Rien ne va plus pour François
102 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Rien ne va plus pour François , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
102 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

François a 43 ans et malgré une vie professionnelle et familiale satisfaisantes, il s’ennuie. A la recherche d’émotions, il se met alors à jouer et finit par se ruiner et démolir tout ce qu’il avait construit.
Il ne trouve plus d’issues et s’enfuit, laissant ses proches dans le désarroi. Perdu, il rencontre dans la rue Aline, une jeune fille qui erre comme lui et sa vie va prendre un autre sens. Mais qui est Aline ?
Martine Alani, l’auteur de "Mon petit lapin bleu, la vie d’Emma", nous conduit dans les méandres de l’addiction et les faiblesses de l’être humain.
Chapitre 1François - Faites vos jeux … Les jeux sont faits … Rien ne va plus.François fixe nerveusement le numéro 17 de la Roulette, sur lequel il a posé ses derniers jetons. La bille n’en finit pas de tourner.- 12 rouge pair et manque.François se lève et se dirige vers le distributeur d’argent. Il se répète : « je vais me refaire, il le faut. » Il a déjà perdu ce soir les 1 000 € qu’il avait en poche. Il sait que s’il retire encore de l’argent, il augmentera son découvert à la banque. Mais avec ce qu’il va gagner au Blackjack, tout va rentrer dans l’ordre.Sa carte bancaire est refusée.Il prend le chéquier dans sa poche et demande au caissier de lui donner 2 000 €. Demain, à l’ouverture de la banque, il ira déposer ce qu’il aura gagné, le conseiller n’y verra que du feu.Il transforme 1 000 € en jetons de Blackjack. A la table, il n’y a que deux autres joueurs ; une femme d’une cinquantaine d’années avec des jetons de 5 € et un jeune homme dont l’amie est debout derrière lui. La femme, habillée d’un tailleur, les cheveux teints en blond et retenus dans un chignon, a les yeux fatigués ; elle tient un jeton dans la main et le fait tourner entre ses doigts. Le jeune homme est souriant, il semble détaché de ses pertes et gains, et quel que soit le résultat de son jeu, il garde le sourire. Son amie, derrière lui, est plus grave, elle a posé ses mains sur les épaules de son homme, comme pour lui transmettre un fluide positif. Régulièrement, le jeune homme caresse une des mains de sa compagne.Le croupier distribue les cartes. François reçoit un Roi puis un autre Roi. Il décide de doubler, il est sûr de gagner contre la banque qui a un Dix. Il reçoit deux nouvelles cartes, un Valet et un 7. Les autres joueurs ont 18 et 20. Le croupier retourne sa deuxième carte, un As. François perd 500 €.A la cinquième distribution, il n’a plus de jetons et va convertir ce qui lui reste d’argent.Il se persuade qu’il va gagner. Au premier tour, il perd encore 250 €, mais la partie suivante il fait Blackjack ; il ressent une bouffée d’adrénaline. « Ça y est, ça démarre », se répète-t-il.A une heure et demie du matin, le croupier annonce que les jeux s’arrêtent. François a 500 € en poche. Une goutte d’eau pour renflouer son compte en banque.Il court aux machines à sous, avant leur fermeture, et perd.Il est obligé de quitter le casino. Il se retrouve dehors, sonné. Cette fois encore, il sort perdant. Il marche longtemps, sans but, mécaniquement. Les rues et le bord de mer sont déserts. Le crachin qui se met à tomber lui fait rejoindre le parking du casino.Derrière le volant de sa voiture encore à l’arrêt, il a honte et hésite à rentrer chez lui. Christine va encore s’être endormie sur le canapé, elle n’aime pas dormir seule dans leur lit. Il va encore lui mentir. Il reste un long moment, hébété, le regard dans le vide, avant de se résigner à démarrer.Pendant tout le trajet entre Deauville et Caen, l’angoisse lui tord l’estomac. Il se remémore chaque partie, chaque mise, chaque distribution de cartes. Il se repasse, indéfiniment, le film de la soirée. Il aurait juste suffi d’un coup de chance pour qu’il se refasse. Il est maintenant garé devant le portail de leur propriété. Il recule le moment de rentrer. Pourtant il faut qu’il prenne une douche et se change, avant d’aller travailler.Dans une heure, Christine va réveiller les enfants et se préparer pour la journée. Elle ne travaille plus depuis trois mois ; elle a subi un licenciement économique. Elle faisait partie des plus anciens employés de l’usine dans laquelle elle était assistante de direction. L’entreprise a été rachetée par un groupe anglais et les nouveaux patrons ont décidé de délocaliser la fabrication des produits en Asie. Les 250 employés ont été licenciés et jetés comme des objets usagés. Malgré les batailles juridiques, les piquets de grève, les déclarations dans les journaux locaux, nationaux et la télévision, rien n’y a fait, les anglais se sont montrés intraitables et sûrs de leur droit.Pendant un an, Christine s’est investie pour sauvegarder les emplois et limiter la casse. Quand le verdict final est tombé il y a trois mois, elle a monté une association avec une amie, pour venir en aide à ses anciens collègues, les aider à retrouver du travail et faire valoir leurs droits. Christine est une battante.Elle a toujours voulu travailler, bien que ce que gagne François soit largement suffisant pour subvenir aux besoins de la famille.Quand elle a rencontré François, il était étudiant et cela lui avait paru naturel d’être celle qui l’aiderait et l’épaulerait, en lui ôtant tout souci domestique, pour qu’il obtienne son diplôme. Ensuite, elle ne pouvait envisager de quitter l’entreprise dans laquelle elle avait grimpé tous les échelons pour arriver au poste d’assistante du Président Directeur Général. Ils ont deux enfants, Hélène qui vient d’avoir dix-huit ans et Lucas, seize ans. François les aime, mais depuis quelques années, il n’est plus très proche d’eux. Encore une fois, c’est Christine qui a assuré leur éducation ; lui, n’intervenant que pour approuver les choix. Christine lui fait bien un rapport, tous les soirs, de la vie des membres de la famille, mais il ne l’écoute que d’une oreille distraite. Sa vie familiale l’ennuie, ses confrères l’ennuient, ses patients l’ennuient. Il a l’impression de s’être trompé de vie.Il a eu des maîtresses ; deux en fait, qu’il a choisies à chaque fois mariées, pour éviter trop d’exigences de leur part.  Ces deux brèves aventures, sans passion amoureuse, ont eu l’avantage de lui apporter un peu de piment dans sa vie pendant un moment. Mais l’excitation des premiers temps s’est vite, à chaque fois, transformée en complications, et il s’est empressé d’y mettre fin. Les seuls moments où il se sent exister, c’est devant une table de jeux au casino et au PMU les yeux rivés sur l’écran, à suivre la course du cheval sur lequel il a parié.Il a commencé par des petites mises, ne dépassant pas ce qu’il avait en poche. Il a eu la chance des débutants et a gagné plusieurs fois de grosses sommes.Il s’est alors aperçu que son excitation augmentait, plus la somme investie était importante. Les gains étaient bien sûr plus conséquents, mais les pertes aussi. Il lui arrivait de miser gros sur un cheval et s’il remportait la course, il offrait à boire à tous les autres joueurs de la salle. Ces jours-là, il se sentait le maître du monde ; et le soir il invitait Christine dans le restaurant le plus cher de Caen. Le lendemain, il prétextait une réunion de travail et allait réinvestir ses gains sur les tables de Blackjack et de Roulette. Petit à petit le jeu lui est devenu une souffrance, mais il n’avait plus le choix. Il avait beau se dire, dans ses moments de lucidité, qu’il devait arrêter, ses pas le menaient inexorablement vers une table de jeu ou une course de chevaux. Il savait, à l’euro près, l’état de ses comptes en banque qu’il consultait quotidiennement, et pour lui il était impératif qu’il les renfloue.En ce moment, la chance lui tourne vraiment le dos. Il doit 10 000 € à Bernard, le patron du PMU, 20 000 € à son ami Patrick, il est à découvert à la banque. Il a vendu les actions héritées de son père et vidé tous les comptes épargne de leur couple ainsi que leurs assurances vie ; sans compter la dizaine de prêts à taux d’usure, contractés auprès de différents établissements de crédit.  Si Christine s’en aperçoit, il sera obligé de lui avouer son addiction et il n’en supportera pas la honte. Il voit la lumière s’allumer dans les chambres de ses enfants. Il se décide, enfin, à rentrer chez lui.- Où as-tu passé la nuit ? lui demande Christine. J’étais folle d’inquiétude.François s’attendait à cet accueil et avait préparé mentalement son mensonge.- Après la réunion, j’ai été prendre un verre chez Patrick. Colette est chez sa mère en Vendée. On a discuté tard et un peu trop bu, j’ai préféré rester dormir chez lui.- Tu aurais pu au moins m’envoyer un texto.- Oui, tu as raison. Excuse-moi. Je n’y ai pas pensé et ce matin je me suis aperçu que je n’avais plus de batterie à mon téléphone.- Je ne sais pas ce qui t’arrive en ce moment, François. Tu es bizarre et de plus en plus absent. Tu n’as pas de soucis dont tu ne voudrais pas me parler, j’espère ?- Mais non, je suis juste un peu fatigué. Au cabinet, Jean-Marie est en vacances et je récupère ses patients. J’ai plein de boulot, c’est tout.- Si tu avais des problèmes, tu m’en parlerais, n’est-ce-pas ?- Mais bien sûr. Tout va bien, je t’assure.Tout en parlant avec Christine, François s’est déshabillé dans la chambre et il file sous la douche, mettant fin à la conversation qu’il avait tant redoutée. Arrivé au cabinet dentaire, la secrétaire l’avertit des rendez-vous qui l’attendent. Il va expédier les soins et ne pas perdre de temps, il faut absolument qu’il aille voir Bernard pour qu’il lui prête encore un peu d’argent. A treize heures, il est au PMU. Tous les habitués sont déjà là, debout au bar ou attablés. Ils ont tous leur journal fétiche étalé devant eux, qu’ils consultent et griffonnent, avant de remplir leur ticket ou de parier sur l’écran de la borne de jeux. Ils se connaissent tous, ils se voient tous les jours ; mais ils n’échangent que quelques phrases de temps en temps, toujours à propos des chevaux et des courses.Bernard reçoit François de façon inattendue.- Non, François, je ne t’avance plus rien. Et tu as intérêt à me rembourser ce que tu me dois avant la fin de la semaine.- Bernard, je suis sûr d’un cheval aujourd’hui. Tu sais bien qu’à chaque fois que je gagne, tu es bénéficiaire.- Peut-être, mais en ce moment tu as plutôt la scoumoune et moi, je ne veux pas que tu m’embarques avec toi.- Tiens, prends ce que j’ai en poche et place-le, gagnant, sur le 7 dans la deuxième à Vincennes. Je suis sûr qu’il va gagner. D’ailleurs, tu devrais aussi miser sur lui.François attend la course. Quand arrive le départ, il se place juste devant l’écran et son corps se contracte comme s’il était lui-même sur le cheval. Le 7 mène la course tout du long et finit en tête.Il se précipite au comptoir, pour encaisser ses gains.- Tu vois, je t’avais dit qu’il gagnerait. A 12 contre un, si tu m’avais prêté les 2 000 € que je t’ai demandés, calcule la somme que j’aurais touchée… François doit retourner au cabinet. Il quitte le PMU, il n’a plus un sou en poche, Bernard a gardé l’argent gagné.Il enchaîne les consultations et les soins. Le soir, il rentre chez lui, éreinté. François ouvre la porte de sa maison, dépose ses clefs de voiture sur le meuble de l’entrée, sa veste sur le porte-manteau. Il entre au salon, se sert un verre de whisky qu’il avale d’un trait.Christine, l’ayant entendu rentrer, le rejoint.- Que fais-tu ? Tu ne viens pas manger ?Il se ressert un whisky et le boit, avant de suivre Christine jusqu’à la cuisine, où sont déjà attablés Lucas et Hélène.- Maman est d’accord. Je prends une colocation avec Marion ma copine, à Paris, à partir de septembre, lui dit Hélène.François la regarde, étonné.- Mais tu sais bien, papa, je t’ai dit qu’après le bac, je rentre à l’ESCE. C’est une école de commerce à Paris.- François, on en a déjà parlé, renchérit Christine. D’ailleurs, je vais voir notre conseiller à la banque et je vais étudier, avec lui, le financement des études et la location.François manque s’étrangler.- Quand vas-tu à la banque ?- J’ai rendez-vous demain matin. C’est le conseiller qui m’a appelée, pour faire un point, m’a-t-il dit.François se sert un verre de vin qu’il avale d’un coup, puis un autre, et encore un autre.- Et maman va m’acheter un scooter, rajoute Lucas.François commence à ressentir les effets de l’alcool.- Puisque votre mère décide de tout. Je n’ai rien à dire.Hélène s’énerve.- Tu n’es jamais là et de toute façon, tu te fiches bien de ce qu’on fait.Christine intervient pour calmer sa fille.- Hélène, laisse ton père tranquille, il est fatigué. Il a beaucoup de travail en ce moment.- Tu parles ! Il a toujours beaucoup de travail et quand il ne travaille pas, il n’est pas là non plus. Il a toujours mieux à faire ailleurs. Et même quand il est là, il n’est pas avec nous.Lucas renchérit :- Pour une fois, je suis d’accord avec Hélène. Papa, au moins te rappelles-tu que je vais partir vivre en Angleterre ?François est sonné, il reçoit un uppercut.- Qu’est-ce-que tu racontes ? Que vas-tu faire en Angleterre ? Tu n’as que quinze ans !- J’ai seize ans depuis deux mois ! Tu vois, tu ne sais même pas mon âge !François se ressert un verre de vin. Il se sent étranger à sa famille et ce sentiment lui donne une sorte de vertige.- Christine, c’est quoi, cette histoire ?- Le lycée de Lucas propose un échange avec un établissement anglais pour une année scolaire, aux élèves qui le désirent. Il partira de septembre à juin et ne reviendra qu’aux vacances scolaires.François a la tête qui tourne, la vue qui se trouble, les voix de Christine et des enfants lui arrivent ouatées. Il n’a pas dormi depuis plus de trente-six heures et l’alcool lui porte un coup fatal.Il se lève, titube, Christine le soutient et l’aide à monter jusqu’à leur chambre. Il s’écroule tout habillé sur le lit et s’enfonce dans un sommeil comateux. Le matin, quand il se réveille, il a la tête dans un étau. Christine est déjà habillée, prête à partir. Elégante dans son tailleur pantalon, légèrement maquillée, elle a rassemblé ses cheveux bruns en chignon. Depuis qu’elle ne travaille plus, elle s’efforce à se préparer, tous les jours, comme lorsqu’elle était en activité.  Elle parfait sa tenue avec un foulard Hermès, tout en s’adressant à François :- Si tu ne te dépêches pas, tu vas arriver en retard au cabinet. Je t’ai préparé ton petit-déjeuner, je file.- Tu pars ?- Oui, je te l’ai dit hier, je vais à la banque.Elle l’embrasse rapidement sur la bouche et quitte la chambre.Le cauchemar de François recommence.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 14 août 2018
Nombre de lectures 4
EAN13 9782363158079
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0250€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Rien ne va plus pour François


