Rwanda 1994 Paroles de rescapés
62 pages
Français

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Rwanda 1994 Paroles de rescapés

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Description

Cela fait plus d'un quart de siècle. À l'occasion de la 26e commémoration du génocide perpétré contre les Tutsi, dix rescapés se souviennent. Neuf femmes et un homme racontent ce qu'ils ont vécu en 1994 au Rwanda. Cette année-là, certains d'entre eux n'étaient encore que des enfants. Aujourd'hui, ils ont préféré quitter leur pays, car tout leur rappelait l'horreur d'un pays meurtri dans sa chair. Unis dans leur combat, ils sont tous membres de l'association Tubeho Family qui a pour objet de permettre aux rescapés vivant en France de sortir de leur isolement social et psychologique, de se souvenir et de se reconstruire. Même si les blessures ont laissé des cicatrices profondes, jour après jour, souffle après souffle, la vie reprend sa place. Les génocidaires n'auront pas le dernier mot !

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 22 juin 2020
Nombre de lectures 0
EAN13 9782336903194
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0027€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
4e de couverture
Titre

M.-C. Barakagwira, A. Byukusenge, A. Cyabakanga Umwali, P. Mahano, M. L. Munyakazi, H. Nyabyenda, C. Prévost Mukamugema, S. Umulisa Icyitegetse, T. Uwamariya et B. Uzayisenga






RWANDA 1994 PAROLES DE RESCAPÉS


Témoignages du génocide perpétré contre les Tutsi


Préface de Maurice Dorès
Copyright

















© L’Harmattan, 2020
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

ttp://www.editions-harmattan.fr

EAN Epub : 978-2-336-90319-4
REMERCIEMENTS
Nous souhaitons exprimer notre gratitude envers les personnes qui nous ont aidés dans la réalisation de ce livre parce qu’ils en ont compris l’enjeu : préserver la mémoire des victimes tutsi et permettre la reconstruction des rescapés.
Nous mentionnerons d’abord celles et ceux qui ont accepté de mettre à nu leurs âmes meurtries. Notre respect le plus profond va à celles et ceux qui ont donné leurs témoignages et à toutes les victimes évoquées dans les récits.
Nous remercions les personnes les plus impliquées dans la préparation de cet ouvrage :
Merci à madame Karène Fredj, directrice générale de la Fondation Casip-Cojasor et ses collaboratrices et collaborateurs ; sans leur soutien moral, sans leur aide matérielle et l’accueil octroyé dans leurs locaux, rien n’aurait été possible.
Merci à madame Claudine Salamon et monsieur Gérard Souffir, retraités de la Fondation Casip-Cojasor, qui ont vu naître l’association Tubeho Family et l’ont portée sur les fonts baptismaux. Les rescapés et toute la communauté gardent le souvenir de leur bienveillance chaleureuse.
Merci à monsieur Fabrice Teicher, président de l’association Passeurs de Mémoire. Son aide attentive permanente et son activité positive sans faille ont été garantes de l’aboutissement de notre projet global d’aide aux rescapés du génocide contre les Tutsi.
Merci au Professeur André Twahirwa, écrivain, pour son long investissement dans la réalisation de l’ouvrage : aide à la traduction et rédaction des témoignages.
Merci à notre association source, IBUKA France, qui a, la première, attiré l’attention de personnalités publiques sur les rescapés du génocide contre les Tutsi.
Merci à monsieur Maurice Dorès, réalisateur, psychiatre, ancien directeur de recherche à l’université de Paris 7 qui a encouragé et soutenu le projet de publication des témoignages et qui en a fait la préface.
Merci à madame Ester Mujawayo, rescapée, auteure, sociologue, pour sa présentation.
Merci à madame Dominique Deudon et monsieur Jan Feigenbaum pour leurs relectures et leurs précieuses remarques.
PRÉFACE
Les témoignages présentés dans cet ouvrage apportent une connaissance singulière du génocide contre les Tutsi. Il ne s’agit pas seulement d’un rappel des faits établi par nombre de livres et de films, mais des paroles des survivants, de jeunes enfants en 1994. Sans toujours commenter ni détailler les meurtres, les rescapés en font ressentir la réalité au lecteur devenu à son tour un témoin. Leurs récits le font entrer dans un monde où les tueurs, des personnes que les victimes connaissent, parfois des voisins, organisent leur temps pour assurer le « travail » qu’on leur a demandé d’accomplir. Les rescapés ont vu la mort en face. La leur et celle de leur famille. Ils retransmettent avec une sérénité surprenante les sentiments éprouvés du danger permanent ou de la mort imminente. Ils ressuscitent, vingt-cinq ans après, leur volonté de vivre ou bien de mourir avec leurs proches. Ils disent la grande solitude qui les entourait, partout où ils cherchaient un refuge.
Le génocide contre les Tutsi est un événement historique unique. Cette évidence doit être réaffirmée face au négationnisme de ceux qui parlent de « luttes tribales » ou encore mettent en avant les nombreux morts des guerres africaines afin de relativiser le nombre de 1 million de Tutsi assassinés, hommes, femmes et enfants, en trois mois. Toutes les étapes du génocide contre les Tutsi se retrouvent dans la Shoah : l’idéologie raciste, la mythologie, les persécutions, l’exclusion, la préparation, l’organisation de la tuerie de masse – seules les modalités diffèrent – et enfin la négation des faits. Les anciens déportés juifs et les rescapés tutsi se sont rencontrés comme des frères. Ils ont reconnu ensemble une expérience partagée. Yad Vashem, le mémorial de la Shoah installé à Jérusalem, donne une place exclusive au Rwanda pour des expositions et des conférences.
Aujourd’hui, les définitions du génocide et des crimes contre l’humanité appartiennent aux spécialistes des organismes internationaux, au point que les voix des victimes ne se font plus entendre. Leur langue et leur accent ont quitté la scène. La phrase rencontrée dans le livre Seul celui qui a connu la nuit peut la raconter révèle le sens du projet réalisé comme une offrande des rescapés à la mémoire des victimes. Comme si la réparation des traumatismes passait par une dette à honorer. On sait que les survivants éprouvent un sentiment de culpabilité. Leur effort est considérable. Ils ont réussi, avec leurs mots et les noms des disparus, à construire une stèle devant laquelle chacun d’entre nous peut s’arrêter et apprendre encore.
La qualité de l’ouvrage doit beaucoup à l’énergie et à la ténacité de Leiny Munyakazi, qui elle-même témoigne. Elle donne la parole à ses semblables dont la famille a été détruite, au sein de l’association Tubeho Family qu’elle a fondée. Les auteurs ont parlé en kinyarwanda. La traduction conserve les expressions naturelles des rescapés. Au-delà du texte, leurs témoignages font entendre leurs voix.
Maurice Dorès
PRÉSENTATION Vingt-cinq ans après, dix rescapés témoignent.
Dix rescapés du génocide perpétré contre les Tutsi au Rwanda vivant en France témoignent dans ce livre. Il s’agit de neuf femmes et un homme. Au moment du génocide, ils ont entre 4 et 33 ans. Leur survie est un miracle ou un hasard. Ils ne l’ont pas choisie, plusieurs fois même pendant leur calvaire, ils ont vu la mort en face mais ils ne sont pas morts. En tout cas pas leur corps, mais au-dedans, ils se disaient déjà morts ! Aujourd’hui, ils sont ensemble dans une association appelée Tubeho, littéralement traduit comme : « Soyons vivants » ou « Vivons ! ». Vivre aujourd’hui pour eux est un impératif qu’ils se sont choisi.
Au lendemain du génocide, lorsqu’ils se retrouvent encore en vie, ils doivent faire face à un vide affectif total. Tous les leurs ou presque ont été massacrés d’une façon atroce. Du jour au lendemain, presque tous se retrouvent sans parents, les frères et sœurs ont été tués ; pour les mères, le plus atroce est d’avoir survécu aux enfants. Et bien sûr, la famille élargie, les amis, voisins et collègues tutsi ont été décimés, pour la seule raison qu’ils étaient nés Tutsi.
Et eux, les survivants, ils ont vu ce que les yeux d’un enfant ou d’un parent n’auraient jamais dû voir. La peur dans les yeux des parents, le viol atroce infligé aux mères ou aux sœurs devant soi, la haine et la violence dans les yeux des bourreaux auparavant voisins, les coups de machette et de gourdin…
Ils ont entendu ce que les oreilles d’un être humain n’auraient jamais dû entendre. Les hurlements des meutes humaines enragées comme des bêtes lorsqu’elles débusquent un Tutsi de sa cachette, les coups de sifflet et les aboiements des chiens, tous à la recherche d’une proie – le Tutsi à tuer, petit ou grand !
Leurs corps ont subi ce qu’un corps humain ne devrait jamais subir. La course éperdue jusqu’à épuisement, toujours à la recherche d’une nouvelle cachette, les buissons, les trous, les faux plafonds, les marais. La soif et la faim, la fatigue totale. Les coups de machette et les gourdins cloutés, le corps plus meurtri que celui du Christ sur sa croix. Et le paroxysme de l’horreur, le viol infâme infligé aux petites filles comme aux femmes, avec comme conséquence le virus mortel du sida.
Mais ce n’est pas seulement le vide affectif, la perte de tant d’êtres chers qui les poursuit, c’est aussi un vide social ! À qui je peux encore faire confiance lorsque j’ai vu un camarade de classe devenu tueur, un enseignant, un médecin et même un prêtre ou pasteur ? En qui je peux encore faire confiance lorsque j’ai vu des mères porteuses de vie infliger la mort à des enfants ? Les cerveaux et planificateurs de ce génocide contre les Tutsi au Rwanda, ce n’étaient pas des barbares africains comme veulent les décrire les médias occidentaux. Non, ils étaient très intelligents, ils savaient que pour réussir ce génocide, on doit d’abord tuer les valeurs, les valeurs traditionnelles rwandaises remplies d’humanisme. Il n’y a plus eu de tabous. Plus de kirazira, comme on dit en kinyarwanda. Ils ont déshumanisé le Tutsi dans leur propagande bien orchestrée avec des médias très efficaces, plus efficaces même que la machette. Ils ont exonéré les tueurs avec un langage propice à l’extermination sans états d’âme. On ne tue pas, on travaille. On ne viole pas, on délivre. On ne débusque pas les dernières victimes, on glane. Alors tout le monde, ou presque – parce qu’heureusement il y a eu quelques exceptions qui se sont mises elles-mêmes en danger pour protéger l’un ou l’autre Tutsi –, s’est mis au travail, acharné, encouragé, et l’extermination a failli être vraiment totale.
Les dix rescapés qui témoignent dans ce livre ont vu, entendu, senti, subi tout cela. Ils ont tout perdu. Mais ils ont choisi de vivre comme impératif de leur association et ils sont vivants, vraiment vivants aujourd’hui. Parce qu’ils ne sont plus seuls, parce qu’une nouvelle famille, Tubeho, les porte. Les défis sont énormes. Pour combler les vides énumérés plus haut, ils ont décidé de publier ce livre. Ainsi les leurs, atrocement et inhumainement tués lors du génocide perpétré contre les Tutsi en 1994, retrouvent dans ce livre leur beauté et bonté d’antan, leur nom, leurs joies, leur humanité. Pour beaucoup, c’est aussi une sépulture humaine puisque leurs corps n’ont jamais été retrouvés et ensevelis comme des humains.
Et pour toi qui lis ce livre, tu deviens un frère, une sœur. Aujourd’hui tu es témoin, tu ne peux plus dire que tu ne savais pas. Ça s’est passé au Rwanda en 1994, mais ça peut encore se passer. Sois un passeur du vrai. « Plus jamais ça ».
Ester Mujawayo
INTRODUCTION
Voici un ensemble exceptionnel de témoignages sur le génocide contre les Tutsi au Rwanda en 1994. Je les ai recueillis dans cet ouvrage parce que je suis une rescapée.
Beaucoup de gens, qu’ils soient rwandais ou non, ont besoin de connaître la vérité sur ce qui s’est passé au Rwanda à partir de la nuit du 6 avril 1994. On sait tous aujourd’hui que le génocide des Tutsi n’a pas été déclenché par la mort du président Habyarimana : il a été planifié auparavant et mis en action ce jour-là. Il est vrai qu’on tuait déjà des Tutsi du vivant du président.
Mais quels sont les expériences, les parcours de chacun ? Après l’horreur, avec d’autres personnes de ma connaissance, j’ai cherché à savoir comment les miens avaient été tués, et où étaient leurs corps. Nous avons exhumé quelques ossements et nous avons assuré leur enterrement dans la dignité. Cela m’a rapprochée des rescapés qui traversaient la même épreuve douloureuse que la mienne : nous étions tous éprouvés par la perte de nos familles tant aimées.
J’ai rapidement commencé à m’occuper des orphelins et des veuves de ma famille, puis d’autres personnes rencontrées par la suite, en majorité des personnes âgées et des enfants totalement démunis dont les familles avaient été décimées. Ce fut une nouvelle expérience pour moi que cette vie entre rescapés, cette vie où nous étions les uns à l’écoute des autres. Je les aidais comme je pouvais en les orientant vers les institutions habilitées, telles que lbuka (« Souviens-toi »), FARG, ARG et AVEGA. Je me suis investie sans compter, de toute mon âme : nous étions portés par une histoire qui nous avait laissés en vie, oui, mais sans rien d’autre que les traumatismes, la précarité et le désespoir.
Par la suite j’ai participé aux commémorations, partout dans le pays, là où j’avais de la famille, des amis et des collègues.
Nous devions tenir bon, faire bonne figure. Mais on nous appelait « les traumatisés ». Et comment ne pas l’être après avoir été persécutés par des extrémistes hutu que nous connaissions, nos voisins, nos collègues de travail, nos marraines et nos parrains… ? Au Rwanda, tout nous rappelle la proximité du génocide, surtout le fait de vivre avec des Hutu extrémistes qui ont participé aux massacres des nôtres. Nos maisons étaient devenues des ruines. Nos familles avaient été jetées dans des lieux inconnus ou enterrées n’importe où dans le pays. Il devenait si difficile de s’y reconstruire que certains rescapés ont voulu le faire ailleurs. C’est ce que j’ai fait moi aussi.
Dès mon arrivée en France en 2008, je me suis rapprochée d’Ibuka-France, l’association qui lutte pour la mémoire, la justice et le soutien aux rescapés, et je m’y suis engagée. Cet engagement m’a conduite à créer en 2016 une association, Tubeho Family, pour « la mémoire et la reconstruction ». Il s’agit de favoriser les rencontres et le partage des expériences difficiles, de s’entraider face aux traumatismes, à la précarité et à l’isolement. Tubeho signifie « Vivons ».
L’association Tubeho Family a reçu depuis quatre ans l’aide d’une fondation juive de solidarité, le Casip-Cojasor, qui accompagne notamment les survivants de la Shoah et leurs familles. Les rescapés du génocide des Tutsi, soutenus par le Casip-Cojasor, ont bénéficié d’un accompagnement psychologique et social par des professionnels qui nous écoutent, et nous tendent la main. Nous leur en sommes très reconnaissants, d’autant que durant des années, nous n’avions pu compter que sur nous-mêmes.
Je participe à de nombreuses manifestations, commémorations et évènements organisés par Ibuka-France, avec d’autres associations et le mémorial de la Shoah. Nous luttons contre l’oubli et les falsifications de l’histoire, pour la vérité et pour le souvenir de plus d’un million de personnes disparues. Cette histoire des Tutsi est la mienne. J’ai besoin de connaître les raisons de la haine et de la négation, les raisons de l’immobilisme des puissances qui avaient les moyens d’intervenir quand les médias montraient les massacres en direct. Pourquoi cet acharnement à anéantir les Tutsi ?
Pourquoi, à Kigali, la non-intervention des Casques bleus qui ne les ont pas sauvés ?
Au sein de Tubeho Family, la prise de parole est un outil de transmission, elle est thérapeutique pour ceux qui ne parviennent pas à s’exprimer. Un rescapé est une personne blessée dans tout son être. Pour nous qui sommes issus de ce pays d’Afrique qu’est le Rwanda, la famille représente toute notre vie ; la perdre, c’est courir le risque de nous perdre nous-mêmes. Mais nous avons décidé de vivre, de rester debout et de réclamer justice.
J’ai commencé à écrire mon histoire quand j’étais encore au Rwanda. Je l’ai reprise quand le groupe de parole s’est créé au sein de Tubeho Family. Nous avons partagé nos témoignages et renforcé nos liens en écrivant ensemble. Mon souhait de transmission a ainsi pu se réaliser. Après l’étape de l’écriture, nous avons décidé de publier un livre collectif et nous nous sommes organisés pour mettre en forme les témoignages. Mais il est parfois plus douloureux d’écouter les récits des autres que d’écrire les siens, et la tâche était si éprouvante que certains ont abandonné. Nous avons malgré tout achevé ce travail puis confié le texte en langue maternelle, le kinyarwanda, au traducteur.
À présent, j’invite le lecteur qui veut savoir ce qu’il s’est vraiment passé au Rwanda en 1994 à lire ce livre. Les témoins qui l’ont réalisé sont sortis de l’isolement. Nous sommes maintenant devenus une famille.
Leiny Munyakazi
Leiny Munyakazi


Leiny Munyakazi
LA SURVIVANTE DE LA FAMILLE
Je m’appelle Marie Lenualda Munyakazi, mais tout le monde m’appelle Leiny. Mon père, Venant Munyakazi, et ma mère, Stéphanie Mukankubana, étaient tous deux originaires de Kibungo, dans l’ancienne préfecture de Kibungo, actuelle province de l’Est du Rwanda. Lors de leur mariage en 1956, mes parents habitaient à Zaza, là où est sise la deuxième mission catholique au Rwanda ; papa était alors instituteur à l’École normale, école dont il avait été diplômé en 1954. C’était une école de la mission tenue par des frères maristes. Les frères maristes forment une congrégation qui s’occupe de l’enseignement.
J’étais le troisième enfant de la famille. Mes parents avaient eu huit enfants, mais deux d’entre eux étaient morts très petits et nous n’étions plus que six : trois garçons et trois filles. Selon l’ordre de naissance : Jean-Chrysostome Munyakazi (19571992) ; Bernard Munyakazi (1958-1994) ; Marie Leinualda Munyakazi (1961) ; Marie-Goretti Munyakazi (1962-1994) ; Marie Célestine Munyakazi (1964-1994) ; Thomas d’Aquin Munyakazi (1966-1994).
Ils figurent sur notre arbre généalogique :

Maman s’occupait de nous, et aussi des enfants de la famille élargie, ainsi que d’autres enfants qui ont grandi chez nous, avec lesquels nous n’avions aucune relation de parenté. C’était elle la maîtresse de maison et elle recevait souvent des personnes qui étaient de passage. Elle avait beaucoup de travail. Papa lui-même, s’il prenait assez de temps pour s’occuper de nous, était toujours très actif à l’extérieur.
Papa, jusqu’en 1973
Lors des massacres de Tutsi qui se sont produits entre 1961 et 1963, mes parents ont été épargnés mais des membres de notre famille élargie ont été tués.
Les maisons de tous mes grands-parents ont été brûlées, leurs biens pillés, leurs élevages perdus.
Quand j’ai atteint l’âge de raison, nous n’habitions plus à Zaza. Nous avions déménagé à Kigali : c’est là que papa travaillait désormais. Il était inspecteur national de l’enseignement primaire et secondaire.
Papa s’est rendu à Mons en Belgique pour un stage et nous sommes restés avec notre chère maman Stéphanie. À son retour, il a parcouru le pays dans le cadre de son travail et s’est beaucoup investi auprès de la population car il aimait son métier. Il a œuvré pour la réussite scolaire des jeunes, sans se soucier de distinctions ethniques. Les enseignants tutsi comme hutu se sentaient rassurés par sa présence. Il considérait naturellement que tout être humain doit être respecté.
Puis il a ressenti le besoin de s’engager davantage. En 1968, il s’est présenté en candidat indépendant aux élections législatives dans la circonscription de Kibungo. Il a été élu, alors qu’il était tutsi ; c’est que les citoyens le connaissaient bien. Ils connaissaient son engagement et sa bienveillance envers les gens ; ils savaient qu’il ne pratiquait pas la discrimination, alors même que sa famille était persécutée.
Mais mon père a toujours remporté majoritairement les élections législatives de notre région de Kibungo bien qu’il fût tutsi.
Après l’élection de papa, la famille s’étant agrandie, nous avons déménagé de Kigali pour aller vivre dans une grande maison qu’il avait fait construire en 1960, quand il était encore enseignant. C’était près de sa famille, dans l’actuel secteur de Gashanda, plus précisément à « Ruhogo », entre Kibungo et Zaza. Encore de nos jours, le site est appelé Chez Munyakazi ou Chez le député. Cette maison, dans laquelle j’ai grandi et qui accueillait beaucoup de personnes qui venaient de partout, a été détruite plus tard par les Interahamwe , ces milices hutu créées par le président Habyarimana. Aujourd’hui, le lieu est à l’abandon, couvert de broussailles. Papa et maman venaient de deux familles nombreuses qui habitaient l’une très près de l’autre. Toutes les deux ont été décimées.
À cette époque et depuis 1959, le pouvoir était hutu, et les Tutsi étaient peu représentés.
Depuis les nombreux massacres de Tutsi qui avaient eu lieu, ils vivaient dans une peur permanente.
À l’époque où nous habitions cette maison, les responsables politiques hutu harcelaient mon père sans cesse – seulement parce qu’il était tutsi. Tout le mal qu’on lui faisait, je le voyais, même si j’étais encore une enfant et que lui ne voulait pas que nous le sachions, de peur que cela nous perturbe. Dans les années 1970-1973, les soi-disant chargés de la sécurité dans Kibungo venaient souvent l’arrêter pour l’interroger sur tout et rien. Ils l’accusaient surtout de trahison à la nation, en l’assimilant à d’autres Tutsi qui s’étaient exilés !
Mon père a été constamment persécuté par les extrémistes hutu pour qui il représentait un danger, en raison de sa notoriété et de son charisme.
Papa était un homme apprécié et respecté ; par sa simplicité, il était très proche de ses compatriotes et s’était investi à fond de sa région natale « Gisaka », pour laquelle il avait beaucoup d’amour.
S’ils n’osaient pas le mettre en prison, c’est qu’il était innocent de ce dont on l’accusait et que, surtout, il était aimé de beaucoup de gens : ceux qu’il aidait, notamment, en ce qui concerne les études des enfants, ceux à qui il prodiguait des conseils divers et variés. Ils connaissaient son honnêteté et lui faisaient confiance.
Mais les extrémistes hutu le détestaient et ne s’en cachaient même pas. Plus d’une fois, ils ont cherché à le faire assassiner ; mais Dieu veillait !
Je n’ai pas grandi dans une famille qui m’a appris la discrimination ethnique ou la haine. Nous nous entendions avec tous ; pourtant, ceux avec qui nous étions en bons termes sont ceux-là mêmes qui ont décimé ma famille. Quand le génocide des Tutsi a eu lieu en 1994, je me suis demandé comment cela avait pu survenir. Même aujourd’hui, cela me semble parfois inexplicable. La discrimination ethnique a, bien sûr, nourri des divisions ; mais celles-ci ne suffisent pas pour comprendre le génocide : quels autres éléments ont pu y conduire ?
La discrimination ethnique depuis 1973
La discrimination « ethnique », qui avait commencé sous la Première République (1962-1973), s’est aggravée sous la Deuxième République (1973-1994) : il a été officiellement mis en place ce que le régime du président Juvénal Habyarimana a appelé la ‘Politique de l’équilibre ethnique et régional’.
En 1973, j’étais à l’école de filles de Zaza qui était dirigée par une communauté de sœurs blanches. J’étais dans le premier cycle d’études secondaires. Au mois de février, des enseignants extrémistes hutu, aidés par certains responsables politiques, ont suscité des troubles : ils ont dressé la liste des élèves qui devaient être renvoyés, parce qu’ils étaient tutsi. Je figurais en tête de liste : mon père était député donc bien connu.
Peu de temps après, au petit séminaire de Zaza, là où étudiaient mes deux frères, Jean-Chrysostome et Bernard, des élèves hutu ont voulu tuer leurs camarades tutsi. Un des camarades hutu de Bernard l’a poursuivi avec un couteau dans la main. Mon frère a sauté par la fenêtre et il est parti en courant. Jean-Chrysostome a couru à sa recherche et, ne l’ayant pas retrouvé, il a pris la direction de la maison, à 7 kilomètres de Zaza. Il est revenu avec des camarades tutsi dont les parents habitaient loin de Zaza et connaissaient notre famille. Quant à Bernard, nous avons fini par le voir arriver, à la nuit tombante. Il avait été très perturbé par sa mésaventure.
Quelques jours après, l’évêque de Kibungo, monseigneur Joseph Sibomana (il est connu pour avoir refusé d’appliquer la politique de l’équilibre ethnique et régional dans les écoles), a rouvert le petit séminaire. Tous les élèves, hutu ou tutsi, ont repris leurs études et mes frères sont donc partis en me laissant à la maison ; je n’allais plus à l’école…
Le 5 juillet 1973 est le jour où Juvénal Habyarimana a mené son coup d’État militaire. Après la dissolution de l’Assemblée nationale, les nouvelles autorités officielles, avec d’autres Hutu qui ne voulaient pas de mon père, se sont réjouies de la bonne nouvelle.
Ils le tenaient enfin, le grand ‘cafard’ ! (c’était par ce terme que les Hutu extrémistes désignaient les Tutsi !) On l’a vite envoyé derrière les barreaux. Pour la famille et pour toutes les personnes qui l’aimaient, c’était une catastrophe.
À la rentrée scolaire, en septembre 1973, ma petite sœur, Marie-Goretti, qui avait réussi son concours national d’entrée à l’école secondaire, a été inscrite dans mon ancienne école. Maman avait cru que moi aussi je pourrais y retourner. Elle nous avait acheté, à toutes les deux, toutes les fournitures scolaires ; mais, quand nous nous sommes présentées à l’école, seule Marie-Goretti a été acceptée : moi, on m’a refusée. « Elle n’est pas autorisée à étudier ici : elle a été renvoyée. Par ailleurs, le quota des élèves tutsi autorisées à s’inscrire est déjà atteint », a-t-on expliqué à ma mère.
Cela m’a fait beaucoup souffrir : ne pas trouver d’école où m’inscrire, moi qui aimais tant apprendre. Et seulement à cause de mon appartenance ethnique ? Maman l’a annoncé à papa à l’occasion d’une visite en prison et cela lui a fait beaucoup de peine, à lui aussi. Il avait aidé beaucoup d’enfants à faire des études, sans la moindre discrimination, et voilà qu’une de ses propres enfants était privée d’école parce que tutsi !
Ma mère a tout fait pour qu’on puisse me permettre de reprendre mes études secondaires, mais en vain. Elle m’a alors inscrite dans une école de formation pratique, en trois ans, aux ‘métiers féminins’. Une année après, mon père est sorti de prison et il a repris son métier d’enseignant et de directeur d’école ; mais lui non plus n’a rien pu faire pour moi. Il s’est seulement engagé à me donner des cours particuliers et à me trouver d’autres personnes pour m’aider.
Peu de temps après la libération de mon père, maman est décédée. Par la suite, mon père s’est remarié avec une femme qui s’appelait Adèle Berabose mais il n’a pas eu d’enfants avec elle. C’était, elle aussi, une enseignante, et elle était originaire de la même région que papa. Elle a été tuée pendant le génocide.
Après ma formation professionnelle ‘féminine’, je suis allée à Kigali pour suivre une formation d’employée de bureau au Centre de perfectionnement du personnel administratif (CPPA).

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