Manifeste pour une comptabilité universelle
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Description

Traditionnellement, les normes financières internationales autorisent la comptabilisation des informations ayant un impact essentiellement financier. Le concept d'une comptabilité universelle plus responsabilisant relève un défi, celui de prendre en compte les dimensions sociale, environnementale et de gouvernance qui viendraient compléter la comptabilité économique classique. Adaptable à tout type d'entreprise, elle concerne tous les acteurs économiques.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 juin 2012
Nombre de lectures 18
EAN13 9782296495807
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

MANIFESTE POUR UNE COMPTABILITÉ UNIVERSELLE
Autres ouvrages de Gérard Schoun :
Diriger , Éditions d’Organisation.
Tu seras un leader, ma fille , Éditions Autres Temps.
Entrons dans le management d’après , Éditions Lignes de Repères.




© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris


http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr


ISBN : 978-2-296-99183-5
EAN : 9782296991835
Jacques de SAINT-FRONT, Pauline de SAINT-FRONT
Gérard SCHOUN et Michel VEILLARD
MANIFESTE POUR UNE COMPTABILITÉ UNIVERSELLE





L’Harmattan
Dans la collection « Un autre regard »
Georges Nurdin (sous la direction de), Évolution et perspectivess du management , 2012.
Georges Nurdin (sous la direction de), Les Nouveaux Enjeux du management , 2012.
Josse Roussel, Économie et management de l'entreprise , 2011.
REMERCIEMENTS
Nos remerciements vont d’abord à Agnès Bricard et Jean-Jacques Perrin respectivement Présidente du CSOEC (Conseil Supérieur de l’Ordre des Experts-Comptables) et Président du Club Développement Durable du CSOEC.
La création du Club DD s’inscrit dans une démarche déjà ancienne initiée en 1995. Officiellement fondé en avril 2007, le Club a vocation à sensibiliser et aider les experts comptables et les commissaires aux comptes, pour qu’ils s’approprient les concepts du développement soutenable et apportent leur aide à leurs clients dans le cadre des missions classiques de conseil. Des experts extérieurs à la profession y participent pour enrichir l’information et donner aux réflexions un caractère interdisciplinaire.
Les auteurs de cet ouvrage sont tous membres de ce Club. Deux d’entre eux animent un groupe qui travaille à la re-conception de la comptabilité, en vue de la rendre plus compatible avec les concepts de sauvegarde des ressources, réduction des inégalités, protection du vivant, atténuation du changement climatique... Les travaux de recherche menés au sein du Club ont un caractère prospectif et n’engagent nullement le CSOEC. D’autres avancées sont possibles (et souhaitables) en dehors du Club. Il est toutefois réconfortant de constater qu’une structure professionnelle accepte d’héberger en son sein une cellule de recherche qui interroge le rôle même de l’homme du chiffre dans son acception actuelle et le rôle du chiffre pour l’homme. Nos remerciements vont bien sûr à tous les membres du Club. Sans leurs suggestions, apports et encouragements, cet ouvrage n’aurait pu voir le jour.
Nous remercions tout particulièrement Dorothée Briaumont, ancienne Directrice générale du Comité 21. Nous nous sommes en effet très largement inspirés des expérimentations menées par le Comité 21 en matière de concertation avec les parties prenantes et de l’exposé qu’elle en fait dans le précédent ouvrage d’un des auteurs.
Nous remercions chaleureusement Jacques Etienne de T’Serclaes et Stéphanie Goujon, respectivement Président Fondateur et Déléguée Générale de l’Agence du Don en Nature ainsi que Guillaume Torrent, fondateur de l’entreprise Transport Cohérence, qui nous ont permis d’expérimenter notre approche au sein de leurs organisations.
Enfin, nous remercions George Nurdin, directeur éditorial de la collection « Un autre regard » de l’Harmattan pour la confiance qu’il nous a témoigné. Dans un livre prémonitoire 1 , il appelait de ses vœux l’émergence d’une comptabilité nouvelle. Nous espérons par cet ouvrage avoir, au moins en partie, répondu à ses attentes.
1 Note de bas de page : « International business control, reportant and corporatif gouvernance », Editions Elsevier
INTRODUCTION
« Le langage n’est pas la vérité. Il est notre façon d’exister dans l’Univers. »
Paul Auster

Comptable. Que nous dit ce mot français si courant ? Le substantif évoque sans doute spontanément, pour beaucoup de nos concitoyens, un être un peu étrange qui utilise son temps à passer des écritures et faire des additions. L’adjectif ne séduit guère plus. Les politiques le savent bien qui parlent d’approche comptable pour dénigrer le manque d’ambition de leurs adversaires. Chez nos amis anglo-saxons, « accountable » réfère à bien autre chose. Etre comptable c’est être redevable des conséquences de ses actes et de ses dires. Comptabilité et responsabilité deviennent synonymes. Et c’est bien dans le mouvement général de notre économie vers plus de responsabilité que nous souhaitons inscrire une comptabilité nouvelle, témoin d’une nouvelle conscience, une comptabilité que nous appellerons ici universelle.
Elle est universelle car elle embrasse tous les sujets de la responsabilité de l’homme sur cette planète, universelle aussi car adaptable à tout type d’entreprise, à une entité non lucrative, à une collectivité ou à un ensemble macroéconomique. Cette comptabilité s’adresse donc principalement à l’entreprise mais plus généralement à tout acteur économique. D’ailleurs, qu’estce qu’une entreprise ? Un projet partagé certes mais un projet défini par qui, partagé par qui, un projet enfin pour quoi faire ? Où s’arrête la responsabilité de l’entreprise ? D’où tire-t-elle sa légitimité ? Que produit-elle, des biens, des liens ? Autant de questions maintes fois formulées mais qui prennent une acuité renforcée dans la métamorphose que nous vivons aujourd’hui.
Car il s’agit bien d’une métamorphose, du moins faut-il l’espérer. « Nul ne sait jamais si et quand il est trop tard » nous rappelle judicieusement Edgar Morin. Les crises multiples (sociales, sanitaires, économiques, financières, morales, philosophique, …), enchevêtrées et à répétition, confirment l’analyse d’Ulrich Beck : nous sommes entrés dans « l’ère du risque ». Nous sommes de plus en plus conscients des risques qui nous entourent et que nous contribuons à créer. A cet égard, les crises apparaissent comme les symptômes d’un modèle en bout de course. Certes il ne s’agit encore que de fissures, l’édifice tient bon. Mais plus pour très longtemps. Nous voyons poindre de nouvelles valeurs dans nos sociétés développées. La béatitude et l’inconscience de la religion du progrès matériel, celle d’un XXème siècle acquis aux techniques et au productivisme, cèdent du terrain.
La comptabilité peut-elle échapper à cette prise de conscience générale ? Aujourd’hui, ceux qui nous disent la fin de la finance et de l’économie comme représentation hégémonique de la société ne se recrutent plus seulement chez les altermondialistes, les jeunes, les indignés. Des économistes orthodoxes les rejoignent comme en témoigne la proposition d’une « shared value » par Michael Porter : l’entreprise doit veiller à apporter des avantages substantiels à ses parties prenantes. Tous nous invitent à redécouvrir le non-marchand, sans pour autant nécessairement condamner la consommation et le profit. Les clivages politiques, théoriques et moralisateurs ne tiennent plus face aux enjeux.
Les mécanismes de la logique financière et économique ont inventé les externalités pour simplifier les représentations, notamment la représentation comptable, ce qui a permis de modéliser et de décider dans un cadre pas trop complexe. Tout se passe comme si nous avions simplifié les données des problèmes pour mieux les résoudre. De fait, ces approches partiales ont notamment extrait artificiellement l’économie de la nature qui s’est retrouvée « externalisée », sortie du champ de la conscience. Même les actionnaires ne s’y retrouvent plus : aujourd’hui, plus des deux tiers de la valeur (économique) des entreprises est immatérielle.
Au jour d’aujourd’hui, le bilan économique d’une organisation ne reflète que très partiellement son impact sur la société ou l’environnement. Les normes financières internationales n’autorisent que la seule comptabilisation des informations ayant un impact financier. Nombreux sont les thèmes rendus orphelins par cette myopie comptable assumée.
L’objectif de la comptabilité universelle est de construire des comptabilités sociale, sociétale, environnementale et de gouvernance qui complètent la comptabilité économique classique. Ces comptabilités réfèrent à des indicateurs d’action définis et valorisés avec les parties prenantes. Elles s’appliquent à de petites associations tout comme à de très grandes entreprises.
Les deux maîtres mots de cette comptabilité sont action et parties prenantes.
Action, car c’est sur cette base que les générations futures nous jugeront et non à la quantité ou la qualité de ce que nous aurons mesuré. Parties prenantes, car seule l’action concertée avec les parties prenantes est gage de synergie, de compromis positif et d’action globalement efficace. Aujourd’hui, trop souvent, on voit un des acteurs chercher à tirer la couverture à soi générant au mieux un jeu à somme nulle.
Joseph Zorgniotti, ancien président du CSOEC, affirme que « si la comptabilité est une technique, elle peut aussi être un art, c’est-à-dire une activité créatrice dont l’objet premier ne s’accomplit pas dans l’utilité immédiate ou dans l’éphémère de la consommation. La comptabilité est aussi un art parce que les normes comptables ne doivent pas être un agrégat de règles accolées les unes aux autres sans liant. Elles doivent reposer sur des fondements logiques, solides, cohérents, que la recherche comptable doit contribuer à identifier et à préciser. »
Pour nous, la conversion générale à un développement soutenable et durable est indispensable, inévitable, urgente et complexe. L’art comptable nécessite un nouveau langage pour s’exprimer. Celui de la comptabilité classique est monochrome, il est urgent de lui donner des couleurs. C’est le défi de la comptabilité universelle.
CHAPITRE 1 : REDEFINIR LA VALEUR
« Tout ce qui compte ne peut pas nécessairement être compté. Tout ce qui peut être compté ne compte pas nécessairement. »
Albert Einstein

La comptabilité universelle s’adresse aux acteurs économiques : entreprises, associations, collectivités territoriales, fondations, établissements d’enseignement, cabinets d’urbanisme, hôpitaux, medias, ONG, Etats, organismes supranationaux… Tous sont concernés. Tous devront à l’avenir prendre en compte les attentes, droits et intérêts des parties prenantes bien au-delà de ce qui est fait à ce jour. L’opinion publique, les salariés, les donneurs d’ordre, les bailleurs de fonds, la société civile, font preuve d’une sensibilité accrue aux comportements responsables et au respect des principes de développement durable. Le temps s’accélère. Nous fonçons à toute allure vers un futur effrayant si nous n’y injectons pas plus d’innovations, une meilleure gouvernance et de nouveaux modèles économiques. Les crises environnementale, financière, économique, sociale, morale invitent à repenser la notion de création de valeur.
Les feux des projecteurs sont le plus souvent braqués sur les entreprises.
Au demeurant, qu’est-ce qu’une entreprise ? Est-elle définie par un but lucratif ? Que produit-elle, des biens, des liens ? S’agit-il d’un projet ? Mais partagé par qui ? Déjà impactées par la crise financière, les entreprises font face au défi du développement durable et de la responsabilité sociétale. Défi mais aussi atout, levier de croissance et d’innovation dans un monde de plus en plus concurrentiel. Sauf à faire le pari, suicidaire à notre avis, du dumping environnemental et social, les démarches responsables sont désormais un passage obligé pour assurer la compétitivité future des entreprises françaises.
Dans l’entreprise, même prise au sens large d’entrepreneuriat qui intègre notamment toute l’économie sociale et solidaire, les décideurs appréhendent souvent la réalité à travers le filtre de la comptabilité, privée ou publique. Les décisions de gestion sont ainsi formatées par la comptabilité. Or la comptabilité a un tropisme financier oubliant souvent l’essentiel. L’économisme ambiant renforce ce tropisme et tend à considérer tout acteur économique comme un bien dont l’unique vocation est d’assurer un retour sur investissement normé à ses financeurs.
Maurice Lévy, PDG de Publicis et Président de l’AFEP le dit fort bien : « …la comptabilité est en réalité le seul langage commun à tous les acteurs et partenaires de l’entreprise. Elle permet aux dirigeants de communiquer avec l’ensemble de leurs partenaires : cadres et salariés, clients, fournisseurs et, bien sûr, apporteurs de capitaux qui doivent être en mesure d’apprécier le plus objectivement possible la situation économique d’une entreprise. Le plus objectivement possible : c’est une condition qui doit être soigneusement vérifiée. Or, derrière les comptes, il y a les normes comptables. Ce sont les règles du jeu. Et de telles règles ne sont jamais neutres. Elles peuvent avoir des conséquences qui influencent en définitive les stratégies et les décisions des entreprises. C’est pourquoi les normes comptables, les concepts sous-jacents et leurs fondements logiques revêtent une importance décisive. Ce matériau théorique influence la compréhension et le pilotage de l’activité des entreprises, et donc potentiellement la marche de l’économie entière. »
La comptabilité actuelle, encadrée par les IFRS (International Financial Reporting Standards), rend compte de l’utilisation des ressources financières à ceux qui ont fourni ces ressources, investisseurs et prêteurs. Elle rend compte de ce qui a un prix de marché : le salaire, le bien meuble ou immeuble, la marge réalisée lors de la vente, les engagements pris (promesses d’achats, remboursement des échéances de prêts…), parfois aussi les montages financiers acrobatiques (dans ce cas, le prix de marché est approché par des pratiques qui ressortent de la divination mise en équation). La comptabilité actuelle dégage ce qui reste au terme de chaque période sous revue, et fournit ainsi le montant de son dû au Principal, celui à qui appartient le solde des opérations selon la théorie économique dite théorie de l’Agence. Elle fournit aussi le montant de l’assiette de l’impôt sur les sociétés.
Depuis plus de trente ans, le credo du propriétaire de l’entreprise (capitaliste), principal utilisateur de la comptabilité actuelle, est de maximiser le profit (dividendes, intérêts servis, et plus-value par appréciation). Les coûts de remplacement des ressources non financières (ressources humaines et ressources naturelles) sont…des coûts dont la réduction apparaît d’ailleurs à l’agenda dès les premières difficultés. Dans le monde d’après, celui qui survivra aux désordres actuels, faudra-t-il aller jusqu’à recommander une limite à la maximisation du profit afin de financer le renouvellement et le remplacement des ressources humaines et des ressources naturelles ? Certains, à droite comme à gauche, y pensent.
Difficile de prévoir où exactement s’arrêtera le curseur dans les prochaines années. Seule certitude, le changement des règles comptables, par un consensus mâtiné de volontarisme, de pression démocratique et d’obligations juridiques, peut contribuer à élargir le champ de vision des décideurs et modifier des myriades de décisions au quotidien dans le sens de la soutenabilité. Le projet de comptabilité universelle est urgent. Il a des implications considérables à long terme. Il débouche sur un outil comptable revisité ouvrant d’autres voies de modélisation, de concertation et de pilotage. Il est basé sur une notion large de la valeur : valeur de l’homme en lui-même, valeur de l’homme et des hommes au sein d’une entité, valeur de l’homme et des hommes dans la société, valeur de la société, valeur de l’homme au sein de la nature, valeur de la nature, valeur des interactions qui forment la gouvernance.
Nous voulons éliminer la glu financière qui nous colle à la peau et nous empêche de mettre l’économie au service des personnes et de la préservation de la biosphère. L’ennemi est clairement identifié : la recherche exclusive du profit qui enclenche le mécanisme pervers par lequel chaque acteur est perpétuellement tenu de le maximiser, supprimant alors toute marge de manœuvre pour procéder à d’autres actions vitales et salvatrices. En ce sens, notre initiative est sans conteste politique. Pour autant, elle n’est pas partisane, des élus de tous bords l’ont d’ailleurs accueilli avec intérêt.
Nous ne croyons pas à une évolution technologique tranquille qui permettrait à l’horizon 2050 de limiter le réchauffement climatique à deux degrés Celsius (d’ailleurs depuis Copenhague et Durban, qui croit encore à ce scénario pourtant réputé « acceptable » ?) et, magiquement, nous éviterait de repenser notre mode de vie. Nous avons conscience des investissements colossaux à effectuer pour assurer une transition énergétique moins dépendante du carbone. Passer à une économie non polluante tout en maintenant des dogmes tels que celui du rendement minimum de 15% sur capitaux engagés est antinomique. La comptabilité universelle propose et permet de mieux éclairer les enjeux et d’effectuer des choix en toute connaissance de cause. Il y aura des gagnants bien sûr, mais aussi des perdants.
L’état d’urgence est décrété au regard des ravages du modèle actuel sur le climat et la biodiversité. Nous devons agir rapidement et avec force. On ne combat pas le cancer seulement en participant à des colloques. Notre pronostic vital collectif est engagé. Il faut changer de braquet. Les changements qui s’imposent en l’absence de solutions techniques miraculeuses nous incitent d’abord à être moins mauvais (consommer moins de ressources, viser le zéro émission, le zéro déchet…) mais surtout à être bons (concevoir les produits autrement pour qu’ils puissent être recyclés quasi intégralement et indéfiniment).
La partie va en effet se jouer, pour beaucoup, à la conception des produits et services. L’infrastructure industrielle actuelle crée des produits répondants à des niveaux de qualité normés, optimisant la facilité de fabrication et durant assez longtemps pour satisfaire les clients et surtout les fabricants (qui parfois programment leur obsolescence). Trop souvent, ces produits ignorent les questions de santé environnementale et humaine. Mcdonough et Braungart, les promoteurs de l’approche cradle to cradle («du berceau au berceau »), les jugent inintelligents et inélégants, donc vulgaires. Un jugement sévère mais juste et malgré tout optimiste puisqu’il invite à ne pas « croire que les hommes peuvent seulement élaborer des systèmes mal conçus, déshonorants et destructeurs ».
La comptabilité universelle encourage le basculement des modèles économiques vers l’économie de fonctionnalité fondée sur des rentes liées à des services fonctionnels et non plus sur des transactions uniques d’achat/vente. Dans cette économie, les détenteurs de capitaux acceptent des espérances de gain parfois plus modestes mais sur des horizons temporels plus lointains. On entre progressivement dans une économie plus lente, non pas au sens de ralentir le tempo mais de réhabiliter le qualitatif, le sobre, le durable, le non immédiatement rentable, le délicat, le pertinent, l’intelligent, l’élégant.
La nouvelle économie que nous appelons de nos vœux impose un bouleversement des processus de production, de maintenance et de consommation. Comment obtenir le consentement des salariés, des fournisseurs et des consommateurs ? Nous proposons dans cet ouvrage une concertation permanente avec toutes les parties prenantes. Cette concertation vise la co-construction des représentations mentales : définir ensemble les enjeux, leurs quantifications, leurs valeurs d’usage, leurs prix, les actions et tactiques et stratégies, les tableaux de bord…
La comptabilité universelle a vocation à prendre en compte la totalité des enjeux, à soutenir les processus de prise collective de décisions et à faciliter la rapidité de la transition vers la soutenabilité. Elle contribue à compter ce qui compte vraiment, à renouveler les ressources, à développer le tissu économique, à refonder l’éthique des affaires. Notre but est de rendre ce modèle disponible en prévision du basculement massif de l’économie dans les pratiques soutenables que la succession des catastrophes financières, sociales ou écologiques rend souhaitables sinon probables à horizon rapproché.
Nous avons décidé d’assumer la posture inconfortable consistant à évacuer, dans un premier temps, la problématique de l’insertion de ce modèle dans l’existant. Beaucoup de temps et d’efforts ont déjà été consommés pour rendre compte de l’engagement d’une organisation en faveur d’un développement durable, efforts dont on voit bien aujourd’hui qu’ils sont restés à la surface des choses.
La plus connue des initiatives visant à mesurer l’engagement des entreprises dans une logique de développement durable est sans doute la Global Reporting Initiative qui s’est donnée pour ambition de normer le reporting en matière de développement durable. La GRI offre un catalogue d’indicateurs très intéressants. Pour autant, la volonté de comparabilité des performances inter-entreprises, si elle est fondée dans le principe, risque de conduire à une vision normée du développement durable (« one size fits all »), un travers que, paradoxalement, la norme internationale ISO 26000 sur la responsabilité sociétale des organisations a su éviter. Cette norme curieuse, « hors norme », fera-t-elle évoluer la GRI vers plus de singularité, nous le saurons très prochainement puisque la GRI a annoncé son intention d’harmoniser la prochaine version de son référentiel avec celui de l’ISO 26000. La comptabilité universelle invite les parties prenantes à élaborer ensemble leurs propres indicateurs, quitte à s’appuyer ou s’inspirer d’indicateurs déjà identifiés. Cette co-construction nous semble indispensable pour engendrer l’adhésion gage de réussite.
Nous prenons aussi nos distances avec les travaux, pourtant ô combien nécessaires, sur le capital immatériel. Ceux-ci apportent un éclairage intéressant sur la nature du « goodwill » incorporé dans la valeur économique de l’entreprise. Mais cette approche présuppose que les hommes, la société, la nature sont au service d’une finalité d’abord économique et financière. Qu’un dirigeant ait intérêt à mettre en œuvre une politique de responsabilité sociétale au sein de son organisation pour augmenter son capital immatériel, nous adhérons pleinement à l’idée. Mais si son intérêt ne va pas plus loin, cela revient à verser un vin piqué dans une bouteille neuve. Nous assumons une approche radicalement différente où la valeur ajoutée économique doit contribuer à créer une valeur ajoutée sociale, sociétale et environnementale.
La responsabilité sociétale de l’entreprise (RSE) serait légitime si, et seulement si, elle crée de la valeur actionnariale ? Ce serait, comme dans le film « Le Guépard » de Visconti, vouloir que tout change pour que rien ne change. De quoi se réconcilier avec Milton Friedman, cet économiste américain qui a dominé la pensée économique depuis trente ans et déclaré que la RSE était une perversion pour l’entreprise. Nous pensons, au contraire, que la perversion consiste à faire de la RSE une matière première à manipuler habilement pour accroître le profit.
Pour concevoir du neuf, il nous semble donc raisonnable, à ce stade du moins, de ne pas nous préoccuper de la compatibilité avec les normes et théories en vigueur puisqu’il s’agit précisément de questionner ces représentations voire de s’en éloigner. Pour autant, notre solitude est très relative et nous assumons pleinement une communauté d’esprit avec des travaux aussi différents que ceux de Patrick Viveret, Joseph Stiglitz, Amartya Sen, Jacques Richard, Edgar Morin, Bernard Lietaer et beaucoup d’autres qui pensent en dehors des sentiers battus.
Nous souhaitons proposer à l’opinion publique et aux politiques une solution, un modèle servant de référence pour évaluer les progrès en cours dans l’ensemble du tissu économique vers la soutenabilité.
Nous voulons intégrer dans la comptabilité les actions de diminution voire suppression des pollutions, tout comme l’augmentation de toutes les richesses qui comptent, un logement pour tous, une prise en charge sociétale effective des personnes dépendantes, la réparation du climat, la restauration de la biodiversité… Nous voulons associer étroitement les parties prenantes à la conception et à la mise en œuvre de cette comptabilité. Cette concertation permanente avec les parties prenantes s’avère au demeurant l’un des chantiers les plus sensibles dans la mesure où il rogne sur le pouvoir des décideurs.
La comptabilité universelle est simple. Elle n’est pas obsédée par la recherche de la précision, de l’exactitude, de l’exhaustivité… Par contre, elle traite des véritables sujets, et ce avec l’aide des principaux intéressés. La phase de transition entre la déplorable situation actuelle et l’avenir souhaité, ne pourra être intelligemment organisée que lorsque la cible sera bien décrite, et que les écarts de la cible avec l’existant auront été répertoriés et appréhendés. Nous souhaitons procéder par l’expérimentation, la confrontation avec le réel. D’ores et déjà, des entreprises importantes s’y intéressent concrètement.
Cette nouvelle comptabilité se veut un levier pour contribuer à changer les paradigmes et les pratiques des entités économiques, en actionnant quatre volets principaux : compter ce qui compte vraiment, renouveler les ressources, renouveler le tissu économique, refonder l’éthique des affaires.
1) Comment compter ce qui compte vraiment ?
Animé par Patrick Viveret, Jean Gadrey et Florence Jany-Catrice, le FAIR (Forum pour d’Autres Indicateurs de Richesse) a aiguillonné la Commission Sen-Stiglitz en apportant une clarification indispensable : les indicateurs ne sauraient se résumer au plan de comptes actuel. Il faut rendre compte dans le modèle comptable de pilotage des entreprises, de toutes les externalités positives et négatives, et pas seulement de tout ce qui a un prix de marché. Au plan national, le PIB manque singulièrement de pertinence au regard des critères de responsabilité. Le philosophe Patrick Viveret lance volontiers cette provocation : pour augmenter le PIB, rasons nos cathédrales et remplaçons-les par des parkings !
Les impacts positifs et négatifs, sociaux, sociétaux, environnementaux et de gouvernance qui découlent de l’activité de l’entreprise, ne sont pas décrits actuellement car on ne sait pas leur donner un prix (personne ne les achète). Qu’à cela ne tienne, nous imaginons de les mesurer avec des indicateurs physiques et de convenir, avec les membres de la communauté de l’entreprise, d’un prix représentatif pour chacun de ces impacts positifs et négatifs d’importance. Ainsi nous pouvons constater en comptabilité l’existence de ces impacts. Ce prix n’a qu’une valeur indicative, pour donner une base pour action, et donner une valeur relative aux différents indicateurs. Ce prix n’est pas financier et n’a pas vocation à l’être. Nous coconstruisons les indicateurs avec les parties prenantes, négocions les montants à enregistrer et choisissons ensemble les prix affectés à chaque indicateur, pour donner une représentation uniforme à des problématiques de natures différentes.
Ces méthodes participatives garantissent l’appropriation des informations comptables d’un type nouveau par la communauté de l’entreprise qui est associée à leur production. Des repères pertinents sont fournis aux acteurs pour qu’ils participent à la prise de décisions puis aux actions à entreprendre.
2) Le second volet porte sur le renouvellement des ressources.
Nous pensons ici à toutes les ressources, humaines, naturelles et financières. Le nouvel axiome de l’activité économique soutenable postule qu’il faut renouveler toutes les ressources consommées. C’est le seul moyen de satisfaire les besoins de sept (demain neuf) milliards de personnes sans détruire la biosphère.
Renouveler la ressource humaine signifie, entre autres, garantir que les collaborateurs quittant l’entreprise, pour leur retraite notamment, sont en excellente forme et ont progressé pendant leur temps de collaboration avec elle.
Renouveler les ressources naturelles conduit l’entreprise à économiser énergie et matières premières, au sein de son périmètre élargi de responsabilité. Elle ne délègue pas cette préoccupation à d’autres et n’achète pas des indulgences (compensation carbone). Elle organise la trilogie « reduce, reuse, recycle » qui débouche sur l’économie de fonctionnalité et provoque le changement complet de son modèle économique. Pour la part résiduelle (encore inévitable dans le mode de production dominant actuel) de ressources naturelles détruites, elle en organise directement le remplacement et la réhabilitation à hauteur des quantités détruites : recréer de l’atmosphère et de l’océan non saturés de gaz à effet de serre, recréer de la nature riche de biodiversité…
Renouveler la ressource financière implique de conserver et rémunérer le capital, pas de le multiplier ni nécessairement de lui servir de 15 à 25% de rentabilité des fonds propres chaque année. Pour conserver le moteur du gain, qui contribue à la dynamisation des entreprises, on peut admettre une rémunération du capital dans des limites raisonnables qu’il appartient à la puissance publique de définir. Au-delà l’impôt joue son rôle de redistribution au bénéfice des chantiers de réhabilitation des biens communs dégradés, climat, biodiversité, ressource hydrique… Les nouvelles pousses, les entreprises jeunes, relèvent d’un raisonnement différent car elles jouent un autre rôle, fondamental quant au renouvellement du tissu économique.
3) Le troisième volet porte sur le renouvellement du tissu économique.
Ce renouvellement passe également par l’émergence économique de secteurs aujourd’hui considérés essentiellement comme des facteurs de coûts : la prise en charge humaniste de la dépendance, l’application effective du droit au logement, la remédiation climatique, la reconstitution de la biodiversité… La croissance au bénéfice de la croissance est une folie cancéreuse. Ce n’est pas une fatalité. La croissance peut et doit se mettre au vert et l’économie dans son ensemble devenir plus sociale et solidaire.
De très nombreux besoins vitaux ne sont pas satisfaits. Le financement des nouvelles industries destinées à satisfaire ces besoins vitaux requiert une nouvelle comptabilité qui vérifie constamment la bonne adéquation des montants investis avec les résultats obtenus, décrits sous la forme d’actifs créés, souvent immatériels. La comptabilité universelle permet d’enregistrer les actifs créés dès le démarrage des processus apprenants qui les font émerger ainsi que la trace des contributions apport

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