Kerviel : enquête sur un séisme financier
185 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Kerviel : enquête sur un séisme financier , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
185 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

On l'accuse d'avoir battu le record de la perte de trading, 4,9 milliards, et mené sa banque au bord de la faillite. Pourtant, Jérôme Kerviel l'avoue lui-même "je suis Monsieur Personne". Mais alors, comment un garçon ordinaire a-t-il pu déclencher un tel séisme ?



Le récit de cette affaire hors normes, depuis l'embauche du trader jusqu'à sa condamnation, démonte les ressorts secrets du drame. Surtout, il met en lumière un nouveau risque de société : nos systèmes ultrasophistiqués sont en réalité à la merci du moindre grain de sable.



Fruit de deux années d'enquête, cet ouvrage montre comment une série d'erreurs, de rêves fous et de négligences a mené la planète financière au bord du gouffre. Un scénario qui peut se reproduire n'importe où, n'importe quand si on n'en tire pas d'urgence les enseignements.




  • Le trader qui jonglait avec les milliards


  • Les enquêtes


  • Le procès


  • L'émotion du jugement

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 31 mai 2012
Nombre de lectures 137
EAN13 9782212165395
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0097€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

On l’accuse d’avoir battu le record de la perte de trading, 4,9 milliards, et mené sa banque au bord de la faillite. Pourtant, Jérôme Kerviel l’avoue lui-même « je suis Monsieur Personne ». Mais alors, comment un garçon ordinaire a-t-il pu déclencher un tel séisme ?
Le récit de cette affaire hors normes, depuis l’embauche du trader jusqu’à sa condamnation, démonte les ressorts secrets du drame. Surtout, il met en lumière un nouveau risque de société : nos systèmes ultrasophistiqués sont en réalité à la merci du moindre grain de sable.
Fruit de deux années d’enquête, cet ouvrage montre comment une série d’erreurs, de rêves fous et de négligences a mené la planète financière au bord du gouffre. Un scénario qui peut se reproduire n’importe où, n’importe quand si on n’en tire pas d’urgence les enseignements.

Après avoir exercé trois ans en tant que juriste dans un cabinet d’avocats d’affaires, OLIVIA DUFOUR est devenue journaliste en 1995. Ancienne chef de service à L’Agefi, elle collabore aujourd’hui régulièrement à une dizaine de titres de la presse juridique et économique, dont La Tribune, Option Finance, les Petites Affiches . Elle est également blogueuse associée du site de l’hebdomadaire Marianne sous le pseudonyme de La Plume d’Aliocha, un blog classé parmi les 100 plus influents dans la catégorie « société ».
Kerviel : enquête sur un séisme financier

Olivia Dufour
Kerviel : enquête sur un séisme financier
Une catastrophe qui peut se reproduire n’importe où, n’importe quand ...
Groupe Eyrolles 61, bd Saint-Germain 75240 Paris cedex 05
www.editions-eyrolles.com
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, sur quelque support que ce soit, sans autorisation de l’éditeur ou du Centre Français d’Exploitation du Droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
© Groupe Eyrolles, 2012 ISBN : 978-2-212-55401-4

« Les satisfactions que l’on tire d’une existence laborieuse, aisée et tranquille sont grandes, certes, mais l’attraction de l’abîme est encore supérieure. »
Dino Buzzati, Le K.
« Les hommes m’ont appelé fou ; mais la Science ne nous a pas encore appris si la folie est ou n’est pas le sublime de l’intelligence, – si tout ce qui est gloire, si tout ce qui est la profondeur, ne vient pas d’une maladie de la pensée, d’un mode de l’esprit exalté aux dépens de l’intellect général. »
Edgar Allan Poe

Quand l’affaire Kerviel a éclaté, personne n’a voulu croire que la banque n’avait rien vu...
On espérait que le procès serait celui du système financier, qu’il révélerait la complicité de la banque.
Or, les juges ont condamné Jérôme Kerviel à trois ans de prison ferme et 4,9 milliards de dommages-intérêts au bénéfice de son employeur.
Plus surprenant encore, ils ont félicité la Société Générale pour la manière dont elle a réagi en découvrant la fraude et permis ainsi de sauver le système financier mondial de la catastrophe.
Le public s’en est ému, avec raison.
Alors, coupable ou non coupable, Jérôme Kerviel ?
Et la banque, complice ou aveugle ?
Enquête sur une incroyable affaire qui peut se reproduire n’importe où, n’importe quand si nous ne savons pas en tirer d’urgence les enseignements...
Avant-propos
« Je constate que vous faites partie de ceux qui pensent que le pire de la crise financière est derrière nous... Intéressant. » Cette phrase, Jérôme Kerviel me l’a écrite en août 2010, quelques semaines avant d’apprendre sa condamnation. Nous nous étions rencontrés au mois de juillet précédent, par hasard, au Café Monceau à Paris, en bas de chez moi. Le procès venait de s’achever. Il avait duré trois semaines. Trois semaines durant lesquelles j’avais suivi attentivement les débats judiciaires, avide de comprendre ce qui s’était réellement passé dans cette affaire. Trois semaines durant lesquelles j’avais observé, au milieu de mes confrères, ce garçon au profil lisse, impénétrable. « Qui êtesvous, Monsieur Kerviel ? » La question était revenue inlassablement sur les lèvres du président du tribunal correctionnel, Dominique Pauthe. En vain. Elle était demeurée sans réponse. À aucun moment, Jérôme Kerviel n’avait laissé tomber le masque. Jamais il n’avait réellement expliqué son comportement. Pas plus qu’il n’avait présenté d’excuses. Un mur. Bien loin de l’image qu’il présentait lors de ses interviews où on le voyait disert, confiant dans l’issue du procès, sûr de sa capacité à démontrer que sa hiérarchie savait.
Ce livre est le produit d’une incroyable série de hasards. Rien ne m’avait préparée à entrer dans le tourbillon de l’affaire Kerviel. Certes, je l’avais suivie avec intérêt dès le départ et j’avais même rédigé quelques articles pour la presse économique sur des aspects très techniques liés notamment au traitement comptable et fiscal de cette perte folle de 5 milliards. Son caractère exceptionnel m’avait immédiatement fascinée. Les banques ne verrouillent pas que leurs coffres-forts, mais aussi leurs informations. Alors, pour un journaliste qui se heurte en permanence au mur épais de la communication officielle, voir celle-ci à genoux, obligée d’ouvrir ses livres et d’avouer une faute avait quelque chose de jouissif. Je suis allée au procès par pure curiosité. Et le dossier m’a happée de sorte que j’ai assisté à presque toutes les audiences. Mais plus les débats avançaient, et plus j’avais le sentiment que la vérité reculait, qu’elle se cachait sous une couche épaisse de complexité technique. La justice semblait condamnée à rester à la surface du dossier. La banque avançait des arguments que leur technicité rendait incompréhensibles, la défense de Jérôme Kerviel contestait pied à pied, dans une surenchère de jargon financier et informatique. Et quand il arrivait qu’on revienne au bon sens – comment peut-on ne pas s’apercevoir qu’un trader investit 50 milliards ? –, alors la technique rejaillissait pour tout embrouiller. De fait, à l’instar des affaires de viol, c’était la parole de l’un contre celle de l’autre. Certes, le dossier était volumineux, le nombre de pièces impressionnant, mais l’espoir qu’un juge d’instruction ait pu accéder à des documents que les journalistes ne pouvaient atteindre, et donc dévoiler la vérité, s’évanouit au fil des jours. Les documents étaient bien là, mais nul ne parvenait à en saisir le sens.
Un après-midi, lors d’une suspension d’audience, j’ai croisé le regard de Jérôme Kerviel. Nous étions sortis tous les deux pour fumer une cigarette sur les marches du Palais. Ce que j’ai lu dans ses yeux m’a troublée. Il avait le regard clair et perdu. Surtout, il semblait quêter une approbation, un soutien. Il y avait de la solitude, de l’incompréhension et peut-être même du désespoir dans ce regard. Le procès s’est achevé un vendredi de juin. Ce jour-là, le barreau de Paris fêtait le bicentenaire de sa restauration. Après avoir été suspendu durant la Révolution, Napoléon l’avait rétabli officiellement en 1810. J’arrivai épuisée et à contrecœur au Grand Palais sur le coup de 21 h 30, me promettant de n’y passer qu’une heure tout au plus, quand je rencontrai par hasard l’un des avocats du dossier, Frédérik-Karel Canoy. C’est lui qui a déposé la première plainte dans ce dossier contre la banque le 24 janvier 2008 au nom des actionnaires de la Société Générale. Nous étions tous les deux encore imprégnés de cette affaire hors normes. Résultat, nous en parlâmes durant des heures, ignorant la fête autour de nous, totalement absorbés par le procès qui venait de s’achever et nous avait laissés groggy. De fil en aiguille, sur les milliers de personnes présentes, je rencontrai Patricia Chapelotte, la conseillère en communication de Jérôme Kerviel, et puis Marylin Hagège, l’avocate d’Éric Cordelle, le supérieur direct de Jérôme Kerviel, et enfin une collaboratrice du cabinet d’Élisabeth Meyer, la première à avoir défendu le trader. Le barreau de Paris compte 22 000 membres, tous les avocats avaient été invités au Grand Palais, lors de deux soirées successives. La probabilité pour que je croise au milieu de cette foule immense presque uniquement des gens liés à l’affaire était quasiment nulle. Et c’est ainsi que je passai la nuit à discuter du procès. J’allais découvrir très vite que le dossier s’accrochait à moi autant que je m’intéressais à lui.
De retour d’un bref week-end à la campagne, le lundi suivant, je travaillai chez moi plus longtemps qu’à l’accoutumée et ne partis au bureau qu’aux alentours de l’heure du déjeuner. En sortant de l’immeuble, j’avisai tout au fond de la terrasse d’un café un garçon brun abrité derrière des lunettes noires dont le visage me paraissait, pour ce que j’en voyais, étrangement familier. C’est lorsqu’il a tourné la tête que je l’ai reconnu avec certitude. Durant les trois semaines de procès, j’avais observé Jérôme Kerviel de profil. Son nez légèrement retroussé, sa nuque butée, c’était lui. Quelque chose de plus fort que moi me poussa à l’aborder.
On l’a dit avide de notoriété. La vérité, c’est que je le vis se recroqueviller sur sa chaise lorsqu’il comprit qu’il était reconnu. Je lui tendis la main spontanément en me présentant et je me souviens encore du temps qu’il mit à réagir, à contrecœur, tandis que sa petite amie dissimulait son visage derrière ses cheveux. Nous échangeâmes quelques mots embarrassés au début, puis plus chaleureux à mesure que je lui exprimais mes doutes sur le procès. À l’époque en effet, je restais persuadée – comme une grande partie du public, mais aussi une part non négligeable de spécialistes – que la banque mentait, qu’il était matériellement impossible pour un trader d’engager 50 milliards à l’insu de tous les systèmes de contrôle et de sa hiérarchie. Je finis par le convaincre de déjeuner avec moi. Pour quoi faire ? Je n’en savais rien moi-même à ce stade, il fallait que je le voie, c’est tout. Dans mon esprit, c’était l’affaire du siècle. Comme beaucoup de Français, je pensais que le système financier s’était dévoilé malgré lui et qu’il ne fallait pas manquer de plonger dans les entrailles de cette folie qui venait de mettre le monde par terre et s’apprêtait en plus à broyer celui qui avait été l’un des siens pour sauver son image. Plus profondément, cet homme, pour la journaliste que j’étais, c’était un shoot d’adrénaline pure, l’incarnation même de ce qui pousse à faire ce métier : être au cœur de l’exceptionnel, à l’intérieur du volcan, là d’où jaillissent les grands événements qui chamboulent le monde.
Au final, nous avons passé environ huit heures ensemble. À parler de l’affaire, mais aussi de la vie. Il ne ressemblait en rien au trader froid et lisse qui avait opposé durant tout le procès aux juges la même expression impénétrable. Dans le prétoire, c’était une sorte de guerrier au visage tendu, dur, implacable ; à la ville, c’était un homme de 30 ans presque ordinaire. Il avait laissé tomber son costume impeccable de jeune loup de la finance. Une barbe de trois jours lui donnait un faux air de jeune premier du cinéma. Sa voix un peu trop aiguë pour un homme tranchait avec sa stature imposante. Son regard clair et direct cherchant l’approbation, sa douceur, ses sourires timides, tout concourait à lui donner un autre aspect. Sa guerre venait de s’achever, la tension retombait et il ne restait plus du Jérôme Kerviel dépeint comme froid et arrogant qu’un jeune homme fatigué et un peu paumé. Séduisant aussi, avec son allure de gamin en mal d’amour, de gentil bad boy emporté par un tsunami. Seul signe d’angoisse, les cigarettes, allumées les une derrière les autres, à un rythme frénétique. C’était en juillet 2010. Étrangement, il envisageait la suite des événements avec optimisme. Je sentais qu’après avoir adulé la Société Générale, puis cru dans le pouvoir des médias de le sortir de ce mauvais rêve, il était désormais certain que les juges allaient rétablir la vérité, restaurer son honneur. À l’époque, je ne partageais pas son enthousiasme, mais je me serais bien gardée de le lui dire. J’avais observé durant ces trois semaines de procès qui venaient de s’achever la maestria avec laquelle la banque s’était défendue, au point de me faire douter. Tous les journalistes en étaient là, d’ailleurs, à l’époque. Nous savions qu’il serait condamné. Pour une raison très simple, il avouait lui-même avoir commis des fautes, la sanction était inéluctable. Ce que nul n’imaginait en revanche, c’est que Jérôme Kerviel se verrait infliger l’obligation de rembourser les 5 milliards envolés.
Les congés du mois d’août interrompirent le dialogue que nous avions noué par mail, mais pas mon intérêt pour le dossier. J’avais accepté de passer mes vacances en Bretagne où je retournais pour la première fois depuis plus de trente ans alors que ma famille est en partie originaire du Finistère. Encore un clin d’œil de ce destin farceur. J’étais sur les terres du trader, à moins de 100 kilomètres de son village, et en profitai pour observer cette région que je connaissais mal ainsi que ses habitants. Leur caractère trempé était peut-être l’une des clefs du dossier. Surtout, le hasard, encore lui, avait voulu que l’une de mes amies soit l’exépouse de l’associé du premier avocat de Kerviel. Je ne m’en sortais décidément pas. Cette série de coïncidences n’a pas cessé depuis. Où que je me tourne, il n’y a autour de moi que des gens qui, d’une manière ou d’une autre, ont un lien avec l’affaire. Il serait trop long et inutile d’en faire la liste.
Il me fallait donc résoudre cette énigme, chercher la vérité entre l’image de héros que se faisait le public de Jérôme Kerviel, celle qu’il avait dans la finance de « petit con », mais aussi de lampiste, et celle que servait la banque et que s’étaient appropriée les juges : un génial fraudeur, un manipulateur hors pair. Le prince des voyous.
Il me fallait surtout comprendre comment il avait pu engager sa banque à hauteur de 110 milliards sans que personne ne l’en empêche.
C’est devenu un lieu commun de dire que le monde va de plus en plus vite. Rien n’est plus vrai dans le domaine médiatique, une affaire chasse l’autre. Le procès Kerviel n’était même pas fini que déjà surgissait l’affaire Bettencourt. Laquelle aujourd’hui nous semble dérisoire au regard de l’actualité qui a marqué l’année 2011, des révoltes arabes au cataclysme japonais, en passant par la mort de Ben Laden et l’incroyable affaire DSK. Et puis au mois d’août, la crise s’est violemment rappelée à nous. Jérôme Kerviel avait donc raison lorsqu’il me prévenait que tout n’était pas terminé. Voilà qui mérite que l’on arrête la course folle de l’actualité pour tenter de comprendre une affaire qui n’aura servi à rien si nous n’en tirons pas les enseignements.
Voici l’incroyable épopée d’un garçon parfaitement ordinaire.
P ARTIE 1
Le trader qui jonglait avec les milliards

C HAPITRE 1
Sur les traces de Jérôme Kerviel
Décembre 2011, j’arrive au terme de mon enquête. J’ai interviewé des dizaines de personnes, lu des montagnes de documents plus incompréhensibles les uns que les autres, oscillé entre les différentes théories sur l’affaire. Parvenue au bout du voyage, il me reste quelque chose d’important à faire. Mettre mes pas dans ceux de Jérôme. Il fait un soleil radieux en ce 26 décembre, la température est douce, idéale pour une promenade. Me voici dans le métro, ligne 1. Il faut que je revoie la tour Société Générale, que je m’imprègne de l’ambiance très spéciale qui règne à La Défense. Station Grande-Arche. Je sors de la rame et me retrouve au milieu d’un hall gigantesque abritant tout ce que le commerce compte d’enseignes ou presque. Il y a du monde. Beaucoup de promeneurs venus visiter les boutiques, quelques jeunes esseulés ou en bande, des parents avec des poussettes. Je choisis la sortie E, au hasard. Le marché de Noël installé sur le parvis tronque la physionomie habituelle de l’esplanade. En tout cas au ras du sol. Parce que dès qu’on lève les yeux, les tours se dressent, encadrant la très solennelle Grande Arche. EDF, GDF, Ernst & Young... Le Cnit, les 4 Temps, la Fnac, Virgin. Ici, certains gagnent de l’argent, beaucoup d’argent, d’autres viennent le dépenser. Cela fait longtemps que je n’ai pas mis les pieds dans le « quartier d’affaires » parisien. Je suis un peu désorientée, comme sans doute le fut Jérôme en débarquant de sa Bretagne natale. Soudain, j’avise le logo noir et rouge de la Société Générale, à gauche de la Grande Arche, légèrement en retrait. Pour l’atteindre, il faut longer le monument en empruntant une voie piétonne grise et vide qu’un peu de végétation ne parvient pas à humaniser malgré le temps. Ici, le soleil semble ne jamais s’attarder. Le promeneur non plus. On songe que le lieu est idéal pour une attaque façon Orange mécanique, violente, absurde, impersonnelle et mortelle. La présence de cars de CRS destinés à contrer une menace non identifiée ajoute au sentiment de malaise. Soudain surgit l’Hôtel Renaissance. J’ai un battement de cœur, celui du chasseur. Ainsi, il est donc là le fameux bar chic où Jérôme Kerviel et ses copains venaient se détendre le soir après le travail... Le lieu est désert, on le dirait même fermé. En réalité, je commence à m’habituer aux différents niveaux qui obligent à monter et à descendre continuellement à La Défense. Visiblement, je suis à l’arrière de l’hôtel, le bâtiment n’est pas très haut, quatre étages vus d’ici, l’entrée se situe deux niveaux en dessous. Il faut descendre un sinistre escalier de béton. Me voici au niveau du bar. À travers les baies vitrées, j’observe l’intérieur, vide aussi, à cause des vacances sans doute ou bien de l’heure... Sièges profonds recouverts de satin, lampes aux abatjour jaunes, ambiance cosy et raffinée pour hommes d’affaires survoltés et traders en partance vers de folles virées nocturnes. C’est chic et triste, en tout cas à cette heure-là. Nouvelle volée de marches en béton. Tout est immobile, figé. J’avise l’entrée, c’est celle d’un hôtel de luxe, blanche et cristalline, vide également. Elle fait face à une voie routière sinistre et sale. Je remonte en direction de la tour qui se dresse au fond de ce qui ressemble à un cul-de-sac. Elle est impressionnante avec ses deux flèches aiguisées qui se dressent vers le ciel, réunies en leur milieu par un cube qui projette son arête aiguë vers le visiteur. On dirait une cathédrale moderne dédiée à la finance. Les milliers de vitres reflètent un ciel sans soleil et teintent la tour de bleu. Je baisse le regard, elle me donne le vertige, comme tout le reste ici. L’allée piétonne est peuplée uniquement d’arbres chétifs qui ont l’air de dépérir. À droite, un coiffeur, un tabac presse et un café modeste avec terrasse couverte de bâches en plastique, le Valmy. Va pour le Valmy, je m’y installe en terrasse pour observer les allées et venues. Quelques jeunes gens en costume fument en bas de la tour, l’œil absent. Ils ont l’air de Lilliputiens au pied de ce bâtiment gigantesque. Je m’attendais à un ballet de messieurs chics et de femmes en talons aiguille déposés en berline devant l’entrée. Est-ce à cause des congés ? Je ne vois que des gens très ordinaires entrer et sortir. À côté de moi, trois adolescentes sont en plein psychodrame. À les entendre, je comprends que le père de l’une d’elles terrorise la famille et que la gamine est sur le point de fuguer. Je croyais me plonger dans l’ambiance de Wall Street et je me retrouve dans un bistrot de banlieue sans joie. Il y manque même l’animation des habitués qui s’en jettent un au bar en discutant avec le patron. Ici, on passe le plus souvent sans s’arrêter. Le café coûte 2,50 euros, il est tiède, le serveur désagréable. Je le comprends, c’est déprimant comme endroit. Lui doit se souvenir que derrière la tour orgueilleuse, il y a le cimetière de Puteaux. C’est le genre de détail qui incite à la méditation et surtout qui donne envie de foutre le camp. J’imaginais pouvoir écrire, mais les lieux n’incitent guère à la création. Il n’y a plus qu’à fermer le carnet et à poursuivre la promenade.
La descente aux affaires
En contournant la tour par la droite, je découvre à ses pieds le fameux cimetière et, plus loin, une ville à taille humaine qui semble minuscule. Une vieille femme descend la rampe un cabas à la main et se dirige vers les tombes. C’est triste comme un récit de Céline. Ici, on se sent tout au bout de la vie, au seuil de nulle part. Il ne me reste plus qu’à rebrousser chemin. Par curiosité, j’escalade les marches de la Grande Arche. Elles sont sales, couvertes de mégots et de détritus, une vague odeur de McDo flotte dans l’air, écœurante. C’est vrai que la vue en direction de l’Arc de triomphe baigné de soleil hivernal est époustouflante. Mais je songe à cet instant que La Défense, c’est un peu comme la finance, il vaut mieux l’observer de loin, admirer ses tours et son arche, imaginer l’activité. Vue de près, je comprends mieux pourquoi ceux qui y travaillent organisent leurs rendez-vous à Paris. Il y a de quoi. Même les chauffeurs de taxi ne veulent pas s’y rendre, et pourtant ça fait tourner le compteur. Trop de risque de se perdre. Je n’en ai rencontré qu’un seul enthousiaste à l’idée d’y aller. C’était il y a dix ans. « Pensez donc, j’ai assisté à sa construction, je la connais comme ma poche ! » m’a-t-il lancé en démarrant avec entrain. Un poisson volant, aurait dit Audiard. Je replonge dans le métro. Direction Château-de-Vincennes, station Sablons à Neuilly, c’est-à-dire à deux pas de La Défense. Il me faut maintenant voir l’ancien domicile de Jérôme, là où il habitait lorsqu’il a été arrêté. Voici le célèbre café Durant Dupont, place du Marché, c’est l’endroit où il faut être à Neuilly. Là où l’on se montre et où l’on observe. Les clients s’alignent sur la terrasse, ridicules à force d’être en représentation. Je prends la rue Madeleine-Michelis. Une petite perpendiculaire à la place, commerçante, chic et proprette. Tout au bout, me voici devant l’immeuble de Jérôme. Ou plutôt la petite maison en briques de trois étages. Au pied du bâtiment sur la gauche, ce qui ressemble à une rampe de parking mène à un commerce modeste qui dépareille cette rue chic : « La descente aux affaires. » Quelle ironie ! Visiblement, il s’agit d’une solderie tenue par des Asiatiques. Une pancarte prévient le visiteur que la voie est glissante par temps de pluie et invite à s’accrocher à la rampe. Ah, si seulement Jérôme Kerviel avait été plus attentif aux signes discrets que lui adressait le destin... ! L’immeuble aurait été plus haut que sans doute le jeune trader aurait pu apercevoir la tour Société Générale de sa fenêtre car il est orienté plein ouest et situé à quelques mètres seulement de l’avenue Charles-de-Gaulle qui mène tout droit à La Défense. Voilà, le décor est planté. Balzac était convaincu que les lieux influençaient les âmes autant que les êtres marquaient les lieux de leur empreinte. Dis-moi où tu vis, je te dirai qui tu es. À La Défense, on gagne de l’argent. À Neuilly, on le montre. Lieux où la fortune est l’unique mètre-étalon. Je peux maintenant imaginer Jérôme, tenter de retracer son parcours, décrypter la subtile mécanique qui a changé un étudiant en finance moyen en un trader qui a failli faire sauter le système financier mondial et essayer de répondre à cette lancinante question : qui êtes-vous, monsieur Kerviel ? Comment avez-vous pu investir des sommes folles au nez et à la barbe de vos supérieurs et des systèmes de contrôle de l’une des plus grandes banques du monde ?

C HAPITRE 2
L’embauche
De l’enfance de Jérôme Kerviel, on ne sait pas grand-chose, sinon qu’il est né le 11 janvier 1977 en Bretagne, dans une petite ville du bord de mer nommée Pont-l’Abbé, la capitale du pays bigouden, située à une poignée de kilomètres de Quimper. C’est la terre des dentellières, des jolies coiffes blanches traditionnelles qui s’envolent comme un défi au ciel, et des galettes de sarrasin. Une vraie Bretagne de carte postale où vivent des gens fiers dont on dit, pas tout à fait sur le ton de la plaisanterie : « Et Jupiter dans sa colère, pour punir le genre humain, a fait venir sur la terre, la race des Bigoudens. » Pour punir le genre humain... C’est aussi la patrie de l’auteur du livre Le Cheval d’orgueil 1 qui raconte la vie des paysans pauvres mais fiers en Bretagne au début du xxe siècle. Ces hommes qui n’avaient d’autre cheval à enfourcher que celui de l’orgueil pour se sortir de leur misère. C’est encore une terre de légendes et de superstitions où la réalité sans cesse se pare de mystères. Cela peut faire sourire, mais en plein xxie siècle, la Bretagne n’a rien renié de ses croyances. On y croit avec ferveur en Dieu mais aussi au diable, on craint les chats noirs, les revenants et le loup-garou, on se place sous la protection des saints. Et il n’est pas rare d’apercevoir, à la nuit tombée, danser des korrigans et autres êtres surnaturels qui sont légion dans ce pays 2 . Quoi d’étonnant chez ce peuple quasi insulaire dont la vie dépend des éléments, de la mer et du ciel, ce qui incite à croire aux forces supérieures, mais aussi à la capacité de l’homme à en modifier le cours, que ce soit par sa volonté ou en faisant appel aux puissances occultes.
La mère de Jérôme Kerviel est coiffeuse, son père forgeron. Tout cela commence donc comme un conte, ou plus exactement comme une légende bretonne. Paris-Match a publié une photo de Jérôme adolescent, on y découvre un garçon plutôt rond, dont le visage à l’époque ingrat ne permet pas de présager qu’on lui trouvera plus tard quelque chose de Tom Cruise. Il pratique le judo, fait un peu de voile. Tout le monde l’aime dans son village. Jérôme est un gentil garçon sans histoire. En 2000, il a 23 ans. Bon élève mais sans plus, il vient de décrocher un DESS d’organisation et de contrôle des marchés financiers à Lyon, à l’issue d’un cursus amorcé à Quimper puis poursuivi à Nantes, d’où il est sorti diplômé de l’IUP de finances. Là encore, un parcours sans histoire. Il ne semble avoir marqué l’esprit de personne, ni en bien ni en mal.
« À nous deux Paris ! »
C’est le 1 er août 2000 qu’il entre à la Société Générale. Dans la célèbre tour de La Défense, le saint des saints à ses yeux. Il faut imaginer le jeune diplômé débarquant au centre du quartier d’affaires parisien, dans ce fleuron bancaire français arborant avec orgueil son logo stendhalien. Rouge et noir. À quoi ressemble-t-il à l’époque ? Nous n’avons pas de photo. Imaginons-le sortant du métro, grand, brun, les yeux bleus mêlés de vert à l’image de l’océan Atlantique qui l’a vu naître. Les épaules larges et légèrement voûtées, il lève son visage où subsistent les rondeurs de l’enfance vers l’arrogante tour. Sait-il, lui le modeste diplômé de l’université, qu’on trouve là les meilleurs matheux du monde qui ont permis en quelques années à la banque de se hisser à la première place en matière de produits dérivés ? Sans doute.
Ce n’est pas rien quand on a 23 ans de débarquer dans un tel univers. Surtout lorsqu’on ne sort pas de Polytechnique, qu’on a grandi dans un petit village breton, au sein d’une famille modeste. Jérôme Kerviel ne sait presque rien du monde du travail. Il a bien effectué un stage à la Société Générale de Nantes, au département Titres, et un autre à Paris à la BNP Barbès, département Maîtrise d’ouvrage, mais rien de plus. Autrement dit, pas grand-chose. Faut-il l’imaginer embrassant La Défense du regard et lançant un « À nous deux Paris ! » à la Rastignac ? Si Jérôme Kerviel lisait, peut-être se serait-il assimilé au héros balzacien, mais, précisément, il se vante à qui veut bien l’entendre de ne pas lire, sans que l’on comprenne très bien l’étrange fierté qu’il semble en tirer. Son caractère rêveur donne à penser qu’il était plutôt impressionné d’être là.
Le job qu’on lui offre est modeste. Le salaire ? 210 000 francs (32 000 euros), sur treize mois. Il intègre le middle-office Référentiel à l’intérieur de la très prestigieuse banque d’investissement. Bienvenue dans l’univers bancaire et son sabir incompréhensible. L’activité des salles de marché est divisée entre d’un côté le front-office, là où travaillent les traders et de l’autre le middle et le back-office, c’est-à-dire l’intendance, les services administratifs d’enregistrement et de contrôle des opérations. En réalité, le très chic middle-office Référentiel est une sorte de secrétariat amélioré, qui a une fonction de transmission d’information en cas d’anomalie. Comme il le dira lui-même lors de sa garde à vue, il avait un rôle passif dans la résolution des problèmes. On est loin de l’excitation d’une salle de marché, de l’adrénaline du trading et de la grande vie qui va avec. L’établissement est réputé, la branche d’activité aussi, le travail, quant à lui, est sans grand intérêt. Alors Jérôme demande assez vite à devenir assistant trader. Certes, il s’agit encore d’une tâche modeste, celui d’une secrétaire à peu de chose près, mais au moins il est en contact direct avec les traders, un peu plus près du cœur du réacteur. Nous sommes fin 2002. Pendant deux ans, il va s’occuper ainsi d’une quinzaine de traders, jusqu’à ce qu’on lui assigne un « desk » particulier. Ce département pratique le market making de produits listés ; en clair, il anime le marché de produits financiers standardisés, autrement dit classiques et répertoriés. Jargon, quand tu nous tiens. Histoire de poser le décor, plongeons-nous brièvement dans les différentes activités des traders. Comme l’explique le sociologue Olivier Godechot 3 , ceux-ci ont plusieurs fonctions : l’intermédiation, qui consiste à mettre en rapport les acteurs du marché, l’arbitrage par lequel on exploite les écarts infimes de cours et la spéculation pure. Les traders interviennent soit sur les marchés organisés, par exemple Euronext, soit dans le cadre de transactions dites « de gré à gré » réalisées directement entre eux par les acteurs – on dit aussi OTC pour over the counter. Revenons donc au desk de Jérôme Kerviel, il n’y a que quatre traders. Jérôme est encore plus près de l’action, si près et visiblement si curieux, que les traders commencent à l’initier à leur métier. On consent même à lui confier, de temps en temps, le soin de surveiller un « automate de trading », c’est-à-dire l’un des cinq écrans d’ordinateur que les agents surveillent en permanence et d’alerter le trader si quelque chose bouge. Jérôme n’est plus qu’à un cheveu du prestigieux métier. Comment a-t-il vécu ces quatre années ? Mystère. Avait-il un plan construit d’évolution en tête ? C’est peu probable. Jérôme Kerviel n’est pas un ambitieux, c’est un homme en quête de reconnaissance. L’ambitieux se moque de sa valeur, il a un objectif, monter toujours plus haut, et il se donne les moyens d’y parvenir, quitte à largement surestimer ses capacités. Kerviel, lui, c’est autre chose. Il veut montrer qu’il est génial. Il ressent un besoin inextinguible d’attention et d’affection. Là se niche sans doute le détonateur du drame qui est en train de se nouer.
Au cœur du réacteur, enfin !
Début 2005, l’impensable se produit : l’assistant, l’homme de l’ombre que rien ne destine à s’asseoir à côté des traders surdiplômés qui peuplent la salle d’une des plus prestigieuses banques du monde, le garçon au parcours universitaire modeste, voire ridicule par rapport à ses collègues est intronisé trader ! Il est loin en effet le temps où tout un chacun devenait trader sans formation particulière et faute de se découvrir une vocation pour un « vrai » métier. C’était dans les années 1980, à la grande période des golden boys décrite dans le célèbre film d’Oliver Stone, Wall Street. Désormais, les traders sortent des grandes écoles, type Polytechnique. Surtout en France, où les diplômes comptent plus qu’ailleurs. On est passé d’un métier de commercial à un art de matheux féru de modélisation et de formules incompréhensibles. Pour Jérôme Kerviel, cette proposition représente une chance inespérée. L’équipe est réduite, cinq personnes, le nom, desk Delta One, a du chic ; en réalité, il est en bas de l’échelle de la banque d’investissement. Qu’importe, cette fois ça y est, il est au cœur du réacteur. Il confie dans son livre 4 qu’à sa première grosse opération, 200 000 euros, il a eu peur, il a attendu, c’était le prix d’un appartement qu’il envoyait sur le marché. Or, il se trouve que justement il venait d’en acheter un avec sa petite amie de l’époque, Virginie. Et puis il s’est habitué. Quand on est trader, on n’a pas le temps d’avoir des états d’âme. C’est l’adrénaline permanente. Entre cinq et huit écrans à surveiller, un marché qui bouge à chaque seconde, qu’il faut sentir, comprendre, anticiper, analyser, des objectifs mensuels à atteindre parmi des collègues qui sont aussi des rivaux. Le tout dans une bulle. On travaille ensemble, on sort ensemble et même quand on quitte à point d’heure ses camarades, on surveille encore le marché la nuit. Des anciens de ce département confieront plus tard que c’était une secte. Jérôme Kerviel s’investit à fond, ne pense plus qu’à cela, bosse plus de douze heures par jour, ne prend plus de vacances. Une secte... En réalité, il est déjà en train de se mettre en danger. Les spécialistes qui travaillent sur le burn-out considèrent qu’on peut travailler beaucoup et même énormément sans danger. À la double condition de maîtriser l’organisation de son timing et d’obtenir de la reconnaissance. Une psychologue me confiait un jour : « Savez-vous pourquoi les chirurgiens souffrent moins de dépression que les anesthésistes ? Parce que les patients remercient celui qui les a opérés, pas le médecin qui les a endormis. » Le risque survient quand l’activité professionnelle dévore la vie privée et rompt l’équilibre nécessaire entre travail, existence sociale et sphère privée.
La première grosse erreur de Jérôme Kerviel...
Le jour des attentats de Londres, le 7 juillet 2005, Jérôme Kerviel réalise sa première grosse opération, et commet aussi sa première faute. Il spécule à la baisse sur les titres de l’assureur Allianz à hauteur de 15 millions et gagne 500 000 euros. Un gain d’autant plus méritant que le chef du desk, Alain Declerck, celui qui l’a propulsé dans l’univers très select des traders, s’est fait planter par le marché. « Quand j’ai compris que je venais de parier sur la mort de plusieurs dizaines de personnes, j’ai eu la nausée », confiera-t-il dans son livre. C’est donc qu’il a encore le sens des réalités à l’époque. Si Jérôme parie sur la chute du titre Allianz, c’est qu’il a observé quelques jours auparavant que les mouvements de cours de l’assureur suivaient les mêmes courbes que celles des grandes compagnies d’assurances avant les attentats du 11 septembre 2001. Or, on a toujours lourdement soupçonné que des investisseurs étaient au courant de l’attaque qui allait survenir et avaient utilisé cette information pour spéculer. Quand on est prévenu de l’imminence d’un attentat, parier sur la baisse des actions des compagnies d’assurances qui seront appelées à rembourser des dommages dépassant la raison s’avère plus que juteux. Mais revenons à l’investissement sur le titre Allianz. Les marchés réagissent violemment à l’annonce des attentats et son chef est débordé. Il s’aperçoit néanmoins en prenant le contrôle depuis son propre poste de l’ordinateur de Jérôme Kerviel que celui-ci effectue des opérations qui n’ont rien à voir avec le travail qu’on lui demande. Alors, il alerte son supérieur, Nicolas Bonin, comme c’est la règle pour les pertes supérieures à 25 000 euros, expliquera-t-il au juge, mais aussi de manière « moins formelle », pour les gains supérieurs à 25 000 euros. « Moins formelle »... eh oui, tant que ça gagne, pourquoi s’inquiéter ? Cet épisode est important parce qu’il montre la vigilance dont fait preuve le responsable de Jérôme à l’époque. D’ailleurs, en trader professionnel, il se doute que le débutant n’a pas pu réaliser 500 000 euros, contrairement à ce qu’il prétend, en se limitant à des opérations sur une seule journée. Et il découvre le pot aux roses, Jérôme avait pris des positions la veille, autrement dit, il avait fait de l’overnight, bravant ainsi une autre interdiction.
En réalité, Jérôme Kerviel a commencé à construire sa position à partir du 4 juillet. En clair, il a investi des sommes qui dépassaient son autorisation sur une durée également non autorisée. Si Alain Declerck n’a pas découvert plus tôt que son trader spéculait, c’est que Jérôme a passé des couvertures fictives. Il a fait croire qu’il faisait son travail, profiter des écarts entre une position et sa couverture (la position inverse), alors qu’il réalisait de la spéculation pure et simple, autrement appelée « trading directionnel », un pari sans filet. Le trader vient de tester pour la première fois sans doute la méthode qui le mènera devant le tribunal. L’affaire remonte jusqu’au chef du département, Richard Taylor, qui juge inacceptable que Jérôme Kerviel ait pris cette position sans en informer sa hiérarchie. Le trader est convoqué et sévèrement houspillé le midi. Et pour enfoncer le clou, une réunion est organisée le soir même avec tout le desk pour rappeler les règles à chacun. Les positions directionnelles prises et dénouées dans la journée sont limitées à 1 million, les positions overnight doivent faire l’objet d’une demande auprès de la hiérarchie. Alain Declerck admettra devant le juge que les limites n’étaient certes pas écrites, mais qu’elles étaient connues. Oui et non. En réalité, l’enquête montre que pour certains la limite de un million permet de prendre des positions directionnelles, tandis que pour d’autres elle ne représente qu’une tolérance dans le cas où un trader se retrouve accidentellement et de façon provisoire en situation directionnelle par l’effet mécanique du fonctionnement d’un produit financier. Jérôme Kerviel n’a donc pas tort lorsqu’il évoque le caractère plutôt flou des règles. La question qui se pose à ce stade est : a-t-il inventé cette pratique de la fausse couverture ou n’a-t-il fait qu’imiter les autres ?
Injonctions contradictoires
Toujours est-il que Jérôme a gagné 500 000 euros et que son trading qualifié par ses chefs eux-mêmes d’« agressif » ne déplaît pas. Visiblement, le jeune homme a du talent, d’ailleurs, cela confirme l’intuition de ceux qui ont fait le pari de le mettre à ce poste. Alors après l’avoir tancé sur son non-respect des limites, on augmente son plafond d’investissement autorisé. De 1 million, la limite imposée aux juniors, il passe à 5 millions comme les traders seniors. Son objectif de résultat est également relevé. Alain Declerck a compris néanmoins qu’il devait le tenir à l’œil.
De cet épisode, un autre trader que Kerviel aurait déduit qu’il avait pris un sacré risque et même manqué de se faire virer, mais que le jeu en valait la chandelle, on avait reconnu son talent et on l’avait propulsé dans la cour des grands. Un autre n’aurait sans doute pas recommencé, ou alors, il l’aurait fait en franchissant brièvement les limites, en prenant garde de ne pas aller trop loin. Simple question d’instinct de survie. Au lieu de quoi, Jérôme en tire d’étranges conclusions. Puisqu’on augmente son plafond, c’est qu’en réalité on l’encourage à dépasser la ligne jaune. Implicitement. Et puisqu’on ne lui a rien dit concernant la couverture fictive, cela signifie qu’il peut continuer à utiliser ce type de procédé pour tromper les systèmes de contrôle. En réalité, le trader, comme beaucoup de salariés d’ailleurs, se retrouve confronté à des injonctions contradictoires. D’un côté, on le réprimande, de l’autre on le félicite. Il a eu tort de spéculer sans autorisation, mais précisément on augmente ses objectifs. Qu’attend-on exactement de lui ? En principe, la règle officielle dans la banque veut qu’un trader qui agit sans autorisation soit automatiquement licencié. La réalité est plus trouble. Les dépassements sont tolérés. Si le trader gagne, on sabre le champagne et tout le monde touche du bonus. S’il perd, il est viré. Le fait est que si la banque avait appliqué ses propres règles, l’affaire Kerviel n’aurait jamais existé. La Société Générale vient de commettre sa première grosse erreur.
Jérôme a gagné. Le job le passionne de plus en plus. Il s’y consacre nuit et jour. Au point que sa petite amie de l’époque, Virginie, s’en va. L’appartement qu’ils avaient acheté ensemble pour 300 000 euros à Levallois-Perret est vendu 390 000 euros. Jérôme emménage seul, le 1 er septembre 2005, à Neuilly-sur-Seine, rue Madeleine-Michelis, et se lance à corps perdu dans son travail. Il a une nouvelle petite amie. Elle travaille pour une société informatique qui réalise une mission à la Société Générale en lien avec le département de trading. La liaison des deux jeunes gens dure jusqu’en mi-2006. Et puis c’est la rupture. Très vite, le trader rencontre une autre jeune femme de la même société. C’est celle qui l’accompagnera durant toute l’épreuve de l’instruction puis du procès. Un appartement modeste, des petites amies régulières, pas de voiture, on est décidément très loin du mythe du trader le nez dans la coke, passant ses soirées dans les hauts lieux de la vie parisienne en compagnie de call-girls ou d’aventurières en quête d’un homme riche susceptible de leur offrir une vie de luxe... Mais il est vrai que l’histoire ne fait que commencer.

C HAPITRE 3
2007, l’année de tous les risques
Fin 2006, la vie de la famille bascule, le père de Jérôme meurt. Le trader confie dans son livre s’en vouloir rétrospectivement de ne pas avoir été à ses côtés dans les derniers moments de sa vie, trop absorbé qu’il était par son travail. Certains ont avancé que ce décès l’avait déstabilisé et pourrait expliquer ses dérapages ultérieurs. Lui ne confie rien sur ce sujet et se contente de nier. Et puis, le 26 janvier 2007, c’est Alain Declerck, son supérieur et son mentor, qui démissionne pour rejoindre un établissement concurrent. Cela fait bien des ruptures dans la vie du jeune homme en très peu de temps. Ce qu’il ignore encore, c’est que d’autres nuages sombres vont envahir son ciel. Il se trouve que Jérôme a un frère, de huit ans plus âgé, Olivier. Celui-ci travaille depuis août 2005 comme gérant de portefeuille dans une filiale de BNP Paribas. À la suite d’un soupçon de fraude, il remet sa démission au mois de mars. Elle est refusée, mais il se produit alors un deuxième incident quelques jours plus tard. Cette fois, Olivier Kerviel s’en va. Les faits reprochés ne devaient pas être si graves que cela puisque l’employeur a refusé la démission de son gérant une première fois avant de l’accepter et, surtout, n’a jamais porté plainte. L’ennui, c’est que le frère de Jérôme se retrouve sans emploi alors que son épouse elle-même a fait l’objet d’un licenciement économique en raison du déménagement de son entreprise. Le couple vient d’acheter un appartement dans le XVII e arrondissement, le remboursement du crédit pèse lourd sur leur budget. Au point qu’Olivier doit emprunter de l’argent à son frère.
Heureusement, dans ce contexte familial difficile, le trader peut compter sur l’affection attentive de sa petite amie, Leïla 5 , une jeune Marocaine née en 1982 au Brésil, fille de diplomate. Ingénieur informatique, elle est en mission à la Société Générale depuis avril 2005 pour un salaire de 40 000 euros annuels. Son rôle consiste à aider les traders quand ils ont un problème informatique. Pas très grande, brune, un joli visage aux traits fins, elle est aussi gracieuse qu’élégante. Si leur rencontre est ancienne, ils ne commencent à sortir ensemble que début 2007. Chacun vit chez soi, elle à Courbevoie, dans un appartement de location, lui à Neuilly. Les relations ne doivent pas toujours être roses car le trader n’est pas facile à vivre, il travaille tard, prend des verres sur le coup de 22 heures avec ses collègues au pied de la tour, part en virée avec eux, ne rentre que pour consulter les marchés avant de repartir à l’aube. Début 2007, de toute façon, Jérôme a d’autres choses en tête que sa vie amoureuse. La crise des subprimes déjà se profile. Par ailleurs, le desk Delta One est sans pilote. Il le restera durant trois mois. Entre 2005 et 2006, combien de transgressions ? On l’ignore, le trader avouera quelques dizaines de millions d’euros d’investissement non autorisé. Une paille.
C’est en 2007 que débute réellement l’affaire Kerviel. En avril, un nouveau supérieur est nommé à la tête de Delta One, Éric Cordelle. Ce grand blond aux yeux bleus à la silhouette mince et élégante est polytechnicien. Son travail consiste à faire des calculs très savants, ce n’est pas un trader. Après avoir passé plusieurs années à la Société Générale au Japon, il souhaite revenir à Paris. On lui propose ce poste. Dans l’intervalle, c’est Thierry Rakotomalala, l’un des traders de l’équipe, qui a assuré l’intérim de manière informelle. Jérôme Kerviel avait-il rêvé de prendre la place d’Alain Declerck à la tête du desk ? A-t-il été déçu d’être mis à l’écart ? Que l’on n’ait même pas songé à lui ? La banque sait que Cordelle n’est pas forcément le meilleur profil pour le poste car il ignore tout du trading, mais elle n’avait pas le choix, un recrutement extérieur aurait pris trop de temps et il fallait remplacer très vite Alain Declerck. Éric Cordelle doit en principe profiter de ses premiers mois pour se former au managing d’un desk de trading sur le tas. Il s’emploie à réorganiser le service et à mettre en place des... outils de contrôle interne ! Tiens donc, est-ce à dire qu’ils faisaient défaut ? On lui recommande de s’appuyer sur Jérôme, le plus ancien du service, le senior de l’équipe, l’homme de confiance. Il n’a que deux ans d’expérience, le senior, tout juste 30 ans à l’état civil ! La valeur n’attend pas le nombre des années dit-on, mais tout de même. C’est précisément à partir de là que Jérôme dérape. Gravement. Mais personne ne voit rien. En réalité, la banque a d’autres soucis, les subprimes risquent de lui coûter cher. Alors toutes les énergies se concentrent sur ce sujet. Le desk Delta One ne fait pas partie des préoccupations. Au contraire, c’est une source de profits bienvenue au regard de la crise qui s’annonce. La banque vient de commettre sa deuxième grave erreur en embauchant un homme inexpérimenté en matière de trading et en lui conseillant de se reposer sur Jérôme Kerviel. Les éléments du drame sont désormais en place.
Un Raskolnikov de la finance
Ce qui se passe alors au sein de Delta One est tout simplement surréaliste. Jérôme Kerviel est en train d’engager sa banque sur les marchés à hauteur de... 30 milliards. Au moment précis où éclate la crise des subprimes. Ces périodes agitées qui effraient l’épargnant moyen et le poussent à vendre et à tout perdre ont l’effet inverse sur le trader. C’est alors que les opportunités se profilent. À condition d’être plus malin que les autres. Et Jérôme Kerviel estime justement qu’il l’est. La preuve, son anticipation des attentats de Londres en 2005 était juste, alors que son patron de l’époque, lui, s’était planté. Depuis, Jérôme épate ses collègues. Il s’empare même de leurs postes pour leur montrer comment il gagne en quelques opérations plusieurs dizaines de milliers d’euros et même plus. Des gains qu’il leur abandonne, royal. Il est la star du modeste desk Delta One. Celui qui gagne à tous les coups, et bien plus gros que ses collègues. Mais en même temps il prévient son assistant. Il ne faut pas l’imiter, ne jamais prendre de risques, faire exactement ce qu’on vous dit de faire. Tiens donc, mais alors c’est que Jérôme Kerviel a bien conscience qu’il y a des règles, celles-là même dont il niera l’existence lors du procès ? Après tout, les règles ne sont-elles pas faites uniquement pour les gens ordinaires ?
On a comparé Jérôme Kerviel au Joueur de Dostoïevski. En réalité, c’est au héros de Crime et châtiment qu’il faut peut-être songer pour le comprendre. Raskolnikov est un étudiant russe pauvre qui décide de tuer une vieille usurière à qui il doit de l’argent. Il est brillant mais sans le sou. Elle est riche, méchante et inutile. Bien sûr qu’il est interdit de tuer, mais uniquement aux faibles. Les forts, eux, doivent enfreindre les lois pour faire évoluer l’humanité. Qui s’apercevra de son talent s’il meurt de faim ? À l’inverse, qui pourrait regretter la disparition prématurée d’une vieille femme sans cœur ? Ainsi Raskolnikov s’autorise-t-il à tuer, convaincu de la légitimité de son acte. Ce n’est pas très différent de l’automobiliste qui juge que les limitations de vitesse sont faites pour les autres, ceux qui ne savent pas conduire... Kerviel a le feeling légendaire des grands traders, il sent le marché, d’ailleurs son entourage professionnel le reconnaît. Alors, il ne va tout de même pas s’arrêter à chaque panneau de limitation de vitesse. C’est bon pour les autres, mais pas pour lui. De toute façon, il est en train de perdre pied. Les chiffres n’ont plus de sens, il vient de déraper dans le virtuel. C’est le « raisonnement merveilleux » décrit par Olivier Godechot. « Malgré la très grande importance du hasard dans l’évolution des cours, et donc dans l’évolution des fortunes et des revers, le monde financier est représenté comme un jeu, une joute, où il faut être le plus fort, c’est-à-dire le “plus intelligent”, avoir “le meilleur raisonnement” pour pouvoir “prévoir avant tout le monde”. » Et si on échoue, eh bien c’est tout simplement que « les autres » sont fous, n’ont rien compris. Sauf qu’en principe, on sait dans la banque que lorsqu’une position est mauvaise, il faut la couper, quitte à perdre un bras. C’est ce qui fait la différence entre un professionnel des marchés et un amateur. En principe...
La description des positions prises par Kerviel en 2007 donne le vertige. Certes, depuis la crise, on a changé d’unité de valeur. On raisonne désormais en milliards. Les 20 000 milliards qu’elle a coûtés 6 , les milliards de Madoff, ceux de Kerviel, ceux qu’il a fallu prêter aux banques un peu partout dans le monde pour les empêcher de couler, etc. Et puis, plus récemment, les milliards des dettes souveraines. Mais si on se replace en 2007, on ne peut que se demander comment un jeune homme de tout juste 30 ans a pu à ce point « péter les plombs » qu’il engage l’équivalent des fonds propres de sa banque (30 milliards) dans un marché au bord du krach ? Comment a-t-on pu laisser un salarié en arriver là ? Comment savoir s’il n’y a pas d’autres rogue traders à ce moment-là à la SocGen et ailleurs ? Et si ça s’est produit à la Société Générale, alors cela peut se reproduire. Jérôme Kerviel n’est ni le premier ni le dernier des rogue traders 7 . Il est juste celui qui détient aujourd’hui le record de la perte de trading. Mais jusqu’à quand ? Quelques mois plus tard, ce sera au tour de la Caisse d’épargne d’avouer une perte de trading de 751 millions d’euros... Puis en septembre 2011, la banque suisse UBS annoncera qu’un de ses traders est à l’origine d’une perte de 2,25 milliards de dollars.
Un matelas de 500 millions d’euros
Toujours est-il qu’à partir du 15 mars 2007, Jérôme Kerviel est persuadé que la crise des subprimes dont on ne parle pas encore en dehors des milieux financiers va entraîner une catastrophe sur les marchés. Alors il parie sur la baisse des grands indices boursiers en constituant petit à petit une position courte ( short, ou vendeuse) de futures sur indices de plusieurs milliards ! Les risques sont colossaux pour la banque. Les pertes des vendeurs dans ce type de scénario s’échelonnent de zéro à l’infini. Il a vendu ce qu’il ne possède pas, si les indices baissent, il achète les titres moins cher qu’il ne les a vendus pour les livrer et empoche la différence. Dans le cas contraire, il perd cette même différence de prix. Les jours passent, le marché résiste malgré les nuages noirs qui s’amoncellent sur la finance mondiale. Puis les semaines. Le trader est sûr de lui, alors il continue d’augmenter sa position, laquelle atteint à la fin du mois de juin la somme astronomique de 28 milliards d’euros ! Ce fichu marché résiste. Personne n’a encore pris la mesure de ce que Jérôme, lui, a saisi. La planète Finance danse sur un volcan, le trader le sait, mais il vaut mieux parfois avoir tort avec les autres que raison tout seul. Et surtout, c’est une question de timing, avoir raison trop tôt, c’est prendre le risque de tout perdre... Début juillet, il enregistre une perte latente de 2,2 milliards... Tant qu’on n’a pas vendu, on n’a pas perdu, se dit-il pour se réconforter. Et puis en 2005 il a eu raison sur Allianz, cette fois encore il est persuadé d’avoir raison. N’est-il pas trader senior sur le desk ? N’enregistre-t-il pas des résultats nettement supérieurs à ses collègues ? On vient même des autres départements pour lui demander comment il sent le marché, c’est donc qu’il a du talent. Enfermé dans sa bulle, il garde le silence et ne confie rien de ses angoisses. À personne. Tout au plus donne-t-il de fausses explications quand une alarme se met à clignoter et qu’un contrôleur quelconque vient l’ennuyer avec des « détails ». D’ailleurs, il subit une première alerte en avril, mais il s’en sort avec son arme favorite, la fausse couverture. L’alarme s’éteint, les contrôleurs ne cherchent pas plus loin et le laissent tranquille. Les jours passent et le marché continue de tenir. Juillet s’égrène et commence à prendre des allures de torture. Bon sang, mais quand est-ce que ce fichu marché va se retourner ?! Jérôme est sûr que ça va arriver, mais l’attente depuis ses anticipations du mois de mars commence à être longue. Toujours dans son livre, il confie qu’il aimait presque autant gagner que perdre. Eh oui, parce que voyez-vous, pour un trader, perdre cela oblige à revoir ses raisonnements pour trouver l’erreur, et tenter de corriger le tir. Facile, avec l’argent des autres...
Enfin, le marché se retourne et les indices plongent. Jérôme déboucle sa position entre le 24 juillet et le 30 août. Il avait raison. Non seulement il efface ses pertes, mais il engrange... 500 millions d’euros ! Pour autant, il ne hurle pas de joie sur le desk, ne prévient personne, dissimule son résultat. Un matelas de 500 millions, c’est la possibilité rêvée de continuer de faire du trading directionnel pour d’énormes montants en ayant la garantie, au pire, de tout perdre. Puisqu’on ignore ses gains, qui viendrait lui reprocher ses pertes ? Il fait alors ce qu’aurait fait n’importe quel addict du jeu ayant perdu le contact avec la réalité. Il « rejoue ». Entre le 11 septembre et le 6 novembre, il prend une nouvelle position courte sur le DAX et le Stoxx de... 30 milliards d’euros. Son raisonnement se révèle de nouveau gagnant. À partir du 7 novembre, il déboucle, et empoche pour le compte de la banque... 1 milliard, soit le double de sa précédente position. Et continue de dissimuler ses « investissements », ses gains, ses pertes, ses angoisses.
Des alertes qui sonnent... dans le vide
À ce stade, n’importe quel client de banque est tenté de se dire : « Bon sang, mon banquier m’appelle pour un découvert ridicule et la Société Générale, elle, ne voit rien quand l’un de ses traders investit 30 milliards ! Mais à qui va-t-on faire croire cela ? » En réalité, ses explications ne sont pas si absurdes qu’il y paraît en première analyse. Elle voit, mais elle ne comprend pas les signaux d’alerte. Il y a loin entre le solde débit/crédit d’un compte de particulier et l’incroyable volume d’opérations complexes réalisées chaque jour dans un département de trading. Et puis les stratégies de dissimulation de Jérôme Kerviel, bien que peu sophistiquées contrairement à ce qu’on a pu dire, fonctionnent à merveille. Tout le monde est débordé, les services sont en sous-effectif, la crise mobilise l’attention, alors, forcément, les alarmes qui se déclenchent n’intéressent guère, surtout si le trader apporte une explication plausible susceptible de les faire taire. C’est un peu comme si le client d’une banque entrait lui-même le montant de ses opérations, avait la possibilité de les modifier ou d’invoquer l’erreur d’un tiers en cas de problème et possédait des compétences financières supérieures à celles de son chargé de compte...
Sauf qu’au mois de novembre, la situation se complique. Un intervenant extérieur commence à se poser des questions sur les drôles d’activités d’un trader de la Société Générale depuis Paris. Il s’agit d’Eurex, la Bourse allemande, qui ne comprend pas une de ses opérations et envoie un courrier de demande d’explication à la banque. Elle répond, mais sur la base des informations produites par Jérôme, lequel a pris soin de conseiller à ses supérieurs de rester flous car il ne veut pas révéler sa stratégie aux Allemands. Cela peut surprendre ; en réalité, c’est cohérent avec l’esprit des salles de marché : celui qui dévoile une stratégie innovante risque de se la faire voler. La banque a tellement jargonné que la Bourse allemande ne comprend rien à la réponse qu’elle a reçue. Si les financiers ne se comprennent plus entre eux, cela donne une idée de la complexité du dossier qui va échoir entre les mains de la justice ! On en rédige une seconde, à peine plus claire. Eurex se tait. Fin de l’incident. Jérôme Kerviel a eu chaud. La banque, quant à elle, aurait mieux fait de creuser le problème. Elle se serait aperçue à ce moment-là que son trader vedette de Delta One était engagé à hauteur de 30 milliards. Et l’on n’aurait peut-être jamais rien su de l’affaire Kerviel. En déplaçant le problème soulevé par l’entreprise de marché allemande sur le terrain concurrentiel, le trader a mené les déontologues à l’origine de la réponse sur une fausse piste. Une fois de plus, il a profité du morcellement des contrôles, de la complexité technique des opérations et de l’aveuglement à l’hypothèse d’une fraude. Tout le monde le croit sur parole, même si personne ne comprend réellement ce qu’il dit. Nul ne cherche plus loin que l’accomplissement d’une tâche administrative et fastidieuse sur un sujet incompréhensible qui permettra de passer rapidement à autre chose. Au final, c’est une nouvelle occasion manquée d’enrayer la catastrophe qui s’annonce. La Société Générale vient de commettre sa troisième erreur.
L’art de dissimuler 1,4 milliard de résultat !
Dans son livre, Jérôme Kerviel raconte qu’il part fêter le nouvel an chez sa mère en Bretagne avec son frère et leurs compagnes respectives. Il est un peu embêté car il sent bien qu’il ne va pas pouvoir avouer son gain. C’est trop. Bien sûr, on ne peut pas lui reprocher d’avoir gagné une telle somme, bien sûr ses bonus sont assurés jusqu’à la fin de sa vie, mais tout de même... les ronds-de-cuir ne vont pas aimer. Car à ce niveau-là, il va bien falloir admettre devant une armée de contrôleurs, d’auditeurs internes, de comptables et autres empêcheurs de tourner en rond qu’on a franchi toutes les règles de sécurité, violé règles internes et externes, pris des risques inconsidérés, etc. La solution est toute trouvée : il va dissimuler son résultat et avouer « seulement 55 millions d’euros ! » – ce qui est déjà aberrant au regard de la nature de ses activités. Les autres traders du desk font un résultat compris entre 8 et 10 millions. Du coup, Jérôme Kerviel a réclamé un bonus de 600 000 euros. C’est l’usage. Le trader évalue lui-même son travail, la hiérarchie tranche. En l’espèce, elle a divisé par deux. Ce sera 300 000 euros. Il faut bien en garder un peu pour la hiérarchie, elle aussi intéressée aux résultats... Le trader note sur cette époque-là : « J’avais honoré mon contrat au-delà de toute prévision. Bien sûr, j’avais pris des positions plus fortes que les encours habituels. Mais sanctionne-t-on un trader qui a gagné 1 milliard et demi ? Un trader qui, de surcroît, était d’autant moins en passe de négocier un bonus exorbitant que ses gains officiellement déclarés, ceux qui allaient s’inscrire à la clôture de 2007, ne se montaient, si je puis dire, qu’à 55 millions d’euros, plus de cinq fois mon objectif tout de même. À tout point de vue ma conscience était tranquille. J’avais servi au mieux les intérêts de la banque sans prendre en considération mes intérêts personnels. Car n’en déplaise à ceux qui, quelques jours plus tard, me couvriraient de boue, je n’ai jamais guère eu qu’une passion dans la vie : mon métier 8 . » Voilà qui appelle une mise au point. Le trader a engagé sa banque pour des montants en violation avec toutes les réglementations bancaires, donné des fausses explications, dissimulé son activité, pris des risques déments. L’amour du métier qu’il invoque – et qui est sans doute réel – a depuis longtemps cédé la place au goût du jeu et à la perte de repères que lui-même avoue à d’autres endroits du livre. Quant au résultat avoué, il ne relève pas d’un geste de grand seigneur, mais de la peur de se faire prendre. Nous verrons plus tard que la banque a aussi sa part de responsabilité. Elle est importante.

C HAPITRE 4
La chute
Retour à Paris le 1 er janvier. Jérôme est impatient de reprendre le travail. Le marché bouge. C’est excitant. Une nouvelle grande culbute est possible. Déjà, il sait qu’il va toucher un bonus de 300 000 euros. Voilà qui devrait lui permettre d’aider son frère. En ce 2 janvier de reprise du travail, l’adrénaline est au plus haut. Surtout que le marché, jusque-là, lui a donné raison. Sur Allianz, pour 500 000 euros en 2005, sur ses opérations quotidiennes, toujours judicieusement menées, et puis sur les opérations hallucinantes réalisées en 2007. Il s’est définitivement installé dans une spirale gagnante. Rien ne peut plus l’arrêter. Et même s’il se plantait maintenant, il a désormais un matelas de 1,4 milliard, ce qui lui laisse une marge confortable en cas d’accident. Surtout que personne n’est au courant. Il a tout mis sous le tapis. Donc il peut rejouer. Au pire, il perdra ce qu’il a gagné, et nul n’en saura rien. Certains avanceront d’ailleurs qu’embarrassé par son gain, il aurait plus ou moins consciemment fait en sorte de le perdre pour résoudre le problème. Il niera. On est tenté de le croire. Il a attrapé la grosse tête, Jérôme Kerviel. Tout lui réussit. Il est en passe, lui le modeste universitaire, d’entrer dans l’histoire des meilleurs traders du monde. Sa famille va être fière. Qui sait même s’il ne va pas attirer l’attention de son ex-petite amie, Virginie, dont il confiera à des journalistes n’avoir jamais digéré la perte 9 . Eh oui, il y a de l’humain dans ce dossier, de l’humain désarmant de naïveté, de l’humain qui ne cadre pas avec les enjeux. D’un certain point de vue, Jérôme Kerviel est très certainement un trader talentueux, mais c’est aussi un garçon rêveur et naïf. Candide au pays des traders...
Ses supérieurs de l’époque ne le trouvent pas candide du tout, Jérôme. Ainsi, on peut lire dans son évaluation pour l’année 2006 : objectif fixé 6 millions, objectif réalisé 11 millions. Points forts : agressivité trading, bonne appréhension du business, bonne connaissance des sous-jacents suivis, bon relationnel avec les vendeurs. Points faibles/à améliorer : être plus souvent force de proposition sur les nouveaux sous-jacents. Souhaits d’évolution : départ étranger. À l’issue de l’entretien annuel, le compte-rendu précise : « Mieux s’organiser pour prendre plus de vacances. » Pour 2007, on lui fixe un objectif de 10 millions et on lui confie la formation d’un stagiaire. À la fin de l’année, le bilan est de 55 millions d’euros. Les points forts et les points faibles identifiés l’année précédente sont les mêmes. Ce qui a changé, c’est que Jérôme veut désormais migrer vers le trading propriétaire, c’est-à-dire pour le compte de la banque et non de ses clients. En réalité, c’est ce qu’il a déjà commencé à faire, en toute discrétion... Dans un article publié le 8 juin 2010, soit le jour de l’ouverture du procès, un journaliste de l’agence Reuters, Matthieu Protard, pointe alors la dangerosité de cette activité inconnue du grand public. Christophe Nijdam, analyste d’Alpha-Value, dénonce l’idée selon laquelle ce trading n’engagerait pas la banque au-delà de ses capitaux, un argument démenti par l’affaire Kerviel elle-même. « Dans la réalité, la taille des portefeuilles de trading représente plusieurs fois, voire 10 ou 15 fois les fonds propres, tient-il à souligner. Cela veut dire que les autres strates de financement de la banque sont en risque, dont notamment les dépôts de la clientèle car l’argent est fongible. » Dans ce même article, le journaliste précise que la Société Générale assure ne tirer que 3 % de ses revenus de cette activité.
50 milliards sur le tapis !
Janvier 2008. Jérôme Kerviel continue de jouer, toujours plus gros. Entre le 2 et le 18 janvier, il construit une position de... 50 milliards. Au point où il en est ! Et puisque rien ne l’arrête. Ni les systèmes de contrôle, ni ses supérieurs, ni le marché lui-même. Sauf que cette fois, il ne parie plus sur la baisse du marché, mais sur un rebond des grands indices boursiers européens, du DAX, du FTSE et de l’Eurostoxx. Pour certains spécialistes de la finance, c’est l’un des mystères de l’affaire. Jusque-là, ses analyses étaient cohérentes, à défaut d’être raisonnables. C’était même drôlement bien vu de sa part d’avoir anticipé la crise des subprimes. Pourquoi tout à coup se met-il à penser que la situation va se redresser ? C’est si absurde que certains continuent de chercher une autre explication et se demandent si on ne lui a pas donné l’ordre en interne de faire cela. Mais en se plongeant dans les explications de Jérôme Kerviel, on peut raisonnablement considérer qu’il s’est tout simplement trompé. Laissonsle s’expliquer lui-même : « D’une part, j’étais convaincu que, face à la crise financière qui commençait à frapper, les banques centrales et les gouvernements n’allaient pas tarder à réagir en injectant massivement des liquidités dans l’économie, ce qui redonnerait confiance aux marchés. [...] D’autre part, il est de notoriété que le mois de janvier est traditionnellement haussier, et cela à cause de la politique des grands fonds d’investissement. Pour nettoyer leurs bilans, ils vendent en effet traditionnellement beaucoup en décembre. Mais dès que la nouvelle année arrive, leur politique de rachat tire le marché vers le haut. [...] Enfin, le stratégiste star de la Société Générale, Alain Bokobza, avait rédigé en début d’année une note plutôt optimiste dans laquelle il annonçait : “Nous ne sommes pas a priori à la veille d’un grand krach boursier 10 ”. »
Et il redira la même chose à peu près dans les mêmes termes à la justice lors de l’enquête, détaillant ses prises de position : « Début janvier, je vois que le marché baisse fortement. Pour moi, ce marché est survendu et les fondamentaux ne justifient pas une telle correction. Je décide donc de prendre une position acheteuse sur les indices européens DAX, Eurostoxx et FTSE [...] En janvier 2008, j’ai construit ma nouvelle position en prenant de nouvelles positions tous les jours. J’en prends un peu tous les jours et le 18, je continue à en prendre. Le 18 à midi, j’ai perdu mon matelas et mon résultat est à 0 en net. Ce n’est que dans l’après-midi que je passe dans le rouge. » Voici comment il analyse psychologiquement ses actes face aux enquêteurs : « Je pensais franchement gagner sur cette nouvelle opération. Je pensais porter cette position jusqu’à fin février au maximum. J’escomptais de nouveaux profits. J’étais dans un monde virtuel. Les montants n’avaient plus vraiment de sens. J’étais pris dans la spirale. J’ai passé six mois à gagner tous les jours de juillet à décembre 2007. J’ai réalisé à moi tout seul la moitié du P&L annuel de toute la branche dérivés-actions-indices de la Société Générale. J’étais complètement déconnecté, j’étais dans mon monde, il n’y avait pas d’équivalent dans la salle de marché à ce stade-là. J’étais grisé par le succès. »
La SocGen ouvre les yeux... enfin
La banque qui n’a rien vu en 2006, alors qu’il commençait à s’affranchir des règles, rien en 2007, alors qu’il a failli la mettre en faillite, soudain voit. Pourquoi à ce moment-là, enfin ? Parce que plusieurs éléments vont se conjuguer pour ouvrir les yeux des contrôleurs. D’abord, la période est sensible. On procède aux opérations de clôture des comptes dans un contexte tendu. La crise des subprimes plombe l’exercice 2007 des établissements bancaires, les autorités de surveillance sont sur la brèche. D’ailleurs, le gouverneur de la Banque de France, Christian Noyer, demande à toutes les banques françaises de publier au plus vite le montant de leur exposition aux crédits pourris. Ensuite, la banque est en train d’opérer les calculs trimestriels de son exposition au risque. Or, pour dissimuler son gain de 1,4 milliard, Jérôme Kerviel a commis une erreur grossière. Il a inventé une couverture fictive, comme à son habitude, mais avec un petit courtier allemand, Baader, avec lequel la Société Générale n’a pas d’accords de « netting 11 ». Le problème surgit le 7 janvier. Jérôme Kerviel appelle un contrôleur pour lui expliquer qu’il a passé une opération avec Baader et qu’il ne comprend pas pourquoi ça génère un risque de contrepartie et non des moindres : 2,9 milliards sur huit opérations pour un montant total de 80 milliards. Un chiffre à rapprocher de celui de l’ensemble du département Dérivés actions au 31 décembre 2007 : celui-ci génère un risque de 3,5 milliards sur 30 000 opérations ! En réalité, les contrôleurs refont leurs calculs : compte tenu de paramètres un peu complexes, le risque auprès de ce courtier serait même de 6 milliards. Pour comprendre comment les sommes peuvent varier à ce point, il faut savoir que les calculs de risques dépendent des accords entre établissements, de la nature des opérations, de la note attribuée à la contrepartie, etc. Kerviel, surpris, raccroche son téléphone et se demande comment se sortir de ce mauvais pas. Comme à son habitude, il va supprimer les opérations pour faire taire l’alarme qui est en train de se déclencher. Le contrôleur qui s’était inquiété et avait relancé plusieurs fois le trader s’aperçoit le 10 janvier que les écritures ont disparu. C’est ça, la grande force du trader, il n’est pas un génie de la fraude informatique comme on a pu le décrire, il sait juste déplacer les problèmes, ce qui désactive les alarmes et donc rassure les contrôleurs. Puisque la sirène se tait, que « l’erreur » disparaît des écrans, eh bien, c’est que l’incident est résolu. « Le fait de constater que les opérations disparaissent me permet de conclure que les données ont été corrigées. Sur le plan technique, le problème a disparu », confiera l’un des responsables des contrôles lors de l’enquête.
Dès le lundi suivant, Jérôme commence à entendre circuler des rumeurs sur son compte, il ne saisit que des bribes de conversations embarrassées, mais il devine que l’étau se resserre. Toujours dans son livre, il raconte : « J’appris bientôt de la bouche du responsable du contrôle financier que mon résultat de l’an passé posait problème ; mais qu’on s’employait en haut lieu à lui trouver une solution. Je tombai des nues. Quel problème pouvait bien engendrer un gain de 1 milliard et demi ? Mais au fil des jours et des questions qui commençaient à m’être posées, je compris que c’était moins le gain par lui-même qui embarrassait la banque que la manière dont je l’avais “mis sous le tapis”. » Son récit est ambigu dans la mesure où l’on peut comprendre que la banque était au courant de son « gain » exceptionnel, que cela ne la dérangeait aucunement, mais qu’elle ne savait pas en revanche comment traiter la dissimulation de ce gain. Or, selon la banque, dont la version n’est pas démentie par Jérôme Kerviel d’ailleurs, ce qui a déclenché les recherches sur son activité, c’est l’incohérence de l’opération qu’il avait utilisée pour masquer ce gain, lequel était inconnu et pour cause puisqu’il était caché. Une dissimulation que Jérôme Kerviel évoque lui-même. Mais quelques lignes plus bas, il raconte que l’opération n’est pas différente de celles qu’il a réalisées en 2007 qui elles aussi avaient entraîné des dépassements d’encours et la nécessité de passer des « écritures de dissimulation. » À l’en croire, ses managers avaient toujours trouvé la solution adéquate, parfois même sans lui en parler, précise-t-il. Toujours est-il que pour Jérôme Kerviel la situation est tendue. Il commence à comprendre que ses écritures de dissimulation déséquilibrent le ratio cooke 12 , dont il avoue ignorer le fonctionnement. Être titulaire d’un DESS de finance, travailler pour une grande banque et ne pas connaître le ratio cooke, c’est à peine croyable. En réalité, cela met en lumière deux choses. D’abord l’insuffisance de la formation, trop spécialisée, comme de l’activité d’ailleurs. Certains professeurs d’université dénoncent cette situation qui aboutit à ce que chaque métier dans la banque ignore ce que fait le voisin. Ensuite, cela révèle un défaut de formation interne du personnel. En clair, on donne les commandes d’un engin dangereux à des jeunes gens insuffisamment formés. Mais revenons à Jérôme, outre ce problème « comptable » sur son gain de 1,4 milliard, il en a un autre plus critique encore. Ses nouvelles positions sont mauvaises. Au point qu’il risque de perdre son milliard et de devoir tout déboucler en urgence. « Cherchant à rattraper la situation, j’avais pris des risques de plus en plus élevés en engageant sur le marché des positions énormes pour un total de 50 milliards d’euros, une somme que jusque-là je n’avais jamais atteinte », raconte-t-il dans son livre. Mais il a un matelas de 1,4 milliard, et puis, surtout, il a confiance en lui, son raisonnement est forcément le bon, le marché va se retourner, ou au moins il va y avoir un rebond technique, c’est sûr, et il va se sortir de ce mauvais pas, encore une fois. Et même peut-être faire la grande culbute. Celle qui lui permettra d’encaisser un gros bonus, d’être identifié comme l’un des meilleurs traders du monde, de se faire embaucher à prix d’or chez un concurrent. Et avant tout, d’être reconnu. Admiré. Aimé. On peut imaginer que, durant cette semaine-là, il a dû avoir surtout peur d’être pris. Car ce n’est pas le moment, s’il est pris, on va lui faire des ennuis, or lui ce qu’il veut c’est aller jusqu’au bout de son raisonnement, « baiser » le marché et engranger des bénéfices records. Il est addict, Jérôme, ce n’est pas au moment où il vient de faire son rail de coke qu’il acceptera que la poudre se disperse d’un coup de vent. Il vient de fêter ses 31 ans, et il porte la responsabilité d’un investissement de 50 milliards, une fois et demie les fonds propres de sa banque, en pleine tourmente. Du délire. Le jeudi 17, ses copains racontent qu’à la pause du déjeuner, il va mal. On l’interroge, il élude, comme d’habitude, évoque de vagues problèmes avec les services comptables. En fait, l’étau se resserre et il le sait. Il n’aurait jamais dû utiliser ce courtier inconnu pour dissimuler son milliard. Cette fois, les services de contrôle se sont réveillés, les alarmes sonnent à plusieurs niveaux et ses explications ne convainquent plus.
La hiérarchie sur le qui-vive
Vendredi 18 janvier, tout bascule. Les alertes des services de contrôle sont enfin arrivées aux oreilles de la hiérarchie. C’est le branle-bas de combat. Richard Paolantonacci, en charge au front-office d’une fonction transversale de bilan et de fiscalité, est alerté par la direction des risques d’une opération étrange face à un petit courtier allemand, Baader. Il s’agit d’achats et de ventes de produits financiers qui imposent à la banque de payer 1,5 milliard d’euros à la maturité des transactions. Or, personne ne sait d’où sort cette opération aussi énorme qu’incompréhensible. Richard Paolantonacci prévient Richard Baboulin le N+3 du trader, lequel avertit son propre supérieur, Pierre-Yves Morlat 13 . Ensemble, ils informent Christophe Mianné, responsable du département 14 , et Luc François, son directeur, de l’existence d’un engagement au titre de la consommation de fonds propres sur risque de contrepartie au 31 décembre 2007 de plus de 3 milliards d’euros sur un petit courtier allemand, Baader. L’information va même remonter jusqu’à Jean-Pierre Mustier, le grand patron de la banque d’investissement. Jérôme Kerviel est foutu, il commence à s’en rendre compte. Dès la fin de la matinée, toute la chaîne hiérarchique jusqu’au sommet est sur le qui-vive.
Richard Paolantonacci et Philippe Baboulin décident de demander des explications au trader. Jérôme a peur, mais il ne le montre pas. Il se contente de répondre qu’il s’agit d’une erreur, en réalité les transactions sont effectuées face à la Deutsche Bank et non pas Baader. Et pour cause, le contrôleur qu’il a interrogé début janvier pour savoir quel était le problème soulevé par ses opérations lui a fourni involontairement la clef pour résoudre la difficulté. Il suffit d’attribuer l’opération à un partenaire de confiance de la Société Gnérale. Prudents, les deux hommes réclament une preuve écrite, un mail de la Deutsche Bank confirmant l’opération. Martial Rouyère, le N+2, arrive sur ces entrefaites, on le met au courant. Il effectue des recherches pour tenter de comprendre l’opération. En milieu d’après-midi, lui et Philippe Baboulin convoquent Jérôme Kerviel en réunion pour obtenir davantage d’explications. Le trader arrive avec à la main le mail de confirmation de la Deutsche Bank. En réalité, c’est un faux qu’il vient de bricoler avec l’en-tête de la banque allemande. Les chefs ont ce qu’ils veulent, ils vont le laisser tranquille, comme cela a toujours été le cas jusqu’à présent. Car Jérôme en est persuadé, il bénéficie dans la banque d’un statut à part. Ses chefs savent et le couvrent, à condition qu’il se débrouille lui-même pour endormir la vigilance des contrôleurs. Mais alors pourquoi ment-il encore, en particulier à ses responsables dont il prétend qu’ils sont au courant ? Si on le suit dans sa logique, ses mensonges sont courants dans la banque, validés par la hiérarchie et servent à contourner limites et contrôles. En clair, à endormir les ronds-de-cuir. Il est donc logique de mentir aux services de contrôle, mais pas à la hiérarchie censée être complice de cet enfumage de la surveillance... Toujours est-il que Martial Rouyère ne semble pas tout à fait convaincu. L’opération est bizarre, les sommes en jeu importantes, les explications un peu fumeuses. Claire Dumas, en charge à l’époque des risques et que l’on retrouvera lors du procès, est mandatée pour commencer à effectuer des recherches au back-office dès l’après-midi du vendredi. Cette fois, il ne s’agit plus de calmer une inquiétude en fournissant une explication alambiquée à un contrôleur qui croit avoir affaire à une simple erreur technique comme il s’en produit des centaines. Le petit réseau de Jérôme Kerviel, fondé sur ses anciens collègues, alimenté par sa gentillesse et son absence de snobisme à l’égard des fonctions supports contrairement aux autres traders, tout ce petit monde à la Amélie Poulain se fissure à mesure que la hiérarchie se réveille. Et pas qu’un peu. Ils sont sept à se pencher sur le problème, avec l’appui des spécialistes des risques et du back-office. Pour la plupart, ce sont d’anciens traders, ils connaissent le métier, le fonctionnement d’une salle de marché, celui des produits complexes, des systèmes de contrôle. On ne la leur fait pas. Sans compter que Jean-Pierre Mustier est au courant, et si le grand patron est dans la boucle, il s’agit d’éclaircir la situation totalement et vite. Pour l’anecdote, Jean-Pierre Mustier fête ce jour-là ses 47 ans. Il se souviendra sans doute longtemps de son anniversaire.
À ce stade, la Société Générale n’a pas encore saisi l’ampleur de la catastrophe qui est en train de lui tomber dessus. Elle est tout entière concentrée sur un autre sinistre, bien identifié celui-là et sur lequel elle travaille depuis plusieurs jours : l’annonce d’une perte sur les subprimes de 2,2 milliards d’euros. Le contexte de marché est tendu, les chiffres sont mauvais, la nouvelle va faire plonger le titre. L’avion Société Générale s’apprête à traverser une sacrée zone de turbulences. Mais ce n’est rien à côté de ce qui se profile. Une véritable tornade.
« J’suis foutu »
Pendant ce temps Jérôme Kerviel, totalement shooté à l’adrénaline, continue d’augmenter sa position sur les indices européens. Il faut dire que le marché s’est retourné aux alentours de midi. Le trader commence à perdre très gros. Il envoie un mail à son copain Moussa Bakir, un broker d’une filiale de la Société Générale, Fimat, avec lequel Jérôme a pris l’habitude de travailler ces derniers mois : « J’suis foutu. » Il évoque même la prison. Le broker, qui ne comprend pas exactement ce qui met Kerviel dans cet état, tente vainement de le rassurer. Ses camarades qui le croisent à la pause-café le trouvent inhabituellement stressé. Ils s’inquiètent, et pour cause. Tout l’après-midi, Jérôme a été interrogé par les uns et les autres. Chacun fait semblant de travailler, mais observe du coin de l’œil cette agitation inhabituelle. Pourquoi les grands chefs tournent-ils dans la salle du desk Delta One ? Ces grands chefs qu’habituellement on ne voit jamais ?
Jean-Pierre Mustier demande en fin de journée à l’ensemble de la hiérarchie de s’assurer que la Deutsche Bank a bien connaissance de l’opération. Ce qui surprend dans la chronologie des événements, c’est que le supérieur direct de Jérôme, Éric Cordelle, ne participe pas aux opérations de recherche. En réalité, on lui a dit que quelque chose de grave venait de se produire, on l’a prié de rentrer chez lui, et d’y rester. C’est l’une des zones obscures de l’affaire que l’enquête n’a visiblement pas tenté d’éclairer et c’est dommage. Pourquoi avoir d’entrée de jeu écarté Cordelle ? Logiquement, il aurait dû soit être passé au gril comme Kerviel, soit faire partie des équipes d’investigation. Mais revenons à l’équipe qui vient de se monter en urgence pour éclaircir l’opération Baader. On tente de joindre un ancien collaborateur de la Société Générale qui travaille désormais à la Deutsche Bank et avec lequel Jérôme Kerviel a déjà été en contact, mais sans succès. Alors on appelle le responsable de GEDS aux États-Unis en lui demandant de contacter son alter ego à la Deutsche Bank. Il faut y aller sur la pointe des pieds pour ne pas éventer ce qui pourrait bien être une catastrophe. Les nouvelles vont vite sur les marchés, surtout quand elles sont portées par la concurrence... Non seulement la Société Générale n’est pas fière à l’idée de devoir demander à une banque concurrente ce qui se passe chez elle, mais elle s’expose à ce que le marché joue contre elle s’il comprend qu’elle a sur les bras une position dont elle va chercher à se débarrasser. Entre-temps, on dit à Jérôme Kerviel qu’il peut rentrer chez lui, le problème est pris en charge. Ses supérieurs pensent-ils vraiment qu’il ne s’agit que d’une erreur ou aperçoivent-ils déjà une partie de la réalité ? Toujours est-il qu’ils se secouent pour trouver une explication. En toute fin de journée, on organise une nouvelle réunion de crise. L’objectif, faire le point des recherches en cours au front-office ainsi qu’au back-office et organiser des investigations complémentaires. Les équipes vont y passer la nuit...
De leur côté, les traders ont quitté la tour pour aller prendre un verre au bar de l’Hôtel Renaissance situé à quelques mètres de là. C’est vendredi soir, alors on se détend. Moussa Bakir les rejoint une demi-heure plus tard. Jérôme va mal, mais refuse toujours d’expliquer ce qui se passe. Il y a de quoi. La situation qu’il maîtrisait depuis un an soudain lui échappe. Et au pire moment encore.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents