résumait en une toute petite partie de ce qui ne l'était désormais plus. Quelles que soient les pièces dans lesquelles je m'acharnais à trier, la conclusion s'imposait d'elle-même. Les ustensiles de cuisine en double ou en triple, les boites de plastiques rongées par le temps devenues dures, cassantes et malsaines, les vieux produits ménagers périmés depuis des lustres datant encore de l'époque où Julie mon ex-épouse et moi-même vivions ensemble, des verres ébréchés en bien trop grande quantité, des couteaux sans manche qui ne coupaient plus depuis belle lurette, des piles de torchons troués, des bassines à ne plus savoir qu'en faire, des bouteilles vides à profusion, tout cela devait dégager... Dans ma chambre je fus surpris de retrouver au fond de mon armoire à vêtements, des pantalons datant d'avant mon mariage dans lesquels je serai bien incapable d'entrer à nouveau, de vieilles chemises blanches désormais jaunies par le temps que je ne mettrai plus jamais, des slips dont l'élastique se désagrégeait rien qu'en les regardant... Tout était à l'avenant : alors que j'utilisais par habitude toujours la même robe de chambre, j'en dénombrai, au moins cinq totalement inutiles recouvrant un tas de vieilles babouches usées jusqu'à la corde, sans compter des piles et des piles de vieux draps blancs piqués de rouille, de couvertures poussiéreuses, un édredon datant de mes propres grands-parents et même des restes de lingerie que ma femme n'avait sans doute pas voulu emmener avec elle ! Le clou du tri fut incontestablement le placard à chaussures, j'en comptai dix-neuf paires de villes, usées jusqu'à la corde pour la plupart, deux de sport et cinq d'été, moi qui alternais entre trois paires, en fonction du temps, et encore... Quand j'attaquai le salon, avec ses bibelots qui m'apparurent soudainement tous plus laids les uns que les autres, ses étagères de bouquins poussiéreux que je ne lirai plus jamais, sa chaine stéréo d'un autre âge, ses vinyles rayés, ses CD que j'avais définitivement oubliés, son tapis élimé sous la table basse, les trois vieux poufs achetés à Marrakech entassés dans un coin, avachis sous le poids des ans et pas que... sans parler du mobilier années 80 que nous avions acheté ensemble, ma femme et moi, chez Decré, peu de temps après notre mariage, je déprimai un moment devant ce grand fatras de souvenirs minables. Ce n'était pas franchement étonnant. Le plus curieux fut d'admettre que jusqu'à ce moment précis de ma vie, toutes ces choses inutiles me paraissaient sinon indispensables du moins possiblement utiles un jour, le fameux "on ne sait jamais". Et dire que tout ce ramassis, sans aucun intérêt esthétique, a dû à un certain moment de ma vie susciter de ma part, sinon un engouement fou, du moins un attachement quelconque ! J'étais stupéfait devant tant de mauvais goût ! De tout ce bric-à-brac je conservai tout de même un petit bronze auquel je restais attaché, représentant une femme noire dénudée serrant un enfant, sans doute le sien, dans ses bras, souvenir rapporté par un ami de retour de Madagascar.
Comment un être humain normalement constitué peut-il entasser toutes ces abominations sans être rapidement saisi d'un malaise profond ?
Je me repris vite, estimant que le passé était le passé et qu'il fallait réaménager en profondeur le présent pour envisager l'avenir sur de nouvelles bases... Comme j'avais décidé, une fois pour toutes, que le temps enfui n'aurait désormais plus aucune emprise sur moi, je fermai les yeux un instant, pris une profonde respiration, me retroussai les manches et continuai mon tri, sans aucun état d'âme. Ce que j'étais en train d'entreprendre n'était ni plus ni moins qu'une œuvre de salut public, peut-être bien même, l'œuvre de ma vie, celle qui annonçait ma propre reconstruction. Si je m'étais regardé à ce moment précis dans un miroir, sans doute aurais-je été surpris d'y voir l'esquisse d'un très inhabituel sourire de satisfaction.
Cela me prit un peu plus de deux semaines pour réussir à tout boucler. Dans chaque pièce se retrouvait regroupés en trois tas ce que je comptais donner, ou vendre, (mais je ne me faisais pas trop d'illusion sur les ventes !), ce que je voulais garder pour la maison de Saint-Bauzille et ce que j'allais devoir jeter. Finalement je rassemblai sans difficulté dans une seule pièce tout ce que j'avais choisi de garder, et ce n'était pas grand-chose au regard de tout le bazar dont j'étais décidé de me débarrasser au plus vite !
Pour le peu que j'avais l'intention de garder, si je m'applique à empiler avec méthode, un seul tour avec un simple utilitaire de 12M³ devrait suffire normalement pour tout caser, me dis-je, rassuré, satisfait du travail accompli.
Dans les jours qui suivirent, j'appelai Emmaüs et d'autres associations caritatives pour qu'elles viennent débarrasser l'appartement de ce que j'escomptais donner. Je proposai aussi aux rares amis susceptibles d'être intéressés, tout ce que j'avais jugé digne d'un possible intérêt en fonction de ce que je pensais connaître d'eux (comme Fred, un ancien de la boite, assistant funéraire, qui collectionnait les vieux vinyles), enfin pour tout ce qui restait, je fis de nombreux tours de déchetterie avec mon vieux Kangoo chargé jusqu'à la gueule de tout ce passé définitivement rayé de mon existence. Curieusement, un réel sentiment de plénitude jubilatoire tout à fait nouveau, se développa doucement en moi au fur et à mesure que mon appartement se vidait, comme si l'effacement d'un passé sombre m'apportait par un curieux principe de vase communicant, la certitude tranquille d'un futur plus apaisé et plus heureux... Enfin je vendis mon véhicule pour une bouchée de pain à un jeune homme désargenté qui sauta sur l'occasion, heureux de l'excellente affaire qu'il venait de traiter. Une fois l'appartement vidé, l'eau, le gaz et l'électricité coupés, je refermai la porte une dernière fois, sur près de quarante ans de vie, confiant en l'avenir, sans regret aucun, le lourd trousseau de clefs en main que je remis dans la foulée aux bons soins des futurs propriétaires.
 
Mon arrivée dans l'Hérault provoqua en moi, malgré une bonne préparation préalable, un petit séisme. Je m'étais pourtant procuré à la médiathèque quelques ouvrages sur les Cévennes et les environs, j'avais même acheté une carte du département et je m'étais renseigné, grâce à Internet, sur les us et coutumes régionales. Dès le premier contact, à peine posé le premier pas sur le sol cévenol, je ressentis une vraie rupture avec tout ce que je connaissais jusque-là, une rupture douce et libératrice, à la fois physique (des odeurs inconnues, la couleur du ciel, une végétation différente) mais aussi spirituelle, si l'on peut employer cette formule, me laissant dans un état qu'on pourrait qualifier de douce euphorie intérieure, inénarrable mais pourtant bien réelle.
Toutes ces tristes années d'isolement affectif couplé à ce boulot de comptable d'un ennui abyssal m'avaient usé prématurément, physiquement et mentalement par inaction et socialement par manque de contacts humains. Jamais je ne m'en étais rendu compte à ce point.
Mon statut de retraité avait encore rendu les choses plus compliquées. Sans préparation je m'étais retrouvé du jour au lendemain, comme une âme en peine errant dans mon T3 bien trop grand pour moi, sans but aucun, me privant du seul véritable et pitoyable intérêt de ce qu'était ma vie jusqu'alors : la comptabilité, c'est dire ! Et encore.
En arrivant ici, dans le sud, tout allait reprendre sens. J'allais enfin vraiment contrôler ma vie...
 
L'acquisition que je fis auprès d'une des agences immobilières de Ganges, de quelques pans de murs qui tenaient encore debout par on ne sait quel étrange principe physique, de ce qui devait être autrefois une bergerie et m'avait été vendu comme tel, me força très vite à reconsidérer tout mon mode de fonctionnement, en particulier celui de ma passive ancienne vie étriquée, que je subissais jusque-là sans broncher. Faire l'acquisition d'une ruine était une chose, en tirer parti dans l'idée de réaliser une demeure confortable était une autre paire de manches : par quel bout commencer ? Sous peine de crises aiguës de procrastination qui auraient pu être fatales à la réalisation de mon projet, je n'eus pas d'autre choix que de mettre le pied à l'étrier sans tarder. Les importantes difficultés qui m'attendaient, inhérentes à la rénovation complète de mon acquisition, ne devaient en aucun cas me décourager. Ma vie, du moins les quelques années qui me restaient, en dépendaient. Je n'avais pas le choix.
Ragaillardi par ce constat sans appel, je me sentis subitement beaucoup plus fort.
Qui aurait pu imaginer voir le petit comptable des Pompes funèbres et Marbrerie Grandin capable de mener à bien une telle affaire tout seul ?
 
Globalement, pour ce que j'ai pu constater lors de mes rares déplacements à la recherche d'une maison à retaper dans le coin, les gens du sud me parurent extrêmement accueillants, le cœur sur la main, le rire chaleureux vite communicatif. Quant à la parole, assurément exubérante, tout comme la gestuelle caractéristique qui toujours l'accompagne, même si elle me parut parfois disproportionnée aux yeux du petit breton que j'étais, plutôt placide, il faut bien le dire, je m'y fis assez rapidement... Pour un nordiste comme moi toute cette jovialité spontanée, cette ouverture immédiate à l'autre, a priori de bon augure, furent à la fois une heureuse découverte, mais aussi, tant cela me parut parfois un brin excessif, un sujet constant d'interrogations qui aujourd'hui encore restent chargées de mystères. N'étant pas préparé à ce type de comportement, ce fut, lors de mes tout premiers périples, un véritable choc que je qualifierais sinon de civilisationnel, du moins de hautement culturel, voire ethnique. Je me retrouvai en un rien de temps, catapulté à des années lumières des pratiques relationnelles entre individus communément observées, du moins là où j'avais vécu mes soixante premières années. J'ai constaté que la plupart du temps, nous les bretons, avons besoin de nous tester mutuellement, parfois durant des années, avant d'entamer une vraie relation amicale et tout espoir de lier vraiment et durablement connaissance, un peu comme le font nos amis à quatre pattes, quand ils collent leur truffe humide sur l'arrière-train du ou de la première congénère rencontrée à la recherche d'une compatibilité intime. Bien entendu, il s'agit là d'une image, je tiens en trop haute estime mes compatriotes bretons pour les assimiler à nos amis les canidés. Cette métaphore a au moins le mérite de bien marquer les différences de comportements entre ici et là-bas. "Ces gens sont vraiment sympathiques" pensai-je tandis que je paraphais l'acte notarié qui me rendait définitivement propriétaire terrien, sous l'œil bienveillant d'une jeune et jolie clerc de notaire. "Comment pourrait-il en être autrement, dans ce pays magnifique gorgé de soleil, de ciel bleu et de chants de cigales où règne l'harmonie ?" me dis-je en souriant à la jeune femme qui pendant ce temps me tournait chaque page à parapher, dévoilant au passage son généreux décolleté.