Martine Alani

2018
Cet ebook a été réalisé avec IGGY FACTORY. Pour plus d'informations rendez-vous sur le site : www.iggybook.com
Table des matières

Chapitre 1 : François
Chapitre 2 : Christine
Chapitre 3 : Aline
chapitre 4 : Clécy
chapitre 5 : Elle voulait voir la mer
chapitre 6 : Journée de honte
chapitre 7 : Elle voulait une plage de sable
chapitre 8 : Les doutes de Christine
chapitre 9 : Patrick et Karine
chapitre 10 : Madame Mauduit
chapitre 11 : Chez Madame Mauduit
chapitre 12 : Concarneau
chapitre 13 : La famille d'Aline
chapitre 14 : François retourne chez lui
chapitre 15 : Divorce
chapitre 16 : La colère de Christine
chapitre 17 : Karine et François
chapitre 18 : Kévin
chapitre 19 : L'histoire d'Aline
chapitre 20 : Deauville
chapitre 21 : La Hague
Epilogue
… Même la personne la plus insensible de cette salle d’enfer aurait reconnu forcément que cet individu n’avait plus aucun appui, ni chez lui, ni dans une banque, ni chez des parents ; qu’il avait joué ici son dernier argent et sa vie même, et que maintenant de ce pas trébuchant, il s’en allait ailleurs, n’importe où, mais à coup sûr hors de l’existence…
Stefan Zweig
Vingt-quatre heures de la vie d’une femme
Chapitre 1
 
François
 

– Faites vos jeux … Les jeux sont faits … Rien ne va plus.
François fixe nerveusement le numéro 17 de la Roulette, sur lequel il a posé ses derniers jetons. La bille n’en finit pas de tourner.
– 12 rouge pair et manque.
François se lève et se dirige vers le distributeur d’argent. Il se répète : « je vais me refaire, il le faut. » Il a déjà perdu ce soir les 1 000 € qu’il avait en poche. Il sait que s’il retire encore de l’argent, il augmentera son découvert à la banque. Mais avec ce qu’il va gagner au Blackjack, tout va rentrer dans l’ordre.
Sa carte bancaire est refusée.
Il prend le chéquier dans sa poche et demande au caissier de lui donner 2 000 €. Demain, à l’ouverture de la banque, il ira déposer ce qu’il aura gagné, le conseiller n’y verra que du feu.
Il transforme 1 000 € en jetons de Blackjack. A la table, il n’y a que deux autres joueurs ; une femme d’une cinquantaine d’années avec des jetons de 5 € et un jeune homme dont l’amie est debout derrière lui. La femme, habillée d’un tailleur, les cheveux teints en blond et retenus dans un chignon, a les yeux fatigués ; elle tient un jeton dans la main et le fait tourner entre ses doigts. Le jeune homme est souriant, il semble détaché de ses pertes et gains, et quel que soit le résultat de son jeu, il garde le sourire. Son amie, derrière lui, est plus grave, elle a posé ses mains sur les épaules de son homme, comme pour lui transmettre un fluide positif. Régulièrement, le jeune homme caresse une des mains de sa compagne.
Le croupier distribue les cartes. François reçoit un Roi puis un autre Roi. Il décide de doubler, il est sûr de gagner contre la banque qui a un Dix. Il reçoit deux nouvelles cartes, un Valet et un 7. Les autres joueurs ont 18 et 20. Le croupier retourne sa deuxième carte, un As. François perd 500 €.
A la cinquième distribution, il n’a plus de jetons et va convertir ce qui lui reste d’argent.
Il se persuade qu’il va gagner. Au premier tour, il perd encore 250 €, mais la partie suivante il fait Blackjack ; il ressent une bouffée d’adrénaline. « Ça y est, ça démarre », se répète-t-il.
A une heure et demie du matin, le croupier annonce que les jeux s’arrêtent. François a 500 € en poche. Une goutte d’eau pour renflouer son compte en banque.
Il court aux machines à sous, avant leur fermeture, et perd.
Il est obligé de quitter le casino. Il se retrouve dehors, sonné. Cette fois encore, il sort perdant. Il marche longtemps, sans but, mécaniquement. Les rues et le bord de mer sont déserts. Le crachin qui se met à tomber lui fait rejoindre le parking du casino.
Derrière le volant de sa voiture encore à l’arrêt, il a honte et hésite à rentrer chez lui. Christine va encore s’être endormie sur le canapé, elle n’aime pas dormir seule dans leur lit. Il va encore lui mentir. Il reste un long moment, hébété, le regard dans le vide, avant de se résigner à démarrer.
Pendant tout le trajet entre Deauville et Caen, l’angoisse lui tord l’estomac. Il se remémore chaque partie, chaque mise, chaque distribution de cartes. Il se repasse, indéfiniment, le film de la soirée. Il aurait juste suffi d’un coup de chance pour qu’il se refasse.
 
Il est maintenant garé devant le portail de leur propriété. Il recule le moment de rentrer. Pourtant il faut qu’il prenne une douche et se change, avant d’aller travailler.
Dans une heure, Christine va réveiller les enfants et se préparer pour la journée. Elle ne travaille plus depuis trois mois ; elle a subi un licenciement économique. Elle faisait partie des plus anciens employés de l’usine dans laquelle elle était assistante de direction. L’entreprise a été rachetée par un groupe anglais et les nouveaux patrons ont décidé de délocaliser la fabrication des produits en Asie. Les 250 employés ont été licenciés et jetés comme des objets usagés. Malgré les batailles juridiques, les piquets de grève, les déclarations dans les journaux locaux, nationaux et la télévision, rien n’y a fait, les anglais se sont montrés intraitables et sûrs de leur droit.
Pendant un an, Christine s’est investie pour sauvegarder les emplois et limiter la casse. Quand le verdict final est tombé il y a trois mois, elle a monté une association avec une amie, pour venir en aide à ses anciens collègues, les aider à retrouver du travail et faire valoir leurs droits. Christine est une battante.
Elle a toujours voulu travailler, bien que ce que gagne François soit largement suffisant pour subvenir aux besoins de la famille.
Quand elle a rencontré François, il était étudiant et cela lui avait paru naturel d’être celle qui l’aiderait et l’épaulerait, en lui ôtant tout souci domestique, pour qu’il obtienne son diplôme. Ensuite, elle ne pouvait envisager de quitter l’entreprise dans laquelle elle avait grimpé tous les échelons pour arriver au poste d’assistante du Président Directeur Général.
 
Ils ont deux enfants, Hélène qui vient d’avoir dix-huit ans et Lucas, seize ans. François les aime, mais depuis quelques années, il n’est plus très proche d’eux. Encore une fois, c’est Christine qui a assuré leur éducation ; lui, n’intervenant que pour approuver les choix. Christine lui fait bien un rapport, tous les soirs, de la vie des membres de la famille, mais il ne l’écoute que d’une oreille distraite.
 
Sa vie familiale l’ennuie, ses confrères l’ennuient, ses patients l’ennuient. Il a l’impression de s’être trompé de vie.
Il a eu des maîtresses ; deux en fait, qu’il a choisies à chaque fois mariées, pour éviter trop d’exigences de leur part.  Ces deux brèves aventures, sans passion amoureuse, ont eu l’avantage de lui apporter un peu de piment dans sa vie pendant un moment. Mais l’excitation des premiers temps s’est vite, à chaque fois, transformée en complications, et il s’est empressé d’y mettre fin.
 
Les seuls moments où il se sent exister, c’est devant une table de jeux au casino et au PMU les yeux rivés sur l’écran, à suivre la course du cheval sur lequel il a parié.
Il a commencé par des petites mises, ne dépassant pas ce qu’il avait en poche. Il a eu la chance des débutants et a gagné plusieurs fois de grosses sommes.
Il s’est alors aperçu que son excitation augmentait, plus la somme investie était importante. Les gains étaient bien sûr plus conséquents, mais les pertes aussi. Il lui arrivait de miser gros sur un cheval et s’il remportait la course, il offrait à boire à tous les autres joueurs de la salle. Ces jours-là, il se sentait le maître du monde ; et le soir il invitait Christine dans le restaurant le plus cher de Caen. Le lendemain, il prétextait une réunion de travail et allait réinvestir ses gains sur les tables de Blackjack et de Roulette.
 
Petit à petit le jeu lui est devenu une souffrance, mais il n’avait plus le choix. Il avait beau se dire, dans ses moments de lucidité, qu’il devait arrêter, ses pas le menaient inexorablement vers une table de jeu ou une course de chevaux. Il savait, à l’euro près, l’état de ses comptes en banque qu’il consultait quotidiennement, et pour lui il était impératif qu’il les renfloue.
En ce moment, la chance lui tourne vraiment le dos. Il doit 10 000 € à Bernard, le patron du PMU, 20 000 € à son ami Patrick, il est à découvert à la banque. Il a vendu les actions héritées de son père et vidé tous les comptes épargne de leur couple ainsi que leurs assurances vie ; sans compter la dizaine de prêts à taux d’usure, contractés auprès de différents établissements de crédit.  Si Christine s’en aperçoit, il sera obligé de lui avouer son addiction et il n’en supportera pas la honte.
 
Il voit la lumière s’allumer dans les chambres de ses enfants. Il se décide, enfin, à rentrer chez lui.
– Où as-tu passé la nuit ? lui demande Christine. J’étais folle d’inquiétude.
François s’attendait à cet accueil et avait préparé mentalement son mensonge.
– Après la réunion, j’ai été prendre un verre chez Patrick. Colette est chez sa mère en Vendée. On a discuté tard et un peu trop bu, j’ai préféré rester dormir chez lui.
– Tu aurais pu au moins m’envoyer un texto.
– Oui, tu as raison. Excuse-moi. Je n’y ai pas pensé et ce matin je me suis aperçu que je n’avais plus de batterie à mon téléphone.
– Je ne sais pas ce qui t’arrive en ce moment, François. Tu es bizarre et de plus en plus absent. Tu n’as pas de soucis dont tu ne voudrais pas me parler, j’espère ?
– Mais non, je suis juste un peu fatigué. Au cabinet, Jean-Marie est en vacances et je récupère ses patients. J’ai plein de boulot, c’est tout.
– Si tu avais des problèmes, tu m’en parlerais, n’est-ce-pas ?
– Mais bien sûr. Tout va bien, je t’assure.
Tout en parlant avec Christine, François s’est déshabillé dans la chambre et il file sous la douche, mettant fin à la conversation qu’il avait tant redoutée.
 
Arrivé au cabinet dentaire, la secrétaire l’avertit des rendez-vous qui l’attendent. Il va expédier les soins et ne pas perdre de temps, il faut absolument qu’il aille voir Bernard pour qu’il lui prête encore un peu d’argent.
 
A treize heures, il est au PMU. Tous les habitués sont déjà là, debout au bar ou attablés. Ils ont tous leur journal fétiche étalé devant eux, qu’ils consultent et griffonnent, avant de remplir leur ticket ou de parier sur l’écran de la borne de jeux. Ils se connaissent tous, ils se voient tous les jours ; mais ils n’échangent que quelques phrases de temps en temps, toujours à propos des chevaux et des courses.
Bernard reçoit François de façon inattendue.
– Non, François, je ne t’avance plus rien. Et tu as intérêt à me rembourser ce que tu me dois avant la fin de la semaine.
– Bernard, je suis sûr d’un cheval aujourd’hui. Tu sais bien qu’à chaque fois que je gagne, tu es bénéficiaire.
– Peut-être, mais en ce moment tu as plutôt la scoumoune et moi, je ne veux pas que tu m’embarques avec toi.
– Tiens, prends ce que j’ai en poche et place-le, gagnant, sur le 7 dans la deuxième à Vincennes. Je suis sûr qu’il va gagner. D’ailleurs, tu devrais aussi miser sur lui.
François attend la course. Quand arrive le départ, il se place juste devant l’écran et son corps se contracte comme s’il était lui-même sur le cheval. Le 7 mène la course tout du long et finit en tête.
Il se précipite au comptoir, pour encaisser ses gains.
– Tu vois, je t’avais dit qu’il gagnerait. A 12 contre un, si tu m’avais prêté les 2 000 € que je t’ai demandés, calcule la somme que j’aurais touchée…
 
François doit retourner au cabinet. Il quitte le PMU, il n’a plus un sou en poche, Bernard a gardé l’argent gagné.
Il enchaîne les consultations et les soins. Le soir, il rentre chez lui, éreinté.
 
François ouvre la porte de sa maison, dépose ses clefs de voiture sur le meuble de l’entrée, sa veste sur le porte-manteau. Il entre au salon, se sert un verre de whisky qu’il avale d’un trait.
Christine, l’ayant entendu rentrer, le rejoint.
– Que fais-tu ? Tu ne viens pas manger ?
Il se ressert un whisky et le boit, avant de suivre Christine jusqu’à la cuisine, où sont déjà attablés Lucas et Hélène.
– Maman est d’accord. Je prends une colocation avec Marion ma copine, à Paris, à partir de septembre, lui dit Hélène.
François la regarde, étonné.
– Mais tu sais bien, papa, je t’ai dit qu’après le bac, je rentre à l’ESCE. C’est une école de commerce à Paris.
– François, on en a déjà parlé, renchérit Christine. D’ailleurs, je vais voir notre conseiller à la banque et je vais étudier, avec lui, le financement des études et la location.
François manque s’étrangler.
– Quand vas-tu à la banque ?
– J’ai rendez-vous demain matin. C’est le conseiller qui m’a appelée, pour faire un point, m’a-t-il dit.
François se sert un verre de vin qu’il avale d’un coup, puis un autre, et encore un autre.
– Et maman va m’acheter un scooter, rajoute Lucas.
François commence à ressentir les effets de l’alcool.
– Puisque votre mère décide de tout. Je n’ai rien à dire.
Hélène s’énerve.
– Tu n’es jamais là et de toute façon, tu te fiches bien de ce qu’on fait.
Christine intervient pour calmer sa fille.
– Hélène, laisse ton père tranquille, il est fatigué. Il a beaucoup de travail en ce moment.
– Tu parles ! Il a toujours beaucoup de travail et quand il ne travaille pas, il n’est pas là non plus. Il a toujours mieux à faire ailleurs. Et même quand il est là, il n’est pas avec nous.
Lucas renchérit :
– Pour une fois, je suis d’accord avec Hélène. Papa, au moins te rappelles-tu que je vais partir vivre en Angleterre ?
François est sonné, il reçoit un uppercut.
– Qu’est-ce-que tu racontes ? Que vas-tu faire en Angleterre ? Tu n’as que quinze ans !
– J’ai seize ans depuis deux mois ! Tu vois, tu ne sais même pas mon âge !
François se ressert un verre de vin. Il se sent étranger à sa famille et ce sentiment lui donne une sorte de vertige.
– Christine, c’est quoi, cette histoire ?
– Le lycée de Lucas propose un échange avec un établissement anglais pour une année scolaire, aux élèves qui le désirent. Il partira de septembre à juin et ne reviendra qu’aux vacances scolaires.
François a la tête qui tourne, la vue qui se trouble, les voix de Christine et des enfants lui arrivent ouatées. Il n’a pas dormi depuis plus de trente-six heures et l’alcool lui porte un coup fatal.
Il se lève, titube, Christine le soutient et l’aide à monter jusqu’à leur chambre. Il s’écroule tout habillé sur le lit et s’enfonce dans un sommeil comateux.
 
Le matin, quand il se réveille, il a la tête dans un étau. Christine est déjà habillée, prête à partir. Elégante dans son tailleur pantalon, légèrement maquillée, elle a rassemblé ses cheveux bruns en chignon. Depuis qu’elle ne travaille plus, elle s’efforce à se préparer, tous les jours, comme lorsqu’elle était en activité.  Elle parfait sa tenue avec un foulard Hermès, tout en s’adressant à François :
– Si tu ne te dépêches pas, tu vas arriver en retard au cabinet. Je t’ai préparé ton petit-déjeuner, je file.
– Tu pars ?
– Oui, je te l’ai dit hier, je vais à la banque.
Elle l’embrasse rapidement sur la bouche et quitte la chambre.
Le cauchemar de François recommence.
 
Chapitre 2
 
Christine
 
– Madame Dumaine, je vous le répète, tous vos comptes sont à zéro et vous avez 20 000 € de découvert sur votre compte courant joint. Même le compte professionnel de votre mari présente un découvert très important.
Le conseiller bancaire parait excédé.
– Il doit s’agir d’une erreur, essaie de plaider Christine.
– Qui s’occupe des comptes chez vous ?
– Avant c’était moi, mais depuis quelques mois mon mari a voulu s’en occuper pour me décharger.
– Il faut vous rendre à l’évidence, Madame Dumaine, votre mari est un joueur.
– Un joueur ? Mais vous plaisantez ! Il travaille toute la journée à son cabinet, comment en aurait-il le temps ?
– Regardez les relevés de cartes bleues. Des retraits réguliers près d’un PMU à Caen et au casino de Deauville. C’est parlant. Et tous ces remboursements de crédits tous les mois, votre mari a dû faire des emprunts un peu partout.
– Je ne comprends pas. Et mon livret d’épargne, mon assurance-vie, j’y avais mis ma prime de licenciement ?
– Vides.
Christine se prend la tête entre les mains et regarde fixement le conseiller, d’un air incrédule.
– Oh non ! Ce n’est pas possible !
– Si, Madame, je vous assure que c’est vrai. Vous n’avez plus rien et vous devez beaucoup d’argent. Et j’espère pour vous qu’il n’a pas hypothéqué votre maison.
– On peut trouver un arrangement ?
– Non Madame, aucun arrangement. Et il va falloir couvrir le découvert avant dix jours, sinon plus de carte bleue et plus de chéquier.
– Je peux voir le directeur ?
– Si vous voulez. Prenez un rendez-vous.
– Non, je veux le voir tout de suite.
Le directeur averti, il fait attendre un long moment Christine et enfin la reçoit pour lui confirmer les dires du conseiller. Il se montre aussi intraitable.
 
En ressortant de la banque, Christine est abattue. Elle essaie d’appeler François. Son portable est coupé. Elle lui laisse un message : « François, rappelle-moi tout de suite, c’est urgent. »
Elle appelle le cabinet. La secrétaire lui répond.
– Le docteur Dumaine n’est pas venu ce matin et je ne sais pas quoi faire. Ses rendez-vous sont là et attendent.
– Passez-moi Isabelle, son assistante.
Christine attend un court moment.
– Madame Dumaine, c’est moi, Isabelle.
– Avez-vous des nouvelles de mon mari ?
– Non, aucune. J’ai remarqué hier qu’il n’allait pas très bien. J’ai essayé de le joindre plusieurs fois ce matin, mais son téléphone est sur messagerie. Ça ne lui ressemble pas du tout de ne pas venir et de nous laisser sans nouvelles.
– Peut-être est-il à la maison. S’il y est, je lui dis de vous rappeler. Son associé rentre quand ?
– Demain.
 
Christine a le cœur qui s’emballe. Elle oscille entre l’inquiétude et la colère.
Rentrée à la maison, elle va dans toutes les pièces en appelant son mari. Personne. Elle va dans le garage, sa voiture n’est pas là. Dans la chambre, elle ouvre les placards. Il a pris des jeans, des pulls, des chemises et un costume. Dans la salle de bains, il n’y a plus aucune affaire lui appartenant.
Elle appelle Patrick, confrère et seul ami de François.
– Non Christine, je ne l’ai pas vu.
– Il a dormi chez toi il y a deux jours ?
Patrick ne répond pas. Il se doute que si elle lui pose cette question, c’est qu’il a servi d’alibi à François.
– Il n’est pas à son cabinet ?
– Patrick, si je t’appelle, c’est qu’il n’est pas allé travailler ce matin, qu’il a pris des vêtements et ses affaires de toilette et que sa voiture n’est plus là. Et j’ai découvert plein d’autres choses ce matin. Patrick, je suis très inquiète.
– Viens me rejoindre à treize heures, on ira manger un morceau et on parlera, d’accord ?
 
Au restaurant, Christine met Patrick au courant de ce qu’elle a appris le matin, à la banque.
Pour l’instant, sa colère l’emporte.
– On n’a plus rien et on doit plein d’argent. Hier soir, il a pris une cuite et ce matin, il s’est envolé. Il savait que j’allais à la banque. Il ne m’a rien dit. Il m’a laissé toute seule avec ses embrouilles. Ton ami est une ordure !
– Il n’a sans doute pas supporté l’idée que tu découvres le gouffre dans lequel il vous a mis.
Elle est excédée et son ton monte.
– Et je fais quoi, maintenant ? Qu’est-ce-que je dis aux enfants ? Votre père nous a ruinés et il s’est cassé !
Patrick regarde autour de lui ; il est gêné par les regards braqués sur eux.
– Calme-toi, Christine. Je suis connu ici, les gens nous regardent.
Christine se met à pleurer.
– Excuse-moi, Patrick. J’ai reçu une bombe sur la tête ce matin. Je ne sais plus où j’en suis.
Pour ne pas en rajouter à la détresse de Christine, il ne lui dit pas que lui aussi est dans l’embarras. Il a prêté 20 000 € à François, sans le dire à Colette, et avec ce qu’il vient d’apprendre, il n’est pas près de revoir son argent. Il va falloir qu’il affronte sa femme qui va certainement lui crier dessus, comme elle en a pris l’habitude depuis quelque temps, à chaque fois qu’elle le prend en défaut pour quelque raison que ce soit. Elle lui fait payer très cher la brève aventure qu’il a eue avec une patiente, il y a deux ans. Colette avait eu des doutes et l’avait suivi un soir qu’il disait aller jouer au tennis avec son ami François. Elle les avait surpris, lui avec Marie-Laure, en train de s’embrasser dans la voiture. Après lui avoir fait vivre plusieurs mois d’enfer, avec menaces de divorce et humiliations de toutes sortes devant la famille et les amis, elle lui avait déclaré qu’elle décidait d’accepter ses excuses, mais qu’elle l’aurait dorénavant à l’œil.  Ce qu’elle avait mis en application. Quand elle devait s’absenter pour aller voir sa mère malade, elle s’arrangeait pour lui téléphoner plusieurs fois, même en pleine nuit, ou demandait à leur fille, Adeline, de passer la soirée avec son père. Cette situation lui pesait beaucoup, mais il aimait Colette et se sentait toujours coupable de son incartade.
 
– Patrick, faut-il que j’alerte la police ? lui demande Christine qui avait cessé de pleurer, passant de la colère à l’angoisse.
– C’est peut-être mieux d’attendre. C’est un adulte. Il est sans doute allé se terrer quelque part pendant un moment, le temps de reprendre ses esprits. Il a certainement eu peur de ta réaction.
– Tu savais qu’il jouait ?
– Je savais qu’il allait au PMU de temps en temps, mais je ne me doutais pas qu’il en était là.
– Si sa vie avec moi ne le satisfaisait plus, j’aurais préféré mille fois qu’il prenne une maîtresse.
– Après tout ce que tu m’as dit sur votre naufrage financier causé par le jeu, je pense qu’il est malade. Quand il rentrera, envoie le voir un psy.
– S’il est malade, il est en danger.
– Je ne pense pas. Il a certainement très honte de ce qu’il a fait.
– Et s’il voulait se suicider ?
– N’imagine pas le pire. Il a pris des affaires, ça ne ressemble pas à quelqu’un qui veut se supprimer.
– Qu’est-ce-que tu en sais ?
– Christine, arrête de voir le pire.
Patrick regarde l’heure sur son téléphone portable. Il va être très en retard à son prochain rendez-vous au cabinet. Il n’ose pas abandonner Christine, le patient attendra et pestera.
– Et le banquier qui m’a dit que je devais combler le découvert avant dix jours, comment je vais faire ? Tu sais que je suis au chômage.
– Tu devrais peut-être en parler à tes parents, ils pourraient te dépanner, au moins pour le découvert.
– Surtout pas. Ils n’aiment pas François, ils le prennent pour un prétentieux. Ils ont toujours cru qu’il les snobait parce qu’ils sont agriculteurs. S’ils apprennent ce qu’il a fait, ils vont s’en donner à cœur joie de le démolir. Et tu t’imagines ma honte… Non, ce n’est pas possible.
– De mon côté, je ne peux pas t’aider. Colette a fait des investissements et on n’a plus de liquidités.
– Je ne te demande rien, Patrick, lui fait-elle remarquer, bien qu’elle ait secrètement espéré qu’il l’aiderait.
Patrick est ennuyé de ne pas proposer son aide financière à Christine, mais il ne peut pas le faire sans mettre au courant Colette et il ne se sent pas le courage de lui raconter ce qu’a fait François et qu’il lui a déjà prêté de l’argent à fonds perdus.
– Il faut que je retourne travailler. Appelle-moi dès que tu as des nouvelles de François.
 
Christine se retrouve au volant de sa voiture, angoissée, désespérée, ne sachant pas vers qui se tourner sans avoir à dévoiler le comportement de François.
Elle décide d’aller à l’association. Elle va demander conseil à son amie Marielle ; c’est une militante syndicaliste, elle sera sans doute de bon conseil.
Christine et Marielle sont amies depuis leurs années de lycée à Malherbe. Marielle s’est toujours engagée pour défendre les causes auxquelles elle croit. Quand son mari est parti avec une autre, il y a une dizaine d’années, elle s’est retrouvée sans travail, puisqu’elle était sa secrétaire. Christine l’a aidée, à cette époque, à remonter la pente et l’a parrainée pour qu’elle soit embauchée dans la même entreprise qu’elle. Sans enfant, Marielle consacre maintenant sa vie entière à la lutte syndicaliste. Tout naturellement, quand le verdict est tombé et que les employés de l’entreprise ont tous été licenciés, elle a proposé à Christine de monter avec elle cette association d’entraide et entraîné d’autres volontaires.
 
Au fur et à mesure du récit de Christine, Marielle est de plus en plus stupéfaite.
– J’ai toujours pris François pour un type coincé, sans passion ni affect. Je l’ai toujours trouvé ennuyeux et je ne comprenais pas que tu en sois toujours amoureuse. Je n’aurais jamais imaginé qu’il puisse, comme ça, s’adonner au jeu et perdre des sommes phénoménales.
Christine se met à pleurer. Elle a toujours aimé François, même s’il semblait ne plus s’intéresser beaucoup à leur couple ni à leur famille.
– C’est vrai qu’il ne parle pas beaucoup. Il n’a qu’un seul ami, Patrick, mais apparemment il ne connaissait pas non plus son addiction au jeu.
– Tu es sûre qu’il n’est pas parti avec une autre femme ?
– Oh, j’aurais préféré, mais je suis sûre que non.  Au moins il ne nous aurait pas laissés dans un tel marasme. Qu’est-ce-que je vais dire ce soir aux enfants ?
– La vérité.
– Ils vont détester leur père.
– Et mets ton orgueil dans ta poche et demande de l’aide à tes parents.
– Ils vont le maudire.
Marielle prend son amie dans ses bras.
– Arrête de le défendre. C’est lui qui t’a fichue dans cette galère.
– J’ai très peur qu’il ne supporte pas la honte de ce qu’il a fait et qu’il se suicide.
– Un lâche ne se suicide pas. Et ton François est un lâche !
 
Comme Christine l’avait prévu, à l’annonce de ce qu’avait fait leur père, les enfants ont hurlé leur dépit.
– Si on est ruiné, je ne pourrai pas aller à Paris, avait pleuré Hélène. Il faut toujours que papa gâche tout.
– Maman, je te préviens, s’il revient, je quitte la maison, avait braillé Lucas.
 
Maintenant, les enfants sont dans leurs chambres et Christine se résigne à appeler sa belle-mère.
Les parents de François s’étaient séparés quand il avait dix-sept ans. Son père, professeur d’université, avait quitté le domicile conjugal pour convoler avec une jeune étudiante de vingt-deux ans, avec qui il a vécu jusqu’à son décès l’année dernière. Sa mère avait quitté Caen, pleine de rage et de rancœur, et s’était installée à Paris avec ses deux plus jeunes enfants. François avait choisi de rester avec son père. Il n’avait plus aucun contact avec son frère ni avec sa sœur, mais allait voir sa mère au moins deux fois par an. Quelques fois il y allait aussi avec Hélène et Lucas, quand ils étaient tous les quatre à Paris. Ces jours-là, Christine préférait les attendre en faisant les magasins.
Christine n’avait vu sa belle-mère qu’une seule fois, quand François l’avait présentée à elle avant leur mariage, auquel elle n’avait pas voulu assister à cause de la présence de son ex-mari et de sa nouvelle femme. Le caractère aigri de sa belle-mère rebutait Christine et elle n’avait jamais eu envie de la revoir. Elle l’avait au téléphone, trois fois par an, quand elle l’appelait pour la remercier des chèques qu’elle envoyait pour les enfants, à Noël et les anniversaires.
 
– Oui, j’ai vu François. Il est venu cet après-midi pour me taper de l’argent. Je l’ai envoyé paître.
– Il vous a dit quelque chose en particulier ?
– Non, rien, à part qu’il était dans une situation financière difficile à cause de mauvais placements. Je lui ai répondu qu’il faudra qu’il attende ma mort pour toucher quoique ce soit de moi. Je n’ai que ma petite retraite de professeur de collège et j’ai bien l’intention de profiter de la vie jusqu’au bout, sans me priver. Mes trois enfants ont de bonnes situations, je n’ai plus à les aider.
– C’est tout ce qu’il vous a dit ?
– Oui. Quand je lui ai dit non, il a voulu repartir aussitôt. Il paraissait nerveux.
– Je suis très inquiète. Vous ne savez pas où il a pu aller ?
– Comment voulez-vous que je le sache ! Pas chez son frère ni chez sa sœur, en tout cas. Ils ne se parlent plus depuis des années. Avec son caractère, François a réussi à se mettre toute la famille à dos.
– Je n’ai jamais su pourquoi il était fâché avec eux.
– Mais ma pauvre Christine, c’est toujours pour des histoires d’argent qu’on se fâche en famille ! François n’allait jamais voir ses grands-parents et il n’a pas compris pourquoi il n’était pas sur leur testament, à leur décès. C’est aussi simple que ça. Il a demandé à Paul et Marie de lui donner ce qu’il appelait sa part. Ils ont refusé et ils ne se parlent plus. Vous savez, ma petite Christine, c’est dur pour une mère d’avoir des enfants fâchés entre eux, rajoute-t-elle d’une voix faussement triste.
Christine est persuadée que c’est elle qui a dû mettre de l’huile sur le feu, connaissant le peu d’affection qu’elle avait envers François. Elle lui en voulait d’avoir préféré rester avec son père à Caen, au moment de leur séparation.
 
Après avoir raccroché, la sonnette de la porte retentit. Christine se précipite, en espérant que c’est François.
Marielle est sur le pas de la porte, une bouteille de vin à la main.
– Je viens te soutenir.
Et tendant la bouteille :
– On va discuter en compagnie d’un copain, Médoc 1998….
Elles s’installent toutes les deux au salon.
Chapitre 3
 
Aline
 
Après avoir marché le reste de la journée dans les rues de Paris, François revient à sa voiture garée rue Léon Frot, près de chez sa mère. Sur le pare-brise, il y a deux contraventions qu’il jette dans la boîte à gants. Il se souvient alors qu’il avait caché deux billets de cent euros dans une carte routière, un soir de gains au casino.
Il décide de s’accorder un dîner dans un petit restaurant du quartier.
 
La patronne le place dans le fond de la salle et lui présente une grande ardoise sur laquelle est écrit le menu. Il choisit un seul plat, une entrecôte avec des frites, et un verre de vin.
En attendant qu’on le serve, il regarde autour de lui. A côté, à une grande table, il y a une dizaine de personnes qui parlent fort ; sans doute des collègues de travail qui se retrouvent pour dîner ensemble. Un peu plus loin, deux personnes âgées mangent sans se dire un mot, et trois hommes sont chacun à une table, seuls. Deux d’entre eux, ont leur portable collé à l’oreille. François pense qu’on dirait qu’ils se parlent tous les deux par le biais de leur téléphone et ça le fait sourire. Le troisième homme seul, d’une cinquantaine d’années, essaie de draguer la serveuse et lui lance des réflexions graveleuses avec un sourire libidineux. La serveuse fait semblant de ne pas l’entendre.
 
Son repas terminé, François remonte la rue jusqu’au cimetière du Père Lachaise. Il se met à pleuvoir, il décide de revenir à sa voiture.
Il est vingt-deux heures. Il essaie de mettre de l’ordre dans sa tête. Sa mère a refusé de l’aider et ce n’est pas la peine de contacter Paul ou Marie, elle a déjà dû les prévenir de sa visite et les mettre en garde contre lui. De toutes façons, cela fait des années qu’il n’a parlé ni à son frère, ni à sa sœur.
Il pense à Christine. Elle doit maintenant être au courant du marasme dans lequel il les a mis. Il la connait bien et sait que malgré sa colère, elle doit s’inquiéter pour lui. Christine est comme ça, elle s’inquiète toujours pour lui. Mais il n’a pas le courage de l’appeler pour la rassurer.
A-t-elle parlé aux enfants ? Ses deux enfants gâtés vont le maudire quand ils vont s’apercevoir qu’il ne peut plus leur payer tous leurs caprices.
A-t-elle été voir ses parents ? Dans ce cas, ils vont faire des gorges chaudes de sa faillite. Ils ne l’aiment pas et il n’a jamais compris pourquoi. Christine est leur fille unique et ils ont sans doute rêvé de la voir épouser un agriculteur qui aurait repris leur ferme.
A-t-elle prévenu la police de sa disparition ? Tout d’un coup, il a peur. Si la police est à sa recherche, il va se sentir traqué.
Bien sûr, il a honte de ce qu’il a fait et ne comprend pas comment il en est arrivé là. Il ne peut en parler à personne.
Il pense à Patrick, son seul ami. Il décide de l’appeler. Il rallume son téléphone, efface tous les messages sans les consulter, et compose le numéro. Patrick décroche aussitôt.
– Mais qu’est-ce que tu fous ? Tu es où ?

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents