L entreprise innovante et le marché
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Description

John Kenneth Galbraith est un des plus éminents économistes contemporains. La prise de pouvoir de la grande entreprise et de ses managers sur l'entrepreneur et les actionnaires, le détrônement du roi consommateur, ou encore le dépérissement des services publics sont parmi les thèmes clés qu'il a étudiés. Les grands traits du capitalisme managérial ont-ils été transformés par la mondialisation et la finance ? A travers le prisme de l'innovation, ces contributions ouvrent de nouvelles pistes sur le rôle de l'entrepreneur, la place du consommateur, les réseaux d'entreprises ou encore la créativité et le management des organisations.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2005
Nombre de lectures 313
EAN13 9782336268774
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Collection « L’esprit économique »
fondée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis en 1996 dirigée par Sophie Boutillier, Blandine Laperche, Dimitri Uzunidis,
Si l’apparence des choses se confondait avec leur réalité, toute réflexion, toute Science, toute recherche serait superflue. La collection « L’esprit économique » soulève le débat, textes et images à l’appui, sur la face cachée économique des faits sociaux : rapports de pouvoir, de production et d’échange, innovations organisationnelles, technologiques et financières, espaces globaux et microéconomiques de valorisation et de profit, pensées critiques et novatrices sur le monde en mouvement...
Ces ouvrages s’adressent aux étudiants, aux enseignants, aux chercheurs en sciences économiques, politiques, sociales, juridiques et de gestion, ainsi qu’aux experts d’entreprise et d’administration des institutions.
La collection est divisée en cinq séries : Economie et Innovation, Le Monde en Questions, Krisis, Clichés et Cours Principaux.
Dans la série Economie et Innovation sont publiés des ouvrages d’économie industrielle, financière et du travail et de sociologie économique qui mettent l’accent sur les transformations économiques et sociales suite à l’introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L’innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations institutionnelles.
Dans la série Le Monde en Questions sont publiés des ouvrages d’économie politique traitant des problèmes internationaux. Les économies nationales, le développement, les espaces élargis, ainsi que l’étude des ressorts fondamentaux de l’économie mondiale sont les sujets de prédilection dans le choix des publications.
La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d’aujourd’hui liés aux métamorphoses de l’organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d’ouvrages anciens, de compilations de textes autour des mêmes questions et des ouvrages d’histoire de la pensée et des faits économiques.
La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d’une situation donnée. Le premier thème directeur est : mémoire et actualité du travail et de l’industrie ; le second : histoire et impacts économiques et sociaux des innovations.
La série Cours Principaux comprend des ouvrages simples, fondamentaux et/ou spécialisés qui s’adressent aux étudiants en licence et en master en économie, sociologie, droit, et gestion. Son principe de base est l’application du vieil adage chinois : « le plus long voyage commence par le premier pas ».
L'entreprise innovante et le marché

Blandine Laperche
Sommaire
Collection « L’esprit économique » Page de titre Page de Copyright Message de John Kenneth Galbraith et Remerciements Introduction - L’économie éclectique de John Kenneth Galbraith PREMIERE PARTIE - L’ESPRIT DU CAPITALISME : L’ENTREPRISE
Le capitalisme est-il encore galbraithien ? Technostructure et entrepreneurs dans l’économie contemporaine Le marché contre la firme ? Entreprise et marché chez J.K. Galbraith ou le charme discret de la technostructure Responsabilité sociale des entreprises et investissement socialement responsable
DEUXIEME PARTIE - L’ESPRIT DE L’ENTREPRISE : L’INNOVATION
Le consommateur, la firme et l’innovation Réseaux d’offre : partenariats et confiance Créativité industrielle et stratégie d’innovation Changement et pouvoir dans l’entreprise : la gestion des ressources humaines en question
Les auteurs INNOVATIONS - Cahiers d’économie de l’innovation Collection « L’esprit économique »
http://www.librairieharmattan.com harmattan1@wanadoo.fr
© L’Hartnattan, 2005
9782747592154
EAN : 9782747592154
Message de John Kenneth Galbraith et Remerciements
Cet ouvrage est produit suite aux fructueux débats d’économie politique qui ont eu lieu pendant les quatre jours du colloque international organisé à Paris en l’honneur de John Kenneth Galbraith (Forum L’esprit de l’Innovation, Colloque international John Kenneth Galbraith, 22-25 septembre 2004). Ci-dessous, le message de John Kenneth Galbraith, lu par James Kenneth Galbraith, Professeur à l’Université du Texas à Austin, lors de sa conférence inaugurale :

“To all attending: Age and medical restraint firmly prevent my attendance at this the greatest tribute to my writing and my political and economic history in all time. I am indeed sorry not to be with you on what I trust will be a glowing occasion, at least to the extent that Economics and its related subject matter permit.
It is my pleasure that my son James K. Galbraith will be with you and will deliver his own comment. It is my further pleasure that he has emerged as one of the more influential economists of his time. The University of Texas has long been a center of the engaging, alert, and dissident economic view. In my early academic years economic visitors from Europe had at first on their schedule the diverse interests of New York, then Harvard, and on to Austin, Texas and its different and distinguished center of economic discussion. Now a part of this community, it is my particular pleasure that the second J. K. Galbraith will be with you. Also, I hasten to add, a full delegation of economic colleagues and one-time students. Few economists have been accorded the pleasure and, indeed, the esteem of a gathering such as this. I greet and thank you, one and ail . ”
John Kenneth Galbraith Paul M. Warburg Professor of Economics, Emeritus Harvard University
Ce livre a bénéficié du concours de nombreuses personnes et institutions qui doivent ici être chaleureusement remerciées. Le groupe IGS (Institut de Gestion Sociale) à Paris était Je coorganisateur, avec le laboratoire de Recherche sur l’Industrie et l’Innovation de l’Université du Littoral Côte d’Opale du premier Forum L’Esprit de l ’ Innovation , Colloque international John Kenneth Galbraith. Nos remerciements vont à Roger Serre, directeur du groupe IGS et à toute l’équipe qui a pris part à l’organisation de cette conférence. Nous sommes particulièrement reconnaissants envers Yves Enrègle, Claude Treyer, Christine Lancesseur, Michèle Crost, François Diquero et Claire Jeuffrain. Nos remerciements vont aussi à Jarlath Dillon, directeur du MBA international du groupe IGS et à ses étudiants pour la compilation des débats qui ont eu lieu durant le colloque International John Kenneth Galbraith.
De nombreuses institutions ont contribué au bon déroulement de cette manifestation internationale et à la publication de cet ouvrage. Nous remercions le ministère de l’Education nationale et de la Recherche, le Centre National pour la Recherche Scientifique, l’ambassade des Etats-Unis à Paris, le Sénat, l’Institut National de la Propriété Industrielle, la région Nord/Pas-de-Calais, et l’Université du Littoral Côte d’Opale.
Nous sommes aussi très reconnaissants envers l’ensemble des membres du comité scientifique de cette manifestation, pour leur aide dans la sélection des articles, dans la construction du livre et sa publication. Je remercie particulièrement James Kenneth Galbraith pour ses conseils et son aide qui ont rendu cet événement et ce livre possibles. Je remercie mes collègues du laboratoire de Recherche sur l’Industrie et l’Innovation, et plus spécialement son directeur Dimitri Uzunidis pour ses conseils sur la structure de cet ouvrage et pour son attention constante.
Introduction
L’économie éclectique de John Kenneth Galbraith
Blandine LAPERCNE
“So it is of the market system we teach the young. It is of this, as l’ve said, that sophisticated political leaders, compatible joumalists and many scholars speak. No individual or firm is thus dominant. No economic power is evoked. There is nothing from Marx or Engels. There is only the impersonal market, a not wholly innocent Fraud,” J.K. Galbraith. The Economies of Innocent Fraud, Truth for our Time, Houghton Mifflin Company, 2004, p.7.