En tant qu'ancien comptable, afin de n'avoir aucune désagréable surprise financière, j'avais volontairement surestimé avec un réalisme très professionnel dont j'étais assez fier, un budget prévisionnel maximum destiné à l'achat de la bergerie et du terrain ainsi qu'aux lourds travaux à venir. À part les murs extérieurs en pierre du Gard qui conservaient encore une certaine allure, tout était à faire ou à refaire. De la toiture il ne restait plus rien si ce n'est les entraits et les pannes sablières, en mauvais état aussi et qu'il faudrait changer, quant aux ouvertures, ce n'étaient plus que de grands trous béants laissant passer les courants d'air... Cela justifiait le faible coût initial de l'acquisition. A contrario, cela expliquait aussi l'importance de la mise de fond que j'avais réservée pour sa complète remise en état. Bien m'en prit. Je compris rapidement mon malheur quand je reçus les premiers devis qui ne tardèrent pas à s'accumuler dangereusement sur la petite table brandigolante qui me servait de bureau. Pourtant préparé à tout, j'hésitai à y répondre tant les sommes inscrites me paraissaient délirantes.
Estimant que les circuits courts valaient mieux pour tout le monde que l'habituelle mise en concurrence d'entreprises peut-être moins chères mais plus éloignées, parfois de centaines de kilomètres de ma future demeure, je m'étais tout naturellement tourné vers les artisans du coin afin qu'ils m'établissent des devis. J'accordais mes actes aux principes nouveaux qui désormais m'habitaient. Cependant je déchantai rapidement en constatant que la plupart des devis étaient le plus souvent bâclés, ou incomplets, non conformes à mes demandes, parfois illisibles ou encore affichaient des tarifs franchement exagérés. J'eus la sensation très nette qu'ils avaient été estimés à la tête du client... et quand le client en question est étranger, breton qui plus est... Je décidai donc de ne pas me laisser faire, un sou étant un sou, et de batailler dur les devis.
 
Pour l'heure, je logeais dans une location exiguë meublée sans beaucoup de charme ni de confort, à la sortie du bourg, avenue du Chemin Neuf, un peu trop près de la route bordée de platanes, toute droite à cet endroit. Le bruit des longues grappes de motards et des voitures, accélérant en direction de Ganges n'était certes pas l'atout majeur de la location, mais cette proximité gênante expliquait sans doute le coût peu élevé du loyer. Je savais que je n'y resterai que quelques mois, le temps que dureraient les travaux, j'étais donc capable d'endurer ces désagréments passagers. Avantage non négligeable, il me suffisait de traverser la départementale à quelques enjambées de chez moi, en prenant bien garde à ne pas me faire renverser, pour me retrouver tranquille, la plupart du temps seul, au bord de l'eau, le cul posé sur les galets chauds, à regarder passer les canoës, protégé du plein soleil par d'erratiques buissons ou à l'ombre de jeunes frênes et de peupliers si le soleil tapait vraiment trop fort. Quand le temps le permettait je n'hésitais pas à piquer une tête dans l'eau toujours fraiche à cet endroit, même en plein cagnard, à barboter comme un gamin jouant avec le courant peu violent à cet endroit. Si ce n'était peut-être pas totalement ça le bonheur, cela lui ressemblait bien et me convenait déjà parfaitement. Les mois passant, je finis presque par en oublier la départementale, presque...
 
En tant que propriétaire terrien d'une jolie ruine posée sur plus de deux milles mètres carrés de terrain pierreux, je me devais de mettre en pratique toutes les généreuses idées, apprises et comprises à l'Université, cette fois "en grand", pour rénover ma nouvelle demeure de la manière la plus respectueuse possible en matière d'environnement.
C'est à ce moment-là, que je pris pleinement conscience de ce que signifiait "la manière la plus respectueuse possible" et des difficultés que cela allait entraîner.
Dès que je commençais à expliquer en détail aux artisans ce que je voulais, ce que j'exigeais d'eux, en matière de matériaux, de respect des normes et d'environnement, je me heurtais presque toujours à un mur de réticences que je jugeai vite incompréhensibles. Je me rendis compte qu'une véritable bataille allait devoir s'engager entre moi, Santerre le breton et l'ensemble des artisans, comme si aucun d'entre eux n'avaient jamais entendu parler des solutions écologiques alternatives existantes.
Un tantinet méticuleux à la limite du pointilleux, je le reconnais volontiers, j'avais planifié, organisé et choisi de manière extrêmement précise, par corps de métiers, les types de matériaux à utiliser. Pour la maçonnerie je restais sur la pierre du Gard et pour les joints de moellons, un enduit spécifique à base de produits naturels. Pour la menuiserie j'avais choisi moi-même, conseillé par un ami nantais, les différentes essences de bois tant pour la charpente que pour le parquet et les huisseries.
Un peu méfiant, j'ai aussi beaucoup insisté auprès de tous les entrepreneurs, sur le respect des délais qu'il leur faudrait impérativement honorer, conformément aux dates portées sur leurs devis, sous peine de pénalités de retard.
Hors de question pour moi de laisser mettre un seul parpaing là où originellement il n'y avait que de la pierre, encore moins ces ridicules parements que certains soi-disant artisans me proposèrent naïvement. Les enduits devaient être à l'ancienne, à base de chaux et de sable jaune et l'isolation intérieure en briques de chanvre. "Bé, c'est qu'on a jamais fait ça !" me répondait-on la plupart du temps "Si vous ne pensez pas pouvoir le faire, j'irai voir ailleurs..." répliquais-je invariablement avec un sourire forcé, jusqu'à ce que, en bougonnant l'artisan finisse par accepter de mauvaise grâce en se grattant le haut du crâne. "Je vais voir ce que je peux faire, mais je ne vous promets rien !" Grogne toujours exprimée avec cet accent chantant.
Et ce n'était pas tout. Si j'avais consenti (à reculons) à la réalisation d'une chape en ciment ce n'était que pour simplifier les passages des réseaux, d'eau et d'électricité, mais quand j'annonçai fièrement mon intention d'installer un récupérateur d'eau pluviale enterré, espérant bien alléger ma consommation d'eau pour les WC et la douche, on me rétorqua qu'il fallait être fada pour vouloir faire ça, que l'eau courante suffisait amplement, qu'il ne pleuvait pas suffisamment ici etc. Quoi que je fasse ou dise, tout finissait par poser problème, la charpente traditionnelle (c'est plus cher et une fois en place elle ne se remarque même pas), la pose des tuiles anciennes que j'avais achetées à prix d'or d'occasion à Clermont-l'Hérault (les neuves résisteraient mieux et sont plus faciles à fixer), les trois panneaux solaires, le chauffe-eau solaire, la pose du carrelage en terre cuite que j'avais choisi avec soin chez un artisan de Lavérune, jusqu'aux ouvertures en bois à triple vitrage , tout était prétexte à de longues discussions dont, heureusement, je sortais le plus souvent vainqueur.
La coordination entre les différents corps de métier que j'avais tenu à orchestrer moi-même se fit aussi dans la douleur. "Mais non monsieur Santerre, demain je ne pourrai pas, je marie ma fille, peuchère !" ou bien "Eh bé, si Frachon n'est pas venu, comment voulez-vous que je pose le carrelage ?" "Une cheminée, pourquoi pas, mais vous savez, ici c'est pas comme chez vous là-haut, y'a le mistral ça refoule et il ne fait pas froid pardi, pas comme là-bas !" sans compter les terrifiants et innombrables temps morts, trop chaud, trop pluvieux, le casse-croûte de dix heures, la sieste, le camion qu'il faut attendre parce qu'il n'arrive pas ou jamais au bon moment etc. Quand je demandai au menuisier s'il lui était possible de réaliser un composteur en bois selon un plan ultra simple que j'avais récupéré sur Internet, et que je vis l'artisan plié de rire devant moi, ânonner entre deux spasmes hystériques "Et bé, pourquoi pas faire des ruches tant qu'on y est ou un nid pour les cigognes !" je n'insistai pas, dépité : je ferai sans, ou improviserai un simple trou dans le fond du terrain...
Il fallut un peu plus d'un an avant que je ne puisse enfin emménager, un an de tergiversations, de luttes acharnées, de rectifications et d'ajustements de devis non respectés, d'engueulades sévères et autres mises en demeure... Un moment je crus devenir fou, mais je tins bon, m'accrochant à mon projet comme un marin, en pleine tempête, au bastingage de son bateau.
Les travaux terminés, je dus reconnaitre que l'aventure avait été finalement plutôt instructive et intellectuellement enrichissante. Arriver à mener à bien un projet pour lequel je n'avais aucune expérience préalable, réussir à affronter et à surmonter un à un les problèmes avait été une véritable épreuve mais au final, riche en enseignements et extrêmement valorisante.
Malgré les contretemps intervenus, et l'inévitable surcoût auquel je m'étais préparé, je reconnus avec une certaine fierté que le résultat n'était pas si mal que ça, en tout cas, tout à fait conforme à ce que j'avais prévu. J'allais pouvoir enfin réaliser mon rêve : emménager chez moi, dans un "chez moi" qui cette fois, me ressemblerait vraiment.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
II
 
 
 
 
 
 
 
La fin du printemps s'annonçait déjà et les premières chaleurs firent leur apparition. Le déménagement s'était passé sans problème particulier. Le garde-meuble louait sur place, pour les clients désirant débarrasser leur box, des utilitaires de taille correspondant à leur volume, ce qui me facilita grandement la vie. Fernand, un joueur de belote avec qui j'avais pris l'habitude de taper la carte, me proposa son aide que j'acceptai aussitôt, sans hésiter. L'affaire fut rondement menée sans problème particulier, vu le peu de bazar que j'avais conservé de mon appartement nantais.
Mis à part un léger contretemps électrique (le disjoncteur sautait régulièrement) qui fut réglé rapidement, le raccordement à l'eau fut le seul véritable souci rencontré. Il me fallut attendre près de trois mois après mon emménagement avant de pouvoir prendre ma première douche ! Le service de la régie de l’eau et de l’assainissement de la ville avait bien pris en compte ma demande dès l'achat du terrain, mais était débordée, du moins était-ce là l'explication que les fonctionnaires municipaux voulurent bien me fournir. La tranchée d'une centaine de mètres qu'il fallait ouvrir pour arriver jusqu'à la maison passait malheureusement après le raccordement d'un nouveau lotissement d'une dizaine d'habitations qui commençaient juste à sortir de terre de l'autre côté de la ville, non loin de la départementale – la même route qui passait devant mon ancienne location et qui traversait tout le village – en direction de Montpellier. J'eus beau tenter de défendre mes intérêts, rien n'y fit, même quand j'expliquai que moi j'habitais déjà dans ma maison alors que le lotissement n'en était qu'aux travaux de terrassement ! "Bé c'est comme ça ici, vous savez on ne fait pas comme on veut, on cherche à satisfaire le maximum de gens avé un minimum de moyens !" m'avait-on répondu. J'attendis donc sans faire d'histoires et fis des réserves d'eau de boisson en conséquence. Pour me laver, chaque semaine que dura l'interminable attente du branchement, je pus heureusement bénéficier des douches du Foyer Rural au centre du village, à cinq minutes de chez moi, à vélo.
La période se prêtait encore aux plantations et bien que je ne fusse pas un grand expert en botanique, je profitais de ce moment pour délimiter mon terrain avec diverses essences d'arbustes : lauriers roses, éléagnus panachés, buis, arbousiers etc. La terre était dure, déjà sèche et comme partout ici, pierreuse. Pour moi ce fut un travail pénible d'autant que le manque d'eau me rendit la besogne encore plus fastidieuse, mais j'acceptai toutes ces contraintes sans trop rechigner, c'était le prix à payer pour ne plus supporter la vue de ce grand espace nu dont je ne devinais vaguement le contour à son extrémité que par la présence de quelques pieds de vignes rabougris.
À l'achat du mazet en ruine j'eus l'heureuse surprise de découvrir au fond du terrain une douzaine de vieux ceps tordus luttant, sans doute depuis belle lurette contre l'usure du temps avec obstination, trace ancienne d'une parcelle laissée à l'abandon depuis des décennies, appris-je par la suite. Je me gardai bien de les enlever. Je les laissai donc, non pour les éventuelles grappes de raisin, la vigne ici est rarement exceptionnelle, mais pour le seul plaisir des yeux et aussi parce que cela flattait mon ego de songer que j'étais quelque part devenu propriétaire d'une parcelle de vigne ! Je me contentai d'ôter méticuleusement les mauvaises herbes à leur pied et de les tailler : il était plus que temps. Claude, mon voisin, eut la gentillesse de me montrer les gestes essentiels à cet exercice, simple apparemment même pour un néophyte comme moi, mais soumis à des règles strictes pour espérer voir les pieds de vignes recouvrer un semblant de nouvelle jeunesse... Mine de rien, cela me permit de récupérer suffisamment de sarments pour en faire deux petits fagots destinés aux barbecues et pourquoi pas, s'il en restait, à la cheminée cet hiver... J'ajoutai à l'ensemble des plantations trois oliviers de belle taille, un palmier Chamaerops Vulcano légèrement bleuté et deux mûriers, pas la ronce qui pousse partout chez nous, mais l'arbre à vers à soie que l'on retrouve encore communément dans la région, autrefois siège de nombreuses magnaneries. Pour le reste j'attendrai de voir le résultat avant d'ajouter de nouvelles plantations. Ici pas question de semer du gazon... Tandis que je m'échinais à creuser la terre, ôter les caillasses en m'épongeant le front couvert de sueur et de poussière de terre, je revisitais en pensées les grandes étendues de pelouses d'un vert éclatant, celles du Parc de Procé et du Jardin des Plantes à Nantes, non sans un brin de nostalgie...
Mais j'avais fait un choix et, malgré des conditions climatiques très différentes, je savais que je ne le regretterai pas. J'appris, pour la première fois de mon existence, la douleur et le plaisir combinés du travail de la terre.
Je m'installais donc dans ma nouvelle demeure épuisé par tous ces mois de batailles et de travail, mais heureux, pleinement.
 
Aujourd'hui il serait impensable d'imaginer un seul instant un retour en arrière, qu'un jour je doive à nouveau me priver de ces paisibles moments de pure contemplation les soirs de beau temps avant l'heure du repas, un verre d'anisette fraiche à la main, le regard tourné vers les hauteurs, ému, jusqu'au bord des larmes, par tant de beauté offerte. Quoi que je fasse, à moins de vouloir me forcer à ne pas le voir, le massif du Thaurac s'impose à ma vue, massif et majestueux à la fois, dressé comme le rempart d'une monstrueuse forteresse en ruine, cachant en son flan l'entrée discrète d'un joyau, la somptueuse grotte des "Demoiselles".
En tournant légèrement la tête sur ma gauche, les fréquents soirs de ciel dégagé, c'est l'astre solaire qui s'impose à moi dans toute sa magnificence déclinant doucement, jusqu'à sa disparition totale derrière la masse imposante de la montagne Saint-Micisse plongée soudain dans l'obscurité d'un parfait contre-jour. Je savoure ce court moment où, vue de mon terrain, la minuscule croix du même nom, piquée à son sommet, imprime brièvement sa marque brune sur le disque rougeoyant !
Sans possibilité de voir le fleuve, entre ces deux géants de pierres et de végétation, je devine la fraicheur des gorges creusées par l'Hérault, mangées de verdure brouillonne, Hérault dont l'eau tantôt calme et tantôt agitée, suivant les saisons, file en direction de la mer... Plus au nord, j'imagine en savourant une nouvelle petite gorgée du précieux liquide, les Cévennes et ses forêts de pins, de hêtres et de chênes verts, d'érables, de frênes, de châtaigniers, et de tant d'autres espèces chargées de mystère tandis que vers le sud, la garrigue jusqu'à la côte, fragile, odorante et sèche, s'étale et survit entre les froidures de l'hiver et le soleil brûlant de l'été. Ma maison est à la jonction de ces deux mondes, un pied à quelques encablures d'un massif dense, humide, montagneux, difficilement pénétrable pour qui ne le connait pas, tandis que l'autre caresse la garrigue buissonneuse sèche et odorante...
C'est ça, le bonheur, simplement ! Pensai-je, en soupirant de pur plaisir. Après quelles chimères courent donc tous ces citadins pour accepter de s'entasser dans de grandes villes, sales, bruyantes et violentes ?
 
J'achetai rapidement une gaule, et le permis de pêche annuel qui va avec, sans trop savoir dans quoi je m'engageais, moi qui n'en avais jamais eu vraiment entre les mains, sauf étant gamin. J'ai pris assez rapidement l'habitude, à la fraiche de préférence, quand le temps le permet, d'aller titiller la truite et le barbeau dans les remous paisibles de l'Hérault ou de la Vis à l'ouest de Ganges; cependant, piètre pêcheur, je dois reconnaitre que je ne les ai que très rarement dérangés, encore moins attrapés, sauf à de très rares exceptions ! Si j'aime la pêche c'est pour ces longs moments de contemplation, les yeux fixés sur le bouchon fluo entrainé par le courant, l'esprit perdu dans un état de profonde méditation... Tiré de ma torpeur par le bruissement du vent dans les arbres ou le chant d'un oiseau tapageur, j'en profite pour sortir lentement et sans grande conviction ma ligne en la faisant glisser par de légers à-coups successifs, du poignet, à la surface de l'eau, et vérifie qu'aucun menu fretin ne s'est empalé à l'hameçon. À peine dépité par la disparition de mon appât, je recharge l'hameçon, renvoie au loin ma ligne et replonge à nouveau dans mes pensées, oubliant définitivement ce à quoi je suis censé m'occuper : mon bouchon. Je suis heureux.
 
Depuis mon départ de Nantes, j'ai pris la décision de me passer de voiture. Ce n'était pas une décision facile, mais je devais la prendre pour mettre concrètement en application mon choix écoresponsable. Je vois d'ici certaines personnes ricaner, imaginer ce vieux bonhomme retourner, à-demi gâteux, à l'âge des cavernes... c'est leur droit le plus strict, bien évidemment, mais c'est aussi le mien de tenir mes engagements, fussent-ils contraignants, mais à coup sûr, valorisants.
En dehors de mes nombreuses heures de balades, c'est le plus souvent le mardi ou le vendredi, que j'enfourche ma dernière acquisition dont je ne suis pas peu fier, un vélo électrique français acheté à Montpellier, pour me rendre jusqu'au marché de Ganges distant de sept kilomètres environ de chez moi. Quand il pleut trop ou que la neige rend la route dangereuse, redoutant les risques de chutes, je m'abstiens et profite, lorsque cela est possible, de la voiture de Reinhard ou de Fernand, sorte de covoiturage amical. Généralement à notre retour, l'hiver, nous partageons autour d'une bonne bouteille, quelques saucisses ou autres cochonnailles grillées avec des pommes de terre posées au cœur de la braise, dans la cheminée qui, chance, tire parfaitement bien. Impossible de résister au petit rosé du coin, production de Claude le viticulteur avec qui j'entretiens de bonnes relations et que je vois régulièrement quand il vient entretenir sa parcelle, mitoyenne de la mienne...
Trois fois par semaine, j'ai pris l'habitude de taper la carte au Café de l'Entente ou bien, aux beaux jours, de faire une partie de pétanque, sans aucun espoir de gagner, à l'autre bout du bourg en allant vers le pont. Je joue de préférence avec Fernand, (le brave se dévoue), un des membres de l'Association du Foyer Rural avec qui j'ai sympathisé depuis qu'il s'est proposé, sans que je lui demande, de me donner un coup de main à mon déménagement, et d'autres joueurs de pétanques malheureusement beaucoup plus aguerris que moi.
Ainsi ont passé les premiers mois, rythmés par des saisons fortement marquées. Malgré les commentaires ironiques des artisans, pour mon premier hiver, j'ai apprécié la cheminée pour laquelle il a fallu que je bataille bec et ongles. Contrairement aux idées reçues l'hiver est ici plus froid et plus humide qu'à Nantes. À aucun moment je n'ai eu à regretter l'épaisseur de la pierre et du chanvre qui me protège l'été de la chaleur parfois écrasante et du froid mordant de l'hiver...
Sans doute certains doivent-ils me percevoir comme un peu ours, distant et peu causant. Je ne suis pas loin de penser de même, c'est un vrai problème contre lequel je lutte, qui me chagrine et que j'essaie, autant faire se peut, de corriger. En dehors de Fernand que je vois pratiquement chaque semaine, j'ai fini tout de même par réussir, non sans mal, à me faire quelques amis, ou plus exactement, quelques relations amicales, retraités comme moi pour la plupart. Le plus souvent, quand nous nous voyons, nous parlons de la pluie et du beau temps, rarement de politique, sujet épineux dans la région et des derniers potins du village et de Francette, sujet inépuisable, la fille de Grandchamp le berger, qui arrondit ses fins de mois en monnayant son corps dès que son père part pour la transhumance avec son troupeau à l'estive, fouler les anciennes drailles, en route vers l'Aigoual. Sûr que la Francette fait jaser avec ses cheveux bleus, ses multiples piercings et ses tatouages agressifs, mais pas que, elle sait surtout exciter la virilité naissante des rares adolescents boutonneux et fauchés du bourg dont elle calme rapidement les ardeurs en leur adressant un doigt d'honneur chargé d'une agressivité feinte, mais dissuasive !
Pour autant, si j'ai aussi bien besoin de compagnie, (entendons-nous, de relations amicales) jamais je n'ai eu l'envie de faire appel aux bons soins de Francette. Que pourrait faire un vieux bonhomme comme moi avec une jeunette tout juste pubère !
Si j'apprécie particulièrement ces grands moments de solitude contemplative, je sais aussi qu'aucun être humain digne de ce nom ne peut vivre éternellement coupé du monde, reclus dans sa tour d'ivoire comme un bernard-l'hermite dans sa coquille. J'ai vite compris que j'avais besoin, comme tout le monde, de contact humain, mais pas n'importe lequel ni à n'importe quelle condition.
Au fil des mois, j'ai pu constater que la joviale exubérance des méridionaux masquait le plus souvent, un manque de profondeur dans les relations humaines. Attention, il ne s'agit pas là d'un jugement, mais d'un ressenti personnel qui mériterait sans doute une étude plus approfondie. Peut-être peut-on y voir aussi une forme de pudeur : offrir d'emblée à l'autre, une apparence cordiale, bon enfant, insouciante, pour ne pas avoir à dévoiler une personnalité beaucoup plus complexe, chargée de zones d'ombres, moins reluisantes, que nous possédons tous plus ou moins... Ou peut-être est-ce une manière simple de se protéger... Ce constat un peu déroutant ne me posa pas finalement de problème, il me suffit juste, de prendre le recul nécessaire pour ne pas me fier à tout ce que j'étais désormais amené à entendre.
Ma mutique Bretagne natale se retrouvait bien éloignée de l'intarissable faconde méridionale, aux antipodes même !
Quand je me suis rendu réellement compte de cet état de fait, je fus tout d'abord quelque peu étonné et déçu, déçu d'avoir à reconnaitre que je m'étais sans doute un peu fourvoyé au départ, plongé dans l'euphorie de mon déménagement. Plus exactement, ce que je prenais pour une marque exacerbée d'empathie n'était en fait qu'une banale et sympathique logorrhée masquant la plupart du temps de sérieuses difficultés de communication entre les individus. Ici les échanges verbaux sont élevés en sport national. Culturel en quelque sorte. Finalement je me suis décidé de m'en accommoder. Qu'aurais-je pu faire d'autre, sinon me cloîtrer, anachorète athée, ou feindre d'ignorer le mode de fonctionnement de mon entourage. La dernière et la pire des solutions aurait été la capitulation et devoir retourner d'où j'étais venu.
Autre différence, et de taille, s'il est plus facile d'aborder quelqu'un ici que dans ma Bretagne natale, de pouvoir partager rapidement une sensation de proximité, d'apprécier une présence et de sentir une réciprocité chaleureuse, il est tout aussi facile, au détour d'une conversation, d'un mot prononcé de travers ou mal interprété, de se retrouver exclu, vilipendé, du jour au lendemain, sans en connaitre la raison... Plus d'un, même natif du village, que j'ai pu rencontrer en ont fait malheureusement les frais. Pour moi cela reste une énigme, mais, là aussi, j'ai vite assimilé ce mode de fonctionnement si particulier. J'en ai vite pris mon parti. Je veille maintenant à rester dans les strictes limites de relations cordiales, mais le plus souvent superficielles, relations qui ont au moins le mérite de me préserver de toutes fâcheries superflues et surtout inutiles que j'aurais fini par payer au prix fort tôt ou tard. Cette tendance conflictuelle interindividuelle n'est pas inscrite dans mes gènes, ne l'a jamais été et ne le sera jamais.
 
Enfin j'ai compris qu'en venant m'installer ici, je devais accepter d'être éternellement vu comme un étranger, apprécié peut-être, sûrement, j'ose espérer, mais que, quoi que je fasse pour me débarrasser de cette chose un peu encombrante qui m'a collé et me colle encore aujourd'hui à la peau, je reste et resterai un étranger. Je suis le "haut-breton" comme ils m'ont surnommé avec cet accent chantant inimitable. Je dois avouer que je suis un peu responsable de ce sobriquet. J'avais tenté de leur expliquer, autour d'un quatrième "petit jaune" au café de l'Entente, que la Bretagne nord, en haut, était appelée "Basse Bretagne" tandis que la Loire-Atlantique, en bas, était nommée "Haute Bretagne"... Ils se sont gentiment moqués de moi ce soir-là à la suite de mon explication vaseuse, et ont beaucoup ri. C'est à cette occasion qu'ils m'ont définitivement baptisé de ce surnom qui sonnait et qui continue toujours de retentir, comme "Obrétong" avec un soupçon appuyé, de perfide malice, sur le "g" qui le rendait quasi incompréhensible.
Pendant toute la période où j'ai habité mon petit meublé au bord de la départementale, je me suis senti un peu à l'écart, pas franchement rejeté, non, mais "à côté" d'eux... Je m'étais alors dit que tant que j'habiterai ce logement temporaire je ne serai pas considéré encore comme vraiment "d'ici", un peu comme ces nombreux saisonniers qui viennent chaque automne en renfort donner un coup de main aux vendanges, ce qui était logique puisque, j'étais locataire et donc que je vivais chez un autre, en tout cas pas tout à fait chez moi. Je n'avais pas encore réellement posé mes valises. J'avais cependant espéré, qu'une fois installé dans ma nouvelle demeure, entièrement retapée, je serai, sinon accueilli comme l'un des leurs, au moins reconnu comme appartenant à leur communauté, mais je me trompais lourdement. Seuls les natifs du pays peuvent revendiquer une appartenance pleine et entière au pays, et encore...
Sâlim est arrivé à Saint-Bauzille en 1963 avec ses parents qui avaient fui l'Algérie. Menacé de mort par le FLN, son père, militaire combattant aux côtés des français durant les "évènements" dut s'expatrier en France avec toute sa famille, c'était pour eux, comme pour la plupart des harkis, une question de vie ou de mort. Sâlim aujourd'hui, âgé de quatre-vingt-deux ans, a fondé à son tour une famille, épousé une fille d'ici, eu quatre enfants et neuf petits-enfants. Depuis son arrivée il n'a jamais quitté le village, mais malgré cela, plus de soixante ans après, bien que parfaitement intégré et apprécié par tous, il se fait toujours charrier "Eh ! L'oranais toujours en vie ?", alors...
Je n'avais donc rien à espérer de mieux, de ce côté-là.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
III
 
 
 
 
 
 
 
L'hiver n'en finit pas de durer. Il est particulièrement froid et humide cette année aux dires des autochtones. Moi je ne sais pas, je n'ai pas le recul nécessaire, c'est mon premier vrai hiver. La neige est tombée à plusieurs reprises recouvrant les hauteurs d'une pellicule grisâtre. Les parcelles de vigne à flanc de coteaux ressemblent à l'image d'Épinal des grands cimetières militaires de Normandie : accrochée aux ceps et aux fils tendus la neige donne, vu de loin, l'impression de centaines de petites croix mal alignées. Cela me flanque le cafard. Quiconque assisterait à ce spectacle neigeux et glacial, aurait bien du mal à imaginer l'été ici, si sec et si chaud, parfois même à la limite du supportable tant l'air est capable de devenir âpre et suffocant, surtout pour moi, le petit breton déraciné, habitué toute l'année à une certaine dose d'humidité.
Je n'ai pas traîné quand je suis sorti chercher du bois, stocké dans le rangement que j'ai construit de bric et de broc le long de la maison, à l'abri du vent marin chargé de pluie. La flambée joyeuse me fait du bien, j'en oublie l'instant de nostalgie qui m'a un moment envahi. Le café fort et brulant que j'ingurgite face au feu finit de me ragaillardir tout à fait. Comme chaque jour à la même heure, je déplie "le Midi-Libre", journal auquel je me suis abonné. J'attaque les gros titres, une fois de plus sans grand enthousiasme... Comme d'habitude les nouvelles du monde ne sont malheureusement qu'une triste répétition de ce que je lis quotidiennement : attentats, guerre, accidents, vols, viols, épidémies, terrorisme et prise de positions éhontément racistes de beaucoup trop de dirigeants et de responsables politiques... Insupportable.
En ouvrant mon quotidien je sais pertinemment à quoi m'attendre.
Aimons-nous tant la folie, nous les hommes, pour prendre du plaisir à nous repaitre, en feignant une innocence rassurante, de ce qui est le plus vil, le plus dévastateur ? Sans doute est-ce là l'empreinte funeste d'un créateur pervers ou totalement inconscient, inscrite par erreur ou pas, dans les tréfonds de notre humanité... J'exagère, je sais, mais quand même...
Je passe les articles accrocheurs de la première page " Les poubelles stockées en catimini à Marseille " " Coronavirus, Wuhan toujours confiné peine à survivre " et tourne les pages en m'arrêtant de temps en temps sur les articles censés m'intéresser. Un entrefilet anodin à première vue, publié dans les pages régionales retient particulièrement mon attention : pourquoi précisément cet article-là, je serais bien incapable de l'expliquer, sans doute la proximité avec Saint Bauzille. Une jeune femme a été retrouvée errante, seule dans la garrigue, à demi dénudée, au sud-ouest de Cazevieille, en proie à une agitation évidente, tenant des propos incohérents, " souffrant d'un profond traumatisme psychique ", comme le résume d'une phrase, Yvon Perragut, le correspondant local du journal.
Je me dis une fois de plus, que décidément quelque chose cloche dans ce foutu pays. Que peut donc faire une jeune femme seule et dévêtue, perdue dans la garrigue par ce froid mordant ? D'où vient-elle et que s'est-il donc passé pour qu'elle se retrouve ainsi, dans cet état de "traumatisme psychique" ? Agacé, je referme le journal non sans avoir jeté un coup d'œil à la météo du week-end. Systématiquement je regarde en premier le temps qu'il fait en Bretagne, ensuite et seulement ensuite je consulte celle concernant le département de l'Hérault. Froid, vent tournant à l'est, pas de précipitation dans les jours à venir. Tout va bien. Plus chaud mais venteux et pluvieux chez nous en Bretagne, normal.
J'avale la dernière gorgée de café désormais tiède, chausse mes godillots d'hiver, endosse ma parka, ajuste délicatement mon galurin sur mon crâne et complète le tableau en nouant au mieux ma grosse écharpe polaire, prêt à sortir.
Quand le temps le permet, j'ai pour habitude d'aller faire une marche quotidienne. Ce n'est pas très compliqué comme sport et surtout excellent pour garder la forme. Pour ce qui est de la direction à prendre, je n'ai en fait que l'embarras du choix et ne me prive pas d'en changer au gré de mes envies : vers Laroque, Agonès, Brissac, Montoulieu, la grotte des Demoiselles ou n'importe où ailleurs, petite route ou sentier, tout est bon...
Au fil des rencontres fortuites qu'il m'est arrivé de faire parfois, et qui m'arrivent encore, j'ai réussi à tisser quelques relations dont une beaucoup plus sérieuse que les autres avec un type réellement sympathique, épisodiquement joueur de cartes lui aussi. Aux cours de nos rencontres nous nous sommes aperçus que nous partagions bon nombre de préoccupations, qu'elles soient écologiques, politiques et même parfois philosophiques, ce qui de nos jours est plutôt exceptionnel. Nous pouvons dire que globalement, nous possédons tous les deux une similitude de point de vue sur la plupart des sujets qui nous tiennent à cœur. Je dis "la plupart" parce qu'il serait incroyable et surtout peu souhaitable, d'avoir pour ami son propre clone. Quitte à parler à soi-même, autant rester chez soi à tenter d'engager une conversation à l'image reflétée par son propre miroir. Ce fut une heureuse surprise de constater que je n'étais plus totalement isolé et que je pouvais enfin discuter avec quelqu'un et partager les mêmes inquiétudes sur les grands sujets du moment qui agitent le monde. Cela a pris un peu de temps, mais nous sommes arrivés à tisser des liens véritablement solides, en tout cas beaucoup plus solides qu'avec n'importe qui d'autre de mes relations, y compris Fernand pour qui j'ai pourtant une réelle estime.
Reinhard Vidal, puisqu'il s'agit de lui, est un des rares individus dont je connus tout de suite le nom de famille dans ce pays où la plupart des gens s'interpellent par leur seul prénom. Reinhard possède une petite maison à Montoulieu, un peu à l'écart du hameau, petit mazet qu'il a acheté grâce au modeste héritage reçu à la mort de ses parents, mazet qu'il a totalement réaménagé avec beaucoup de goût et un grand respect des matériaux traditionnels utilisés, aussi bien extérieurement qu'intérieurement. Il m'expliqua avoir passé de longs moments à chiner dans les brocantes cévenoles d'authentiques meubles encore dans leur jus, comme la table et les deux bancs en châtaignier de sa salle à manger, une bonnetière, un confiturier du dix-septième siècle et pas mal d'accessoires en état de marche, moulin à café ancien, grand bidon de lait en aluminium, vieil évier en pierre, cuisinière à bois en parfait état, suspension à contrepoids, imposant miroir art déco en verre biseauté entouré d'un superbe cadre métallique etc., pour un résultat final vraiment confondant. Il faut dire que par ici ce ne sont pas les brocantes ou les magasins d'antiquités qui manquent, à croire que les cévenols, comme partout ailleurs malheureusement, préfèrent posséder chez eux les fragiles armoires et autres meubles Ikéa plutôt que ceux, traditionnels et robustes en noyer ou châtaignier, patinées par le temps. Même chose pour tous les anciens objets du quotidien, définitivement jugés désuets, dont ils se débarrassent volontiers, sans aucun état d'âme, pour le plus grand bonheur des chineurs curieux...
À notre troisième rencontre, Reinhard me raconta combien les premières années de sa vie avaient été pénibles. Sa mère, peu de temps avant la fin de la seconde guerre mondiale avait rencontré un officier de la Wehrmacht qui avait déserté l'armée allemande. Elle tomba rapidement amoureuse de ce beau et sympathique militaire qui avait fui son belliqueux pays dans lequel il ne se reconnaissait pas. N'ayant pas d'autre choix, pour préserver leur union, sa mère prit la décision de le cacher jusqu'à la fin des hostilités. De cette relation quelque peu compliquée (à la libération ils durent affronter tous les deux la justice, elle accusée de collaboration, lui d'espionnage, mais furent finalement blanchis), naquit en 1952 un petit garçon qu'ils prénommèrent Reinhard en souvenir de son père allemand. Pour des raisons que l'on imagine bien, ils préférèrent tout de même conserver le nom de famille de sa mère, Vidal. Dès qu'il fut en âge de comprendre le curieux monde qui l'entourait, le petit Reinhard apprit, par la force des choses, à supporter les nombreuses remarques désobligeantes des enfants du village et de ceux de l'école : "le petit boche", "fils de collabo" et même des horreurs que les plus grands avaient sans doute entendues chez leurs parents et qu'ils n'hésitaient pas à lui lancer à la figure : "Même rasée, elle était bonne ta mère ?", "On en a pendu pour moins que ça, des chleus !", "À ta place j'aurai honte d'avoir zigouillé tous ces juifs !" bêtise et méchanceté à l'état brut... Suite au déménagement de sa famille, les choses finirent par se tasser et petit à petit par rentrer dans l'ordre, mais encore aujourd'hui, le souvenir de toute cette période, reste gravé dans sa mémoire, intact. Il m'avoua se réveiller régulièrement en pleine nuit, en sueur, tout imprégné du drame familial attaché au nom de son père, Hartmann. Je fus très ému de l'entendre me narrer ses premières années de jeunesse et je pense que cela aussi, a contribué à nous rapprocher.
Cette sombre période de l'histoire a toujours exercé sur moi et aujourd'hui encore, une fascination morbide, depuis l'arrivée de l'apprenti dictateur aux plus hautes fonctions : la guerre éclair, la collaboration honteuse, les déportations, les massacres de masse, jusqu'à son mystérieux suicide. Je me souviens parfaitement que, petit, d'étranges bruits circulaient sur sa pseudo-mort, affirmant qu'Hitler aurait été retenu prisonnier par les Russes, qu'il était bien vivant ... Fake news avant l'heure en quelque sorte qui me procurait des frissons... Et moi, comment aurais-je réagi, adulte pendant le conflit, face à toutes ces horreurs, aurais-je été comme beaucoup, nazi en Allemagne ou bien déserteur ? Résistant en France ou collaborateur ? Aurais-je moi aussi insulté le petit Reinhard comme l'ont fait ses camarades, ou bien l'aurais-je défendu ?
 
Justement, comme le temps se maintient et que selon toute vraisemblance il ne pleuvra pas cet après-midi, je décide d'aller m'oxygéner un peu et d'aller lui rendre visite, quitte à ce que je trouve sa porte close, ce ne serait pas la première fois. En fonction de mon état, si je suis fatigué ou pas et de la météo, je fais le chemin, à pied ou à vélo, une fois par semaine. C'est toujours un égal bonheur de le retrouver dans "son antre", comme il aime nommer sa maison avec un brin de dérision. Je suis prêt. Les six kilomètres qui me séparent de chez lui ne m'ont jamais fait peur, même si, en cas d'absence, je suis obligé de faire demi-tour et de refaire les six kilomètres en sens inverse. La marche est le seul sport, utile contre les dommages causés par l'arthrose, que je pratique vraiment. Encore faut-il être bien sûr que le terme de "sport" s'applique bien à cette chose plaisante que j'ai réellement découverte dès les premiers jours de mon arrivée ici, dans le sud. Je peux dire, non sans une certaine fierté, que je me considère désormais comme un "vrai" marcheur, même si à Nantes déjà, il m'arrivait de faire parfois de courtes balades le long des rivières de l'Erdre, du Cens ou de la Chézine, mais c'est réellement depuis mon arrivée à Saint-Bauzille que j'ai réussi à développer de réelles capacités de marcheur d'une manière beaucoup plus intense et régulière... Il faut reconnaitre que mes fonctions de comptable chez Grandin, ne favorisaient pas vraiment l'enthousiasme sportif, ni d'ailleurs l'enthousiasme tout court. Combien de fois ai-je entendu mon épouse, toujours à la recherche d'un petit mot gentil, dire que j'étais l'exemple parfait du rond de cuir ronchon, scotché à sa chaise de bureau !

Ça frappe au carreau de la porte-fenêtre.
Mince. Je m'apprêtais juste à poser la main sur la poignée, prêt à partir chez Reinhard. Je suis contrarié, je n'aime pas être dérangé quand j'ai décidé de sortir, surtout quand il s'agit d'aller voir mon ami. J'entrebâille la fenêtre résolu à me débarrasser au plus vite de cet importun.
Un facteur, un jeune que je ne connais pas, sort de sa sacoche accrochée à son scooter, deux lettres, qu'il me tend sans un regard et sans desserrer les dents. Il remonte aussitôt sur son engin, dans un épais et malodorant nuage de fumée. Je me retrouve sur le pas de ma porte, avec deux lettres à la main, comme un imbécile. Je peste intérieurement. "Pas sympa le gamin, même pas un bonjour" sans doute, un petit nouveau de mauvaise humeur, pensai-je histoire de le dédouaner, cela n'empêche tout de même pas un minimum de courtoisie ! Je me fais aussi la réflexion que la Poste pourrait songer à équiper ses agents de scooters électriques, il pue et pollue, son engin à essence mal réglé...
Ronchon moi ? Finalement peut-être un tantinet...
Question : Je rentre pour regarder le courrier, ou je pars chez Reinhard en remettant à plus tard la lecture des lettres ?
Je ne sais pas pourquoi, mais j'ai le pressentiment que ma matinée va être chamboulée. Une espèce d'intuition sans queue ni tête, inexplicable mais bien présente.
La première lettre est une invitation au don, pour Médecins Sans Frontière à qui j'ai un jour envoyé un modeste virement suite au terrible tsunami de 2004 dans l'Océan Indien. Depuis ils ne m'ont pas lâché. Ça m'énerve et me met à chaque fois mal à l'aise. Je fais des choix qui n'ont rien d'objectif, mais je ne peux pas donner à tout le monde et n'en ai pas les moyens. Greenpeace, Emmaüs et les Restos du Cœur ce n'est déjà pas si mal...
La seconde m'intrigue immédiatement. Mon adresse nantaise, écrite à la main a été rayée. Elle est lisible mais mal écrite, rédigée d'un trait hésitant. Un agent de la Poste a réécrit par-dessus la nouvelle, celle d'ici. Aucune mention de l'expéditeur n'apparait au dos de la lettre, et le cachet de la Poste à demi effacé semble indiquer la date du 27 janvier, près d'un mois plus tôt donc.
Qui peut bien encore prendre le temps de m'écrire et à mon ancien domicile en plus ? À part les habituelles factures ou les impôts, cela fait belle lurette que je n'attends plus de courrier de qui que ce soit. D'un geste sec je déchire l'enveloppe et sors son contenu. Une simple demi-feuille A4 déchirée maladroitement pliée en deux, écrite au stylo-bille bleu. Je prends mes lunettes de lecture posées sur le Midi-Libre et lis :
" Papa
Ça va pas, si tu ne viens pas me sortir de là je serai obligé de prendre une décision irréversible. Je sais que Béziers c'est loin de Nantes mais il faut m'aider. J'arrête. Fais ce que tu peux. Ton téléphone ne répond plus...
Je t'embrasse
Erwan "
Sur le coup de l'étonnement et un peu sonné, je m'assois et relis la lettre deux autres fois, en proie à une agitation intérieure que je pensais avoir définitivement reléguée aux oubliettes.
Erwan, Erwan mon fils ? Je rêve !
Qu'est-ce que c'est que ce truc ? Ça n'a aucun sens ! Je constate en tout cas que si c'est bien de lui qu'il s'agit, il ne sait pas, (ne peut sans doute pas savoir) que j'ai déménagé. Comment aurait-il pu connaitre ma nouvelle adresse, je n'ai prévenu personne, ni lui, et surtout pas sa mère !
En proie à une subite gêne, je tripote son petit mot, le regard perdu.
Sa mère parlons-en de sa mère ! La simple évocation de mon ex-femme ajoute une couche supplémentaire à mon agacement. Deuxième constatation : Je pensais avoir rayé l'existence d'Erwan de mon esprit et que c'était réciproque, et bien je me trompais, quoi que je pense, il est toujours vivant et loge toujours là, blotti quelque part dans un coin de mon cerveau, prêt à refaire surface. La preuve, son gribouillis à peine lisible m'a complètement chamboulé.
Sans avoir besoin d'être un grand psychologue, son courrier est bel et bien un court mais sérieux appel à l'aide et il m'est adressé à moi personnellement, son père, je n'en reviens pas ! Je répète bêtement à cette chose qui fait office de lettre " Ça n'a aucun sens !" à plusieurs reprises.
J'enlève rapidement mon manteau, mon couvre-chef et mon écharpe que j'envoie valdinguer sur le canapé. Ce n'est pas mon habitude. Un léger vertige s'installe qui me force à m'asseoir. Respiration, expiration, respiration...
J'avais raison, ma matinée est chamboulée !
Ce qui me chiffonne particulièrement dans cette très courte lettre, est l'allusion à cette prise d'une " décision irréversible ". Je frissonne en imaginant tout de suite ce que cela pourrait signifier... J'entrevois le pire.
Mais si pour une fois dans sa vie Erwan pense que je peux l'aider, s'il m'appelle au secours, pourquoi alors n'a-t-il pas pris le temps d'écrire ses coordonnées, son adresse, un numéro de téléphone, n'importe quoi pour que je puisse le contacter ? J'ai beau retourner le morceau de papier et l'enveloppe sur lesquels il a couché ces quelques mots, je ne vois rien, rien qui puisse m'indiquer où il se trouve ni la raison de son appel à l'aide.
Ces quelques lignes griffonnées à la hâte, peut-être dans un moment d'extrême panique, résonnent comme le cri d'un fils paumé, une sorte de bouteille à la mer lancée en désespoir de cause, à un père dont il ne s'est plus soucié depuis plus de vingt ans ! Le problème doit être grave, désespéré peut-être même, pour qu'il accepte de se rabaisser et faire ainsi appel à moi... Depuis toutes ces années il doit bien imaginer que j'ai changé, que je suis même peut-être mort ou que j'ai refait ma vie et peut-être, pourquoi pas, que je l'ai totalement rayé de ma mémoire, de ma vie... Comment dans ces conditions peut-il imaginer que je puisse venir " le sortir de là " si en plus il ne me donne pas la moindre indication de l'endroit où il se trouve ? Béziers, c'est grand ! Je reste un moment dans un état de sidération totale, son courrier toujours en main, incapable de penser plus en avant. Un grand vide m'envahit.
J'ai besoin de comprendre, mais qui pourrait comprendre une chose comme celle-là, tombée du ciel sans aucune explication ?
Respiration... expiration... respiration... Reste zen, mec...
Difficile d'être zen après avoir reçu une claque. Je sors un verre, saisis une bouteille d'eau de vie du coin et m'enfile une bonne rasade, histoire de me remettre les idées en place.
Au bout du deuxième, j'entrevois une possibilité d'en savoir plus, à vrai dire la seule qui pourrait éventuellement m'aider à essayer de comprendre ce qui se passe, mais elle ne me plait pas du tout : celle de contacter Julie, sa mère. Peut-être est-elle toujours en contact avec lui et qu'elle acceptera de m'en dire un peu plus sur Erwan, sur ce qu'il est devenu, peut-être daignera-t-elle aussi me donner son adresse, si elle la connait, ou au moins un minimum d'indications utiles sur ce qu'il fait de sa vie, du concret qui puisse me permettre au moins d'espérer tirer cette histoire au clair...
L'idée même d'avoir une conversation avec celle qui m'a jeté dehors des années plus tôt, me retourne l'estomac. Je me force à nouveau de respirer à grandes goulées comme le plongeur avant une longue descente en apnée.
Je me ressers un dernier coup d'eau-de-vie et ramasse la bouteille.
Moi qui pensais avoir définitivement coupé tous les ponts avec elle, persuadé que jamais plus je n'aurais à supporter le moindre contact avec celle qui m'a fait tant souffrir - et je reste poli - voilà que j'envisage maintenant, faute de mieux, de l'appeler, d'appeler celle que j'ai cru rayer à jamais de mes pensées. Je tremble rien qu'à l'idée d'avoir à entendre sa voix et tout ça pour quelle raison ? Parce qu'Erwan, je suppose, qui toutes ces années m'a royalement ignoré, se rappelle subitement que j'existe et que je peux lui être utile.
N'importe quoi ! Qu'il se démerde ! Ça c'est ce que je me dis, mais sans vraiment y croire.
Dans quelle galère s'est-il donc fourré pour qu'il s'abaisse à solliciter mon aide, et de quelle manière pense-t-il que je puisse tenter de le tirer d'affaire avec aussi peu d'information fournie ? J'ai beau réfléchir, me creuser les méninges, je bute sur certaines questions qui me viennent en rafale à l'esprit : se peut-il qu'il ait fait le même genre de courrier à sa mère ? Est-ce vraiment aussi grave que cela laisse supposer ? Grave au point de mettre sa vie en péril ?
" Il faut m'aider !" a priori, c'est clair. Mis en perspective à côté de " si tu ne viens pas me sortir de là je serai obligé de prendre une décision irréversible " cette phrase dure à entendre, me rendrait implicitement responsable de ce qui pourrait lui arriver en cas d'inaction de ma part. Elle prend tout de suite une tournure franchement dramatique, anxiogène même, doublée d'un caractère d'urgence absolu.
Quel choix me laisse-t-il ?
 
La lettre d'Erwan entre les mains, je reste en proie à des pensées contradictoires : jusqu'à présent il ne s'est jamais soucié de moi, pourquoi dans ces conditions devrais-je l'aider ? Sa mère a déployé des trésors d'imagination pour nous éloigner l'un de l'autre, et a d'ailleurs parfaitement réussi : pourquoi alors devrais-je accepter de renouer avec ce fils absent et cette femme que je me suis forcé à détester ? Pourquoi gaspiller ne serait-ce qu'un instant de ma vie pour tenter d'établir avec eux un quelconque échange définitivement interrompu il y a de si nombreuses années ? "Qu'il se démerde", éructai-je à nouveau à voix haute, comme pour me dédouaner de toute obligation, il est adulte depuis longtemps, maintenant. Après tout il a choisi de vivre avec sa mère plutôt qu'avec moi et bien maintenant qu'il s'arrange avec elle !
Ça, c'est la théorie, en pratique je suis bien forcé de constater que, si j'étais dans une situation critique extrême, telle que celle dans laquelle il se débat sans doute en ce moment, je serais peut-être, même à contrecœur, le premier à faire appel à Erwan, sans me poser de questions, même si je ne l'avais pas revu depuis des lustres. Il est des situations dans la vie qui exigent de mettre son ego de côté. Quelque part c'est plutôt rassurant de se dire qu'il existe caché au fond de chacun d'entre nous d'invisibles liens filiaux qui se rappellent à notre bon souvenir, au moment opportun. Pour moi, comme pour lui, ce moment est sans doute arrivé, peut-être est-ce même là l'unique opportunité pour se retrouver après tout ce temps, qui sait ?
J'ai beau retourner dans tous les sens chaque mot de sa ridicule missive, à la fois angoissante et presque puérile quant à sa forme, j'en reviens toujours aux mêmes conclusions : il a besoin de moi, un besoin urgent même et, peu importe la douleur du passé, je suis et reste son père que cela me plaise ou non.
 
Bien que j'appréhende ce moment, je reprends mon manteau, fouille les poches une à une, dans un état de fébrilité croissante, et en extirpe enfin mon portable. Est-ce de la peur ou de la lâcheté ?
J'appuie sur le contact "Julie". Je me fais la réflexion que depuis tout ce temps j'ai quand même pris la peine, à chaque changement de téléphone, de garder son numéro... Pourquoi ? Simple remarque, qui n'attend aucune réponse, ou plutôt si, mais que j'étouffe aussitôt pour ne pas avoir à la formaliser...
Au bout de cinq sonneries sans résultat, je raccroche. Lâchement, je respire. Le numéro est apparemment toujours valide, c'est déjà ça. J'ai entendu son répondeur et raccroché vite fait. Je laisse passer un certain temps, peut-être deux ou trois minutes, pas plus, et rappelle. J'attends à nouveau cinq sonneries. Cette fois je suis tenté de laisser un message sur son répondeur mais non, je préfère me déconnecter, finalement soulagé de ne pas avoir entendu la voix de Julie et surtout de ne pas avoir eu à supporter une discussion qui s'annoncera de toutes les manières pénible. Je sais pourtant que ce n'est que partie remise. D'avance je sens le poids de toute cette culpabilité qu'elle ne manquera pas de me vomir à la figure... Je n'ai surtout pas envie de ça, mais je dois fourbir mes armes, me tenir prêt à répliquer s'il le faut. J'ai changé, je pense, je ne suis plus le même homme que celui qu'elle martyrisait.
Peut-être après tout a-t-elle changé elle aussi, depuis tout ce temps ? Mettre de l'eau dans son vin, c'est l'expression vieillotte qui me vient à l'esprit. Elle me semble incongrue, mais c'est pourtant ce qu'on dit, je crois. Venant d'elle, je ne me fais guère d'illusions : quel savant tour de passe-passe aurait bien pu la faire changer ?
Je rappellerai dans la soirée, j'aurais sans doute plus de probabilité de pouvoir lui parler à ce moment-là.
Cela fait maintenant une bonne demi-heure que le facteur est passé. À part lire le courrier et essayer de téléphoner, je n'ai rien fait, n'empêche, je suis vidé, sonné. À demi hypnotisé, je vois, plus que je ne regarde, à travers la fenêtre embuée, au loin la campagne environnante. Le léger manteau neigeux qui recouvrait les vignes, s'estompe doucement avec l'amorce d'un redoux.
Respiration.
Je sors de ma léthargie au bout de quelques minutes et songe un instant à sortir comme prévu, mais me ravise et annule la balade. Je n'ai plus l'esprit à ça. Tout est confus dans ma tête, je suis troublé et désemparé. L'eau de vie peut-être... Je déteste cette sensation de tension intérieure, cette crispation incontrôlable de la mâchoire, de mes poings... C'est, je crois, la première fois depuis mon installation ici que je me sens aussi mal à l'aise, fatigué, meurtri, angoissé... minable. Je dois réagir au plus vite, pour aider Erwan et pour ne pas sombrer dans la déprime et baisser les bras.
Ma décision est prise.
Je me lève et pars dans la chambre m'installer devant mon ordinateur. Je respire un grand coup, allume mon vieux PC et attend qu'il soit opérationnel. Je suis prêt à passer à l'action. Enfin prêt, si l'on veut... quand on ne sait pas par quel bout commencer, ni de quelle action il s'agit !
La seule chose dont je puisse être certain c'est qu'Erwan a posté sa lettre de Béziers et que selon toute vraisemblance, il doit y habiter, ou dans les environs immédiats. Comme il me faut bien débuter par un bout, je ne veux négliger aucune piste. Je commence par taper son nom sur le net au cas où mon fils apparaitrait quelque part sur le moteur de recherche en restreignant mon examen à la ville de Béziers sous les deux noms possibles, Santerre, le mien et Ripoche celui de jeune fille de mon ancienne épouse.
Pas un seul instant je n'imagine qu'il ait pu prendre le nom de celui qui m'a évincé, nom de famille que j'ignore d'ailleurs. Voyant que les résultats ne donnent rien, j'élargis la recherche au département mais sans plus de succès. J'essaie "Images" au cas où il apparaitrait, mais là non plus, rien.
Une fois de plus (et ce ne sera pas la dernière) je me pose la question de ce qu'il a pu devenir, à quel genre d'homme et d'adulte il ressemble aujourd'hui ? Si ma mémoire ne fait pas défaut, il doit avoir au moins trente-deux ans maintenant. La dernière fois que je l'ai vu physiquement, il en avait à peine douze et habitait chez sa mère à Couëron, près de Nantes. Pour ce que j'en sais, depuis notre divorce, le gigolo devait partager leur vie à tous les deux. Être obligé de penser à nouveau à ce sale type, après tout ce temps, ajoute une sensation de mal-être à celle qui m'inonde déjà. Ce jour-là, pour notre dernière rencontre, Constant, le gigolo, était heureusement absent, je pus ainsi m'entretenir avec Erwan un court instant debout sur le pas de la porte d'entrée, sous les yeux furibards de sa mère qui maintenait son petit serré contre elle. Avait-elle peur qu'il s'en détache et se précipite dans mes bras ? Autant dire que les quelques mots que j'ai pu échanger, courbé devant lui comme un valet devant son maitre, pour parvenir à son niveau, ne furent que pures banalités. "Alors l'école, ça va ?", "Et toi comment ça se passe avec maman ?" "Bien, bien"...
Hélas. Si j'avais su, si j'avais pu, ce jour-là, rester un peu avec Erwan en tête à tête, oui bien sûr, je lui aurais dit que je l'aimais, mais là, devant Julie, ce n'était pas possible. Peut-être que cela aurait tout changé...
Je n'avais pas été à la hauteur. Un peu tard pour y songer, vingt ans après !
Aujourd'hui, l'image que je conserve d'Erwan est celle d'un enfant plutôt timide, craintif même, généralement poli, supportant très mal les altercations à répétition entre sa mère et moi. En fait d'altercation, moi je ne faisais que subir. Julie m'agonisait d'injures en hurlant, injures que j'encaissais sans mot-dire. Parfois, à bout, Erwan piquait de violentes colères jusqu'à se rouler à terre, ne supportant plus de nous entendre nous entre-déchirer. Enfin, c'était elle qui me déchirait mais lui, le voyait-il ainsi ? Notre dernière entrevue s'est terminée par un simple baiser à peine effleuré sur sa joue, sans réciproque de sa part, ni pleur, ni sourire, rien... J'aurais embrassé un bloc de béton que j'aurais peut-être ressenti plus d'affection. À ce moment précis, alors que nous savions pertinemment l'un comme l'autre que notre couple était mort, que notre séparation était imminente et définitive, j'avais tout de même encore espéré voir surgir chez Julie, un ultime éclair de lucidité, quelque chose comme une proposition de garde partagée ou de visites régulières organisées dans le seul but de ne pas déstabiliser d'avantage Erwan, mais rien ne vint, pas une parole, pas un seul geste de conciliation, rien. Je les quittai en me maudissant intérieurement de n'avoir pas su, ni même tenté de la faire revenir sur ses habituelles prises de positions concernant la garde unilatérale, à son profit exclusif, d'Erwan. Ce jour-là je compris vraiment que j'avais perdu mon fils, peut-être même définitivement. La porte claquée sous mon nez, je me mis à pleurer.
 
J'imagine que notre séparation et la fin de nos incessantes altercations dut peut-être mettre un terme à son mal-être, du moins l'espérais-je, bien que, très vite, Erwan ne supportât plus la présence intempestive, encore épisodique à l'époque, du nouveau compagnon de sa mère. C'est, du moins, ce que j'en déduisis, suite aux quelques remarques en ce sens, que Julie laissait parfois échapper par erreur. Peut-être m'étais-je tout simplement mis cette idée en tête, idée qui me convenait parfaitement, celle d'un fils ne l'aimant pas, ne pouvant pas l'aimer, manière comme une autre de me déculpabiliser tout en discréditant à bas coût cet encombrant rival... À vrai dire je n'en savais que très peu sur leurs nouvelles vies et n'avais jamais vraiment cherché à approfondir les rapports entre lui et son faux père de substitution... Une chose semble certaine, les relations entre Erwan et Constant n'ont sans doute pas dû s'arranger par la suite surtout quand, entre Julie et son mec les liens commencèrent à s'effilocher... Je dois reconnaître que cette idée un peu malsaine d'une dégradation rapide de leurs rapports entre eux trois, m'apparut vite, comme étant assez agréable à imaginer. Cette fois ce ne pouvait plus être moi le responsable, mais bien Julie...
Je me rappelle parfaitement, et pour cause, une des rares occasions, la dernière, où j'eus le désagrément de rencontrer Constant, l'amant de Julie. Nous étions bien sûr déjà séparés mais je continuais de temps en temps à essayer de voir Erwan. Une fois de plus cela s'était mal passé. Très. Je croyais trouver ma femme et Erwan seuls chez elle mais tombai nez à nez avec lui et sans elle. Le dialogue fut aussi bref que violent, aujourd'hui chaque mot me revient comme si c'était hier :
— Ah, c'est vous ! Excusez-moi, je pensais que Julie...
— Qu'est-ce que vous lui voulez encore à Julie ? Vous ne pensez pas que vous leur avez fait assez de mal comme ça à Julie et à Erwan ?
— De mal ??? Mais, pour qui vous vous prenez ?
En une fraction de seconde je sentis monter un flot de haine en moi incontrôlable, un sentiment malsain, jamais ressenti jusque-là, même dans les pires conflits avec Julie. Si j'avais eu à ce moment une arme ou tout autre objet contondant sous la main, je crois que je l'aurais volontiers massacré, non sans lui avoir auparavant infligé un maximum de souffrances.
— Je vous interdis de vous mêler de nos affaires, vous avez réussi à acheter ma femme avec tout votre sale fric, mais jamais, vous entendez, jamais vous n'achèterez ni ne me volerez mon fils et surtout ne vous faites aucune illusion, jamais, jamais vous ne deviendrez son père, il n'en a qu'un seul et c'est moi, connard !
— Pauvre raté ! cria-t-il, crachant tout le mépris qu'il avait à mon égard, en claquant violemment la porte.
Était-ce "raté" ou bien "taré" je ne suis plus très sûr aujourd'hui de son expression qui, quoiqu'il en soit, n'avait rien d'élogieux.
J'avais eu tort de m'emporter ainsi et malheureusement pour moi, je dus reconnaître qu'il avait peut-être quelque part raison, j'étais un raté, mais à ce moment précis, sans doute ne l'avais-je pas encore bien intégré.
 
Rien ne prouve cependant que vingt ans après, tout n'ait pas changé. En vingt ans les amitiés et les amours peuvent aisément s'altérer. Pour quelles raisons n'en serait-il pas de même pour les liens filiaux censés sceller les familles ? Quelle image de son père Erwan a-t-il pu conserver ? Celle d'un homme aimé dont il s'est subitement trouvé séparé ? Ou celle d'un type plutôt minable qui a préféré quitter le foyer conjugal pour revivre sa vie ailleurs ? Il n'empêche, c'est bien à moi que la lettre d'Erwan a été adressée et, jusqu'à preuve du contraire, à personne d'autre...
 
Le message de détresse qu'il m'a envoyé me laisse abasourdi et anesthésié. Curieuse manière de sa part de chercher à renouer avec moi. En ce qui me concerne j'aurais préféré recevoir un vrai courrier, un peu plus paisible, plus clair et structuré, avec à la fin une petite marque d'affection, une embrassade, un "je ne t'ai pas oublié", quelque chose comme ça... mais sans doute est-ce là trop demander. Qui suis-je, d'abord, pour prétendre recevoir ce genre de démonstration d'affection ? Nous, ses parents, quelles véritables marques d'affection lui avons-nous prodiguées, nous qui nous entre-déchirions régulièrement devant lui ?
Pour les reproches, le moment est mal choisi. La seule question pour laquelle je dois tenter d'apporter rapidement une réponse est : par quel bout prendre le problème pour être maintenant le plus efficace possible ? La lettre a été expédiée un mois plus tôt : si son cri de désespoir, car cela en est bien un, reflète l'exacte réalité de la panade dans laquelle il se débat, alors peut-être est-il déjà trop tard. Que s'est-il passé pour lui durant le mois écoulé ?
Puis-je raisonnablement envisager d'avertir des autorités compétentes, et si oui, lesquelles ? De quel droit, moi, le père d'un fils largement adulte que je n'ai pas revu depuis vingt ans et dont j'ignore tout, de sa vie, de ses fréquentations, de son travail, jusqu'à son adresse, de quel droit puis-je prétendre m'immiscer dans son existence et mêler la police à cette histoire, sous le seul prétexte d'un appel à l'aide griffonné sur un bout de papier, même si celui-ci revêt toutes les apparences du désespoir ?
 
Je vais attendre patiemment le début de soirée pour téléphoner à nouveau. Cette fois je suis bien décidé à avoir un sérieux entretien avec Julie, autant que faire se peut. Comment vais-je pouvoir lui présenter le courrier d'Erwan pour qu'elle l'entende utilement, sans qu'elle se saisisse de l'occasion pour me lancer ses habituels reproches ? Je la connais. Il me revient en mémoire certains échanges particulièrement cinglants et blessants à mon égard peu de temps avant notre séparation. Je n'ai aucune envie de les voir ressurgir aujourd'hui. Je pense que le plus simple serait de lui lire la lettre telle qu'il me l'a écrite, de lui demander si elle a une petite idée de ce que cela peut signifier, si elle possède ne serait-ce que le début d'une explication. J'ai aussi besoin de savoir de quand datent ses derniers échanges avec Erwan, j'espère aussi qu'elle pourra (qu'elle acceptera) de me fournir au moins son adresse, son téléphone, enfin tout ce qu'elle voudra bien me communiquer qui ferait avancer le jeu de piste auquel je suis désormais mêlé, que je le veuille ou non. Tout cela ne me plait guère : ai-je le choix ?
Encore faut-il espérer qu'elle ait conservé un minimum de relation avec lui.
Autant dire que je ne suis pas spécialement fier en appuyant à nouveau sur la touche d'appel.
À la quatrième sonnerie, une voix féminine que je n'ai pas reconnue immédiatement répond :
— Allo ?
— Allo, Julie ?
— Oui, c'est qui ?
Elle non plus ne me reconnait apparemment pas. À sa manière bien particulière de parler, sans fioriture, je me remémore vaguement l'intonation rocailleuse de la femme qui a partagé ma vie pendant de nombreuses années...
— C'est moi, Joël
— Joël ? Joël... Santerre ?
— Oui, évidemment... écoute, si je t'appelle, je préfère te le dire tout de suite, ce n'est pas par plaisir, tu dois bien te douter que c'est parce que j'ai de bonnes raisons...
— Ah bon, ça ne te fait pas plaisir d'entendre ma douce voix, t'es sûr ?
J'ignore la tournure faussement rigolarde qu'elle tente de donner à notre conversation. Tout Julie ça !
— Écoute, c'est sérieux, je suis très ennuyé, inquiet même, j'ai reçu aujourd'hui une lettre d'Erwan...
— Ah ? T'as de la chance, ça fait un bout de temps qu'il ne m'a écrit, ni téléphoné, ni même envoyé un SMS
— Je te lis sa lettre si tu veux bien
Là je prends le courrier d'Erwan et lui lis les quelques mots qu'il a rédigés. À la fin pour bien lui faire comprendre la teneur du message, je la lui relis sans lui laisser le temps d'en placer une, en appuyant particulièrement fort sur " m'aider " et " irréversible "...
— Voilà, c'est tout, je suis d'accord, ce n'est pas clair, mais ça dit quand même bien ce que ça veut dire, il est dans le pétrin, c'est sûr... la lettre a été expédiée à Nantes il y a presque un mois, mais comme j'ai déménagé je ne l'ai reçue qu'aujourd'hui.
— T'as déménagé ?
— Oui, j'habite dans le sud maintenant, à Saint-Bauzille de Putois
— ...
— Julie ?
J'eus soudainement peur qu'elle ait raccroché. Maintenant que je l'ai au bout du fil, il n'est pas question qu'elle me laisse tomber.
— Je suis là, j'ai entendu. Qu'est-ce que c'est que cette histoire ? Qu'est-ce qu'il a ? Où est-il ? Éructe-t-elle de sa voix un peu vulgaire, encore plus abimée par le tabac que dans mes souvenirs.
Visiblement elle n'est au courant de rien. Si elle ne peut pas me fournir ses coordonnées, c'est foutu.
— C'est pour ça que je t'appelle, Julie, j'espérais que tu puisses me mettre sur une piste, je pense que tu as peut-être une idée, que tu es plus ou moins au courant de ses problèmes, un début de quelque chose qui m'aide à le retrouver, quoi !
— Non. Franchement je ne suis au courant de rien, je te le dirais sinon. Je crois qu'une des dernières fois où je l'ai vu, il avait réussi à décrocher un emploi dans l'informatique, enfin je crois, dans le sud... Il avait l'air emballé, il disait qu'il avait enfin trouvé sa voie, qu'il avait aussi rencontré une fille, qu'ils allaient s'installer, faire quelque chose de leur vie...
— C'était quand ça ?
— Je ne sais plus vraiment, il y a un ou deux ans, peut-être moins, il est passé à la maison prendre quelques affaires à lui, il était un peu excité, c'est tout juste s'il m'a dit trois phrases, moi je voulais en savoir davantage, devant mon insistance, il m'a juste répondu de ne pas m'inquiéter, qu'il me tiendrait au courant... Qu'est-ce que tu aurais dit à ma place ? Son amie n'a même pas daigné franchir la porte de la maison, elle est restée à attendre dans la voiture dehors...
— Et ?
— Et quoi ?
— Il t'a tenue au courant ensuite ?
— Au début oui, enfin... j'ai reçu un appel, me disant que tout allait bien, qu'avec sa copine il s'était installé dans une grande maison, qu'il avait abandonné l'informatique et qu'ils vivaient maintenant dans une espèce d'appart partagé
— Une colocation ?
— Non pas vraiment, il n'a pas été très clair, mais il m'a dit qu'ils étaient bien logés, qu'il ne fallait pas que je m'en fasse pour eux, me répétant que tout allait pour le mieux...
— D'accord, d'accord, un an ou deux, et depuis ?
— Depuis j'ai dû avoir un ou deux SMS l'histoire de me rassurer je suppose, enfin... sur le dernier il me disait que ce n'était pas tous les jours évident, mais que ça allait, qu'avec sa copine ce n'était pas toujours très simple non plus, mais qu'il ne fallait pas que je me fasse du mouron... Je dois les avoir conservés, attends... ah ! Voilà ! Si tu veux je peux te les lire et te les envoyer.
— Je veux bien
— Attends... voilà, le premier date du 30 janvier de l'année dernière : Salut, juste un petit mot pour dire que tout va bien, nous sommes tous heureux de pouvoir vivre dans la Maison, – il y a un M majuscule à maison – le travail est intéressant, à plus, signé, Erwan l'autre date d'il y a six mois, je te le lis : Salut Maman. Même si ce n'est pas toujours facile on se plait toujours. Demain nous allons en ville nous balader, besoin de quitter un peu l'asso, à plus, Erwan
Depuis, plus rien. On peut pas dire qu'il se fend en deux pour sa mère celui-là...
— Hmmm... Besoin de quitter un peu l'asso, quelle asso, de quoi parle-t-il ?
— Je n'en sais pas plus que toi, puisqu'il m'a dit ne plus travailler dans l'informatique... le connaissant comme je le connais, je le verrais bien dans l'évènementiel peut-être une boite qui met en place des spectacles, une fois il me semble bien qu'il m'a parlé d'un truc comme ça... mais ça pourrait être aussi dans l'humanitaire, va savoir, ou dans n'importe quoi d'autre... comment veux-tu que je le sache !
— Et c'était quand exactement ?
— Le SMS date du 24 juin de l'année dernière... cinq mois après le précédent, j'te jure, il s'occupe pas beaucoup de sa mère !
— Je ne comprends toujours pas. Et c'est tout ce que tu as reçu, tu n'as pas eu d'autres nouvelles depuis ?
— Oui, c'est tout
— Tu n'as pas cherché à le contacter ?
— Non
— Non ?
— Ben non, tu sais nos rapports sont un peu distants et puis c'est un adulte, c'est sa vie tout ça...
J'ai le choix entre me mettre en colère ou me taire. Je préfère ne rien dire plutôt que risquer de l'entendre me raccrocher au nez.
— Peux-tu m'envoyer son numéro de téléphone et par hasard si tu l'as, son adresse, tu n'as qu'à envoyer tout ça par SMS par retour, je n'ai plus de filaire...
 
Que puis-je ajouter de plus utile que j'ai pu oublier de lui dire ?
— Ah oui, peux-tu aussi regarder dans ses affaires, j'imagine qu'il en reste chez toi, peut-être a-t-il laissé des documents qui me mettraient sur sa piste, si tu trouves quoi que ce soit, dis-le-moi... sinon... toi ça va ?
Je n'ai aucune envie de m'immiscer dans sa vie, surtout pas, sans doute pas plus qu'elle dans la mienne. Le passé est le passé et notre présent commun, n'est désormais rempli que de vide. Erwan est tout ce qui nous reste en partage, un fil si ténu qu'il peut se rompre à tout moment. Le passé est définitivement enterré, juste une simple question de correction. Je n'attends rien de sa réponse, surtout pas d'apitoiement. À dire vrai, je m'en moque éperdument, je veux simplement rester courtois.
— Oui, ça va, Constant m'a quittée il y a presque dix ans, je vis seule, maintenant ça va...
— Dix ans ?
— Ouais, ça s'est mal terminé, ce type est un fumier, une ordure. Plein aux as mais fumier quand même. Nos rapports se sont très vite dégradés. Au début j'encaissais, c'était dur, tu me connais, je ne me laisse pas faire, mais j'encaissais. À la fin, pour un rien il devenait fou et n'hésitait pas à me tabasser, et fort, je te prie de me croire, j'avais même l'impression que ça le faisait bander, mais pas moi. Un sadique. J'ai porté plainte à deux reprises, mais penses-tu, une femme comme moi n'est jamais écoutée. Il présentait bien, il avait une grosse bagnole, une montre de luxe, ça en jetait plein la gueule et puis il parlait bien et tout et tout... La police l'a écouté, pas moi, c'est dégueulasse... Et puis il est parti, comme ça, sans rien dire, il a pris ses cliques et ses claques et je ne l'ai plus revu. Erwan ne le supportait plus, ne l'a jamais supporté, ils se disputaient sans arrêt... Un jour Constant a voulu le frapper, c'était la goutte d'eau qui a fait déborder le vase, je me suis mise entre eux, un couteau de cuisine à la main, prête à le frapper. J'aurais pas hésité s'il avait touché ne serait-ce qu'un seul cheveu d'Erwan. C'est à la suite de ça qu'il est parti. Je ne l'ai plus jamais revu. Maintenant oui, ça va, je suis tranquille.
— Bon...
Je suis gêné mais pas franchement étonné par ce qu'elle vient de me dire. Ce type avait su la séduire avec son fric, c'était un arriviste amoral, que j'ai trouvé désagréable au possible chaque fois où j'ai été contraint de le voir. À l'époque je me disais que c'était normal, que je cherchais à justifier mes propres faiblesses. Pourtant, hormis son argent, elle devait bien lui trouver quelque chose de particulier pour qu'elle me quitte pour lui. Connaissant le caractère soupe-au-lait de Julie, cela ne m'étonne qu'à moitié que leur vie de couple ait mal fini, d'un autre côté après l

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