Une enfance myope
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Description

Le jour même où elle est équipée de lunettes, Ana, petite fille très myope, découvre qu’un exhibitionniste hante les rues de sa ville. Ce secret, difficilement et douloureusement partagé, viendra nourrir son imagination et ses peurs.
« Une enfance myope » évoque les terreurs et les fantômes de l’enfance, la violence des relations à l’école en cette fin des années 50 ainsi que la complexité d’une vie familiale douce et protectrice mais au sein de laquelle les craintes sont inavouables.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 20 décembre 2016
Nombre de lectures 1
EAN13 9782363156228
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0010€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Une enfance myope
Roman

Margarita Perea Zaldívar

Iggybook 2016
Cet ebook a été réalisé avec IGGY FACTORY. Pour plus d'informations rendez-vous sur le site : www.iggybook.com
Table des matières

Chapitre I : Myope
Chapitre II : La confirmation
Chapitre III : La reconnaissance
Chapitre IV : La chasse
Chapitre V : L’ombre furtive
Chapitre VI : La rencontre
Chapitre I
 
Myope
 
Elle se regarde dans la glace et, ravie, lève la tête vers sa mère pour partager sa joie. Mais celle-ci, les yeux rougis, échange à voix basse avec l’opticien. Elle semble si triste.
– On ne lui voit presque plus les yeux ! Les verres sont tellement épais !
– Nous n’avons pu faire autrement. C’est qu’elle est très myope…
– Elle était mignonne, sans ça… Je ne comprends pas : elle est la seule dans notre famille. À huit ans !
Ana est désorientée par la peine de sa mère. Comment celle-ci peut-elle être désolée alors qu’elle adore ces lunettes toutes neuves qui pèsent merveilleusement lourd sur son nez ? Comment sa mère ne trouve-t-elle pas magnifiques cette monture ronde, fine, argentée, ces verres bien visibles qui renvoient ses yeux vers d’intrigantes profondeurs ? Elle regarde autour d’elle : le monde est d’une netteté enivrante, captivante, presque fatigante mais le parquet est bombé, il chavire. Elle se lève et pose son pied avec hésitation. L’opticien l’observe et explique :
– Pendant quelques heures, peut-être quelques jours, elle va avoir l’impression que le sol est courbe. Mais le cerveau va rectifier tout ça.
Pour garder de telles lunettes, elle est prête à tout accepter, y compris à oublier que la terre est plane. Elle ne se plaindra de rien. Elle avance prudemment jusqu’au comptoir où sa mère est en train de payer. Quand celle-ci s’apprête à sortir du magasin, elle lui prend la main, doucement, pour la rassurer et pour se laisser guider sur les pavés de la place Tourny qui forment d’inhabituels petits dômes : comment marcher là-dessus ? C’est alors qu’elle entend sa mère s’écrier :
– Vous n’avez pas honte ?
Elle s’est retournée vers un grand homme en imperméable gris clair qui accélère le pas et disparaît au coin de la rue Fondaudège.
–  Vous avez vu ?
Les gens se sont arrêtés et discutent. Ana ne comprend pas bien mais ils semblent tous outrés, choqués. Elle entend :
– Un exhibitionniste, avec tout le paquet à l’air !
– Oui, et juste au moment où ma fille étrenne ses lunettes !
– C’est incroyable ! Que voulez-vous : ce sont des malades…
– Mon fils est policier à Castéja : je vais lui signaler.
– Merci Madame ! J’espère que la police l’attrapera… Bonne journée.
 
 
Tout au long du cours Clémenceau, Ana flotte. Ce sol incertain lui barbouille l’estomac. Sa mère s’en aperçoit.
–  Tu te sens bien ? Tu es pâle…
– Non. Ça va…
Surtout ne rien avouer qui puisse remettre en question le port de ses belles lunettes.
– Ne fixe pas tes pieds : regarde plutôt au loin.
Elle lève les yeux vers les arbres de la place Gambetta. Au bout de quelques pas, son estomac et sa tête cessent de s’embrouiller, les petites sueurs froides de ses tempes régressent. Elle ignore les pavés et peut penser à autre chose.
– Maman, c’est quoi un exibioniste ?
– On dit un exhibitionniste. Un détraqué, un monsieur qui montre à tout le monde ce que l’on ne doit pas montrer en public.
– Il montre un paquet, c’est ça ? Quel paquet ?
– C’est une façon de parler… Tu as bien vu, non ? Il montrait son zizi, il n’avait pas fermé sa braguette.
Ana ne répond pas. Non, elle n’a rien vu, trop occupée qu’elle était à poser ses pieds sur un sol trompeur. Mais elle le sait à présent : à Bordeaux, il y a un exhibitionniste en imperméable gris clair qui peut resurgir n’importe où, à chaque coin de rue. Elle ne pourra plus le rater maintenant qu’elle est au courant et qu’elle y voit si bien. C’est une catastrophe qui s’abat sur elle, une terreur qui vient gâcher un moment de grande joie. Comment vivre tranquille avec ça à présent ?
 
 
Sa mère marche trop vite : elle a peur de rater l’heure de la sortie de l’école maternelle où se trouve sa petite sœur. Ana a du mal à suivre. Sa tête tourne encore à cause de toute cette netteté du monde mais aussi parce qu’elle ne cesse de penser à ce type qui a mis les gens en émoi et dont elle n’a vu que le dos. Sans le soutien de la main de sa mère, elle ne pourrait avancer. Elles arrivent essoufflées, juste au moment de la sonnerie de fin d’après-midi. Ana prend conscience qu’elle discerne parfaitement les détails des visages des habituelles mamans qui attendent la sortie, ces femmes qu’elle reconnaissait jusque-là à leur silhouette, leur façon de porter leur corps, leurs vêtements, leur voix. Pourtant, personne ne fait de commentaire, personne ne semble se rendre compte qu’elle n’est plus comme avant, qu’elle a des lunettes et qu’elle voit. Elle est étonnée et déçue car elle espérait des réactions, des compliments peut-être. Sa petite sœur arrive en sautant et la fixe.
– Ta tête est bizarre… Maman, j’en aurai aussi ?
La mère espère bien que non car les lunettes coûtent cher, très cher. Cela conforte Ana dans l’idée que porter des verres est un privilège.
 
 
Comme d’habitude, une fois franchie la porte de l’immeuble où elles habitent, il ne faut toucher à rien, ne pas effleurer les murs couverts de crasse, ne pas entrer en contact avec ce milieu incompatible avec leur chair si blanche et si propre. Si l’on rencontre la voisine du rez-de-chaussée qui occupe l’ensemble des pièces de ce niveau et arpente souvent le couloir, la mère dira bonjour, parlera avec elle de la façon la plus polie, mais les filles ne devront poser leurs mains sur rien. C’est que, à ce niveau, la tuberculose rode. Ana sait que le monsieur tousse à cause de cette maladie et pense que si les six enfants de la famille sont maigres et ont les yeux chassieux, c’est aussi pour cette raison. Aujourd’hui, précisément, la voisine est là qui la regarde arriver, les mains sur ses hanches larges enveloppées d’un tablier sombre.
 – Ça y est ? Tu as tes lunettes, Ana ?
Et elle se tourne vers la mère, en soupirant :
–  Pauvre petite ! 
Ana ne comprend toujours pas pourquoi elle devrait être malheureuse. Elle préfère ne pas regarder sa mère craignant que celle-ci ne pleure de nouveau sous l’effet de la compassion de la voisine. Elle s’éloigne et attend devant la première marche de l’escalier. Elle essaye juste de ne pas trop respirer l’épouvantable odeur de friture et de saleté mêlées qui provient de la souillarde. Elle attend la fin des échanges qui se font à voix basse avant de suivre sa mère et sa sœur dans l’escalier jusqu’au grenier aménagé en chambre et cuisine, leur appartement,  au troisième étage. Sa petite sœur, en montant, lui souffle à l’oreille :
–  Tu sais quoi ? J’ai entendu… La voisine et maman, elles ont dit comme ça qu’avec des verres si épais, tu ne pourras jamais te marier.  
Mais Ana s’en moque.
–  Je m’en fiche puisque je vivrai toujours avec toi !  C’est ce qu’on a dit, non ? Tu as juré aussi…
–  Oui. Mais je ne savais pas qu’avec des lunettes on ne pouvait pas se marier.
–  C’est même pas vrai : la voisine du premier, elle a des lunettes et un mari aussi. Mais on s’en fiche, nous deux.
 
 
Le soir, sa mère vient l’embrasser en se penchant au-dessus du canapé pliant qu’elle partage avec sa sœur.
–  Mais Ana, il faut enlever tes lunettes pour dormir !  Tu les poses ici…
Et elle les lui retire pour les laisser sur la table de nuit. Ana ferme les yeux et respire la rassurante odeur des mains maternelles, mélange d’eau de javel et de savon. Elle a un peu mal aux ailes du nez et derrière les oreilles, là où la monture appui sur une peau encore peu accoutumée. Mais cette légère douleur est peu de chose : elle pense à l’horrible exhibitionniste qui, en ce moment même, marche à grands pas saccadés quelque part dans la nuit avec son imperméable. Il fonce à la recherche de gens à qui faire peur parce qu’il aime terrifier. Dans le lit d’à côté, son père et sa mère dorment déjà. Elle secoue doucement l’épaule de sa sœur :
–  Méli ? Tu dors ?
Elle reçoit un grognement pour réponse.
–  Oui ! Pourquoi ?
–  C’est que j’ai un secret à te dire… 
–  Maintenant ? Quel secret ?  
–  Je sais un truc que personne ne sait : à Bordeaux il y a un exhibitionniste ! 
Elle sent sa sœur se tourner vers elle.
–  C’est quoi, ça ?
La question est délicate pour Ana.
–  Je ne peux pas t’expliquer. Mais c’est un homme, un grand, et il est dangereux.
–  Dangereux pourquoi ?
–  Parce qu’il est malade, il montre des choses qu’il ne devrait pas montrer.
Elle entend le souffle de sa sœur près de son oreille. Elle réfléchit.
–  Je ne comprends pas ce que tu dis, Ana. Il montre quoi ?
–  Je ne peux pas te le dire.
–  Pourquoi tu ne peux pas le dire ?
–  Parce que c’est affreux.
Méli soupire d’agacement.
–  Si tu ne peux pas le dire, tant pis. Moi, j’ai sommeil. On dort.
Ana aura du mal à chasser les images qui hantent sa tête. Elle ne parviendra à sombrer que lorsqu’elle posera sa main sur la table de nuit pour sentir la présence de ses magnifiques lunettes.
Chapitre II
 
La confirmation
 
Dans les années cinquante, Bordeaux est recouverte d’une croûte noirâtre. Le sulfin rend malades toutes les façades, étouffe leurs pores et gomme la trogne rigolarde des mascarons qui regardent les passants du haut des portails. Les Bordelais, trop peu argentés encore pour ravaler leurs immeubles, ignorent que, sous la crasse, leur ville est belle, que sa fragile pierre dorée pourrait capter la lumière pour la renvoyer dans les rues et les places jusqu’à en faire des lieux où la vie est agréable et les soirées d’été très douces. Ces Bordelais-là, ne flânent pas beaucoup, se plaignent du crachin et des vapeurs océanes et considèrent que leur ville ne mérite pas qu’on s’y attache.
 
Ana ne connaît pas d’autre lieu que Bordeaux. La ville ne lui semble ni belle ni laide : c’est sa ville, LA ville, comme doivent être, pense-t-elle, toutes les villes : immeubles plus hauts et cossus dans le centre, longues enfilades d’échoppes dans toutes les autres rues, pavés rebondis et mal jointés qui tordent les pieds, crottes de chiens à éviter, pauvres lumières vacillantes soulignant la noirceur.
 
 
 
 
Ce matin, son père l’a regardée mettre ses lunettes quand elle s’installait devant la table de la cuisine pour faire son travail d’école.  
– Tu y vois bien ?  
– Très bien.  
– Après les devoirs, tu voudrais que je t’emmène faire un tour en mobylette ?
Ana a eu du mal à monter sur le porte-bagages mais y est parvenue quand son père s’est tourné pour l’aider.
 – Tiens-moi bien. Attention, on y va. 
Elle serre fort sa taille, s’accroche à la ceinture de cuir usée et tachée de peinture. Il ne va pas vite mais le bruit du moteur et le souffle d’un petit vent enivrent l’enfant. Au début, elle ferme les yeux. Quand elle les ouvre, elle voit ce qu’elle n’avait jamais pu repérer jusque-là : les enseignes des boutiques, le contenu des vitrines, les expressions des gens. Et même le nom des rues : rue Camille Godard, rue Albert Barraud, place de Lerme… Elle peut savoir exactement où sont ces lieux qu’elle entendait nommer et avec lesquels elle tissait la toile d’un quartier imaginaire. Ces lunettes détricotent son territoire inventé : elle va devoir le remplacer par un autre, le vrai.
 
 
 
 
En collant le livre sur son nez, Ana a toujours pu lire depuis qu’elle a appris, en dernière année de maternelle. Elle y trouve la trame de base de toutes les histoires qu’elle se raconte ensuite, surtout le soir avant de s’endormir. En ce moment, elle brode sur la vie d’Heidi, la petite fille qui vit dans les alpages avec Peter, son ami le chevrier. Là-bas, il n’y a pas d’exhibitionniste et Heidi est tranquille. Elle peut se consacrer aux animaux et à son grand-père, explorer les montagnes, aller chercher du miel, se faire de nouveaux amis parmi les gens du village et partir avec eux à la recherche de méchants voleurs qui ont pris le fromage de la ferme. Heidi, elle, n’a pas peur la nuit. Equipée d’une lampe de poche, elle sort parfois dans le noir pour sauver une petite chèvre égarée que le loup pourrait manger. Heidi, d’ailleurs, rien qu’avec un bâton, peut affronter le terrible loup et ses dents terrifiantes qui lui sortent de la gueule. Heidi est orpheline : c’est triste, bien sûr, mais comme son grand-père est bizarre et vit retiré du monde, il ne lui interdit rien de telle sorte que c’est elle qui décide de tout ce qu’elle peut faire. Heidi, si elle était dans la classe d’Ana, ne se laisserait pas faire par Françoise.
Quand Heidi devient lassante parce que, dans les alpages, c’est toujours un peu la même vie, Ana alimente ses récits intérieurs avec Perrault. Il y a un an, ses parents lui ont offert pour Noël un recueil illustré de ses contes sans s’apercevoir qu’il s’agissait de la version originale : le loup mange vraiment le Chaperon rouge sans le moindre chasseur qui arrive au bon moment avec un couteau pour lui ouvrir le ventre et, dans la Belle au bois dormant, la reine-ogresse est dévorée par les vipères, crapauds et serpents dans la cuve où elle voulait jeter sa belle-fille et ses petits-enfants. Ana a appris ainsi que les ogres existent pour manger les enfants et que l’on peut mourir dans d’horribles souffrances, au milieu de bêtes gluantes et affamées. Elle s’enfonce sous les draps et se couvre la tête pour se repasser ces images délicieusement terrifiantes.
 
 
 
Il y a deux jours seulement, elle ne voyait pas bien. En classe, elle était placée tout devant : la maîtresse avait pris conscience de son problème un mois auparavant en lui demandant de lire ce qui était écrit au tableau : elle était restée debout, muette, mortifiée, entourée de quarante filles qui se moquaient. Et même au premier rang, déchiffrer était devenu fatigant et difficile. La visite médicale scolaire avait confirmé le verdict de l’institutrice : Ana ne voyait que les grosses lettres, le Z et le U tout en bas du panneau.
Depuis toujours, descendre les escaliers était un moment d’angoisse pour elle car elle ne distinguait pas bien la limite des marches. Jusqu’à l’arrivée des lunettes, elle s’accrochait à la rampe et avançait avec une grande précaution, en tâtant le sol de la pointe des pieds. Ce comportement, pourtant, n’avait alerté personne : on la disait simplement prudente, timide, un peu maladroite et craintive, dotée de grands yeux verts très doux. La myopie ne faisait pas partie de l’héritage mental familial.
 
 
 
Quand Ana retourne en classe avec ses lunettes, la maîtresse s’en réjouit publiquement devant toutes les élèves. Le léger brouhaha qui s’en suit en forme de commentaire la ravit. Enfin, on partage son bonheur.
Au moment de la récréation, un groupe l’entraîne près des WC puants bien qu’en plein air. Les filles n’y vont jamais seules. On sollicite toujours une copine :
– Tu me tiens ?
L’autre comprend la partie immergée du message : il s’agit de tenir la porte en bois crasseux dépourvue de targette, pour ne pas être découverte à l’improviste, la culotte baissée sur les socquettes.  
Ana est examinée de près par les autres filles. Françoise, la grande qui a redoublé plusieurs fois, lui tape vigoureusement dans le dos puis répète en sautillant sur un seul pied :
– T’as de petits yeux, t’as de petits yeux.
Les autres approuvent. Un jeu doté de règles impénétrables s’organise. Martine achève d’en donner les grands principes puis crie :
– Toutes celles qui n’ont pas de binocles vont sur le banc !
Et une douzaine de gamines en tablier rose à petits carreaux se précipite vers l’autre bout de la cour.
Ana reste plantée près des WC, persuadée qu’en fait elles sont jalouses car peu de filles ont des lunettes dans sa classe et aucune d’aussi épaisses et brillantes qu’elle. Mais ce manque de reconnaissance l’affecte : ces verres ne vont peut-être pas améliorer ses relations aux autres autant qu’elle l’espérait, des relations délicates depuis le début, depuis l’école maternelle.
Quand elle y est arrivée, à quatre ans, elle ne parlait pas le français. Mais le problème n’était pas là : sous le regard bienveillant d’une jeune institutrice, elle comprenait tout au bout d’un mois. Par contre, dans la cour, elle ne parvenait pas à suivre les courses des autres enfants, à grimper sur les bancs comme eux, à sauter les marches, parce qu’elle n’y voyait pas bien. Ses grands yeux s’écarquillaient encore et encore mais le monde restait hostile, dangereux, fuyant : le sol était flou, fondant, plein de traîtrise. Elle tentait d’acheter de l’amitié avec des offrandes : sans que sa mère s’en aperçoive, elle subtilisait de temps en temps un jouet dans sa petite caisse, le glissait dans le sac du goûter et le donnait à un enfant. L’intérêt qu’elle provoquait alors était réel mais ne persistait pas au-delà du moment du cadeau. Elle redevenait ensuite la petite timorée qui restait en sécurité sur son banc tandis que les autres virevoltaient, courraient, sautaient. Elle n’éprouvait aucune douleur à se séparer de ses jouets bien qu’ils ne fussent pas nombreux mais ressentait de la culpabilité à l’égard de ses parents : ils ne seraient pas d’accord s’ils s’en rendaient compte.
Elle avait espéré que les lunettes changeraient tout cela.
 
 
 
 
Chaque jour, avant de partir à l’école, devant son bol de Banania, Ana prend la décision de parler de l’exhibitionniste à l’une des filles de la classe. Mais laquelle ? À qui pourrait-elle faire une confidence aussi terrifiante ? Elle n’a pas de vraie copine mais certaines élèves sont gentilles ou tout simplement indifférentes, moins moqueuses et violentes que Françoise, Martine et leur troupe. Chaque matin, dans sa tête, elle choisit quelqu’un mais quand elle entre dans la cour, elle n’aperçoit que des petits cercles rassemblés et aucune fille seule vers qui aller. Elle s’assoit sur un banc et attend la sonnerie, sans avoir, une fois de plus, réussi à partager son secret.
En classe, elle pense souvent à cet imperméable vu de dos. La maîtresse repère son vagabondage mental :
– Ana ! Tu veux bien te concentrer sur ce que tu fais ? Tu n’as plus d’excuse à présent : tu y vois bien.
Elle se plonge alors dans l’exercice au prix d’un effort pour dominer ses pensées et l’exécute rapidement : la maîtresse doit voir qu’elle travaille comme les autres, malgré ses rêveries, sans quoi elle pourrait en venir à lui taper sur les doigts avec la règle, comme elle fait parfois pour d’autres élèves.
À la maison, aussi, elle reste souvent figée à se repasser l’image de l’homme terrifiant, à imaginer le visage qu’elle n’a pas vu, à anticiper la terreur qu’elle éprouvera le jour où elle le reverra. Sa mère l’observe et s’inquiète :
– Depuis que tu as tes lunettes, tu es toujours dans la lune. Elles te fatiguent ? Les verres sont trop forts ?
Ana assure que non, que pas du tout, qu’elle réfléchit simplement. Alors, pour ne pas tourmenter sa famille et avoir la paix, elle prend un livre et fait semblant de lire tout en pensant à l’exhibitionniste. Mais cette stratégie est, aussi, objet de remarques :
– Tu lis trop, Ana ! C’est comme ça que tu t’es abimé la vue, tu le sais !
 
 
 
Le dimanche, quand Ana et Méli se réveillent, les parents sont déjà debout. Ils ont refermé la porte entre la chambre et la cuisine pour ne pas les déranger. Les deux sœurs entendent la voisine faire la vaisselle, de l’autre côté de la porte condamnée contre laquelle s’appuie la tête de leur canapé-lit. Alors, Méli frappe doucement le bois et dit :
– Madame Boiteau ?
Celle-ci répond tout de suite.
– Ça va les filles ? Vous êtes réveillées ?
Ana raconte leur après-midi de la veille au Jardin public, les jeux avec les enfants du groupe de femmes qui s’y réunissent dès qu’il fait beau.
Méli pose des questions insolentes du point de vue d’Ana qui lui envoie un grand coup de coude dans les côtes :
– Dis, Madame Boiteau, pourquoi t’as pas de mari ?
– Il est mort, ma chérie. Il y a longtemps.
Ana bouscule sa petite sœur en lui faisant signe de se taire, le doigt sur la bouche. Mais celle-ci est à plat ventre sur le lit, le menton dans les mains, et poursuit son interrogatoire :
– Et tu peux pas en trouver un autre ?
Madame Boiteau éclate de rire.
– Je ne cherche pas, tu sais. Un mari, c’est pas obligé…
 
 
 
L’appartement de Madame Boiteau, Ana y est entrée une fois pour lui apporter du riz cuisiné par sa maman. Il est de la même taille que le leur mais l’intérieur est très différent. Madame Boiteau n’a pas de table en formica de seconde main ni d’étagères fabriquées comme on peut avec des planches de récupération. Elle a des meubles en bois sombre, avec des napperons dessus, des vases, de petits bibelots représentant des danseuses et des chatons. Chez elle, pas de vapeurs d’eau de Javel mais une odeur ancienne et sucrée, un peu écœurante, mélange de cire et de soupe au céleri. Madame Boiteau n’a pas d’âge : elle a les cheveux blancs mais est toujours habillée avec élégance et met un chapeau pour sortir.
Dans cet immeuble, la famille nombreuse sale et joyeuse vit au rez-de-chaussée, les étrangers et la veuve se partagent les chambres de bonne tandis que le colonel et sa femme, les propriétaires, occupent le premier étage, un monde sombre, tout en tapis et tentures, qu’Ana entraperçoit quelquefois en descendant l’escalier. Les WC sont entre deux étages. Pour la mère d’Ana, il n’est pas question d’aller dans un lieu malodorant, poser ses fesses sur un abattant en bois que d’autres utilisent et ne nettoient pas régulièrement. Elle a donc mis en place une gestion rigoureuse de pots de chambre complétés par un seau émaillé bleu qui va et vient entre le WC communautaire et l’appartement, et qu’elle inonde d’eau de Javel à chaque retour. Cette organisation implique que les adultes fassent leurs besoins dans la cuisine, les enfants étant alors sommées de rester enfermées dans la chambre.
Le colonel et sa femme, eux, malgré leur élégante tenue et leur accent plus pointu que celui de la moyenne des Bordelais, ne semblent pas dérangés par l’état des toilettes et ils les utilisent tout naturellement puisqu’aucun appartement de l’immeuble n’en est pourvu. Le malheureux y pousse souvent des cris impressionnants qu’il s’est senti obligé de justifier une fois en croisant la mère d’Ana :
– Je suis désolé. On doit m’entendre parfois… Mais je souffre épouvantablement des hémorroïdes…
 
 
 
 
C’est dimanche et son père décide d’amener Ana au stade du Parc Lescure voir un match de football. Elle en saute de joie d’un bout à l’autre du minuscule appartement et le claironne devant Méli qui boude, jalouse.
– Tu ne peux pas venir parce que tu es trop petite. Et puis Papa n’a qu’une seule place sur la mobylette.
Ce n’est pas la première fois qu’elle va au stade et elle aime beaucoup ça. Son père lui achète un petit coussin en papier rose et bleu, rempli de paille pour qu’elle ne sente pas la dureté des gradins et puisse se hausser un peu.
Jusque-là, elle ne voyait pas grand-chose de ce qui se passait tout en bas, sur la pelouse verte. Mais elle vibrait à la rumeur grondante qui l’entourait, à ses éclats de joie ou ses soupirs de déception.  
Aujourd’hui, elle porte une robe bleue avec un volant au niveau de la taille et elle serre fort la main de son père. Tout lui semble différent : le portail art-déco, les arches, la flèche avec des anneaux, les vases énormes décorés d’hommes nus dont elle distingue tous les muscles, les écriteaux qu’elle peut lire, les marches qui ne l’effraient plus autant.
– Papa, c’est les Girondins contre qui aujourd’hui ?
– Pas de Girondins cette fois. C’est Reims contre le Real Madrid.  
Le match commence et Ana est sidérée par la netteté du spectacle qui se déroule en bas. Du coup, elle s’y intéresse un peu et pose des questions :
– Papa, c’est les blancs qui gagnent ?
Son  père répond par un grognement ; il est très nerveux. Il balance tout son corps de gauche à droite en suivant la balle des yeux. Il lève les bras au ciel, il invective, il hurle parfois, comme les autres. Il enchaîne les cigarettes et le match prend pour Ana l’odeur du tabac noir fumé sans filtre, l’odeur de son père, l’odeur de leur appartement, de leurs vêtements, l’odeur qu’elle sent à peine tant elle lui est banale.
À la mi-temps, ils retournent vers l’entrée et il lui offre une glace. Lui, continue de fumer.
– Ça te plait ?
– Oui, beaucoup. Ils courent vite, les joueurs ! Tu es pour qui, Papa ?
– Pour le Real, bien sûr.
– Ils sont de quelle couleur ?
– En blanc.
– Papa, tu as un mouchoir ? La glace a un peu coulé sur ma robe.
Elle essuie la tache en frottant fort mais il reste une auréole. Sa mère ne va pas être contente et cela l’ennuie.
– Regarde ce que tu fais ! La glace coule par le bas du cornet le long de ta main !
Tandis qu’elle essuyait sa robe, la crème fondante a creusé son sillon. Ana met la pointe du cornet dans sa bouche et aspire le liquide au délicat goût de vanille. Ses mains vont coller à présent mais elle ne les lèchera pas comme d’autres font. Elle ne lèche jamais ses mains ou ses doigts : sa maman lui a toujours dit qu’il ne fallait pas, que c’était sale, qu’on pouvait attraper des maladies. Elle garde le mouchoir serré dans sa paume pour ne pas avoir la sensation désagréable du sucre sur la peau.
 
 
 
 
Il faut regagner les gradins. Ana prend conscience de la présence de la foule, de la multitude de gens, presque tous des hommes. La rumeur vient de toutes ces bouches alignées, le mouvement de tous ces corps assis les uns à côté des autres. Et une pensée lui traverse l’esprit : et si l’exhibitionniste était là, visage parmi les visages ? Elle balaye les gradins du regard à la recherche d’un imperméable clair mais se fatigue vite devant l’ampleur de la tâche. Comment trouver ça, même avec des lunettes ?
Elle décide d’observer de nouveau les joueurs pour ne plus penser à l’exhibitionniste. Son père redouble de nervosité. Son regard clair est impressionnant. Elle a le sentiment qu’il ne se souvient plus de sa présence, qu’il a été emporté dans un autre monde où l’on doit consacrer son énergie vitale à faire gagner des joueurs et rien d’autre.
L’arbitre siffle. Le match s’arrête. C’est fini. Le public se lève. Deux hommes à côté d’Ana viennent de dire quelque chose qu’elle n’a pas compris sur l’équipe du Real Madrid mais elle voit son père passer devant elle, saisir l’un des types par le col de la chemise et le menacer de son poing. Ana se met à trembler, les dents serrées.
À présent, son père reçoit des coups et en donne. Les bouches sont tordues par la fureur, les yeux hors de la tête, les poings tendus, les vêtements défaits. Elle est seule sur le gradin, seule au monde. Elle tremble de plus en plus et hoquète dans ses sanglots. Des gens interviennent, séparent les hommes en furie. Les visages restent blêmes, crispés, les yeux coupants. Le père d’Ana est plus effrayant que les autres.
L’enfant pleure encore quand elle arrive à la maison. Le père a une arcade sourcilière enflée. La mère pleure aussi en lui mettant des compresses dessus.
Cette nuit-là, Ana retrouvera ce rêve récurrent qu’elle redoute : elle doit parcourir un long chemin en montée, dans une sorte de boyau visqueux. Elle ne peut marcher qu’à quatre pattes pour en sortir. Ses genoux ont beaucoup de  mal à avancer, ils patinent. L’effort est épuisant mais elle le maintient, y met toutes ses forces. Tout en mobilisant son énergie, elle s’inquiète car elle a oublié de mettre une jupe et tout le monde s’en rendra compte quand elle atteindra la sortie.
 
 
 
Ce matin, elle arrive à l’école en même temps que Christiane et Liliane, deux filles calmes avec qui elle échange des sourires de temps en temps. Avant qu’elles ne se mettent à courir vers leur groupe de copines, Ana, sans trop réfléchir, se place entre elles deux et se lance.
– J’ai un secret à vous dire… Un truc qu’il ne faut pas répéter.
Liliane s’arrête et la regarde, incrédule.

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