ONU et ordre mondial : réformer pour ne rien changer
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Description

Cet ouvrage s'attache d'abord à constater et expliquer la crise de l'ONU : une crise ancienne et multidimensionnelle liée tout particulièrement au malaise des Etats à trouver en permanence dans l'Organisation les moyens de satisfaire leurs intérêts nationaux et à faire aboutir leurs préférences. Les réformes qui tendent à être prescrites aux pays en développement peuvent demeurer sans effet si elles ne cadrent pas avec leurs réalités.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2006
Nombre de lectures 161
EAN13 9782336260877
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Questions Contemporaines
Collection dirigée par J.P. Chagnollaud, B. Péquignot et D. Rolland

Chômage, exclusion, globalisation... Jamais les « questions contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi complexes à appréhender. Le pari de la collection « Questions contemporaines » est d’offrir un espace de réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.

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ONU et ordre mondial : réformer pour ne rien changer

Aziz Hasbi
Du même auteur :
Les mouvements de libération nationale et le droit international , Editions Stouky, Rabat, 1981.
Commerce et protectionnisme. Quel avenir pour les échanges internationaux  ?, Sochepress, Casablanca, L’Harmattan, Paris, 1989 (en collaboration avec Saïd Ihraï).
Théories des relations internationales , L’Harmattan, Paris, 2004.
www.librairieharmattan.com harmattan1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2005
9782747597364
EAN : 9782747597364
A Zohra, Ferdaouss, Ibtissam et Marouane
Sommaire
Questions Contemporaines Page de titre Du même auteur : Page de Copyright Dedicace Introduction Partie I : L’ONU, une Organisation en crise
I- La nature complexe de l’ONU II- Réforme et longévité de l’ONU
Partie II : Réformer l’ONU
I- Les impasses de la démarche réformiste II- Nouvelles perspectives : prégnance de la fonction conservatrice de la réforme III- Portée du débat sur la réforme de l’ONU
Partie III : Les ersatz du changement : réforme et adversité
I- La Méditerranée, un espace d’adversité ? II- La compétition euro-américaine en Méditerranée et au Moyen-Orient III- Potentialités régionales et sous-régionales : quels correctifs possibles ?
Conclusion : Réformer pour ne pas changer le monde ? Notes
Introduction
L a question de la réforme de l’ONU est devenue insistante avec la fin de la guerre froide. Ceci ne signifie pas qu’elle constitue une nouveauté. Elle a été posée depuis la création de l’Organisation ; des procédures sont incluses dans la Charte de l’Organisation afin d’en amender ou réviser le contenu. Par ailleurs, et curieusement, l’ONU a survécu à la guerre froide malgré l’opposition radicale de l’URSS, durant cette période, au reste de la coalition des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale qui avaient rédigé et imposé la Charte de l’ONU au reste du monde.
Malgré la fragilité du compromis entre les cinq puissances initiatrices de l’Organisation et les critiques étouffées des autres pays participant à la conférence de San Francisco 1 , le texte de la Charte subira peu de changements. Cependant, cette longévité s’explique par une série de faits qui ont contribué à déplacer la concertation sur des questions vitales aux intérêts des deux blocs de l’ère bipolaire hors de l’enceinte de l’ONU. Celle-ci allait devenir un lieu de rencontre qui, tout en maintenant le dialogue entre les Etats de ces deux blocs, servira pour diffuser l’idéologie des deux camps et prendre le monde pour témoin de la volonté proclamée par les uns et les autres de vivre en paix et de respecter les règles de droit international, et pour imputer au camp adverse toute intention et tout bellicisme susceptibles de troubler la paix et la sécurité internationales, sachant que l’équilibre de la terreur allait définitivement dissuader les grandes puissances de s’affronter directement.
C’est à l’ombre de cette adversité bruyante que l’ONU développera d’autres fonctions, parmi lesquelles celle de la promotion de la décolonisation et de la cause des Etats issus de ce mouvement et venus grossir les rangs de l’Organisation et modifier quantitativement la majorité au sein de son Assemblée générale, l’organe délibératif, mais ils ont également contribué à élargir le camp de la misère et de la marginalisation. Ce qui amènera l’Organisation à développer une nouvelle fonction de plus en plus absorbante, en l’occurrence une lutte vaine contre le sous-développement.

L’adversité entre les deux blocs sera exploitée par les nouveaux Etats pour proclamer un non-alignement qui s’avérera plus une opportunité pour certains d’entre eux de monnayer leur alignement sur l’une ou l’autre superpuissance, qu’un mouvement de fond qui aurait pu modifier les rapports internationaux à un moment où les grandes puissances étaient fragilisées par leur rivalité. Mais un tel changement des rapports de forces avait peu de chance d’aboutir, car la rivalité entre grandes puissances pouvait à tout moment se muer en alliance objective contre tout mouvement de mise en cause de leur position sur l’échiquier international. L’URSS s’était ainsi retrouvée alliée de fait des Etats-Unis contre une Chine maoïste bruyamment opposée à l’impérialisme américain comme au « social-impérialisme » soviétique.
La fin de la guerre froide a mis les Etats et l’Organisation dans une nouvelle dynamique. Désormais, et à la faveur de certains événements comme l’invasion du Koweït par l’Irak et la guerre du Golfe, l’ONU va donner l’impression de servir de lieu de naissance d’un « nouvel » ordre international plus équilibré, plus juste et plus solidaire. cette embellie sera cependant de courte durée, puisque l’Organisation fera l’objet de critiques de la part des grandes puissances, et surtout de la superpuissance épargnée par la fin de la guerre froide, les Etats-Unis d’Amérique. Elle va connaître une crise financière étouffante du fait du non-paiement de leurs cotisations par certains Etats-membres, et particulièrement le principal d’entre eux, l’Amérique, principal débiteur des Nations Unies 2 . Cette situation va inscrire de manière insistante et menaçante la question de la réforme de l’Organisation à l’ordre du jour de celle-ci.
L’ONU a été, depuis, mise au défi de changer pour continuer à fonctionner. De nombreuses propositions ont été émises. Certaines réformes techniques ont été introduites. La plupart d’entre elles répondent à des critiques et à des récriminations américaines. Elles résultent toutefois d’une fuite en avant, transformant la réforme en sanction d’une organisation qu’on a des difficultés à contrôler ou qu’on cherche à maîtriser et à instrumentaliser encore davantage. Mais les réformes techniques n’ont ni altéré l’équilibre fondateur, ni mis un terme aux critiques contre l’Organisation, ni encore moins renforcé celle-ci.
L’économie générale des réformes entreprises révèle, en effet, leur caractère éminemment conservateur. La tendance est de chercher à résoudre techniquement des problèmes dus à des mutations profondément politiques. Car la crise de l’ONU n’est autre que celle de l’ordre international établi. Celui-ci est l’objet de plusieurs revendications contradictoires. D’un côté, les nouvelles puissances économiques tentent de s’introduire dans le clan des Cinq qui disposent du veto au sein de l’Organisation et maîtrisent le multilatéralisme à leur profit. Il s’agit de l’expression traditionnelle des rapports de forces dans les rapports internationaux, largement rendue par la doctrine réaliste des relations internationales. De l’autre, la majorité des autres membres qui, au nom de l’équité, revendiquent la démocratisation des relations internationales et un ordre mondial équitable qui corrige les effets néfastes de la mondialisation. Ils considèrent que seul un multilatéralisme ouvert et démocratique leur permettrait de jouer un rôle au niveau international, puisque leur majorité quantitative au sein de l’Assemblée générale ne leur a pas servi pour satisfaire leurs attentes, qu’ils ne disposent plus de la possibilité d’alliance alternative comme à l’ère de la guerre froide et que leurs propres forums se sont révélés inaptes à cette fin. Mais la revendication d’un nouvel ordre, dont la satisfaction dépend de la bonne volonté des grandes puissances, participe de ces utopies que l’humanité se fait de ses capacités de s’autoaméliorer. Or le monde semble s’être durablement organisé autour de l’intérêt et de la puissance. L’évocation des valeurs morales n’a de rôle que celui de rendre la réalité intellectuellement moins brutale.
Par ailleurs, la parade des grandes puissances contre ces revendications a ouvert, volontairement ou involontairement, la voie à la naissance d’un mouvement de remise en cause de l’ordre interne de ces nouveaux Etats en leur imposant des conditionnalités de toutes sortes, et en développant ainsi un interventionnisme multidimensionnel dans leurs affaires intérieures. Ceci a renforcé la naissance d’un embryon de société civile interne et internationale qui va mettre l’accent sur les droits de l’homme, la démocratie, l’Etat de droit, etc. et qui ne va pas manquer d’accentuer la pression sur les Etats faibles.
Cependant, le fait d’imposer un ordre à ces Etats ne constitue pas une réponse valable aux revendications des peuples qui contestent l’injuste sort qui leur est réservé. Si la colère de ceux-ci s’adresse principalement à leurs gouvernants, la parade du monde développé consistant à occuper le monde sous-développé dans ses propres problèmes a de faibles chances de mettre un terme à cette vague de fond qui commence à toucher de plein fouet les pays industrialisés. La mondialisation fait de la contestation un phénomène global qui touche tout le monde : immigration clandestine, terrorisme, trafics de tous ordres, etc.
Le train de conditionnalités qui a été progressivement imposé aux pays en quête de soutien international va certes affaiblir davantage ces Etats dont les revendications ont essayé d’adoucir la rigueur de l’ordre établi, mais il va aussi permettre au système des Nations Unies de développer une prétention supranationale dans le domaine socio-humanitaire. Ceci a fait des émules au niveau des sociétés civiles de par le monde qui s’organisent de plus en plus en mouvements de lutte contre certains phénomènes globaux générés ou censés l’être par la mondialisation, constituant ainsi un début de société civile internationale 3 . Mais cet état de fait a également créé un mouvement plus radical de lutte contre la marginalisation des populations des pays pauvres, contre le monde industrialisé qui, non seulement empêche l’avènement d’une justice économique internationale, mais tend aussi à travestir l’identité des peuples non occidentaux en leur imposant un modèle et une pensée uniques. Cette contestation, qui est menée principalement par des acteurs non étatiques, a tendance à employer la violence et pose un véritable défi à la société interétatique. Elle a tendance à constituer le fléau le plus grave et le principal souci de la société internationale en ce début du XXIè siècle. C’est désormais autour de la lutte contre le terrorisme international que celle-ci essaie de se réorganiser.
Le mot d’ordre de la réforme des institutions s’inscrit désormais dans cette dynamique, qu’il s’agisse de l’ONU ou des Etats faibles qui sont considérés comme le ventre mou de la société des Etats. La réforme est aujourd’hui au cœur de la lutte contre le terrorisme international.
La crise de l’ONU cache ainsi une situation plus grave. Il reste à savoir si la réforme de celle-ci est susceptible d’apporter une réponse convaincante à cette situation. Si la réforme est censée constituer une solution, de quelle réforme s’agira-t-il, sachant que les réformes purement techniques n’ont pas pu clore le dossier de la crise de l’ONU ? Faut-il adopter une démarche qui sauve l’équilibre initial sur lequel a été échafaudé l’édifice onusien ? Cet équilibre est-il encore viable ? Quelle réponse fournir alors aux remises en cause de plus en plus brutales de l’ordre international établi ? La réforme de l’ONU va-t-elle transformer celle-ci en une organisation qui va défendre l’ordre des grands ou servir de caisse de résonance à un nouvel affrontement entre deux blocs d’un type nouveau et légitimer les interventions contre le monde de la misère et du radicalisme ? Le monde développé est-il suffisamment cohérent pour adopter une démarche consensuelle et définir des intérêts communs ? Le reste du monde, qui demeure entièrement désorganisé, est-il en mesure de se frayer une place dans cette jungle de l’équilibre de puissance ? Bref, quel type d’organisation cherche-t-on ? Quels objectifs et pour quelle utilité ?
Par ailleurs, les pays de faible puissance, qui ont choisi la voie de l’insertion active dans l’ordre international dans l’espoir de pouvoir peser sur celui-ci, ne sont-ils pas en passe de caresser une chimère qui, tout au plus, leur permet de se satisfaire à rêver d’un ordre idéal en cherchant à supporter la fatalité de l’ordre réel ? Du reste, les Etats désireux de renforcer les Nations Unies accepteraient-ils de le faire au détriment de leur souveraineté ? C’est loin d’être sûr.
La réforme de l’ONU est ainsi sous-tendue par une série d’enjeux qui ne sont pas toujours clairs, même pour ceux qui cherchent à faire aboutir des changements. Car il n’est pas sûr qu’un renforcement de l’ordre des grands au sein des Nations Unies soit satisfaisant pour tous les prétendants à la puissance, dans la mesure où les réformes que les grandes puissances détentrices du veto seraient disposées à accepter ne pourraient avoir pour objectif d’altérer leur situation. Par ailleurs, le jeu de neutralisation de l’Organisation n’est plus suffisant pour le nouveau jeu de puissance à travers lequel la prétention à l’hégémonie de la part d’une grande puissance ne peut se satisfaire que d’une légitimation systématique de ses actions unilatérales par l’ONU et son système. Or les Etats-Unis, qui sont les mieux placés pour jouer ce rôle, sont aujourd’hui gênés au sein de l’ONU, surtout par des puissances théoriquement alliées qui ont bénéficié d’une certaine redistribution de la puissance et de sa diffusion et qui prétendent désormais à une position plus importante sur la scène internationale. Sans oublier que le problème de la stratégie américaine en matière de réforme des Nations Unies demeure posé : quel est leur but et quels sont leurs moyens ? Ont-ils en réalité une stratégie en la matière ?
Dans tous les cas de figure, les réformes purement techniques sont utiles, mais pas suffisantes ; la démarche consistant à réformer pour ne pas changer l’ordre international est, à terme, vaine ; la transformation de la nature interétatique de l’ONU est pour le moment une chimère.
Que veulent donc les Etats ? Probablement maintenir un multilatéralisme sur la nature duquel personne n’est d’accord. Les uns veulent le contrôler contre tout dérapage susceptible de modifier l’équilibre qui leur est favorable ; les autres veulent un multilatéralisme délié de l’équilibre de puissance, plus équitable et pouvant renforcer leur capacité à répondre aux défis internes et internationaux. Mais ils n’ont pas les moyens d’imposer des changements de fond. C’est dire que la question de la réforme du système international relève de la quadrature du cercle.
En effet, le changement de la réalité internationale, telle qu’elle existe et qui relève d’un rapport des forces avéré, nécessite d’autres démarches qu’une organisation comme l’ONU ne peut que refléter ; n’étant pas capable de le créer de toute pièce. Si les pays industrialisés, qui se trouvent au Conseil de sécurité, et qui cherchent à mettre en adéquation leur position internationale avec leur puissance, peuvent se satisfaire d’un réformisme qui prenne en compte leur puissance et s’accommoder d’une démarche conservatrice, les pays pauvres n’ont d’autre alternative que de subir le jeu des grands. A moins de jouer sur le développement du multilatéralisme au niveau régional, qui s’avère un multiplicateur de puissance lorsqu’il est bien maîtrisé, comme cela se vérifie dans le cas de l’Europe unie. Ceci peut, peut-être, aider à transformer l’ONU en une organisation des régionalismes où chacun de ceux-ci serait représenté. Cela contribuerait à faire actionner le multilatéralisme pour défendre des intérêts concrets au lieu de chercher à utiliser les Nations Unies dans une quête vaine d’un monde idéal où la solidarité des riches viendrait subvenir aux besoins des plus pauvres et où la sécurité collective viendrait protéger les plus faibles. Car les Nations Unies, en dépit de leur habillage idéologique, n’ont pas été créées pour cela. Elles ont tendu à imposer un ordre au monde, celui de leurs initiateurs, et ont continué à vouloir symboliser cet ordre malgré les changements réels intervenus à l’échelle planétaire. Elles sont désormais appelées à valider des actions contre certains Etats qui ne répondent pas aux standards du modèle dominant et, de ce fait, elles doivent contrevenir à la règle qui sous-tend tout l’échafaudage théorique de la société internationale, celle du respect de la souveraineté étatique. Tout cela tend à approfondir la crise de l’ONU et, partant, du multilatéralisme dont s’est dotée la société internationale au lendemain de la fin de la Seconde Guerre mondiale.
Mais, depuis longtemps, la crise est devenue un mode normal de fonctionnement de l’ONU et de tout le système mis en place en 1945. Elle a été gérée différemment, selon son intensité et ses conséquences sur les Etats-membres. La fin de la guerre froide a révélé la fragilité de la situation de l’Organisation et il est légitime de s’interroger sur les possibilités de sa réforme pour venir à bout de ses problèmes qui semblent se situer au-delà d’un simple remodelage technique de ses mécanismes. Mais au-delà de la réforme de l’ONU, dont la nature conservatrice est évidente, la démarche réformatrice semble aujourd’hui devenir un instrument qui a tendance à uniformiser le monde, à défaut de démocratiser les relations internationales.
Le problème de la réforme de l’ONU est, de ce fait, aussi ancien que complexe. Il est lié à la nature de l’Organisation, mais aussi et surtout aux aléas de l’ordre international et au mode de fonctionnement du jeu multilatéral, lorsqu’on replace la réforme dans le cadre qui tend à être le sien : la nécessité de changer le monde face aux défis du troisième millénaire. Rendre compte de toutes les dimensions de la réforme de l’ONU et des problèmes qui la sous-tendent, constitue donc une tâche très complexe. On peut cependant amorcer le débat en partant des postulats suivants : - La nature de l’Organisation supporte relativement peu les changements de fond. La Charte de l’ONU n’a connu en effet que quelques modifications en 60 ans d’existence ; - Les aléas de l’ordre international ont contribué à marginaliser et à dramatiser la démarche réformatrice. La longévité de l’Organisation est essentiellement due à des adaptations de fait qui ont altéré sa mission initiale et handicapé ses actions ; - Bâtie sur un rapport complexe entre puissance et équité, elle a été ballottée entre l’instrumentalisation de la part de ses membres les plus puissants et l’aspiration à jouer le rôle de conscience du monde. Elle a tant bien que mal rempli l’une ou l’autre fonction ; - Mais elle demeure une organisation interétatique. De ce fait, toute l’économie de sa réforme est fondamentalement conservatrice. Ce qui explique que la démarche réformiste est incapable d’apporter des réponses convaincantes aux défis du monde d’aujourd’hui ; - La difficulté de sa réforme montre aussi bien l’intérêt tout particulier que l’ONU représente pour les Etats, que la normalisation du compromis tacite sur sa marginalité.
Notre réflexion se place dans le cadre de l’hypothèse générale suivante : l’ONU est en crise ; une crise ancienne et multidimensionnelle liée tout particulièrement au malaise des Etats à trouver en permanence dans l’Organisation les moyens de satisfaire entièrement leurs intérêts nationaux et à faire aboutir leurs préférences. Mais, pour les Etats, l’ONU constitue un moindre mal qu’il faut maintenir, contrôler, voire neutraliser en cas de nécessité. Les mutations internationales ont cependant reposé la question de son adaptation. Du reste, le fait de croire que l’ONU allait cohabiter avec l’ordre post-bipolaire sans modification du consensus qui lui avait donné naissance en 1945, s’est avéré erroné. La manière dont répondront les grandes puissances aux nouvelles interpellations conditionnera à terme le devenir de l’Organisation.
Cependant, force est de relever que les modes appliqués jusqu’ici à la gestion des crises de celle-ci sont dépassés. La démarche réformatrice, telle qu’elle s’est déployée, est peu susceptible de répondre aux attentes de changement aussi bien au sein des Nations Unies que dans la société internationale dans son ensemble.

Quant aux réformes qui tendent à être prescrites aux pays en développement, elles peuvent demeurer sans effet si elles ne cadrent pas avec leurs réalités. Si elles sont conçues dans une démarche d’adversité à l’égard d’un monde censé être le terreau de tous les radicalismes, elles peuvent faire le lit des extrémismes de tous bords et contribuer encore plus à élargir la fracture qui est en train de créer une nouvelle bipolarité, celle opposant le monde des nantis à celui de la misère et de la marginalisation.
De ce fait, si les pays, qui ont jusqu’ici fonctionné sur la base d’un manque ou d’un déficit de démocratie et de liberté, sont inexorablement inscrits dans la logique implacable du changement pour pouvoir continuer à exister, les réformes qu’ils sont appelés à introduire doivent répondre aux attentes de leurs peuples respectifs. Si on les pousse à changer dans un sens donné ou si le changement répond plus à la volonté des grandes puissances de neutraliser les menaces dont ces pays sont suspectés ou accusés d’être la source, la question de la réforme restera posée et tout échec peut être exploité par les radicalismes réfractaires à la démocratie. Il reste aussi à décomplexer la notion de démocratie qui n’est rien d’autre qu’une quête légitime de liberté, de bien-être et de sécurité que chaque peuple peut traduire selon les données de ses propres réalités. Vouloir reproduire un modèle, même le meilleur, en croyant échapper aux critiques ou aux actions coercitives des puissances tutélaires, faisant fi du fond au profit de la forme, constitue une erreur que beaucoup de pays en développement ont commise sans que cela ne les ait introduits dans le clan des démocraties et ne leur ait donné un blanc-seing durable de la part de leurs citoyens et des grandes puissances commanditaires des réformes.
Par conséquent, les remarques que nous serons amené à émettre à l’encontre des réformes démocratiques « préconisées » de l’extérieur ne constituent pas un refus en soi desdites réformes, mais une réflexion sur les moyens de construire des modèles fiables qui tiennent compte plus des besoins endogènes que des pressions exogènes. Un modèle fiable n’est pas forcément un modèle coupé des acquis universels, parce que les traditionnelles spécificités que beaucoup de gouvernants brandissaient contre les valeurs universelles se sont avérées autant de subterfuges pour ne pas changer la réalité locale. Le problème des réformes commanditées de l’extérieur ne réside pas dans le contenu de l’une ou l’autre valeur ou institution que l’on cherche à transposer, mais dans la manière de le faire. Car la démarche consistant à obliger les peuples à adopter un modèle clés en main, moyennant menaces et pressions, vide la philosophie de la réforme de son essence, en l’occurrence la liberté de choix et la spécificité dans le montage du projet de société et la vitesse de sa concrétisation. Le caractère endogène ne réside pas forcément dans une démarche qui cherche l’originalité dans une tentative individuelle et vaine d’inventer chaque fois la démocratie, comme si on était obligé de réinventer tous les jours la « roue ». La démocratie existe et c’est un patrimoine commun de l’humanité. Mais elle n’est qu’un ensemble de principes qui doivent être assemblés selon la spécificité de chaque groupement humain qui choisit de l’adopter. Elle renvoie donc à plusieurs possibilités de montages qui pivotent, cependant, autour de la liberté et la participation des citoyens au choix de leur contrat social et à la gestion de leur destin. C’est justement cette dimension qui est évacuée par les réformes commandées de l’extérieur dans l’intérêt de leur commanditaire.
Partie I : L’ONU, une Organisation en crise
L a crise institutionnelle a progressivement enserré le système onusien. En fait, elle a touché l’Organisation mondiale depuis sa création. Dès 1948, on peut relever l’expression des premières préoccupations quant à la gestion des ressources de l’ONU et des institutions spécialisées. Ceci avait amené l’Assemblée générale à adopter un certain nombre de résolutions mettant l’accent sur la nécessité de la coordination au sein de la famille des Nations Unies, la concentration des ressources, la lutte contre la dispersion et la recherche de l’efficacité, etc. 4 La normalisation de la situation de crise sera néanmoins assurée à la faveur de la guerre froide qui a, en même temps, dénaturé la mission de l’Organisation. Cependant, celle-ci trouvera lentement un espace d’action dans les failles ouvertes par les contradictions et les surenchères des deux blocs rivaux, mais aussi dans les ambiguïtés des dispositions de sa propre Charte.
La crise est devenue endémique dans les années 80, à la suite de l’étranglement financier provoqué par la diminution de la contribution des Etats-Unis et la chute de la valeur du dollar américain.
Les critiques des pays industrialisés contre l’inefficacité de l’Organisation iront crescendo , en fonction de la perte de leur contrôle sur ses organes. On lui reproche de produire trop de papiers, de discours, de résolutions, d’être politisée et de ne pas être capable de mener des actions efficaces étant donné son gigantisme. Les Etats-Unis sont particulièrement critiques à l’égard de l’Organisation et de tout le système onusien.
Le Secrétaire général de l’Organisation porte lui-même un regard sévère sur elle. Dans une déclaration faite lors d’une séance spéciale de l’Assemblée générale au cours de laquelle il présenta ses propositions de réforme, il fournit une description de la crise de l’ONU. Selon lui, « … l’Organisation ne fonctionne pas comme elle le devrait. Elle a été lente à prendre la mesure de l’évolution des données géopolitiques. Loin d’être souple et capable de s’adapter, elle a trop souvent été prisonnière de sa bureaucratie. Elle s’est dans certains cas enfermée dans un carcan rigide, agissant dans l’isolement en l’absence de toute coordination ou presque au lieu de chercher à dépasser les limites sectorielles et les frontières institutionnelles. Là où elle aurait dû doter ses responsables des moyens de leur action, elle n’a pas su tirer le meilleur parti de ses ressources humaines ou financières. Au lieu de donner aux fonctionnaires les moyens de s’épanouir, elle les a asservis à une bureaucratie. Elle se doit de libérer leurs compétences et leurs capacités. » 5
Les différentes crises ayant touché le système ont impulsé des réflexions sur les solutions possibles. La réforme a été souvent avancée comme le remède idoine. Mais elle a joué un rôle secondaire par rapport aux adaptations de fait. De nombreux rapports ont été faits à ce propos, et le constat a toujours été peu amène pour l’Organisation.
L’ONU a progressivement fourni d’elle-même l’image d’une organisation déconnectée par rapport aux problèmes du monde. Ceci lui vient de sa nature complexe. La démarche réformiste apportera peu de solutions à cet état de fait, parce qu’il s’avère que ses membres les plus influents ont toujours cherché à l’utiliser, et lorsqu’ils ont rencontré des résistances de la part des autres membres, ils se sont arrangés pour la marginaliser et pour l’étouffer financièrement.
I- La nature complexe de l’ONU
L’ONU est tout à la fois une organisation étrange de par son caractère ambivalent sous-tendu par un certain nombre d’ambiguïtés et de contradictions que recèle son texte fondateur ; une organisation encombrante par la taille qu’elle a prise, l’élargissement exagéré de ses compétences et l’autonomie qu’elle a tendu à se donner en développant un espace quasi supranational ; et, enfin, elle est malgré tout une organisation utile pour l’ensemble des Etats qui, tout en la critiquant, montrent leur attachement à l’Organisation et à son système. Mais elle s’avère peu adaptée aux nouvelles mutations post-bipolaires.

A- Une Organisation “étrange” 6
Fruit de compromis politiques, la Charte des Nations Unies comporte un certain nombre d’ambiguïtés, de malentendus et de contradictions qui ont facilité nombre de dysfonctionnements de l’Organisation.
Elle repose sur une idéologie qui annonce la fin d’une ère et l’avènement d’une nouvelle, fondée sur la suppression des menaces à la paix et à la sécurité internationales, la prédominance du droit international et de la justice, la solidarité, le recours aux institutions internationales « pour favoriser le progrès économique et social de tous les peuples » (préambule). La construction d’un état de société au niveau international était donc présentée comme la perspective du nouvel ordre mis en place en 1945. Les normes de cet ordre étaient censées transcender les lois nationales et sous-tendre les pouvoirs d’une sorte de gouvernement mondial disposant d’une armée propre. L’article 43 de la Charte de l’ONU prévoit l’engagement des Etats-membres de mettre à la disposition du Conseil de sécurité, à sa demande et conformément à un ou à des accords spéciaux, les forces armées, l’assistance et les facilités, etc. Donc une sorte de supranationalité limitée avait été, dès le départ, intégrée à la démarche de création du système onusien. La générosité des buts et principes provenait de leur énonciation marquée par leur généralité. L’euphorie de la fin de la guerre y avait probablement beaucoup contribué.
Ce faisant, la Charte repose sur un postulat erroné, celui de l’homogénéité présupposée de la société internationale de l’après-Seconde Guerre mondiale. Les Etats seraient ainsi liés par leur volonté de vivre en paix et de ne plus rééditer les horreurs de la guerre qu’ils étaient désormais résolus à épargner aux générations futures. Ce postulat allait être démenti avec la recrudescence de la guerre froide et l’entrée des pays décolonisés à l’ONU. Celle-ci sera désormais composée d’une mosaïque d’Etats et d’idéologies que le mode libéral a toujours essayé – et essaie toujours – de réduire à ses lois.
Mais on n’avait pas besoin d’attendre aussi longtemps pour constater les contradictions sur lesquelles s’adosse le système onusien, puisque la démarche harmoniste se trouve contredite par d’autres dispositions de la même Charte. En effet, l’ONU repose sur la contradiction générale existant entre les principes de liberté et d’égalité de tous les Etats et la place qu’elle fait aux grandes puissances en leur attribuant un droit de veto au sein du Conseil de sécurité (article 23), et donc celui de bloquer toute décision opérationnelle qui ne cadre pas avec leurs intérêts, ainsi que le droit d’empêcher l’aboutissement de tout amendement ou révision de la Charte (articles 108 et 109), bien que ceux-ci soient le fait d’une majorité des deux tiers au sein de l’Assemblée générale qui symbolise le principe nominalement démocratique de « un Etat, une voix ».
Cette superposition de principes d’ouverture, de solidarité, de développement et de progrès pour tous avec des mécanismes inégalitaires rend l’ordre établi en 1945 particulièrement fragile 7 et donne un visage nettement torturé au mécanisme multilatéral mis en place après la Seconde Guerre mondiale. Ceci donne un caractère insolite au multilatéralisme qui est conçu normalement comme un mécanisme égalitaire. Cette inégalité semble cependant refléter l’état du monde réel qui est composé d’Etats d’inégale puissance 8 . Comme le progrès annoncé par la Charte n’a pas englobé toute l’humanité, cette contradiction a alimenté de nombreuses causes de crises internationales que l’ONU n’a pas manqué de refléter.
Une autre ambivalence vient de la nature prétendument universaliste que s’est donnée l’assise idéologique de la Charte de l’ONU, alors qu’elle repose sur « la philosophie libérale anglo-saxonne, américaine en particulier, car les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont joué un rôle tout à fait prépondérant dans son élaboration » 9 . Après tout, l’issue de la Deuxième Guerre mondiale avait surtout couronné la victoire du libéralisme sur le fascisme ; la présence de l’URSS n’avait pas contrarié cette entreprise, du moins au moment de la naissance des Nations Unies.
La perte de ce caractère universel se renforcera au fur et à mesure que l’Organisation se soumettra au jeu des grandes puissances. La fin de la guerre froide exagère cette situation, avec la mobilisation de tout le système de la famille des Nations Unies au service de la propagation du libéralisme et de la célébration de sa victoire sur le communisme et le tiers-mondisme. Dans sa relation avec le phénomène de mondialisation, la « liberté » a tendu à être, en effet, monopolisée par le monde occidental et présentée comme une victoire du modèle occidental libéral à la fois sur le communisme et sur le tiers-mondisme 10 . Elle n’est pas devenue un principe fondateur d’une nouvelle démarche pour la diminution des écarts de développement au niveau interne et au niveau international, dans la dignité et le respect de l’altérité culturelle. Abordant la question de la prévalence du présupposé de liberté qui sous-tend la mondialisation, Guy Feuer 11 se pose la question « centrale » de savoir si « l’impératif de liberté, avec tous les bienfaits qui s’y rattachent, ne heurte pas les exigences de la justice et de la raison de manière plus inquiétante » dans le cas des pays en développement que dans celui des pays développés. L’ignorance du principe de justice équivaut ici à la volonté de ne pas tenir compte des différences réelles et criantes de développement entre pays, qui constituent pourtant l’une des réalités des relations internationales contemporaines.
L’internationalisme originel de la Charte tendait à promouvoir la vision libérale et se devait donc de mettre en avant un certain nombre de principes et de mécanismes qui tranchaient avec les visions politiques et idéologiques qui étaient à l’origine de la Deuxième Guerre mondiale 12 . Dès lors où l’assise idéologique reposait sur la vision politique et économique libérale, il était tout à fait possible pour les initiateurs de l’ordre de l’après-guerre de promouvoir un mécanisme de coopération internationale qui échappât à la logique de la majorité des Etats, car la logique du libéralisme est internationaliste, dans la mesure où elle appelle une ouverture des frontières et un façonnement du souverainisme économique. Cet internationalisme faisait fond sur les principes de la Charte qui créaient des obligations pour les Etats-membres de l’ONU de réaliser les buts pour lesquels celle-ci avait été créée.
L’ambivalence idéologique de l’ONU provient ainsi du fait qu’elle constitue un mécanisme interétatique contrôlé et soumis aux Etats les plus puissants, mais également une machine à produire une idéologie ayant une connotation supranationale et générant certaines tendances supraétatiques.
La configuration du monde actuel semble encore avoir compliqué le statut de l’ONU. La formule employée par Stanley Hoffmann décrit parfaitement la situation : imbrication du monde des Etats et d’une société globale « dans un monde unique où se chevauchent une société d’Etats inégaux et souvent virtuels et une société globale dont les institutions publiques sont faibles et la société civile sous-développée, où ces deux sociétés sont dominées par une seule puissance que ses rivaux auront du mal à rattraper mais dont l’économie peut devenir incontrôlable et que la terreur peut désorganiser. » 13
L’ONU est à cheval sur les deux mondes. Elle totalise les contradictions des deux. Mais elle est tributaire des rapports de puissance. De ce fait, il s’agit bel et bien d’une organisation étrange.

B- Une Organisation encombrante
L’ONU est encombrante à plusieurs titres :
Par sa composition  : 51 Membres en 1945, 191 aujourd’hui. Ce qui pouvait être décidé par 51 Etats ne peut plus l’être par 191, sauf si on s’arrange pour sauvegarder les prérogatives des grandes puissances. Et c’est là où réside tout le problème de l’ONU et du système multilatéral dans son ensemble.
Par sa taille  : elle est dotée d’un organigramme tentaculaire et enchevêtré 14 . La mise en place d’organismes subsidiaires par les organes principaux de l’ONU, en particulier par l’Assemblée générale, a aggravé cette tendance. La profusion d’organes et de programmes de toutes sortes a fini par couvrir tous les aspects de la coopération internationale 15 . Cela a contribué à davantage d’émiettement des activités du système onusien et à l’inefficacité du système dans le domaine de la coopération pour le développement. Boutros-ghali, ancien Secrétaire général des Nations Unies, écrit à ce propos : « … la multiplicité des organismes qui se sont créés et consolidés au niveau national comme au niveau international, au fur et à mesure des différentes étapes du développement et qui ont chacun tendance à défendre les intérêts de carrière de leurs membres et leur propre idéologie. Ils ne s’opposent pas à des approches nouvelles, mais préfèrent en général à des idées nouvelles de simples formules nouvelles. Le « développement » devient le « développement humain » et ensuite le « développement humain durable » : les étiquettes sont collées l’une derrière l’autre, comme un cortège d’éléphants, la trompe de chacun accrochée à la queue de celui qui le précède. » 16
Par ailleurs, le Conseil Economique et Social n’a pas assuré la coordination de toutes ces activités. Il s’est lui-même handicapé de par ses élargissements successifs, se transformant en un organe plénier reproduisant les débats de l’Assemblée générale et de la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement (CNUCED) 17 .
Par son champ d’action  : L’ONU est chargée en vertu de sa Charte d’un large mandat, couvrant tous les aspects de la vie internationale, et se penche de plus en plus sur le fonctionnement interne et la reconstruction des Etats, notamment au lendemain de guerres civiles. Les investigations de l’ONU font souvent double emploi avec les missions des institutions spécialisées.
On relève cependant que seulement 6% de l’effectif du secrétariat, qui a lui-même rétréci depuis 1990, s’occupe des problèmes de médiation, d’organisation et de gestion des opérations de maintien de la paix, des services d’appui au Conseil de sécurité, du désarmement, de l’assistance électorale et des sanctions 18 . On relève, par ailleurs, que seulement 500 fonctionnaires internationaux s’occupent des 66 000 casques bleus déployés de par le monde 19 .
Ceci provoque les critiques sur les doubles emplois, la mauvaise coordination, les rivalités entre institutions et la dispersion faisant obstacle à l’utilisation optimale des maigres ressources de l’Organisation. Par ailleurs, il est reproché à l’ONU d’avoir une conception cloisonnée du développement, d’entreprendre des actions sectorielles en ordre dispersé et d’être inefficace. L’incohérence et la pratique des « deux poids, deux mesures » constituent également un motif à critiques : on accuse le Conseil de sécurité de manquer de constance, d’efficacité et d’équité (exemple : célérité face aux attentats du 11 septembre 2001 ; inaction en présence du drame du Rwanda en 1994) 20 . La représentativité du Conseil de sécurité est de plus en plus critiquée par les pays en développement 21 .
Par son ordre du jour : Il est pléthorique 22 . Par ailleurs, il est tout à la fois débattu en séance plénière de l’Assemblée générale et au sein des grandes commissions de celles-ci, ouvertes à tous les Etats-membres. Ceci donne lieu à des débats répétitifs et lassants sur des « vétilles et des questions dépassées » 23 , des résolutions souvent obscures, irréalistes, sans effet et sans prise sur les événements et manquant de moyens pour les concrétiser. Ceci a été relevé par le Secrétaire général lui-même : « A l’Assemblée, où tous les Etats sont représentés sur la base de l’égalité souveraine, leur simple nombre a contribué à l’établissement d’un ordre du jour encombré de questions qui font double emploi ou n’intéressent qu’un très petit nombre d’Etats. Les débats répétitifs et stériles ne laissent plus le temps d’examiner les questions réellement importantes. Des décisions peuvent souvent être prises sur la base du plus petit dénominateur commun et, une fois prises, elles ne suscitent pratiquement aucune attention au-delà de la salle de l’Assemblée générale. » 24
Tout cela éclaire les reproches faits à l’ONU de produire trop de papiers, de discours, de résolutions, d’être politisée et incapable de mener des actions efficaces étant donné son gigantisme.
P. de Senarclens remarque à cet effet que « la vie internationale n’est pas affectée par les travaux, les résolutions ou même les programmes des Nations Unies. En 1982, elles ont produit 700 millions de pages de documents et 29 000 heures de réunions, sans infléchir le sens de la politique mondiale. » 25 Par ailleurs, au cours de la session 2000-2001, il y aurait eu 15 484 réunions et 5879 rapports ! 26
Par son activisme  : Bien qu’elle soit une organisation interétatique, l’ONU a tendu, dans une certaine mesure, à échapper à ses fondateurs 27 .
Ceci a été facilité par les contradictions de l’idéologie internationaliste de la Charte. Cet internationalisme flou a permis à l’Organisation de se créer un espace d’action et de développer une tendance supranationaliste problématique, tolérée par les grandes puissances tant qu’elle a été compatible avec leurs intérêts, mais rejetée dès lors où elle a évolué vers la remise en cause de l’ordre international établi et de l’équilibre des forces sur lequel il repose. C’est ce qui explique la désaffection dont l’ONU a souvent fait les frais, et les critiques de politisation qu’elle a fréquemment essuyées. C’était le cas au moment où la vague de la décolonisation allait progressivement changer la majorité numérique au sein de l’Assemblée générale, et c’est le cas aujourd’hui où l’ONU tend à contrarier les tendances unilatéralistes des Etats-Unis. Les Etats-Unis sont, en effet, particulièrement critiques à l’égard de l’Organisation et de tout le système onusien. Aussi bien le Congrès que l’Administration américains reprochent à l’ONU d’être politisée 28 .
Cependant, cet internationalisme n’est pas non plus toléré par les pays en développement, lorsqu’il est mis en avant pour justifier des tendances interventionnistes de la part de l’Organisation et des institutions spécialisées, notamment pour des raisons humanitaires.
Il s’agit donc d’un internationalisme qui n’est assumé dans son intégralité par personne.
L’ONU est ainsi critiquée aussi bien par ceux qui voudraient qu’elle fasse davantage que par ceux qui voudraient qu’elle fasse moins. Mais tout le monde y a recours. Les critiques des pays industrialisés contre l’inefficacité de l’Organisation se sont cependant intensifiées, en fonction de la perte de contrôle sur ses organes.

C- Une Organisation utile
Malgré les critiques, les frustrations et les bouderies, tous les Etats ont donné la preuve de tenir à l’ONU et à tout le système onusien. Elle s’est révélée être un mal nécessaire. Au total, on est en présence d’une position ambivalente, faite de scepticisme et aussi de recours aux services de l’Organisation. Mais chaque Etat ou groupe d’Etats cherche à satisfaire auprès de l’ONU des attentes propres. Globalement, on peut dire que les pays à faible puissance jouent plus franchement le jeu multilatéral qui devrait théoriquement mieux les protéger. Ils ont ainsi tendance à donner ponctuellement plus d’aura à l’ONU et à son système. Quant aux grandes puissances, leur intérêt à l’égard de l’Organisation réside dans les possibilités de son instrumentalisation pour légitimer certaines de leurs actions ou pour servir de forum pour la propagation d’une idéologie, d’une politique ou d’une vision du monde.

1- L’ONU, conscience du monde
Selon P. de Senarclens, les principes des Nations Unies « définiront les termes de la légitimité internationale. L’ONU donnera naissance à des Etats, autorité à des mouvements de libération nationale. Elle inspirera et entraînera le mouvement de décolonisation, propagera tout un ensemble de valeurs économiques et sociales. Avec ses institutions spécialisées, les Nations Unies deviendront un des relais essentiels des rapports entre les gouvernements et les peuples. A ce titre, elles seront un lieu de socialisation internationale, diffusant un système de représentations, d’idées et d’attitudes constituant une véritable culture politique. » 29
Elle a incontestablement enregistré un certain nombre de réussites, ne serait-ce qu’en maintenant le contact entre Etats dans un monde décentré. La concertation au sein de l’ONU a relativement réduit les risques de guerre généralisée entre Etats : opérations de maintien de la paix, action diplomatique du Secrétaire général, règlement des différends devant la Cour internationale de justice, dénonciation des guerres d’agression 30 .
On lui attribue une part de réussite de certaines opérations de rétablissement, de maintien et de consolidation de la paix. On relève ainsi qu’à la fin 2004, plus de 60. 000 agents de maintien de la paix étaient déployés dans 16 missions à travers le monde 31 . On considère aussi que son intervention, depuis 1992, a permis de faire baisser de 40% le nombre des guerres civiles 32 . Ses interventions dans les pays ravagés par la guerre civile permettent la mise en œuvre des accords de paix et la rupture du cycle de violence 33 .
Mais elle a surtout contribué, en tant que forum de débats, à écarter le danger d’une conflagration entre grandes puissances. A ce titre, elle a partiellement rempli sa mission d’écarter le fléau des grandes guerres mondiales, sans toutefois éradiquer le danger de « la » guerre.
L’internationalisme que l’ONU symbolise demeure un refuge nécessaire pour les Etats faibles privés des alliances du système bipolaire qui les protégeaient relativement. L’idéologie qui avait habillé la rigueur de l’ordre des vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale a progressivement rencontré les aspirations des pays faibles qui ont essayé d’utiliser l’arme du multilatéralisme pour changer les rapports internationaux, ou du moins les adoucir. Mais leur entreprise a été globalement empêchée.
L’Organisation a également contribué à internationaliser certaines questions, protégées pendant longtemps par le principe de la non-intervention dans les affaires intérieures des Etats et par les rivalités de la guerre froide. Elle a aussi permis la dénonciation de certains fléaux : racisme, torture, exploitation des femmes, des enfants, etc.
L’ONU a amené les Etats à se concerter sur les grands problèmes du monde. Elle a ainsi organisé de grandes conférences sur les problèmes internationaux : Sommet de la Terre (Rio), changement climatique (Kyoto), développement durable (Johannesburg), financement du développement (Monterrey), etc. Le Sommet du Millénaire pour le développement (2000) s’est donné comme objectif, à l’échéance 2015, notamment de réduire de moitié la proportion de la population mondiale vivant dans l’extrême pauvreté, de promouvoir l’égalité des sexes, d’arrêter et d’inverser la propagation du VIH/sida, etc.
Bien que tous ces engagements ne semblent pas s’être traduits en actions concrètes 34 , leur évocation et les textes issus de ces conférences contribuent à créer une prise de conscience internationale sur ces questions. Pour preuve, les organisations non gouvernementales (ONG) s’en emparent pour faire pression sur les Etats. L’ONU joue avant tout un rôle principalement idéologique 35 . Ce rôle idéologique n’est cependant pas assorti des moyens nécessaires pour la concrétisation des projets généreux qu’elle met au jour 36 .
Les Nations Unies ont certes développé toute une panoplie d’actions de protection sociale internationale, de pression pour le respect de la dignité humaine, de protection de l’environnement, etc. Toutefois, ce n’est pas leur mutation en une quelconque organisation supranationale qui est derrière cet activisme, mais le dialogue maintenu en leur sein entre la majorité des Etats et les grandes puissances, et surtout l’acceptation par ceux-là de la prédominance de celles-ci.

2- L’ONU, instrument de politique étrangère des Etats
L’ONU est un forum qui est utilisé par les Etats de différentes manières, selon l’objectif recherché par les uns et les autres. Elle constitue une tribune pour la diffusion d’idéologies, de politiques, d’images. Elle est le lieu où se pratique la diplomatie publique pour officialiser un différend qui résiste au bilatéralisme, désamorcer un conflit, dénoncer des comportements d’autres Etats-membres. Elle permet des concertations officieuses sur certaines questions. Mais elle sert également de déversoir de questions difficiles qui échappent à la diplomatie classique. Elle est souvent chargée de missions impossibles. Mais elle sert aussi à légitimer certaines politiques unilatérales. On constate, de ce fait, que l’ONU fait partie de la politique étrangère des Etats, tous les Etats 37 .
Les grandes puissances ont bien saisi la vraie nature de l’ONU qui est une instance de légitimation politique et idéologique et non pas une instance de prise de décisions exécutoires, puisque celles-ci leur appartiennent, surtout aux membres détenteurs du droit de veto. Ceci peut être illustré par la position des Etats-Unis à l’égard de l’ONU. On a relevé à ce propos que « l’ONU est utilisée au cas par cas, mais il existe une véritable continuité dans la manière de l’instrumentaliser. Ce que souhaitent les Etats-Unis sur le plan international, c’est ne pas subir de contrainte quant aux décisions qui leur appartiennent et à leurs modalités. Ils veulent pouvoir contrôler la chaîne des événements du début à la fin. […] Mais ils hésitent également à affaiblir totalement l’ONU, souhaitant contrôler une organisation dont ils se méfient, notamment à cause de la diversité de sa composition. […] D’ailleurs, les Etats-Unis ont estimé nécessaire, à chacune de leurs interventions armées et non autorisées par le Conseil de sécurité (Irak, Kosovo), que leurs actions soient liées, de manière implicite, à certaines de ses résolutions. » 38 Les Etats-Unis ne s’en cachent d’ailleurs pas. Madeleine Albright avait ainsi déclaré : « Les Nations Unies nous fournissent des occasions pour l’action militaire, diplomatique ou politique, que nous n’aurions pas obtenues autrement. Elles nous permettent d’influencer les événements sans en assumer pour autant tout le poids des coûts et des risques. Et elles accordent la force du droit et de l’opinion publique à des opérations que nous soutenons. » 39
Cependant, si les Etats puissants visent à obtenir de l’ONU un avantage principalement politique en l’utilisant pour leur propagande, étant donné que les mécanismes opérationnels de leur coopération se situent en dehors d’elle, les pays en développement comptent sur elle pour promouvoir un mécanisme concret de promotion de leur développement et pour mettre en place un ordre international plus équilibré, plus équitable et plus solidaire. Ceci explique la complexité de la tâche des Nations Unies et leur manière de fonctionner.
Ce faisant, le tir croisé que subit l’ONU de la part des Etats la déstabilise et disperse son action. Son ordre du jour et ses débats en pâtissent. Elle est politisée par la nature des questions que ses membres lui soumettent. Ceci montre à l’évidence que le reproche de politisation que lui adressent ponctuellement les grandes puissances, et en particulier les Etats-Unis, est infondé. L’ONU est, en définitive, ce que ses Etats-membres en font. « Avant tout, écrit un auteur, les Nations Unies sont… un immeuble. Pour le rénover, il faut réformer le comportement et les priorités des Etats qu’il abrite. » 40
Par conséquent, l’ONU et son système sont des instruments que les uns et les autres tendent à utiliser selon les circonstances et les rapports de forces en présence, pour consolider l’ordre établi ou promouvoir un nouvel ordre. En gros, les fondateurs de l’ONU semblent l’avoir mise en place principalement pour gérer et pour perpétuer l’équilibre des forces issu de la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Cet équilibre a été, depuis, redistribué sur une base bipolaire avec la guerre froide, mais sans remettre en cause le multilatéralisme lié au système onusien, celui-ci a constitué l’enjeu du jeu de puissance lié à cette période. En dépit d’un soutien sur certaines revendications, le bloc de l’Est n’avait pas constitué une alliance à toute épreuve avec le tiers monde, ni encore moins encouragé une transformation radicale de l’ONU. Par contre, il avait contribué idéologiquement à contester l’ordre occidental. La revendication d’un ordre international plus juste par le tiers monde constitue aussi une remise en cause de cet ordre. D’où le semblant d’alliance qui avait parfois sous-tendu les relations entre ces deux ensembles.
Cependant, tout en demeurant un outil de politique étrangère des Etats qui, selon leur puissance, arrivent à une plus ou moins grande instrumentalisation de l’ensemble du système onusien, elle a développé un espace propre qui crée une possibilité d’arbitrer les relations Nord-Sud et de hisser la conscience mondiale à un niveau de facteur des relations internationales. Mais cela ne fait pas de l’ONU une organisation supranationale. C’est justement cette contradiction entre souverainisme et universalisme qui tend à alimenter la méfiance des grandes puissances fondatrices du système des Nations Unies et la frustration des pays faibles qui mettent leur espoir dans ce système pour corriger les injustices de l’ordre international établi et pour les aider à accroître leur capacité à devenir des acteurs internationaux significatifs.
Les faiblesses de l’ONU ont été mises à nu à la faveur de la fin de la guerre froide. Elle donne de plus en plus l’impression d’être impréparée pour affronter les nouvelles réalités mondiales.

D- Une Organisation inadaptée à l’ordre post-bipolaire ?
On peut légitimement se poser la question de savoir ce qui a permis de croire qu’on pouvait rétablir l’ONU dans toute sa plénitude, au moment de la fin de la guerre froide. Est-ce sa marginalité ou sa souplesse ? Car, s’il y a changement d’ordre, normalement les structures de celui-ci devraient lui être propres et refléter sa nature et ses réalités. Peut-on considérer que la fin de la guerre froide n’a rien changé, puisque l’équilibre nucléaire prolonge l’ordre ancien ? Ou bien qu’elle a tout simplement rétabli l’ordre de 1945 ? Cela n’est pas plausible. La fin de la bipolarité a entraîné des changements réels et profonds qui se répercutent sur le fonctionnement de la société internationale. Il est vrai que ces changements ont été noyés dans une nébuleuse idéologique et l’espoir qu’avait fait naître l’annonce en 1990 de la naissance d’un « nouvel » ordre mondial plus équilibré, plus juste et plus solidaire. Par conséquent, la question de l’inadaptation de l’ONU et de toutes les autres institutions internationales est posée.

1- La singularité du nouvel ordre international
L’ordre de l’après-guerre froide est spécifique : -Il se veut le prolongement de l’ancien ordre expurgé de la rivalité des blocs ; - L’ordre post-bipolaire demeure singulier, parce qu’il ne résulte pas d’une guerre généralisée. Les ordres précédents sont nés des guerres et du chaos.
En effet, l’ordre post-bipolaire est tout à la fois le résultat d’une unipolarité, contestée plus ou moins ouvertement, d’une multipolarité confuse et d’un équilibre des forces balbutiant, idée d’ailleurs à laquelle les Etats-Unis semblent traditionnellement réfractaires. En effet, selon Henry Kissinger, « une de ces nécessités nouvelles est qu’un monde comprenant plusieurs Etats de force comparable doit fonder son ordre sur une notion quelconque d’équilibre – une idée avec laquelle les Etats-Unis ont toujours été en délicatesse », car « depuis qu’ils réfléchissent à la politique étrangère, les Américains imputent les douleurs de l’Europe à l’équilibre des forces. » 41 La période actuelle est marquée par une compétition entre l’entreprise américaine de piloter le monde et celles des autres puissances qui tentent de la contester, ou du moins d’en négocier les termes 42 . Il y a lieu ici de rappeler l’ancienneté des désaccords sur le consensus fondateur de l’ordre international issu de la Seconde Guerre mondiale, puisque les « privilèges » des vainqueurs de la guerre avaient, notamment, soulevé des critiques de la part des autres pays participant à la conférence de San Francisco. Ces divergences avaient été vite masquées par l’émergence de la guerre froide. Celle-ci avait donné naissance à deux grands pôles, chacun des deux était dominé par une superpuissance. Ces deux pôles étaient fondés sur la solidarité et la discipline de leurs membres. Ce qui explique le silence des alliés respectifs sur la démarche hégémonique des deux superpuissances. Si le bloc de l’Est avait commencé à être fissuré avec la révolution du Printemps de Prague de 1968, les désaccords au sein du bloc occidental ont trouvé un terreau fertile dans le domaine économique, notamment entre les Etats-Unis, l’Europe et le Japon. Les différends sont devenus ouverts depuis la fin de la guerre froide.
Il en est ainsi en ce qui concerne les rapports euroaméricains où le désaccord semble prendre une dimension stratégique. En effet, les Américains veulent amener les Européens à participer plus substantiellement à la défense de l’ordre occidental, ainsi d’ailleurs qu’à leur propre défense qui a été assurée pendant la guerre froide en grande partie grâce au parapluie américain. Ils considèrent que l’Europe profite de l’effort américain en matière militaire tout en en critiquant l’unilatéralisme. Or, selon Robert Kagan, ancien membre du département d’Etat américain, c’est la configuration du monde post-bipolaire qui dicte aux Américains leur démarche unilatéraliste, et « aucun observateur lucide ne pourra s’en étonner. En échange de la garde des murailles de l’ordre postmoderne européen, ils demandent naturellement une certaine liberté de mouvement pour s’occuper des dangers stratégiques qu’eux seuls ont les moyens, et parfois la volonté de combattre. C’est bien sûr la grande pomme de discorde entre l’Europe et eux. » 43
Cette discorde, liée et conjuguée à la fin de l’ère bipolaire, risque même d’emporter le pôle de l’Ouest qui a été à l’avant-garde de la victoire de l’ordre libéral occidental. On n’hésite plus à parler de la « fin de l’Occident », du moins celle de « l’Occident unique de la guerre froide » qui aurait cédé la place au « temps des Occidents multiples » 44 . Pour R. Kagan, « la fin de la guerre froide eut sur la relation transatlantique un effet encore plus profond qu’on ne le croit en général. En effet, après 1989, l’ennemi commun soviétique et la nécessité qui s’ensuivait d’agir de concert pour assurer la défense commune ne furent pas les seules choses à disparaître. Le même sort advint à la grande stratégie suivie de part et d’autre de l’Atlantique pour préserver et renforcer la cohésion et l’unité de ce qu’on appelait l’« Ouest ». Cela ne signifiait pas uniquement que les Etats-Unis et l’Europe avaient dû unir leurs efforts pour relever le défi soviétique. Au-delà, le maintien de l’unité et de la réussite de l’ordre libéral occidental constitua pendant de nombreuses années la définition même de la victoire dans la guerre froide. » 45
La fin de la guerre froide a donc libéré les rivalités des contraintes pesant sur certaines puissances du fait des alliances militaires. La lente redistribution de puissance, intervenue dans le monde à l’abri de la guerre froide, a fait surface avec la fin de la bipolarité. Les nouveaux puissants réclament une place valorisante dans le jeu international. C’est cette démarche qui va se heurter au leadership américain, voire à son inclination de plus en plus impériale. Les Etats-Unis, qui avaient dominé les structures issues de la fin de la Deuxième Guerre mondiale et dont la légitimité avait été acceptée par leurs alliés, croient fermement que l’ordre de l’après-guerre froide est un ordre américain, puisque c’étaient les Etats-Unis qui avaient essoufflé l’URSS et entraîné sa chute, et que c’est leur modèle politique et économique qui a vaincu le communisme et le tiers-mondisme. Ceci crée une certaine incompréhension, d’un côté comme de l’autre. Henry Kissinger résume cette situation qu’il qualifie de paradoxale : « On observe ainsi sur la scène internationale un curieux mélange de respect – et de soumission – devant la puissance de l’Amérique, et d’exaspération sporadique à l’égard de ses prescriptions, associée à une certaine incompréhension de ses objectifs à long terme. » 46
Le nouvel ordre est donc demeuré indécis entre un multilatéralisme et un universalisme proclamés et la recherche par les Etats-Unis, en tant que superpuissance unique, à préserver ce statut 47 et à imposer leur propre ordre. Leur prééminence leur permet d’avoir cette prétention 48 . Cette recherche est devenue plus claire depuis septembre 2001.
L’issue de ces rivalités est tributaire de la réalité de la puissance américaine et de celle des ses compétiteurs. Dans le cas des Etats-Unis, les conditions de l’instauration d’un ordre hégémonique stable ne semblent pas toutes satisfaites. Ceci provient essentiellement de la diffusion de la puissance et de sa fragmentation, dans la mesure où le détenteur de la puissance militaire n’est pas forcément le plus fort économiquement 49 . Certains vont jusqu’à avancer l’idée de la fin de l’empire américain. E. Todd considère, dans ce sens, que « la puissance économique, militaire et idéologique déclinante des Etats-Unis ne leur permet pas de maîtriser effectivement un monde devenu trop vaste, trop peuplé, trop alphabétisé, trop démocratique. » 50
Cela veut-il dire que désormais une superpuissance ne peut plus à elle seule impulser la naissance d’un ordre international à l’instar de ce qui s’était passé à l’issue des grandes guerres du passé ? De plus, on est en droit de se poser la question de savoir si la paix relative est incapable de donner le jour à un ordre univoque.
Dans tous les cas de figure, on est en présence d’un ordre international ouvert à plusieurs options. Ceci est de nature à développer la tendance à clientéliser les puissances moyennes et les Etats faibles, et à encourager des démarches opportunistes de la part de ceux-ci. Tel est le cas de la nature des conséquences de la compétition entre les Etats-Unis et l’Europe. L’Union européenne s’élargit à tour de bras aux autres pays européens ; le cas de la Turquie demeure une inconnue en dépit de l’état avancé des négociations, étant donné les préalables posés par l’Europe à ce sujet. L’Union développe aussi une large politique de voisinage (PEV). Ces politiques sont sous-tendues par la recherche de renforcement de la position de l’Europe sur la scène internationale. Les Etats-Unis continuent, à leur tour, à exercer un ascendant sur beaucoup de membres de l’Union européenne et ses partenaires méditerranéens ou autres.
Cependant, si le jeu de l’équilibre de puissance se déroule essentiellement entre les grandes puissances (Etats-Unis, Pays de l’Europe occidentale, Japon, Russie et Chine), certains phénomènes identitaires collectifs tendent à s’intégrer dans le jeu et à l’altérer.
La guerre d’octobre 1973, les chocs pétroliers, la bataille des matières premières des années 70, la révolution iranienne et le défi adressé aux Américains par la prise d’otages de l’ambassade des Etats-Unis à Téhéran, la montée des islamistes en Algérie et ses répercussions sur la stabilité de ce pays et sur celle de toute la région de la Méditerranée occidentale, la montée du terrorisme, l’accroissement de la pauvreté et de l’émigration clandestine, en particulier en direction de l’Europe, la colère et les frustrations de la rue arabe face aux atteintes à la dignité arabo-islamique dans la guerre du Golfe, l’insolence d’Israël et la politique occidentale des deux poids, deux mesures, en particulier de la part des Etats-Unis, etc. ont constitué des phénomènes qui ont posé la question de la sécurité de l’Europe et du monde occidental dans des termes tout à fait nouveaux. De fait, ce monde a cru être à l’abri du besoin et de la peur. Mais ces nouveaux défis vont montrer le degré d’interpénétration du monde : le monde développé est pris dans son jeu de la mondialisation qui va se révéler être multidimensionnelle et pas seulement un véhicule déversant les valeurs et les marchandises du monde industrialisé sur le reste du monde. Les nouvelles mutations internationales montrent à l’évidence la fragilité de tous les Etats, les faibles et les forts 51 . D’où la nécessité dans laquelle se trouvent tous les Etats de coopérer pour assurer leur sécurité qui est devenue une et indivisible 52 . Mais ceci ne semble pas développer et consolider le jeu multilatéral géré par le système onusien. Nous verrons que les nouvelles propositions de réforme semblent plutôt conforter l’unilatéralisme, le bilatéralisme et le pluralisme régional.
L’ONU est un carrefour de toutes ces mutations et ces manœuvres. Elle symbolise le multilatéralisme et toute variation de celui-ci se répercute sur elle.

2- La place de l’ONU dans le nouveau jeu de puissance
L’histoire de l’ONU est celle d’une organisation qui a été ballottée entre plusieurs « ordres » et nombre d’instrumentalisations. Sa marginalité a permis sa longévité relative par rapport à la Société des Nations (SDN). La guerre froide avait, en effet, abouti à un modus vivendi sur l’Organisation, aussi bien courtisée que vidée de toutes les illusions mondialistes qui avaient accompagné sa mise en place. Mais les Nations Unies avaient joué un certain rôle. Celui-ci n’intervenait cependant pas lorsque le processus d’identification des deux blocs à leurs organisations respectives de prédilection était mis en branle. Car, pour les blocs, l’ONU n’était pas considérée comme un rempart protégeant leur propre sécurité. Le bloc occidental était assimilé à l’OTAN, étant donné que, pour les Occidentaux, « l’OTAN n’était pas seulement, ni même avant tout, une organisation sécuritaire, mais, tout simplement, la seule et unique institution qui incarnait l’Ouest transatlantique. A l’évidence, les Nations Unies n’étaient pas l’ « Ouest » » 53 . Le bloc de l’Est, quant à lui, épousait les formes du Pacte de Varsovie et s’identifiait à l’URSS, le Grand frère.
L’ONU semble donc ne pas pouvoir aller au-delà de certaines fonctions. La fragilité du compromis qui lui a permis de fonctionner s’est manifestée plus intensément avec la fin de la guerre froide. La nouvelle situation et ses enjeux de puissance se répercutent largement et négativement sur le fonctionnement de l’ONU et celui des institutions spécialisées. En dehors d’une brève embellie tout au début de la guerre du Golfe, l’Organisation a tendance à sombrer dans les problèmes financiers et les reproches de politisation et d’inefficacité qui fusent de tous côtés. Mais, en réalité, ce n’est qu’un reflet de la crise de l’ordre international post-bipolaire.
En effet, l’ONU est une organisation interétatique, elle reflète les relations entre Etats. Si elle avait fourni, à beaucoup d’occasions, un espace d’instrumentalisation aux Etats-Unis, c’est parce que les autres puissances acceptaient le jeu, en profitaient ou n’avaient pas les moyens de le modifier. Tant qu’il s’agissait de critiques et de revendications pendant la guerre froide, elles étaient tolérées parce qu’elles trouvaient leur explication et un soutien dans les rivalités bipolaires. Mais, après la guerre froide et la disparition du bloc de l’Est et la survivance des Etats-Unis comme l’unique superpuissance, toute critique vise ou donne l’impression de viser celle-ci. Cela semble créer chez les dirigeants américains, voire au sein de toute la société américaine, un sentiment d’incompréhension face à un monde considéré comme ingrat et hostile.
De ce fait, l’ONU et le jeu multilatéral qu’elle symbolise s’avéreront plus difficiles à instrumentaliser, car il y a une démarche révisionniste de la part de certains des anciens alliés des Américains qui cherchent à réfréner les tendances hégémonistes américaines. Les conditions de la domination des Etats-Unis, qui se sont considérés comme le principal tuteur de l’ONU, ont donc changé . On relève à ce propos que si on aspire, depuis la fin de la guerre froide, « à un régime international régi par les principes du droit », « l’idée que le meilleur moyen de sauvegarder la sécurité est un équilibre du pouvoir ou l’existence d’une superpuissance unique, même animée de bonnes intentions, est loin de faire l’unanimité au niveau international » 54 .
D’où la désaffection américaine à l’égard de l’ONU, les accusations de politisation de celle-ci et la volonté de juguler le multilatéralisme par l’action unilatérale 55 .
La guerre américano-britannique contre l’Irak, menée sans autorisation du Conseil de sécurité, a marqué le point culminant des désaccords sur l’ONU et sur le multilatéralisme. Ceci a eu des répercussions sur certaines décisions collectives. Il en serait ainsi de la Déclaration du Millénaire. Faisant le point sur l’application de ce texte, le Secrétaire général de l’ONU écrit : « Dans le domaine de la paix et de la sécurité notamment, le consensus exprimé ou impliqué dans la Déclaration semble moins solide que trois ans auparavant… » 56 . Le Secrétaire général impute franchement cette situation aux divergences nées de la guerre contre l’Irak en 2003 57 . Il considère que le recours à la force en dehors de l’autorisation du Conseil de sécurité est de nature à saper la légitimité de l’Organisation et la crédibilité du Conseil 58 . Mais cela ne l’empêche pas d’être réaliste : « Il est indispensable que la communauté internationale mette un terme aux différends des derniers mois et parvienne à une identité de vues fondée sur un programme de sécurité commun. Cet objectif ne pourra être atteint que si les Etats, dans la poursuite de leurs intérêts nationaux, montrent qu’ils comprennent et respectent les réalités mondiales et les besoins d’autrui » 59 .
Les Etats-Unis critiquent de plus en plus le multilatéralisme symbolisé par les Nations Unies 60 , mais cherchent en même temps à le contrôler. Ceci s’exprime de différentes manières. Ils vont au-delà ou cherchent à maîtriser le processus lorsque leurs intérêts sont engagés 61 , mais veulent toujours lui faire valider a posteriori leurs actions unilatérales. Ils s’associent à certaines actions de moindre importance pour les contrôler sans en payer le prix par une subordination de leur liberté de manœuvre et tout en essayant d’obtenir un prestige. A. Novosseloff résume ainsi ces prises de position : « Quand les Etats-Unis reconnaissent l’utilité de l’ONU, ils en prennent le leadership et ont alors tendance à vouloir la contrôler et à imposer leurs conditions, ce qui, en définitive, revient à une forme d’unilatéralisme. On a parlé alors de « multilatéralisme autoritaire ». Le multilatéralisme permet également de donner une dimension morale aux interventions américaines. La nouvelle administration Bush se situerait dans cette mouvance d’un « multilatéralisme régenté », c’est-à-dire une coopération avec des partenaires, mais selon les conditions fixées par les Etats-Unis, en fonction de leurs intérêts propres. » 62
La valse américaine entre multilatéralisme et unilatéralisme est donc commandée par la recherche de leur intérêt national par les Etats-Unis. Ce qui est somme toute normal et légitime.
L’unilatéralisme américain effraie cependant les autres grandes puissances qui craignent la rupture de l’équilibre des forces issu de la Deuxième Guerre mondiale. Certaines d’entre elles ont pris la défense du multilatéralisme et du système onusien, mais peut-être de manière seulement tactique. Il n’y a pas eu de situation durable de franche opposition contre la démarche américaine de la part des puissances qui comptent actuellement sur la scène internationale. Le précédent de la guerre d’Irak demeure un épisode qui n’a pas eu la force suffisante pour clarifier cette tendance, et mener à une rupture fondatrice d’un nouvel équilibre. Certes, il se développe actuellement une grogne dans les rangs des grands dont la puissance n’est pas suffisamment prise en compte, notamment le Japon et l’Allemagne, ou ceux qui font partie du club des privilégiés mais qui contestent le rôle d’ « hyperpuissance » 63 que tendent à jouer les Etats-Unis depuis la disparition provoquée de l’URSS. Il en est ainsi de la France qui a tendance à ruer dans les brancards. Cependant, ces puissances n’ont pas développé une stratégie révisionniste suffisamment forte pour donner à réfléchir aux Etats-Unis. Preuve en est le ton conciliant que les puissances contestataires de la guerre américano-britannique contre l’Irak ont fini par adopter en cherchant à profiter de la « reconstruction » de ce pays et en acceptant d’impliquer les Nations Unies dans ce processus.
Le système multilatéral continue donc à remplir la fonction originelle qui est la sienne, celle d’impliquer les grandes puissances dans la concertation internationale afin d’éviter le risque de conflagration entre elles ; les autres objectifs sont subordonnés à ce dessein de première importance. De ce fait, les manipulations de l’Organisation par les plus puissants de ses membres, bien que moralement condamnables, font partie des règles du jeu fondé sur la réalité des rapports de forces.
Par ailleurs, le cas américain est loin d’être isolé. L’unilatéralisme est la tendance de tout Etat ayant la capacité d’instrumentaliser les structures de coopération internationale et cherchant à ne pas exposer sa sécurité aux aléas de l’ordre international insuffisamment intégré et au sein duquel tout Etat est censé assurer sa survie, au-delà des possibilités insignifiantes de la sécurité collective et de celles de la diplomatie multilatérale 64 .
Toutes ces difficultés que connaît l’ONU, depuis la fin de la guerre froide, sont de nature à justifier la question de savoir si elle est bien adaptée aux réalités internationales présentes.

3- La question de l’inadaptation de l’ONU
Il s’agit d’une question difficile à poser et à laquelle on ne saurait répondre catégoriquement. Car on manque de base de comparaison claire et convaincante. En effet, l’ONU serait inadaptée par rapport à quoi ? Cependant, la question est là et elle est souvent posée et on peut avancer quelques hypothèses pour ébaucher certaines pistes de réponses possibles.
-Elle serait inadaptée par rapport aux nouvelles menaces qui pèsent sur le monde. Arrivé à la tête de l’ONU en janvier 1992, Boutros Boutros-Ghali écrira plus tard : « Une semaine ou deux après être entré au trente-huitième étage du secrétariat des Nations Unies, je découvre déjà que l’ONU est loin d’être prête à assumer un rôle essentiel dans les affaires internationales » 65 . Son inadaptation s’est révélée encore plus flagrante face aux développements que le monde connaît depuis le 11 septembre 2001, et en particulier les nouvelles manifestations du terrorisme international, sur la définition duquel les Etats-membres de l’ONU ne sont pas encore parvenus à s’entendre 66 , et les effets de la guerre totale que les Etats-Unis ont décidé de mener contre celui-ci.
L’actuel Secrétaire général des Nations Unies, Kofi Annan, reconnaît lui aussi que « des questions sont posées quant à l’adéquation et à l’efficacité des règles et instruments dont dispose la communauté internationale pour affronter cette nouvelle série de défis. L’utilité même des règles et des institutions multilatérales actuelles est remise en cause » 67 . Ceci le pousse à mettre l’accent sur la nécessité d’adapter l’architecture de la sécurité internationale « aux besoins de notre temps » 68 .
Ceci peut expliquer le fait pour l’ONU de s’être laissé embrigader par les Etats-Unis après les attentats du 11 septembre, étant donné qu’elle n’avait pas d’autre stratégie pour affronter ce type de situation que celle développée par les Américains.
-Elle serait inadaptée pour résoudre les conflits modernes dus à la déliquescence des Etats 69 . Les opérations menées dans ce cadre semblent cependant entachées d’ambiguïtés 70 . Elle seraient, de l’avis même du Secrétaire général de l’ONU, inégales et inconstantes 71 .
-Elle n’a pas été en mesure d’ériger le Conseil de sécurité en arbitre unique de l’emploi de la force, l’unilatéralisme américain a fait échec à cette prétention 72 .
-Plus grave encore : elle serait impréparée à gérer le comportement des grandes puissances qui revendiquent de plus en plus le droit de riposter avec les moyens nucléaires en cas d’attaque chimique ou biologique 73 .
-L’inadaptation provient aussi et surtout du fait que l’Organisation est généralement chargée de missions impossibles, étant donné le décalage entre ses résolutions et ses moyens. En tout cas, chaque fois que ces missions touchent le pré-carré de la souveraineté des Etats, l’Organisation est rappelée à l’ordre.
Au total, l’ONU est déphasée par rapport aux problèmes mondiaux actuels : elle a été créée pour un monde qui n’existe plus en totalité. Sa mission de maintien d’un certain équilibre des forces a changé avec le changement de la nature de celui-ci.
Toutefois, tout cela laisse sans réponse la question de savoir si on a raison de croire que l’on peut garder une même organisation pour un ordre international nouveau. Tout ce que l’on peut avancer à ce niveau, c’est que l’ordre qui a commencé à s’instaurer à la fin de la guerre froide résulte de la disparition des rivaux du monde occidental, communisme et tiers-mondisme. Dans la mesure où les structures de régulation internationale sont dominées par les puissances industrielles et leurs clients, il n’y a pas eu de recherche d’un parallélisme entre ordre nouveau et nouvelles institutions issues de cet ordre, comme cela s’est passé dans les époques qui ont suivi les grandes guerres (Traités de Westphalie, Congrès de Vienne, SDN, ONU et institutions de Bretton Woods). Les autres Etats se sont plus ou moins accommodés de cette situation, puisque les mécanismes de l’ordre révolu n’ont pas été réellement remis en cause, du moins jusqu’ici. Il y a eu et il y a seulement poursuite de la volonté de la part des puissances moyennes de réformer l’ONU afin que la composition du Conseil de sécurité puisse refléter les mutations internationales, que ce soit au niveau de l’accroissement quantitatif des pays en développement, ou au plan qualitatif afin de tenir compte des changements intervenus en matière de redistribution de la puissance, notamment en ce qui concerne le Japon, l’Allemagne, l’Inde, le Brésil, etc.
Dans tous les cas de figure, toutes ces ambiguïtés se répercutent sur la manière dont on envisage la réadaptation de l’ONU.

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