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L'Afrique noire face aux pièges de la mondialisation

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Description

Pour identifier les causes du désastre négro-africain, ce livre retrace la longue marche du continent noir vers la pauvreté. A la lumière cette filature, il apparaît qu'il y eut confusion d'une part entre décolonisation et indépendance et d'autre part entre développement et immobilisme. Cet ouvrage décrit les moyens nécessaires pour vaincre l'injustice, le sous-développement et la pauvreté dans lesquels les peuples d'Afrique noire ont été plongés par les stratèges de l'Occident et les élites africaines.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2006
Nombre de lectures 200
EAN13 9782336276243
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Etudes Africaines
Collection dirigée par Denis Pryen

Déjà parus
Benedicta Tariere PERETU, Les Africaines dans le développement, le rôle des femmes au Nigeria, 2006.
Armand GOULOU, Infrastructures de transport et de communication au Congo-Brazaville, 2006.
Abraham Constant NDINGA MBO, Savorgnan de Brazza, les frères Tréchot et les Ngala du Congo-Brazzaville (1878 — 1960), 2006.
Alfred Yambangba SAWADOGO, La polygamie en question, 2006.
Mounir M. TOURÉ, Introduction à la méthodologie de la recherche , 2006.
Charles GUEBOGUO, La question homosexuelle en Afrique , 2006.
Pierre ALI NAPO, Le chemin de fer pour le Nord-Togo, 2006.
Université Catholique de l’Afrique Centrale, Faculté de théologie, Le travail scientifique , 2006.
Augustin RAMAZANI BISHWENDE, Église-Famille de Dieu dans la mondialisation , 2006.
Eugénie MOUAYINI OPOU, La reine Ngalifourou, souveraine des Téké , 2006.
Georges NGAL, Reconstruire la R.D.-Congo, 2006.
André SAURA, Philibert Tsiranana (1910-1978), premier président de la République de Madagascar (2 tomes) , 2006.
Dingamtoudji MAIKOUBOU, La femme ngambaye (Tchad) dans la société pré-coloniale, 2006.
Dominique BANGOURA, Mohamed Tétémadi BANGOURA, Moustapha DIOP, Quelle transition politique pour la Guinée ? , 2006.
Gilbert ZUÈ-NGUÉMA, Africanités hégéliennes, alerte à une nouvelle marginalisation de l’Afrique, 2006.
Claude KOUDOU (sous la dir.), L’espérance en Côte d’Ivoire, 2006.
Etanislas NGODI, Milicianisation et engagement politique au Congo-Brazzaville, 2006.
Lamine TIRERA, Abdou Diouf, biographie politique , 2006.
Lamine TIRERA, Abdou Diouf et l’Organisation Internationale de la Francophonie , 2006.
L'Afrique noire face aux pièges de la mondialisation
Plaidoyer pour une nouvelle politique

Alain Bindjouli Bindjouli
www.librairieharmattan.com harmattan1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2006
9782296015432
EAN : 9782296015432
Sommaire
Etudes Africaines - Collection dirigée par Denis Pryen Page de titre Page de Copyright Dedicace P remière partie - D e la tutelle à la tutelle
N ote liminaire P réambule C hapitre I - L es derniers hommes libres C hapitre II - L ’agonie de la liberté C hapitre III - V ive la colonisation Chapitre IV - La décolonisation Chapitre V - Sous la tutelle des partis uniques, des organisations et institutions internationales Chapitre VI - Quelques exemples de décisions prises sous le label du programme d’ajustement structurel
D euxième partie - Comment sortir de la tutelle ?
Chapitre VII - Que peut être l’autre politique ? Chapitre VIII - Une politique pour nos pays Chapitre IX - Pour une réforme structurelle et institutionnelle
Conclusion générale Perspectives ? Annexes
D édicace

A tous ces femmes et hommes, jeunes et vieux, d’Europe et d’Amérique qui risquent leur vie en manifestant chaque année, à l’occasion des réunions du G8 (entendez groupe des 8 pays les plus industrialisés), pour défendre une idée du monde, que dis-je, une idée de la civilisation humaine, aujourd’hui ignorée par les victimes et leurs bourreaux. J’admire votre courage, puisse votre combat éclairer d’un jour différent et meilleur les relations entre les peuples du monde entier.

A tous ces femmes et hommes, jeunes et vieux qui, pour trouver un avenir meilleur, se font enflammer à Paris, poignarder à Moscou, flinguer à New York...

A tous ces jeunes gens d’Afrique noire qui, pour échapper à la misère, ont pour seul recours le désert algérien et marocain, les barbelés de Melilla et Ceuta.

A tous mes amis qui m’ont aidé à la relecture de cet ouvrage (B.G.R., E.R., M.N.).

A mon épouse et à mes enfants.
P remière partie
D e la tutelle à la tutelle
N ote liminaire

Il y a des gens qui voient les choses comme elles sont et qui se demandent pourquoi ? Et il y a des gens qui rêvent des choses comme elles n’ont jamais été et qui se demandent pourquoi pas ? Moi j’appartiens à la deuxième catégorie. Je rêve de voir les choses changer en Afrique...
Alors que tous les continents et tous les peuples autrefois du tiers monde sont en plein essor économique et rattrapent progressivement le décalage avec les continents européen et nord-américain, le sous-continent noir s’enfonce dans la médiocrité, la mendicité, la pauvreté, la mortalité et autres calamités...
Alors que chaque continent s’affirme par son identité propre, l’Afrique noire brille par la dilution de son identité dans une prétendue universalité des cultures et mœurs, le mimétisme, la soumission totale...
Alors qu’en Amérique, en Europe et en Asie des voix s’élèvent pour condamner le système d’aide au développement en cours, l’Afrique noire brille par sa complaisance à ce propos...
Alors que partout ailleurs, il est fait recours aux ressources humaines locales pour résoudre les problèmes posés aux États, quarante années après les indépendances et malgré la multitude de cadres compétents formés dans les meilleurs instituts du monde, l’Afrique noire importe encore ses ressources et modèles...
Une anecdote à ce sujet est relatée par Samuel Eboua 1 , ancien secrétaire général de la présidence et ancien directeur général de la compagnie aérienne Cameroon Airlines. Dans cette anecdote, il explique comment il eut tous les problèmes du monde pour convaincre l’assistance technique (Air France) de former du personnel navigant camerounais. Pour Air France, « l’avion demeurait un mystère auquel le personnel local ne devait pas accéder, du moins dans l’immédiat ». L’anecdote viendra après qu’il ait réussi à faire former du personnel camerounais notamment le nommé Angounou commandant sur un Boeing 737, qui quelques années après sera envoyé en formation en compagnie d’un pilote français nouvellement recruté à la Cameroon Airlines. Ce monsieur n’était pas n’importe qui, c’était le pilote de l’avion présidentiel et passait pour être un très bon pilote affecté au Cameroun par la France comme commandant de bord de l’avion du chef de l’État. Arrivé au terme de sa carrière militaire, l’intéressé souhaitait continuer dans le civil particulièrement dans la compagnie camerounaise, ce qui lui fut accordé. Il fut envoyé avec le commandant Angounou suivre un stage de qualification sur le Boeing 707 à Air France, à l’issue de la période normale de stage, Angounou fut brillamment qualifié et lâché comme copilote sur le 707, alors que Air France excluait toute possibilité d’accorder une qualification au Français.
Samuel Eboua intrigué, donna une seconde chance à ce monsieur qui a tout de même piloté à travers le monde le président de la république du Cameroun dans un avion civil. A l’issue de cette nouvelle période la réponse est mitigée : à la rigueur l’intéressé pourrait voler comme copilote.
Le directeur général soucieux d’épuiser tous les recours, fit venir un instructeur de Boeing pour tester en vol le copilote, cette fois le verdict fut cinglant : le candidat ne peut en aucun cas être copilote. Quelle idée pour ce chef d’État de se faire piloter par un militaire français alors qu’il y avait des pilotes camerounais formés par Cameroon Airlines... et surtout de nombreux citoyens qui ne demandaient qu’à être formés ?
Autre anecdote : à la fédération camerounaise de football (FECAFOOT), il est créé un poste de directeur général. Le président de la fédération, de nationalité camerounaise, va exiger pour ce poste un occidental avec pour seul motif : il sera au-dessus des intrigues nationales. Ce qu’il ne nous dit pas, c’est pour quelle raison le poste de président n’est point expatrié ? Est-ce à dire que des quinze millions de camerounais il est le seul au-dessus des intrigues ? Ce phénomène est généralisé dans le secteur industriel où le zèle est poussé à l’extrême et démotive complètement les cadres locaux.
Une analyse approfondie fait apparaître entre autres trois enseignements :
Le premier est relatif au peu de sérieux qui accompagne la sélection et l’affectation des coopérants et autres cadres en Afrique.
Quelle différence y a-t-il entre le pilotage de l’avion du chef de l’État et de son entourage avec celui d’un avion de ligne, pour que les méthodes de sélection du pilote ne soient pas identiques ? Pourquoi la démarche qui a prévalu dès qu’il s’est posé la question de qualifier ce monsieur au pilotage d’un avion transportant une population plus élargie ne s’était-elle pas appliquée lors de son affectation auprès du chef de l’État ? Pourquoi avoir accepté ce pilote sur simple recommandation de son administration d’origine sans lui faire subir un test de qualification ? Comment un pilote dit très compétent pour piloter un chef d’État peut à ce point perdre toute sa compétence ? Cet exemple met à nu la fuite en avant adoptée par les Africains. Cet exemple découvre la nature des coopérants, assistants techniques et autres conseillers... que l’Afrique affectionne. Malheureusement, quelles que soient leurs provenances, institutions internationales, administrations des nations occidentales ou multinationales, ces personnes, une fois sur place, mettent sous influence nos dirigeants. Ceci leur permet de faire le vide autour d’eux, d’une part en éliminant les compétences locales qui puissent leur faire ombrage, et d’autre part en sélectionnant des nationaux à la moralité douteuse pour leur servir de faire-valoir... Résultat, les décideurs africains sont coupés de la réalité du terrain, sevrés et désinformés par des barbouzes qui pullulent dans l’administration et dans les secteurs économique et industriel. Le cycle de la tutelle à la tutelle est donc en place.
Le deuxième enseignement est le comportement des deux dirigeants africains que sont le président de la FECAFOOT et le directeur général de la CAMAIR : l’un accorde au pilote français, le même, jusqu’à trois fois, la possibilité de se rattraper. L’autre engage un individu inconnu sans expérience de gestion d’une structure de cette envergure, à qui il accorde toutes les largesses possibles. A contrario, donne-t-on autant de chances aux compétences africaines pour se corriger ? Donne-t-on autant de moyens aux cadres africains appelés à de hautes responsabilités ? Une société mal gérée par un Africain suffit pour jeter l’opprobre sur tous les cadres africains. Comme l’a fait Samuel Eboua pour le pilote français, sans céder à la complaisance, chaque fois que leur intégrité n’est pas mise en doute, permettons aux meilleurs de nos fils d’apprendre car c’est dans la douleur qu’une femme met au monde un enfant.
Le troisième enseignement nous révèle un fait indéniable : les dirigeants du continent, qu’ils soient chefs d’État, chefs d’entreprises ou administrateurs, n’ont point confiance en eux et encore moins en leurs frères de race.
Cette politique d’abandon a paralysé toute possibilité de maîtrise du développement en Afrique noire, et la situation a empiré depuis la fin des années quatre-vingt du vingtième siècle car le monde, de par la disparition des blocs, et l’Afrique noire, de par la crise économique , ont connu des mutations importantes.
Les pays du bloc de l’Est, qu’ils soient d’Europe ou d’Asie, sont entrés dans le grand marché des aides au développement. La concurrence qui en a découlé a fait naturellement peser la balance en défaveur des pays africains. Ici comme ailleurs, la solidarité de race et de continent a primé. Les pays africains n’ayant aucun représentant dans le grand groupe des pays industrialisés et ne présentant plus d’intérêt stratégique, ont été les laissés-pour-compte de cette mutation. La part de « l’aide au développement » qui était autrefois réservée aux pays africains a fondu comme neige au soleil, et a été remplacée par des concepts abstraits ; les organisations non gouvernementales (ONG) et les programmes d’ajustement structurel (PAS).
Vingt ans après, avons-nous seulement pris conscience que cette mutation est irréversible et que nos politiques d’après les indépendances doivent être revues fondamentalement pour nous permettre de nous ajuster à la nouvelle donne et de nous affranchir de la dépendance à l’aide économique venue d’Occident ?
Ayant vécu de l’extérieur, puis de l’intérieur ces mutations, je me suis engagé avec des camarades d’université dans une réflexion d’ensemble sur l’évolution de nos sociétés d’Afrique noire. J’ai ensuite transmis spontanément des extraits de cette réflexion aux responsables politiques du pays et à chaque fois j’ai eu l’impression que cette analyse était partagée. Malheureusement, dans la pratique, les actes de nos dirigeants ne sont jamais en accord avec leurs dires et écrits.
Ils donnent généralement l’impression d’être médusés, face aux jeunes experts venus d’Occident, et souvent moins expérimentés que les cadres nationaux. Est-ce le complexe d’infériorité ? Est-ce le paternalisme? Est-ce le clientélisme ou l’incompétence qui conduisent ces différents acteurs à l’extrême prudence et à l’absence de toute initiative tant qu’elle n’est pas validée par un Blanc 2  ?
Pourquoi l’Afrique noire est-elle réduite à abandonner ses responsabilités à d’autres qui évidemment se contentent de faire le minimum afin de maintenir le marché fructueux, le marché de l’assistance, le marché de l’aide au développement ? Un marché qui dans sa conception actuelle, comme une pieuvre, étouffe et appauvrit inexorablement le sous-continent J’ai essayé de comprendre les raisons de ce comportement très atypique des dignitaires africains, comparés à leurs collègues d’Asie, voire d’Afrique du Nord. Face à leur ambiguïté, l’idée m’est venue en 1993 d’entreprendre une étude sur l’évolution sociale, politique et économique de nos abandons.
Cette étude m’a amené à de nombreuses lectures historiques et sur la négritude. Comme souvent, on cherche toujours très loin ce que l’on a sous le nez : je me suis aperçu, en analysant dans sa version ancienne le premier couplet de l’hymne du Cameroun qu’il y avait là une première réponse à mon interrogation.
P réambule
Barbarie ou sauvagerie ? That’s the question.
« Ô Cameroun ! Berceau de nos ancêtres, autrefois tu vécus dans la barbarie ... Comme un soleil tu commences à paraître, peu à peu tu sors de ta sauvagerie... »
« Ô Cameroun ! Berceau de nos ancêtres, va debout et jaloux de ta liberté... Comme un soleil ton drapeau fier doit être, un soleil ardent de foi et d’unité... »
Voilà deux versions différentes du même couplet de l’hymne du Cameroun qui m’ont marqué et qui me serviront d’introduction dans l’interprétation des comportements post coloniaux que nous observons depuis les indépendances et qui minent nos sociétés.
Le premier couplet de l’hymne adopté par les Camerounais juste après les indépendances démontre s’il en était besoin, notre état d’esprit et notre reniement à la sortie de la colonisation.
En toute chose, seule la première intention est la meilleure. Ceux qui hier, ont écrit la première version de l’hymne de notre pays, sont les mêmes qui l’ont corrigé par la suite, et c’est aussi ceux-là mêmes qui ont eu la lourde responsabilité de diriger nos pays indépendants. Ces dirigeants ont-ils changé fondamentalement entre les deux versions ? Ont-ils voulu par l’ajustement de ce couplet corriger une erreur de leur part ?
Je ne peux répondre à leur place et propose dans cet ouvrage que nous fassions ensemble l’autopsie de leurs actions pour mieux comprendre leurs comportements actuels.
Civilisé ou barbare ?
L’histoire du peuple noir africain était présentée par les colons comme un ensemble de comportements barbares. Ces enseignements ont-ils marqué le subconscient des indigènes tel qu’une fois indépendants ils continuent à affirmer l’infériorité de leur histoire et par conséquent de leur race ?
En d’autres termes, qu’est-ce qui a justifié qu’un hymne écrit par des Camerounais pour affirmer leur souveraineté ait résumé tout leur passé par la seule barbarie 3  ?
Selon le dictionnaire universel, la barbarie est l’état d’un peuple qui n’est pas civilisé (cruauté et inhumanité). Et la civilisation est l’ensemble des phénomènes sociaux, religieux, intellectuels, artistiques, scientifiques et techniques propres à un peuple et transmis par l’éducation. Ainsi le civilisé est doté d’une civilisation avancée.
A la lumière de ces définitions, faisons une démonstration logique par l’absurde comme en mathématiques :
Existait-il des peuples en Afrique avant la rencontre avec l’homme blanc ?
Existait-il des civilisations en Afrique avant la rencontre de l’homme occidental ?
Ces peuples avaient-ils une histoire, des croyances religieuses, intellectuelles, artistiques et scientifiques ?
En prenant référence sur l’histoire des royaumes et chefferies africains, en tenant compte des multiples musées d’art antique de l’Afrique, aujourd’hui installés dans toutes les grandes capitales d’Europe et d’Amérique du Nord et en considérant les manuscrits de Tombouctou, la conclusion est évidente. Il existait des civilisations en Afrique avant l’ère coloniale. Ces civilisations étaient-elles avancées ou rétrogrades ?
Continuons le raisonnement par l’absurde. Sachant que la barbarie est caractérisée par la cruauté et l’inhumanité, une civilisation qui érige la traite, l’esclavage et la colonisation d’un autre peuple en un système de valeur est-elle avancée ou barbare ? Répondre à cette question revient à préciser le caractère très relatif du degré d’évolution d’un peuple. Avec des critères de définition subjectifs et orientés, on ne peut avoir que des réponses erronées.
La civilisation de ceux qui ont colonisé et mis en esclavage les Africains ne pouvait être plus avancée, et le complexe que cachait le premier couplet de l’hymne camerounais n’était pas justifié.
Nonobstant l’histoire des peuples d’Afrique, les intellectuels formés à l’école coloniale font dans ce couplet un aveu du complexe d’infériorité savamment cultivé dans le subconscient des colonisés. Ce conditionnement psychologique aura les conséquences graves sur l’évolution des nations africaines.
Barbare ou civilisé ?
Qu’y a-t-il de plus barbare qu’un peuple qui en réduit un autre à l’esclavage ?
Qu’y a-t-il de plus barbare qu’un peuple qui renie son histoire, son âme et qui refuse de s’assumer ?
Barbares les colons l’étaient certes, barbares nous le sommes tous devenus avec la colonisation et l’esclavage. Dans discours sur le colonialisme 4 Aimé Césaire disait ceci : « Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde... Une nation qui colonise, une civilisation qui justifie la colonisation, donc la force, est déjà une civilisation malade, une civilisation moralement atteinte, une civilisation moribonde... Colonisation : tête de pont dans une civilisation de la barbarie d’où à n’importe quel moment peut déboucher la négation pure et simple de la civilisation. » Oui, la colonisation, le reniement et le refus de s’assumer sont des signes d’une civilisation inexistante, décadente, moribonde, et malade. De qui je parle et pour qui je parle ?
La réponse, je l’emprunte une fois de plus à Aimé Césaire dans Discours sur le colonialisme : « Je parle de millions d’hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d’infériorité, le tremblement, l’agenouillement, le désespoir, le larbinisme... »
Je parle de tous ces hommes qui ont développé ou adopté les principes barbares ayant donné naissance à l’esclavage et à la colonisation.
A qui je m’adresse ?
Je m’adresse aux populations africaines en général et aux populations camerounaises en particulier.
Je m’adresse aux hommes politiques et aspirants du continent.
A vous tous, ce message et cette réflexion sont dédiés : les dogmes qui nous gouvernent depuis les indépendances ne militent pas dans le sens de notre émancipation, et encore moins dans celui de notre développement.
En m’inspirant de Descartes, le bon sens ne peut être l’apanage d’un seul peuple, d’une seule caste, et encore moins d’une seule race. Il est encore la chose la mieux partagée au monde.
Liberté ou barbarie ?
Nous sommes-nous assumés un seul instant depuis les indépendances  ?
Nous sommes-nous libérés du complexe d’infériorité qui nous a habités depuis la colonisation et l’esclavage ? Nous sommes-nous à ce jour affranchis de nos vieux démons ?
Sommes-nous aujourd’hui capables d’affirmer nos choix sans complexe uniquement pour l’intérêt de notre peuple et celui des générations futures ?
Sommes-nous capables d’avoir d’autres repères que ceux que nous renvoie le miroir du colon et la mémoire du colonisé que nous avons été ?
Sommes-nous capables d’élaborer des politiques socio-économiques fondées sur nos propres ressources ?
Sommes-nous... ? Sommes-nous... ?
Sommes-nous enfin sortis de la barbarie dans laquelle nous ont plongés la colonisation et l’esclavage ?
Seul un retour à nos racines, à notre conscience oubliée et abandonnée, nous permettra de retrouver une identité et avec elle une destinée.
Seule une prise de conscience de notre histoire nous permettra de mieux bâtir notre avenir.
Seul un bon diagnostic des motivations des colons et des esclavagistes nous permettra d’évaluer et de préciser le sens à donner à la notion d’ indépendance qui a suivi la colonisation.
Seule une bonne connaissance des enjeux que cache la notion de développement nous permettra d’orienter nos choix de politique générale.
Ainsi dans cet ouvrage, la présence de l’homme du passé sera permanente et permettra à l’homme du présent que nous sommes de se construire sur un socle solide déjà éprouvé. Ainsi, pour nous inspirer et pour étayer notre analyse, je me suis servi de nombreux exemples du passé.
Ce préambule me permet de poser le sujet dans son contexte actuel. Il me permet d’introduire cet ouvrage qui fait modestement : l’autopsie de notre passé ; le diagnostic de notre présent ; les prescriptions pour notre futur.
Cet essai est soutenu par l’étude des ouvrages des chantres de la négritude que sont Frantz Fanon et Aimé Césaire. Ces deux auteurs sont pour moi ceux qui ont le mieux compris les problèmes liés à la colonisation et créés par elle. Leurs analyses édifient tous ceux qui vivent l’évolution de nos États d’Afrique noire.
Cet essai est soutenu par des faits historiques réels tirés de recueils sur l’histoire du Cameroun. Ce pays a l’avantage de représenter sur les plans ethnographique, géographique, et historique la diversité africaine. Juste au-dessus de l’équateur, il déborde sur le désert et la forêt dense africaine en passant par la savane. Composé de Bantous, Pygmées, Soudanais, Peuls et Arabes Choa, le Cameroun a connu tant la colonisation que la tutelle. Il a connu la colonisation allemande, puis la tutelle française et anglaise. Sur le plan socioculturel, on y rencontre des animistes, des musulmans et des chrétiens. Après les indépendances, les deux langues officielles retenues sont le français et l’anglais. Pour exprimer cette particularité, et avec un peu de chauvinisme, les citoyens camerounais désignent leur pays comme étant l’Afrique en miniature. On ne peut trouver meilleur laboratoire pour étudier le problème africain.
Cet essai est soutenu enfin par mon vécu, mon expérience personnelle, et l’analyse que tout ceci m’inspire.
J’ose espérer que cette démarche va nous permettre de nous révéler à nous-mêmes et réveiller chez tous une réflexion positive qui contribuerait à relancer le combat manifestement enterré depuis les indépendances.
Le combat de la décolonisation des peuples d’Afrique noire continue et vouloir l’ignorer serait conduire tout un peuple à la perte, ce serait un génocide. Génocide que décrivait Adam Hochschild dans son livre 5 Les fantômes du roi Léopold, urz holocauste oublié . Livre dans lequel l’auteur relate une entreprise qui prit naissance depuis la période colonialo-esclavagiste, et qui malheureusement, comme nous le démontrons dans notre présent ouvrage, se poursuit après les indépendances. Il s’agit ici de cette gigantesque entreprise d’appropriation et d’exploitation des territoires et des peuples, lesquels sont privés de tout pouvoir politique, mais aussi de la propriété de leurs terres et ressources naturelles en échange de... rien du tout ou presque , chroniquait un critique littéraire.
Hier comme de nos jours, des hommes librement, sacrifient en leur nom et en celui des générations futures tous les droits de souveraineté et de gouvernement de tous leurs territoires en échange de la misère, des privations, de l’autodestruction... Tel est le génocide dont nous parlons, tel est le génocide qui se poursuit sous la supervision des organismes spécialisés d’ici et d’ailleurs...
À ce sujet, en 1962, René Dumont lançait un cri de détresse, L’Afrique noire est mal partie 6 , il récidivait en 1982 et en 1986 par les ouvrages intitulés l’Afrique étranglée 7 puis Pour l’Afrique j’accuse 8 . À la parution du premier ouvrage de la série, l’auteur sera interdit de séjour dans plusieurs capitales d’Afrique francophone. Plus de quarante ans après, force est de reconnaître la pertinence des analyses successives de ce visionnaire. Mon message reste dans la droite ligne des chemins balisés par René Dumont. Après les aides et les ajustements, l’Afrique noire est toujours mal partie et pourtant les solutions existent bel et bien.
Je sais que ce discours va à l’encontre des courants de pensées actuels...
Je sais que des exemples, souvent les mêmes, seront utilisés pour me démontrer les réussites des systèmes actuels...
J’accepte d’avance ces remarques mais, je ne peux me satisfaire d’une politique soit-elle la meilleure : - Qui conduit notre continent au dernier rang, - Qui conduit et réduit notre peuple à la mendicité, - Qui induit la dégénérescence du continent et de ses fils par la corruption, l’émigration, la prostitution, l’avilissement, l’insécurité, la mortalité... - Qui dévalorise notre peuple et notre race face au reste du monde, - Qui produit l’endettement et hypothèque l’avenir des générations futures sur plusieurs siècles.
Je rêve : - D’appartenir à un continent qui ambitionne de devenir le premier et le meilleur, - D’appartenir à un peuple qui s’affirme par ses réalisations, sa capacité à résoudre par lui-même ses problèmes, - D’appartenir à un continent dont les fils sont et seront fiers de leurs parents, et de leur histoire, - D’appartenir à un peuple et un continent qui inspirent le respect, l’admiration, et la confiance des autres communautés, - D’appartenir à un continent dans lequel l’égalité entre citoyens ne se limite pas à des slogans politiques.
Comme le disait aux américains le président Franklin Delano Roosevelt lors de la grande crise économique qui ébranla l’Amérique en 1929 : « Soyez réalistes, demandez l’impossible ... » Oui, ce qui vous semble impossible aujourd’hui est ce dont je rêve, ce que je vous demande. Je veux être riche, fort, respecté, et admiré...
C hapitre I
L es derniers hommes libres

« Sans la conscience historique, les peuples ne peuvent pas être appelés à de grandes destinées . » Cheik Anta Diop.
Le cycle de la civilisation n’a jamais été le monopole d’un peuple.
Berceau de l’humanité, le continent africain l’est par les plus anciens fossiles humains découverts dans la vallée du Nil.
Berceau de la civilisation, l’Afrique l’est aussi par l’une des plus grandes civilisations humaines développée en Égypte, non loin du berceau de l’humanité.
Bien avant la période coloniale, les royaumes de l’Afrique connurent leurs grandeurs et leurs décadences.
Ainsi les empires d’Égypte, de Nubie, du Mali, du Ghana, et du Songhai s’installèrent près des fleuves, développèrent des voiliers en bois et firent le commerce. Les Égyptiens voyagèrent par le Nil, la mer Rouge et la Méditerranée. Ils firent du commerce avec les Phéniciens en Méditerranée. Il descendirent le Nil et atteignirent l’Afrique centrale. Au Sud de l’Égypte, l’empire Koush se développa et Méroé, région importante de production de fer, en fut la capitale.
De Méroé, les techniques de travail d’Égypte et notamment du travail du fer pénétrèrent en Éthiopie et dans l’Ouest de l’Afrique, puis au Nord Cameroun où vivaient paisiblement les descendants des peuples Noks, les Sao, et les nomades Foulbé venus du Sénégal.
Ces techniques de travail venues du Nord de l’Afrique furent ensuite transmises au Sud du continent aux peuples bantous et semi-bantous par des échanges entre le Nord et le Sud du territoire. De la même manière, l’islam venu du Moyen-Orient va pénétrer en Afrique de l’Ouest puis au Centre.
Subséquemment, au Cameroun, les Foulbé initialement animistes furent convertis à l’islam, firent la guerre sainte ou la Djihad et envahirent toute la région du Nord jusqu’à l’Adamaoua. Ils remplacèrent les dignitaires locaux par leurs représentants appelés Lamidos ou chefs religieux. Les peuples au Sud de l’Adamaoua notamment les Bamoun, les Bamiléké, les Bamenda étaient des artisans, commerçants, agriculteurs et animistes. Les croisades Foulbé pour l’islamisation de ces royaumes furent vouées à l’échec. Au centre, au Sud et à l’Est vivaient en plus des Pygmées, les peuples Bantous animistes, forgerons, chasseurs et agriculteurs.
Sur le plan administratif, au Cameroun comme en Afrique, le Nord avait déjà des formes de gouvernement organisé depuis des siècles. Les rois et les chefs étaient à la tête de royaumes puissants, dirigeaient leur peuple, avaient une armée et faisaient le commerce avec d’autres groupes. Ils étaient les seuls propriétaires fonciers.
A l’Ouest, les royaumes, les empires, et les chefferies étaient bien structurés autour de nombreux chefs qui disposaient d’une grande autorité.
Sur la Côte, au centre et au Sud, les habitants étaient organisés en petits groupes sous le contrôle d’un chef de village ou de groupement de villages souvent désigné parmi les plus riches et valeureux guerriers. Le conseil des notables, une sorte d’assemblée, décidait des orientations de la société et limitait les pouvoirs des chefs.
En règle générale, les peuples du Nord et de l’Ouest avaient des traditions monarchiques, alors que les peuples de la côte, de l’est, du centre et du sud avaient des traditions démocratiques avec de part et d’autre des exceptions notables.
Ces peuples, quelle que soit l’opinion que nos multiples miroirs hérités de la colonisation et de la traite des nègres nous renvoient d’eux, avaient une richesse que rien au monde ne peut remplacer : la liberté.
Ils étaient libres : libres de leurs croyances, libres de leurs cultures, libres de leurs territoires, libres de s’organiser, libres de leurs choix, libres de s’assumer et de se gérer, libres de vivre...
Ils s’identifiaient à leur environnement, à leurs ancêtres et à leurs croyances...
C’étaient des peuples affirmés avec une identité propre et non empruntée...
C’étaient des peuples qui apportaient par eux-mêmes les réponses aux problèmes que leur posaient leurs sociétés...
C’étaient des peuples qui maîtrisaient leur environnement...
Vu sous cet angle, c’étaient des peuples civilisés, dont la dynamique d’évolution fut interrompue par une rencontre fortuite et dévastatrice que nous développerons dans les prochains chapitres.
Frobenius, un explorateur, un vrai comme l’appelle Aimé Césaire, dira ceci en parlant de l’Afrique qu’il a découverte : « Civilisés jusqu’à la moelle des os ! L’idée du nègre barbare est une invention européenne. 9 » D’autres vous diront que cette idée est un paradigme 10 européen.
C hapitre II
L ’agonie de la liberté

« L’homme est mouvement vers le monde et vers son semblable. Mouvement d’agressivité qui engendre l’asservissement ou la conquête. Mouvement d’amour, don de soi, terme final de ce qu’il est convenu d’appeler l’orientation éthique. » Frantz Fanon dans Peau noire et masques blancs , Édition du Seuil, 1952.
Bref rappel historique.
La rencontre entre la civilisation européenne judéo-chrétienne et la civilisation négro-africaine s’est faite tout en douceur au milieu du quatorzième siècle.
Au XV e siècle, les explorateurs envoyés par le prince Henri du Portugal avaient pour objectifs principaux : la recherche de débouchés commerciaux, l’extension de l’apostolat chrétien, la découverte de nouvelles terres et le repérage d’une voie maritime vers l’Inde en contournant l’Afrique.
Ainsi les Portugais atteignirent le Golfe de Guinée et firent le commerce. Les Espagnols, les Hollandais, les Allemands, les Anglais et les Français en concurrence et désireux d’avoir un accès direct aux nombreuses richesses que rapportaient les Portugais, installèrent à leur tour des comptoirs commerciaux et des missions d’évangélisation sur la côte africaine.
Les Européens n’explorèrent pas tout de suite l’intérieur des pays. Les peuples de la côte leur servant d’intermédiaires avec ceux de l’intérieur.
Ils échangèrent principalement de la poudre d’or, des pierres précieuses, des épices, de l’ivoire et du bois, contre des fusils, de la poudre explosive, des bracelets et de l’alcool.
Ce commerce se faisait sous le contrôle des rois et chefs de la côte qui prélevaient une dîme auprès des marchands européens.
C’est dans cette ambiance que les explorateurs portugais installés à Fernand do Po arrivèrent sur la côte du Cameroun en 1472. Ils furent suivis par les autres protagonistes de la conquête coloniale. Le Cameroun doit d’ailleurs son nom actuel à cette épopée. Le fleuve Wouri appelé Rio dos camaroes par les Portugais, devint le rio dos camarones lors du passage des espagnols, puis Kamerun par les Allemands et Cameroun ou Cameroon selon que l’on est français ou anglais.
Mais très vite, au Cameroun comme ailleurs, l’appétit commercial des marchands européens conjugué avec la complaisance, la cupidité et l’incurie de nombreux dignitaires de la côte vont faire basculer cette rencontre vers l’abîme de la colonisation et ensuite vers celui de la traite et de l’esclavage.
Un exemple : l’histoire nous apprend qu’à Douala au Cameroun était installé un petit marchand allemand du nom d’Adolf Woerman 11 . Il prêtait aux rois de la côte des sommes importantes d’argent et des valeurs. Ces dirigeants, incapables d’honorer leurs échéances, lui cédèrent progressivement le contrôle de l’activité commerciale sur leur territoire. Il devint ainsi très riche et assez puissant pour décider d’établir une colonie allemande au Cameroun.
Les rois de la côte, surpris par la perte effective de leur pouvoir et par leur dépendance constante vis-à-vis des marchands, écrivirent à la reine Victoria et aux autres dignitaires pour demander une protection mais il était trop tard. Finalement, le 14 juillet 1884, le territoire du Cameroun devint une colonie allemande et en 1885, lors de la conférence de Berlin, la Grande-Bretagne et la France se mirent d’accord pour entériner la décision allemande.
Dès cette période, les Allemands débarrassés de leurs intermédiaires, commencèrent la conquête de l’intérieur du territoire malgré la résistance des peuples rencontrés.
Comme de 1914 à 1918, lors de la première guerre mondiale, les Allemands furent vaincus par les armées anglaise et française, ils renoncèrent le 28 juin 1919 à Versailles à tous leurs droits sur leurs possessions en Afrique et la responsabilité de la gestion de ces territoires est transmise à la Société Des Nations (S.D.N.). C’est ainsi que la France et l’Angleterre eurent la charge d’assurer « d’une part la paix, le bon ordre, et la bonne administration du Cameroun, et d’autre part d’accroître par tous les moyens le bien-être matériel, moral et social des habitants ... ».
Ces pays séparèrent le Cameroun en deux par une frontière à la suite d’une déclaration franco-britannique datant du 10 juin 1919. Pour administrer leur partie du territoire, les Français vont s’essayer tour à tour à différentes politiques : l’assimilation qui se résume au reniement de l’identité traditionnelle des camerounais. Cette politique fut contestée par les dignitaires locaux et très vite abandonnée. Puis vint l’association. Elle consistait à se servir des institutions traditionnelles pour mieux réussir l’objectif colonial. Et enfin, le paternalisme fut couplé à l’association pour réorganiser l’ensemble du Cameroun dans l’intérêt de la “mère patrie”, la France. Les Anglais quant à eux, plaçaient la partie du Cameroun qui leur revenait sous l’administration du Nigeria oriental. À la différence du Cameroun Francophone, elle était administrée indirectement par Enugu et Lagos sous la supervision de Londres.
Le sort ici réservé au Cameroun fut celui de l’ensemble des territoires occupés d’Afrique noire, qu’ils soient sous tutelle, sous mandat ou simplement une colonie. Tout était fait pour assimiler le sol et le sous-sol à la métropole colonisatrice et faire des peuples autochtones une propriété. Partout en Afrique, avec des fortunes diverses, une résistance s’organisa et le cas du Cameroun est un modèle du genre.
L a mort des derniers hommes libres :
L’histoire de l’Afrique noire regorge de nombreux exemples de résistances à la horde coloniale : sans être exhaustif, c’est le Négus en Ethiopie, ce sont les rois Ashanti et plus récemment Nkwame Nkrumah au Ghana, ce sont Nelson Mandela, Steve Biko et leurs compères en Afrique du Sud, c’est aussi et enfin Patrice Lumumba et la bêtise humaine qui a accompagné sa mise à mort. Dans le documentaire télévisuel qui reprend la courte vie de ce fils du Congo, un ancien agent Belge explique comment il a fallu le faire éliminer par ses frères et surtout il décrit le scénario macabre mis en place pour faire disparaître ses restes. Pour paraître convaincant, il exhibe à la caméra son trophée de Guerre constitué d’une partie de la dentition de Lumumba... et avec un humour macabre il conclut : « il y en a qui croient en son retour. Eh bien, il reviendra avec deux dents en moins ... » Si ceci n’est pas un crime contre l’humanité, qu’est-ce que c’est alors ?
Au Cameroun également, une certaine résistance s’était organisée depuis la colonisation allemande : les Lamidos de Bouba Ndjida, de Ray Bouba et de Ngourou ont longtemps combattu l’invasion allemande et ne furent vaincus qu’entre 1900 et 1902. Sur la côte, Douala Manga Bell dans sa tentative de résister au traité de Berlin sera trahi par le Sultan Njoya allié des Allemands et il sera exécuté le 2 août 1914 à Douala. Martin Paul Samba qui longtemps travailla avec les Allemands, se désolidarisa de leur entreprise et s’installa à Ebolowa où il fut arrêté, accusé de trahison et fusillé par les Allemands en 1914.
De tous ces hommes, un va se distinguer partculièrement par son charisme et son intelligence. Il fut comme les autres un résistant à la horde coloniale, mais surtout ce fut un despote éclairé, soucieux de construire un royaume libre, indépendant et qui s’assumerait pleinement. Le sultan Njoya, roi des Bamoun, initialement de connivence avec les Allemands, va très vite percevoir les vrais visées de leur présence. Et dès ce moment, il s’opposera à l’administration allemande, puis à celle de l’Angleterre et enfin à celle de la France.
Pendant son règne, le sultanat Bamoun connut une transformation qui fait jusqu’à ce jour la fierté du Cameroun. Lors d’une visite rendue au gouverneur anglais à Buea, il sera reçu dans une résidence à l’architecture occidentale construite en béton. De retour à Foumban, sa capitale, il réunit ses collaborateurs et leur présente le plan d’un palais à construire. C’est un ouvrage qu’il veut à la fois résidence, musée et lieu de culte capable de résister aux actes incendiaires de ses sujets lors des révoltes. Sans aucune notion d’architecture et encore moins de génie civil, ce palais sera construit avec des matériaux locaux (argile et bois) et par des artisans, tous Bamoun et ceci sans une seule participation étrangère. Malgré les nombreuses difficultés rencontrées, l’entreprise ne fut jamais abandonnée et surtout pas confiée à d’autres. C’est là une leçon de courage, de confiance en soi et en son peuple qui doit faire réfléchir ceux qui dirigent le continent noir de nos jours.
Le sultan Njoya inventa ensuite l’écriture Bamoun 12 et la répandit parmi son peuple. Les notables et les dignitaires s’en servaient pour correspondre avec lui et elle lui permit de rédiger l’histoire, les lois, les coutumes ainsi que la composition des médicaments à base d’herbes et de plantes chez les Bamoun.
Croyant à la culture et à l’artisanat, il va ouvrir des écoles pour la maîtrise du travail du bronze, du tissage des étoffes et du travail du bois...
Avant la rencontre avec l’Occident, les peuples noirs avaient la maîtrise de la forge du fer et du bronze. Ils fabriquaient des outils mais, rarement des machines. Or, le sultan inventa un moulin à maïs et fabriqua des fusils.
C’est ici, une démarche très étonnante pour une personne qui n’était dans aucune école cartésienne.
Après 1914, il va essayer d’empêcher les Français de partager son royaume, il sera déporté à Yaoundé où il mourra en 1933.
J’invite tout lecteur camerounais ou de passage au Cameroun à se rendre au palais Bamoun pour comprendre mon admiration de l’œuvre du sultan Njoya.
Le dernier homme libre du Cameroun disparaissait avec la mort du sultan Njoya, ainsi furent éteints tous les patriotes du sous-continent noir.
C hapitre III
V ive la colonisation

« ...Il est déloyal de légitimer à posteriori l’action colonisatrice par les évidents progrès matériels réalisés dans certains domaines sous le régime colonial, entendu que la mutation brusque est chose toujours possible, en histoire comme ailleurs ; nul ne sait à quel stade de développement matériel eussent été ces mêmes pays sans l’intervention européenne ...» Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme.
Comment un scénario qui avait initialement pour objectifs l’exploration et la recherche de débouchés commerciaux va-t-il se transformer en barbarie ? La réponse, on la trouve clairement exprimée par Frantz Fanon dans Peau noire et masques blancs 13 , livre dans lequel il explique le mécanisme du double complexe d’infériorité chez les uns et de supériorité chez les autres. Permettez-moi de changer la formule en remplaçant complexe d’infériorité par colonisation et vous avez ceci : « s’il y a eu colonisation, c’est suite à un double processus, économique d’abord, et d’épidermisation de la valeur des hommes ensuite. » Pour justifier l’entreprise coloniale, les tenants de ce projet vont monter une démonstration surréaliste sur l’infériorité des races non européennes en général, et de celle de la race noire en particulier. Ces adeptes sont soutenus par les courants de pensée implantés dans toutes les couches, professionnelles comme confessionnelles. Découvrons ces érudits :
Version philosophique : citation de Renan, philosophe idéaliste français, reprise Aimé Césaire 14  : « Nous aspirons non pas à l’égalité mais à la domination. Le pays de race étrangère devra redevenir un pays de serfs, de journaliers agricoles ou de travailleurs industriels. Il ne s’agit pas de supprimer les inégalités parmi les hommes, mais de les amplifier et d’en faire une loi... La régénération des races inférieures ou abâtardies par les races supérieures est dans l’ordre providentiel de l’humanité. »
Albert Sarraut tenant discours aux élèves de l’école coloniale, (dans laquelle nombre de dirigeants africains de ce jour ont été formés) expose qu’il serait puéril d’opposer aux entreprises européennes de colonisation : « un prétendu droit d’occupation et je ne sais quel autre droit de farouche isolement qui pérenniseraient en des mains incapables la vaine possession des richesses sans emploi. 15 »
Version ecclésiastique: le révérend père Barde assure que « les biens de ce monde, s’ils restaient indéfiniment répartis, comme ils le seraient sans la colonisation, ne répondraient ni aux desseins de Dieu, ni aux justes exigences de la collectivité humaine. 15 »
Le révérend père Muller renchérit : « ...l’humanité ne doit pas, ne peut pas souffrir que l’incapacité, l’incurie, la paresse des peuples sauvages laissent indéfiniment sans emploi les richesses que Dieu leur a confiées avec mission de les faire servir au bien de tous. 15 »
Version homme de la rue : Psichari-soldat-d’Afrique : « Je sais que je dois me croire supérieur aux pauvres Bayas de Membéré. Je sais que je dois avoir l’orgueil de mon sang. Lorsqu’un homme supérieur cesse de se croire supérieur, il cesse effectivement d’être supérieur... Lorsqu’une race supérieure cesse de se croire une race élue, elle cesse effectivement d’être une race élue. 15 »
Version scientifique : le docteur H. L. Gordon, médecin de l’hôpital de psychopathie Mathari à Nairobi, écrit dans un article de la presse médicale de l’Est africain : « L’observation poussée au plus haut point d’une série de cent cerveaux d’indigènes normaux établit à l’œil nu une absence de cerveaux nouveaux, caractérisés comme on sait par des cellules au dernier stade de développement. Cette infériorité représente quantitativement 14,8 %... 16 »
Faguet embraie : « le Noir n’est pas du tout notre cousin. Ici, il y a une vraie différence, une vraie distance, et très grande, ethnologique. Après tout, la civilisation n’a jamais été faite jusqu’à présent que par des blancs 17 ... »
Jules Romains, de l’académie française va ajouter : « La race noire n’a encore donné et ne donnera jamais un Einstein, un Stravinsky, un Gershwin. 17 »
Les adeptes de la colonisation faisaient l’impossible pour démontrer que l’homme noir est d’une race intermédiaire entre le singe et l’homme blanc. Les religieux disaient que le Noir n’a point d’âme ; il ne peut rien entreprendre et l’entreprise coloniale est une œuvre humanitaire pour civiliser les sauvages.
De nos jours, rien n’a changé. Jugez-en ! Nous sommes en France, pays des droits de l’homme, l’article 4 de la loi de février 2005 votée au parlement proclame contre toute évidence « le rôle positif de la colonisation Outre-Mer ».
Aimé Césaire dans Discours sur le colonialisme fait un rapprochement entre l’abominable idéologie nazie prônée par Hitler et celle développée par Renan, Sarraut, Muller, Barde, Gordon et les autres. Le discours est le même, mais le tort d’Hitler est finalement d’avoir appliqué aux braves blancs la politique réservée aux sauvages  : « ... Ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, c’est d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes, les Indiens, et les Nègres d’Afrique 17 . »
Pour abonder dans ce sens, bien avant Hitler, l’Allemagne de Guillaume II décima en Namibie les Hereros entre 1903 et 1906 dans une expédition punitive menée par un haut fonctionnaire colonial nommé Goering, nom tristement célèbre... et pour cause :
Goering n’est rien d’autre que le père d’Hermann Goering, second d’Hitler et créateur de la terri

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