La mort dans le café
144 pages
Français

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La mort dans le café , livre ebook

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Description

Le café ? Quel café ? Celui qu'on boit chez soi ? Qu'on boit dans une tasse à café ? Qu'on boit dans un café ? Qu'on boit avec qui ? Le bon, avec celle qu'il aime ? Le mauvais, avec celle qui l'empoisonne ? La mort ? Laquelle ? Celle qu'on attend ? Qu'on attend où ? Dans un café ? Celle qui attend ? Celle qui vient ? Quand on ne l'attend pas ? Quand on ne l'attend plus ? Toutes les réponses à ces questions se trouvent cachées dans cette cométragédie surprenante...

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2008
Nombre de lectures 280
EAN13 9782296649866
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0076€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

LA MORT DANS LE CAFÉ
© L’Harmattan, 2007
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris

http://www. librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-04876-8
EAN : 9782296048768

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Henri FROMENT-MEURICE


LA MORT DANS LE CAFÉ


Cométragédie en quinze tableaux


L’Harmattan
Ouvrages du même auteur


Chez le même éditeur :
Journal d’Asie Chine Inde Indochine Japon 1969-1975 (2005)

Chez d’autres éditeurs :
Une Puissance nommée Europe (Julliard 1984)
Une Education Politique (Julliard 1987)
Vu du Quai Memoires 1945-1983 (Fayard 1998)
Les Femmes et Jésus (Le Cerf 2007)
PERSONNAGES
Le premier, puis Lui

Elle

Le second

Le garçon de café

Germaine

La journaliste

Le marin

La romanichelle

Un garçon

L’ange gardien
TABLEAU 1
Terrasse de café sur la place du Trocadéro. Un monsieur d’« un certain âge » est assis seul à une table. Il lit un livre qu’il a posé sur la table. Devant lui une tasse de café. De temps à autre il interrompt sa lecture pour regarder vers le dehors, surtout vers l’allée centrale par où entrent et sortent les clients.
Entre un homme également d’« un certain âge » , qui s’avance lentement, cherchant on ne sait quoi, une table libre, quelqu’un. En l’apercevant le premier a vivement saisi son livre qu’il approche de son visage, comme pour le couvrir. On voit, ou plutôt ceux qui le peuvent, voient le titre : « les Mémoires d’Outre-tombe ». Le client qui vient d’entrer s’approche de l’homme qui lit.


Le second : Cher ami !

Le premier (abaissant son livre) : Ah ! Pardonnez-moi. J’étais plongé dans ma lecture.

Le second (toujours debout) : « Les Mémoires d’Outre-tombe ». Pas du tout funèbre, comme dirait Baudelaire. Ce Chateaubriand a toujours été un aimable plaisantin. Vous êtes seul ?

Le premier : Pour l’instant, oui.

Le second : Permettez-vous alors que, pour l’instant, je m’asseye à votre table ? Il y a bien longtemps que je n’ai eu le plaisir de vous voir et bavarder avec vous en toujours un.

(Un instant passe, comme si le premier réfléchissait. Un instant de trop, peut-être .)

Je sens que je vous gêne.
Le premier : Mais non, mais non. Asseyez-vous donc. Cependant, vous m’excuserez si je devais, peut-être, d’un instant à l’autre, vous prier de me laisser. ( à voix basse, comme pour lui-même) On ne sait jamais…

Le second : Vous attendez quelqu’un ?

Le premier : C’est vrai, j’attends.

Le second ( prenant un air un peu mutin) : Peut-être… quelqu’une ? Don Juan, tel qu’on vous connaît.

Le premier ( souriant) : Plutôt. Dans notre langue, puisque vous et moi parlons la française, elle est plutôt féminine.

Le second : Vous voulez dire que dans d’autres langues elle pourrait être au masculin ?

Le premier : Je ne connais pas toutes les langues. Cela se pourrait, ici ou là.

Le second : Pourrait-elle être au neutre ?

Le premier ( réfléchissant) : Au neutre ? Oui, le neutre pourrait lui convenir.

Le second : Toujours est-il, si je comprends bien, qu’ici, dans ce café, qui donne sur la Place du Trocadéro, en ce 21 octobre 2001, celle que vous attendez est au féminin.

Le premier : Voilà. Vous l’avez dit et, cher ami, bien dit. Puis-je vous offrir une tasse de café ?
Le second : Volontiers, je vous remercie. Vous êtes vraiment trop aimable. C’est moi qui vous aborde, qui viens vous déranger de votre « outre-tombe », et c’est vous qui m’offrez un café. Alors je pousserai l’indiscrétion jusqu’à vous prier de me commander un décaféiné.

Le premier : Le vrai café vous empêcherait-il de dormir ?

Le second : Il est vrai que je dors déjà mal. Inutile d’en rajouter. Mais, permettez-moi, celui que vous buvez est-il vrai ?

Le premier : Tout ce qu’il y a de plus.

Le second : Voici une nouvelle raison de vous admirer. Boire un vrai café à six heures du soir ! En vérité, je vous envie.

( Un garçon passe .)

Le premier : Garçon, un décaféiné pour monsieur. (Il réfléchit un instant.) et un second pour moi.

Le garçon : Décaféiné aussi ?

Le premier : Vous plaisantez aujourd’hui ! Depuis le temps que je viens ici et que souvent vous me servez, vous savez bien que je ne bois que du vrai café.

Le garçon : Ce sera donc le troisième, aujourd’hui.

Le premier : Que ce soit le troisième, le quatrième ou le dixième me paraît être mon affaire. Il ne s’agit pas d’un troisième verre d’absinthe et je ne suis pas mineur.

(Le garçon s’éloigne .)

Le second : Bien dit ! Mais je vous admire de plus en plus. Cette attente vous énerve peut-être ?

Le premier : Pas le moins du monde !

Le second (en riant) : Vous attendez de pied ferme.

Le premier : Ferme, je ne sais. Avec l’âge vous savez… le pied est encore ferme, mais ce qui est au-dessus l’est déjà moins.

Le second : Disons alors, de main ferme.

Le premier (regardant ses mains) : Elles ne m’ont pas encore trahi.

Le second : Je l’ai bien senti, en vous serrant la main. Permettez-moi de vous poser une question indiscrète ? Boit-elle aussi du vrai café ?

Le premier : Qui cela, elle ?

Le second : Celle que vous attendez. La femme…

Le premier : Qui vous a dit que j’attendais une femme ?

Le second : Excusez-moi. J’avais cru que par toutes ces périphrases, par délicatesse, discrétion, vous souhaitiez déguiser la chose, enfin… la personne, du moins jusqu’à ce que, restant là, je la voie venir, en chair et en os.

Le premier : Mais encore une fois, qui vous dit qu’il s’agisse d’une femme, d’une créature…

Le second (l’interrompant vivement) : Ah non ! Pardonnez-moi, mais créature ! Jamais je n’ai songé à cela.

Le premier : Je n’en doute pas.

Le second : Ah ! Très cher, comme j’aime vos énigmes !
( Réfléchissant) Donc… elle est au féminin, du moins dans notre langue française, et elle n’est pas nécessairement une femme.

Le premier : Pas nécessairement ( il insiste sur chaque syllabe).

Le second ( triomphant) : J’ai trouvé ! La nuit ! Vous attendez la nuit. C’est bien cela, n’est-ce pas ? La nuit va bientôt tomber. Dans une heure elle sera là.

Le premier ( pensif) : La nuit ? Oui, elle est aussi la nuit. Mais elle n’est pas que la nuit. Quand je ferme les yeux, je la vois sur un fond de nuit.
Cependant, puisque vous me paraissez apprécier ce petit jeu que vous venez d’inventer et auquel, croyez-moi, je ne vous force nullement, alors que nous pourrions parler de bien d’autres choses et de plus intéressantes que de ce que j’attends, aussi je vous le déclare franchement : ce n’est pas en tant que nuit que je l’attends.

Le second (se frappant le front) : Suis-je bête ? Ce que vous attendez, c’est une lettre, quelqu’un ou quelqu’une qui vienne vous apporter une lettre. Peut-être une missive, toutes deux, dans notre langue sont des substantifs du genre féminin. Me trompé-je ? Me trompé-je encore une fois ?

Le premier : J’aime votre subtilité. Qu’attend-on en effet dans la vie ?… Dans la vie… Une femme ? Bien sûr. Quel est l’homme qui n’attend pas une femme ? Y compris la sienne, je veux dire son épouse. D’autant que les femmes sont toujours en retard, c’est leur manière de se faire désirer. Il est vrai qu’aujourd’hui une femme peut en attendre une autre et possible que le désir aussi soit entre elles.

Une lettre ? J’en reçois tant, et tant d’ennuyeuses, d’inutiles, d’indifférentes, de pernicieuses, tant de lettres auxquelles il faut donner, malgré tout, une réponse, que la chance d’en recevoir une qui procure bonheur, plaisir, se fait rare. Si j’en recevais une de la part de l’objet, ou du sujet, l’un et l’autre en l’occurrence conviennent, de mon attente, j’en serais surpris.
En revanche, je ne sais pourquoi, car la différence est mince, la missive m’étonnerait moins. La missive ne passe pas par ce service que l’on dit public et qui s’appelle la poste. Un émissaire vous l’apporte. Vous le voyez : émissaire, missive. L’émissaire reçoit la mission de délivrer la missive. Oui, là, vous êtes plus proche. Il s’agirait, dans cette hypothèse, d’un signe, d’un signal même, d’un avertissement, d’un préalable, d’un dernier temps dans l’attente.

( Silence)
(Le garçon apporte les cafés et les tickets .)

Le garçon ( s’adressant au premier) : Monsieur en voudra-t-il une quatrième ?

Le premier : Mon ami, je vous l’ai déjà dit…

Le garçon : Vous êtes bien aimable de m’appeler votre ami, mais…

Le premier : Pardonnez-moi, c’est une habitude que j’ai avec tous les garçons de café. Et d’ailleurs ce n’est pas la première fois que je vous appelle ainsi. Mais peut-être ne l’aviez-vous pas remarqué.

Le garçon : Bien sûr, bien sûr, mais si je me permettais de poser la question à monsieur, c’était en effet un peu en ami, car je ne voudrais pas que monsieur ait une crise cardiaque, surtout ici, place du Trocadéro.

Le premier : Une crise cardiaque ! Pour avoir bu quatre cafés !

Le garçon : Quatre, je ne sais pas. Monsieur est peut-être très résistant. Il n’empêche que, pas plus tard que la semaine dernière, un client, après avoir bu six cafés, et des vrais, s’est écroulé, terrassé. Le cœur avait sauté. Le SAMU est venu tout de suite. Ils l’ont emmené.

Le premier : Et alors ?

Le garçon : Le patron s’est renseigné. On l’a mis en réanimation à l’hôpital. Mais on n’a pas réussi.

Le premier : C’est vous qui le serviez ?

Le garçon : Précisément, monsieur, c’était moi. Aussi je m’en suis beaucoup voulu de l’avoir servi et resservi six fois de suite. J’y ai bien pensé, mais il avait l’air solide. Quand même, il s’agitait de plus en plus.

Le premier : Il attendait quelqu’un ?

Le garçon : Je m’étais permis de le lui demander, après le troisième café. Il m’avait répondu, en rigolant : « bien sûr, dites plutôt quelqu’une ».

Le premier : Quelqu’une ?

Le garçon : Oui, quelqu’une, une femme, quoi ! C’est normal, après tout, qu’on s’énerve quand on attend une femme qui ne vient pas. Vous ne pouvez pas savoir ce que j’en vois ici, des hommes qui attendent des femmes, des femmes qui sont en retard.

Le premier : Qu’attendait ce monsieur ? Et la femme est-elle venue après qu’on l’ait emmené ?

Le garçon : Jamais, monsieur, jamais.

Le premier : Ainsi ce monsieur est mort pour avoir bu six tasses de café dans l’attente d’une femme qui n’est jamais venue.

Le garçon : Exactement

Le premier : Réflexion faite, pour répondre à votre question, mon ami, car cette fois vous l’êtes vraiment, je ne prendrai pas de quatrième café.

Le garçon : Vous m’en voyez ravi, monsieur. Sans doute je parle là contre mon établissement, bien qu’un café de plus ou de moins, cela ne pèse pas lourd dans le chiffre d’affaires, ni dans les pourboires, tandis qu’un mort de plus, c’est quand même fâcheux, surtout deux en quelques jours ; ça peut finir par nuire à notre réputation.
Mais je parle, je parle. A tout à l’heure monsieur.

(Le garçon s’éloigne .)

Le premier : Je n’aime pas les provocateurs

Le second : Mais ce garçon n’était nullement un provocateur. Bien au contraire, il voulait gentiment vous mettre en garde contre un excès de café.

Le premier : Ce n’est pas de lui que je parle, c’est de moi.

Le second : De vous ? Comment donc ?

Le premier : Je n’entends pas provoquer la mort.

Le second : Vous avez bien raison. Avec elle, on ne sait jamais. Elle pourrait se piquer d’être provoquée.
Je constate en tout cas que ce que vous attendez n’arrive pas. Cela ne vous inquiète pas ?

Le premier ( riant) : Pas précisément !

Le second : Tant mieux. J’en conclus que cette attente n’a pas pour vous un caractère vital.

Le premier (riant de plus en plus) : Vous vous trompez. Mon Dieu ! Que c’est drôle ! Pas un caractère vital !

Le second : Vous me troublez vraiment ! Et j’ai de plus en plus le sentiment de n’être qu’un sot.

Le premier : Mais non, mais non. Rassurez-vous et poursuivez, si le cœur vous en dit.

Le second : Le cœur m’en dit.
Pendant, cher ami, que vous parliez avec ce garçon que vous appeliez mon ami, je poursuivais ma recherche et je me suis demandé si, comme tout un chacun, vous aviez dans l’une de vos poches un de ces téléphones qu’on appelle portables.

Le premier : Vous n’avez pas grand mérite. Quant au portable, je suis comme tout un chacun, pour reprendre votre expression, je possède un portable qui se trouve actuellement dans la poche droite de mon veston.

Le second : Et est-il ouvert ?

Le premier : Il est ouvert.

Le second : Donc je me suis demandé si vous n’attendiez pas tout simplement un appel téléphonique. Mais j’ai écarté cette hypothèse, l’appel étant du genre masculin. Aussi j’envisage l’hypothèse de la conversation téléphonique. Dites-moi si je me trompe encore.

Le premier : La conversation téléphonique ?

( Réfléchissant)

Téléphonique, j’en doute, bien que tout, en ce cas, soit possible. Mais conversation, quel qu’en soit le mode, je n’ose même en rêver. Imaginez donc ! (Il s’anime) Lui parler, lui parler, mais quel miracle ! Quel privilège inouï ! Peut-être serais-je le premier, peut-être l’unique ! Converser avec elle, lui demander pourquoi elle est là, pourquoi elle vient maintenant, pourquoi à cette heure, pourquoi pas hier, pas demain. L’entendre s’expliquer, justifier sa décision, son choix. Peut-être pouvoir en discuter, raisonner avec elle, contester ou au contraire approuver, se laisser convaincre ou au contraire se révolter, crier, hurler, l’injurier, la sommer…

Le second : De quoi ?

Le premier : D’attendre, d’attendre, même si elle a raison.

Le second : Cette personne, si personne il y a, ce dont je ne sais si je dois douter.

Le premier : Doutez, doutez.

Le second : Mais je ne sais pas davantage si vous ne dites pas cela pour me dérouter. Quoi qu’il en soit, cette personne ou pas personne, je pressens que, pour ma part, je n’aurais guère envie de la rencontrer.

Le premier : Croyez moi, cela ne dépend pas de vous

( Silence)

Le second : Ainsi vous attendez.

Le premier : En effet.

Le second : Votre attente, est-ce là un moment parmi d’autres ? Ou bien est-ce une, comment dire, une occupation, si l’on peut qualifier d’occupation une attente, quasiment constante ? En d’autres termes, passez-vous votre temps à attendre ?

Le premier : Je dirais plutôt que c’est le temps qui passe dans l’attente. Le temps est l’attente, l’attente est le temps, comme vous voudrez.

Le second : Alors vous attendez sans cesse et partout ? Pas seulement au café, bien sûr, en lisant les « Mémoires d’outre-tombe ». Chez vous aussi ?

Le premier : De préférence chez moi. J’y reçois quelques visites. J’écris. L’attente y est plus douce que dehors, dans le bruit insupportable de la ville. Mais, malgré tout, j’éprouve aussi un besoin, auquel je ne puis résister, de me heurter aux vivants. J’ai, voyez-vous, cher ami, un intense désir de vivre.

Le second : Comme vous avez de la chance ! Moi, je n’éprouve plus du tout ce désir. Il m’a quitté, je ne sais pourquoi. Je me promène comme un mort parmi les vivants.

Le premier : Souhaiteriez-vous alors quitter ce monde ?

Le second : Pas le moins du monde. Et c’est bien là qu’est mon tourment. Je n’aime plus la vie et je ne veux pas de la mort.

Le premier : Vous voilà devant un beau dilemme, entre deux eaux, comme on dit. Mais quelles eaux ! Deux fleuves en vérité, celui de la vie dans lequel vous n’aimez plus vous baigner, celui de la mort dans lequel vous ne voulez pas entrer. Tâche difficile pour Caron lorsqu’il viendra vous chercher ! Je vous vois sur cette étroite bande de terre qui sépare les deux fleuves, en vérité une très étroite bande de temps. Peut-on s’y tenir ? Et que vous quittiez sans déplaisir le fleuve de la vie ne vous pousse-t-il pas irrésistiblement, bien plus vite que vous ne le voudriez, vers celui de la mort ?

Le second : Vous parlez au présent !

Le premier : C’est que j’ai pris au sérieux vos propos. Vous n’aimez donc pas la vie ?

Le second : Voyez comme elle me traite, la garce ! Elle m’a apporté tout ce qui peut combler un homme qui souhaite l’être : l’amour, quelques témoignages de satisfaction, pour parler le langage de notre commun lycée, de la part de mes contemporains, y compris de vous-même, une santé qui résiste aux intempéries. Mais elle ne m’a pas apporté ce que je lui demandais, elle n’a jamais répondu à mes questions, pourtant bien simples : pourquoi y a-t-il de la vie sur terre ? D’où vient-elle ? Et, plus encore peut-être : à quoi sert-elle, cette vie ? Quelles fins poursuit-elle ?

Le premier : Je la comprends.

Le second : Vous la comprenez ! Que voulez-vous dire ?

Le premier : Je la comprends de ne pas vous répondre, car, croyez-moi, elle n’en sait rien elle-même, elle ne sait ni d’où elle vient, ni à quoi elle sert. Elle n’en sait rien pour la bonne raison qu’elle est la vie et que la vie, elle passe son temps, si je puis dire, à se chercher un sens. Ce n’est pas qu’elle soit indifférente au sens, c’est plutôt qu’elle le cherche.
Croyez-moi. Si vous attendez des réponses de la vie, ou elle ne vous en donnera pas, ou elle vous en donnera de contradictoires.

Le second : Il est bien tard pour que je cesse d’en attendre.

( Silence)

Vous permettez, puisque la… (Il fait un geste témoignant de son incapacité à qualifier « la ».) ne vient toujours pas, que je me commande un deuxième café.

Le premier : Autant que vous voudrez ! Avec du décaféiné, vous ne risquez pas la crise cardiaque, ni en ajoutant un mort, de nuire à la réputation de cet honorable établissement, tandis que le café, le vrai café, comme disent les Allemands, il est noir comme le diable, brûlant comme l’enfer, doux comme l’amour.

Enfin ! (Il soupire.) Garçon !

Un deuxième décaféiné pour monsieur, s’il vous plaît.

Le garçon : Et décidément pas un quatrième vrai pour vous ?

Le premier : Je vous ai dit non.

(Le garçon s’éloigne .)

Le second ( riant) : Vous préférez l’attente à la crise cardiaque ?

Le premier : La crise cardiaque m’irriterait, pour autant que l’on ait à ce moment, la possibilité de s’irriter. Elle mène à la mort les yeux fermés. Je préfère la voir venir les yeux ouverts.

Le second : Ouverts ou fermés, peu m’importe, pourvu qu’elle ne vienne pas !
Mais revenons, si vous le voulez bien, à ce qui devient pour moi, je vous l’avoue, tout à fait passionnant. A passer ces moments avec vous, vous me feriez, je crois bien, réapprendre à aimer la vie. Vous stimulez mon imagination. Il m’est encore venu deux ou trois idées. Je vous en soumets une.
Victor Hugo aimait faire parler les tables. Lui aussi, il attendait. Il attendait que l’esprit parle. Je ne pense pas que, dans l’immédiat, vous et moi puissions arracher à cette modeste table de café les secrets de l’au-delà, bien que, et cela, voyez-vous, m’a frappé, vous soyez en train de recevoir des messages, à défaut de missives, d’outre-tombe. Toutefois, dès que l’on songe à ce qui peut venir de là-bas, les coups frappés sous le plateau d’une table n’en sont pas la seule émanation. Il y a les fantômes, il y a les spectres. Pour ma part, je n’en ai jamais vu, je n’ai pas eu cette chance. Peut-être parce qu’ils savent que mes rapports avec la mort, dont ils sont des familiers, sont médiocres, et qu’ils veulent, fort gentiment, me ménager. Cependant je crois fermement à leur existence. Tant de gens les ont vus, comme nous nous voyons, Hamlet, Don Juan.

Le premier : Harry Potter aussi, je crois ?

Le second : Parfaitement.

Rien n’empêcherait que même ici vous attendiez un fantôme, un spectre, au féminin naturellement, je veux dire prenant une forme féminine. Et comme, toujours selon des témoins fiables, ils savent ne se montrer qu’à celui ou celle qu’ils ont choisi, je me demande si, en fin de compte, ce que vous attendez n’est pas une apparition. Une apparition, pour vous seul bien entendu. Vous êtes là, assis à cette table, attendant tout en lisant ce livre au titre surnaturel, vous êtes déjà dans le surnaturel. Alors pourquoi ne pas continuer ? Je vous imagine fort bien surpris soudain, comme si un doigt vous avait légèrement touché l’épaule, ou une aile d’ange caressé les cheveux. Vous sursautez, vous posez votre livre sur la table et vous fixez l’apparition qui se tient devant vous et que vous êtes seul à contempler. Alors commence, pourquoi pas, une conversation. Alors pourquoi pas, l’apparition vous remet une missive. Alors, pourquoi pas, l’apparition fait la nuit autour d’elle. Alors, pourquoi pas, l’apparition n’est plus que lumière et vous ne voyez plus que cette forme de lumière, cette forme qui se dresse devant vous, qui vous fait signe.

(Le second alors lentement se lève. Les lumières s ’éteignent autour de lui qui, seul, demeure éclairé. Comme fasciné, comme s ’il avait perdu tout contrôle de lui-même, il avance entre les tables, lentement, il s ’éloigne, sort du café. On le voit disparaître. Deux, trois minutes s ’écoulent. Puis on entend une voiture qui freine brutalement, des cris. Les lumières se rallument. Des clients se lèvent pour regarder. Certains sortent. Le garçon, qui apportait le café, s ’aperçoit que le second a quitté la table.)

Le garçon (s ’adressant au premier) : Votre ami est parti ?

Le premier : A en juger par les apparences, oui.

Le garçon : Alors je remporte son café.

Le premier : Oui, mais laissez le ticket.

(Le garçon laisse le ticket et repart avec son plateau, mais au lieu de rentrer dans le café, il se dirige vers la place et se mêle à la foule. On entend des sirènes de police, de pompiers. Puis le garçon revient vers le premier et s’effondre à la place qu’occupait le second en posant, tremblant, son plateau sur la table.)

Le premier : Il y a eu un accident ?

Le garçon : C’était lui, le monsieur qui était avec vous. Il paraît qu’il marchait comme un automate, un somnambule, comme s’il voyait quelque chose devant lui qu’il suivait sans rien voir d’autre, sans faire attention. Une voiture l’a renversé.

Le premier : Il est blessé ?

Le garçon (solennel) : Non, monsieur, il est mort.

(Tous deux se taisent.)
(Puis le garçon se relève et reprend son plateau .)

Le premier : Vous êtes sûr qu’il est mort ?

Le garçon : Ils l’ont recouvert d’un drap. C’est toujours ce qu’ils font lorsqu’ils ont constaté la mort. Oh ! Il a dû mourir sur le coup, instantanément. Au moins il n’a pas souffert.

Le premier : L’instantané, c’est encore du temps. Il y a toujours du temps. Je pense, moi, qu’il a souffert. Il ne voulait pas de la mort. Je suis sûr que s’il avait pris un vrai café au lieu de prendre cet abominable décaféiné, il aurait fait davantage attention. Enfin ! (Il soupire .) Donnez-moi un autre café, le quatrième puisque vous comptez, un vrai naturellement, et même bien tassé.

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