Premières Ascensions au Mont-Blanc (1774-1787)
171 pages
Français

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Description

Horace-Benedict de Saussure peut être considéré comme le découvreur des Alpes, au même titre que Ramond de Carbonnières pour ce qui touche aux Pyrénées. L’oeuvre du Genevois Saussure, monumentale, est difficile d’accès aujourd’hui, tant par son volume que par son côté encyclopédique très “XVIIIe siècle”.


Il sait, pourtant, dans ses récits d’ascensions, être d’une modernité de ton et de réflexion que lui envieront tous ceux qui, après lui, se lancèrent dans ce genre bien spécifique qu’est la littérature de montagne.


Même s’il n’est pas le premier à gravir le Mont-Blanc, H.-B. de Saussure sera celui qui l’immortalisera et lui donnera ses lettres de noblesse.


Le présent ouvrage est extrait des Voyages dans les Alpes — partie pittoresque des ouvrages de H.-B. de Saussure (1852).


Horace Bénédict de Saussure (1740-1799) né à Conches, près de Genève, physicien, géologue et naturaliste suisse. C’est l’intérêt de Saussure pour la botanique qui l’amène à entreprendre dès 1758 ses tout premiers voyages dans les Alpes. Ses travaux ne cessent de s’enrichir par la suite de nouvelles dimensions : étude des glaciers, géologie, minéralogie, physique de l’atmosphère, météorologie, ethnographie, et même physiologie. La plupart de ses résultats sont consignés dans les quatre tomes de ses Voyages dans les Alpes (1779-1796).


Nouvelle édition, entièrement revue et illustrée qui remplace la précédente qui datait de 2002.

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Informations

Publié par
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EAN13 9782824053578
Langue Français
Poids de l'ouvrage 13 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0067€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Collection Pléiade des Alpes & des Pyrénées


















isbn

Tous droits de traduction de reproduction et d’adaptation réservés pour tous les pays.
Conception, mise en page et maquette : © Eric Chaplain
Pour la présente édition : © edr/ EDITION S des régionalismes ™ — 2002/2007/2010/2020
Editions des Régionalismes : 48B, rue de Gâte-Grenier — 17160 cressé
ISBN 978.2.8240.1029.8 (papier)
ISBN 978.2.8240.5357.8 (numérique : pdf/epub)
Malgré le soin apporté à la correction de nos ouvrages, il peut arriver que nous laissions passer coquilles ou fautes — l’informatique, outil merveilleux, a parfois des ruses diaboliques... N’hésitez pas à nous en faire part : cela nous permettra d’améliorer les textes publiés lors de prochaines rééditions.




AUTEUR

HORACE BÉNÉDICT DE SAUSSURE




TITRE

PREMIÈRES ASCENSIONS AU MONT-BLANC
(1774-1787)









VOYAGE AUTOUR DU MONT-BLANC (1774-1778)
L e Mont-Blanc est une des montagnes de l’Europe dont la connaissance paraîtrait devoir répandre le plus de jour sur la théorie de la terre. Cet énorme rocher de granit, situé au centre des Alpes, lié avec des montagnes de différentes hauteurs et de différents genres, semble être la clef d’un grand système ; et quoique l’on doive se garder de tirer des inductions générales d’un objet unique, on a cependant de la peine à s’empêcher de croire que, si l’on connaissait à fond la nature, la structure et toutes les déterminations de cette mère montagne et de ses appendices, on aurait fait un grand pas vers la connaissance des autres, et que l’on aurait du moins bien des données pour la solution du grand problème de leur formation.
Malheureusement elle est d’un accès très difficile malgré l’étendue de sa base, ses approches sont défendues de presque tous les côtés. Au sud, au sud-est et au sud-ouest, des rochers taillés à pic, à la hauteur de plusieurs milliers de pieds ; au nord, au nord-est et au nord-ouest, des murs de glace, qui menacent d’écraser ceux qui les approchent, ou des neiges perfides qui voilent des abîmes, ont jusqu’à ce jour arrêté non seulement les naturalistes, mais les chasseurs de chamois, même les plus hardis, encouragés par l’appât d’une forte récompense.
Mais si l’on ne peut pas atteindre à sa cime, on peut du moins sonder ses flancs qui sont accessibles de divers côtés. De plus, deux hautes montagnes, situées vis-à-vis d’elle, l’une au nord et l’autre au midi, semblent être des gradins destinés à l’observateur, qui, de leur sommet, peut saisir tout l’ensemble de cet énorme colosse. Et les membres de ce grand corps sont eux-mêmes si grands, leurs traits sont si bien prononcés qu’en l’observant sous ses différentes faces, surtout au midi, où il n’est pas masqué par des glaces, on peut se former une idée très juste de sa forme et même de sa nature. D’ailleurs, les montagnes qui sont liées avec le Mont-Blanc, et situées sur le prolongement des plans de ses couches, composées des mêmes genres de pierres, et d’une même structure, confirment les observations que l’on a faites sur lui, et sont d’ailleurs intéressantes par elles-mêmes, puisqu’elles forment les anneaux de la chaîne centrale des plus hautes Alpes. Les glaciers de Chamouni, dont l’intéressant spectacle excite et satisfait toujours la curiosité de tant de voyageurs, sont situés au pied du Mont-Blanc ; le glacier du Buet, devenu célèbre par la relation et les expériences de M. Deluc, n’en est pas éloigné.
Tous ces objets réunis m’ont donné pour cette partie des Alpes une prédilection qui m’a engagé à l’étudier avec le plus grand soin ; j’y ai consacré bien du temps et de grands travaux. J’ai fait dans la seule vallée de Chamouni, située au centre de toutes ces montagnes, huit différents voyages ; en 1760, 1761, 1764, 1767, 1770, deux en 1776, et le dernier en 1778. J’ai fait trois fois le tour du Mont-Blanc par l’Allée-Blanche : la première en 1767 avec quelques amis ; la seconde seul en 1774, dans l’intention de l’écrire et de le publier dès mon retour ; mais quand je vins à le rédiger, je trouvai encore bien des vides et des doutes.
C’est pour remplir ces vides et lever ces doutes que je fis ce voyage pour la troisième fois, l’année 1778, avec deux amis, MM. J. Trembley et A. Pictet, qui voulurent bien en partager avec moi les travaux. Dans ce dernier voyage, j’ai recommencé toutes mes observations sur la nature et sur la structure de ces montagnes, comme si elles eussent été nouvelles pour moi ; j’ai ramassé des échantillons de tous les rochers intéressants, et à mon tour je les ai examinés et éprouvés de nouveau. Si donc j’ai commis des erreurs, comme cela n’est encore que trop possible, du moins n’aurai-je pas à me reprocher trop de précipitation dans mes observations, ou trop d’empressement à les publier.
Y


I. DE GENÈVE À CLUSE
L a distance de Genève au Prieuré, chef-lieu de la vallée de Chamouni, est de dix-huit petites lieues (1) : on pourrait faire cette route en un jour, mais on en met ordinairement un et demi. Le premier jour on va coucher à Sallenche, qui est à onze ou douze lieues de Genève. Le chemin qui conduit à cette petite ville est très beau, et partout praticable en voiture.
A demi-lieue de Genève, on traverse le village de Chêne, un des plus grands de ceux qui appartiennent à la république, et à l’extrémité duquel coule un ruisseau qui borde de ce côté son petit territoire. Là, le voyageur qui fait le tour du Mont-Blanc entre en Savoie, pour n’en sortir qu’au grand Saint-Bernard. Sur cette route, l’aspect des montagnes change à chaque pas. Le mont Salève, que l’on a presque en face en partant de Genève, se présente de profil à une lieue et demie de la ville : on le voit alors en raccourci, ses escarpements font sous ce point de vue un effet très singulier, surtout quand cette face est éclairée par le soleil. En continuant d’avancer, on voit les derrières de cette même montagne et leur pente douce et boisée. On découvre un monticule en pain de sucre, sur lequel est bâti le château de Mournex, et un peu au-delà le coteau et le château d’Esery. La montagne des Voirons, située plus à la gauche et plus loin que celle de Salève, présente des changements à peu près semblables.
Demi-heure avant d’arriver à Contamine, on traverse une large et profonde ravine, creusée par un torrent nommé la Ménage, qui a source au pied des Voirons. Quand on a remonté cette ravine, on se trouve dans une plaine, et à trois quarts de lieue de là on passe au village de Contamine, qui se prolonge entre l’Arve et une colline appuyée contre le pied du Môle. Cette colline est en pente douce de toutes parts, excepté du côté de l’Arve, où elle est taillée à pic, elle est toute de sable et de cailloux roulés. Je ne saurais quitter Contamine sans rapporter une belle réponse d’une paysanne de ce village. Je fis en 1761 mon second voyage aux glaciers de Chamouni, à pied, avec quelques-uns de mes amis. Comme le soleil était très ardent, nous entrâmes dans un verger, pour nous y reposer à l’ombre. Des poires bien mûres, que la soif et la chaleur rendaient très séduisantes, nous tentèrent, et nous commencions à en cueillir, quand la maîtresse du verger parut et s’avança vers nous. Sur-le-champ un de nous alla au-devant d’elle, et lui dit de ne pas s’inquiéter, que nous lui paierions ses poires. « Mangez-les seulement, dit-elle, ce n’est pas pour cela que je viens : Celui qui a fait ces fruits ne les a pas faits pour un seul  ». Quel contraste entre cette façon de penser et l’égoïsme des habitants des grandes villes !
Le chemin de Contamine à Bonneville passe entre l’Arve et les rochers escarpés des bases du Môle. Cette route en terrasse au-dessus de la rivière présente des points de vue très agréables. Les yeux se portent naturellement sur l’Arve, qui serpente et se divise entre des îles couvertes de taillis : on les relève ensuite sur la vallée des Bornes, dont la pente inclinée vers la rivière se termine par une haute colline couverte de forêts. La première chaîne des Alpes borde cette forêt au sud-est, et on commence à la voir d’assez près pour en détailler les parties.
Un peu au-delà de Contamine, on passe sous les ruines du château de Faucigny, bâti sur le sommet d’un de ces rochers escarpés qui font partie de la base du Môle. Plus loin et vis-à-vis de Bonneville, ces mêmes escarpements présentent une grande échancrure, qui paraît être le vide qu’a laissé une montagne qui s’est anciennement écroulée ; ses débris sont encore entassés au-dessus de l’échancrure. Il paraît même qu’elle était plus élevée que ses voisines ; j’en juge par leurs couches qui montent à droite et à gauche, contre le vide qu’elle a laissé.
Bonneville, capitale du Faucigny, est située dans une jolie plaine au bord de l’Arve ; elle n’a de remarquable que sa forme triangulaire, et une place qui remplit l’aire du triangle. Elle est élevée de trente-neuf toises au-dessus du lac de Genève. On compte de Genève à Bonneville cinq lieues, que nous fîmes en trois heures et trois quarts. Nous nous y arrêtâmes quelque moment pour faire rafraîchir nos chevaux.
Vis-à-vis de Bonneville, de l’autre côté de l’Arve, et à l’opposite du Môle, s’élève une haute montagne calcaire, qui se nomme le Brezon. J’ai gravi deux ou trois fois jusqu’à son sommet. Ses rochers les plus élevés sont taillés, du côté de Bonneville, absolument à pic, à une très grande hauteur, et forment un précipice effroyable. Pour le contempler sans péril, je me couchai tout à plat sur le rocher, et je m’avançai jusqu’à ce que ma tête débordât le précipice. C’est ainsi que l’on peut s’accoutumer à voir, sans crainte et sans tournoiement de tête, les abîmes les plus profonds.
En sortant de Bonneville, on traverse l’Arve sur un pont de pierre, long et étroit, et l’on entre dans une vallée qui a tous les caractères des grandes vallées des Alpes. Son entrée, est flanquée de deux hautes montagnes, le Môle au nord, et le Brezon au midi, qui semblent être deux forteresses destinées à la défendre. Le fond de cette vallée, parfaitement horizontal, abreuvé des eaux de l’Arve et des ruisseaux qui s’y jettent, est couvert de prairies marécageuses, d’aunes, de saules et de peupliers. Sa direction est à peu près à l’est ; sa longueur, de Bonneville à Cluse, est d’environ trois lieues ; sa largeur, à l’entrée, est à peine de demi-lieue, mais elle s’élargit ensuite, pour se resserrer en s’approchant de Cluse, où elle se ferme presque entièrement. Partout où la terre est ouverte, on voit que le fond est du sable disposé par lits de gravier et de cailloux roulés. La nature de ce terrain et le nivellement parfait de la surface de la vallée démontrent que ce fond a été formé par l’accumulation des dépôts de l’Arve, et que cette rivière, ou le courant qui occupait anciennement sa place, a été beaucoup plus haute qu’elle n’est aujourd’hui, puisqu’elle a dû remplir la totalité de la vallée, dont elle n’occupe aujourd’hui qu’une très petite partie.
La route que l’on suit en allant à Cluse est très belle ; c’est, pendant l’espace d’une grande lieue, une chaussée rectiligne et horizontale ; mais, ensuite, l’Arve, en s’approchant des montagnes de la droite, force la route à passer sur les débris accumulés de ces montagnes. Cette partie de la route n’est pas la moins agréable ; elle est ombragée par de beaux noyers et d’autres grands arbres, et elle passe dans un hameau caché sous ces arbres et entouré des plus belles prairies. Comme on domine la vallée, on jouit de son aspect ; on voit le Giffre, torrent qui sort de la vallée de Taninge, passer à l’est au-dessous du Môle, et venir joindre ses eaux à celles de l’Arve. On fait environ trois quarts de lieue sur le pied de cette montagne, et on redescend ensuite dans la vallée horizontale. On traverse le grand village de Slongy, où les chartreux du Reposoir, qui en sont seigneurs, ont une maison facile à reconnaître parce qu’elle est la meilleure du village.
La demi-lieue qu’il reste à faire pour aller de Slongy à Cluse est aussi très agréable ; on traverse une petite plaine bien cultivée et bordée de grands arbres ; cette vallée, comme celle de Taninge, produit les plus beaux chênes du pays. Sur la gauche de cette petite plaine, un château antique, bâti sur le sommet d’un rocher isolé, dont la base est couverte d’arbres, forme un paysage charmant et très pittoresque. Enfin on entre à Cluse, après avoir traversé l’Arve sur un pont de pierre d’une seule arche.
Cette petite ville, élevée de soixante-trois toises au-dessus de notre lac, n’a guère qu’une rue, qui se rétrécit en montant contre le cours de l’Arve, parce qu’elle est serrée entre la rivière et la montagne. Elle est plus large vers le bas, et là on voit, comme à Genève, le long des maisons, des dômes ou des arcades en bois, soutenues par des piliers fort élevés, qui choquent l’œil de l’architecte, mais qui sont commodes pour leurs piétons et pour les marchands dont les boutiques sont bâties à l’abri de ces arcades.
Y

Lieue (de Berne) : environ 5 kilomètres. Toise de France : 1,94904 m. Pied de France : 0,32484 m.


II. DE CLUSE À SALLENCHE
L a vallée que l’on suit en allant de Cluse à Sallenche se dirige vers le sud et coupe presqu’à angle droit celle de Bonneville à Cluse. Elle est beaucoup plus étroite, et bordée par des montagnes plus élevées. Ces deux circonstances réunies la rendent très singulière et très pittoresque.
Comme cette vallée est tortueuse, que souvent les rochers qui la bordent sont taillés à pic à une grande hauteur, et surplombent même quelquefois sur la route, le voyageur étonné n’avance qu’avec une espèce de crainte, et il doute s’il lui sera possible de trouver une issue au travers de ces rochers. L’Arve qui, dans quelques endroits, paraît avoir assez de place pour elle seule, semble aussi vouloir lui disputer le chemin ; elle vient se jeter impétueusement contre lui, comme pour l’empêcher de remonter à sa source.
Mais cette vallée n’offre pas seulement des tableaux du genre terrible ; on en voit d’infiniment doux et agréables, de belles fontaines, des cascades, de petits réduits, situés ou au pied de quelque roc escarpé, ou au bord de la rivière, tapissés d’une belle verdure et ombragés par de beaux arbres. Les montagnes seules suffiraient pour intéresser le voyageur par les aspects variés qu’elles lui présentent ; ici nues et escarpées, là couvertes de forêts ; ici terminées par des sommités prolongées horizontalement, là couronnées par des pyramides d’une hauteur étonnante ; à chaque pas, c’est un nouveau tableau.
A une petite lieue de Cluse, on passe au-dessous d’une caverne, située dans la montagne, à gauche de la grande route ; elle mérite de nous arrêter quelques moments. On voit du chemin son ouverture, qui ressemble à la bouche d’un four, et qui est située au milieu des escarpements des couches horizontales d’une montagne calcaire. Le village qui est au pied de cette caverne a reçu d’elle le nom de Barme ou de Balme. Je la visitai pour la première fois le 26 juin 1764 ; je ne crois pas qu’aucun observateur l’eût vue avant moi ; je n’en eus même connaissance que par un hasard assez singulier. Un berger, qui me servait de guide dans une course que je faisais sur le mont Vergi, voulait me prouver qu’il y avait eu anciennement des fées qui étaient souveraines de tout ce pays ; et comme je refusais de me rendre à ses raisons, il finit par me dire : «  Que répondrez-vous si je vous fais voir de leurs ouvrages, des choses que des puissances surnaturelles peuvent seules avoir exécutées ?  » Je fus curieux, comme on peut le croire, de savoir ce que c’était que ces ouvrages.
«  Premièrement, dit-il, je vous mènerai dans un endroit où elles se sont amusées à tailler toutes les pierres en formes d’escargots, de serpents et de toutes sortes d’animaux extraordinaires  ». Je compris qu’il voulait parler de pétrification, et comme je n’en connaissais point dans ces environs, je fus charmé que notre dispute sur les fées nous eût amenés là. Effectivement, après que nous eûmes achevé notre course, il me conduisit à un rocher tout près de Cluse, sur la route de cette ville à Saint-Sigismond : je trouvai sur ce rocher de grandes cornes d’Ammon, c’est ce qu’il appelait des serpents roulés sur eux-mêmes ; des turbinites, qui étaient ses limaçons, et un fossile plus rare, au moins pour notre pays, des fragments de grandes orthocératites, dont les articulations ramifiées ressemblent à des herborisations.
Mais ces pierres taillées n’étaient pas, suivant mon guide, l’unique ouvrage des fées ; elles avaient creusé dans le roc une caverne immense avec des chambres, des colonnes, etc. Je voulus aussi voir cette caverne, mais mon homme n’y avait pas été ; il fallut chercher un autre guide. Je pris les informations dans la ville de Cluse, dont cette grotte ne devait pas être éloignée. On m’indiqua un homme, le seul survivant de douze habitants de cette ville qui avaient fait anciennement dans cette caverne une tentative dont on avait beaucoup parlé. J’allai voir cet homme ; il était trop âgé pour me servir de guide, mais il me fit l’histoire de son expédition.
Il me dit que cette grotte était depuis longtemps connue dans le pays ; que la porte, située au milieu d’un rocher escarpé, était d’un accès difficile, mais que, dès qu’on y était parvenu, on entrait sans aucune difficulté dans une grande galerie qui pénétrait dans la montagne à une très grande profondeur ; que cette galerie se divisait en d’autres, et qu’on pouvait les parcourir toutes sans danger ; que seulement il fallait se garder d’un trou ou d’un puits, profond de plus de six cents pieds, dont l’ouverture se trouvait au milieu du sol de la plus grande de ces galeries. Il ajouta que c’était dans ce puits qu’il était descendu, lui sixième, pour y chercher un trésor qui devait s’y trouver suivant une ancienne tradition, confirmée par le bruit que rendaient les pierres qu’on y jetait ; car ces pierres, après avoir souvent frappé à droite et à gauche les parois tortueuses du puits, tombaient enfin sur quelque chose qui rendait le son d’un morceau d’or ou d’argent monnayé ; que déjà avant eux diverses personnes avaient tenté de s’y faire dévaler avec des cordes ; mais dès qu’elles étaient à une certaine profondeur, un bouc noir s’élevait du fond de l’abîme, leur mordait les jambes et les contraignait à se faire bien vite remonter ; que, pour écarter cet infernal gardien du trésor, douze bourgeois de Cluse s’associèrent, firent provision de reliques et de cierges bénits, mirent un arbre en travers de l’orifice du puits, et six d’entre eux, soutenus par des cordes et dévalés par les six autres, descendirent avec ces saintes armes sans accident au fond du puits ; mais ils n’y trouvèrent que des cailloux brisés, qui rendaient ce bruit trompeur, deux bracelets de cuivre et quelques ossements de chamois ; que cependant, à force de chercher, ils avaient aperçu au fond du puits un trou ou un passage très étroit, par lequel ils avaient pénétré dans une espèce de salon spacieux, dont une moitié était sous l’eau et le reste à sec, mais sans apercevoir la moindre trace du trésor ; en sorte qu’ils étaient revenus bien confus et avaient eu à leur retour la mortification d’essuyer les huées de toute la ville, qui était allée à leur rencontre. Je lui demandai si cette salle profonde lui avait paru faite de main d’homme ; il me répondit qu’il le croyait ainsi, qu’ils avaient même vu un instrument de musique, semblable à un violon, sculpté en relief sur le roc qui formait un des murs de cette salle, et même des couleurs passées par-dessus la sculpture.
Ce bon vieillard me fit tout ce récit avec tant de simplicité et une si grande apparence de bonne foi, que j’aurais de la peine à le révoquer en doute. Il ne me dissuada point de visiter la caverne, mais il s’opposa fortement au désir que j’avais de me faire caler dans le puits ; il me dit que c’était une entreprise très périlleuse, parce que la corde, frottant contre les parois tortueuses du puits, se limait et risquait de se rompre, et qu’eux n’avaient échappé à ce danger qu’en employant de très gros cordages qu’ils avaient fait faire exprès, et dont je ne trouverais point à Cluse. Je fus fâché d’être obligé de renoncer à la vue de cette salle et de ce violon, mais je me rendis au conseil du vieillard, qui était pour moi une seconde sybille. A défaut de flambeaux, je fis provision de cierges, et j’allai au village de Balme chercher un guide que le vieillard m’avait lui-même indiqué.
J’eus effectivement quelque peine à gagner l’entrée de la caverne, située au milieu d’un roc escarpé, dont la hauteur, car j’y portai le baromètre, est d’environ sept cents pieds au-dessus de l’Arve. Cette entrée est une voûte demi-circulaire, assez régulière, d’environ dix pieds d’élévation sur vingt de largeur. Dès que j’eus observé le baromètre et le thermomètre, et que nos cierges furent allumés, nous nous enfonçâmes dans la caverne. Le fond en est presque horizontal, et le peu de pente qu’il a se dirige vers l’intérieur de la montagne. La hauteur, la largeur, et en général la forme des parois de la caverne, varient beaucoup ; ici c’est une large et belle galerie ; là c’est un passage si étroit que l’on ne peut y pénétrer qu’en se courbant beaucoup ; plus loin ce sont des salles spacieuses avec des voûtes gothiques très exhaussées. On y trouve des stalactites et des stalagmites assez grandes et assez belles, quoiqu’à cet égard cette caverne n’approche pas des grottes d’Orselles en Franche-Comté, ni du Pool’s-Hole en Derbyshire.
Mais une particularité que j’ai remarquée dans le nôtre, et que je n’ai point vue, du moins aussi distinctement, dans celles que je viens de nommer, c’est une cristallisation spathique, qui se forme à la surface des eaux stagnantes, qui reposent en divers endroits sur le plancher de la caverne. J’étais étonné d’entendre quelquefois le fond résonner sous nos pieds, comme si nous eussions marché sous une voûte mince et sonore ; mais en examinant le sol avec attention, je vis que c’était une matière cristallisée, semblable à celle qui tapisse les murs de la grotte ; je reconnus que je marchais sur un faux fond soutenu en l’air, à une distance assez grande du sol de la galerie, mais je ne pouvais pas comprendre comment s’était formée cette croûte ainsi suspendue, lorsqu’on observant des eaux stagnantes au fond de la caverne, je vis qu’il se formait à leur surface une croûte cristalline, d’abord semblable à une poussière incohérente, mais qui, peu à peu, prenait de l’épaisseur et de la consistance, au point que j’avais peine à la rompre à grands coups de marteau partout où elle avait un ou deux pouces d’épaisseur. Je compris alors que si ces eaux venaient à s’écouler, cette croûte, soutenue par, les bords, formerait un faux fond, semblable à celui qui avait résonné sous nos pieds. Ces eaux, chargées de principes spathiques, sont parfaitement limpides ; en les goûtant j’y démêlai à la vérité une fadeur terreuse, mais bien moins sensible que dans une infinité d’eaux de puits et même de fontaines dont on boit journellement.
Des eaux semblables, qui suintent le long des parois de la caverne, ont formé des cristallisations d’une épaisseur considérable. Ces faux albâtres sont dans quelques endroits d’une blancheur éblouissante, et les lames brillantes dont ils sont composés, réfléchissant de toutes parts la lumière de nos cierges, peuvent dans une description poétique donner l’idée de murs incrustés de diamants. Au reste, je vis le puits dont m’avait parlé le bon vieillard de Cluse : il est à trois cent quarante pas de l’entrée ; je n’avais point de corde pour sonder sa profondeur, et je ne pouvais en juger par Je temps que les pierres mettent à y descendre, parce que, comme elles frappent à plusieurs reprises les parois du puits, leur vitesse est par là ralentie ; mais je jugeai bien qu’il était très profond, et j’entendis aussi à la fin de leur chute ce roulement sur des cailloutages que l’on avait pris pour le bruit d’un monceau d’or. Il faut voir dans l’ouvrage de M. Bourrit l’effet prodigieux d’une grenade qu’il fit éclater dans le fond de ce puits.
L’ouverture est un peu plus loin que la moitié de la distance à laquelle on peut parvenir vers le fond de la caverne : je comptai six cent quarante pas depuis l’entrée jusqu’au fond. La galerie ne se ferme pas tout à fait, mais elle se rétrécit tellement, qu’enfin on ne peut plus y passer ; on dit, et cela est bien probable, que ce sont les incrustations qui, en rétrécissant le passage, empêchent de pénétrer plus avant. Mais que cette galerie se prolonge jusqu’à la distance de deux lieues, comme le prétendent les gens du pays, c’est ce que j’ai de la peine à croire.
En revenant, nous visitâmes deux branches de la galerie, l’une à droite et l’autre à gauche ; elles viennent l’une et l’autre aboutir à des ouvertures demi-circulaires, situées sur des escarpements inaccessibles.
Je n’ai rien vu dans l’intérieur de cette grotte qui pût faire soupçonner qu’elle ait été creusée de main d’homme. Son irrégularité, l’absence de toute production minérale qui eût pu exciter à d’aussi grands travaux, me font pencher à croire qu’elle est l’ouvrage de la nature, vraisemblablement celui des eaux ; leurs vestiges ne sont cependant pas aussi évidents qu’aux grottes d’Orselles, où l’on voit des bancs de rochers qui forment les parois de la grotte creusés et rongés comme les bords d’un fleuve.
A un grand quart d’heure au-delà du pied de la caverne, on rencontre des sources d’une eau parfaitement claire et de la plus grande fraîcheur, qu’on voit sortir de terre avec tant de force et d’abondance, qu’elles forment sur-le-champ une petite rivière qui va se jeter dans l’Arve. Ces sources sont, à ce que je crois, l’écoulement d’un lac très élevé, qui se nomme le lac de Flaine. Je vis ce lac en 1764. Après avoir observé la caverne, je tournai le rocher dans lequel est son ouverture ; j’allai passer par les villages d’Arbène, Arache, Pernan, et par la mine de charbon qui est à une demi-lieue de ce dernier village. Je couchai dans un hameau écarté, qui se nomme Colonne, et le lendemain matin j’allai visiter le lac qui est à une lieue et un quart de ce dernier village, et dans une situation très singulière.
Il fait partie d’une plaine, de forme exactement ovale, d’un quart de lieue de longueur, sur une largeur trois fois plus petite. Cette plaine, quoique fort élevée, est située au fond d’un entonnoir formé par de hautes montagnes, dont les aspects sont très variés. Une belle verdure tapisse le fond de la plaine, un petit bois occupe une de ses extrémités ; de ce bois sort un ruisseau qui la traverse en serpentant, et va former à l’autre extrémité un petit lac de forme circulaire. Une ou deux habitations sont adossées au pied de la plus haute montagne, à égale distance du lac et de la forêt, et vis-à-vis d’elle un petit troupeau paît dans la prairie sur les bords du ruisseau. Si les fées ont jamais régné sur ces montagnes, sans doute l’une d’entre elles, qui avait quelque pente à une douce mélancolie, s’était formé cette romanesque retraite.
Je crois donc que les belles sources que l’on voit sortir de terre sur la route de Sallenche sont l’écoulement des eaux du lac de Flaine ; car elles sont au-dessous de ce lac ; et comme ses eaux n’ont aucune issue visible, il faut nécessairement qu’elles en aient une par-dessous terre.
Dans cette même course, j’allai à l’est du lac de Flaine, sur une montagne qui se nomme Haut de Veron, ou la Croix de fer, parce qu’on y voit effectivement une croix de ce métal, portée là pour l’accomplissement d’un vœu. Cette sommité, élevée de neuf cent quatre-vingt-quatre toises au-dessus de notre lac, et par conséquent de onze cent soixante-douze au-dessus de la mer, est remarquable en ce que l’on y voit des fragments d’huîtres putréfiées, coquillages que l’on a bien rarement trouvés à une aussi grande élévation. De la Croix de Fer, je redescendis à Cluse par Saint-Sigismond, en suivant des cimes élevées qu’on appelle les sommets des Frètes. J’étais placé dans le prolongement de la vallée de l’Arve, en sorte que j’avais sous mes yeux tout le cours de cette rivière depuis Cluse jusqu’à Salève. Le soleil, sur la fin de sa course, passait derrière des vapeurs colorées, et éclairait l’Arve de manière qu’elle paraissait entièrement enflammée. Cette rivière de feu, serpentant à perte de vue au milieu de ces hautes montagnes et dans le fond de ces belles vallées, présentait le spectacle le plus beau et le plus extraordinaire que l’on puisse imaginer.
A un petit quart de lieue de ces belles sources qui nous ont si fort détournés de notre chemin, la grande route passe au travers du beau village de Maglan. Les habitants de ce village sont presque tous à leur aise ; ils vont en Allemagne, y font avec beaucoup d’économie un commerce d’abord très petit, mais qui s’augmente par degrés, et reviennent au pays avec de petites fortunes.
Un peu au-delà de ce village, les guides qui conduisent les étrangers aux glaciers leur font tirer des grenades pour entendre les échos, qui sont ici d’une beauté remarquable. On entend le même coup se répéter un très grand nombre de fois ; après quoi les rochers, propageant et répétant toujours le même son, produisent un long retentissement, semblable en grand à celui que rend un clavecin quand on le heurte avec force.
A une petite lieue de Maglan, et à la moitié de cette distance de Saint-Martin, une jolie cascade, formée par un ruisseau nommé le Nant d’Arpenaz, présente un spectacle aussi nouveau qu’agréable pour ceux que de fréquents voyages dans les montagnes n’ont pas accoutumés à ce genre de plaisir.
Saint-Martin est un village assez pauvre, au bord de l’Arve, vis-à-vis de la ville de Sallenche, qui est à un quart de lieue de là, de l’autre côté de l’Arve, que l’on traversait autrefois sur un beau pont d’une seule arche en marbre noir, que l’inondation de 1778 a renversé.
Sallenche est une petite ville assez peuplée pour son étendue, mais mal bâtie. On compte quatre petites lieues de Cluse à Sallenche ; nous les fîmes en deux heures et un quart. La ville est traversée par une petite rivière dont elle porte le nom.
Je loge ordinairement à Sallenche, dans l’auberge qui est à l’entrée de la ville, non que cette auberge soit de beaucoup meilleure que les autres, mais parce qu’il y a une galerie d’où l’on voit le Mont-Blanc en face, et parfaitement à découvert. Le sommet de cette montagne, caché pendant presque toute la route par les hauteurs dont on est environné, commence à se laisser apercevoir entre la cascade et Saint-Martin ; on le voit très bien du pont de ce village, et mieux encore de Sallenche, d’où il paraît d’une hauteur qui étonne. Mais il n’étonne jamais plus que lorsque des nuages cachent la plus grande partie de son corps, et qu’il se forme dans ces nuages un vide qui ne laisse voir que sa cime. Alors il est impossible de comprendre que ce qu’on voit puisse être un objet terrestre ; ceux qui le voient de là pour la première fois s’obstinent à croire que c’est un de ces nuages blancs qui s’amoncèlent quelquefois à une grande hauteur par-dessus les cimes des montagnes. Il faut pour les désabuser que les nuages se dissipent, et laissent à découvert la grande et solide base qui unit à la terre cette cime qui se perd dans les cieux.
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III. DE SALLENCHE À CHAMOUNI
L a route de Sallenche à Chamouni était autrefois dangereuse, même à cheval ; on ne pouvait la faire en sûreté qu’à pied ou sur des mulets du pays. Mais la grande affluence des étrangers a engagé la province à faire élargir les chemins et à adoucir un peu les pentes les plus rapides. Depuis lors on peut faire cette route sur des chariots étroits et légers : les gens de Sallenche en tiennent de tout prêts pour les voyageurs qui craignent de monter à cheval. On vint nous en offrir dès notre arrivée ; mais j’avais écrit à Chamouni pour qu’on nous envoyât des mulets qui pussent nous servir pour tout notre voyage ; et mon ancien et fidèle guide, Pierre Simon, de la paroisse des Prés, à qui j’avais donné cette commission, nous en amena un nombre suffisant pour nous, nos domestiques et notre bagage.
Je voulais partir de bon matin, pour arriver de bonne heure à Chamouni, et pour éviter la chaleur qui est extrême dans la vallée, au fond de laquelle nous avions encore à faire le tiers de notre voyage. Nous fûmes prêts de fort bon matin ; on quitte sans regret les lits de Sallenche ; mais la dévotion de nos muletiers chamouniards nous contraignit à ne partir que tard ; c’était un dimanche ; et les jours de fête ces bonnes gens ne veulent point se mettre en route sans avoir entendu la messe. En les attendant nous fîmes l’observation du magnétomètre que nous plaçâmes au bord de la Sallenche, sur un grand plateau de granit, et nous partîmes enfin un peu après sept heures.
En sortant de Saint-Martin, car il faut de Sallenche revenir sur ses pas et traverser l’Arve, on entre dans une belle route rectiligne, tracée sur le fond horizontal de la vallée. On regrette, en faisant cette route, la quantité de terrain que les débordements de l’Arve rendent inutile, surtout si l’on réfléchit combien les terres arables sont précieuses dans ces pays montueux. Le fond de la vallée est si plat, que, pour peu que la rivière déborde, elle l’inonde en entier ; même dans les temps ordinaires, elle en couvre une grande partie, et le moindre obstacle lui fait changer de lit, presque d’un jour à l’autre. Si l’on pouvait, par une digue, la contenir dans son lit permanent, on y gagnerait presque une lieue carrée de terrain, qui serait bientôt en valeur, parce que le limon de cette rivière est très fin et très fertile.
Lorsque l’Arve est basse, cet espace sablonneux et aride présente un aspect triste et ingrat ; mais quand il est inondé, la vallée ressemble à un lac, et la ville de Sallenche, qui d’ici paraît au bord de ce lac, ses clochers brillants et élevés, et les collines boisées qui la dominent, couronnées par les cimes sourcilleuses de la haute chaîne du Reposoir, forment un tableau de la plus grande beauté.
Au mois d’août 1776, après des pluies abondantes, l’Arve s’était tellement débordée, qu’à une demi-lieue de Sallenche elle avait emporté le chemin, et l’on était forcé de passer sur la pente rapide d’une prairie dont le fond argileux, humecté par les pluies, était extrêmement glissant. Je faillis y périr ; j’avais mis pied à terre et je menais mon cheval par la bride, quand il se mit à glisser sur moi des quatre pieds à la fois, en me poussant dans un précipice sous lequel...

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