Migrations, dynamiques agricoles et problèmes fonciers dans le Nord-Cameroun
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Description

A partir des années 1970, des courants migratoires venus de l'extrême-Nord ont fait tripler la population dans certaines zones de la région du Nord-Cameroun. Les migrants devaient combler un vide démographique et faire progresser la spéculation cotonnière et les cultures de céréales. Toutefois, le vide n'était qu'apparent, ces espaces appartenant économiquement aux éleveurs, et politiquement, aux lamidats peuls. Néanmoins, aucune politique de développement ne saurait s'effectuer sans une sécurisation du droit de propriété et une réforme foncière.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2011
Nombre de lectures 422
EAN13 9782296716650
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

MIGRATIONS, DYNAMIQUES AGRICOLES
ET PROBLÈMES FONCIERS
DANS LE NORD-CAMEROUN
© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13909-1
EAN : 9782296139091

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
Abdoulay MFEWOU


MIGRATIONS, DYNAMIQUES AGRICOLES
ET PROBLÈMES FONCIERS
DANS LE NORD-CAMEROUN

Le périmètre irrigué de Lagdo
Études Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen et François Manga Akoa


Dernières parutions

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Françoise UGOCHUKWU, Le pays igbo du Nigeria, 2010.
« Pour éviter les pratiques des dégradations des ressources forestières, le développement agricole du Cameroun passera dans la zone de savane. Cette agriculture a besoin d’une sécurité foncière qui devient un enjeu majeur de maintien de l’ordre public ». (Mfewou A. 2010)
INTRODUCTION GENERALE
Développement agricole et migrations au Nord-Cameroun


Le Nord-Cameroun est limité à l’Ouest par la République fédérale du Nigeria et à l’Est par la République du Tchad et la République Centrafricaine. Il est composé des régions administratives de l’Adamaoua, du Nord et de l’Extrême-Nord et occupe une superficie de 164 000 km 2 , représentant 35 % du territoire camerounais. Il est situé entre 6°et 13°de latitude Nord et entre 9°et 15°de longitude Est en zone soudanienne et soudano-sahélienne. Sa population représentait 2,2 millions d’habitants en 1976 et 3,2 millions d’habitants en 1987, soit 30% de la population camerounaise. Le taux de croissance annuel moyen sur presque une décennie, soit 1987-1999, serait de 3,3%. Ce taux est resté constant dans l’ensemble du Nord-Cameroun et présente de fortes disparités régionales.
Soumise à un climat tropical soudanien à affinité sahélienne, la région du Nord-Cameroun a une pluviométrie moyenne de 900 à 1 000 mm qui diminue à mesure que l’on progresse vers la région de l’Extrême-Nord. Sa végétation dominante est de type savanicole (Donfack P. et al, 1996) . Les sols varient des glacis aux roches acides, aux sols ferrugineux lessivés en passant par les dépôts sédimentaires anciens (Branbant P., 1986) . En dépit des conditions climatiques moyennement favorables, le Nord-Cameroun a de bonnes potentialités agricoles. L’agriculture est la base de l’économie et occupe plus de 60% de la population active. La culture du coton qui occupe une superficie de 85 000 km 2 s’étend sur les régions du Nord et de l’Extrême-Nord entre les isohyètes 700 et 1 200 mm. Dans l’ensemble du bassin de la Bénoué, la population et les surfaces cultivées (sorgho, muskuwari, maïs, coton) sont passées respectivement de 1980 à 1991 de 151 802 habitants et la superficie de 15 338 ha à 65 752 ha. L’ouverture des terres agricoles a suivi la courbe de l’augmentation de la population, due aussi bien à l’arrivée et à l’installation des migrants qu’à la croissance naturelle des populations. L’élevage constitue aussi une source de revenus et fournit une importante source de protéines animales à la population (Njoya A. et al, 1997) . On enregistre 1 700 000 bovins (38 % du cheptel national), 1 400 000 ovins et 1 500 000 caprins (55 % des petits ruminants du pays). Avec la construction de la retenue de Lagdo sur la Bénoué, la pêche qui a atteint une production de 1000 tonnes/an reste une activité attractive et entretient aussi des flux migratoires (DPEFEN, 1997).
Au cours des années 1955, les migrations rurales au Nord-Cameroun ont pris un double aspect : d’une part, des déplacements spontanés relevant de la dynamique propre à chaque ethnie, d’autre part, des colonisations des zones d’accueil sélectionnées, organisées vers des territoires considérés comme des zones propres à l’agriculture, tout en évitant les parties déjà peuplées.
Après les Indépendances, les choix de l’administration nationale ont été décisifs dans le déclenchement des migrations organisées, d’abord en rétablissant les conditions d’accueil indispensable, ensuite en incitant au départ les habitants des zones surpeuplées de l’Extrême-Nord en vue d’un développement mieux équilibré des activités rurales et, par conséquent, de l’économie régionale (Boutrais J. 1971) . Avec ce courant migratoire organisé vers les années 1970, la densité de la population a augmenté, atteignant 20 habitants/km 2 . Dans cette région, le statut d’occupation des terres est individuel, mais différemment observé autour du périmètre irrigué de Lagdo. L’occupation des terres se fait par attribution par la mission d’étude sous le contrôle du lamido Peul. Le paysan n’est qu’un usufruitier. Même quand la législation foncière nationale existe dans les documents administratifs, chaque lamido demeure le seul gestionnaire du terroir et dans la pratique, la complexité des problèmes fonciers fait entrevoir un vide juridique laissé par l’administration à l’initiative des chefs traditionnels.
Le développement des mouvements migratoires s’est amplifié dans la cuvette de la Bénoué. La nouvelle route nationale bitumée, reliant Maroua à Garoua et à Ngaoundéré, facilite le déplacement vers des territoires peu peuplés (1970). Le flux migratoire orienté de l’Extrême-Nord vers la Bénoué amène les migrations rurales à prendre le dessus sur le classique exode rural vers les villes (Clavier H. 1975) . L’action de la Sodécoton a aussi joué un rôle essentiel dans la colonisation du bassin de la Bénoué. Pour la promotion de culture du coton au Nord-Cameroun, elle intervient dans les opérations de développement rural et d’appui aux migrants.
La péjoration des conditions climatiques pendant les années 1973 a été également un élément déclenchant, de même que les stress ultérieurs de 1983. Elle va définitivement orienter la mobilité des populations de l’Extrême-Nord vers le bassin de la Bénoué pour y faire du coton.
Dans les projets de développement rural, de nombreux migrants venus des montagnes ou des plaines de l’Extrême-Nord ont été conduits vers le bassin de la Bénoué dans un quadrilatère d’une superficie de 63 000 km 2 . En 1982, le périmètre a été étendu, couvrant une superficie de 11 000km 2 qui s’est ajoutée à la première. L’objectif de ces projets était d’améliorer la production agricole et d’accroître la productivité à but commercial pour faire tourner l’économie de la zone.
Les mouvements organisés ou spontanés de la population prennent leur origine dans les plaines de l’Extrême-Nord (60%), davantage que dans les montagnes. Le courant migratoire, renforcé par l’épisode de sécheresse au début des années 1983, se prolonge au delà de la Bénoué, au Sud de Garoua. La route nationale Garoua-Ngaoundéré constitue actuellement l’axe de progression du front pionnier de peuplement pour permettre un flux commercial rapide. Le projet Sud-Est Bénoué par exemple, lancé dès 1978, adopte pour la seconde phase (1982-1986) un programme de migration qui vise à mettre en valeur des secteurs favorables à l’agriculture, beaucoup plus au Sud, toujours dans le lamidat de Rey.
Le chantier hydroélectrique de Lagdo a attiré aussi plusieurs types de migrants. La construction de ce barrage au Sud de Garoua a pour vocation principale la production d’énergie électrique, soit un fonctionnement inter-annuel moyen de 4 470 jours avec une productivité annuelle de 291 GWh par an. Ce potentiel hydroélectrique est suffisant pour desservir l’ensemble du Nord-Cameroun et une quantité d’électricité peut être exportée vers les pays voisins (la République du Tchad et la République Centrafricaine). La politique agricole s’est orientée vers la culture irriguée afin de diversifier la production locale en introduisant le riz et la canne à sucre en aval du barrage. Pour alimenter en eau d’irrigation, deux prises d’eau ont été prévues de part et d’autre de la Bénoué. Le potentiel total de prises permet la mise en valeur de 13 000 ha à irriguer. Le développement de la pêche dans la retenue de Lagdo a aussi provoqué un flux migratoire de différentes ethnies.
La création récente (en 2000) de la Société Agro-Industrielle de la Bénoué (SAIB) à Lagdo, précisément là où se sont antérieurement installés plusieurs milliers des migrants venus de l’Extrême-Nord camerounais, du Tchad, et de la République Centrafricaine pour cultiver le muskuwari, le riz et le maïs, a provoqué une série des conflits fonciers entre les anciens migrants eux-mêmes déjà présents. Il y a un litige pour l’attribution des parcelles agricoles qui oppose d’une part, le migrant à la société, d’autre part les paysans aux "élites" et aux chefs traditionnels. Dans l’attribution et la gestion du foncier à Lagdo, on enregistre donc six groupes d’acteurs qui participent aux processus de l’agriculture (lamido, "élites", société agro-industrielle, fonctionnaires, paysans). Cette nouvelle installation de la société oblige les paysans à de nouveaux déplacements et à une nouvelle quête de terre arable.
Ces migrants sont présents à Lagdo avant les années 1980 et exercent des activités agricoles et piscicoles. La chefferie se présente aux yeux des paysans comme une institution par défaut, la seule susceptible de gérer le foncier et d’arbitrer les conflits. Cette institution est suspectée de parti pris dans ses jugements : celui qui répond favorablement aux attentes du chef gagne le procès sans aucune véritable investigation.
Cette région de Lagdo, avec une population très mêlée, autochtones/migrants, aux activités variées parfois antagonistes, peut de ce fait servir de laboratoire pour une histoire locale du développement et justifie le choix du présent travail.
La plaine de la Bénoué, et plus précisément notre zone d’étude de la région de Lagdo, par la faiblesse de son peuplement au XIX et XX é siècle, a hérité d’un remarquable potentiel faunique. Elle entretient trois des plus grandes aires protégées du Cameroun. Ces mêmes espaces libres ont également entraîné le développement d’activités agricoles, d’élevages…
Parce que jugée toujours peu peuplée, cette région a servi d’accueil au trop-plein des populations de l’Extrême-Nord. Cet exutoire n’a cessé de fonctionner et ces arrivées continuelles de migrants accentuent les problèmes fonciers qui prennent aujourd’hui à Lagdo un tour politique.
Entre trois vocations de la région du Nord : aires protégées, élevage, culture du coton par des paysans, l’Etat se garde de donner une priorité, et la MEADEN (la Mission pour l’Aménagement et le Développement de la région du Nord) qui pourrait planifier ces activités et limiter les conflits ne joue pas son rôle. C’est alors qu’au cœur de cette zone névralgique va être implantée une Société agro-industrielle.
L’ampleur des installations des migrants après les années 1970 dans le bassin de la Bénoué correspond actuellement à un territoire d’environ 20 hab. /km 2 , avec un taux de croissance annuel de 3,14% ( Dugué P. et al. 1994 ). Le découpage administratif réalisé par l’administration coloniale française s’est calqué en grande partie sur l’organisation et la répartition des lamidats Foulbé. Cette organisation a entraîné une superposition de deux modes d’administration : d’un côté l’administration camerounaise et de l’autre celle des lamibé Foulbé. Ces derniers restent maîtres de la terre dans une sorte de délégation juridique floue, mais qui ne l’est pas pour les migrants sur le terrain. L’Etat moderne conserve les attributions des chefs traditionnels ( Boutinot L., 1994 ). Le paysan continue à verser le 1/10 e de sa récolte différemment négociable au sein des lamidats, selon les lamidats et aussi selon les origines des cultivateurs. Ceci représente le paiement du droit de la justice coutumière qui fut officiellement supprimé en 1946.
Les projets de développement agricole vont favoriser l’organisation, la sensibilisation, le transport et l’installation des migrants dans la vallée de la Bénoué avant et après les indépendances. Ce sont eux qui vont créer les problèmes de sécurisation foncière sur les terres agricoles qu’ils mettent pourtant en valeur, un peu partout dans le Nord du Cameroun. Il est à noter que, les Foulbé, même les éleveurs, sont devenus dépendants de l’agriculture. Certains investissent déjà dans la culture du riz et dans le muskuwari pour la commercialisation à l’échelle nationale. Ainsi les éleveurs abandonnent progressivement leur ancien mode de vie pastorale. Ils ont mis en valeur les terres des plaines sur lesquelles ils ont précisé leur droit foncier, peu visible et jamais reconnu. Seule l’agriculture est un marqueur de territoire. Dans certains campements, les M’Bororo, éleveurs de gros bétails, cultivent des parcelles en continu pour faire barrage à des communautés de migrants. Certains migrants mettent des haies vives pour empêcher les animaux de détruire leurs cultures et, de façon induite, pour marquer leur droit de propriété.
La Mission d’Etude (MEAVSB) est créée par le décret présidentiel N° 72/332 du 17 juillet 1972, modifié par décret N°73/50 du 09 février 1973. Cette mission mène des études et des expérimentations agricoles sur les potentialités dont regorge la vallée supérieure de la Bénoué et pour présenter à l’Etat camerounais. La mission a installé en 1985 environ 150 migrants pour valoriser les parcelles irriguées. Elle a enregistré 17 000 ha dans la zone de Lagdo. Les villages Riao et Wendou couvrent 7 000 ha environ. Cette superficie a été retenue comme périmètre qui devait abriter la troisième société sucrière du Cameroun après celles de la SOCUCAM et de la CAMSUCO {1} de Mbandjock à l’Est du pays. Les périmètres sucriers, résultats de la recherche d’une indépendance alimentaire dans les années 1970, ont été un peu partout projetés et, dans le Nord, à proximité du barrage à venir.
La première phase de cette étude a été validée par un comité interministériel (1987) et les travaux de réalisation devaient s’étendre de 1988 à 1999. Les travaux ont été suspendus à cause de la crise économique que le Cameroun a connue ces mêmes années. En effet, profitant de la non-réalisation du complexe sucrier par l’Etat, certains anciens migrants ont occupé ce vaste espace fertile ; cette aubaine a même provoqué une migration spontanée. Déjà le barrage était devenu une zone d’attraction de migration pour son lac poissonneux en amont. Différentes ethnies venues de divers lieux ont colonisé les abords du lac où les pêcheurs peuvent devenir cultivateurs et où les cultivateurs s’engagent auprès des pêcheurs. Elles se sont installées volontairement aux côtés de leurs proches ou en fonction de leur appartenance religieuse.
Avec un capital de 922 500 000 FCFA, la société AgroIndustrielle (SAIB), à caractère privé, est détenue à 60% par des actionnaires nationaux puis par les "élites" du Nord, de l’Extrême-Nord et de l’Adamaoua, enfin à hauteur de 30% par des partenaires français. En quête des terres fertiles pour la réalisation du projet riz et fruitier, cette société va occuper ce même site investi par d’anciens migrants. Un conflit foncier volontairement négligé par l’administration va éclater. Ce conflit, jugé de peu d’envergure au départ par les "élites", va toucher d’abord le sous-préfet de Lagdo, puis le gouverneur de la région, au delà les ministères et enfin jusqu’à la présidence de la république.
Le conflit foncier sera amplifié partout par les anciens migrants eux-mêmes installés grâce aux projets de développement rural, contre la société agro-industrielle. Il est causé souvent par la récupération de parcelles attribuées aux migrants, sans utilité publique et sans indemnisation de ces derniers. Le migrant est traité comme un usufruitier. Il peut être délogé si le lamido a un autre intérêt sur la parcelle exploitée. La constitution camerounaise dispose par la législation foncière nationale à travers l’ordonnance N° 74/01 du juillet 1974 que toute terre inexploitée et inoccupée appartient à l’Etat. C’est sur ce principe commode que les projets de développement rural ont été conçus, élaborés et appliqués. Mais le droit coutumier l’emporte sur la législation formelle. Le lamido concède l’usage de terre à ses sujets, à condition qu’ils versent une redevance après la récolte pour mieux contrôler les différentes communautés installées dans la localité, parfois pour faire écran à des camerounais ressortissants du Sud du pays, sans doute davantage situé à proximité des villes.
La réalité est naturellement plus complexe. Les familles peules qui, auprès du lamido, ont assumé la conquête des terres tout début du XIX é siècle, n’ont aucune redevance à verser. Les lawan (qui dirigent plusieurs villages) gardent donc leur autonomie foncière. Cette autonomie peut être remise en question par le lamido comme ce fut le cas récemment par le lamido de Tchéboa voisin de Lagdo ; le lamido reprenant (voire usurpant) le droit sur les terres de ses lawans. Le foncier, à la fin des années 1990, est devenu la première entrée d’argent pour les principautés.
La construction de la problématique

La situation économique dans la région de la Bénoué conduit à une question : le développement agricole peut-il être effectif s’il n’aboutit pas à sortir les paysans concernés d’une situation de précarité ? A partir de cette interrogation, une problématique s’impose. Elle consiste à analyser les relations qui se nouent, à l’occasion des politiques de développement, entre les sociétés locales et leurs institutions d’une part, les populations migrantes d’autre part et, enfin les organismes publics, se traduisant par des conflits sociaux et des situations de précarité et aboutissant un certain degré d’échec.
Les premières réflexions conduites à partir de la lecture des travaux réalisés dans le Nord-Cameroun et d’enquêtes menées sur place amènent à formuler plusieurs hypothèses permettant de développer l’analyse proposée au sein de la région d’étude : le périmètre irrigué de Lagdo. La première hypothèse concerne la Société Agro-Industrielle de la Bénoué, envisagée comme la principale pourvoyeuse d’emploi dans le périmètre irrigué de Lagdo et impulsant à ce titre la dynamique des migrations spontanées. La seconde hypothèse concerne les effets des migrations sur les productions agricoles et animales, lesquelles, dans le bassin de la Bénoué, semblent être mieux à même de répondre aux besoins alimentaires des migrants que la situation qui prévalait dans leurs « pays » d’origine, cela impliquant dans une certaine effectivité du développement. La troisième hypothèse s’intéresse aux conflits fonciers qui se développent autour du périmètre irrigué, et semblent se révéler et s’affirmer fortement du fait de l’installation de la Société Agro-Industrielle de la Bénoué qui introduit une forte inégalité au sein de la paysannerie. La quatrième et dernière hypothèse envisage le projet de développement et les conflits qu’il suscite comme un ensemble de processus renforçant la hiérarchie locale et offrant un rôle nouveau aux institutions religieuses.
Méthodologie

Pour traiter ces hypothèses, nous proposons la démarche méthodologique suivante, que nous allons détailler.
La première étape consiste à définir les concepts-clés utilisés au cours du travail : migration, paysan, "élite", foncier, conflit, crise.

La migration est ici définie comme le déplacement de masse, définitif ou non définitif, d’une population d’une zone à l’autre, pour exercer une activité. Le migrant est une personne âgée de plus de 14 ans et vivant depuis plus d’un an dans une région dont il n’est pas ressortissant. Le concept de « migration organisée puis spontanée » est survenu à travers les projets dans le but de promouvoir le développement agricole.
Le paysan ou chef d’exploitation est défini comme une personne implantée dans un village et dont l’activité principale est l’agriculture ou l’élevage, le surplus de sa production permettant de nourrir d’autres individus. 60% de la population active dans le Nord-Cameroun ont comme métier la culture de la terre, et on enregistre quelque élevage dans chaque ménage.
« L’élite » est définie comme une personne appartenant à l’ensemble constitué par les notables occupant des postes dans la plus haute sphère de l’administration camerounaise et par les riches commerçants considérés comme les membres dominants de l’ethnie Peul du Nord-Cameroun. Ce terme reprend celui du langage courant dans la région, utilisé pour nommer ces personnes.
Le terme « foncier » est défini comme l’ensemble des droits d’accès, d’attributions, d’exploitation agricole et de gestion s’exerçant sur les terres et les ressources renouvelables. La détention de ces droits et la maîtrise des règles sont fixées par le droit du lamidat au Nord-Cameroun et par le droit du législateur, lesquels apparaît antagonistes sur le plan des enjeux économiques et socio-politiques et suscitent des conflits fonciers entre les différents acteurs de développement.
La crise se définit comme étant un moment difficile, une situation conjoncturelle qui vient ainsi perturber les habitudes des sociétés humaines. Autrement dit elle désigne figurément le moment périlleux ou décisif d’une occupation. Elle intervient de façon décisive dans l’évolution des sociétés. Pour Etienne Le Roy (1991), la crise doit être entendue comme principalement au sens médical, c’est-à-dire le « moment d’une maladie caractérisé par un changement subit et généralement décisif, en bien ou en mal ». La crise foncière pose ainsi le problème des déguerpissements, des attributions, d’occupation, d’utilisation des terres, d’appropriation, de gestion et d’organisation de l’espace.
Dans le cadre de ce travail, les concepts de « migration et crise foncière » comportent plusieurs dimensions et peuvent être appréhendés sous plusieurs angles (tableau 1)
Tableau 1 : variabilité et dimension des concepts
La deuxième et la troisième étape de la démarche de recherche sont conduites dans le même temps. La deuxième étape consiste à réaliser une revue de la littérature scientifique concernant la zone soudano-sahélienne et traitante de l’agriculture (céréale, coton…), des migrations, d’occupation foncière, de l’élevage, de la pêche et de la gestion des produits agricoles. Au cours de ces lectures, l’attention a été portée sur les spécificités du Nord-Cameroun telles qu’elles peuvent être perçues au travers des enquêtes conduites sur place et correspondent à la troisième étape de la recherche. Les sujets concernés ont été :
– les changements sociaux apportés par la création de la Société Agro-Industrielle dans la zone d’étude,
– la situation agronomique des exploitations, concernant les parcelles et les marchés internes dans l’objectif d’identifier les facteurs et les paramètres de productions qui permettent d’expliquer les productivités obtenues et la production commerciale,
– les rapports incontournables entre le pouvoir administratif et le pouvoir local dans la prise des décisions,
– le rôle des autorités administratives et des autorités traditionnelles sur les installations des migrants, qui pose la question des modalités de la gestion foncière.
La conduite des enquêtes a été fondée sur des connaissances tirées d’un recensement de la population de Lagdo effectué par la Mission d’Etude pour l’Aménagement de la Vallée Supérieure de la Bénoué (MEAVSB) en 2001. Ce recensement avait été réalisé à partir d’un échantillon de 1 507 chefs d’exploitations agricoles choisi parmi une population avoisinant 10 000 habitants et localisée autour de quatre villages (figure 1) du périmètre irrigué de Lagdo (Gounougou, Ouro Doukoujé, Béssoum, et Dingalé). Nos enquêtes ont concerné le même échantillon de population paysanne et ont été effectuées par trois enquêteurs travaillant sous notre supervision. Les données ont été recueillies à partir d’un questionnaire individuel portant sur les productions agricoles, les migrations et les enjeux de la question foncière. Le questionnaire s’adressait aux chefs d’exploitation et s’intéressait donc aux changements sociaux au cours des quatre dernières décennies.
Figure 1 : Présentation des différents vilages étudiés
Le choix de Lagdo comme terrain de recherche

L’arrondissement de Lagdo sert de laboratoire pour une histoire locale du développement du fait de son grand barrage hydroélectrique, de son lac poissonneux, de sa capacité hydo-agricole et parce qu’il a enregistré depuis 1970 plusieurs vagues migratoires. Tous les quatre villages du périmètre irrigué de Lagdo ont été retenus pour notre étude : Gounougou, Ouro Doukoujé, Béssoum et Dingalé.
Pour répondre aux différentes questions posées et aux objectifs de l’étude, les enquêtes ne se sont pas limitées aux paysans, mais ont aussi été conduites auprès de certains services de l’administration. L’enquête auprès des chefs d’exploitations concerne les modalités de leur installation, leurs cultures, le mode d’accès aux parcelles. Une enquête agronomique a été menée au niveau des parcelles. Toutes les caractéristiques ont été prises en compte : superficie cultivée dans et hors périmètre aménagé, techniques de culture pratiquées, gestion des parcelles, gestion des sols, données de productions enregistrées et conditions d’accès aux parcelles, récoltes… L’enquête auprès des autorités traditionnelles et administratives (sous-préfet, parquet) a porté principalement sur la question foncière. L’enquête auprès des institutions religieuses a eu pour but de comprendre leur rôle de médiation dans les conflits fonciers. Une enquête géo-économique a enfin été réalisée pour comprendre le fonctionnement du marché de la zone étudiée.
Le principe général des enquêtes a été de connecter des observations précises, répétées, sur trois années sur le terrain et sur un d’échantillon représentatif, dans le but de concrétiser l’histoire d’un large panel de situations : migration, agriculture, litige foncier et sécurisation foncière. Les passages répétitifs sont les seuls moyens pour obtenir des informations fiables sur la gestion foncière et les résultats agronomiques chez les chefs d’exploitations.
L’analyse des données a été traitée avec le logiciel SAS (SAS, Institut 2004) pour la taille de la population étudiée et les données quantitatives.
D’après nos premiers résultats, 36,47% de ces chefs d’exploitations ont quitté la zone en conflit, les enquêtes sur le terrain portent sur les 956 chefs d’exploitations, puis suivent les analyses statistiques issues des données collectées et saisies. Les statistiques descriptives (moyennes, ratios…), les schémas des systèmes conflictuels et les histogrammes ont permis de visualiser la distribution de certaines variables qualitatives (type de conflits, niveau scolaire des chefs d’exploitations), quantitatives (superficies, production et productivité, âge du chef d’exploitation) ou calculées (le bilan économique des productions commerciales). Nous avons observé les changements sociaux et les tentatives de médiation face aux problèmes et leur évolution dans le temps. Ces éléments ont servi à indiquer l’impact de la migration sur l’agriculture et les problèmes fonciers dans la zone soudano-sahélienne. Tout en faisant la comparaison avec d’autres résultats agronomiques, migratoires, et en regardant la marchandisation de la terre dans les travaux précédents issus de la revue de la littérature scientifique, nous avons aussi montré la nouvelle mobilité des paysans en quête de terres arables dans les villages voisins et ainsi que l’abandon de l’agriculture comme activité principale, comment le paysan lutte pour sa subsistance alimentaire et comment les conflits fonciers ont bouleversé la vie des anciens migrants à Lagdo.
Nous avons également montré comment un conflit foncier local est allé jusqu’à toucher la présidence de la république. Nous avons également montré les limites d’application des textes juridiques fonciers dans le Nord du pays et expliqué comment la SAIB peut contribuer ou non au développement de la zone. Enfin, nous avons proposé des solutions et des recommandations sur une nouvelle approche agraire possible dans le cadre d’une évolution plus globale du développement dans le Nord-Cameroun.
Les caractéristiques du Nord-Cameroun

Le Nord-Cameroun, en tant qu’espace géographique, est administrativement divisé en trois régions à cheval sur trois zones agroclimatiques : la zone sahélienne qui couvre la région de l’Extrême-Nord, la zone soudano-sahélienne pour le Nord et la zone Guinéenne pour la région de l’Adamaoua. Ces zones sont fortement caractérisées par une diversité ethnique et linguistique, encore que le foulfoudé soit parlé par la grande majorité de la population.
Le dynamisme migratoire dans cette partie du pays est le reflet du manque de pluie, de sols devenus infertiles, de la densité élevée : 200 hab./km 2 dans le pays Podokwo et les monts Mandara 75-80hab/km 2 en pays Toupouri. En plaine, partout se développe une ‘‘ faim de terre "
La région du Nord s’offre donc comme une zone d’accueil. Or les migrants sont des acteurs de la transformation sociale de la zone, par la volonté d’occuper plus d’espace pour les cultures, pour faire du coton en participant à l’enrichissement du village et pour aider le ‘‘ pays ’’ d’origine où vit une parentèle, des plus jeunes aux plus vieux. La migration dans le projet Nord-Est Bénoué (Lagdo) a créé des zones d’anciennes implantations de migrants. Celles-ci ont été à la base de départ pour des mouvements plus méridionaux : à Ngong, à Garoua, dans le Sud-Ouest Bénoué. On assiste donc à une grande instabilité migratoire que l’on voit à travers le projet Nord-Est Bénoué (1974-1986) qui n’a jamais été capable d’établir un réel état des populations déplacées dans son périmètre et s’en est tenu à une fourchette de populations déplacées de 30 000 à 35 000 personnes.
La région du Nord se trouve en pleine croissance démographique, mutations agricoles et migration spontanée. La répartition de la population dans cette région connaît depuis trois décennies de profonds bouleversements dus en partie à la saturation foncière des zones des projets agricoles à laquelle vient s’ajouter l’aggravation de la sécheresse par la faible pluviométrie. Ces deux phénomènes entraînent d’importantes migrations rurales qui contribuent à l’augmentation du nombre des citadins, sans que le nombre des ruraux diminue.
La population de la région du Nord est estimée aujourd’hui à 1600 000 habitants environ (Sodecoton, 2008). Le taux d’accroissement de 5,14% par an est largement supérieur au taux national qui se situe à environ à 3%. Cette croissance de la population s’explique en partie par la migration des populations venues de la région de l’Extrême-Nord. Il s’agit d’une population très jeune, avec une proportion des individus de moins de 20 ans d’âge dépassant 51%. A l’issue du recensement démographique de 1987, les femmes représentaient 50,47%. Le taux d’urbanisation qui était de 15% en 1976 est aujourd’hui estimé à 40%. Sa population en âge de travailler est constituée de 15-55 ans. Elle est estimée à 751 550 habitants, représentant en valeur 47% de la population totale. 60% d’entre eux vivent en zone rurale.
Le réseau hydrographique est composé des petits mayos, de rivières et de lacs menacés d’assèchement. Les premiers sont des cours d’eau à écoulement saisonnier et irrégulier. Les secondes sont des cours d’eau à écoulement permanent tout au long de l’année. C’est le cas de la Bénoué et ses affluents, le mayo-kébbi et le Faro. Enfin, le troisième est le barrage de Lagdo qui offre un vaste périmètre irrigué où plusieurs cultures sont pratiquées, et même les cultures contre saison.
Les activités principales reposent sur l’agriculture, l’élevage et la pêche. Ces activités impliquent une main-d’œuvre familiale. L’occupation de la terre est individuelle, sous contrôle du djaoro. Cette occupation est différente dans le périmètre irrigué, car elle se fait par lots attribués au migrant par la mission d’étude.
Le milieu physique

L’IRAD (1999) relève six catégories de sols dans la région du Nord :
– Les sols en voie d’évolution,
– Les sols peu évolués à minéraux bruts,
– Les sols à sesquioxydes,
– Les sols hydromorphes,
– Les plans sols avec superposition d’une texture argileuse ;
Les plaines sont des zones de culture par excellence ce sont :
– La grande pénéplaine de 200m à 300m d’altitude qui s’étend du département du Faro à celui de Mayo-Rey, en couvrant une partie de la Bénoué et la plaine de Mayo-Louti.
– Les hautes terres se dressent de part et d’autre des plaines.
Les hauts plateaux de Doumou et Guiriza ont une altitude de 500 à 1000 m dans le Mayo-Rey ce sont :
– Les monts Tingueling dans la Bénoué
– Les monts Hossère Vokre (2049m) et Atlantika (2070 m) dans le Faro.
Chaque type de sol et de microclimat correspond à une végétation.

La végétation

La pluviométrie moyenne est de 900 à 1 000 mm avec une température moyenne annuelle qui varie entre 22 à 28°c (figure 2). La quantité de fourrage est fonction des pluies (Njoya A. et al. 1997). Tout au long de l’année, le bétail se nourrit de graminées : Andropogon gayanus, Setaria pumila, Loudetia togoensis, Sporobolus festivus, Andropogon pseudapricus, Heteropogon contortus et de ligneux : Anogeissus leiocarpus, Parinari curatellifolia, Monites kerstingii, Combretum glutinosuum, Cissus cornifolia. Toutefois, le pâturage est menacé de disparition en saison sèche à cause des feux de brousse fréquents (Donfack P. et al. 1996). Les agro-éleveurs sont en perpétuel déplacement en période difficile, à la recherche des mares d’eau et du pâturage.
Sur le plan de l’environnement et des forêts, la région est le principal réservoir foncier des régions septentrionales du Cameroun. On enregistre près de 35% de superficie des aires protégées de la région soit environ 24 000 km 2 . La végétation dominante de la savane est fortement modifiée par les activités humaines.
Les migrants sont accusés d’opérer des défrichements à clair. Cela est vrai, c’est même le propre du migrant de marquer son empreinte dans l’espace, de circonscrire son foncier. Puis, peu à peu, les arbres utiles apparaissent sur leurs parcelles. Ils ont pu y laisser, par défaut, des Daniellia oliveri. Leurs houppiers en cônes renversés ne gênent pas les cultures, des Tamarindus indica, dont les fruits servent à agrémenter les bouillies à base de la farine de maïs. Par la suite, ce sont les variétés ( Vitellaria paradora ) et leurs accompagnateurs, les nérés ( Parkia biglobox ), qui vont progressivement occuper l’horizon. Les migrants reproduisent alors le même paysage de parc qu’au Tchad, sous la même latitude. De fait, ce sont les Laka et les Ngambay qui ont encouragé la venue du karité et, les autres ont suivi. Les noix de karité donnent une huile qui, dans la région de Ngon-Lagdo, est moins consommée que commercialisée comme produit cosmétique. Le néré, lui, donne un condiment très connu, le dawadawa. On peut voir aussi se glisser quelques jujubiers et dans les périmètres habités, le baobab pour ses feuilles et son fruit, et même le Vernonia sp . (Le ndolé) par copie des habitudes alimentaires des camerounais du Sud du pays. Les fruitiers, manguiers, goyaviers, citronniers accompagnent toutes les mises en valeur des bas-fonds. L’eucalyptus, quant à lui, est toujours en plantations pures. Le même procès l’accompagne toujours d’être une pompe à eau peu à sa place sous ces latitudes.
Le milieu urbain et le milieu rural

En milieu urbain, les activités commerciales sont prépondérantes, suivies des activités industrielles dominées par la SODECOTON, le CIMENCAM, les Brasseries du Cameroun et quelques autres producteurs locaux.
La région a un réseau routier assez important de 2 575 km de voies qui la relie à d’autres régions (régions de l’Extrême-Nord et de l’Adamaoua) et joue le rôle de transit, mais cette route est très étroite avec des visibilités réduites. Les 80% de ce long réseau ne sont pas revêtus. On y dénombre 417 km de route en zone rurale. En général, les routes rurales manquent d’entretien. Cette région est très enclavée et cela rend la circulation commerciale souvent difficile. Cette insuffisance des infrastructures routières pénalise les campagnes. Cependant, la Sodécoton, en ouvrant un maximum de pistes pendant la saison sèche pour parvenir aux différents marchés de coton, désenclave ces zones. Pour les migrants désireux d’ouvrir de nouveaux blocs de culture, donc d’espaces coton/maïs/arachide, la Sodécoton trace des pénétrantes en milieu rural. Ces pistes sont réalisées sous conditions : laisser certains arbres sur les parcelles et ne pas toucher à la végétation sur 30m de part et d’autre du mayo.
L’axe national Garoua-Ngaoundéré est devenu depuis 1995/1996 une voie de colonisation continue de migrations de l’Extrême-Nord qui s’effectuent par paliers. Les migrants ont investi le Mayo Boki, Gouna, Sakjé, Mbé, atteignant la falaise de Ngaoundéré. Ils entraînent avec eux le tandem coton-culture attelée. Malgré les infrastructures de haut niveau comme l’aéroport international et le port fluvial saisonnier (en période de crue), ces infrastructures qui facilitent les échanges des biens restent encore très limitées.
La population urbaine a accès à l’eau potable, soit 48,5%, et la consommation journalière par habitant atteint à peine 10 litres en moyenne, au lieu des 40 litres/j/habitant recommandés par l’OMS. Dans notre zone d’étude de Lagdo, 80% des ménages ont accès à l’eau potable avec la récente construction d’adduction d’eau par le projet Care en 2005. Cette réalisation a permis de faire baisser les maladies récurrentes observées : diarrhées voire le choléra à Lagdo par rapport à Mayo Danay dans l’Extrême-Nord, où l’épidémie de choléra continue à faire des morts, plus de 500 morts enregistrées (Minsanté, 2010).
La région du Nord totalise quatre départements. Le département de Mayo-Rey et le département de la Bénoué ont des taux d’accroissement (tableau 2) très élevés, respectivement de 8,46% et de 7,61%, qui s’expliquent par la forte concentration des migrants venus de l’Extrême-Nord pour faire du coton et pouvoir écouler plus facilement leurs productions. Les départements de Mayo-Louti et du Faro enregistrent en revanche des taux inférieurs à la moyenne régionale soient respectivement 2,63% et 3,55%. Ces plus faibles taux s’expliquent par l’enclavement de ces deux départements moins sollicités par les migrants. Ces derniers préfèrent s’installer au bord de la route nationale pour des raisons de déplacement facile vers la ville de Garoua et pour des raisons commerciales, mais aussi et surtout pour leur sécurité. Cette voie nationale est reliée latéralement par des migrants qui cherchent à échapper à l’arbitraire des grands lamibé : celui de Tchéboa, et surtout celui de Rey. Toutes les communautés chrétiennes Mafa, Mofu, Guiziga, Mada, Toupouri, Mousey… et celles du Tchad : Laka et Ngambay s’agglutinent le long de cet axe. Il est possible de voir leurs toitures particulières très effilées chez les Mafa, bornées par un faîte particulier. Les cases chez les Toupouri sont souvent porteuses d’une croix.
Carte 1. Présentation du Nord Cameroun

Figure 2 : Diagramme ombrothermique

Source : IRAD, 2008
PREMIERE PARTIE PROBLEMES FONCIERS ET DEVELOPPEMENT AGRICOLE AU NORD-CAMEROUN : LE CAS DU PERIMÈTRE IRRIGUE DE LAGDO
CHAPITRE 1 LA SINGULARITE DU PROJET LAGDO AU NORD CAMEROUN
La Mission d’Etudes pour l’Aménagement de la Vallée Supérieure de la Bénoué (MEAVSB) est un établissement représentant l’Etat. Elle est créée par décret présidentiel N° 72/332 du 17 juillet 1972 et modifié par décret N° 73/50 du 09 février 1973. Elle est chargée de réaliser ou de faire réaliser sous sa responsabilité toutes prospectives, enquêtes, études et expérimentations lui permettant de présenter au gouvernement des propositions concrètes et détaillées sur les actions à entreprendre en vue d’un développement rapide, intégré et global de la région du Nord.
La MEAVSB a été le maître d’œuvre des projets Nord-Est Bénoué et le projet Lagdo. Ce dernier, objet de cette étude, dénommé en premier lieu division des aménagements hydro-agricoles, correspond à la réalisation du barrage hydroélectrique (1977 à 1982), à l’aménagement et la mise en valeur des périmètres hydroagricoles sur la rive droite de la Bénoué (site du périmètre I’). Malgré les nombreuses études réalisées pour un potentiel aménageable de près de 17 000 ha sur les rives droite et gauche, en 2000, les réalisations effectives sont loin d’atteindre les objectifs. Seulement près de 1 000 ha sont aménagés sur la rive droite, soit les périmètres de Gounougou et de Dingalé (Unité I’). Le périmètre sucrier, prévu en 1991-1992, n’a jamais été aménagé en raison de la réticence des bailleurs de fonds à le financer et à la crise économique. Cette aubaine va amplifier un flux migratoire spontané et, aujourd’hui, ce périmètre est le lieu d’aménagement de la Société Agro-Industrielle de la Bénoué (SAIB).
Seules les premières études sur la réalisation des aménagements se sont traduites ensuite en action concrète : aménagements des périmètres irrigués actuels. Mais depuis 7 à 8 ans, les études d’évaluation, de faisabilité, et de diagnostic réalisées par la IFRAGRARIA (1987) {2} , les Consultants Associés (1997), la Faculté des Sciences Agronomiques de Gembloux (1993) ne se sont pas traduites par des actions concrètes (réhabilitation d’aménagements existants ou confection de nouveaux aménagements), ni par des changements dans la gestion de l’eau et de la mise en valeur des périmètres aménagés. Ces études ont pourtant formulé des propositions intéressantes visant l’accompagnement des paysans lors du désengagement du projet Lagdo de la gestion et de l’entretien des périmètres. Ces propositions visent :
– à insérer l’irrigation dans l’activité plus large

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