L économie : concepts, méthodes, outils
128 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

L'économie : concepts, méthodes, outils

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
128 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

"Les outils de l'économie ne sont efficaces que s'ils se situent dans le cadre de l'institution de l'imaginaire global de la société." Ainsi se trouve explicité le rapport entre les règles sociales et les règles explicatives de l'économie et de la finance.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 janvier 2012
Nombre de lectures 96
EAN13 9782296478893
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

L’ÉCONOMIE
Concepts, méthodes, outils
Du même auteur :


L’individu et la société, Éditions L’Harmattan, 2011.
La Justice dans la société, Éditions L’Harmattan, 2011.


© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55937-0
EAN : 9782296559370

Fabrication numérique : Actissia Services, 2012
Jacques Blanchet


L’ÉCONOMIE
Concepts, méthodes, outils
Collection « L’esprit économique »
fondée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis en 1996
dirigée par Sophie Boutillier, Blandine Laperche, Dimitri Uzunidis
Si l’apparence des choses se confondait avec leur réalité, toute réflexion, toute Science, toute recherche serait superflue. La collection « L’esprit économique » soulève le débat, textes et images à l’appui, sur la face cachée économique des faits sociaux : rapports de pouvoir, de production et d’échange, innovations organisationnelles, technologiques et financières, espaces globaux et microéconomiques de valorisation et de profit, pensées critiques et novatrices sur le monde en mouvement…
Ces ouvrages s’adressent aux étudiants, aux enseignants, aux chercheurs en sciences économiques, politiques, sociales, juridiques et de gestion, ainsi qu’aux experts d’entreprise et d’administration des institutions.
La collection est divisée en six séries :
Dans la série Economie et Innovation sont publiés des ouvrages d’économie industrielle, financière et du travail et de sociologie économique qui mettent l’accent sur les transformations économiques et sociales suite à l’introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L’innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations institutionnelles.
La série L’économie formelle a pour objectif de promouvoir l’analyse des faits économiques contemporains en s’appuyant sur les approches critiques de l’économie telle qu’elle est enseignée et normalisée mondialement. Elle comprend des livres qui s’interrogent sur les choix des acteurs économiques dans une perspective macroéconomique, historique et prospective.
Dans la série Le Monde en Questions sont publiés des ouvrages d’économie politique traitant des problèmes internationaux. Les économies nationales, le développement, les espaces élargis, ainsi que l’étude des ressorts fondamentaux de l’économie mondiale sont les sujets de prédilection dans le choix des publications.
La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d’aujourd’hui liés aux métamorphoses de l’organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d’ouvrages anciens, de compilations de textes autour des mêmes questions et des ouvrages d’histoire de la pensée et des faits économiques.
La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d’une situation donnée. Le premier thème directeur est : mémoire et actualité du travail et de l’industrie ; le second : histoire et impacts économiques et sociaux des innovations.
La série Cours Principaux comprend des ouvrages simples, fondamentaux et/ou spécialisés qui s’adressent aux étudiants en licence et en master en économie, sociologie, droit, et gestion. Son principe de base est l’application du vieil adage chinois : « le plus long voyage commence par le premier pas ».
Un jour où l’on demandait à Confucius
ce qu’il ferait s’il était appelé à gouverner
Il répondit : « Je changerais de vocabulaire ».
INTRODUCTION
Au-delà des concepts plus ou moins anciens qui servent à représenter le monde de l’économie et dont le pouvoir explicatif n’est pas toujours très éclairant, au-delà des instruments intellectuels que l’homme a forgé pour intervenir sur le réel, se dissimulent des querelles profondes qui impliquent des philosophies différentes sur la manière dont fonctionnent les sociétés.
L’organisation économique a souvent étonné les observateurs par sa complexité, mais aussi par sa précision, son achèvement voire sa perfection. Que des millions de volontés divergentes contribuent à créer un "ordre" acceptable par tous, voilà qui peut surprendre ; aussi a-t-on mis beaucoup de soin à décrire, expliquer cet ordre qui paraissait providentiel sinon surnaturel.
Mais des critiques sont apparues. L’homme qui était plutôt bénéficiaire de cet ordre, mais qui ne semblait pas en être vraiment l’auteur, a cherché sournoisement à le récupérer, et, de fait, il était difficile d’en imputer à d’autres la responsabilité. Mais alors, à quelle vertu particulière devait-on cette faculté qu’a l’homme de créer de l’ordre, de la cohérence, de la compatibilité et finalement du sens ? Devait-il tout particulièrement mettre en œuvre pour cela une action spécifiquement ordonnatrice (comme par exemple la planification) ou lui suffisait-il de compter sur la valeur normative de son propre comportement, de même que sur l’effet structurant de sa propre activité ? En d’autres termes si des règles de conduite venaient à apparaître, devaient-elles être considérées comme spontanées ou voulues ? Ainsi s’ouvrait une interrogation renouvelée sur l’origine du droit, après les enseignements de KANT, HEGEL et Von HAYEK.
Mais le problème des règles et de leur nature renvoie à une question épistémologique classique qui consiste à se demander quelle est la différence fondamentale entre les sciences de la nature et les sciences sociales ou humaines. Si les secondes sont différentes des premières sont-elles autorisées à emprunter à celles-ci leurs outils de travail ?
Michel FOUCAULT dans Les mots et les chose" reconnaît aux sciences sociales une identité et une légitimité qui rendent inutile toute référence aux autres disciplines, fussent-elles mathématiques ou "mathématisées". En d’autres termes il pense que les sciences sociales n’ont pas besoin de ressembler aux autres sciences pour être considérées comme des sciences ; elles n’ont aucune raison de leur emprunter leur logique, leurs méthodes ou leurs outils pour exister.
Bien plus, du fait de leur caractère à la fois interstitiel et englobant, du fait de la noblesse de leur objet (l’homme) les sciences humaines ont souvent été conçues comme devant dominer les autres disciplines. Auguste Comte ne voulait-il pas faire de la sociologie la science qui couronnerait (et contiendrait) l’ensemble des connaissances humaines ?
De son côté Michel FOUCAULT ne voyait-il pas les sciences humaines au cœur du dispositif de la connaissance scientifique ? Pour lui en effet, l’épistème moderne peut être représentée par un "trièdre des savoirs" : sur l’un des axes on trouve les sciences mathématiques et physiques ; un autre regroupe les sciences du langage, de la vie, de la production et de la distribution des richesses, enfin le troisième axe est celui de la réflexion philosophique. Les sciences humaines n’appartiennent à aucun des axes du trièdre, mais s’inscrivent dans le volume défini par les trois dimensions. Ainsi est signifiée leur place particulière.
Il faut reconnaître que la genèse des sciences sociales a été des plus humbles. Elles se sont dégagées de la pensée mythique puis religieuse (théologie) dès lors qu’on a cherché à leur donner une origine non pas surnaturelle ou divine, mais humaine et immanente.
Grotius fait un premier pas dans le sens de la désacralisation : "Il faut inventer des institutions qui seraient viables, même si Dieu n’existait pas" écrit-il.
Et puis les sciences sociales ne cesseront de se dégager de leur contexte pour devenir et rester elles-mêmes. C’est la désintrication (disembeddedness) chère à Karl Polanyi : Désintrication du religieux, du politique, de l’économie, du marché, désintrication laissant à chaque étape un résidu représentant la part de la socialité primaire qui ne s’est pas solidifiée dans des institutions et qui finira peut-être un jour par représenter l’essence des relations sociales (Mark GRANOVETTER, Thorstein VEBLEN, WILLIAMSON, Alain CAILLE).
La modestie de leurs origines n’empêche donc pas les sciences sociales de viser la plus haute des positions. Par contre leur proximité par rapport à la vie des hommes dans la cité ne les prédispose certainement pas à devenir des sciences exactes faisant une forte utilisation des moyens mathématiques et de ce fait promues en tant que telles.
Telle est la raison pour laquelle des notions comme le déterminisme et la causalité, mais aussi la rationalité y revêtent un sens particulier.
Ce sont ces concepts que nous étudierons.
Ils appartiennent au vaste domaine des sciences humaines, c’est la raison pour laquelle, bien que traitant d’économie, nous serons fréquemment obligés de nous référer à la sociologie, voire à la philosophie, car c’est dans ces disciplines que l’économie est bien souvent obligée d’aller chercher ses sources, mais aussi les raisons fondamentales de son indétermination.
On l’aura compris, l’économie n’est pas une science exacte ; elle ne peut donc autoriser personne à énoncer de véritables lois, comme celles que l’on rencontre dans les sciences de la nature. L’économie est et demeurera approximative : c’est certainement ce qui fait son charme et sa difficulté. C’est en tout cas la raison pour laquelle elle ne peut pas nier qu’elle appartient au domaine des sciences humaines.
Dans le présent ouvrage, l’auteur interroge un certain nombre de concepts fondamentaux comme la causalité et le déterminisme (qui sont intimement liés), la rationalité qui bénéficie de l’apport de la sociologie. Sont également décrits les instruments de l’économie et les dernières idées émises à propos des fondements de l’économie (son imperfection) et des théories sur les marchés financiers.
On a supposé connues les connaissances économiques de base de façon à pouvoir se concentrer sur les évolutions récentes de la pensée sociale qui, au cours de ces dernières décennies, a beaucoup évolué non pas pour confirmer les connaissances acquises mais bien plutôt pour questionner les bases à partir desquelles se construit la « science économique ».
Chapitre I LES PARADOXES DE L’ÉCONOMIE INCERTITUDE ET IMPERIALISME
LES INCERTITUDES DE L’ECONOMIE
L’école autrichienne dont Karl MENGER est le meilleur représentant, a bien mesuré la difficulté de la connaissance économique et surtout de la prévision du futur {1} . Elle a employé pour ce faire un langage et des idées qui ne sont pas propres à l’économie et qui pourraient être utilisés dans les autres branches de la connaissance humaine. Voilà pourquoi la critique de l’économie revêt facilement un caractère philosophique et rejoint les grands thèmes de l’épistémologie. Cela dit l’analyse autrichienne nous intéresse non seulement sur le plan de la critique de la connaissance, mais aussi et peut-être surtout au niveau de la définition d’un socle irréfutable. Les remarques que nous avons formulées en introduction n’avaient nullement pour but de donner à croire que la connaissance est impossible et illusoire, mais bien plutôt d’en marquer les difficultés et les limites. De ce point de vue, l’école autrichienne, de même que les économistes qui en ont repris les travaux permettent de progresser dans l’analyse du problème.
L’homme est libre ; son action est donc imprévisible ; l’ensemble des décisions libres l’est plus encore. En effet trois facteurs accroissent le caractère aléatoire du comportement d’une série d’individus non soumis au déterminisme : d’une part le caractère cumulatif des libres actions de chacun, car elles s’appuient les unes sur les autres ; ensuite la dérive que le temps impose, lequel modifie constamment la façon dont se posent les problèmes, suscitant ainsi des réponses imprévues ; enfin, en raison des difficultés à connaître et à prévoir, le fait que toute décision est prise dans un contexte où ses conséquences ne sont pas maîtrisées. Ainsi l’ignorance est facteur d’incertitude, laquelle à son tour accroît notre ignorance {2} .
Le marché évolue selon un processus de dérive commandé par les efforts de chacun pour corriger les erreurs commises, l’action étant fondée sur l’approximation. Cela n’a pas de fin. L’erreur et la correction des erreurs constituent l’essentiel du processus dynamique auquel le marché est soumis {3} .
Mais le marché est un lieu de découverte ; c’est là que les agents économiques apprennent ce qu’ils ont besoin de savoir, de sorte que, selon les économistes autrichiens qui sont profondément libéraux, les méthodes planificatrices ont pour effet de priver les individus et les firmes de la connaissance qu’ils auraient acquise sur le marché {4} {5}
Ainsi les difficultés que nous avons à connaître le présent dans un univers non seulement instable mais encore perturbé par l’intervention publique, ne peuvent pas ne pas avoir de conséquences sur la faculté que nous avons de prévoir l’avenir, car celui-ci n’existe pas en dehors de nous et indépendamment de nous, de ce que nous sommes, de ce que nous faisons, de ce que nous connaissons. Si la démarche du présent est aléatoire, elle ne l’est pas moins pour ce qui est de la prévision de l’avenir, car dans un cas comme dans l’autre on doit compter avec la liberté de l’esprit et l’autonomie des choix individuels. On ne peut pas considérer le futur comme "déterminé" par le présent ; c’est de là que naît la notion d’incertitude, de même que le paradoxe central qui marque toutes les constructions récentes relatives à la théorie des anticipations rationnelles. Se trouve également mis en question par les notions d’incertitudes et d’indétermination le concept traditionnel d’équilibre, même stochastique. Enfin le caractère aléatoire des anticipations met à mal les techniques traditionnelles de maximisation {6} .
L’incertitude a un caractère dévastateur. Elle compromet toutes les tentatives ayant pour but de rationaliser les conduites présentes en vue d’obtenir dans le futur les résultats escomptés. Cette incertitude provient certes de l’insuffisance de la connaissance comme nous l’avons montré ci-dessus ; mais elle résulte aussi de la faiblesse congénitale du déterminisme fondé sur le lien causal.
Pourtant le monde n’est ni absurde, ni incompréhensible, ni même totalement imprévisible. Selon l’école autrichienne les entrepreneurs ont un rôle important. Il consiste à combler les trous du marché, à réaliser ce qui n’avait pas été prévu, à apporter de la cohérence et de la rationalité à un univers qui en manque {7} . Ce sont donc eux qui non seulement innovent, font progresser l’économie comme le voulait Schumpeter, mais qui également, par leur action quotidienne réalisent ces corrections d’erreurs dont nous avons fait état plus haut. Ainsi l’économie possède-t-elle un pouvoir auto-correcteur, assez proche de la régulation.
Mais au-delà de ce mécanisme bienfaisant qui rationalise l’évolution économique, y-a-t-il un ordre caché des choses ? F. Von HAYEK le prétend {8} . Il estime que les gens suivent consciemment ou non des règles et des traditions codifiées dans des institutions et provoquant des interactions stables et régulières (patterns).
Friedrich-August Von HAYEK est certainement un de ceux qui ont le plus finement analysé la société libérale et le marché, en montrant l’harmonie qui existait entre l’une et l’autre. Il a de la société une conception cybernétique ; il la considère comme fonctionnant sous l’interaction permanente des différents agents économiques lesquels expriment des choix, des préférences, des objectifs.
Quand au marché, il n’est pas seulement selon Von HAYEK un lieu d’échanges de biens et de services, mais aussi "un circuit par où se diffusent, s’échangent et s’ajustent des informations, des anticipations, des savoirs épars et partiels". Le marché permet donc d’irriguer à tout moment en informations l’ensemble de la société et on ne dira jamais combien la vitesse de circulation des informations s’est accrue avec l’utilisation de l’informatique.
Von HAYEK écrit encore : "nous devons considérer le système des prix comme un mécanisme de communication de l’information".
On comprend combien la société est liée au marché et combien il est important que ce dernier fonctionne bien. Il ne servirait à rien que les agents aient un comportement rationnel s’ils n’étaient pas bien informés. C’est le rôle du marché de distribuer l’information économique. On ne voit pas très bien comment un tel rôle pourrait être rempli par un organisme central omniscient. Une société est d’autant plus efficace sur le plan économique que son système d’information est plus performant…
Le marché apparaît donc comme outil de régulation. Mais, comme nous le verrons, il n’est peut-être pas le seul. La société tout entière produit et applique des normes qui s’imposent à l’interaction des agents économiques. D’une façon générale, et, à plusieurs reprises, nous aurons l’occasion de le constater, c’est dans le substrat social que l’économie va chercher ses régularités et ses constantes (qui sont en quelque sorte des embryons de lois scientifiques). De ce fait, on ne peut pas considérer le monde économique comme absurde, aberrant (et donc inconnaissable et imprévisible).
Que les conduites soient constantes n’emporte pas qu’elles soient rationnelles ; elles peuvent être régulièrement passionnelles ; mais cela n’entraîne nullement la négation de la liberté d’action et de l’autonomie de choix. Au contraire, liberté et autonomie s’appuient pour prospérer sur un fond de relations stables soit pour les reproduire librement, soit pour s’en écarter (tout aussi librement). En tout cas on ne concevrait pas une liberté sans réfèrent.
Philosophie de la subjectivité et de l’incertitude, l’école autrichienne n’est pas une école de l’absurde, du non-sens et de l’indéchiffrable.
L’IMPERIALISME DE L’ECONOMIE ET SES LIMITES
En matière économique nous nous montrons à la fois trop exigeants et pas assez. Trop exigeants parce que nous voulons tout savoir et tout de suite. Pas assez parce que l’action économique dépasse dans ses ambitions notre savoir ; il y a disparité entre l’une et l’autre. Autrement dit, des interventions publiques précises et développées s’appuient sur une base de connaissance trop fragile.
Dans notre cécité relative nos outils par eux-mêmes ne doivent pas être incriminés. Ce qui est en cause c’est notre appareil conceptuel qui maintenant apparaît comme insuffisant pour analyser une réalité plus complexe que prévu et pour fabriquer ce que ALAIN appelait des "lunettes", ou en d’autres termes les télescopes de la macro-économie et les microscopes de la micro-économie.
Les limites de l’économie ne réduisent en rien ses ambitions.
Il est de fait que l’économie semble avoir pris une place prépondérante dans le champ de nos préoccupations et manifeste un impérialisme épistémologique inquiétant qui finit par devenir suspect.
C’est ainsi que Gary BECKER et l’école de Chicago dans leur approche du comportement humain estiment que toute la vie individuelle et sociale peut être analysée à l’aide de concepts économiques {9} . Ainsi selon eux, les agents cherchent à maximiser leur utilité ou leur richesse : santé, prestige, plaisir des sens, dispositions bienveillantes ou hostiles. De même peuvent être utilisées les notions de coûts d’opportunité monétaires ou psychiques, la théorie du capital humain… On doit se demander si le paradigme économique qui semble pouvoir être employé dans toutes les sciences humaines apporte autre chose qu’un vocabulaire plus ou moins précis. Fournit-il une batterie de concepts opératoires, c’est-à-dire féconds à la fois sur le plan de la connaissance et de l’action ? Ce n’est pas certain.
Mais fort heureusement la science économique ne désigne pas seulement, elle mesure aussi. La vente d’un produit est assortie d’un prix, sans lequel l’échange n’aurait pas de sens ; le marché ne fonctionne que de cette façon ; il constitue une forme de socialisation irremplaçable, ne serait-ce que parce qu’il permet de conférer une valeur aux choses. Cette valeur sert de repère et oriente le fonctionnement de l’appareil économique.
L’argent est le terme médian qui permet de quantifier les valeurs de ce qui est reçu et donné, d’établir des équivalences précises. Von NEUMANN et MORGENSTERN {10} prennent le parti méthodologique de considérer que le but de tous les participants au jeu économique est l’argent. Un terme commun fonctionnant comme quantificateur universel est trouvé.
Von NEUMANN explique que la théorie des jeux est applicable à un individu qui désire obtenir (en tant que consommateur) un maximum de satisfaction ou (en tant qu’entrepreneur) un maximum de profit. "L’individu qui cherche à obtenir ces maximas est dit agir rationnellement". L’argent permet de quantifier ces maximas et montre, en tant que moyen de contrôle des valeurs, que la société n’est pas et sans doute ne peut pas être complètement intégrée dans une systémique formelle {11} .
Le déchiffrage de l’économie auquel procède Von NEUMANN est réducteur et appauvrissant. Echappe à la théorie des jeux tout ce qui n’est pas traduit, ou ne peut pas se traduire, par une quantification monétaire. Reconnaître à l’argent le rôle de médiateur universel, c’est établir l’empire de l’économie sur tous les "échanges" sociaux. C’est abusif ! Pour nous il n’y a pas équivalence entre les valeurs sociales et valeurs monétaires, les premières étant plus vastes que les secondes, celles-là étant non réductibles à celles-ci.
L’effort mené pour exprimer toute utilité en termes monétaires a été gigantesque ; il a été aidé par la progression du marché, lieu où on attribue des valeurs. Mais il n’aboutira jamais entièrement même si, pendant un temps on a pensé qu’il n’y avait de vraie utilité et de vraie valeur que traduites en équivalents monétaires. L’exemple de l’agriculture nous montre que tout n’est pas "négociable" sur le marché (contrairement à ceux qui pense que tout s’achète et tout se vend), que de ce fait tout n’est pas quantifiable, que tout n’est pas réductible à l’économie.
Si le vocabulaire de l’économie n’est pas employé dans tous les secteurs de la vie sociale ce n’est pas par ignorance, négligence ou incurie, c’est parce que ce vocabulaire resterait creux dans bien des cas et ne recouvrirait que des formes vides. L’expression ne modifie pas les processus ; elle ne fait que les traduire, de sorte qu’il n’est pas profitable de changer les mots si la pratique sociale reste la même.
Or il s’avère, ainsi que Pierre BOURDIEU l’a montré, que la substituabilité entre le champ imaginaire (celui des représentations collectives) et le champ où s’accumule le capital matériel ne va pas de soi. Seuls jusqu’à présent les psychanalystes ont su transformer la névrose en capital économique {12} . Il n’est pas aisé en effet de faire fructifier au plan de la valeur économique ou plus exactement monétaire des valeurs qui fleurissent au niveau des données immatérielles (affectives, intellectuelles, spirituelles, symboliques, esthétiques…). Toute société est confrontée à ce problème de transformation et est estimée comme plus ou moins juste selon la manière dont la transmutation se réalise. Telle est la raison pour laquelle il est bien difficile de définir en termes abstraits la justice sociale.
Jérémie BENTHAM, fondateur de l’éthique utilitariste (inspiré par David HUME) fut combattu par les adversaires du principe d’unanimité ; pour ces derniers (parmi lesquels figure PARETO), il est dépourvu de sens de vouloir faire la somme de bonheurs individuels. En d’autres termes les utilités ne s’additionnent pas. Le principe d’unanimité peut être défini ainsi : un état A est dit unanimement préféré à un état B si tout le monde préfère l’état A à l’état B, avec possibilité d’indifférence entre eux pour certaines personnes mais pas toutes.
Un état possible est dit "efficace" s’il n’en existe pas d’autre possible qui lui soit unanimement préféré.
RAWLS reprend le problème de la définition de la société idéale tout en remarquant qu’il n’existe pas de société heudémonistiquement juste ; après avoir dénoncé les défauts de l’égalité et les vices d’un système qui serait fondé uniquement sur elle, il remarque qu’il faut préférer l’égalisation des moyens à l’égalisation des résultats. Pour lui le principe d’égale liberté de base maximale peut se définir ainsi : "chaque personne doit avoir un droit égal au système total des libertés de base le plus étendu compatible avec un système semblable de liberté pour tous". Quand au principe de différence, il l’énonce ainsi " les inégalités de distribution ou de position ne sont justifiées que dans la mesure où elles profitent à tout le monde et notamment aux moins favorisés" {13} .
Chapitre II LA CAUSALITÉ ET LE DÉTERMINISME À PARTIR DE L’ACTION ET DE LA CONNAISSANCE
A. LE DETERMINISME
Le déterminisme scientifique et ses dangers dans la vie politique :

Dans son essai philosophique sur les probabilités écrit en 1814, P. SIMON LA PLACE exprime sa confiance dans l'intelligence que nous pouvons avoir des phénomènes naturels, à partir des connaissances récemment acquises en Astronomie, en Mécanique et en Géométrie. Selon lui ces méthodes sont transposables : "En appliquant la même méthode à quelques autres objets de ses connaissances, (l’esprit humain), est parvenu à ramener à des lois générales les phénomènes observés et a priori ceux que des circonstances données doivent faire éclore". SIMON LA PLACE croit en l’existence d’un déterminisme universel que seule l’imperfection de nos connaissances ne permet pas de découvrir : "Nous devons […] envisager l’état présent de l’univers comme l’effet de son état antérieur, et comme la cause de celui qui va suivre. Une intelligence qui, pour un instant donné connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent, si d’ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l’analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l’univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, et l’avenir et le présent seraient présents à ses yeux".
Ce texte est connu comme étant caractéristique de la confiance que le XVIIIème et le XIXème siècle ont eu dans l’ordre du monde et la faculté qu’a l’esprit humain de l’investir.
Mais la réalité du monde social semble bien différente de la réalité du monde physique et on doit se poser la question de savoir, si de ce fait, l’un et l’autre peuvent utiliser les mêmes outils.
La réalité traitée par l’économie est une "réalité virtuelle" comme nous l’avons vu. En outre nous ne pouvons connaître que des parcelles de cette réalité. La physique elle-même ne se livre d’ailleurs pas dans sa globalité, sa totalité. Comme l’explique David RUELLE dans Hasard et chaos : "Le but de la physique est de donner une description mathématique précise de certains morceaux de réalité, et il est souvent préférable de ne pas trop se préoccuper de la réalité ultime".
Le déterminisme pur et dur dans le domaine de la vie se fait facilement criminel et cela pour deux raisons. D’abord il considère comme déviante toute conduite s’opposant au processus inexorable qui gouverne l’histoire. Tout ce qui gène son déroulement doit être éliminé. En second lieu le déterminisme doit permettre de tout expliquer. Dès lors que se produisent des situations aberrantes, impensables, des non-sens il convient de rechercher des responsables, des fautifs, des coupables car de telles occurrences ne peuvent pas elles non plus, être sans cause ni sans auteurs. "La négation du hasard, fuite devant la condition humaine, aboutit à une forme d’inquisition" écrit François GEORGE {14} . Si la tyrannie est fondée sur le pouvoir absolu, le totalitarisme, lui, naît du déterminisme absolu, déterminisme qui se situe aussi bien au niveau de l’être ou plutôt de l’histoire que du discours. Le régime parfait, vers lequel on doit tendre sans faiblesse, est estime-t-on, celui dans lequel les lois du monde étant patentes, un interprète infaillible fait coïncider à tout jamais le verbe et l’être. Alors il ne reste plus qu’à identifier le discours au système effectif ; l’histoire qui se réalise est devenue son propre mythe.
Ce qui manque au déterminisme absolu et partant au totalitarisme, c’est la distanciation, c’est le sentiment de la non-coïncidence entre l’existence et le concept, non-coïncidence que soulignait KIERKEGAARD, après KANT qui l’avait placée au cœur de sa réfutation de l’argument ontologique. Si l’individu est nié par les régimes totalitaires c’est parce que ceux-ci ne reconnaissent pas l’existence de la subjectivité. Cette dernière est devenue inutile, voire gênante ; elle n’a pas sa place dans un système régi par des lois objectives. Ce faisant ils évacuent tout simplement la pensée qui naît précisément de ce qui échappe aux lois et aux déterminations et qui, selon René GARRIGUES, jaillit d’une dislocation, d’un éreintement, d’une ratée dans l’enchaînement des causes et des effets, d’une déchirure dans le tissu de l’être, d’un dérèglement des significations, d’un imprévu qui remet tout en cause et oblige à penser autrement, sans préavis… Si le fonctionnement du monde avait la régularité d’une horloge nous serions tous voués à la répétition, à la tautologie, à l’exégèse indéfinie.
Les régimes totalitaires sont à la recherche d’une sorte de paradis perdu où serait restaurée la vérité dans toute sa signification, c’est-à-dire, une vérité redevenue pleinement elle-même, sans excédent, ni déficit, une vérité dont, en quelque sorte, personne ne mettrait en doute qu’elle puisse coïncider avec l’être. Alors le monde redeviendrait habitable, le mythe en tant qu’interrogation métaphysique retrouverait la santé, l’homme redeviendrait serein, les pieds posés sur la terre chaude de la croyance où s’enracinent les certitudes, les yeux fixés sur un ciel calme peuplé d’astres rassurants et immuables.
Le pire ennemi du régime totalitaire est l’homme pensant, l’esprit libre qui a compris que le roi était nu et qui le dit. La pensée est perturbatrice par essence. Contre la vérité révélée et "intouchable" elle fait valoir les droits de l’homme à ne se fier qu’à lui-même, qu’à son jugement, qu’à son cogito. Ce n’est rien de moins qu’une rébellion ; les ravages que peut alors provoquer l’ironie sont considérables car, à l’encontre de la vérité officielle, elle restaure des vérités éternelles ; elle marque une volonté de distanciation, de non-adhésion, de quant à soi, qui est le premier pas vers la liberté ; elle signifie en quelque sorte : "vous voyez bien que je ne suis pas dupe". Enfin elle rabaisse tout ce qu’elle touche. Le sacré meurt dans la dérision car il est faux de dire que le ridicule ne tue pas. Il tue aussi bien celui qu’il touche que celui qui le pratique.

Liberté et indétermination. L’expérience de DESCARTES, KANT et SARTRE

Si l’économie n’est pas une science exacte et ne peut relever de l’ordre du déterminisme, si elle est frappée d’incertitude, c’est probablement parce que la causalité y est elle-même "incertaine". Aucune pensée même la plus rigoureuse n’est invulnérable. Toutes sont à hauts risques.
Ironiser, penser est un exercice extrêmement périlleux et pas seulement dans les régimes où cela est interdit ; ainsi appartenir à une simple institution, c’est déjà s’interdire de penser contre elle, ce qu’exprime parfaitement le fameux devoir de neutralité et de réserve imposé aux fonctionnaires. Penser c’est choisir irrévocablement le risque et l’inconfort. "Le philosophe", écrit François GEORGE, "est l’homme qui fait de l’angoisse sa propre maison". La crise des signes est sa terre, et la sage vérité son horizon inaccessible. Heureusement, tout le monde ne choisit pas la liberté de penser car, alors la vie en société serait impossible. PLATON disait : "Il y a trois sortes d’hommes : les vivants, les morts et ceux qui naviguent en mer".
Contre ce risque, les régimes totalitaires, fondés sur des idéologies qui se veulent scientifiques, ont privilégié le déterminisme historique ; celui-ci a pour effet de donner au pouvoir le monopole de l’interprétation des faits : ayant accès à la vérité il peut et même il doit dire ce qui a été, ce qui est, ce qui sera et même ce qui doit être. Mais une telle mystification n’est pas éternelle.
Contre les certitudes établies, DESCARTES commence par douter systématiquement, et peut-on dire méthodiquement, de tout. C’est d’abord une attitude, un parti pris d’incrédulité. Mais c’est aussi une phase de sa démarche, celle de la déconstruction, car ce doute est fondamentalement destructeur. Maniant sans précautions l’arme logique du principe de non-contradiction, après Abélard, il invalide les arguments d’autorité sur lesquels reposait la crédibilité des écritures et des propos des Pères de l’Eglise. Si l’on ne croit plus ceux qui ont pour charge de nous enseigner, qui doit-on croire ? Nous-mêmes, répond DESCARTES, qui n’hésite pas à reporter sur les seules forces de notre esprit la responsabilité de penser le vrai. De même, après PASCAL et MONTAIGNE qui avaient souligné la relativité des vérités, DESCARTES montre que les réalités et notamment les réalités sociales sont fondées sur des conventions, sur des postulats qu’il récuse. Son audace est considérable autant qu’impardonnable car elle porte à penser que la vie collective repose sur l’arbitraire. Socrate qui voulait en faire prendre conscience, fut pour cela condamné et l’Église tout entière se mobilisa pour asseoir les croyances nécessaires à la vie sociale sur un socle qui ne soit pas contestable. DESCARTES personnalise à travers le doute le combat inégal entre une raison corrosive et des croyances privées de leur garantie transcendantale.
Mais une telle attitude n’est pas tenable très longtemps.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents