Le présent du passé
204 pages
Français

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Description

Le présent du passé relate une importante tranche de vie d'un acteur, à commencer par ses études au Conservatoire avec ses camarades Jean-Paul Belmondo, Bruno Cremer, Claude Rich, Françoise Fabian, Annie Girardot, Jean Rochefort, Jean-Pierre Marielle, etc. Suivis de la galerie des rencontres professionnelles, devenues amicales : Jean Cocteau, Jean-Pierre Melville, Martine Carol...

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Informations

Publié par
Date de parution 01 mars 2012
Nombre de lectures 8
EAN13 9782296486003
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Le présent du passé
Souvenirs d’un acteur
Jacques BERNARD
LE PRÉSENT DU PASSÉ
Souvenirs d’un acteur
Préface de Claude Pinoteau
L’Harmattan
Mise en page : A. Ayati



© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-96814-1
EAN : 9782296968141
Préface
L’amitié est souvent née de souvenirs communs, de rencontres professionnelles et ne s’altère pas quand la vie nous sépare et nous disperse. Si l’on s’est souvent perdus de vue, certains événements cinématographiques nous ont rassemblés, nous rassemblent encore et nous font découvrir les étapes inconnues de chacun d’entre nous.
Ainsi, Jacques Bernard fait le point sur « l’océan des âges », tournant les pages d’une vie choisie, où il interpréta les rôles qu’elle lui proposa et ceux qu’il se créa lui-même. N’a-t-il pas été et n’est-il pas toujours l’acteur et le spectateur du film de sa vie ?
Ces pages m’ont révélé des chapitres ignorés et la profonde nature de Jacques Bernard. Sa parfaite diction, sa part de rêve, ses « voyages intérieurs », ses poèmes romantiques, semblent le tenir loin d’un réalisme existentiel.
« Joue-t-il » sa vie, passant de la comédie au drame, parfois à la tragédie, sur la scène d’un destin mystérieux ? Ses grandes rencontres décrites au long de ces chapitres, l’ont, sans nul doute, influencé et construit.
Pourtant, en le lisant, j’ai parfois l’impression que l’adolescent est toujours sous-jacent sous l’adulte. Même si sa culture littéraire et théâtrale l’ont doté d’une maturité créatrice.
C’est l’impression profonde que m’a laissé la lecture de ce livre où s’imbriquent les pièces d’un puzzle aux différents tons, comme un patchwork intemporel et culturel.
Les propres émotions de sa vie privée, ne se confondent-elles pas avec les sentiments exprimés au théâtre ? Joue-t-il parfois à rideau fermé ?
N’est-ce pas le sort des comédiens de puiser dans leurs peines ou leurs joies, les sources de leur talent ?
Trop d’épisodes de la vie de Jacques me manquent pour en faire un portrait achevé et cette préface sera peut-être plus impressionniste que réaliste.
Pourtant nous nous connaissons depuis tant d’années !
Nous nous sommes rencontrés en 1949, sur le tournage des Enfants terribles, l’œuvre de Jean Cocteau réalisée par Jean-Pierre Melville, dont j’étais le premier assistant.
Le film était si fidèle à l’ouvrage que les acteurs semblaient prédestinés à leur rôle.
Etrange de pénétrer sur un plateau comme on entre dans un livre…
Jacques était « Gérard », l’ami, le confident de ces enfants terribles qu’étaient la merveilleuse Nicole Stéphane et l’étonnant Edouard Dermit.
Cocteau appelait Jacques par le nom de son personnage, tant il l’identifiait au garçon, ramenant de la cité Monthiers Paul blessé par Dargelos.
Le grand poète a probablement marqué le parcours vital de Jacques. Il est en filigrane dans son livre.
Les invitations à parler de Jean Cocteau, à présenter son film, à évoquer ses propres souvenirs de tournage, ont jalonné et jalonnent toujours la vie de Jacques.
Comme la mienne, d’ailleurs !
Ces pages qu’on tourne laisseront une trace, comme l’espère Jacques Bernard avec ce livre. Mais il lui reste encore tant de pages à tourner avant son lointain épilogue !
Je lui en souhaite amicalement d’innombrables avec M, cette initiale tant aimée.
Claude Pinoteau
Préambule
Méfions-nous des idées préconçues. J’avais toujours pensé, qu’une fois, avec l’âge, quand la vie a déjà sans prévenir, brutalement ou lentement, subrepticement, malheureusement, cette vie au long fleuve chaotique, avec le temps qui s’écoule comme l’eau vers la mer, a donné l’envie à l’homme de laisser une trace, en général, sans vraiment se l’avouer, par orgueil.
De surcroît, un acteur n’étant plus sollicité, se met à écrire, disons-le bien, pour se remettre dans la lumière. Donc, j’ai toujours été contre le fait de se raconter, souvent d’ailleurs en embellissant les faits. Nonobstant, depuis déjà un bon moment, un titre m’obsède, le jour, la nuit me réveille « Ces pages qu’on tourne… » alors, moi aussi, j’ai envie de remonter le temps.
Moi, qui me suis efforcé de ne pas être passéiste, des souvenirs multiples, en vrac, du cinéma, du théâtre, de ma vie privée m’envahissent, et, comme une thérapie, j’éprouve le besoin de m’en libérer.
