L avenir de notre liberté
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L'avenir de notre liberté , livre ebook

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Description


Ce livre est un plaidoyer pour le progrès. Il nous fait pénétrer dans l'univers des nouvelles technologies, ses exceptionnelles perspectives et ses risques.



On évoque aujourd'hui beaucoup le numérique, à juste titre, mais bien d'autres domaines scientifiques sont concernés, la génétique, l'énergie, les nano-technologies. Peut-être notre liberté est-elle en danger : les dirigeants de ces grandes entreprises technologiques veulent définir le monde dans lequel nous vivrons dans les décennies à venir.



Il s'agit donc d'éviter que les entreprises imposent leurs choix au monde, au détriment des puissances publiques, dans tous les domaines de notre vie sociale et privée.



Une première question parmi bien d'autres émerge : faut-il démanteler Google et les autres GAFA ?




  • Introduction - La nouvelle condition humaine


  • Une grande stagnation mais pas séculaire


  • L'Eden technologique


  • Un marché du travail explosé


  • Le génie humain à la manoeuvre


  • Une société du renoncement ?


  • Qui gouverne : politiques ou prophètes technologiques ?


  • Deux voies possibles, la grande divergence


  • Réhumaniser le monde


  • Annexes

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 22 juin 2017
Nombre de lectures 6
EAN13 9782212156522
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0600€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Ce livre est un plaidoyer pour le progrès. Il nous fait pénétrer dans l’univers des nouvelles technologies, ses exceptionnelles perspectives et ses risques.
On évoque aujourd’hui beaucoup le numérique, à juste titre, mais bien d’autres domaines scientifiques sont concernés, la génétique, l’énergie, les nano-technologies. Peut-être notre liberté est-elle en danger : les dirigeants de ces grandes entreprises technologiques veulent définir le monde dans lequel nous vivrons dans les décennies à venir.
Il s’agit donc d’éviter que les entreprises imposent leurs choix au monde, au détriment des puissances publiques, dans tous les domaines de notre vie sociale et privée.
Une première question parmi bien d’autres émerge : faut-il démanteler Google et les autres GAFA ?

Jean-Hervé Lorenzi est professeur d’économie à l’université de Paris-Dauphine et président du Cercle des économistes.
Mickaël Berrebi est diplômé de l’ESSEC, financier et membre de l’Institut des actuaires.
Jean-Hervé LORENZI avec Mickaël BERREBI
L’avenir de notre liberté
Groupe Eyrolles 61, bd Saint-Germain 75240 Paris Cedex 05 www.editions-eyrolles.com
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, sur quelque support que ce soit, sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
© Groupe Eyrolles, 2017 ISBN : 978-2-212-56762-5
Sommaire

I NTRODUCTION
La nouvelle condition humaine
L’éternelle prophétie d’un monde meilleur
La répétition du débat entre le progrès et la société
Qui déterminera le XXI e siècle ?
Peur et espoir d’un monde en gestation
C HAPITRE 1
Une grande stagnation, mais pas séculaire
La stagnation séculaire ou les voies de la liberté
Transition, les prémices d’une révolution industrielle
Une influence déterminante et croissante
C HAPITRE 2
L’Éden technologique
L’intelligence artificielle ou la déshumanisation
La blockchain ou la nouvelle confiance
Le Big Data ou la disparition du libre arbitre
La manipulation génétique ou l’homme-dieu
C HAPITRE 3
Un marché du travail explosé
Retour sur le passé
Le rêve de la connaissance universelle
Le rêve de l’entrepreneuriat généralisé
L’explosion de la faible qualification
Un nouveau rapport salarial
C HAPITRE 4
Le génie humain à la manœuvre
Un grand bond scientifique
La mainmise des communautés de réseaux
L’intrusion généralisée
C HAPITRE 5
Une société du renoncement ?
Un monde à plusieurs vitesses
Le choc des classes moyennes
Le populisme triomphant
C HAPITRE 6
Qui gouverne : politiques ou prophètes technologiques ?
L’avenir des sociétés humaines aux mains des grandes entreprises technologiques
Une société contrôlée par les grandes entreprises technologiques
Le rêve d’échapper à la fiscalité des États
C HAPITRE 7
Deux voies possibles, la grande divergence
Brave Westworld
Anthropos
C HAPITRE 8
Réhumaniser le monde
Casser les monopoles technologiques
Redéfinir une éthique mondiale
Restaurer une vraie privacy
Remettre la technologie au service de la prospérité
Vers une nouvelle puissance publique
Annexes
Bibliographie
Index des notions clés
Index des personnes citées
Index des entreprises ou institutions citées
Table des graphiques et tableaux
Nous tenons à remercier Isabelle Albaret, Antoine Lefébure, Maurice Ronai et Guy Turquet de Beauregard pour leur aide précieuse, tant sur les idées, commentaires et suggestions. Nous tenons également à remercier Angélique Delvallée pour son soutien permanent. Et enfin, nous remercions Marius Amiel, Pierre Garin, Léa Konini et Julien Maire pour leur gentillesse et leurs dernières relectures.
Introduction
La nouvelle condition humaine
Le monde est perplexe, peut-être même perdu. Il découvre avec surprise que la sortie de crise ne suppose en rien le retour à cette croissance exceptionnelle du début des années 2000. Il comprend enfin que le vieillissement, le choc démographique, le ralentissement des gains de productivité, l’explosion des inégalités, la finance non maîtrisée créent des conditions économiques totalement nouvelles et, de fait, un ralentissement de l’économie mondiale. Les politiques monétaires accommodantes arrivent à leur terme, les taux d’intérêt vont retrouver une pente ascendante, les politiques budgétaires sont limitées par le poids des dettes publiques sauf peut-être des exercices temporaires à la Trump. C’est aujourd’hui le moment du recul du monde rationnel, celui de la montée des extrémismes et du populisme, celui où alors le rêve technologique apparaît comme le seul d’un monde meilleur. C’est de cela que ce livre va parler. Les risques que fait courir à nos sociétés une vision naïve et simpliste de l’Éden technologique, celui où les politiques s’effacent devant les nouveaux prophètes de la technologie qui dessinent pour nous le monde qu’ils veulent pour eux.
L’ ÉTERNELLE PROPHÉTIE D ’ UN MONDE MEILLEUR
L’illusion technique a un prophète, Jeremy Rifkin. Certes, il est loin d’être seul. Il est le porte-parole de formidables entrepreneurs qui, au-delà de leurs promesses d’aujourd’hui, imaginent qu’ils peuvent façonner le monde à l’aune de leurs innovations. Mais Rifkin demeure le plus emblématique car il donne à ces perspectives une apparence scientifique et culturelle.
Pourquoi s’acharner sur ce malheureux propagandiste d’un monde enfin débarrassé de toutes les contraintes subies depuis des millénaires : le travail, l’ignorance, les guerres, les transitions multiples à commencer par celle du climat ? Tout simplement parce qu’il résume, à lui seul, cette vision naïve d’un monde où le maître mot est celui de progrès. Ou simplement, un monde où un consommateur repu et apaisé définira la nouvelle condition humaine. Rifkin confond sous le terme général de « progrès » les évolutions exceptionnelles de la science et leurs applications techniques pour le plus grand nombre. Mais qu’entend-on précisément par le terme de « technique » ? On peut la définir comme l’ensemble de simples procédés destinés à la production et donc comme le résultat d’une application concrète de la science, outil de compréhension du monde. Tout procédé de la science désigne une connaissance qui se veut parfaite, rigoureuse, de plus en plus soucieuse de formalisme, et qui fonde cette prétention par un recours accru à des outils de calcul inconnus jusqu’alors. Les techniques puis les innovations ne sont que des applications de ces progrès géants dans la connaissance. C’est de cette confusion que naît le problème.
Reprenons Rifkin. Son dernier ouvrage, La Nouvelle Société du coût marginal zéro 1 , réussit ce coup de force de faire de tout de l’Internet la réponse à la crise du système capitaliste, à ses menaces sur l’humain et sur l’environnement. Comment mieux résoudre le chômage de masse, voire la fin du travail comme Rifkin l’annonce depuis longtemps, que d’imaginer ces « prosommateurs » capables de produire tout ce dont ils ont besoin ? Comment mieux en finir avec l’obsession d’une croissance plus qu’hypothétique et régler le problème devenu central des inégalités que d’envisager une société de pair à pair, de partage et de collaboration, où le profit n’a plus de sens et qui peut essaimer dans les zones les plus pauvres du monde, comme c’est le cas dans certaines communes rurales en Inde ? Comment mieux recréer du commun que d’imaginer un nouveau modèle de gouvernance, les « communaux collaboratifs » qui ne sont pas sans faire penser aux « commons » datant des féodalités où la production pour l’usage prévaut sur la production pour l’échange ? Enfin, dans le domaine des fausses évidences, comment mieux réduire l’empreinte carbone de l’activité humaine que de privilégier les énergies renouvelables et un style de vie qui réconcilie l’abondance – le « tout gratuit » – et la durabilité ?
Selon Rifkin, c’est en fait vers une troisième révolution industrielle, fondée sur l’Internet des objets connectés, que se dirige le monde. Mais peut-on affirmer qu’il s’agit d’une révolution industrielle, au sens d’un nouvel équilibre de production et de consommation, fondateur d’un nouveau cycle de croissance économique et résultant d’une série d’innovations liées à l’essor et à la diffusion de nouvelles techniques ? Cette conclusion est hasardeuse car le développement de l’Internet des objets et des énergies demeure embryonnaire et incertain.
Mais, surtout, le concept abusivement usité de révolution industrielle ne fait pas consensus. C’est une fois de plus Schumpeter qui nous remet dans le droit chemin : « Arpentant le cours de l’histoire économique, nulle part nous ne trouvons de brusques ruptures mais uniquement une lente et continuelle évolution 2 . » Les économistes et historiens ont toujours été en débat constant sur la dynamique de l’évolution technique. Certains, comme Braudel, la voient comme un processus linéaire, tandis que d’autres privilégient une approche par ruptures. L’idée de révolution industrielle, le résultat de la seconde approche, doit être maniée avec précaution.
L’incertitude sur l’hypothèse d’une troisième révolution industrielle n’est d’ailleurs pas seulement technique. Le développement de l’Internet des énergies renouvelables suppose une approche collaborative de l’économie qui dépasse le mode de production traditionnel fondé sur l’échange marchand. Qu’il s’agisse des progrès techniques ou du mode de production et de consommation que ces évolutions techniques supposent, on peut se demander si les conditions d’une révolution industrielle sont réunies.
En dépit de cette approche si discutable, Rifkin, le prophète, sorte d’héritier de Charles Fourier et de ses phalanstères, fait mouche dans un monde où les scénarios catastrophe sont légion, et son propos d’un optimisme si naïf en séduit plus d’un et non des moindres.
Mais s’il était seul, le monde serait simple, et la critique aisée. En fait, il est rejoint par d’autres prophètes qui, eux, ne se contentent pas de prébendes conférencières, mais sont au cœur de l’organisation économique actuelle, et qui nous décrivent le monde tel qu’il doit être. Écoutez-les. Eric Schmidt 3 explique que « votre voiture doit se conduire toute seule [et qu’il] est impensable de laisser des humains conduire ». De la même manière, Jeff Bezos 4 estime que c’est à un drone que revient la tâche d’effectuer des livraisons de colis, et qu’« un jour, ces livraisons seront aussi courantes que de voir un camion de courrier ». Pour Sundar Pichai 5 , celui dont on dit qu’il joue pour Larry Page 6 le même rôle que Moïse pour Dieu, à savoir décrypter des projets abstraits d’un esprit trop éclairé pour être compris de tous, « le concept même d’appareil sera amené à disparaître. Avec le temps, l’ordinateur lui-même, quelle que soit sa forme, sera un assistant intelligent qui vous accompagnera tout au long de la journée ». Quant au fascinant Elon Musk 7 , il est bien déterminé à créer des villes entièrement autonomes sur Mars, car « si nous restons toujours sur Terre, il y aura éventuellement un événement d’extinction massive ».
Ce sont des hommes exceptionnels, des innovateurs et des industriels remarquables. Mais doivent-ils pour autant nous tracer la route de l’humanité ? Une humanité fascinée par de nouveaux outils, éperdue de reconnaissance envers ceux qui nous les fournissent ; une humanité fascinée par d’extraordinaires moyens de communication, éperdue face à un monde indiscernable. Au fond, tout se résume à l’idée simple que le progrès est infini, qu’il s’impose à tous et en tout lieu, qu’il transforme et améliore notre condition, et que c’est à ceux qui le dessinent qu’il convient d’en fixer les règles.
Ainsi, l’intelligence artificielle et le génie génétique seraient les instruments aux mains de démiurges tout-puissants qui, à partir de leur pouvoir économique d’aujourd’hui, seraient naturellement qualifiés pour être les seuls concepteurs d’un monde à recréer. Fini les penseurs de ce qu’est le progrès humain, celui de l’équité de John Rawls, celui du développement de chacun, des capabilities d’Amartya Sen. Fini les femmes et hommes qui ont su alerter le monde sur le risque climatique. Fini ces figures qui, dans un monde violent, ont su tracer les voies de la paix, les Mandela et autres. La parole est désormais exclusivement aux Mark Zuckerberg 8 , Larry Page et autres Sergey Brin 9 . Mais, comme toujours, tout cela est-il nouveau ?
L’usage abusif de la technique et le discours de ces prophètes sont-ils uniques dans l’histoire humaine ?
L A RÉPÉTITION DU DÉBAT ENTRE LE PROGRÈS ET LA SOCIÉTÉ
En fait, ce débat n’est pas bien nouveau. Cela fait des siècles que se sont affrontées les conceptions dominatrices : les conceptions de ceux qui maîtrisent les ruptures technologiques pour en dessiner les traits de la société de demain, et les conceptions de ceux qui pensent que le pouvoir de faire progresser la société appartient à ceux qui la pensent comme société humaine. Pensons seulement à la réticence forte de grands penseurs vis-à-vis de cette conception du progrès : Paul Valéry ne disait-il pas que « l’homme moderne est esclave de la modernité : il n’est point de progrès qui ne tourne à sa plus complète servitude 10 » ? Technologie contre Humanités, c’est un éternel conflit car le seul véritable enjeu du pouvoir, c’est celui de fixer les règles des modes de vie de ceux qui nous succéderont.
Dans le passé, les économistes percevaient le progrès technique comme une variable exogène et se déclaraient incompétents pour l’analyser. Lionel Robbins écrivait d’ailleurs que « la technique comme telle n’intéresse pas les économistes 11 ». Même Pareto exclut l’évolution technique de la logique économique et la considère dans son modèle comme une donnée externe et gratuite.
Mais l’absence de l’économiste dans cette aventure n’a pas duré, au point de faire progressivement de l’innovation un des principaux leviers de croissance et de rapprocher les cycles d’innovation de ceux de la croissance économique, à l’instar de Kuznets, pour qui « plusieurs périodes de la croissance économique à l’époque moderne peuvent être identifiées avec des innovations majeures, et la croissance relative des secteurs et des industries concernés 12 ». Cette évolution de la pensée économique trouve, on le sait bien, sa formulation la plus aboutie chez Schumpeter, qui fait du progrès technique le moteur de l’histoire ; et de l’innovation, celui de la croissance. En fait, l’influence du progrès technique sur la croissance et le développement économique paraît s’être définitivement imposée. Pas tout à fait, peut-être. Rappelons-nous Jacques Ellul, le penseur de la technique par excellence, méconnu pour avoir sans doute dit les choses trop tôt, le doute n’est pas permis. À travers la technique, c’est bien une pulsion de l’homme qui est à l’œuvre, la pulsion de puissance. « La technique est puissance, faite d’instruments de puissance et produit par conséquent des phénomènes et des structures de puissance, ce qui veut dire de domination 13 . » Une pulsion qui a trouvé, selon les âges, des traductions bien différentes, qu’il nous faut garder à l’esprit car cela permet d’espérer que l’avenir n’est pas définitivement écrit.
Revenons dix siècles en arrière. En l’an mil, l’Europe est à la traîne, largement distancée par les sociétés ou civilisations chinoise et islamique. La première, on le sait, a déjà vu naître la poudre à canon, la boussole, la pâte à papier, l’imprimerie. La seconde a produit l’algèbre, donné un nouvel élan à la médecine… Mais ces innovations et techniques, fruits d’une élite érudite, restent dans l’entre-soi des puissantes dynasties, avec leur flux et leur reflux. Ainsi en va-t-il de l’horloge inventée par le moine bouddhiste et mathématicien Yixing. Exposée au palais même de l’empereur en 725, elle fut reléguée ensuite faute d’avoir été entretenue. Si l’Europe débute sa « première industrialisation », comme le dit à juste titre Jean Gimpel, dès le XI e siècle avec la généralisation de cette nouvelle source d’énergie que sont les moulins, mais aussi la sélection des semences, la forge…, c’est peut-être en raison, selon l’historien Georges Duby, du christianisme qui est une religion de l’histoire et, partant, du progrès. Paradoxalement, c’est aussi le fait des faiblesses du pouvoir central, qu’il soit temporel ou spirituel. Les dissidences chrétiennes, comme celle de saint Bernard au XII e siècle, diffusent le savoir technique dans le monde rural. Plus près de nous, les Lumières auront raison des absolutismes et ouvriront la voie à la révolution industrielle qui débute au XVIII e siècle en Angleterre. Que retenir de ce bref rappel historique sinon que les rapports de force autour de la technique n’ont pas toujours été les mêmes et que son appropriation par le plus grand nombre s’est souvent faite contre une autorité ou un système de domination.
Certes, les hommes qui pensent l’avenir sont ceux qui pensent le progrès. Mais comme le rappelle Ellul, la technique n’est ni bonne ni mauvaise, mais ambivalente. À un Saint-Simon qui ne voit le progrès humain qu’à travers le développement de l’industrie répond en écho le jeune Jules Vallès qui se dit, en 1848, le député de la misère et de ces sans-statut que sont les prolétaires. Sciences et techniques sont-elles le synonyme d’une libération ou d’un asservissement de l’homme ? Éternel débat, éternel combat entre ceux qui pensent le juste et ceux qui pensent l’utile, sans oublier les iconoclastes qui refusent ce dualisme. Pensons à l’Allemand Herbert Marcuse qui écrit : « La puissance libératrice de la technologie – l’instrumentalisation des choses – se convertit en obstacle à la libération, elle tourne à l’instrumentalisation de l’homme 14 . » Des films comme Metropolis (1927) de Fritz Lang ou Les Temps modernes (1936) de Charlie Chaplin illustrent à la fois l’importance du progrès technique et l’asservissement des masses qu’il engendre. L’homme est naturellement méfiant et, si l’on en croit Ellul, il n’a pas tort. La technique ne consiste pas en une simple accumulation de machines mais en la recherche légitime des moyens de production les plus efficaces dans tous les domaines. Elle se déploie donc autant dans le matériel que dans l’immatériel, et finalement organise notre vie sociale. L’anthropologue évoque ce temps technicien, celui où nous vivons, qui aurait obéré la liberté d’action et de jugement de l’homme. Triste constat, pour lui, qui s’explique par l’émancipation de la technique, devenue autonome, par rapport à l’organisation sociale ou, pour le dire autrement, par rapport à l’économie, au politique, au culturel, à la morale, bref à l’humain. Une lecture qui n’est pas sans rappeler les travaux d’André Leroi-Gourhan, non dans ses conclusions, mais dans ses prémices : « Ce rapport entre la technicité manuelle et le langage […] est certainement un des aspects les plus satisfaisants de la paléontologie et de la psychologie car il restitue les liens profonds entre le geste et la parole, entre la pensée exprimable et l’activité créatrice de la main 15 . »
Nous sommes donc témoins d’un conflit permanent entre le progrès et la société. Qui va gagner celui des années à venir ?
Q UI DÉTERMINERA LE XXI e SIÈCLE ?
Tout cela paraît bien lointain. Notre rêve est celui d’échapper à cette terrible domination de la matière sur l’esprit. Nous sommes convaincus aujourd’hui que le progrès scientifique et technique est définitivement domestiqué ; que ceux qui en sont les artisans, en ce début de XXI e siècle, ne sont que les apôtres d’une révolution tranquille. Tout cela n’est que pure naïveté car jamais dans l’histoire humaine cet enjeu permanent de notre condition, celle du pouvoir des uns sur les autres, ne s’est aussi fortement concentré entre les mains de ceux qui créent et savent, abandonnant de vieux oripeaux, les conquêtes des derniers siècles, celles de la libre pensée et de la démocratie. Il nous suffit, pour s’en rendre compte, de reprendre le débat sur la climatologie et le risque majeur pour l’humanité de la disparition programmée. Sans aller jusqu’aux positions un peu extrêmes d’Ulrich Beck pour qui la société mondiale est une « manufacture à risques 16 » avec ses maux devenus endogènes, ses dangers sans limite géographique, temporelle ou sociale, on peut souscrire à son propos en forme de réquisitoire lapidaire : « le système de réglementation qui doit assurer le contrôle “rationnel” de ces potentiels d’autodestruction en marche vaut ce que vaut un frein de bicyclette sur un jumbo-jet ».
Sans jamais oublier les succès des dernières décennies, ceux de l’émergence d’une classe moyenne éloignée de la pauvreté, il s’agit de savoir où se situera le pouvoir de demain. Très légitimement, on peut avoir des craintes. Un des scientifiques les plus emblématiques, Stephen Hawking, « pense que le développement d’une intelligence artificielle complète pourrait mettre fin à la race humaine 17 ». C’est pour cela que des chercheurs, comme Laurent Orseau ou Stuart Amstrong travaillent sur l’élaboration d’un « bouton rouge », un système censé éviter qu’une intelligence artificielle puisse défier la deuxième loi de la robotique formulée par l’écrivain Isaac Asimov, c’est-à-dire empêcher un quelconque acte de rébellion de la machine dans le cas où elle décidait de ne plus obéir à un être humain. Sur la question du génome humain aussi les scientifiques expriment leur inquiétude. Lorsque l’équipe de Junjiu Huang 18 a tenté en 2015 de modifier le génome d’un embryon humain à l’aide d’une nouvelle technique 19 pour prévenir le développement d’une maladie, l’expérience contenait aussi le risque de modifier l’hérédité humaine, et non plus une partie seulement des cellules défaillantes ! De nombreux scientifiques se mobilisent pour mettre en lumière les implications éthiques et sociales d’un progrès technique non pensé, comme les Nobel de médecine David Baltimore et Paul Berg en 2015, car, si dans le passé corriger le génome était encore très compliqué, il semblerait que ce ne soit plus le cas aujourd’hui.
On comprend alors où se situe le problème. Bien entendu, il faut s’extraire de travaux pénibles ; bien entendu, il faut trouver des solutions génétiques à des maladies et malformations jusqu’alors incurables et il s’agit sans nul doute d’évolutions majeures dans l’histoire humaine. Mais, ce n’est pas ça le problème. Le problème est de déterminer qui fixera les limites de l’intelligence artificielle, de la transformation génétique, de l’utilisation des données privées…
Or jamais le problème ne fut aussi concret, essentiel. Les violences se font plus intellectuelles que guerrières.
P EUR ET ESPOIR D ’ UN MONDE EN GESTATION
C’est tout ce combat que nous allons essayer de décrire, ces risques que nous allons soulever, ces espoirs que nous allons susciter. Il n’est évidemment pas question de se cantonner à la description de ces prémices d’une nouvelle révolution scientifique et technique. Ces imprimantes 3D, ces smartphones, tout cela n’est qu’une description naïve d’un monde présenté comme en rupture. En réalité, l’essentiel des bouleversements est devant nous. Celui qu’on aime surnommer « le Thomas Edison d’aujourd’hui », Raymond Kurzweil, futurologue très écouté du MIT et appointé chez Google, est sans doute l’un des prospectivistes les plus prolifiques. Sa liste de prédictions est longue, elle s’étend jusqu’en 2099. Il décrit les différentes phases qui vont conduire l’homme vers un nouveau genre, celui de l’homme « augmenté », mi-homme, mi-robot. Fervent adepte de la loi de Moore, il estime que d’ici à 2029 un ordinateur atteindra le niveau d’intelligence d’un humain. Mais derrière tout cela, son objectif consiste d’abord et avant tout à repousser l’âge de la mort et, pourquoi pas, à rendre l’homme enfin immortel. Mais tout cela est bien loin.
Aujourd’hui, le principal risque est celui d’une vraie polarisation de l’emploi qui traduirait une logique de sablier. On assisterait à la coexistence d’emplois très qualifiés, concernant 1 à 10 % de la population, de « bullshit jobs » et à un déclin relatif de la classe moyenne, comme l’a précisément décrit Daniel Cohen 20 : « Tout en haut, on trouve les superjobs , ceux des 1 %, qui ont capté à eux seuls la moitié de la croissance économique. Tout en bas les bullshit jobs , ceux dont personne ne veut, dans le bâtiment, l’arrière-cuisine, les ordures, que seuls les immigrés acceptent parce que c’est leur ticket d’entrée dans la société. Et, au milieu, une classe ouvrière qui a subi la désindustrialisation, une classe moyenne inférieure qui a perdu tout espoir de promotion parce que les logiciels ont rendu inutiles les emplois intermédiaires qu’elle occupait, ceux dont la fonction était de faire le lien entre le haut et le bas de la société. »
Cette situation totalement inédite aboutit à la création de ce que Pierre-Noël Giraud appelle des « hommes inutiles 21 ». C’est cette dénomination qu’une nouvelle forme de prolétariat fuit, cherchant à s’intégrer à n’importe quel prix à cette société qui les exclut, suivant en cela Joan Robinson : « La misère d’être exploité par les capitalistes n’est rien à côté de la misère de ne pas être exploité du tout 22 . » Comme il est loin notre rêve d’un fordisme libérateur.
Et comme toujours, la parole est reine. C’est elle qui définit le bien, le mal, le progrès, l’avancée, l’amélioration, le monde à venir. On nous annonce, à juste titre, une robotisation des processus. Alors qu’en 2013 Carl Benedikt Frey et Michael Osborne 23 annonçaient qu’aux États-Unis 47 % des emplois étaient susceptibles d’être remplacés par des robots dans les dix ou vingt prochaines années, c’est au tour de l’OCDE de fournir une statistique du même ordre de grandeur. Selon l’Organisation, les robots menacent de se substituer à 40 % des travailleurs qui n’ont pas le niveau bac 24 . On nous décrit l’incroyable créativité humaine dans le domaine des logiciels, et cela est passionnant ! On nous présente les évolutions de la médecine, et cela est une immense satisfaction ! On se réjouit de l’allongement de la durée de vie en bonne santé, un peu partout. Mais en même temps, ce monde s’aseptise, se segmente, se fragmente, éloigne la mort, et donc la vie avec ce rêve stupide d’un homme éternel.
Notre approche, ni optimiste ni pessimiste, mais seulement volontariste pour affirmer le primat de l’homme sur la machine, de la réflexion du discours rationnel sur la prophétie, est conduite de manière, nous l’espérons, rationnelle et convaincante. Il s’agit, tout d’abord, de reprendre la querelle sur l’évolution de l’économie mondiale confrontée à ce progrès technique et d’en faire la présentation la plus objective. Dans Un monde de violences 25 , nous annoncions le ralentissement de l’économie mondiale. Mais il n’est pas, comme certains le pensent, éternel. Ensuite, nous tenterons de montrer que les ruptures technologiques n’en sont qu’à leurs prémices, et que l’enjeu des années à venir est beaucoup plus important que cet apport d’une modernité présentée exclusivement comme liée aux instruments de communication numérique. Nous tenterons de retrouver l’humain qui continue inlassablement, lui, à avoir besoin de se nourrir, se soigner, se former, se loger, et donc de travailler. On a souvent le sentiment que c’est d’un autre homme dont on nous parle, surhumain et maîtrisant les objets définitivement connectés. Et cet homme nouveau, triste référence, ce sont bien nos maîtres actuels de la technologie qui le dessinent. Et pendant ce temps-là, la société se redéfinit, porteuse d’inégalités rarement vues depuis deux siècles, et dans laquelle la maîtrise de la technologie soigneusement discriminée, entre les uns et les autres, segmente rigoureusement une société en régression sociale. Alors qui décidera de l’évolution de ces sociétés ? Celles et ceux qui aujourd’hui, par des technologies numériques encore rudimentaires, savent tout de nos états, de nos vies, à travers ce qu’on ne peut appeler autrement que de l’espionnage généralisé ? Ou bien celles et ceux qui ont toujours su redonner des formes diverses d’humanité à des sociétés parfois à la dérive ?
Et c’est tout l’objectif de ce livre, celui de proposer, à côté d’un monde dominé par la technique et ses prophètes, un monde où cette même technique est guidée par l’humain et par la définition d’un progrès qui considère que l’épanouissement des uns et des autres est la vertu cardinale d’une société en progrès.

1 . Jeremy Rifkin, La Nouvelle Société du coût marginal zéro, Babel, 2016.
2 . Joseph A. Schumpeter, « Capitalism » (1946), Essays on Entrepreneurs, Innovations, Business Cycles, and the Evolution of Capitalism (édité par Richard V. Clemence), Transaction Publishers, 2003, p. 189-210.
3 . PDG de Google de 2001 à 2011.
4 . Fondateur d’Amazon et de l’entreprise aérospatiale Blue Origin.
5 . Nommé PDG de Google en 2015.
6 . Cofondateur de Google.
7 . Fondateur de SpaceX (astronautique et vol spatial) et cofondateur de PayPal.
8 . Cofondateur de Facebook.
9 . Cofondateur de Google avec Larry Page.
10 . Paul Valéry, Regards sur le monde actuel (1931), Folio, coll. « Essais », 1988.
11 . Lionel Robbins, Essai sur la nature et la signification de la science économique , Librairie de Médicis, 1947.
12 . Simon Kuznets, « Innovation and Adjustments in Economic Growth », The American Economic Review , vol. 63, n° 3, juin 1973, p. 247-258.
13 . Jacques Ellul, Le Système technicien (1977), Le Cherche-Midi, 2012.
14 . Jürgen Habermas, La Technique et la science comme « idéologie » (1978), Gallimard, coll. « Tel », 1990.
15 . André Leroi-Gourhan, Mécanique vivante , Fayard, coll. « Le temps des sciences », 1983.
16 . Ulrich Beck, La Société du risque : Sur la voie d’une autre modernité [« Risikogesellschaft »], Aubier, 2001.
17 . Dans un entretien avec la BBC en décembre 2014.
18 . Université Sun-Yat-Sen, Canton.
19 . Technique d’ingénierie du gène appelée CRISPR-Cas9.
20 . Daniel Cohen, « L’élection de Trump ? Une infinie demande de protection ? », Le Nouvel Observateur , 19 novembre 2016.
21 . Pierre-Noël Giraud, L’Homme inutile – Du bon usage de l’économie , Odile Jacob, 2015.
22 . Joan Robinson , Philosophie économique (1962), PUF, 1967.
23 . Carl Benedikt Frey et Michael A. Osborne, « The Future Of Employment: How Susceptible Are Jobs to Computerisation ? », Oxford Martin Programme on Technology and Employment , septembre 2013.
24 . OECD, « The Risk of Automation for Jobs in OECD Countries – A Comparative Analysis », 14 mai 2016.
25 . Jean-Hervé Lorenzi et Mickaël Berrebi, Un monde de violences , Eyrolles, 2014.
Chapitre 1
Une grande stagnation, mais pas séculaire
Pourquoi s’immiscer dans ce débat actuel d’économistes, souvent américains, alors que nous voulons nous projeter dans le monde d’après-demain, forgé par des visions de quasi-science-fiction ? Parce que, justement, cette confrontation de grande qualité nous ramène à la réalité d’aujourd’hui et de demain.
Quelle expression étrange que celle de « stagnation séculaire » ! D’abord, parce que comment imaginer sérieusement aujourd’hui ce qui se passera à la fin de ce siècle ? Certes, mais l’expression est une réaction à cette vision naïve, celle de nos sociétés occidentales qui rechignent à envisager une trajectoire qui soit autre que celle présentée sous le terme de progrès, et donc politiquement correcte. Il est exclu d’imaginer un monde qui ne soit pas celui d’une amélioration toujours plus grande des conditions de vie de tous, d’un élargissement des connaissances et d’une démocratisation de tous les régimes politiques en exercice. Hors champ la survie de l’humanité et le réchauffement climatique, éloignée la pseudo-guerre entre les civilisations, oubliés les hommes sans eau et sans électricité, effacés les conflits terrifiants et la Méditerranée transformée en un immense cimetière. En réalité, la vérité, comme toujours, se situe entre ces deux visions, l’une naïve, l’autre mortifère. Et c’est l’objet des pages qui suivent de savoir comment les politiques doivent se fixer comme objectif l’amélioration réaliste de nos conditions de vie. Vaste question sur laquelle les transitions numériques, environnementales, démographiques, les percées dans les domaines de l’énergie, de la génétique, du digital, de l’astrophysique exercent des effets positifs et négatifs et conduisent à s’interroger sur les nouvelles formes de croissance possibles.
L A STAGNATION SÉCULAIRE OU LES VOIES DE LA LIBERTÉ
C’est le débat central des économistes aujourd’hui. Inimaginable il y a quelques années, dans l’euphorie d’Internet, et qui ne prend son visage aujourd’hui que parce qu’un grand nombre d’économistes, très réputés outre-Atlantique, s’y sont penchés et ont exprimé des positions parfaitement contradictoires. Est-ce que cela est si nouveau ? Et si tel n’est pas le cas, comment tirer parti des leçons du passé ? Bien entendu, il y a la naissance même de ce concept de stagnation. On le trouve déjà dans le regard si bienveillant de Keynes sur Malthus, et sa vision sombre de l’évolution de l’humanité. Et il s’interroge sur la poursuite même de la croissance, cette évidence des temps modernes, avec ce lien si passionnant fait avec la démographie. C’est bien la question soulevée par la grande crise inédite de 1929, sorte de trou noir dans l’histoire du capitalisme, de la Grande Dépression qui dure jusqu’au Second Conflit mondial avec ce nouveau fléau qu’est le chômage de masse et celui très ancien qu’est la misère. Et si Malthus avait à nouveau raison, cette fois-ci face à l’« unemployment » ? C’est une piste qu’explore Keynes en 1937 1 et son disciple américain Hansen en 1939 2 . Le premier écrit alors qu’une population stable ne peut que faciliter l’amélioration du niveau de vie de chacun. Et de rappeler, non sans humour, que les pays ont un nouveau génie noir, au moins aussi féroce que le malthusianisme, ce démon qu’est le chômage engendré par la panne de la demande.
C’est à cette époque qu’Alvin Hansen, en 1938, fait pour la première fois la mention de « stagnation » au regard du déficit démographique des États-Unis et invite les pouvoirs publics à soutenir la demande pour éviter le pire. Ce disciple de Keynes ne fait là que reprendre la réflexion de son maître anglais qui s’inquiète, en 1937, de ce nouveau chômage de masse, ce qui revient à dénoncer la pauvreté, la « misère », le fléau qui de tout temps a engendré les peurs les plus profondes de l’humanité.
Alvin Hansen rappelle que la croissance de la population européenne au XIX e siècle et jusqu’au Premier Conflit mondial est un fait inédit dans l’histoire. Un phénomène que connaissent aussi les États-Unis dans la décennie qui suit ce même conflit. Le ralentissement qu’il observe en 1939 n’est pas pour lui une si mauvaise nouvelle, réhabilitant par là même Malthus en évoquant les problèmes insolubles que pourrait poser un trop fort accroissement de la population. Néanmoins, ce déclin qu’il dit radical de la croissance démographique doit être accompagné par des politiques publiques de soutien à la demande pour éviter que les États-Unis n’entrent dans une période de stagnation économique durable.
N’oublions surtout pas ce fameux débat entre Paul Sweezy 3 et Joseph Schumpeter 4 . Ces deux amis vont s’entre-déchirer par livres et articles interposés. Sweezy, naturellement convaincu d’une stagnation profonde, à l’inverse de Schumpeter, convaincu du caractère cyclique de l’économie lié aux grandes vagues d’innovations. Voilà les termes posés, et de quelle manière ! Mais revenons à l’actualité des positions actuelles. En réalité, l’approche de nos protagonistes se centre alternativement soit sur l’offre, soit sur la demande, et c’est ce qui explique toujours les divergences.
D’abord l’offre, avec les Tyler Cowen ou Robert Gordon. Ensuite la demande, avec les Larry Summers, Paul Krugman, et bien d’autres. Le tout, aujourd’hui orchestré par des économistes comme Barry Eichengreen ou Edmund Phelps. Mais la vraie question demeure. Pourquoi ce débat a-t-il pris autant d’importance et de légitimité ? Tout simplement parce que chacun a enfin admis que la baisse généralisée des gains de productivité constatée depuis quelques années partout dans le monde n’avait vraisemblablement pas d’autres explications que les formes de diffusions actuelles du progrès technique ; parce que l’incroyable polarisation du marché du travail entre emplois très qualifiés et bien rémunérés et une sorte de nouveau prolétariat remettait en cause l’idée d’un progrès pour tous de la connaissance ; parce que le ralentissement de la croissance que nous annoncions il y a trois ans 5 a enfin ramené la grande masse des économistes vers plus de réalisme et de compréhension de la réalité du moment. Mais comme toujours, nous sommes repartis sur des visions séculaires, comme si le mot « transition » n’existait pas. Reprenons les arguments des uns et des autres.
Tout d’abord, ce qui unit les différentes approches de la stagnation séculaire : tous s’accordent sur le fait qu’elle décrit une situation aujourd’hui caractérisée par une faible inflation et des taux d’intérêt proches de zéro. Derrière cette définition commune, les approches s’affrontent. Comme le souligne Barry Eichengreen, « la stagnation séculaire, c’est un Test de Rorschach pour économistes, il signifie différentes choses pour différentes personnes 6 ». Chacun a beau exposer sa théorie sur la stagnation séculaire, ce n’est pas pour autant que ce concept est compris de la même façon par tous.
Du côté de l’offre, il s’agit d’expliquer la stagnation séculaire par le ralentissement de la croissance potentielle. En somme, la croissance est faible parce que la croissance potentielle 7 elle-même a ralenti ! Pour Robert Gordon, il ne s’agit pas de dire que le progrès technologique s’est interrompu, mais plutôt que la croissance du progrès technique va revenir à son niveau historique, c’est-à-dire revenir à une croissance très faible. Au-delà du progrès technique, il existe selon lui six vents contraires structurels dont le vieillissement démographique, une formation de masse qui a atteint un certain niveau de maturité et dont il ne faut plus rien attendre, l’augmentation des inégalités qui prive toute évolution des revenus pour la classe moyenne depuis les années 1980, et un niveau de dette devenu insoutenable 8 . Ce sont ces contraintes qui expliqueraient le ralentissement de la productivité, et la croissance potentielle. Pour lui, les grandes inventions sont d’une tout autre nature que ce que nous connaissons aujourd’hui. L’électricité, le moteur à combustion interne, l’eau courante, etc. sont des innovations bien plus importantes et productives que celles apportées par les nouvelles technologies liées à Internet, qui impacteraient, elles, plutôt nos comportements de consommateurs que le niveau de productivité. En fait, les pays développés n’ont pas su continuer à investir dans les infrastructures, l’éducation et la formation, mais, en plus, ils doivent désormais faire face au vieillissement démographique. En Europe par exemple, le ratio de dépendance, c’est-à-dire le nombre de personnes retraitées par rapport aux personnes en âge de travailler, devrait passer de 20,3 % en 2000 à 35,4 % en 2025 9 . Et ce mouvement favorisera très certainement le ralentissement du facteur travail. C’est sur cette base que le débat, si passionnant, va se développer.
Par exemple, Joel Mokyr estime qu’il est délicat de mesurer le réel apport de la technologie sur la productivité puisque les indicateurs tels que « le PIB et la croissance de la productivité ont été conçus pour l’économie du blé et de l’acier 10 », et donc, ne sont plus du tout adaptés à notre nouvelle économie. Autre argument, pour Barry Eichengreen, tout est finalement une question de temps. La faiblesse de la productivité est transitoire et les gains de productivité devraient se matérialiser dès que le système se sera adapté et sera en mesure d’exploiter parfaitement le potentiel des nouvelles technologies. D’autres sont nettement optimistes sur le futur du progrès technique : pour Erik Brynjolfsson et Andrew McAfee, de véritables et fantastiques ruptures sont à attendre des technologies telles que l’intelligence artificielle, le Big Data, la robotique, les voitures sans chauffeur ou bien dans le domaine médical. Ont-ils raison, ont-ils tort ? Une seule chose est sûre, c’est qu’aucun système technique ne peut être dissocié des conditions dans lesquelles la consommation se développe tant par la modification de sa structure que par sa volatilité et par sa croissance.
C’est sur ce terrain que d’autres économistes, Larry Summers en tête, vont intervenir. Pour lui, la stagnation séculaire est d’abord la conséquence de la faiblesse de la demande agrégée. Elle s’explique par un changement dans le comportement d’épargne, et se traduit par une hausse de l’épargne désirée avant ajustement des taux d’intérêt réels. Ben Bernanke parlait de « saving glut », d’excès d’épargne, mais un excès d’épargne avant ajustement des taux d’intérêt réels. Or, le constat que l’on peut faire est que cette situation d’excès d’épargne a tellement tiré les taux réels vers le bas que les taux ne peuvent plus descendre suffisamment jusqu’à devenir franchement négatifs. Finalement, cela revient à dire que l’économie ne parvient pas à se rapprocher de son potentiel de croissance parce qu’il n’est pas possible d’abaisser suffisamment les taux d’intérêt réels. Nous voici piégés dans une « trappe à liquidité » ! Et finalement, si le taux d’intérêt réel ne peut plus s’ajuster pour équilibrer l’épargne et l’investissement, ce sont les quantités qui finissent par s’ajuster à travers un excès d’épargne.
Mais pourquoi un tel excès ? Au départ, Summers pointait la distribution inefficace des revenus et la faible propension à consommer des plus riches. Celle-ci aurait ainsi contribué à une forte accumulation de l’épargne dans les pays développés. Pour Paul Krugman, cet argument n’est pas suffisant car dans la réalité le taux d’épargne aux États-Unis a chuté au cours de la période 2007-2017. Toutefois, Summers précise par la suite sa pensée : la hausse de l’épargne aurait été en fait relayée par une progression de l’endettement des ménages les plus modestes, et c’est le ralentissement forcé de l’endettement d’après crise qui a finalement permis de mettre en exergue la stagnation séculaire, qui, elle, est bien réelle.
Au départ, le débat semblait ne concerner que le seul territoire américain. Sauf que ce qui importe, comme le rappelle Eichengreen, c’est le niveau d’épargne au niveau mondial ! La réallocation des richesses opérée entre les pays développés et les pays émergents – la Chine en tête, ainsi que les pays exportateurs de pétrole –, caractérisés tous par un fort taux d’épargne censé compenser la faible protection sociale existant dans ces pays, aurait ainsi conduit à la hausse constatée de l’épargne au niveau mondial. Selon Olivier Blanchard 11 , dans les années 2000, le taux d’épargne des pays émergents aurait augmenté de 10 points, et aurait ainsi contribué à une hausse du taux au niveau mondial à hauteur de 1,7 point entre 2000 et 2007. Aujourd’hui, la réflexion sur la stagnation séculaire est donc plus large. Elle intègre le Japon bien sûr, enlisé dans une croissance atone depuis les années 1990 et affecté par un vieillissement démographique sévère ; elle intègre également la zone euro, marquée par la faiblesse de la reprise, de l’inflation et du niveau d’investissement. Pour Nicholas Crafts 12 , d’ailleurs, les risques de stagnation séculaire seraient en réalité bien plus forts pour la zone euro que pour les États-Unis, notamment à cause d’une démographie moins favorable, une croissance de la productivité plus faible et des politiques économiques contraignantes menées au sein de la zone. Certains insistent sur l’offre, d’autres sur la demande, enfin, une troisième école s’est fait jour, celle de l’effet d’hystérèse, c’est-à-dire celui qui transforme quelque chose de transitoire en un phénomène permanent. Un effet d’hystérèse serait par exemple la perte de capital humain liée à la persistance d’un chômage de longue durée. Ou bien, ce serait cet excès de prudence qui conduirait les entreprises et les ménages à accumuler une épargne de précaution sous forme d’actifs liquides au détriment de l’investissement, pesant ainsi sur la productivité future. Les phénomènes d’hystérèse, ceux d’anticiper une offre potentielle plus faible à long terme, on les retrouve aussi dans les effets d’anticipation, pesant ainsi sur la demande dès aujourd’hui. La stagnation de demain serait largement le fruit de nos comportements actuels, faits de craintes et de peurs face à autant d’incertitudes. Débat passionnant et consubstantiel à des économistes perturbés par leur difficulté à comprendre cette période si complexe…
Mais on le sait, le concept même de stagnation n’appartient pas exclusivement aux économistes. Il a toujours été au cœur de la réflexion occidentale sur le progrès. Ces deux cents ans d’idéologie progressiste, née avec les Lumières, avec un Condorcet, par exemple, pour qui l’histoire s’inscrit dans une sorte de suite irréversible vers « un progrès de l’esprit humain », ou avec un Voltaire qui, comparant Rome et l’Angleterre, dit de l’une que « le fruit des guerres civiles a été l’esclavage 13 » et de l’autre que « celui des troubles […] a été la liberté ». Une « idéologie » proclamée par Leibnitz et qui s’est diffusée au XIX e siècle avec les thèses évolutionnistes et, au premier chef, celles de Darwin.
Mais cette idéologie si bien partagée par l’Occident, « l’histoire comme une flèche », se heurte à la réalité, et donc à l’expression de peurs associées au progrès mal maîtrisé. À la fin du XIX e siècle, que l’on pourrait croire paisible et tourné vers l’avenir, certaines voix s’élèvent disant craindre le pire, le déclin. Ainsi en va-t-il de la peur anglaise, en 1860, de voir s’éteindre la source d’énergie que représente le charbon. Ainsi en va-t-il de la France, prise dans la tourmente d’une démographie en berne et qui lui interdit d’entrer de plain-pied dans la révolution industrielle. Certes, la solution viendra de l’immigration, mais en 1901, Edmond Théry s’inquiète de la montée en puissance du Japon et de la Chine : « Le péril jaune qui menace l’Europe peut se définir de la manière suivante : rupture violente de l’équilibre international sur lequel le régime social des grandes nations industrielles de l’Europe est actuellement établi, rupture provoquée par la brusque concurrence, anormale et illimitée, d’un immense pays 14 . »
On le voit, l’évolution des sociétés a souvent été mal vécue. Elle fut vécue comme un désordre, un chaos, qui viendrait rompre un équilibre plus ancien. Et ce fut toujours le cas, puisqu’on la retrouve chez Ovide ou Hésiode dans Les Travaux et les Jours. Après l’âge d’or, d’argent et de bronze, l’homme vit désormais dans cet âge de fer, de labeur, jusqu’à Bossuet qui préfère croire au déclin périodique des civilisations. C’est donc une conception cyclique de l’histoire qui rappelle les allers et retours de nos sociétés, sans que l’on puisse distinguer un progrès continu de l’humanité. Jean Gimpel le rappelle pour l’Occident : « Le progrès des techniques est cyclique comme l’histoire elle-même. Notre civilisation occidentale a eu le privilège de connaître deux cycles majeurs à l’intérieur de son grand cycle […] Mais aujourd’hui l’Occident n’a plus de nations jeunes en réserve et cet élan ne me paraît pas être maintenu 15 . » Et d’évoquer ces trois siècles, du XI e au XIII e , comme une civilisation de la machine avec l’utilisation de l’énergie grâce aux barrages, aux moulins à eau et à vent, avec l’industrie de l’extraction de la pierre, la révolution agraire avec l’assolement triennal et les fermes modèles des cisterciens.
Georges Duby va dans le même sens. « Entre l’an Mille et le XIII e siècle, la société a été emportée par un progrès matériel fantastique, comparable à celui enclenché au XVIII e et qui se poursuit aujourd’hui 16 . » La production agricole s’est en effet multipliée par cinq ou six en deux siècles ; la circulation des hommes, dont le nombre a triplé, et des choses se sont accélérées. Le progrès se traduit surtout par la renaissance des villes. Puis le monde occidental retrouve une phase de stagnation, séculaire puisqu’elle dure jusqu’au milieu du XVIII e . « Ainsi, aucun progrès notable n’intervient dans les transports entre le règne de Philippe Auguste et celui de Louis XIV. La durée du trajet de Marseille à Paris reste à peu près égale à cinq siècles d’intervalle 17 . »
Revenons aux économistes, plongés dans le doute aujourd’hui. Que peuvent-ils dire avec certitude ? Tout simplement que la conjugaison des effets des ralentissements des gains de productivité, et d’une demande qui ne s’exprime pas encore à travers des nouvelles formes de consommation, créé les éléments d’une transition difficile. Nous disons bien « transition » parce que, comme tout système technique, l’avenir, fondé évidemment sur bien d’autres transformations que celles liées au numérique, mettra du temps à se mettre en place. Ce fut le cas des deux premières révolutions industrielles, qui ont réellement émergé lorsque le moment est venu où les grappes d’innovation à la Schumpeter ont permis la transformation profonde des processus de production et de la nature des biens et services consommés. C’est cette convergence des deux phénomènes qui, seule, sonne la fin de la période de transition et le redémarrage d’une nouvelle croissance.
Que conclure de cela ? Certes, les décennies post-Seconde Guerre mondiale furent celles d’une période rare, voire unique. Le moment où l’Occident réussit à canaliser le progrès technique pour le transformer en progrès social. Cela prit fin dans les années 1980, puis vinrent des années de croissance des pays émergents, la sortie de la pauvreté d’une partie de l’humanité. Mais l’histoire s’arrête là aujourd’hui, puisque nous ne savons pas ce que seront ni les rythmes ni les effets des innovations technologiques en cours. À terme, beaucoup d’optimisme. Aujourd’hui, une vraie lucidité s’impose. D’autant plus que nous n’en sommes qu’aux prémices de ces transformations à venir, qui concernent, faut-il le rappeler, toutes les sciences et toutes les technologies.
Ce que nous savons, c’est que nous sommes dans une période d’incertitudes. Loin d’avoir bâti les éléments d’une nouvelle régulation économique, de nouvelles formes de consommation et de production, c’est-à-dire le développement d’une réelle révolution technologique industrielle. Cette transition peut nous conduire dans des voies différentes, la servitude par rapport aux nouvelles technologies ou une prospérité fondée sur le nouveau développement de l’humanité.
T RANSITION , LES PRÉMICES D ’ UNE RÉVOLUTION INDUSTRIELLE
Les rapports se succèdent avec une constante : tous les domaines d’activité humaine seront bouleversés par le numérique avec, à la clé, une transformation mondiale du marché de l’emploi. C’est beaucoup et peu à la fois ! Si les études sont d’autant plus prises au sérieux qu’elles annoncent des catastrophes ingérables, on ne peut aujourd’hui constater qu’un seul changement essentiel, celui des processus de commercialisation de la plupart des secteurs par le développement d’une désintermédiation généralisée. Adieu les formes traditionnelles d’agences de commercialisation, de logement, de voyages, de commerce de gros et de détail. Mais toute révolution industrielle, toute nouvelle trajectoire de l’économie mondiale, toute nouvelle forme de croissance suppose que la norme de consommation soit profondément modifiée. Or, cela n’est pas encore le cas aujourd’hui. Ces chocs de commercialisation concernent de fait les biens et les services traditionnels. Et c’est là où l’on repère le caractère très balbutiant de ce nouveau monde. La norme de consommation ne peut se modifier sans que les biens et services évoluent sur bien d’autres secteurs que ceux concernés aujourd’hui. On peut évoquer ici l’énergie, la santé, la conquête de l’espace, la transmission du savoir. Quels seront les nouveaux contenus au cœur de cette révolution ? Des territoires entiers de la science, de la technologie et des innovations sont en jeu, bien au-delà de la simple « révolution digitale ». Ce basculement n’est pas en route aujourd’hui, ce que l’on peut repérer à la fois dans le ralentissement de la productivité et dans le caractère encore très marginal des emplois créés et de la valeur ajoutée de ce nouveau secteur.
Peut-on donc parler d’une révolution industrielle équivalente par ses effets à celles que nous avons connues à deux reprises à la fin du XVIII e siècle et dans la seconde moitié du XIX e siècle ? Rappelons tout d’abord que Schumpeter qualifie l’expression de révolution industrielle de « malheureuse ». Ce qui, dans un premier temps, pourrait sembler paradoxal au regard de sa théorie sur la « destruction créatrice ». Nullement. « Arpentant le cours de l’histoire économique, nulle part nous ne trouvons de brusques ruptures, mais uniquement une longue et continuelle transformation 18 . » En effet, suivant là la forme des cycles de Kondratieff, ce grand économiste pense que ce « moment » n’est qu’une des phases du processus d’industrialisation et qu’il est consubstantiel au capitalisme.
« L’impulsion fondamentale qui met et maintient en mouvement la machine capitaliste est imprimée par les nouveaux objets de consommation, les nouvelles méthodes de production et de transport, les nouveaux marchés, les nouveaux types d’organisation industrielle – tous éléments créés par l’initiative capitaliste. […] L’histoire de l’équipement productif d’énergie, depuis la roue hydraulique jusqu’à la turbine moderne, ou l’histoire des transports, depuis la diligence jusqu’à l’avion. L’ouverture de nouveaux marchés nationaux ou extérieurs et le développement des organisations productives, depuis l’atelier artisanal et la manufacture jusqu’aux entreprises amalgamées telles que l’US Steel, constituent d’autres exemples du même processus de mutation industrielle – si l’on me passe cette expression biologique – qui révolutionne incessamment de l’intérieur la structure économique, en détruisant continuellement ses éléments vieillis et en créant continuellement des éléments neufs. Ce processus de Destruction Créatrice constitue la donnée fondamentale du capitalisme : c’est en elle que consiste, en dernière analyse, le capitalisme et toute entreprise capitaliste doit, bon gré mal gré, s’y adapter 19 . » Cette longue citation a pour ambition de rappeler à chacun la notion de temps, de période longue, qui permet seule de comprendre ce qu’est une vraie mutation de l’économie mondiale.
Mais revenons à ces ruptures historiques 20 , même si elles ont pris du temps à s’installer. « Le collier d’attelage n’a pas bouleversé les conditions du travail rural et supprimé l’esclavage des hommes. […] ni le gouvernail d’étambot, ni la boussole ni la caravelle n’expliquent les grandes découvertes 21 . » Cet avertissement de Fernand Braudel, malgré ses exemples fort anciens, illustre les lectures erronées que l’on a pu faire sur l’histoire de la technique et des innovations. On pourrait en dire autant des extrapolations faites par les futurologues sur les scénarios que devrait entraîner la révolution en marche avec les nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC). Les équivalences, parfois ubuesques, souvent trompeuses, entre progrès technique et sociétés passées ou à venir relèvent la plupart du temps d’une sorte de déterminisme étroit. Elles font aussi l’impasse sur les temps inquiets et généralement longs des transitions d’une époque à une autre. Est-ce une facétie de l’histoire ou de la langue que d’emprunter le terme d’époque à celui, en grec ancien, d’ épochè qui signifie « arrêt », « interruption », voire chez les sceptiques, « mise en suspension » ?
La leçon à tirer pour notre propos est la suivante : une grande invention – prenons ici l’imprimerie comme exemple – n’inaugure pas une « révolution », un changement de paradigme de la société occidentale. L’imprimerie mettra d’ailleurs bien du temps à se diffuser dans le corps social, une centaine d’années pour les plus érudits du moment, bien plus encore pour irriguer une véritable révolution de la pensée, une nouvelle ère de la vie de l’esprit, les Lumières écossaises, anglaises et françaises, l’Aufklärung allemand. Les Humanités, et partant l’humanisme, ont bien trouvé un père en la figure de Montaigne, mais ont été portées par les philosophes du XVIII e siècle à maturité. Et ce sont elles, et non une innovation de la technique, qui ont remis l’histoire en marche sous le signe du progrès humain.
N’oublions jamais l’épaisseur du temps. Certes, le terme de « révolution » évoque la rapidité et la rupture. Pourtant, si la rupture est certaine, la rapidité l’est moins. La diffusion de la première révolution industrielle, entre 1785 et 1848, correspond à un peu moins de trois générations, c’est-à-dire que l’évolution est à la fois brutale et lente. Si la réalité d’une révolution industrielle n’est guère contestable concernant ces deux derniers siècles, encore faut-il comprendre de quoi il s’agit et distinguer ce qui en constitue les éléments clés. L’invention n’appartient pas a priori au champ économique. La découverte d’un principe enrichit la connaissance, mais peut y rester confinée et ne pas trouver de traduction dans le domaine économique. L’innovation, en revanche, est une application économique, et elle crée une fonction de production nouvelle avec des ressources utilisées selon un nouveau mode. Les révolutions industrielles sont ainsi l’expression d’un nouvel équilibre technique, fondateur d’une nouvelle croissance économique. Si la recherche scientifique est continue, si le rythme des inventions l’est peut-être aussi, ce n’est qu’à certaines périodes que les mutations révèlent un nouvel équilibre entre les techniques, équilibre qui porte une nouvelle organisation de la production et de la consommation, donc d’une nouvelle organisation économique et sociale.
Deux conclusions s’imposent. Une révolution industrielle n’est pas le fruit d’une innovation majeure, mais bien plus celui d’une « grappe d’innovations », comme le disait Schumpeter. Soit la mise en œuvre d’un système technique, constitué d’une articulation d’innovations convergentes, qui met davantage l’accent sur les relations entre techniques que sur les techniques prises individuellement. La seconde caractéristique d’une révolution industrielle est qu’elle conserve tant la nature des biens et services consommés que la manière dont ceux-ci sont produits. Il s’agit donc d’un choc sur nos manières de vivre, nos manières de consommer, notre modèle social et nos techniques de production. Est-ce le cas aujourd’hui dans ce qu’on appelle le « développement numérique » ? Certainement oui, à terme. La question n’est pas celle de la formidable marche en avant du numérique, mais plutôt de savoir à quel moment celle-ci va se transformer en révolution industrielle. Reprenons de manière rapide ces différents éléments. La faiblesse des gains de productivité se retrouve dans l’évolution de la productivité par tête dans tous les grands pays, comme on le voit dans l’évolution de la productivité multifactorielle. Pour rappel, la productivité multifactorielle, aussi appelée « productivité globale des facteurs », représente l’accroissement relatif de la croissance qui n’est pas expliquée par l’accroissement des facteurs travail et capital. Cet indicateur est perçu comme le vecteur principal de la croissance, et donc, du progrès technique. Comme le rappelle l’OCDE, les variations de la productivité multifactorielle témoignent de l’incidence qu’ont l’évolution des pratiques de gestion, les changements apportés aux marques commerciales, les restructurations et le développement des connaissances en général, mais aussi des effets de réseau, des retombées des facteurs de production, des coûts d’ajustement, des économies d’échelle, de la concurrence imparfaite et des erreurs de mesure. On voit clairement dans les chiffres ci-dessous l’affaiblissement significatif de ces gains de productivité et cela sur une période assez courte.

Moyenne du taux de croissance de la productivité multifactorielle en %
Période
États-Unis
Royaume-Uni
Allemagne
France
Italie
Espagne
Japon
1985-1994
0,8
1,1
1,7
1,4
1,2
1,1
2,1
1995-2004
1,4
1,6
1,0
1,2
0,2
– 0,2
0,7
2005-2015 *
0,6
0,2
0,6
0,3
– 0,3
0,0
0,5
* Données allant jusqu’en 2014 pour l’Espagne et le Japon.
Source : OCDE et les auteurs.
Mais nous avons voulu aller plus loin, observer ce qui se passerait si cette tendance se poursuivait. À partir des données historiques observées, nous avons projeté l’indicateur de productivité multifactorielle en fonction de trois scénarios, et avons fait l’exercice pour différents pays développés : les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Allemagne, la France, l’Italie, l’Espagne et le Japon. Le premier scénario suppose que l’évolution de la productivité multifactorielle va suivre, entre 2017 et 2040, la même évolution que celle observée sur la décennie 1985-1994. Le deuxième scénario suppose une évolution similaire à celle observée sur la période 1995-2004. Et enfin, le troisième et dernier scénario suppose une évolution similaire au taux de croissance observé entre 2005 et 2015.
Qu’apprend-on de ces graphiques qui ne sont qu’une simple simulation ? On constate à quel point les tendances peuvent être différentes entre, d’une part, les États-Unis et le Royaume-Uni, d’autre part, l’Allemagne, la France et l’Italie.
À partir de ces données, nous voyons que, dans les principales économies développées, la productivité multifactorielle tend à stagner voire à ralentir dans l’hypothèse où elle suivrait les évolutions les plus récentes de la croissance, correspondant à une hypothèse de stagnation évoquée précédemment.

Productivité globale des facteurs, taux de croissance et évolution en base 100 à partir de 1985


Source : OCDE et les auteurs.
Voir la suite des graphiques (Espagne, Italie, Japon) en annexes.
Bien entendu, tout cela n’a qu’une valeur illustrative car on peut imaginer que cela n’évoque que la phase de transition dans laquelle nous nous trouvons. Cela est d’autant plus vrai que, de fait, les gains de productivité sont extrêmement forts dans le secteur des NTIC. Mais, c’est là le paradoxe, la taille du secteur des nouvelles technologies, pris au sens strict, est très faible. Cela signifie que, quelle que soit sa valeur d’entraînement, elle ne peut constituer la nouvelle croissance à elle toute seule.
La part de valeur ajoutée, définie comme la contribution du travail et du capital à la production de ce même secteur dans la valeur ajoutée totale de l’économie, semble stagner depuis la fin des années 1990.

Moyenne de la part de la valeur ajoutée des TIC dans l’économie exprimée en %
Période
États-Unis
Royaume-Uni
Allemagne
France
Italie
Espagne
Japon
1997-2004
5,7
6,1
4,6
5,3
4,3
4,5
5,0
2005-2015 *
6,0
6,2
4,7
5,1
4,1
4,4
5,5
* Données allant jusqu’en 2014 pour les États-Unis.
Source : OCDE et les auteurs.

Moyenne du taux de croissance de la valeur ajoutée des TIC exprimé en %
Période
États-Unis
Royaume-Uni
Allemagne
France
Italie
Espagne
Japon
1997-2004
6,8
9,1
6,8
7,0
7,0
6,0
6,1
2005-2015 *
4,4
3,1
4,8
3,1
0,7
3,5
1,2
* Données allant jusqu’en 2014 pour les États-Unis.
Source : OCDE et les auteurs.
Mais plus important, c’est la part de l’emploi dans les NTIC, faible aujourd’hui, et plus encore demain. À titre illustratif, nous avons pris trois scénarios qui ne sont là que pour évoquer des ordres de grandeur. On peut d’abord imaginer que la productivité du secteur des NTIC reste sur la même tendance que celle observée lors de la décennie 1985-1995, et à ce moment-là, la même évolution sur la part de l’emploi des TIC est appliquée sur la période 2015-2040 (scénario 1). On peut également supposer que la productivité des TIC reste sur la même tendance que lors de la décennie 1995-2005. Alors, encore une fois, on applique une tendance similaire sur la part de l’emploi des TIC sur la période 2015-2040 (scénario 2). Enfin, on peut imaginer que l’évolution de la productivité des entreprises du secteur des NTIC suive la tendance de la productivité globale. Alors, la part dans l’emploi du secteur des NTIC resterait inchangée par rapport à 2013 (scénario 3).

Évolution du secteur de l’emploi TIC, exprimé en % de l’emploi total
2001
2007
2013
États-Unis
4,1
3,4
3,3
Royaume-Uni
3,6
3,4
3,3
Allemagne
2,8
2,9
2,8
France
2,9
2,7
2,7
Italie
2,5
2,5
2,5
Espagne
1,9
1,7
2,1
Japon
2,3
2,6
2,6
Scénario 1
Scénario 2
Scénario 3
2040
2040
2040
1,0
3,3
3,3
2,5
2,9
3,3
3,2
2,5
2,8
2,0
2,6
2,7
2,4
2,8
2,5
1,1
3,7
2,1
3,8
2,5
2,6
Source : OCDE et les auteurs.
Les résultats obtenus montrent que, dans tous les cas de figure, la solution aux problèmes de l’emploi ne se trouve pas dans le secteur des NTIC. Est-ce la preuve que la révolution industrielle n’est pas vraiment enchantée ? Non, mais c’est une indication que la présentation un peu naïve faite sur les NTIC est éloignée de la réalité.
Bien au-delà de cela, le débat fait rage sur les gains de productivité comme on l’a vu hier et aujourd’hui. Certains historiens de l’économie pensent qu’à court terme, une grande invention a d’abord tendance à réduire la productivité et non à l’accroître. Paul David, de l’université de Stanford, illustre ce concept à traers l’exemple de l’électricité 22 . Avant l’introduction des moteurs électriques dans les usines, les machines étaient alimentées par des moteurs à vapeur. Toutefois, l’apparition de l’électricité et des moteurs électriques autonomes a nécessité une totale réorganisation du travail qui a pris un certain temps. Et finalement, le temps passé à mettre en œuvre cette réorganisation aurait « perturbé » la production et entraîné une baisse de la productivité.
Cet argument est contredit par Summers. Si la baisse de productivité que l’on connaît actuellement provenait d’une réorganisation du travail équivalente à celle de l’électricité, cette étape devrait s’accompagner de créations d’emplois afin de soutenir les entreprises dans leur réorganisation ! Eichengreen lui répond qu’à la différence de l’introduction de l’électricité, la mise en place des nouvelles technologies n’exige pas une main-d’œuvre importante en comparaison aux postes susceptibles de disparaître par son arrivée.
On le voit, aucune thèse ne s’impose, mais les arguments échangés portent sur les méthodes mêmes de calculs. Pour certains, nous sommes dans une économie de l’abondance, ce qui explique le refus de payer des produits ou des services digitaux, et c’est ce qui interdit de prendre ces nouveaux débouchés dans la mesure du PIB ou de la productivité. Comment comptabiliser ces biens qui n’ont pas de valeur marchande ? Hal Varian prend l’exemple 23 des contenus digitaux financés par la publicité, un modèle économique largement exploité sur Internet.

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