Un, deux, trois, nous sortons du bois
137 pages
Français

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Un, deux, trois, nous sortons du bois , livre ebook

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Description

C’est l’été lorsque débute le récit : il y a mon histoire, la vôtre et celle de la petite Quess qui s’entremêlent. Qu’ont-elles en commun ?
De mon côté, je vis le deuil de ma mère, Luna, morte voilà trois mois. Elle laisse derrière elle un héritage matériel, un veuf éploré, qu’elle haïssait, une fille, moi, triste et soulagée, un fils, et un pays, le nôtre, l’Uruguay, dont la porte s’est grande ouverte. Le film de ses derniers mois de vie tourne en boucle. La mort de Luna a été brutale ; l’année qui suit ne le sera pas moins.
Pour vous, c’est le grand chambardement : vous venez d'accoucher de votre premier enfant, après une grossesse idyllique. Vous vous attendiez à des moments de grands bonheur mais la mise au monde est venue comme une tempête, vous êtes éparpillée aux quatre vents. Pourtant, ce n'est pas la question, il y a votre bébé ; c'est de lui dont vous devez vous occuper. En serez-vous seulement capable ?
Enfin, il y a la petite Quess, bientôt dix ans. Elle vit avec son frère et ses parents, qui semblent avoir pris la tangente. La famille s'est installée depuis peu dans une nouvelle maison. Son père est devenu étrange. En cet été particulièrement chaud, Quess déambule dans son quartier, en tenue de clocharde, s’imaginant être sauvée par une âme charitable.
Avec une jupe bleue Découvrons Quess, maintenant.Quess est une petite fille de neuf ans, mignonne et à l’air très réservé. Elle trottine en fredonnant, dans la rue déserte qui monte vers la limite nord du pâté de maison. C’est l’été, beaucoup de familles sont parties en vacances, la plupart des volets sont clos, les voitures ont quitté les allées. Elle est seule, pieds nus sur le trottoir goudronné, et s’amuse à tester des graviers parsemés çà et là, pour voir si ça fait mal. Elle tente aussi quelques petits bouts de verre, doucement, sans vraiment appuyer le pied dessus. Ses mollets bronzés dépassent de la grosse jupe bleue effilochée, grossièrement froncée par un élastique à la taille. Ses épais cheveux noirs sont noués, en bataille, par un élastique sur sa nuque. Ils doivent être très longs, peut-être jusqu’à la taille. Elle ressemble à une bohémienne, une romano ou une petite clocharde, du moins c’est ce qu’elle espère. Elle s’approche de la maison qu’elle aime bien, un peu en hauteur, avec un perron et une marquise au-dessus de la porte d’entrée ; elle passe devant plusieurs fois par jour, scrutant du coin de l’œil, l’air de rien, la fenêtre derrière laquelle elle a vu, une fois, une femme qui la regardait. Elle se dit que cette femme va venir la sauver, qu’elle va la prendre en pitié et en amour, la tirer de la rue où elle doit s’imaginer qu’elle vit, la sortir de la mendicité pour lui proposer un avenir meilleur. Quess construit son histoire longtemps avant d’arriver devant la maison et continue d’y rêver après, entamant un énième tour du quartier. Elle n’a jamais revu la femme mais peut-être qu’elle se cache maintenant pour la regarder passer, qu’elle se désole de voir cette pauvre petite fille livrée à elle-même, souffrant certainement de la faim, seule au monde. Peut-être qu’elle se demande comment elle va faire pour la tirer de là ou juste, un jour, elle va l’appeler, du haut des marches qui mènent à sa maison, une main en l’air et un sourire tendre sur le visage, pour lui proposer un goûter : des biscuits au chocolat avec du jus d’orange frais. Quess serait alors un peu embêtée, obligée de mentir à cette gentille dame, pour pouvoir continuer à sentir sa compassion, son attention. Son rêve s’arrête là en général : quand elle se retrouve dans le salon frais et agréable de la femme, après avoir goulûment mangé, et qu’elle doit lui expliquer qui elle est ; ce qu’il se passe. Quess fait alors reset, recommence à errer dans la rue, à divaguer, ou alors c’est l’heure de rentrer : ça se voit au soleil, devenu oblique et moins puissant et aux ombres qui s’allongent.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 26 juin 2021
Nombre de lectures 5
EAN13 9782379797620
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0500€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Extrait

Un, deux, trois, nous sortons du bois


Lucia Baroja

2021
Cet ebook a été réalisé avec IGGY FACTORY. Pour plus d'informations rendez-vous sur le site : www.iggybook.com
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
À ma mère,
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
"Je le comprends seulement maintenant
combien c’était simple de vivre…"
 
Antigone, Jean Anouilh
 
Le coffre
 

 
Ma mère est morte voilà trois mois. Elle s’appelait Luna, elle avait 76 ans. Ce récit commence alors que je m’apprête à prendre possession d’une partie de son héritage. Je ne sais pas pourquoi j’ai choisi cette scène, un peu triviale, pour débuter cette histoire. Qu’est-ce que cela dit de moi ? De mes relations avec elle ? Je ne peux pas répondre à cette question. J’aimais ma mère ; sa mort est une sorte de soulagement. Voilà tout ce que je peux dire, voilà les sentiments dont je suis sûre et que je peux livrer sans craindre de mentir. Le paradoxe de ces deux affirmations mises bout à bout me laisse perplexe. Mais je n’ai pas envie de me pencher sur cette contradiction. Je souhaite juste raconter.
 
Je suis à l’accueil de la banque où elle avait ses comptes, avec mon frère. Cela a toujours été cette banque. Je l’y accompagnais, petite, et m’y ennuyais sur un fauteuil, une feuille et un crayon à la main, le temps que durait son rendez-vous avec son conseiller bancaire. Nous venons de chez le notaire pour prendre possession du contenu du coffre et clôturer le compte associé. La préposée de l’accueil triture la clé trouvée dans le dressing de la chambre de Luna, tiroir du milieu, celui qui contient les choses importantes, petite sœur de la clé de la banque. Apparemment, notre demande n’est pas dans les formes, malgré le feu vert que nous a donné le notaire. Une ambiance de pillage de tombe nous entoure, du moins c’est celle que je perçois, avec tout ce qui va avec : excitation, impatience, honte, avidité, culpabilité. Il faut savoir que toutes ces choses que l’on vit après le deuil d’un être cher nous plonge dans un état d’irréalité quasi permanent. Nous flottons, il y a une certaine légèreté. Du moins, c’est ainsi que je le vis. Il est possible que mes glandes hormonales se mélangent un peu les pinceaux car parfois je me sens comme plongée dans un bain euphorisant. C’est étonnant. Ce n’est pas le cas à la banque cependant. Ce que nous allons faire, en prenant possession du contenu de ce coffre, est très concret et un peu brutal. C’est dans l’ordre des choses pourtant et je n’ai pas d’hésitation. Juste peut-être la crainte de passer, aux yeux des agents de la banque, pour une fille ingrate et cupide. Dans ce coffre, Luna stockait quelques bijoux familiaux de valeur, qu’elle avait hérités de sa mère, qui les avait hérités en partie de la sienne, qui les avait hérités de sa mère, etc. Comme cela, on remonte jusqu’au Pays basque du dix-neuvième siècle, à cheval entre la France et l’Espagne. À chaque génération, le petit trésor s’est agrandi de nouvelles acquisitions, des cadeaux reçus. Certains de ces objets ont plusieurs fois traversé l’Atlantique, au gré des migrations qui marquent mon histoire familiale. Ma mère a, elle aussi, enrichi ce trésor lors de ses voyages, en Inde notamment. Luna portait de temps en temps ces bijoux luxueux ; elle adorait les pierres précieuses. Finalement, l’agent d’accueil décide d’appeler directement le notaire. Elle est aimable, se démène dans cette chaleur d’été excessive que la climatisation ne fait qu’un peu atténuer. Elle interpelle sa collègue d’à côté, qui cherche des infos sur son ordinateur, ses mains aux ongles longs peint en bleu courent sur le clavier, elle appelle un supérieur, invisible, dans un bureau à l’étage. Elle veut que notre demande aboutisse tout en nous prévenant que ça risque de ne pas marcher. Nous attendons, Diego et moi, accoudés à la borne d’accueil, en suivant ses gestes et en nous glissant des vannes, tout bas, la bouche tordue, comme des gamins. La saison estivale sera belle, ma mère ne la verra pas. Une boule douloureuse traverse mon plexus. Cela aussi arrive régulièrement, sans prévenir, en période de deuil. C’est une sensation qui me rassure, que je me réjouis d’éprouver. Elle me parait plus logique que le soulagement ou l’euphorie et m’amarre à une certaine normalité. Ce compte, c’est la première chose appartenant à Luna à laquelle nous allons mettre fin. Ses autres comptes en banque, c’est le notaire qui s’en charge, ou d’autres administrations. Sa boîte mail, son téléphone ne sont pas encore clôturés. Sur mon téléphone, j’ai toujours « maman » dans mes contacts. Je ne me résous pas à l’enlever. J’aurai l’impression de la tuer. Pourtant, elle est déjà morte.
— C’est bon, vous pouvez y aller : prenez l’escalier, descendez jusqu’au sous-sol et là un agent vous attend.
Ma poitrine se serre un peu plus, on se regarde, mon frère et moi, puis on se lance. L’escalier est sombre et frais, en arrondi. Un monsieur à l’âge indéfinissable nous salue et nous ouvre une porte de trente centimètres d’épaisseur. Nous entrons dans la salle des coffres. J’imagine Luna dans cet endroit, avec ses précieux objets, qu’elle couvait. Certes, ils ont une valeur marchande non négligeable, mais ma mère y voyait surtout son arbre généalogique : sa mère, sa grand-mère et les autres aïeux qu’elle n’avait pas connus. Un précieux trésor transmis de génération en génération, voici qu’il nous arrive, à mon frère et moi. Nous mettons chacun une clé dans la serrure, la tournons et le coffre s’ouvre. L’agent de la banque nous laisse seuls découvrir son contenu : deux modestes boîtes à chaussures en carton élimé, fermées à l’aide de plusieurs élastiques. Elles semblent prêtes à exploser. Nous n’avons pas envie de les ouvrir là, alors nous embarquons le tout. Revenus à l’accueil, j’appose ma signature pour clôturer ce compte, à côté de celle de Luna, qui l’a ouvert jadis. Je l’ai si souvent vue, cette signature, admiré et convoité pour son équilibre, sa rondeur, sa gaieté et son pouvoir, scrutée pour en percer les secrets, puis falsifié au bas des mots d’absence, au lycée. Je n’arrive pas à retenir une larme et je grimace pour masquer mon émotion, Luna est partie tellement vite !
Nous nous installons sur la table de la salle à manger, chez Luna, où nous avons passé tant de repas de famille, et que j’étais si pressée de quitter, chaque fois, à peine le dessert avalé. La table est ronde, en joli bois clair mais on ne la voit pas car une grande nappe blanche la recouvre. Luna avait de beaux meubles, vieux et patinés, chinés à droite à gauche, ou ramenés d’Uruguay, par container, de la maison de ses parents, mais on avait rarement l’occasion de les admirer car elle les protégeait tout le temps, luttant pour qu’ils restent intacts, comme au premier jour. Je m’assois à une place qui n’était pas la mienne, avant, Diego s’assoit en face de moi ; la place de Luna, à ma gauche, la plus proche de la cuisine, est comme un trou noir, exerçant une gravité étrange. Elle semble m’appeler pour me dire que c’est à moi de m’y assoir maintenant car je suis désormais la figure maternelle de cette famille. Je regarde mon frère et j’espère qu’il ne se dit pas la même chose. Deux heures, c’était le maximum que je pouvais accorder à ma mère, lors de nos réunions familiales, sans avoir envie de fuir. Elle tentait toujours de me retenir, sous n’importe quel prétexte. Le moment où je me disais que je pouvais lever le camp tout en ayant fait honneur à sa cuisine et à sa compagnie était toujours celui où elle me demandait de l’aider à faire telle chose, où elle me disait, dans un élan soudain désespéré :
— Attends !
Qu’est-ce que ça pouvait me stresser, ces attends au moment où ma main se posait sur mon manteau. Je me démenais pour qu’elle lâche l’affaire mais elle insistait, lâcher n’était pas son fort, et je finissais toujours par partir comme on fuit, la boule au ventre, tout en respirant le bol d’air du dehors comme une délivrance.
 
Nous avons chacun notre vieille boîte à chaussure. Dans un geste théâtral, nous nous apprêtons à les ouvrir quand mon frère s’écrit : « Stop ! » en s’élançant vers la fenêtre qui donne sur la rue. Il attrape les rideaux blancs et les ferme hermétiquement. Je ris, le voilà parano comme un vieux bourgeois, serrant ses lingots. Nous nous attaquons aux élastiques jaunes, tirant sur le caca d’oi

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