Le seul moyen c’est de les voir imprimés noir sur blanc. Ce qui est étonnant, indépendamment d’événements graves, de la mort, par exemple, d’un père, d’une mère qui vous blessent à tout jamais, mes souvenirs de tournages, donc de la vie artificielle, sont restés beaucoup plus présents que la vie réelle, curieuse alchimie que l’intériorité d’un acteur.
J’irai plus loin, ce sont, surtout, les états d’âmes du tournage des scènes, quand j’y songe, qui sont d’une présence confondante, comme si le metteur en scène venait de dire moteur, que le temps s’effaçait et que je me retrouvais sur le plateau exactement dans le sentiment de la scène à jouer.
Une autre raison encore plus cruciale m’incite à écrire. Tant que nous sommes en vie, les êtres qui ont compté pour soi-même et qui ne sont plus parmi nous restent présents dans notre panthéon personnel.
En quelque sorte, nous les ressuscitons en les racontant. Comme le temps peut-être singulier en vieillissant… Non … Non, je m’arrête, je raye ce mot qui est réducteur ; je préfère dire en avançant, oui… oui en avançant le temps s’adapte, semble plus rapide et les rêves prennent une densité beaucoup plus épaisse.
Moi qui dormais du « sommeil du juste » comme on dit, ne sachant pas d’ailleurs très bien ce que cela veut dire, la justice étant élastique.
Mes rêves me réveillent la nuit. Souvent, ma mère me rend visite, rajeunie, ou mon père incroyablement présent, ou bien des êtres qui m’ont marqué dans ma profession. Jean-Pierre Melville m’habite, Jean Cocteau me poursuit. Avec eux deux j’ai un souvenir lumineux, mon premier rôle dans Les enfants terribles que François Truffaut a vu dix neuf fois en écrivant « Le meilleur roman de Jean Cocteau est devenu le meilleur film de Jean-Pierre Melville ».
Jean-Pierre qui est parti trop tôt a réalisé, heureusement, d’autres films de grande qualité, ne serait-ce que L’armée des ombres qui, pour moi, est l’une des œuvres les plus remarquables qui ait été tournée sur la résistance.
Je m’arrêterai plus tard pour parler de lui et de Jean Cocteau. Ce fût un exceptionnel privilège pour le débutant que j’étais, n’ayant même pas encore fait le conservatoire, d’être choisi pour ce film par ces deux grands artistes.
La galerie des ombres continuera en évoquant tous ces acteurs avec lesquels j’ai eu le plaisir de travailler.
Chapitre 1. Ma mère, mes amis et le Conservatoire
Pour commencer, Nicole Stéphane, admirable Elisabeth héroïne des enfants terribles, Edouard Dermit qui jouait son frère, Renée Cosima au double rôle de Dargelos et d’Agathe que j’épouse à la fin du film. J’aurais dû écrire que j’épousais puisque ce film date de plusieurs décennies mais il est vrai qu’avec le cinéma, les années n’existent pas. J’aurai encore vingt ans sur la pellicule lorsque, depuis la nuit des temps, cette terre m’aura englouti.
L’invention du cinématographe, pour parler comme Jean Cocteau, qui ne prononçait jamais cinéma mais « cinématographe », cette invention est miraculeuse, elle abolit le passé en le restituant au présent et quand j’ai revu mes scènes, présentant ce film au public des années plus tard, je pensais à ce vers de Musset dans « La nuit de décembre » : « Un jeune homme vêtu de noir qui me ressemblait comme un frère » que dis-je un frère ! Non, mon petit fils, maintenant, cet enfant avec sa cape noire.
D’autres acteurs et actrices avec lesquels j’ai tourné sont présents à ma mémoire : Martine Carol, Valentine Tessier, Maurice Escande, Jeanne Fusier Gir, Jean Carmet, Raymond Pellegrin, Giselle Pascal, Jean Chevrier, Maurice Ronet, Mary Marquet, Jacqueline Gauthier, Madeleine Robinson, Darry Cowl, Michel Serrault, Louis Seigner, Paul Frankeur, Pierre Trabaud, Aimé Clariond, Jacques Mauclair, Noël Roquevert, etc…etc… tous ceux là disparus mais pas sur les écrans que j’ai partagés avec eux.
Et l’époque du conservatoire, je ne puis l’oublier avec mon maître, doyen de la Comédie Française, le noble Jean Yonnel qui m’affectionnait et à qui je le rendais bien, admirable créateur de La reine morte d’Henry de Montherlant, jouant le roi Ferante avec sa voix d’airain et sa présence éclatante.
Restent également, très proches mes camarades de cours dans les classes différentes du conservatoire, celles d’Henry Roland, de Pierre Dux, de René Simon, tous qui par la suite firent de brillantes carrières : Jean-Paul Belmondo, Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort, Claude Rich, Bruno Cremer, Françoise Fabian, Annie Girardot, Jacques Sereys, Georges Descrieres, Jacques Toja qui devint administrateur de la Comédie Française, une époque bénie. La liste n’en finirait pas avec, également, ceux à la carrière peut-être moins glorieuse mais qui, tous dans le métier, en vivent, ce qui n’est pas toujours évident.
Mais, il n’est pas encore temps que je me penche sur ces périodes. Je vais tenter de commencer par un ordre chronologique. Mon premier contact avec le cinéma fut catastrophique, j’avais 4 ans. Ma mère était comédienne avant ma naissance à la fin du cinéma muet et avait, par la suite, encore un peu tourné dans les films parlants. Elle m’avait emmené à une projection privée dans une salle du studio où l’on projetait soit les rushes, soit la copie zéro d’un de ses films.
Voir ma mère en gros plan sur l’écran me fit pousser des hurlements ; étant assis à côté d’elle et découvrant cette dame sur cette image vivante qui lui ressemblait tellement me causa un trouble indescriptible. Je ne comprenais pas et continuais à crier et pleurer jusqu’à ce qu’elle soit obligée de quitter cette projection, me tirant par la manche titubant sur mes jambes. Peut-être que ce premier contact avec le 7 ème art créa en moi ce déclic qui me donna très tôt l’envie d’être acteur, envie qui ne me quitta jamais.
Peut-être aussi que les gènes transmis héréditairement par ma mère m’ont souterrainement influencé car ma mère, à la carrière trop courte, était une femme ravissante et une excellente actrice.
Je saute dans le temps.
Je ne l’ai vue qu’une seule fois dans un film où elle avait été invitée à la cinémathèque. C’était un film de l’époque du muet, bien avant ma naissance, qui s’intitulait « Morgane la sirène » de Léonce Perret qui fit près de quatre cents films. Il s’imposa aux côtés de Louis Feuillade comme l’un des principaux cinéastes de la maison Gaumont. Puis tourna en Amérique et revint en France lorsqu’il engagea « Josyane » le nom d’actrice de ma mère. Ce film je le vis avec elle un an avant sa mort. Elle voyait mal, étant très éloignée de ce qui se passait sur l’écran.
Moi, je découvrais la comédienne, fasciné par son modernisme et son naturel à une époque où on avait tendance à en faire trop en roulant les yeux. Je comprenais brusquement son détachement du métier qu’elle aimait encore, ayant volontairement abandonné sa carrière pour aider mon père qui, dans ce passé, ayant une maison de couture, s’était fait voler par son associé ce qui occasionna une faillite.
Je n’étais pas né depuis bien longtemps et l’Amérique lui avait proposé un contrat de 5 ans qu’elle refusa ne voulant laisser, même momentanément, ni mon père ni moi. Elle n’en parlait jamais mais elle le regretta. Quand des années après, mon père et moi allions voir un film, ma mère suivait sans envie, elle avait la nostalgie de cet abandon. Elle avait gardé des critiques, des photos, des articles de presse, des lettres d’admirateurs. J’ai dans une commode avec ma vie professionnelle tous ces souvenirs révolus mélangés avec les miens. Maintenant qu’elle n’est plus là, comme j’admire son image d’actrice. Je la revois sur ces photos avec André Lefaur, acteur très connu de l’entre-deux guerres ou Fernand Gravey avec lequel elle tourna, probablement, l’un de ses derniers films « Coiffeur pour dame ».
À la sortie de la cinémathèque, elle eût ce mot, malgré tout, encore d’actrice « Est-ce qu’au moins j’étais bien affichée ?». Elle l’était.
Quand j’annonçais, à mon tour, que j’avais décidé d’être acteur, ma mère fut réticente ; elle me mit en garde des difficultés du métier.
Quant à mon père, il me dit « Si c’est ton choix, à toi de te débrouiller, mais si tu as faim, la porte te sera toujours ouverte ». Elle le fût.
Mais nous n’en sommes pas là. Ma décision fût prise, mes parents tenant simplement à ce que je termine mes études. Avant, il y eut la guerre…
Chapitre 2. Le petit carnet noir
J’ai retrouvé un petit carnet noir où je relate, je devais avoir dix ans, notre départ de la capitale. Ce que l’enfant que j’étais a écrit, à cet âge là, m’étonne moi-même, en toute simplicité. Je supprime simplement les fautes d’orthographe, quitte à en faire d’autres, mais je transcris ce texte dans son intégralité.
J’habitais chez ma grand-mère qui avait une maison au Vésinet.
« Départ Vésinet
Le dimanche 19 mai (je suppose 1940), mon oncle et ma tante viennent dîner ce soir. Ma tante insiste pour que l’on quitte la capitale parce qu’il y a beaucoup d’alertes et que les allemands s’approchent de Paris. Alors, le lendemain, à quatre heures de l’après-midi, nous partons pour la gare d’Austerlitz afin de prendre le train de nuit. Nous arrivons en taxi et mamie (ma grand-mère) dans la voiture de mon oncle André, bondée de malles.
à la gare, il y avait des tas de pauvres réfugiés, assis par terre, sales, la figure tirée, dans un état pitoyable. Tout le monde part vers Biarritz, comme nous, qui attendons, au moins une heure tellement il y a de monde. Enfin nous voilà installés dans un compartiment confortable bien qu’en troisième classe. Un coup de sifflet retentit, le train s’ébranle. Il était déjà dix heures et demie du soir, je meurs de faim, j’attends impatiemment le deuxième service ; enfin le maître d’hôtel passe avec sa petite sonnette qui vous casse les oreilles. Je mange comme quatre, quand nous revenons dans le compartiment, presque tout le monde dort. Mais moi, je ne dors pas de la nuit.
Enfin nous arrivons à Biarritz vers neuf heures du matin. Une amie de ma grand-mère m’attend. Elle nous a trouvé un petit hôtel qui nous parut bien les premiers jours ; mais nous nous rendons compte que la nourriture laisse à désirer. Nous y restons une vingtaine de jour, jusqu’au 21 juin.
Pendant tout ce temps, papa et maman cherche une villa ou un appartement. Moi, je vais à la plage avec des petits belges dont j’ai fait la connaissance à l’hôtel. Nous prenions des bains, nous faisions des voitures dans le sable, une fois, je fis une grande promenade du côté du rocher de la Vierge (on l’appelle comme ceci parce que tout en haut de ce rocher il y a une Vierge).
Tout le long de la côte, il y a des hortensias roses et bleus avec beaucoup de fougères et de l’autre côté de la gare, une longue rue qui monte et de chaque côté, il n’y a que des villas ravissantes, basques ou espagnoles. A Anglet, où nous cherchons aussi, il y a des villas plus jolies les unes que les autres mais naturellement toutes habitées. Les hôtels ou presque tous sont réquisitionnés pour les soldats blessés. Papa s’est engagé comme brancardier pour donner des secours à ces pauvres blessés. Quelque fois, en plein jour, il est appelé parce qu’il y a un train ou la nuit à deux trois heures du matin, ils arrivent dans des wagons à bestiaux entassés les uns sur les autres après d’interminables journées de voyages.
Par suite de l’avance des Allemands qui sont presque à Bayonne, nous décidons d’aller à Sarre (un tout petit pays près de Saint Jean de Luz). Comme papa a retrouvé un ami d’enfance qui possède une voiture, il lui demande d’aller voir ce qu’il y a. Nous partons vers huit heures du matin pour arriver à Sarre vers neuf heures. Nous trouvons un petit hôtel. Comme il n’y a plus de place, nous avons des chambres à l’annexe avec une vue splendide sur les montagnes et des terrasses assez grandes, enfin une chose inespérée. On trouve dans le pays un bonhomme qui veut bien nous emmener avec sa voiture chercher les malles et ma grand-mère. Nous nous installons tranquillement pendant quatre jours jusqu’au 25 juin.
Ce jour-là, le maire annonce qu’il faut rester chez soi, que l’on attend d’un moment à l’autre l’arrivée des allemands. Tout l’hôtel se vide, les gens bouclent leurs malles en vitesse. Nous aussi, nous décidons encore une fois de plier bagages. Mais pour partir ce n’est pas pratique, nous n’avons pas de voiture et celle de nos amis est trop petite. Alors comme il y a quatre autres voitures et que nous connaissons les personnes qui les possèdent, nous nous arrangeons avec eux. Chacun prend des bagages, avec dans l’une ma grand-mère, maman dans une autre, papa dans la voiture de nos amis et moi dans une autre encore. Nous nous suivons les uns derrières des autres dans la direction d’Orthez.
À l’arrivée, deux voitures sont ensemble, celle où maman se trouve et celle où je suis. Papa et ma grand-mère ne sont pas là. Nous nous inquiétons de ne pas les voir arriver. Enfin nous cherchons un hôtel, ils sont tous bondés, alors, nous avons recours à un agent qui nous dit « ce n’est pas la peine de chercher, nous attendons les Allemands d’un moment à l’autre » et papa et mamie ne sont toujours pas là. Nous allons voir sur la route encore une fois. Une demie-heure s’est écoulée, nous attendons encore un quart d’heure ; puis nous retournons voir, un camion passe puis deux ou trois voitures, mais toujours pas celles où ils sont.
Le monsieur, notre chauffeur, commence à s’énerver lui aussi, il veut partir parce qu’il a peur que les allemands arrivent (il a une petite fille de six ans). Il va pour descendre les malles mais, tout d’un coup, deux grosses voitures paressent. Sans aucun doute, c’est eux ! En effet, nous nous retrouvons sur la place ; et après s’être expliqué pourquoi les voitures se sont égarées, nous décidons de partir à Oloron. Nous y arrivons vers minuit ; plus de place nulle part. Enfin, nous trouvons un centre d’accueil où il y des tas de matelas qui n’ont pas servi. Alors, nous nous y installons tant bien que mal. Nous mangeons des sandwichs et des oranges puis on se couche mais comme il y a un torrent, juste derrière nous, nous ne dormons presque pas de la nuit. Le lendemain matin de bonne heure, nous partons en direction de Pau.
À Pau, nos amis et les personnes qui nous ont emmenés nous y déposent. Les bagages sont mis dans un café et les voitures repartent dans les alentours pour trouver quelque chose. Nos amis nous expliquent qu’ils vont tâcher de trouver si il y a une villa ou autre, ils téléphoneront ou enverront une voiture.
Papa et maman vont faire des courses et ils reviennent vers deux heures. Comme nos amis n’ont pas téléphoné, nous décidons d’aller à Conques où réside Madame Réveille (une amie de ma grand-mère). Un taxi veut bien nous y conduire ; alors, nous partons le chercher au garage et pendant ce temps, deux aviateurs viennent trouver mamie pour lui expliquer que ce sont nos amis qui les ont envoyés pour nous dire qu’ils n’ont rien trouvé mais que ces aviateurs ont de l’essence et qu’ils peuvent nous emmener où on veut. Mamie dit que l’on a déjà une voiture. Nous revenons avec le chauffeur et vers trois heures nous partons pour Tarbes où nous retrouvons nos amis pour les remercier. Après Tarbes, nous passons par Toulouse, Castelnaudary et Carcassonne. Nous arrivons à Conques vers 9 heures du soir. Nous demandons à un homme du pays si il aurait quelque chose à louer. Il n’y a rien du tout ; alors, nous avons recours à Madame Réveille qui, très aimablement, met trois chambres à notre disposition.
Nous y restons deux nuits et on finit par trouver dans une maison deux belles chambres, une salle à manger, salle de bain et, en plus, un petit jardin très gentil au premier étage avec une porte donnant sur une ruelle, enfin, une chose inespérée avec tous les réfugiés qu’il y a dans le pays. Je fis la connaissance de petits camarades charmants. Il y a deux petites filles de huit et dix ans et un petit garçon de mon âge. Je vais presque tous les jours les voir. Ce qui gâta la fin de mon voyage fût l’oubli dans une des voitures de quelques jouets. Ce fût un grave désespoir pour moi. Je pus emmener un bon souvenir de Conques car c’est ici que j’ai fait ma communion privée ».
Chapitre 3. L’armistice, Bouc Bel Air, la zone libre et l’étoile jaune
Hélas, voici la fin de ma prose de petite enfance. Je le regrette parce que relatée avec les yeux de l’extrême jeunesse, cette époque dramatique, donne une couleur très particulière face aux adultes.
Devant la gravité des faits, l’enfant reste un enfant. Il a conscience d’événements exceptionnels qui l’entourent mais atténués comme à travers une vitre, légèrement embuée. Son monde prédomine : drame des jouets perdus, joie de sa communion et de l’entourage familial qui lui donne l’importance de se sentir au premier plan.
Néanmoins, je me souviens dans notre chambre d’hôtel de Biarritz, en remontant de la plage, j’avais été bouleversé de trouver mon père sanglotant près d’un poste de radio. Je crois que c’est l’une des seules fois que je l’ai vu pleurer. La raison ? Le discours de Pétain, que je ne puis appeler Maréchal, qui annonçait la capitulation de la France en déclarant lui faire don de sa personne. Il aurait dû dire « Je fais don des français aux nazis ». Ce qui aurait été plus juste vu la suite de sa politique abjecte. Là, devant cette scène, un instant, j’ai quitté l’enfance, heureusement pas pour longtemps.
Quoi qu’il advienne, la jeunesse doit se vivre pleinement, on en porte toute sa vie les stigmates ; la preuve, un événement, en apparence anodin, me poursuit encore aujourd’hui.
À Conques, face au lieu où nous habitions, dans la ruelle, une petite maison appartenait à une vieille fermière. Un jour, mes parents m’avaient envoyé chercher des œufs. La fermière était absente et je l’attendais dans sa cuisine. Mon regard fût attiré par un livre, tout seul, sur une table qui semblait vouloir s’ouvrir à moi. Que faisaient donc ces pages reliées, insolites, chez cette paysanne ? Comme aimanté par ce beau parchemin, je le compulsais, c’était une tragédie de Jean Racine. Je n’entendis même pas, au bout d’un long moment, l’arrivée de la fermière tellement j’étais subjugué par la beauté de ce texte si pur, si simple
« Au petit des oiseaux, il donne leur pâture
Et sa bonté s’étend sur toute la nature ».
Deux vers écrits pour le petit roi Joas dans Athalie , je jouerai ce rôle une dizaine d’année plus tard dans les arènes d’Orange, montant sur scène pour la première fois. Hasard ? Destinée ? Etonnant en tout cas.
La cuisine, le livre, la fin d’une journée d’été, la porte ouverte sur une courette où dans le silence du soir la cloche de l’église tintait, conversant avec les poussins qui pépiaient, tout ce décor est présent comme si je venais d’y pénétrer.
Nous ne pûmes rester bien longtemps à Conques. Je ne me rendais pas compte de la débâcle de la France, mes parents et ma grand-mère me protégeaient avec tendresse.
Pour quelles raisons nous nous retrouvâmes à Aix en Provence ? Mystère. Nous logions chez des amis en attendant de trouver une maison dans les environs. Il n’était, évidemment, pas question de rejoindre Paris, où se trouvait l’armée allemande. Il fallait rester en zone libre.
À quelques kilomètres d’Aix, mes parents louèrent une petite maison dans les vignes près de Bouc Bel Air qui, à l’époque, était un joli village paisible éloigné de la guerre. Nous étions, enfin chez nous, dans ce havre de paix en pleine campagne. J’ai revu bien des années plus tard ce lieu qui ne nous appartenait plus. La société de consommation avait tout abîmé. Le village de Bouc Bel Air s’était agrandi avec des immeubles sans âme, la route, en bas du hameau, de Luynes à Marseille, était envahie par de grandes surfaces hideuses, la faute à cette consommation, sommation con.
Après ces temps éloignés, redécouvrir ce charmant logis, que mes parents avaient transformé avec beaucoup de goût, m’inspira ce petit poème :

« La maison de mon enfance
Fallait traverser la France
On arrivait en Provence
Sur une petite route qui danse

Avec ma mère tous les deux
On allait chercher des oeufs
C’était la saison des foins
Et la guerre n’était pas loin
J’ai retrouvé la maison
La maison que nous habitions
Lorsque j’étais un enfant
Et mon père était vivant
La campagne est parfumée
Et nous sommes en plein été
Mais la maison a changé
Et moi j’ai pris des années
Tout me paraissait plus grand
Parce que je n’étais pas bien haut
Tout me paraissait plus beau
Parce que je n’étais pas bien grand
Je n’aurais pas dû y aller
Car les souvenirs d’enfance
C’est au fond de soi qu’ils dansent
Au grenier de la pensée
Là je retrouve ma maison
La maison de mes parents
La maison que nous habitions
Où je suis encore enfant
Où mon père est bien vivant »

Je suis sur la même petite route devant la maison avec son jardinet tout simple, uniquement une pelouse d’herbe sèche. Aucune barricade ne la sépare de la route. Je crois entendre Radio Londres par la fenêtre ouverte de la cuisine. Tout à coup un bruit sourd emplit l’air dans le silence de la matinée lumineuse d’un printemps. Je me revois avec ma mère avançant sur la pelouse tandis que le bruit s’accentue. Arrivant à toute allure sur une puissante moto, botté, casqué, ceinturé de cuir, de grandes lunettes comme des hublots sur les yeux, l’air d’un gros coléoptère tombant du ciel, notre premier Allemand s’arrête pile devant nous et la radio anglaise que mon père écoute couvre à peine le vrombissement de son engin.
J’entends encore comme si j’y étais la voix de ma mère qui me fait un signe discret pour aller prévenir mon père d’éteindre le poste « Rentre mon chéri, tu vas prendre froid » tandis que l’Allemand brandit des rouleaux de papier en vociférant dans un mauvais français « Vous devez coller sur les murs ces affiches !! Ordre ! » Ma mère souriante lui répond « Quels murs ? C’est la campagne ici. ». Exaspéré, le soldat hurle « Où est la mairie ?! » Et ma mère sans se démonter, toujours souriante, lui indique le chemin opposé au village.
La zone libre n’existait plus, mais, miraculeusement, ce coin de Provence semblait préservé. Nous avions un jardin potager, avec des vignes, des pêches, des tomates, d’autres légumes, je me souviens même de certaines petites fleurs d’oranger que ma mère faisait frire en beignets. Quant à la viande, nous possédions un clapier avec des lapins. C’était le drame quant il fallait en manger un. Nous les aimions comme des chats. Je nous revois tous les trois dans la cuisine, tels des assassins, moi pleurant devant un de mes petits compagnons mort et mon père dépiautant maladroitement la peau de l’animal tandis que ma mère tirait face à lui le pelage avec difficultés. Il fallait bien manger et ma mère savait faire un succulent lapin à la moutarde. Après la guerre nous n’avons jamais pu en toucher un. C’est un délicieux petit être qui se laisse adopter et certainement pas dans une casserole.
La vie continuait, en apparence simple et tranquille. Tous les matins je partais à l’école communale de Bouc, traversant, dans sa montée, un bois odorant qui aujourd’hui a disparu, remplacé par une fourmilière d’habitations. Décidément la civilisation aura entraîné l’incivilité totale d’un environnement naturel et harmonieux. Comment puis-je évoquer une époque aussi douloureusement troublée avec, j’ose le dire, un certain état de joie ? Mon excuse est que l’enfance est hors du temps, cloîtrée dans un monde qui n’appartient qu’à elle.
Notre classe était mixte, filles et garçons se côtoyaient, jouant ensemble, insouciants, sans savoir que, déjà, les nazis déportaient des enfants de leur âge et les enverraient dans des fours.
Pendant ce temps, le village vivait à son rythme naturel. A la campagne, la nature est généreuse, elle nourrit l’homme facilement. Ce n’était pas comme dans les villes avec, déjà, les restrictions. Bien sûr mes parents se tenaient au courant des événements, ils écoutaient régulièrement la radio anglaise.
Nos voisins étaient communistes et le jour où l’Union Soviétique entra dans le conflit contre Hitler, ils nous invitèrent à sabler le champagne en déclarant « Cette fois, l’Allemagne va perdre ».
En attendant, tout le territoire était envahi par les occupants. Mon oncle, le frère de mon père, réussit à passer la ligne de démarcation. Sur le petit chemin de terre qui longeait la ferme proche du lieu où nous habitions, mon père et moi allâmes au devant de lui qui marchait vers nous. A sa hauteur, mon père eut un choc et entra dans une violente colère « Qu’est ce que c’est que cette saloperie que tu portes ! Tu vas me l’arracher immédiatement ! » Et joignant le geste à la parole il tira de toute ses forces sur ce bout de chiffon ignominieux cousu sur son revers, l’étoile jaune. Mon oncle avait eu tellement peur depuis son départ de Paris qu’il en avait souillé son pantalon.
Mon père, lui, que ce soit avant guerre, pendant ou après ne parlait jamais de son appartenance au judaïsme et pour cause : nous étions Français depuis de très nombreuses générations, descendants du Duc d’Orléans dit Philippe Egalité qui vota la mort de Louis XVI, je n’en suis pas plus fier pour cela. Il fût lui-même décapité ; et si l’on doit les droits de l’Homme à la révolution française, elle entraîna néanmoins des exactions multiples. Ces droits de l’Homme furent aussi les droits de l’homme tronc et quant au gouvernement de Vichy, parlons plutôt de non droit aux lois scélérates, de prisons, de déportations et de meurtres.
Je ne puis m’empêcher de souligner que presque tous nos présidents successifs n’ont pas dissout le gouvernement de Vichy, Mitterrand allant même jusqu’à faire fleurir tous les ans la tombe de Pétain. Le seul à avoir radié cette république fantoche fût Jacques Chirac.
Chapitre 4. Mes ancêtres
Revenons à mes ancêtres, ce n’est pas Philippe Egalité mais le duc Louis d’Orléans, son grand-père, qui fût en quelque sorte, le démiurge de notre famille. En effet, Marie-Catherine de Feugerolle était pauvre. Le Chevalier de Feugerolle avoua au duc que sa solde militaire ne pouvait lui permettre de constituer une dot suffisante pour sa fille, « Qu’à cela ne tienne ! » lui répondit d’Orléans disposé à lui verser une rente qui mettrait à l’abri sa fille sa vie durant si elle épousait le fils du Sieur Truton, ami qu’il connaissait de longue date. Il fallait simplement la rencontre et l’accord des jeunes gens.
C’est ainsi que le 16 octobre 1748, le contrat de mariage entre Jacques-Joseph Truton et Marie-Catherine de Feugerolle fût signé par lequel : « Le très excellent Prince Monseigneur Louis d’Orléans, Duc d’Orléans Valois, Chartres, Nemours et Montpensier, premier Prince de sang demeurant à Paris au Palais Royal, paroisse Saint Eustache, faisait donation à la demoiselle future épouse de deux cents cinquante livres de rente viagère et la gratifiait de plus de cinq cents livres que SAS lui ferait payer incessamment ». Et la célébration du mariage fût faite en la face de la Sainte Eglise selon l’expression consacrée.
Dans ce lointain passé la décoration de mes ancêtres était un macaron royal apposé sur un jabot de dentelle et non pas cette immonde étoile jaune. Pourquoi un tel changement ? Eh bien en voici la raison, Marie Catherine de Feugerolle, donc mariée à Jacques Joseph Truton, eût un fils, François Truton. Quand celui-ci fêta ses soixante dix ans, il avait encore bon pied mais pas bon œil. Il se rendit chez un opticien accompagné de sa fille Marie-Adélaïde, âgé d’une vingtaine d’années. Tandis qu’il était occupé à choisir des verres bien calibrés, le fils du lunetier, contemplait avec une admiration non dissimulée Adélaïde qui, troublée, rougissait de plaisir, elle aussi était bien calibrée.
C’est ainsi que débuta une idylle qui se concrétisa par une union jugée parfaite. Union qui, cependant, causa quelques problèmes. L’opticien étant Israélite, le mariage ne pouvait être célébré religieusement. Mais, nous étions en mars 1808 et Napoléon 1 er avait signé trois décrets fixant le statut du judaïsme français. L’un d’entre eux reconnaissait le culte israélite. C’était un pas en avant mais qui trébuchait déjà. Le mariage « mixte » était mal accepté. L’est-il encore ? Qui sait …
Marie Adélaïde, amoureuse de son futur époux, accepta les conditions du beau-père qui demanda que la filiation suive la tradition juive, souhaitant que sa belle-fille ne fasse pas référence à un passé où triomphait un christianisme, disons le mot, « pas très catholique » vis-à-vis des juifs. Décidemment les génocides se répètent, déjà vers 1200 dans le fief de de Feugerolle, quelle coïncidence ! Philippe Auguste déclencha de violentes persécutions contre les juifs. Marie Adélaïde écrivit avant sa mort : « Ma tâche est accomplie, j’ai aimé mon mari, mes enfants, mon fils a suivi l’instruction religieuse d’un rabbin. Adulte il est devenu président du consistoire israélite de Reims ». Ainsi du côté de mon père, la descendance devint juive mais il épousa une catholique comme l’était Adélaïde de Feugerolle avec cette différence que lui était beaucoup plus libéral que l’opticien Chailly puisqu’il me fit baptiser, probablement pour contenter ma mère. Lui n’était pas religieux. Il n’en avait nullement besoin, étant bon naturellement, homme juste et de vérité, un exemple pour moi, éloigné de l’hypocrisie concernant les cultes religieux des hommes de tous bords.
Il n’a d’ailleurs jamais eu connaissance de cette lignée familiale car c’est une de nos cousines qui m’en entretint bien après son décès en se documentant à la bibliothèque nationale. Elle-même avait épousé un anglais protestant.
Ainsi ma famille, très mélangée, me convient parfaitement : des nobles, des roturiers, des catholiques, des juifs, des protestants et aussi une cousine musulmane. Cette diversité hétéroclite m’a procuré, j’espère, une ouverture d’esprit et, surtout, une absence totale de racisme que partageait mon père, étranger à toute orthodoxie.
Son père juif avait épousé ma grand-mère Chailly et la famille Bernard était constituée.
Chapitre 5. Le danger
Au regard des événements mon père ne semblait pas tenir compte du danger qui pesait sur lui. Heureusement ma mère veillait et l’a probablement sauvé de la déportation. En effet, quittant à regret Bouc Bel Air, c’est en retournant à Aix en Provence, à nouveau dans un appartement loué, qu’un matin très tôt le commissaire de police nous réveilla dans un grand vacarme en frappant sur la porte palière. Il cria à la face de ma mère, effondrée « Madame, vous êtes venue dans mon bureau et vous avez volé les papiers de votre mari. Je vous somme de me les rendre immédiatement ! Sinon, je vous dénonce aux autorités allemandes. Si vous ne le faites pas, c’est moi qui vais avoir les pires ennuis ! »
Il n’était pas le plus mauvais des officiers de police, d’autres auraient embarqué ma mère, mon père et moi, vous devinez la suite… Il était lâche et peureux comme beaucoup de ses semblables, sans compter ceux, hélas forts nombreux, qui étaient les valets de la police allemande et la servait même au-delà de leurs espérances. La France, qui ne supporte pas que l’on dévoile au grand jour ses faiblesses aura mis plus de cinquante ans pour avouer ses turpitudes, et le mot est faible.
Après ce grave incident, mon père commença à se méfier. Le fait d’avoir une femme et un fils aryens ne le préservait nullement de la déportation, d’autant plus que mes parents avaient établi un code avec nos amis aixois qui venaient de recevoir une missive : la cousine Berthe est passée nous voir. Cette cousine n’était autre que la Gestapo qui recherchait mon père. Quand on pense que tout chrétien reste un juif, si Hitler en avait eu conscience, il n’aurait, sans doute, pas hésité à l’envoyer également au four.
Mes parents décidèrent de quitter Aix sans délai. Nous atterrîmes dans un petit village du Massif Central, Calvinet. Totalement isolé, ce petit bourg semblait à l’abri de tout, pas un Allemand, pas même un réfugié, sauf nous, seuls les paysans du cru. Nous habitions dans l’unique auberge de la place du village.
Le lecteur doit se poser la question, comment vivions-nous ? Il fallait bien avoir des moyens. C’est ma mère qui se rendait de temps en temps à Paris et en revenait aussi tôt vendant, je crois, des vêtements que l’on ne trouvait plus en province. Mon père se montrait le moins possible, ma mère étant d’une vigilance extrême. Cela ne servit à rien, un jour, sur les hauteurs dans la montagne, les résistants se manifestèrent et attaquèrent des soldats du Reich. Il y eu, aussitôt dans le village une descente de la Gestapo. Immédiatement, ma mère dit à mon père « rentrons au plus vite à Paris, c’est le seul moyen que tu passes inaperçu ». Nous quittâmes l’hôtel précipitamment sans savoir que le jour même une malle de linge fût volée dans cette auberge et les hôteliers avaient déposé une plainte contre mon père, pour vol, se méfiant de notre départ si hâtif. Heureusement, les recherches furent infructueuses et quand nous fûmes mis au courant, la guerre était finie mais cette dénonciation aurait pu coûter cher.
De retour à Paris, nous logions dans une petite chambre avec les commodités sur le palier, moi couchant sur un matelas par terre mais mon père était relativement plus tranquille, anonyme parmi la foule de la capitale. Ma mère, elle, était constamment inquiète. Quand nous prenions le métro, elle murmurait à mon père « Enlève ton chapeau » craignant toujours une rafle. Elle pensait, d’une manière dérisoire, que mon père possédant déjà quelques cheveux gris, risquerait moins d’être inquiété par la police nazie. Par miracle, il ne le fût jamais, sans doute grâce à son attitude confiante d’intouchable.
Ce ne fût pas le cas, hélas pour la partie de la communauté juive émigrée des pays de l’Est qui avait fui les pogroms, habitant pour la plupart d’entre eux dans le quartier du Marais, telles des abeilles dans leur ruche où il fût aisé pour la Gestapo d’en faire son miel atroce.
Nous savions qu’ils étaient arrêtés, envoyés dans des camps. Mais nous étions à cent lieux d’imaginer la solution finale.
La guerre continuait. Paris était gris comme ses souris grises (femmes de l’armée allemande). Heureusement, nous commencions à sentir les prémices de la fin des hostilités.
Une nuit, dans notre petit logement de la rue Laborde, proche de la gare Saint Lazare, l’aviation anglaise vint la bombarder. Mon père et moi, comme au spectacle, regardions à travers ce fracas apocalyptique, par la fenêtre grande ouverte, inconscients du danger, ce fabuleux et gigantesque feu d’artifice.
Chapitre 6. La libération, premier chagrin, la commode aux trésors des sentiments
La guerre allait se terminer. Le 8 mai 1945, mes camarades et moi, sortant de Janson de Sailly, le collège où j’étais élève, nous nous précipitâmes pour envahir le lycée de jeunes filles. Cet établissement, de l’autre côté de la rue, fût forcé par notre horde, entraînant les lycéennes jusqu’à l’Arc de Triomphe où nous nous promîmes de nous retrouver dix ans plus tard. Promesse évidemment qui ne fût pas tenue mais cette journée est inscrite à tout jamais dans nos mémoires.
Ce qui est inaltérable également ce fût la fameuse descente des Champs- Elysées, De Gaulle en tête de la foule en liesse.
On n’aurait pas pu mettre une aiguille entre les parisiens tellement l’avenue était noire de monde, même des pétainistes avaient retourné leurs vestes, si la défaite est orpheline, la victoire a toujours beaucoup de pères.
Je me trouvais dans un appartement avec mes parents au rond point des Champs-Élysées chez des amis.
Nous étions aux premières loges. Tout à coup des coups de feux éclatèrent, toujours inconscients nous grimpâmes sur le toit de l’immeuble, mon père et moi.
J’aimais chez lui, cette jeunesse curieuse qu’il avait gardée, se moquant du danger. Ma mère, du balcon, nous suppliait de redescendre, la fusillade redoublant.
Nous assistions aux derniers soubresauts des occupants qui tiraient sur les résistants. Enfin…enfin Paris fût libérée.
Mon père, parlant anglais, travailla au Px. Le Px étant une grande surface réservée pour l’armée américaine qui s’y ravitaillait.

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