Un, deux, trois, nous sortons du bois
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Description

C’est l’été lorsque débute le récit : il y a mon histoire, la vôtre et celle de la petite Quess qui s’entremêlent. Qu’ont-elles en commun ?
De mon côté, je vis le deuil de ma mère, Luna, morte voilà trois mois. Elle laisse derrière elle un héritage matériel, un veuf éploré, qu’elle haïssait, une fille, moi, triste et soulagée, un fils, et un pays, le nôtre, l’Uruguay, dont la porte s’est grande ouverte. Le film de ses derniers mois de vie tourne en boucle. La mort de Luna a été brutale ; l’année qui suit ne le sera pas moins.
Pour vous, c’est le grand chambardement : vous venez d'accoucher de votre premier enfant, après une grossesse idyllique. Vous vous attendiez à des moments de grands bonheur mais la mise au monde est venue comme une tempête, vous êtes éparpillée aux quatre vents. Pourtant, ce n'est pas la question, il y a votre bébé ; c'est de lui dont vous devez vous occuper. En serez-vous seulement capable ?
Enfin, il y a la petite Quess, bientôt dix ans. Elle vit avec son frère et ses parents, qui semblent avoir pris la tangente. La famille s'est installée depuis peu dans une nouvelle maison. Son père est devenu étrange. En cet été particulièrement chaud, Quess déambule dans son quartier, en tenue de clocharde, s’imaginant être sauvée par une âme charitable.
Avec une jupe bleue Découvrons Quess, maintenant.Quess est une petite fille de neuf ans, mignonne et à l’air très réservé. Elle trottine en fredonnant, dans la rue déserte qui monte vers la limite nord du pâté de maison. C’est l’été, beaucoup de familles sont parties en vacances, la plupart des volets sont clos, les voitures ont quitté les allées. Elle est seule, pieds nus sur le trottoir goudronné, et s’amuse à tester des graviers parsemés çà et là, pour voir si ça fait mal. Elle tente aussi quelques petits bouts de verre, doucement, sans vraiment appuyer le pied dessus. Ses mollets bronzés dépassent de la grosse jupe bleue effilochée, grossièrement froncée par un élastique à la taille. Ses épais cheveux noirs sont noués, en bataille, par un élastique sur sa nuque. Ils doivent être très longs, peut-être jusqu’à la taille. Elle ressemble à une bohémienne, une romano ou une petite clocharde, du moins c’est ce qu’elle espère. Elle s’approche de la maison qu’elle aime bien, un peu en hauteur, avec un perron et une marquise au-dessus de la porte d’entrée ; elle passe devant plusieurs fois par jour, scrutant du coin de l’œil, l’air de rien, la fenêtre derrière laquelle elle a vu, une fois, une femme qui la regardait. Elle se dit que cette femme va venir la sauver, qu’elle va la prendre en pitié et en amour, la tirer de la rue où elle doit s’imaginer qu’elle vit, la sortir de la mendicité pour lui proposer un avenir meilleur. Quess construit son histoire longtemps avant d’arriver devant la maison et continue d’y rêver après, entamant un énième tour du quartier. Elle n’a jamais revu la femme mais peut-être qu’elle se cache maintenant pour la regarder passer, qu’elle se désole de voir cette pauvre petite fille livrée à elle-même, souffrant certainement de la faim, seule au monde. Peut-être qu’elle se demande comment elle va faire pour la tirer de là ou juste, un jour, elle va l’appeler, du haut des marches qui mènent à sa maison, une main en l’air et un sourire tendre sur le visage, pour lui proposer un goûter : des biscuits au chocolat avec du jus d’orange frais. Quess serait alors un peu embêtée, obligée de mentir à cette gentille dame, pour pouvoir continuer à sentir sa compassion, son attention. Son rêve s’arrête là en général : quand elle se retrouve dans le salon frais et agréable de la femme, après avoir goulûment mangé, et qu’elle doit lui expliquer qui elle est ; ce qu’il se passe. Quess fait alors reset, recommence à errer dans la rue, à divaguer, ou alors c’est l’heure de rentrer : ça se voit au soleil, devenu oblique et moins puissant et aux ombres qui s’allongent.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 26 juin 2021
Nombre de lectures 3
EAN13 9782379797620
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0500€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Un, deux, trois, nous sortons du bois


Lucia Baroja

2021
Cet ebook a été réalisé avec IGGY FACTORY. Pour plus d'informations rendez-vous sur le site : www.iggybook.com
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
À ma mère,
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
"Je le comprends seulement maintenant
combien c’était simple de vivre…"
 
Antigone, Jean Anouilh
 
Le coffre
 

 
Ma mère est morte voilà trois mois. Elle s’appelait Luna, elle avait 76 ans. Ce récit commence alors que je m’apprête à prendre possession d’une partie de son héritage. Je ne sais pas pourquoi j’ai choisi cette scène, un peu triviale, pour débuter cette histoire. Qu’est-ce que cela dit de moi ? De mes relations avec elle ? Je ne peux pas répondre à cette question. J’aimais ma mère ; sa mort est une sorte de soulagement. Voilà tout ce que je peux dire, voilà les sentiments dont je suis sûre et que je peux livrer sans craindre de mentir. Le paradoxe de ces deux affirmations mises bout à bout me laisse perplexe. Mais je n’ai pas envie de me pencher sur cette contradiction. Je souhaite juste raconter.
 
Je suis à l’accueil de la banque où elle avait ses comptes, avec mon frère. Cela a toujours été cette banque. Je l’y accompagnais, petite, et m’y ennuyais sur un fauteuil, une feuille et un crayon à la main, le temps que durait son rendez-vous avec son conseiller bancaire. Nous venons de chez le notaire pour prendre possession du contenu du coffre et clôturer le compte associé. La préposée de l’accueil triture la clé trouvée dans le dressing de la chambre de Luna, tiroir du milieu, celui qui contient les choses importantes, petite sœur de la clé de la banque. Apparemment, notre demande n’est pas dans les formes, malgré le feu vert que nous a donné le notaire. Une ambiance de pillage de tombe nous entoure, du moins c’est celle que je perçois, avec tout ce qui va avec : excitation, impatience, honte, avidité, culpabilité. Il faut savoir que toutes ces choses que l’on vit après le deuil d’un être cher nous plonge dans un état d’irréalité quasi permanent. Nous flottons, il y a une certaine légèreté. Du moins, c’est ainsi que je le vis. Il est possible que mes glandes hormonales se mélangent un peu les pinceaux car parfois je me sens comme plongée dans un bain euphorisant. C’est étonnant. Ce n’est pas le cas à la banque cependant. Ce que nous allons faire, en prenant possession du contenu de ce coffre, est très concret et un peu brutal. C’est dans l’ordre des choses pourtant et je n’ai pas d’hésitation. Juste peut-être la crainte de passer, aux yeux des agents de la banque, pour une fille ingrate et cupide. Dans ce coffre, Luna stockait quelques bijoux familiaux de valeur, qu’elle avait hérités de sa mère, qui les avait hérités en partie de la sienne, qui les avait hérités de sa mère, etc. Comme cela, on remonte jusqu’au Pays basque du dix-neuvième siècle, à cheval entre la France et l’Espagne. À chaque génération, le petit trésor s’est agrandi de nouvelles acquisitions, des cadeaux reçus. Certains de ces objets ont plusieurs fois traversé l’Atlantique, au gré des migrations qui marquent mon histoire familiale. Ma mère a, elle aussi, enrichi ce trésor lors de ses voyages, en Inde notamment. Luna portait de temps en temps ces bijoux luxueux ; elle adorait les pierres précieuses. Finalement, l’agent d’accueil décide d’appeler directement le notaire. Elle est aimable, se démène dans cette chaleur d’été excessive que la climatisation ne fait qu’un peu atténuer. Elle interpelle sa collègue d’à côté, qui cherche des infos sur son ordinateur, ses mains aux ongles longs peint en bleu courent sur le clavier, elle appelle un supérieur, invisible, dans un bureau à l’étage. Elle veut que notre demande aboutisse tout en nous prévenant que ça risque de ne pas marcher. Nous attendons, Diego et moi, accoudés à la borne d’accueil, en suivant ses gestes et en nous glissant des vannes, tout bas, la bouche tordue, comme des gamins. La saison estivale sera belle, ma mère ne la verra pas. Une boule douloureuse traverse mon plexus. Cela aussi arrive régulièrement, sans prévenir, en période de deuil. C’est une sensation qui me rassure, que je me réjouis d’éprouver. Elle me parait plus logique que le soulagement ou l’euphorie et m’amarre à une certaine normalité. Ce compte, c’est la première chose appartenant à Luna à laquelle nous allons mettre fin. Ses autres comptes en banque, c’est le notaire qui s’en charge, ou d’autres administrations. Sa boîte mail, son téléphone ne sont pas encore clôturés. Sur mon téléphone, j’ai toujours « maman » dans mes contacts. Je ne me résous pas à l’enlever. J’aurai l’impression de la tuer. Pourtant, elle est déjà morte.
— C’est bon, vous pouvez y aller : prenez l’escalier, descendez jusqu’au sous-sol et là un agent vous attend.
Ma poitrine se serre un peu plus, on se regarde, mon frère et moi, puis on se lance. L’escalier est sombre et frais, en arrondi. Un monsieur à l’âge indéfinissable nous salue et nous ouvre une porte de trente centimètres d’épaisseur. Nous entrons dans la salle des coffres. J’imagine Luna dans cet endroit, avec ses précieux objets, qu’elle couvait. Certes, ils ont une valeur marchande non négligeable, mais ma mère y voyait surtout son arbre généalogique : sa mère, sa grand-mère et les autres aïeux qu’elle n’avait pas connus. Un précieux trésor transmis de génération en génération, voici qu’il nous arrive, à mon frère et moi. Nous mettons chacun une clé dans la serrure, la tournons et le coffre s’ouvre. L’agent de la banque nous laisse seuls découvrir son contenu : deux modestes boîtes à chaussures en carton élimé, fermées à l’aide de plusieurs élastiques. Elles semblent prêtes à exploser. Nous n’avons pas envie de les ouvrir là, alors nous embarquons le tout. Revenus à l’accueil, j’appose ma signature pour clôturer ce compte, à côté de celle de Luna, qui l’a ouvert jadis. Je l’ai si souvent vue, cette signature, admiré et convoité pour son équilibre, sa rondeur, sa gaieté et son pouvoir, scrutée pour en percer les secrets, puis falsifié au bas des mots d’absence, au lycée. Je n’arrive pas à retenir une larme et je grimace pour masquer mon émotion, Luna est partie tellement vite !
Nous nous installons sur la table de la salle à manger, chez Luna, où nous avons passé tant de repas de famille, et que j’étais si pressée de quitter, chaque fois, à peine le dessert avalé. La table est ronde, en joli bois clair mais on ne la voit pas car une grande nappe blanche la recouvre. Luna avait de beaux meubles, vieux et patinés, chinés à droite à gauche, ou ramenés d’Uruguay, par container, de la maison de ses parents, mais on avait rarement l’occasion de les admirer car elle les protégeait tout le temps, luttant pour qu’ils restent intacts, comme au premier jour. Je m’assois à une place qui n’était pas la mienne, avant, Diego s’assoit en face de moi ; la place de Luna, à ma gauche, la plus proche de la cuisine, est comme un trou noir, exerçant une gravité étrange. Elle semble m’appeler pour me dire que c’est à moi de m’y assoir maintenant car je suis désormais la figure maternelle de cette famille. Je regarde mon frère et j’espère qu’il ne se dit pas la même chose. Deux heures, c’était le maximum que je pouvais accorder à ma mère, lors de nos réunions familiales, sans avoir envie de fuir. Elle tentait toujours de me retenir, sous n’importe quel prétexte. Le moment où je me disais que je pouvais lever le camp tout en ayant fait honneur à sa cuisine et à sa compagnie était toujours celui où elle me demandait de l’aider à faire telle chose, où elle me disait, dans un élan soudain désespéré :
— Attends !
Qu’est-ce que ça pouvait me stresser, ces attends au moment où ma main se posait sur mon manteau. Je me démenais pour qu’elle lâche l’affaire mais elle insistait, lâcher n’était pas son fort, et je finissais toujours par partir comme on fuit, la boule au ventre, tout en respirant le bol d’air du dehors comme une délivrance.
 
Nous avons chacun notre vieille boîte à chaussure. Dans un geste théâtral, nous nous apprêtons à les ouvrir quand mon frère s’écrit : « Stop ! » en s’élançant vers la fenêtre qui donne sur la rue. Il attrape les rideaux blancs et les ferme hermétiquement. Je ris, le voilà parano comme un vieux bourgeois, serrant ses lingots. Nous nous attaquons aux élastiques jaunes, tirant sur le caca d’oie ; il y en a un, bien vieux, qui pète, d’autres sont devenus gluants et collent au carton. Dans ma boite, il y a des boîtes plus petites, des sachets, avec encore plein d’élastiques autour. J’imagine Luna rangeant tout cela, méticuleusement ; étrange impression que de les défaire maintenant, d’y avoir accès librement. Avons-nous le droit de faire ça ? As-tu imaginé cette scène Luna ? Le déballage commence, nous enlevons les élastiques un à un, doucement, maîtrisant notre fébrilité, comme des archéologues. Nous nous annonçons mutuellement nos trouvailles. Tous les bijoux ne me sont pas familiers mais j’en connais très bien une bonne partie, parce que Luna les a portés, parce que j’ai passé des heures à les regarder, à les tripoter, quand ils étaient parfois rangés tout simplement dans la boîte à bijoux, dans la chambre de ma mère. Ceux qui ont une grande valeur sont ceux qui me sont les moins proches. Je ne les ai pas trop vus portés, ni sur Luna, ni sur ma grand-mère qui les a eus avant elle. Il y a bien cette paire de diamants sertis en boucles d’oreilles dont je me souviens. Ma grand-mère les portait très souvent, ceux-là. Je la revois avec sa bouille toute fripée, les yeux brillants, soit dans un fou rire, soit les joues pleines de larmes, au moment des adieux annuels. Sa peau était douce, élimée comme celle de beaucoup de vieilles personnes. Et puis je tombe sur la fameuse broche à laquelle je pense depuis le début de cet inventaire : un cercle fin d’or, sertis de minuscules diamants en rang serré. Cette broche était, selon les desseins de ma grand-mère, pour moi. Elle me l’avait dit et l’avait dit à Luna. Mais c’était compter sans le veto de Luna : hors de question que ça saute une génération. Tout devait transiter par elle, je devrais patienter et ne l’aurai qu’à sa mort. Eh bien voilà, nous y sommes, cette broche se retrouve là, au milieu de l’héritage maternel, propriété pour l’instant indissociable de Diego et moi.
 
Que va-t-on faire de tout ce trésor que ma mère a gardé précieusement ? Elle était si attachée aux objets de son enfance, de sa famille, comme si chacun d’entre eux étaient une parcelle de leur chair, un peu de ses parents vénérés dans chaque. Ferons-nous pareils ? Tout dans un coffre, ou dans un sac plastique au fond d’un placard, pour nos enfants ? Ou les vendrons-nous, trahissant ainsi le vœu muet de ma mère de les chérir à notre tour, comme des bouts d’elle-même, éparpillés ? Diego est tombé sur un sac contenant un petit cylindre, de ceux qui servaient à ranger les anciennes pellicules photos. Il contient une dizaine de petites pièces d’or. Nous rions, nous sommes des pirates. Ces pièces d’or, c’était une légende conflictuelle familiale, un leitmotiv de mon père, inlassablement reprochant à Luna son avarice : « Tu gardes tes pièces d’or, tu les caches, alors que moi je sue sang et eau pour nourrir la famille. Je vais finir derrière les barreaux tellement je suis endetté, et toi tu entasses ton or dans un coin ». Les pièces d’or sont là, sous nos yeux. Elles ne représentent pas le pactole qu’il semblait croire, ou faisait croire. Il ne les touchera pas non plus aujourd’hui car, même si Luna et Roberto n’étaient pas divorcés au moment du décès de ma mère, malgré une vingtaine d’années de vie séparée, son testament et plusieurs autres documents faits en Uruguay, écarte mon père de l’héritage. Roberto aurait pu contester ces documents. Après tout, ils ne sont pas formellement valides et le droit français lui permettait de réclamer sa part d’époux légitime. Mais il ne l’a pas fait. Le notaire nous a fait plus ou moins comprendre qu’il l’en aurait dissuadé, arguant qu’en cas de réclamation de l’héritage, nous deviendrons, mon frère et moi, propriétaire de la moitié de la maison qu’il occupe actuellement. J’ai la naïveté de croire que l’épisode héritage est clos.
Nous continuons notre exploration, la nappe blanche disparaît petit à petit sous les divers objets qui jaillissent des boîtes. Il y a des pièces d’argenterie noircies dont nous cherchons vainement l’utilité. Ce sont des objets qui n’ont plus cours sur une table aujourd’hui mais qui jadis furent manipulés par les domestiques de mes grands-parents, ou par mes grands-parents eux-mêmes. Je m’étais amusée, une ou deux fois, à « faire l’argenterie » en compagnie de ma grand-mère. Assises toutes les deux à la table de la salle à manger de la maison de Montevideo, nous frottions, faisions briller et riions, en écoutant Mme Butterfly ou La Traviata sur le tourne disque.
Je tombe sur une enveloppe légèrement bombée : des billets de cent euros. Je les compte : il y a juste ce qu’il faut. Je les brandis sous le nez de Diego en jubilant :
— Nous allons pouvoir partir en Uruguay !
Grâce à cette liasse de billets, le voyage-pèlerinage là-bas, vers notre pays d’origine, celui de Luna, devient possible. On se tape dans la main, Diego sort deux bières et nous trinquons gaiement. Une franche euphorie me saisit. Nous ne sommes pas riches mais je crois que les problèmes constants d’argent, les fins de mois difficiles, les calculs incessants pour maîtriser nos dépenses, c’est terminé. Et derrière le voyage en Uruguay, ce sont d’autres destinations qui se profilent, des petites virées en famille, avec mes enfants. Nous faisons une petite danse sioux autour de la table ronde, tous joyeux.
Mes yeux se posent sur la photo de Luna et ces mots me traversent : « Merci maman ». Rien de naturel dans cet élan, motivé par une certaine mauvaise conscience, le devoir. Ce merci devrait se poser là, naturellement, rondement, incontestablement, mais ce n’est pas le cas. Il est superficiel et empreint de rancune. Je ne sais pas si je pourrai dire Merci maman pleinement, un jour, sans arrière-pensée, du fond du cœur. Tout ceci est maintenant à nous : c’est Luna qui nous le lègue. Ces billets, qui nous permettent de retourner en Uruguay afin d’y enterrer une part d’elle, c’est elle qui les a économisés, patiemment. Mais, alors que tout cela s’étale devant moi, sur la nappe blanche, tous ces objets de valeur, qui préfigurent l’héritage matériel de ma mère et qui sont maintenant, pour moitié, miens, cela me saute aux yeux. Moi, cet héritage, ces biens, je les partagerai avec ma famille, dès maintenant . Je n’attendrai pas d’être morte, pour que mes enfants puissent en bénéficier, du fait des lois régissant les successions. J’en donnerai une partie, avant. À contrario , il n’y avait pas de réelle intention de donner, de la part de Luna : son testament stipule que mon père est écarté de sa succession, point. Il ne nous mentionne pas, Diego et moi ; nulle part il n’est écrit que sa volonté était de nous donner cet héritage. Nous en sommes les légataires du fait de la loi, et, les seuls, du fait de sa volonté de ne pas en donner à Roberto, seul désir clairement exprimé dans son testament. J’entends Luna me rétorquer d’outre-tombe : mais ma chérie, nul besoin de dire ou d’écrire cela, c’est évident que c’est pour vous ! Pour ma part, je ne trouve pas cela si évident, par rapport au don, j’entends. Mais peut-être que je cherche la petite bête. En tous cas, je projette déjà d’ouvrir un compte à Ethan et Nour, pour leurs débuts dans la vie : permis de conduire, études, aide au logement etc. Tout ce que je n’ai pas eu. Pourtant, Luna a hérité de ses parents pile au moment où je quittais le foyer pour vivre avec mon amoureux de l’époque, moment où j’aurais tellement eu besoin d’un coup de pouce. Elle n’en a rien fait. J’avais consulté, à cette époque, une assistante sociale, sans penser à un quelconque héritage dont ma mère ne nous avait dit mot. Depuis que j’étais partie, mes parents ne me donnaient plus un centime. C’est comme s’ils considéraient que leur boulot de parents s’était terminé à partir du moment où j’avais un homme dans ma vie et que je n’habitais plus chez eux. J’avais vingt-et-un ans et étais étudiante. Je m’étais ainsi retrouvée totalement dépendante de mon conjoint, qui lui travaillait, et ce malgré les petits boulots que j’enchaînais, quand mes études me le permettaient. L’assistante sociale avait dit, devant l’exposé de la situation, que je pouvais assigner mes parents en justice afin qu’ils répondent de leurs devoirs parentaux. Je n’avais pas donné suite, trop violent.
Je suis encore loin d’un merci maman du fond du cœur. Pourtant, il parait que c’est important d’en arriver là, qu’il faut le sentir sincèrement si l’on veut s’en sortir dans la vie. Je lève des yeux coupables vers le portrait de Luna qui trône dans un coin du salon, le visage souriant, encadré de sa longue chevelure châtain clair ; la photo qu’elle a elle-même choisie pour ses adieux. Diego a fabriqué une sorte de petit autel devant le chevalet sur lequel elle est posée : il y a divers objets, une bougie, des fleurs. Est-ce que je risque quelque chose à en vouloir encore ainsi à un mort ? Une fille qui en veut à sa mère, morte, grâce à laquelle elle est là, aujourd’hui, en vie, doit-elle s’attendre à des représailles ? Et si on ajoute à ça le fait, qu’avant sa maladie, il m’arrivait de regretter sa mort lointaine… Car je m’imaginais qu’elle ne partirait pas avant d’avoir atteint, au minimum, quatre-vingt-quinze ans, comme mes grands-parents ; comme si l’âge du décès pouvait être un trait héréditaire incontournable. Je me lamentais, bêtement, me disant qu’à sa mort je serai vieille. Suis-je vouée aux flammes d’un enfer inconnu pour avoir eu de telles pensées ? J’ai désiré, comme un fantasme qui n’arriverait jamais, que ma mère meurt avant cet âge canonique, pour, de mon côté, pouvoir grandir, vivre sans cette mère envahissante au-dessus de ma tête Je trouvais même ça contre nature d’avoir toujours sa mère à un âge avancé et j’étais allée jusqu’à désirer ne pas mourir trop vieille pour mes enfants, pour ma fille surtout. Ne faut-il pas cesser d’avoir une mère pour enfin accéder pleinement à l’âge adulte, à l’état de sujet à part entière ? Stop. Je dois cesser de généraliser. La façon dont je vis ce deuil, la nature de mes relations avec ma mère me sont propres. Luna m’angoissait, m’étouffait, même si je n’ai jamais tenu compte de ses conseils pour mes choix de vie. Je dirai même qu’elle m’écrasait. Ou plutôt, qu’elle était toujours sur le point de m’écraser. Comme si j’avais passé ma vie, jusqu’à présent, à éviter cet écrasement. Forcément, la disparition de ce rouleau compresseur, constamment derrière moi, me soulage. Et, tout aussi inévitable, derrière ce soulagement pointe un sentiment de culpabilité, lui-même mâtiné de révolte car tout cela n’est-il pas parfaitement légitime ?
Mon frère lève sa bière vers la photo de ma mère en souriant, m’invitant d’un regard à faire de même. Je trinque, l’esprit mitigé, et garde pour moi tout ce qui me traverse.
 
Je rentre pour l’heure de l’apéro à la maison. La soirée est agréable. Ethan et Nour sont là-haut et Sébastien et moi profitons de notre petit jardin, assis en terrasse autour d’un bol de cacahuètes et de bières fraîches. Depuis la mort de Luna, j’ai augmenté ma consommation d’alcool. Je bois trop, je le sais. Ça ne m’inquiète pas plus que ça, c’est transitoire. J’en ai besoin pour me calmer et me booster en même temps, pour évacuer le trop plein, pour m’aider à pleurer parfois, pour me sentir bien. J’ai pris quelques pièces d’or en photo et les montre à Sébastien qui se moque gentiment de la militante de gauche que je suis. Je ne peux pas m’empêcher de me réjouir. Je recherche sur Internet une estimation de leur valeur. Ce n’est pas délirant mais ça pourra faire un beau voyage tous ensemble, dans un pays lointain. Reprendre l’avion, rien que cette idée me remplit d’excitation. Ça fait tellement longtemps ! Et mes enfants, qui ne l’ont jamais pris. Prendre l’avion tous ensemble, pour aller dans le pays où je suis née, là où sont mes racines, et un peu des leurs, me remplit de joie. Luna m’avait proposé, plusieurs fois, de nous emmener là-bas. Elle voulait montrer son pays vénéré à ses petits-enfants. J’avais toujours refusé sa proposition ; je ne voulais pas retourner en Uruguay avec ma mère. Elle avait fait une sorte de Hold-up sur l’Uruguay : c’était son pays, à elle, d’abord, avant d’être, par extension, aussi le nôtre. Elle s’était positionnée en péage incontournable entre moi et l’Uruguay, avec ses idées, ses certitudes irréfutables, sa connaissance, son expérience, son chauvinisme exalté. Lorsqu’elle entendait l’hymne uruguayen, ce qui est très rare ici – en général lors de la Coupe du monde – elle se levait et posait une main sur son cœur. Il n’y avait pas une journée où elle ne glissait une allusion sur la supériorité de l’Uruguayen sur le Français, comme celle, soi-disant, du Cro-Magnon sur l’Homme de Neandertal. Elle avait passé sa vie à opposer les deux pays, couvrant l’un de qualités et accablant l’autre, sans réaliser que pour nous, la France était, aussi, notre pays. Ce matraquage maternel m’a éloignée de mon pays d’origine. Luna avait une volonté de transmission qui n’œuvrait pas comme un don mais plutôt comme un gavage. J’avais fermé le bec sans renoncer cependant à ce pays, le mien aussi puisque j’y étais née et j’y avais passé de très nombreux étés. Et puis, sa proposition était bancale, empreinte une fois de plus d’une sorte de vol, d’appropriation de mes enfants : passer par-dessus moi, comme si je n’étais pas légitime en tant que maillon entre eux et l’Uruguay. Je n’ai jamais eu les moyens, avant aujourd’hui, de payer ne serait-ce qu’un billet d’avion pour Montevideo. Ma mère m’offrait de payer le billet d’avion de mes enfants, voulait bien aussi, puisque pas le choix, payer le mien, mais refusait, pour raisons économiques, de payer celui de Sébastien. Quand je lui disais que ma famille, c’était aussi Sébastien et que je ne me voyais absolument pas retourner en Uruguay, après toutes ces années, sans lui, elle rétorquait que dans ce cas, je pouvais rester, elle emmènerait mes enfants. Ce que je refusais, bien évidemment. Aujourd’hui, l’idée d’y retourner avec ma famille m’exalte. J’ai envie de me réapproprier mon pays d’origine, maintenant que personne, ou presque, ne peut se mettre en travers.
Votre bébé est arrivé
 

 
Vous avez commencé par trembler, juste après avoir perdu les eaux, vers 23 heures. Une demi-heure après, dans la voiture, avec juste la lumière des phares devant, sur le chemin de la maternité, vous êtes comme une feuille, secouée par un vent terrible, les jambes pliées qui tressautent, même les dents qui claquent. Une transformation est en cours, elle ne s’annonce pas douce.
Maintenant, vous vous retrouvez en position gynécologique sur la table d’accouchement, sous monitoring, branchée à une perfusion, avec une pince sur le doigt, subissant des touchers vaginaux fréquents. Cela fait mal. Il faut déclencher et accélérer le travail avec une perfusion d’hormones car le bébé souffre durant les contractions. Les sages-femmes, le médecin, les anesthésistes qui se succèdent dans la grande salle d’accouchement, parlent entre eux, échangent point de vue, ordres, questionnement, vous laissant totalement en dehors. Vous avez l’impression de prêter votre corps, on vous demande de vous coucher sur le flanc gauche, pour le bébé. Vous attendez, patiente et docile. Soudain, la douleur survient, sans prévenir, d’une intensité insoupçonnée. Les contractions sont devenues très fortes, d’un coup, après l’injection du produit. C’est atroce, vous paniquez. Je ne vais pas y arriver. Je voudrais partir, arrêter tout cela. Stop !   Mais impossible de quitter ce corps, de disparaître, d’être ailleurs. Vous n’avez pas de répit et entre chaque contraction, les sages-femmes en rajoutent une couche en essayant d’accrocher un truc sur la tête de votre bébé, pour mesurer son oxygénation car il ne va pas bien. Vous imaginez qu’elles passent la main entière dans votre vagin. Vous n’avez aucune anesthésie. C’est l’horreur. Vous écrasez la main de Bruno, qui se tient à côté de vous et vous regarde l’air crispé et impuissant.
Plus tard. Il est huit heures du matin environ, la péridurale fait effet et l’arrêt subi de cette douleur proche de l’insupportable vous plonge dans l’extase. Mais la dilatation totale du col est encore loin et le bébé souffre. Les sages-femmes évoquent la possibilité d’une césarienne, ce qui vous contrarie, mais pas tant que ça. Vous ne vous sentez pas vraiment concernée par ce qu’ils vous font. Par contre, vous commencez à vous inquiéter sérieusement pour le bébé. Vous essayez de l’imaginer, là, dans votre utérus, luttant pour sortir, écrasé, mais vous n’arrivez pas à considérer cela comme un événement réel, qui est en train de se passer, maintenant, en vous, si proche et pourtant presque inconcevable.
Finalement, la péridurale a accéléré les choses et vous pouvez accoucher normalement, avec l’aide d’une ventouse. Votre bébé en gardera la trace pendant plusieurs jours, la tête en forme de cône. Il avait le cordon autour du cou. Vous le tenez dans vos bras, il va bien. Vous regardez Bruno qui retient ses larmes, vous souriez sans vous en rendre compte ; un sentiment d’irréalité s’insinue en vous. Bruno a maintenant le bébé dans ses bras, ils ne se lâchent pas du regard. Vous vous inquiétez parce que le bonnet ne tient pas, vous avez peur que le bébé ne prenne froid.
C’est terminé. Dans l’ascenseur qui vous remonte à votre chambre, vous êtes seule, avec le brancardier. Vous trouvez cela bizarre qu’on ne vous remonte pas avec le bébé ; vous vous sentez étrange. Il vous manque quelque chose, vous penchez, vous êtes bancale, vous vous demandez un peu ce que vous faites là, vous vous voyez échanger des banalités avec le brancardier, comme si ce n’était pas vous.
 
Bruno est parti se reposer. C’est vrai que vous n’avez pas dormi de la nuit. Votre bébé dort à côté de vous, ses immenses yeux clos, les poings fermés posés de chaque côté de la tête, vous le regardez de temps en temps. Vos yeux à vous sont grands ouverts, vous avez l’impression de flotter, d’avoir atteint une autre forme d’être : vous respirez, c’est tout. Les sages-femmes viennent prendre la température du bébé puis annoncent qu’il faut le mettre en couveuse, il n’est qu’à trente-six degrés. Vous vous entendez dire « Non, donnez-le-moi ». Vous ouvrez le col de votre chemise et le calez tout contre vous puis le recouvrez avec un drap. Vous avez l’impression que vous allez mourir de chaud, les gouttes ruissellent sur votre front, votre nuque mais c’est ce que vous souhaitez donner à votre bébé, votre chaleur. Vous attendez tout de même impatiemment le retour des sages-femmes. Ouf, c’est bon, la température est redevenue normale, votre bébé est recouché dans son petit berceau transparent, à côté du lit et vous replongez dans cet état proche de la catatonie. Vous ne dormez pas. Tout flotte, c’est comme si votre corps, votre âme, votre esprit, s’étaient totalement ouverts pour laisser passer le bébé, et que rien ne s’était refermé. C’est ce que vous vouliez, vous ouvrir pour être là, auprès de votre bébé, être vraiment là : pas juste une vague copie de vous, un hologramme destiné à survivre, sans souffrir. Non, vous avez voulu être là, entièrement. Et maintenant, tout votre être est éparpillé dans la chambre et au-delà. Ou quelque chose s’est déplacé, a bougé, l’équilibre est brisé, vous oscillez.
Ça frappe à la porte : c’est votre mère qui entre dans la chambre, avec votre frère et votre neveu. Vous avez une impression d’intrusion, comme s’ils rentraient dans votre chair, leurs voix sont fortes, elles vous vrillent le cerveau. Ils s’approchent du bébé et vous vous retenez de hurler « Écartez-vous ! ». Ils sont beaucoup trop prêts. Vous leur interdisez de l’embrasser, il est trop petit, trop fragile, c’est dangereux. Vous vous interrogez : qu’avez-vous, quelle est cette réaction ? Allez-vous être une mère poule ? C’est un soulagement quand ils partent. Vous pouvez de nouveau vous laissez aller à la torpeur qui vous enveloppe depuis l’accouchement.
C’est déjà le soir. La nuit tombe et le bébé émet un premier son. Il n’a pas cessé de dormir de la journée et réclame enfin à manger. Vous le prenez délicatement et l’allaitez, non sans difficulté. Il a du mal à s’accrocher au téton, il tête un peu puis lâche et pleure, vous vous y prenez à plusieurs fois. C’est long mais cela ne vous dérange pas, ne vous inquiète pas. Ça va venir, il faut apprendre ensemble à se coordonner, à se comprendre, à se connecter. Vous vous sentez des ressources infinies de patience, vous lui parlez, lui expliquez qu’il va y arriver, qu’il ne doit pas s’inquiéter, alors que tout rouge et vagissant il donne des coups de tête à droite, à gauche. Il finit par avoir sa dose et par s’endormir, pelotonné contre votre sein, la bouche entrouverte, les traits parfaitement sereins. Il paraît si petit, si fragile.
Bruno est passé et est resté un moment. Il a pris le bébé dans ses bras et l’a bercé. Vous les avez regardés tous deux avec satisfaction, contente que ça se passe si bien entre eux. Bruno est reparti et votre bébé réclame maintenant à nouveau. C’est tout aussi laborieux que la première fois mais il finit par se rendormir, repu. Vous regardez l’heure : 23 heures 30. Vous vous dites, pour la première fois de la journée, qu’il faut peut-être dormir aussi ; vous avez déjà une nuit blanche dans les pattes. Vous avez la sensation de revenir peu à peu à vous, comme après une séance de lévitation, vous réintégrez votre corps. Tout doucement, vous posez votre bébé dans son berceau. Il s’agite un peu, grimace, ouvre la bouche, sort un premier son étouffé puis se met à hurler. C’est la première fois que vous l’entendez hurler et c’est comme une décharge électrique, ça vous retourne l’estomac, direct. Vous le reprenez instantanément, par réflexe, avec l’impression d’avoir frôlé la catastrophe. Il se rendort dans vos bras. Vous êtes assise sur le lit, la fatigue veut vous saisir mais vous avez peur de lâcher votre bébé. Au bout d’un moment, tout de même, vous vous dites qu’il faut absolument dormir, au moins un peu, et vous tentez de le remettre dans son berceau. Mais ça recommence, il pleure et vous le reprenez dans vos bras. La nuit se passe ainsi, entrecoupés de mise au sein. Le bébé dort, vous non. Vos bras sont ankylosés, votre dos vous fait mal et surtout vous avez envie de dormir. Mais le bébé ne supporte pas le berceau. Ou alors, c’est vous qui ne supportez pas qu’il pleure, même une seconde. Il a l’air si bien là, dans vos bras. On dirait qu’il est au nirvana, ses traits sont parfaitement détendus, les paupières hermétiquement fermées. Et il est si petit, il vient de naître, comment lui infliger une quelconque souffrance ? Car ses pleurs sont des manifestations de souffrance, cela ne fait pas de doute pour vous. Il faudra sûrement en passer par là à un moment donné, OK, mais là c’est trop tôt, il est trop petit.
La sage-femme qui passe la nuit vous conseille de le mettre dans son berceau pour pouvoir dormir ; il peut pleurer, il faut qu’il s’habitue. Vous refusez, infliger un tel traitement à un nouveau-né est une barbarie à vos yeux.
Le mail
 

 
Le rideau s’ouvre sur la deuxième scène de mon récit dans laquelle Roberto, mon père, fait une entrée fracassante. Mes rapports avec lui sont très distendus. Si je creuse, à peine, je dirais qu’ils sont en fait inexistants, une illusion de rapports. Je le tiens très en périphérie de ma vie, juste ce qu’il faut pour ne pas glisser vers le bannissement officiel, et il fait de même pour garder son statut social de père. La mort de Luna nous a enclavé, lui, mon frère et moi, dans une sorte de tragédie grecque dont voici le premier passage à l’acte. C’est Roberto qui le commet. Du moins, c’est ma vision des événements. Sébastien est au travail, Nour et Ethan à l’école. Je savoure tranquillement mon après-midi hebdomadaire de solitude. Ce sont des moments que je chéris, dont je me réjouis à l’avance. Après avoir rangé quelques affaires, je me suis installée à l’ordinateur avec un café fumant, ma vapoteuse à portée de main, et maintenant, j’ouvre mes mails. Dans les mails « non lus », il y a celui de mon père qui vient chambouler ce moment privilégiée de solitude. Roberto ne m’écrit jamais, cela ne pouvait présager rien de bon. Mon estomac se noue alors que je l’ouvre. La violence éclate dès les premiers mots. Le mail commence par cette phrase, étrangement construite, presque absurde : « Mes chers enfants, je ne vous verserai rien ».
Les mots se plantent dans mes yeux, ils ont parcouru à la vitesse de la lumière la distance qui va de l’écran à mes yeux et s’y fichent, douloureusement. Je relis : « Mes chers enfants, je ne vous verserai rien (…) je garde cette somme que votre mère a voulu me léguer, en témoignage de sa gratitude ». Je suis estomaquée, mon pouls s’est accéléré, j’ai le souffle court, les larmes montent. Je ne pensais pas que mon père pouvait me faire mal à ce point ; je me croyais largement blindée depuis des années. C’est dégueulasse, c’est ignoble, c’est immonde. Les mots se bousculent. Mon père refuse de nous verser cette somme, dérisoire, à nous,  ses chers enfants.  Par la même, ils refusent de nous aider, d’être présents pour nous. Et il additionne ce refus d’un outrage révoltant : il prétend que le souhait de Luna était de lui donner cette somme ridicule à lui, à sa mort, en reconnaissance de tout ce qu’il a fait pour elle. Je n’en reviens pas. Je réussis enfin à détacher mes yeux de cette suite de mots délirant, et bondis dans mon salon. Je tourne autour de la table, je vais du salon à la cuisine, la terrasse, je ne peux pas m’arrêter. Et je me lance dans un long monologue à voix haute, la voix vibrante de colère. Pour comprendre ma réaction, il faut savoir que ma mère haïssait mon père. Elle lui attribuait tous les maux de la terre, lui faisait porter toutes les fautes. C’est elle qui l’a quitté, il y a plus de vingt ans, et depuis ce jour, elle n’a cessé de lui faire des reproches, de plus en plus virulents d’ailleurs, sans non plus en être obsédée. Ça n’allait jamais bien loin car je l’arrêtais net. J’avais beaucoup de mal à supporter ses diatribes vindicatives vis-à-vis de mon père et sa façon de suggérer que, par amour pour elle, ou juste parce qu’elle considérait que c’était quelqu’un d’infréquentable, je devais le bannir de ma vie. Il est inconcevable qu’aujourd’hui, mon père puisse décemment imaginer, ne serait-ce qu’une seconde, que ma mère ait pu éprouver de la reconnaissance à son égard. Si elle avait pu, ma mère aurait pris un fusil et lui aurait logé une balle dans la tête ; c’était aussi le genre de chose qu’elle disait. Je ne sais pas d’où lui venait cette haine tenace, j’ai des pistes tout de même, mais elle n’aurait, sans l’ombre d’un doute, jamais pris quelques mesures que ce soit pour donner le moindre centime à mon père. Les documents, d’ailleurs, qu’elle a fait rédiger chez le notaire, son testament, atteste de sa volonté d’écarter mon père de tout son héritage, malgré leur statut toujours valide d’époux. Comment mon père peut-il prétendre qu’en le sollicitant comme parrain pour une mutuelle elle ait pu exprimer la volonté que la somme, destinée aux obsèques, lui soit remise à sa mort ? Et d’ailleurs, mon père n’a pas mis un centime dans les dépenses de l’enterrement. Il ne l’a pas proposé et nous ne l’aurions pas accepté.
Mais tout cela n’est pas une histoire de sous ; l’argent n’est qu’un prétexte. Le montant, d’ailleurs, de la somme versée est dérisoire. Non, par ces quelques mots, j’ai l’impression que mon père viole notre défunte mère et nous signifie, à nous,  ses chers enfants , qu’il ne veut pas être notre père. Voilà le premier acte de cette tragédie dont le point de départ est la mort de Luna. J’ai toujours plus ou moins pensé que c’était Luna qui, en diligentant tout dans la maison, en prenant toutes les décisions nous concernant, Diego et moi, avait empêché Roberto de s’épanouir en tant que père, ne lui avait pas laissé de place pour le faire. Ce mail m’envoie en pleine figure que, non, si j’ai le sentiment de n’avoir jamais vraiment eu de père, c’est parce que Roberto ne l’a jamais vraiment été, tout simplement. Et ses mots ne sont pas des coups de poignards seulement parce qu’ils révèlent sa désincarnation paternelle. Ils sont à double tranchant. En nous parlant de la  gratitude  de Luna à son égard, ils nous accusent, aussi, en filigrane, de l’avoir injustement écarté des funérailles, puisque si Luna éprouvait de la reconnaissance envers lui, il était parfaitement illégitime d’exiger, comme nous l’avons fait, Diego et moi, que, par respect pour sa mémoire, il n’y assiste pas. Et il utilise, pour le faire, un biais pervers, une faille chez ma mère, qu’il détourne outrageusement : Luna, par intérêt économique et parce qu’elle estimait en avoir le droit, avait demandé à mon père, il y a quelques années, de la parrainer pour adhérer à une mutuelle, réservée aux cadres de son entreprise et à leurs familles. J’avais fait la remarque à l’époque à ma mère : je trouvais ça étrange qu’elle demande à l’homme qu’elle déteste le plus sur terre de lui ouvrir des droits à une mutuelle. Mais Luna avait rétorqué que c’était une offre hyper intéressante et qu’elle s’en fichait d’utiliser mon père. Alors OK, c’était franchement moyen comme comportement et je comprends que ça puisse le mettre en colère. Mais qu’il nous dise alors qu’il estime, lui, que cette somme lui revient, point ! Qu’il trouve ça scandaleux de finir par être écarté de cet héritage après tout ce qu’il a pu faire du temps où ils étaient en couple ! Et après en avoir tellement rêvé. Qu’il nous dise que, merde, cet argent il le prend puisque, administrativement, la mutuelle a décrété qu’il en était le destinataire en tant qu’époux, et basta ! Qu’il nous dise qu’il compte se servir, sans honte, et, selon lui, avec légitimité, de ce circuit administratif qui fait de lui un destinataire supposé désigné par ma mère. Tout cela, je pourrais le comprendre et l’accepter, mais pas ce mensonge, introduit par ce  mes chers enfants  juste avant de nous piétiner et qui sonne comme un sacré foutage de gueule.
Et ces grands discours après la mort de Luna, pour nous expliquer à nous,  ses chers enfants , pourquoi il s’était précipité chez le notaire dès le lendemain de l’annonce de sa mort : « Je ne veux que vous aidez, tout ce que je fais est dans le but de vous aider. » Où est-elle, son aide ? Il sait que nous avons besoin d’argent en ce moment, malgré notre découverte dans le coffre que nous réservons pour le voyage en Uruguay. J’ai dû faire un prêt à ma banque, pour couvrir tous les frais liés aux obsèques, payer les factures de Luna qui continuent d’arriver, ses impôts, etc. Il le sait. Alors, c’est comme ça qu’il aide ses enfants ?
Ma mère nous avait dit : « Vous verrez, quand vous lui annoncerez ma mort, il aura du mal à retenir un sourire de satisfaction ». C’était typiquement le genre de saillie de ma mère qui me scandalisait par sa violence, son horreur, son exagération, la haine qu’elle laissait transparaître et la négation de mon statut de « fille de ». Me parler ainsi de mon père, sans aucune considération sur ce que cela pouvait me faire, me révoltait. Et je ne la croyais pas. Luna disait qu’elle s’était tue trop longtemps sur Roberto, qu’elle s’était tue durant toute notre enfance, pour préserver une image positive du père, et qu’elle avait eu tort de le faire car maintenant, j’étais incapable de réaliser quel monstre il était. Il avait gagné ce qu’elle voyait comme un combat : je ne le détestais pas, alors que je le devrais, apparemment. Roberto n’a pas souri quand nous lui avons annoncé la mort de Luna. Il s’est en fait complètement effondré, secoué de sanglots et ça m’a fait mal de le voir ainsi. Il faut dire que la nouvelle lui est parvenue d’une rude façon ; c’est arrivé brutalement, comme un scude, accompagné de deux autres, non moins violents : un tir groupé. Et, sans le vouloir, Diego et moi étions ceux qui avions dû actionner le lanceur. Après tout, c’était sûrement celui-là, le premier acte de cette tragédie : l’annonce à Roberto du décès de Luna. Vous ne comprenez rien ? Je vais tenter de vous expliquer.
Je l’ai déjà dit, le point de départ, c’est la mort de Luna. Une mort prévue sans crier-gare, puis survenue assez rapidement. Voici le déroulé des événements, jusqu’à l’annonce à Roberto de son décès, annonce qui ne le fit pas sourire du tout, contrairement à la prédiction de Luna, et voilà pourquoi, du moins, voilà une des raisons. Donc, fin octobre, Luna rentrait d’un voyage à Montevideo. Elle s’y était rendue seule et avait enchaîné le taxi, le train jusqu’à Paris, l’avion, un mois de visite et de balades dans la région, de fêtes avec les amis, de discussions sans fin jusqu’au milieu de la nuit, de sorties au théâtre etc. Puis retour par le même chemin jusqu’à sa maison, en France. Autant dire qu’elle était vraiment en forme. Mais voilà, elle avait chopé un mal qui ne pardonne pas, œuvrant sûrement en souterrain depuis quelques temps, une maladie que les médecins ne savent pas guérir mais qu’ils ne peuvent pas non plus laisser faire son affaire, les bras croisés. Ceux sont les deux interventions chirurgicales qui ont déclenché l’hémiplégie soudaine de Luna. Le cancer l’aurait fait aussi, mais un peu plus tard. Puis, c’est le couple chimiothérapie et radiothérapie à haute dose qui a tué ma mère, en la privant de globules blancs. Le cancer l’aurait tuée, aussi, mais un peu plus tard. Quand ? On ne le saura jamais ; ni comment. Toujours est-il que l’intervention du chœur des médecins a expédié ma mère  ad patres  en trois mois et demi. Combien de temps ma mère aurait-elle vécu, de façon à peu près normale, de plus, sans ces interventions médicales sensées améliorer la fin de vie ? Sûrement quelques mois. Quelques mois qui auraient, peut-être, pu lui permettre de se préparer à ce qui se profilait : le handicap, la dépendance, puis la mort.
Lorsque ma mère a consulté, la première fois, elle souffrait de certains symptômes qui ne trompent pas sur l’avancée du cancer : il était bel et bien à l’œuvre, même si nous l’ignorions. J’avais pu constater moi-même, à deux reprises, que quelque chose clochait. Nous avions fait une balade en ville, début janvier, toutes les deux. C’était pour mon cadeau de Noël. Luna m’avait fait une petite carte où elle avait écrit : « Pour une virée en ville… ». Cette balade dura une heure en tout mais les dernières vingt minutes, ma mère ne put que me regarder, assise, œuvrer dans les rayons ; elle n’en pouvait plus. Pourtant, deux mois avant, elle se tapait une traversée de l’Atlantique d’une vingtaine d’heures, avec bagages à trimballer, décalage horaire et  tutti quanti . Autre signal d’alerte, quelques jours plutôt, elle nous avait accompagné, ma fille et moi, pour la promenade du soir du chien. Nour et moi étions parties bille en tête, le chien devant, truffe collée au bitume, et j’avais soudain réalisé que ma mère ne nous suivait pas comme d’habitude. Elle était sur le chemin, plus loin derrière, me faisant le geste de ralentir : elle ne pouvait pas marcher plus vite et boitait légèrement. Oui, cette saloperie de cancer était bien à l’œuvre, pas de doute possible. Jusqu’alors en vitesse de croisière, il venait de passer au moins la seconde, voire la troisième. Quand elle entra dans le circuit des soins médicaux, les médecins mirent le turbo : ma mère devint hémiplégique en quelques jours. Puis elle commença ses traitements et décéda trois mois et demi plus tard. Bien sûr, je ne sais pas, et je ne saurai jamais, comment la maladie aurait évolué sans la médecine. Elle était condamnée, son pronostic vital était engagé, comme l’avait dit le docteur qui avait annoncé le diagnostic et n’avait parlé d’ailleurs que de survie, de quelques mois. Peut-être que cela aurait été pire. Mais peut-être aussi que Luna aurait eu du temps pour envisager ce qu’elle craignait le plus au monde et qui lui est tombée sur la gueule en quelques jours : la dépendance. Presque du jour au lendemain, ma mère s’est retrouvée allongée dans un lit médicalisé, installé au milieu de son salon, parce qu’elle ne pouvait plus monter l’escalier jusqu’à sa chambre, une chaise pot juste à côté, sur laquelle elle ne pouvait même pas s’asseoir seule. A-t-elle seulement eu le temps de monter une dernière fois à l’étage ? De voir une dernière fois sa chambre ? Elle nous envoyait, mon frère et moi, qui nous relayions auprès d’elle, chercher tel truc dans tel tiroir, tel autre dans un autre etc. Elle s’énervait à nous expliquer où se trouvaient les choses dont elle avait besoin et auxquelles elle n’avait plus accès. Elle, qui avait toujours eu tout sous contrôle, se retrouvait à la merci des autres. Je me rappelle que pendant la pire période de sa maladie, alors qu’elle était chez elle, entourée de cannes, d’un fauteuil roulant, de coussins aérodynamique etc., les meilleures soirées qu’elle a passées sont celles où je rangeais le salon sous ses directives. Pour ma mère, chaque chose, le moindre objet anodin, la moindre feuille de papier arrachée, avait une place définie et pas une autre. Qu’est-ce que ça avait pu m’énerver ça, du temps où je vivais chez mes parents ! Et plus tard aussi, quand par malheur, chez elle, je posais un stylo là où il ne fallait pas. Luna était comme ça, elle avait besoin de parfaitement maîtriser son environnement, de parer à toutes les éventualités, d’être en capacité de dégainer quoique ce soit d’utile en quelques secondes. Forcément, lorsqu’elle est devenue impotente, Diego et moi qui nous occupions d’elle, avions chacun notre façon de ranger, ou pas. Nous posions les objets de ma mère, ses papiers, au gré de notre fantaisie ou de notre sens de l’organisation et ma mère ne savait plus du tout ou quoique ce soit se trouvait dans  SA  maison. Cela lui était insupportable. Alors ces soirées où je prenais, endroit après endroit, tous les objets qui s’y trouvaient, que je les déposais devant elle, sur la table ronde, et que, pour chacun d’entre eux, je suivais sa consigne “Ça, tu le ranges là, ça, tu le mets dans la boite bleue, sur l’étagère du buffet, à droite” etc. – ça durait des heures – elle se sentait presque bien, à la fin. Elle avait passé une très bonne soirée et moi j’étais heureuse de lui avoir procuré un peu de bien être, en faisant ce qui m’avait toujours exaspéré jusque-là.
C’était donc arrivé presque du jour au lendemain. Perdre son indépendance, c’était, pour Luna, presque perdre le statut d’être humain. Par moment, plus rien ne comptait pour elle, ni ses enfants, ni ses petits-enfants, ni rien, que ça : le fait qu’elle n’était plus qu’une personne impotente. Elle voulait en finir maintenant, pleurait, criait qu’elle aurait dû le faire avant de ne plus pouvoir. J’avais assisté, un de ces soirs où le désespoir l’envahissait totalement, à un coup de fil à sa meilleure amie, en Uruguay : elle lui avait demandé de venir, maintenant, pour l’aider à mourir. En France, elle ne voulait voir personne, à part Diego et moi, et la famille. Elle n’avait rien dit à ses amis, ne répondait plus à aucun appel, aucun mail. Une de ses amies, après plusieurs semaines de cette vie cloîtrée, est venue une fois jusqu’à sa porte. J’étais là, juste de l’autre côté, parlant bas, essayant de convaincre Luna de lui ouvrir, et Luna, dans son lit, me faisait des grimaces paniquées pour exprimer à quel point il était hors de question que je le fasse. Cette période de désespoir total dura un peu plus d’un mois et fut une sacrée épreuve. Ma mère exigea que nous ne disions rien de sa maladie à notre père et nous respectâmes sa demande. Comment la lui refuser, dans l’état où elle était, vu l’horreur de ce qu’elle vivait ? Et puis, ils n’étaient plus ensemble depuis vingt ans, s’étaient vus une fois seulement, durant ces dix dernières années, justement pour cette histoire de mutuelle ! Donc, Roberto ignorait tout de la maladie de Luna et de son issue fatale. L’idée que mon père puisse être aidant, dans l’enfer que nous vivions, ne m’avait même pas traversée.
Nous avions passés, Diego et moi, le mois suivant le diagnostic, à nous relayer au chevet de Luna, jours et nuits, aidés sporadiquement par des auxiliaires de vie, quand elle ne nous demandait pas d’annuler leur venue. Nous l’avons ramassée plusieurs fois par terre, après l’avoir laissée seule, juste une heure. Ça pouvait même être une longue et véritable opération de sauvetage, qui demandait de l’imagination quand c’était moi, car je n’avais pas la force de la porter à bout de bras. Ce fut drôle, parfois, je devais me servir de l’environnement pour l’aider et Luna s’est retrouvée un jour accrochée à la patère des torchons de cuisine. Après ce mois donc, où il y eut beaucoup de fous rires proches de l’hystérie – la complicité avec ma mère passait beaucoup par le rire – et aussi pas mal de larmes, elle finit par entrer à l’hôpital pour son traitement et j’eus l’impression de sortir d’un gouffre, de revivre. Pour Luna aussi ce fut un soulagement : elle voyait bien qu’à ce rythme, nous allions tous devenir fous. Et puis, non seulement elle se sentait bien à l’hôpital mais en plus, miracle, le couple thérapeutique chimio/radio lui firent un effet bœuf au début. Elle n’avait aucun effet secondaire, à part la perte d’une partie de ses cheveux, invisible dans la masse, elle pétait la forme et surtout, le Graal, elle récupérait en autonomie. Au bout d’un mois de traitement, je la fis marcher dans sa chambre, sans canne, juste en se tenant à peine à mon bras. Quelle joie, quelle fierté dans les yeux de Luna, de presque marcher seule, bien droite ! Elle contacta ses amis et ceux-ci vinrent lui rendre visite très régulièrement. Elle riait, mangeait de bon cœur, profitait de la vie avec appétit ; tout était bon à prendre, avant l’issue fatale. Comment aurions-nous pu, ou même voulu, Diego et moi, dans ces conditions, sachant pertinemment que c’était sa fin de vie, lui gâcher ses derniers moments sur terre, en risquant de lui imposer mon père ? C’était inenvisageable. Nous doutions de la capacité de Roberto à respecter Luna, à rester dans l’ombre, à renoncer à venir la voir, tout en la sachant condamnée. Qu’elle parte en paix, c’était cela ma préoccupation centrale. C’était peut-être facile pour moi, car ma mère et moi, nous nous étions déjà tout dit. Ou du moins ce que nous étions capables de nous dire. Beaucoup de nos mots n’avaient pas trouvé l’écho espéré, chez l’une et chez l’autre, mais nous avions déjà tenté tellement de fois d’y parvenir, en vain, dans la colère et la douleur, que là, alors que sa mort était annoncée, imminente, le moment n’était plus de le faire. Qu’elle parte en paix ; c’était cela l’important. Tant pis pour Roberto, il avait toute une vie, avant, pour lui dire ce qu’il souhaitait, si seulement il souhaitait lui dire quelque chose.
Donc mon père n’était pas au courant de la maladie de ma mère. Il y eut alors un autre problème : quand Luna est morte, il nous apparut comme une évidence, à Diego et moi, que Roberto ne pouvait assister à ses obsèques sans que ce soit une trahison de sa mémoire. Pour cette cérémonie, il fallait réunir les gens qui l’aimaient et qu’elle aimait. Comment imaginer la présence de Roberto, devant le cercueil, lançant une rose sur le couvercle en bois, pleurant, serrant les amis de Luna dans ses bras, recevant les condoléances, alors que ma mère le haïssait ? Donner la possibilité à mon père de laisser sous-entendre, aux yeux des présents, qu’il y avait encore un lien entre eux, peut-être même était-il capable de faire croire à la pérennité d’une certaine affection, c’était impossible ; il ne pouvait pas décemment assister aux funérailles de Luna. Le problème était que ni mon frère ni moi n’étions sûrs qu’il respecterait la mémoire de Luna en n’étant pas présent aux obsèques. Nous ne pouvions risquer qu’il passe outre et qu’il s’impose, nous savions que ce n’était pas exclu. Alors nous ne lui avons pas tout de suite annoncé le décès de Luna. Nous ne savions pas trop quoi faire et nous étions pris par le chagrin, par la stupeur aussi, car même si nous connaissions l’issue fatale de sa maladie, sa mort est arrivée brutalement. Nous étions dans la tourmente administrative des décisions qui suit un décès. Ainsi, Roberto n’apprit la mort de Luna que la veille des obsèques, sept jours après, et pas de la bouche de ses enfants. Ce qu’il appris, de ses enfants, de nous, Diego et moi, c’était que Luna n’en avait plus rien à faire de lui, qu’elle avait quitté ce monde sans une pensée pour lui, sans une intention, ni attention, pour lui. Et que, pour cette raison, nous ne souhaitions pas qu’il assiste à ses funérailles…
Votre bébé a deux jours
 

 
Il est six heures du matin. La ronde des sages-femmes commence, elles parlent fort dans le couloir, derrière la porte, sans se soucier que, peut-être, vous dormez. Mais ce n’est pas le cas. Vous n’avez pas dormi de la nuit. Le bébé se réveille ; la tétée se déroule comme les autres, difficilement. Il faut que vous l’aidiez à prendre le sein. Il hurle, il a faim. La sage-femme vous aide, vous parlez à votre bébé, vous l’encouragez, comme s’il courrait son premier marathon. Lorsque ça y est, il a chopé le mamelon, il tête un peu et se rendort. La sage-femme vous conseille de le déshabiller : dans ces cas-là, l’air frais va le relancer. Ça marche, il a besoin d’être stimulé. C’est long et fastidieux mais ça ne vous gêne pas.
La sage-femme lui a donné son premier bain et maintenant il dort comme une masse dans son berceau, ça l’a décalqué. Elle vous avait prévenue : « vous allez pouvoir dormir tranquille après le bain. » Vous vous installez avec délice, l’esprit serein, dans le lit, votre bébé juste devant vous, visible derrière le plexiglas. Vous sentez que Morphée n’est pas loin, elle va vous enlever et on dirait que vous êtes prête à la laisser faire. Hélas, la porte de la chambre s’ouvre après un bref toc-toc auquel vous n’avez pas répondu. C’est la femme de ménage. Vous lui demandez de repartir, de vous laisser dormir, c’est peut-être le seul moment de la journée où votre bébé ne semble pas avoir besoin de vous. Elle repart mais le mal est fait. Et puis, ça cause de l’autre côté de la porte, des chariots sont manipulés, il y a des pas. Vous sentez que ça va être compliqué de dormir, en fait. Sur ce, la porte s’ouvre une nouvelle fois, c’est Bruno ; vous voilà de nouveau totalement éveillée, malgré que maintenant, vous cumulez deux nuits blanches. Bruno vous propose de profiter de sa présence pour aller prendre une douche. Ce sont des douches collectives, au bout du couloir. Une douche, oui, pourquoi pas, c’est vrai que c’est possible, vous pouvez bouger, quitter la chambre même, aller ailleurs, sans votre bébé. Vous pouvez le faire. Vous n’y aviez pas encore pensé, mais vous n’êtes plus reliés par la chair, vous pouvez vous éloigner de votre bébé, c’est maintenant physiquement possible.
Cependant, vous ne pouvez pas vous empêcher d’angoisser, vous laisser mille instructions à Bruno dont la principale est : « s’il pleure, viens vite me chercher ! » Bruno vous sourit et vous dit de prendre votre temps, d’en profiter. Son calme et son naturel vous déconcertent. À peine avez-vous passé la porte, que vous vous sentez prise de panique. Vous marchez vite dans le couloir jusqu’aux douches, vous vous déshabillez fébrilement, sans faire attention à la douleur de l’épisiotomie qui se réveille, vous vous glissez sous l’eau et si la sensation vous paraît malgré tout délicieuse, vous ne vous attardez pas. Vous entendez soudain les pleurs d’un bébé et votre pouls s’accélère. C’est lui, c’est le vôtre qui pleure. Vous vous rincez en quatrième vitesse, tout en essayant de vous raisonner – impossible de l’entendre d’ici – mais ça ne fonctionne pas. Votre rythme cardiaque continue de s’emballer et c’est presque en courant que vous sortez de la douche, les cheveux en pagaille, la chemise mal boutonnée. Les pleurs de bébés continuent, se multiplient, vous entrez dans la chambre comme un ouragan.
Un calme olympien règne dans la pièce : Bruno lève les yeux d’un magazine en souriant et votre bébé dort tranquillement dans son berceau, ses bras de chaque côté de la tête, les poings fermés. Vous mettez quelque temps à redescendre, à vous mettre au diapason. Le bébé est encore sous l’effet du bain, forcément. Ça hurle à côté, mais ce n’était pas lui. Comment reconnaître ses pleurs, ils se ressemblent tous. Vous n’avez pas l’oreille musicale, hélas.
 
Vers midi, votre bébé se réveille et le rythme de la veille reprend son cours. Vous ne pouvez pas le poser sans qu’il pleure et vous êtes incapable de le laisser pleurer. Il est dans vos bras. C’est là qu’il se sent bien. C’est là qu’il veut être. Vous regardez sa petite bouille paisiblement endormie et vous ne parvenez pas à lui en vouloir. Mais si c’est une troisième nuit blanche qui se dessine, vous avez conscience que ça va finir par poser problème. Vous n’allez pas pouvoir tenir longtemps sans dormir. Et comment vous occupez de votre bébé si le manque de sommeil vous transforme en zombie ? Vous commencez à avoir peur. Trois jours sans dormir, ça commence à faire. Il ne faudrait pas que vous restiez éveillée encore une fois cette nuit. Votre père passe vous voir, vous décidez de lui demander un service. De toutes façons, vous n’avez jamais eu grand-chose à vous dire. Vous lui demandez de rester auprès de vous, le temps de sa visite, et de veiller sur votre bébé, qui est toujours dans vos bras, pendant que vous, vous allez essayer de dormir, dans cette position semi-assise. Peu importe, vous êtes tellement crevée que vous sentez que si votre bébé est en sécurité, vous allez réussir à dormir, quelle que soit votre position. Vous avez bien insisté auprès de votre père, bien expliqué la situation et il a compris. Vous fermez les yeux, vous vous détendez. Vous avez tout de même calé deux coussins, de chaque côté de vos bras. Ainsi, vous pouvez relâcher presque totalement vos muscles. Vous sentez que ça vient, vous êtes bien, là, avec votre bébé contre vous et votre père qui veille sur vous.
Soudain, vous entendez un ronflement. Vous n’en croyez pas vos oreilles : c’est votre père, qui s’est endormi là, à côté de vous, à votre place ! La colère – quelle idée de lui demander quoique ce soit, vraiment – laissent rapidement la place à un sentiment de panique qui enfle et vous submerge. Vous devez dormir, vous devez absolument trouver un moyen de dormir, vous n’allez pas tenir sinon et le bébé a besoin de vous, il doit pouvoir compter sur vous. Vous allez craquer, vous le sentez et vous ne voulez surtout pas que ce soit devant votre père. Vous le réveillez brusquement, prétextez la venue du médecin pour le faire partir. Vous ne contrôlez plus votre respiration, votre père est à peine parti que votre mère entre dans la chambre, au moment où vos digues lâchent. Vous éclatez en sanglots bruyants, vous pouvez à peine parler, expliquer ce qui se passe. Comment faire ? Vous commencez à avoir peur. Il faut que vous dormiez. Cela fait trois jours que vous n’avez pas dormi. Vous avez peur car vous ne voyez pas du tout comment vous allez pouvoir dormir, à l’avenir. Et vous ne voyez pas comment vous allez pouvoir tenir et vous occuper correctement de votre bébé sans dormir. Votre mère est là, Bruno est arrivé. Vous vous êtes un peu calmée en surface mais la panique gronde en vous, la peur ne vous quitte pas. La sage-femme passe et devant l’exposé de la situation, vous propose de prendre le bébé en pouponnière pour cette nuit. On vous l’amènera pour les tétées. Bruno et votre mère accueillent l’idée avec enthousiasme et vous poussent à accepter. Avez-vous le choix ? Il faut essayer. Cependant, une petite voix en vous murmure que ce n’est pas la bonne solution. Vous décidez de passer outre et de suivre le mouvement.
 
C’est l’heure de laisser partir votre bébé à la pouponnière. Les larmes reviennent et vous lui faites des adieux déchirants, comme si vous n’alliez pas le revoir pendant des mois. Vous avez conscience que Bruno, votre mère et la sage-femme vous regardent un peu surpris.

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