Le Changement : trait fondamental de l’économie de J.K. Galbraith
John Kenneth Galbraith (né en 1908) est considéré comme un éminent économiste du changement. Le changement est pour lui un trait caractéristique de l’économie moderne et l’économie est une « matière en permanente adaptation au changement tant social que politique ou institutionnel » et non pas « l’expression d’une vérité immuable » 1 . Cette appréciation n’est pas sans rappeler celle de Joseph Aloïs Schumpeter pour qui le capitalisme, « constitue, de par sa nature, un type ou une méthode de transformation économique et, non seulement il n’est jamais stationnaire, mais il ne pourrait jamais le devenir » 2 .
Le changement est ainsi le fil d’Ariane reliant l’œuvre colossale de J.K. Galbraith, qui éclaire l’histoire économique du XXème siècle jusqu’à nos jours. L’avènement d’une société d’abondance et la prédominance grandissante du secteur privé sur le secteur public sont les changements majeurs étudiés dans L’ère de l’opulence (1958). Le consommateur roi est destitué par la toute puissante grande entreprise. La déchéance du héros du XIXème siècle qu’était l’entrepreneur détenteur du capital, au profit de l’intelligence organisée — ou technostructure — gouvernant aux destinées de l’économie contemporaine, nous plonge au cœur du Nouvel état industriel publié en 1967. La science et la technologie modernes ont imposé ce transfert de pouvoir de l’individu vers l’organisation, qui soumet — planification oblige — son personnel, ses clients et l’Etat à ses fins productives et mercantiles. Face au « système planificateur» subsiste, dans les marges, un « système de marché » où la petite entreprise continue à répondre aux « lois » économiques du marché, tout en étant dans un rapport de force défavorable avec la grande entreprise dont le pouvoir ne cesse de croître. Cette situation nouvelle exige une émancipation de l’Etat mais aussi des citoyens, pour construire des contre-pouvoirs efficaces à la grande entreprise ( La science économique et l’intérêt général, 1973) 3 .
Les principaux changements étudiés par Galbraith dans cette trilogie n’épuisent pas son œuvre multiple qui offre aussi des développements féconds sur l’histoire de la pensée et des faits économiques, avec notamment La crise économique de 1929 publié pour la première fois en 1961, L’Argent (1975) ou encore L’économie en perspective (1987). Le point commun de toute son œuvre réside dans cette lutte constante contre les « idées conventionnelles », définies comme des « idées, qui a un moment donné, recueillent l’approbation générale en raison de leur caractère acceptable » mais qui « ne correspondent pas au monde qu’elles sont censées interpréter, mais à l’opinion que le public se fait de ce monde » 4 . Ce terme, mis au jour dans L’ère de l’opulence, est aussi au cœur de l’explication des « fraudes innocentes » de l’économie d‘aujourd’hui 5 . Pour ne donner qu’un exemple, prenons l’idée conventionnelle selon laquelle ce sont les actionnaires, propriétaires du capital des entreprises, qui détiennent le pouvoir de décision dans les firmes de grande taille. Cette idée, qui correspond à une réalité du XIXème siècle, où l’entrepreneur était à la fois le décideur et le propriétaire du capital, n’est plus une réalité d‘aujourd’hui : dans la grande entreprise, les managers président aux décisions quotidiennes et les actionnaires multiples, absents et lointains, n’ont guère de rôle à jouer. Et pourtant, l’idée selon laquelle ils dirigent les grandes entreprises subsiste, à grand renfort de cérémonies médiatiques (les conseils d’administration) et de règles de bonne gouvernance. La réalité est autre : l’actionnaire d’aujourd’hui n’est plus celui d’hier (l’actionnaire individuel cède le pas aux sociétés financières), et l’organisation — la technostructure — s’immisce dans les sociétés financières... Les managers de l’industrie font monter les cours des actions et s’octroient des salaires faramineux au su de tous, managers financiers, actionnaires des entreprises industrielles et de services et analystes en tout genre, qui bénéficient de cette fraude évidente. La fraude est présente, elle est innocente car faite avec l’approbation générale des parties prenantes — exceptée celle du petit porteur individuel qui, lui, finit souvent ruiné, mais à qui l’on tente encore de faire croire à l’étendue du pouvoir de l’actionnaire. 6
La plus grande critique faite par J.K. Galbraith à ses contemporains économistes est cette résistance au changement qui les caractérise, source évidente de l’inadéquation des politiques prescrites pour lutter contre les maux économiques. Il en fournit aussi une explication épistémologique.

La science économique et la résistance au changement
Le caractère « conservateur » de l’économie a pour J.K. Galbraith quatre raisons majeures : la « double nature » du changement en économie, la concurrence entre les sciences humaines et de la société et les sciences de la matière, la dépendance de la science économique face aux intérêts économiques et sociaux, et enfin la spécialisation qui caractérise la science économique (comme les autres sciences d’ailleurs) et qui empêche de saisir l’évolution des phénomènes étudiés 7 .
Le changement s’appréhende de manière différente dans les domaines scientifiques. Dans les sciences exactes, comme la chimie, la physique ou la biologie, la matière observée ne change pas, seules alors les connaissances changent. En revanche, dans la science économique et dans les autres sciences sociales le changement à une « double nature » : il concerne à la fois le progrès des connaissances et la matière étudiée, qui ne peut de fait être que difficilement transcrite sous forme mathématique (à moins d’en éliminer précisément le changement). De cette double nature du changement découle le caractère conservateur des économistes : « Les économistes ne sont pas fondamentalement imperméables au changement, mais ils réagissent très différemment aux deux types de changement. Ils applaudissent aux connaissances nouvelles, ou aux interprétations nouvelles des connaissances existantes ; ils assimilent beaucoup plus lentement les changements qui se produisent dans les institutions sous jacentes » 8 .
La seconde raison, liée à la première, consiste dans la volonté de la science économique d’apparaître comme une véritable science (comparable aux sciences exactes) et non comme une science de second rang. Cette concurrence intra-scientifique explique alors la résistance au changement et l’usage parfois abusif des mathématiques : « Pour que l’économie ait une autorité scientifique égale [aux sciences exactes], il lui faudrait un champ d’étude d’une stabilité comparable. Si celle-ci n’existe pas, pourquoi ne pas en faire le postulat ? Admettre que des changements s’y produisent, c’est ne manifester qu’un respect douteux pour les aspirations scientifiques de l’économie - les nier, c’est se mettre en bien meilleure posture scientifique » 9 .
La dépendance de la science économique à l’égard des intérêts économiques et sociaux constitue une troisième et non des moindres raisons du conservatisme de la science économique. La grande entreprise a étendu son pouvoir dans tous les domaines de la société : la production, la consommation, mais aussi la politique publique ou encore l’éducation. Pourtant, elle n’a pas intérêt à ce que ce pouvoir soit reconnu par ses salariés, ses fournisseurs et ses clients, car cette reconnaissance pourrait donner jour à des contestations (prix trop élevés, gaspillages, refus des conditions de travail, etc.) ou à des tentatives d’organiser des contre-pouvoirs. Mieux vaut alors que la science économique enseigne et diffuse l’idée de la toute puissance du marché mû par une concurrence pure et parfaite, la souveraineté du consommateur et l’inexistence du monopole. « (...) La théorie du marché, selon laquelle toute décision, toute action seraient subordonnées à l’autorité souveraine du marché, masque une réalité gênante, à savoir le pouvoir omniprésent du système planificateur dans la vie économique moderne. La grande entreprise ne se portera que mieux si notre enseignement et nos écrits soutiennent que le pouvoir économique est tout entier dans la dépendance du marché » 10 . La dépendance du système éducatif et des universités à l’égard du secteur privé (en termes de ressources financières) est alors un élément d’explication, qui de surcroît possède un fort retentissement actuel, sur la résistance au changement dans cette discipline.
Enfin, la division du travail scientifique réduit les « anomalies » qui pourraient contrarier le déroulement de la « science normale » réalisée dans le cadre d’un paradigme existant 11 . Elle entretient en d’autres termes la résistance au changement. « L’économie, écrit Galbraith, comme toutes les disciplines, a ses normes de comportement. Elle exige qu’on se spécialise étroitement dans un domaine particulier, qu’un même auteur ne traite qu’un sujet à la fois, qu’on accorde une très haute priorité aux jugements économiques, et d’une manière générale, qu’on se méfie des changements » 12 . La spécialisation est certes nécessaire, permettant d’accroître les connaissances dans un domaine déterminé, mais elle ne doit pas être exclusive car elle « ne suffit pas pour partir à l’assaut des grandes constructions de la pensée économique » 13 . Elle peut aussi être source d’erreurs, car, explique J.K. Galbraith, « le monde a le tort de ne pas se découper exactement suivant les frontières qui séparent les spécialistes » 14 . La division du travail de la science économique repose en effet sur des objectifs économiques communs. Or lorsque cette division et cette spécialisation s’effectuent, dans une société d’abondance, sur la base de l’objectif commun qu’est l’accroissement sans fin du produit national brut, excluant ou reléguant aux marges les réflexions sur l’environnement, le bien-être, les inégalités, n’est-ce pas là une source d’erreurs ? 15 « Les questions qui ne sont pas du ressort de l’économie — la beauté, la dignité, le plaisir et la durée de vie — peuvent être incommodes, elles n’en sont pas moins essentielles » 16 . L’économiste très spécialisé — par exemple sur le thème du prix des réfrigérateurs, à l’instar du héros du roman écrit par Galbraith Monsieur le professeur (première publication en 1990) — aura droit aux honneurs de la discipline. L’économiste n’ayant pas droit d’accès au « salon de la science économique » 17 pourra toujours se consoler en pensant que c’est dans ces marges que sont nées les plus grandes révolutions scientifiques, comme la théorie de la relativité en physique 18 .
Les ouvrages de Galbraith et Le nouvel état industriel en particulier, ne s’inscrivent dont pas dans la méthode admise, celle des « petits penseurs » défendue par Robert Solow dans l’une des plus célèbres critiques faites au Nouvel état industriel 19 . Au lieu de la méthode admise en science économique, « qui consiste aujourd’hui à établir des points d’importance mineure sur une base solide de données empiriques, puis à confirmer point par point l’ensemble de la théorie » 20 , Galbraith élabore une « théorie, qui consiste à partir d’une hypothèse générale pour aller aux faits qui la vérifient et la défendent — et non à faire le chemin inverse » 21 , privilégiant ainsi le changement sur la tradition, se nourrissant des apports des différentes spécialisations de la discipline et ouvrant l’économie aux autres sciences sociales, la gestion, l’histoire ou encore la sociologie.

Cet ouvrage s’inscrit dans cette même façon d’aborder la science économique et ses changements 22 . La mondialisation, le poids croissant de la finance dans les activités économiques et dans le capital social des grandes entreprises ou encore le retour de l’entrepreneur sur la scène économique remettent-ils en cause les traits principaux du capitalisme managérial décrit par J.K. Galbraith ? Les auteurs de ce livre se situent délibérément dans l’iconoclastie héritée de l’auteur en s’attaquant aussi aux dogmes du marché tout puissant et du consommateur roi. Ils mettent le changement au cœur de leurs analyses en confrontant les thèses de l’auteur à la réalité daujourd’hui.
La première partie de cet ouvrage revient sur ce qui est pour J.K. Galbraith, l’esprit du capitalisme contemporain : l’entreprise. Les auteurs mêlent analyse théorique et actualité du pouvoir de la grande entreprise et de la place de l’entrepreneur dans le capitalisme contemporain. Dans la seconde partie, nourris des écrits de Galbraith et intégrant la place aujourd’hui dominante de l’innovation — technologique, commerciale, organisationnelle — ils ouvrent de nouvelles pistes de recherche intéressantes en économie et en gestion, démontrant ainsi l’intérêt de l’approche éclectique, héritée de J.K. Galbraith.

L’esprit du capitalisme : l’entreprise
Dans le chapitre 1, Guy Caire pose la question : qu’en est-il du capitalisme managérial ? Les principaux arguments développés par Galbraith sont-ils toujours acceptables, malgré la nouvelle vague technologique, l’émergence de l’économie de la connaissance et la mondialisation croissante de l’économie ? Dans ce chapitre, Guy Caire confronte le capitalisme managérial de Galbraith au capitalisme actionnarial qui, pour beaucoup d’observateurs, a émergé grâce aux technologies de l’information et de la communication et à la globalisation financière. Il est fondé d’une part sur la doctrine néolibérale qui donne aux actionnaires une suprématie sur les managers et d’autre part sur un large consensus autour de l’objectif de maximisation de la valeur. Non seulement donc les structures sont différentes mais les mécanismes aussi. Le capitalisme de Galbraith fonctionne sur la base d’interactions entre le système planificateur et le système de marché, aboutissant selon l’auteur à un marché du travail segmenté qui génère des propositions politiques réformistes. Le capitalisme actionnarial repose sur une économie de libre marché et donne naissance à un nouveau capitalisme qui intègre les trois ingrédients suivants : la stabilisation, la libéralisation et la privatisation. Les priorités de la régulation macroéconomique sont modifiées ainsi que les relations entre travailleurs et managers. Enfin, les systèmes de valeurs sont aussi différents. Guy Caire oppose le « Welfare » au « Workfare » pour montrer que la notion de pouvoir — et notamment celle de contre-pouvoir qui caractérise le capitalisme managé-rial et qui est un mécanisme ayant pour but de faciliter l’émergence d’un Welfare State — est opposée à l’idée selon laquelle l’inégalité est le véritable moteur de l’histoire. Mais, si, selon l’auteur, les nouvelles technologies et la globalisation financière ont modifié nos vies quotidiennes et notre existence collective (souvent dans le sens d’un accroissement des risques), concernant en revanche les lieux de pouvoirs, la grande entreprise est toujours au cœur du système économique et de nos vies de producteurs et de consommateurs. Au sein de la firme, et malgré la révolution des actionnaires, les managers ont conservé leur position.
Alors comment expliquer le retour de l’entrepreneur sur la scène économique et politique au cours des dernières années, demande Sophie Boutillier dans le chapitre 2 ? Pour J.K. Galbraith, rappelle-t-elle, le capitalisme est dominé par un petit nombre de grandes entreprises. Galbraith souligne le retard des économistes néoclassiques dans l’étude de la grande entreprise. La grille de lecture des économistes néoclassiques, centrée sur le modèle de la concurrence pure et parfaite d’une part et sur l’entrepreneur d’autre part, interdit toute réflexion où quelques grandes entreprises domineraient les marchés. Les grandes entreprises ne sont plus dirigées par des individus mais par une bureaucratie. La technostructure s’est substituée à l’entrepreneur. J.K. Galbraith écrit dans Le nouvel état industriel que ce n’est pas un individu de génie qui a rendu possibles des vols lunaires, mais c’est l’œuvre d’une bureaucratie. L’entrepreneur idéalisé par J.-B. Say ou J.A. Schumpeter (dans Capitalisme, socialisme et démocratie ) n’est plus. Selon Sophie Boutillier, ces développements ont été largement vérifiés par l’histoire économique de ces trente dernières années. Dans ce tableau, l’entrepreneur de Galbraith n’occupe qu’un strapontin : la petite entreprise et le marché subsistent dans les secteurs où les économies d’échelle sont absentes et où les connaissances et savoir-faire mobilisés restent d’un faible niveau. Mais, comment expliquer le zèle actuel des économistes à parler de l’entrepreneur ? Celui-ci serait-il devenu le moteur du capitalisme ? Pour S. Boutillier, différentes raisons expliquent cette évolution : le ralentissement de la croissance économique et maintien d’un chômage de masse ; la réduction des dépenses sociales de l’Etat, la privatisation et la déréglementation de l’économie ; l’apparition de nouvelles technologies qui sont autant d’opportunités d’investissement. Les petites entreprises (souvent apparentées aux grandes par le biais de relations financières) expérimentent ces nouveaux domaines.
Les analyses de J.K. Galbraith opposent la firme et le marché, ce que démontre Jean-Gabriel Bliek dans le chapitre 3. Dans sa contribution, l’auteur confronte les thèses de J.K. Galbraith à celles de Hayek, que tout oppose a priori. Hayek et Galbraith sont en effet sur deux bords idéologiques opposés. Galbraith revendique une filiation keynésienne et s’oppose ainsi radicalement à Hayek, l’adversaire de Keynes dès les années 1920. Cette confrontation inattendue met en lumière la position de Galbraith par rapport aux thèmes clés de l’ouvrage : la firme et le marché. Jean-Gabriel Bliek montre comment le « marché », qui se définit par la détermination des prix échappant à l’emprise des participants, est pour Galbraith mis à mal par les impératifs de la technologie moderne qui imposent l’organisation et la grande taille de la firme et, leur corollaire, la planification. L’entrepreneur, cantonné aux frontières de la grande entreprise où le marché a encore une signification, est un individu sans pouvoir et sans intérêt.
Dans le chapitre 4, Bernadette Madeuf poursuit ce travail d’analyse des relations entre la firme et le marché dans les écrits de Galbraith. Elle explique que, en Keynésien cohérent, Galbraith met en cause les conditions de fonctionnement et de régulation du marché telles qu’elles sont définies — et défendues — dans la « pensée conventionnelle ». Cette remise en cause est la base même des développements de Galbraith dans ses œuvres les plus connues. La question centrale qui est examinée est celle des rapports entre le marché et l’entreprise, non seulement en tant que forme de coordination des activités économiques — la question est posée par R. Coase dès 1937 — mais également en termes de pouvoir (pouvoir de marché, souveraineté du consommateur, versus pourvoir des grandes entreprises et force persuasive de la publicité). Dans ce chapitre, Bernadette Madeuf étudie les concepts principaux de Galbraith et montre que les rapports entre firme et marché, fondés sur la nécessité de contrôler l’évolution de la technologie, aboutissent à une analyse fondée sur des hypothèses contraires à celle du courant économique dominant. Ce chapitre comprend aussi un exercice de comparaison entre cette construction et celles des approches institutionnalistes et évolutionnistes. Soulignant les facteurs déterminants les frontières entre firme et marché et les mécanismes de coordination au sein de l’entreprise, l’auteur montre comment l’analyse de Galbraith se rapproche de certains des développements des approches institutionnalistes et évolutionnistes, qui sont néanmoins largement concentrées sur les conditions de transaction et d’échange et non sur les logiques de production et d’organisation.
Des chapitres précédents, ressort l’idée d’un pouvoir inébranlable de la grande entreprise. Dans La science économique et l’intérêt général (1973), Galbraith constatait déjà l’indifférence de la grande entreprise moderne envers l’intérêt collectif. Cette situation, selon Antoine Rémond, ne s’est pas améliorée au cours des années récentes, sous l’impulsion de la mondialisation, de l’affaiblissement du pouvoir politique et de la perte de légitimité des acteurs collectifs — dont les syndicats — dans la sphère économique. Pourtant c’est dans ce contexte qu’est né le concept de Responsabilité Sociale des entreprises impulsé par les fonds d’investissement responsables. La responsabilité sociale des entreprises engage les firmes à honorer des obligations à l’égard d’une pluralité de groupes sociaux et à réagir aux demandes sociales qui émanent de leur environnement. Ainsi la responsabilité sociale des entreprises et l’investissement socialement responsable constitueraient un nouveau mode de régulation de l’économie. Dans le chapitre 5, Antoine Rémond entreprend une analyse critique de ces nouveaux concepts. La responsabilité sociale des entreprises, censée améliorer leurs pratiques sociales et environnementales, soulève, selon lui, un certain nombre de problèmes. Elle pose inévitablement la question des externalités laquelle lui est consubstantielle. Au plan conceptuel, l’investissement socialement responsable repose sur la nécessité d’élargir l’appréciation de l’impact des activités des firmes aux externalités générées par ces activités. La Responsabilité Sociale des entreprises se heurte à un second problème soulevé par la théorie économique qui est celui de l’asymétrie d’information. Le troisième problème est qu’il règne un certain flou autour de l’investissement socialement responsable, en premier lieu autour de sa rentabilité qui conditionne son développement. Ces difficultés limitent la capacité de la Responsabilité Sociale des entreprises et de l’investissement socialement responsable à constituer un nouveau mode de régulation de l’économie. Enfin, tendant à assimiler l’intérêt général à celui des entreprises, ces nouveaux concepts ne font que renforcer et légitimer le pouvoir de la grande entreprise.

Les auteurs de cette première partie démontrent la pertinence des analyses de Galbraith, tout en soulignant que des changements doivent être pris en compte, comme le rôle de la finance dans le capitalisme d‘aujourd’hui ou encore les attributions nouvelles de l’entrepreneur, expérimentant les nouveautés ou bien atténuant les chocs de la dynamique économique. Dans la seconde partie, les auteurs prennent en compte un ingrédient fondamental de l’économie d’aujourd’ hui : l’innovation, aussi bien technologique qu’organisationnelle. L’innovation est permanente dans les faits économiques, elle fait aussi l’objet d’études approfondies en sciences économiques et de gestion. Comment les écrits de Galbraith sont-il utiles à l’analyse des processus d’innovation actuels ? Comment les nouveaux développements théoriques permettent-ils d’affiner la pensée élaborée par Galbraith principalement au cours des « trente glorieuses » ? Les contributions de la seconde partie apportent des réponses à ces questions.

Comment l’esprit de l’innovation vient à l’entreprise ?
Dans son ouvrage The Affluent Society (1958), J.K. Gabraith dénonce une société de consommation où les besoins sont essentiellement dictés par la production. Or, selon l’auteur, le système économique est viable uniquement lorsque la production est légitimée par la satisfaction de la demande du consommateur souverain. Pour expliciter cette contrainte, J.K. Galbraith introduit la notion de « filière classique ». Cette analyse, proposée dans une économie en construction et en forte croissance, s’appliquait surtout à un système de production taylorien. Un demi siècle plus tard, en prenant en considération l’évolution diachronique et synchronique du système de production dominant, peut-on considérer que la filière classique soit aujourd’hui vérifiée ? Quelle est la pertinence de cette notion dans une économie globalisée, interactive et fondée sur la connaissance ? Pour Francis Munier et Zhao Wang, dans un tel contexte, le consommateur occupe une place essentielle dans la relation production/demande, en particulier pour des produits technologiques. Dans le chapitre 6, ils analysent le côté demande sous l’hypothèse que la connaissance du consommateur détermine son comportement. La consommation est ainsi définie comme une routine qui permet de résoudre un problème (le besoin du consomateur). Les auteurs proposent ensuite une application particulière de cette hypothèse lorsque le consommateur est confronté à un nouveau produit. Cette application apporte un nouvel éclairage au concept de filière classique. La relation production-consommation doit s’inscrire dans un cadre plus large où l’environnement dans lequel se fonde cette relation interactive influence fortement le comportement du consommateur.
L’innovation modifie aussi le fonctionnement des organisations. La grande entreprise bureaucratique a laissé place à la firme-réseau pour gagner en souplesse et en réactivité. En effet, dans un contexte concurrentiel incertain, de nouvelles formes d’organisation émergent, rasemblant à la fois les stratégies de coopération et certaines structures plus inédites telles les associations momentanées opérant en mode projet, l’entreprise virtuelle... Comment fonctionnent ces nouvelles formes de coordination au sein de l’entreprise moderne et quels sont les facteurs de leur succès ? C’est à cette question que s’intéresse Godefroy Amkampese Kizaba dans le chapitre 7. L’auteur étudie le cas des réseaux Supply Chain, qui s’inscrivent dans cette lignée des « mini-groupes » conservant l’autonomie et la flexibilité acquises et caractérisés par la multitude des activités, des processus et des systèmes. Selon l’auteur, il incombe à chaque partenaire (acteur) de connaître les facteurs clés de succès et la façon dont ceux-ci interagissent. Etant donné que chaque relation joue un rôle fondamental, les connecteurs sont à valeurs égales dans la satisfaction soutenue de la demande. Selon Godefroy Amkampese Kizaba, la confiance est le connecteur le plus essentiel en vue du succès car elle crée ou accroît la valeur de l’entreprise et, par ce fait même, celle du réseau. Toutes les autres relations nouées sont basées sur la confiance. Par conséquent, ce chapitre met l’accent sur le réseau Supply Chain comme un « réseau des valeurs » et sur les différentes dimensions de la confiance mutuelle, les stratégies construites à base de la confiance. Il offre aussi des suggestions pour utiliser la confiance comme facteur clé de succès opérationnel, tactique et stratégique d’un réseau Supply Chain.
Côté offre, la nécessité de séduire le consommateur impose l’innovation, non seulement technologique mais aussi dans la forme, la couleur, les symboles attachés aux objets. Mais comment le design, qui est une forme de créativité organisationnelle, est-il devenu un critère de réussite ? C’est la question que pose Berangère Szostak Tapon dans le chapitre 8. En effet, les disciplines créatives, telles le désign industriel ont longtemps été considérées comme un luxe ; « La technique et la science sont des nécessités, l’art est un luxe », écrivait Galbraith dans la Science économique et l’intérêt général (1973). L’organisation est pour Galbraith, la structure qui réunit des spécialistes, qui pris individuellement sont incomplets et inutiles, en un tout complet et utile. Cela suppose alors que l’individu peut révéler pleinement sa spécialité aux autres. Dans cette contribution, Berangère Szostak Tapon considère que l’environnement institutionnel et les organisations jouent un rôle majeur dans l’évolution de l’idée selon laquelle la créativité d’un designer n’est pas un luxe, mais une nécessité sociale et un critère de réussite de l’entreprise. L’auteur utilise le cas français pour mettre en avant les étapes de la reconnaissance du rôle du design, en insistant sur l’importance de la dimension culturelle et éducative dans la construction de cette conviction, mais aussi sur les limites d’une telle approche.
Dans le dernier chapitre — chapitre 9 — de cet ouvrage, Joël Marcq étudie un cas de gestion des ressources humaines, à l’aide notamment des concepts élaborés par Galbraith. Dans l’entreprise étudiée, la pression des actionnaires, le renouvellement des attentes de la clientèle, les logiques d’action du personnel créent une situation de crise organisationnelle qu’un événement offre l’opportunité de dénouer : la nécessité de renouveler l’accord d’entreprise sur les qualifications et rémunérations. L’accord est renouvelé, non pas sur la base d’une classification à critères classants adoptée par bon nombre d’entreprises, mais sur celle de modules de compétence. Ainsi la pratique de gestion des ressources humaines glisse-t-elle d’une logique de poste vers une logique compétence à rapprocher d’un modèle individualisant, et l’organisation vers un modèle processuel. La conceptualisation fait appel à la sociologie de la « traduction » ou de « l’innovation » pour le traitement de la problématique, à la théorie des organisations et du management pour la compréhension de la situation et de son évolution, et aux nombreux éléments théoriques disponibles pour l’exploration de la logique « compétence ». La grille de lecture privilégiée est celle élaborée par Galbraith, avec en son centre les concepts de technostructure, de système de motivation et de pouvoir. L’auteur met ainsi clairement en lumière que les concepts développés par Galbraith, comme outils, permettent de dépasser les clivages disciplinaires.

Bibliographie
Innovations , Cahiers d’économie de l ’ Innovation , numéro spécial « John Kenneth Galbraith, l’ère de l’opulence et le libéralisme », n°23, 2006-1 (à paraître).
Journal of Post Keynesian Economics, vol.28, Fall, 2005.
LAPERCHE B., UZUNDIS D. (2005), John Kenneth Galbraith and the Future of Economics, Palgrave Macmillan, London.
LAPERCHE B., GALBRAITH J., UZUNIDIS D. (forthcoming 2006),
Innovation, Evolution and Economic Change: New Ideas in the Tradition of Galbraith, E. Elgar, Cheltenham.
L’économie politique, Dossier Galbraith, n°28, octobre 2005, Paris.
PREMIERE PARTIE
L’ESPRIT DU CAPITALISME : L’ENTREPRISE
Le capitalisme est-il encore galbraithien ?
Guy CAIRE

Prenons une définition du capitalisme qu’on pourrait considérer comme consensuelle : « On peut dire que le régime capitaliste est celui 1) où les moyens de production sont objet d’appropriation individuelle ; 2) où la régulation de l’économie est décentralisée c’est-à-dire que l’équilibre entre production et consommation n’est pas établi une fois pour toutes par décision planifiée, mais progressivement, par tâtonnements sur le marché ; 3) où les employeurs et les employés sont séparés les uns des autres de telle sorte que les uns ne disposent que de leur force de travail et les autres sont propriétaires d’instruments de production, d’où la relation appelée salariat ; 4) où le mobile prédominant est la recherche du profit, où, comme la répartition des ressources n’est pas déterminée de manière planifiée, il y a fluctuation des prix sur chaque marché partiel, et même dans l’ensemble de l’économie, ce que l’on appelle, dans le langage de la polémique, l’anarchie capitaliste. Puisque la régulation est non centralisée, il est inévitable que les prix des produits oscillent sur le marché en fonction de l’offre et de la demande ; il est intelligible que le niveau général des prix lui-même oscille sur le marché en fonction de l’excès ou de l’insuffisance de la demande globale et que, par conséquent, de temps en temps, il y ait ce que nous appelons des crises (régulières ou non régulières) » 23 .
S’il est toutefois une caractéristique indéniable de ce système économique, c’est de se transformer constamment. Marx 24 l’avait déjà observé ; selon lui « le capitalisme est passé par trois phases historiques : a) la coopération capitaliste simple, sous la forme de l’atelier où il n’y a pas encore de division du travail ; b) la grande production manufacturière basée sur la division du travail manuel à l’intérieur de l’atelier ; c) le machinisme (grande production capitaliste) dont la fabrique constitue la forme typique ». Un siècle plus tard Schumpeter lui fait écho ; évoquant le processus de destruction créatrice caractéristique du système et alitnenté par les différents types d’innovations qu’il recense, Schumpeter martèle : « le capitalisme, répétons-le, constitue de par sa nature, un type ou une méthode de transformation économique, et, non seulement il n’est jamais stationnaire, mais il ne pourrait jamais le devenir. Or, ce caractère évolutionniste du processus capitaliste ne tient pas seulement au fait que la vie économique s’écoule dans un cadre social et naturel qui se transforme constamment et dont les transformations modifient les données de l’action économique... En fait, l’impulsion fondamentale qui met et maintient en mouvement la machine capitaliste est imprimée par les nouveaux objets de consommation, les nouvelles méthodes de production et de transport, les nouveaux marchés, les nouveaux types d’organisation industrielle -tous éléments créés par l’initiative capitaliste » 25 . Privilégiant la longue période, un historien comme Braudel 26 observe de son côté que « toute économie monde se partage en zones successives. Le cœur c’est-à-dire la région qui s’étend autour du centre... puis viennent des zones intermédiaires, autour du pivot central. Enfin, très larges, des marges qui dans la division du travail qui caractérise l’économie monde se trouvent subordonnées et dépendantes plus que participantes » 27  ; le cœur de l’économie monde se déplace au fil du temps générant de nouveaux rapports avec sa périphérie : Venise au XVe siècle, Amsterdam au XVIe, Londres au XVIIIe, New York aujourd’hui.
C’est dans cette tradition de dynamisme des structures et des systèmes que s’inscrit Galbraith lorsqu’il étudie le capitalisme de son temps et en s’intéressant à sa forme la plus évoluée, le capitalisme américain. Notant, en 1967, dans l’avant-propos de la première édition du Nouvel Etat industriel que cet ouvrage, commencé à la fin de l’Ere de l’opulence qui date de 1958, à une époque où « le marché s’adaptait de plus en plus aux exigences et aux convenances des organisations industrielles » était, par rapport ce dernier ouvrage, « ce que la maison est à la fenêtre » 28 , Galbraith, au fil des éditions successives, apportera des touches correctrices à son propos initial : consommateur assujetti de plus en plus aux objectifs de l’organisation productrice et révision du traitement de la planification dans l’introduction à la deuxième édition, observation, dans la troisième édition, de l’apparition du conglomérat moderne, qui « n’est pas l’œuvre d’une technostructure », etc.
Depuis la rédaction et la publication de ces travaux majeurs de Galbraith sont apparues toute une série de novations : une nouvelle vague technologique avec le développement des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), une montée en puissance de l’économie des services, une recherche de la flexibilité dans des entreprises organisées de plus en plus en réseaux, l’émergence d’une économie de la connaissance, une mondialisation des entreprises et une globalisation croissante de l’économie etc. Il est dès lors lésitime de se poser la question : le capitalisme du XXIe siècle 29 , tel que nous pouvons l’observer, est-il encore « galbraithien » ? Pour tenter de répondre à cette question nous procéderons en trois temps ou, dit autrement, nous nous intéresserons à trois paliers de profondeur successifs : les structures ou modes d’organisation des entreprises, les mécanismes ou modalités de fonctionnement du système, les valeurs ou principes moteurs des conduites des agents.

STRUCTURES
Si l’on veut synthétiser sous une forme commode les transformations structurelles observables dans le mode de fonctionnement du capitalisme à l’époque contemporaine, on évoquera, en utilisant des formulations qui ont maintenant largement cours, le passage d’un capitalisme managérial, celui longuement étudié par Galbraith, à un capitalisme actionnarial qui trouve sans doute l’une de ses sources théoriques dans l’œuvre d’un adversaire déclaré de notre auteur, Milton Friedman 30 .

Le capitalisme managérial
Le capitalisme managérial est le capitalisme des organisations dans lesquelles la planification joue un rôle essentiel, où le pouvoir est transféré aux managers et dont les décisions relèvent de la technostructure, catégorie clé. Quatre concepts demandent dès lors à être étudiés : organisation, planification, manager, technostructure.
Parler d’organisation pour évoquer la grande entreprise n’est pas dénué d’importance : c’est évoquer la rationalité du comportement de celle-ci. Le concept d’organisation vise en effet à mettre l’accent sur les niveaux de correspondance et de cohérence entre des caractéristiques internes, des modes de fonctionnement et des types d’environnements : « d’un côté une organisation est un ensemble concret qui doit gérer des relations avec un environnement en recherchant soit la maximisation de ses avantages dans une situation de concurrence, soit sa capacité de survivre, soit tout autre fin. De l’autre côté, elle est construite autour de valeurs et de normes exprimées par un mode d’autorité et par une définition des statuts et des rôles » 31  ; en d’autres termes « l’accent mis sur l’organisation comme système d’échange conduit à la voir sous deux aspects : en tant qu’ensemble de moyens mis en œuvre pour négocier le produit avec l’environnement et comme réponse à la situation qui est la sienne dans cet environnement » 32 . Le souci de réalisme conduit donc Galbraith à rejeter l’image popularisée par les manuels d’économie qui soutiennent que « la meilleure façon de comprendre le capitalisme est d’étudier des entreprises sans capitaux, gérées par une seule personne, libres de toutes les complications de structure des sociétés et où il n’y a pas de syndicat » 33 et à proclamer, au contraire, la nécessité d’étudier la partie de la société correspondant à la société industrielle moderne, fraction essentielle qu’il baptise « système planificateur ». À l’entrepreneur walrassien price taker, Galbraith oppose la grande entreprise price maker qui façonne en même temps les valeurs, les croyances et les comportements des individus et, ainsi « assurée de la stabilité de ses profits et de sa croissance, la grande société parvenue au stade de maturité bénéficie aussi d’une considérable stabilité dans sa situation à l’intérieur du système planificateur » 34 .
Le terme de planification peut prêter à confusion ; Galbraith en est conscient notant qu’avec la guerre froide, « le vocable de plan se chargea de graves tonalités idéologiques » 35 . Il en défend cependant l’usage et en justifie l’utilisation pour caractériser le capitalisme managérial. « Dans l’optique d’une firme industrielle, écrit-il, la planification consiste à prévoir les actions et les opérations qui seront nécessaires entre le commencement de la production et son achèvement et à se préparer à leur bonne exécution... dans l’optique de l’économiste, du théoricien de la science politique ou de l’augure, la planification consiste à remplacer les prix et le marché, comme mécanismes qualifiés pour déterminer ce qui sera produit, par la détermination autoritaire de ce qui sera produit, de ce qui sera consommé et de ce qui sera payé. On objectera que le terme de planification est utilisé dans deux sens différents. En pratique toutefois, ces deux modes de planification, si on peut les appeler ainsi, sont associés inextricablement. Une firme ne peut pas prévoir et programmer utilement son action ultérieure ou se préparer à toute éventualité, si elle ne sait pas ce que seront ses prix, ce que seront ses ventes, ce que seront ses coûts de production en y incorporant le coût du travail et du capital, ni ce qu’elle obtiendra moyennant ses coûts » 36 . La planification existe donc parce qu’on ne peut s’en remettre au seul mécanisme des prix, parce qu’il y a nécessité à anticiper les besoins des consommateurs, les exigences en main-d’œuvre, équipements, matières premières nécessaires etc. La planification prend ainsi place à côté de toute une série de stratégies variées destinées à palier l’incertitude croissante des marchés : les conglomérats, l’intégration verticale, les ententes, le monopole, l’appel à l’Etat...
Galbraith n’a pas inventé la figure et le rôle du manager. On en trouvait déjà l’analyse dans les travaux de Berle et Means quelques trente ans plus tôt 37 , Galbraith reconnaissant d’ailleurs sa dette à cet égard tout comme il le fait envers J. Burnham 38 . Le transfert de pouvoir des propriétaires aux managers est donc une idée qui a largement cours lorsque Galbraith rédige Le nouvel Etat industriel. On peut cependant concéder à notre auteur d’en avoir durci l’idée, d’avoir esquissé les raisons de sa montée en puissance et, également, d’avoir mis l’accent sur des mécanismes sociologiques que l’actualité la plus récente a souvent confirmés. Chez Berle, il y avait une certaine dilution du pouvoir : « les centres de décision, écrivait-il, ne se situent plus au même niveau dans le monde économique. La propriété cesse de jouer un grand rôle comme centre de décision dans les deux tiers ou les trois quarts (peut être plus) de la république économique américaine. Le pouvoir de décider appartient maintenant aux directeurs des sociétés, aux administrateurs des institutions d’épargne et aux caisses de retraite, aux bureaux des plus grandes banques commerciales, aux agences gouvernementales et au groupe qui commence seulement à se former et que l’on peut appeler la « communauté scientifique » 39 . Galbraith est pour sa part beaucoup plus strict et force davantage le trait « le pouvoir des actionnaires est de plus en plus ténu... La direction, malgré une participation négligeable à la propriété de l’entreprise, a celle-ci bien en main : de toute évidence elle détient le pouvoir » 40 . À cette montée en puissance des managers, Galbraith trouve trois raisons : technologiques 41 , économiques 42 , sociologiques 43 . Enfin, bon observateur des comportements des acteurs économiques, et en cela sociologue, Galbraith relève que les managers ne sont pas désignés par les actionnaires mais par un conseil d’administration que les managers ont eux-mêmes constitué à leur image.
Dans son analyse de la technostructure Galbraith part de l’idée que, contrairement aux idées conventionnelles, il y a une « supériorité de l’organisation sur l’individu pour l’accomplissement d’activités sociales importantes » 44 . Il poursuit ensuite son analyse en montrant que, « dans la grande société, les actionnaires sont dénués de tout pouvoir ; le conseil d’administration est normalement l’instrument passif de la direction, les décisions dont la complexité va généralement de pair avec leur importance, sont en fait l’œuvre d’équipes ; puis, elles remontent à travers l’organisation plus qu’elles n’y descendent » 45 . La coordination est assurée par voie de commissions. Aussi l’image d’une structure de l’entreprise pyramidale est-elle trompeuse ; la véritable structure est faite de cercles concentriques : la zone concentrique externe des actionnaires dont la motivation est pécuniaire, la zone intermédiaire des ouvriers de production dont la motivation est également pécuniaire, la zone de l’encadrement intermédiaire de la technostructure et de la direction dont l’identification à l’organisation serait favorisée, selon March et Simon, par quatre séries de facteurs : le prestige du groupe, l’interaction fréquente entre les individus, les aspirations individuelles satisfaites par l’organisation, la compétition entre les membres réduite au minimum, ces perspectives étant renforcées selon Galbraith « par la tendance presque invariable qu’a chacun de nous à limiter son univers jusqu’à le faire coïncider avec son propre horizon » 46 .

Le capitalisme actionnarial
Diverses qualifications ont été utilisées pour évoquer le nouveau système qui se mettrait en place : on a pu ainsi parler de new age 47 , de nouvelle économie 48 , d’économie de l’immatériel et des services personnalisés 49 , d’économie de l’accès 50 suivant qu’on met l’accent sur les performances de l’économie américaine dans les années quatre-vingt-dix, les caractéristiques des nouvelles productions, les pratiques des consommateurs privilégiant la location par rapport à la propriété etc. Nous utiliserons quant à nous l’expression de capitalisme actionnarial qui a non seulement l’avantage de jouer de l’assonance pour traduire les oppositions que nous entendons souligner, mais surtout d’être axé sur les questions de structures du système que privilégiait Galbraith dans sa description du capitalisme managérial. Le capitalisme actionnarial émerge en effet sous l’effet conjoint de deux forces : les technologies de l’information et de la communication, la globalisation financière qui « font système » comme on peut le voir par exemple en Bourse avec la cotation électronique remplaçant la cotation à la criée.
Peu de secteurs échappent à l’influence des TIC soit qu’elles provoquent un « effet de cannibalisation » en détruisant des pans entiers d’activités (comme par exemple avec l’impact négatif d’Internet sur le courrier postal ou sur certaines formes de commerce), soit qu’elles suscitent un « effet de pollinisation » 51 en conduisant à l’émergence de nouvelles méthodes d’organisation exploitant la logique d’une division cognitive du travail et qui se caractérisent par la recherche de la flexibilité se substituant à la logique de la standardisation qu’on rencontrait dans l’entreprise taylorienne-fordiste. La globalisation financière implique, quant à elle, une interconnexion à l’échelle mondiale des marchés des capitaux. En résulte une unité de lieu, les places financières étant reliées entre elles grâce aux réseaux modernes de communication, une unité de temps car elles fonctionnent en continu vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Les marchés particuliers — monétaire, financier, des changes, à terme etc. — y sont devenus les sous-ensembles d’un marché financier global. L’importance prise par les marchés des capitaux conduit à un changement des modes de financement des entreprises : à l’économie d’endettement qui caractérisait un financement bancaire se substitue une économie des marchés financiers libéralisés. En même temps s’observe, déjà notée par Keynes, la prédominance de la spéculation par rapport au financement des échanges et des investissements.
Le capitalisme actionnarial qui repose sur la base de la doctrine néo-libérale vise à donner une suprématie aux actionnaires par rapport aux managers qui, profitant d’une asymétrie d’information jouant à leur bénéfice, sont suspectés d’opportunisme, de profiter de leur situation pour en retirer un maximum de rentes et poursuivre leurs propres objectifs. La gouvernance d’entreprise va donc viser à restaurer la légitimité de la propriété et à établir un consensus élargi autour de l’objectif de maximisation de la valeur. Cet objectif l’emporte désormais sur le développement de l’activité et de l’emploi qui caractérisait le capitalisme managérial décrit par Galbraith et qui marquait l’époque fordiste. On a donc désormais une financiarisation de la gestion des entreprises. Dans le capitalisme actionnarial on aurait une gestion efficace et collective de l’épargne avec trois catégories d’investisseurs institutionnels ou « zinzins » dont le poids est devenu considérable 52 (fonds de pension, fonds mutuels ou sociétés d’investissement appelées SICAV, compagnies d’assurances) et dont les comportements sont évalués en fonction de normes standard, les références de marché ( benchmarking ) avec la mystique du ROE ( return on equity ou retour sur investissement mesuré par le résultat net divisé par les capitaux propres) de 15 % par an.

MECANISMES
Disposant des pièces du puzzle, c’est-à-dire des éléments structurels constitutifs des deux types de capitalisme en présence, nous pouvons maintenant pénétrer dans l’étude de leurs modes de fonctionnement respectifs. Là encore, pour synthétiser les types d’approche, nous parlerons, en empruntant à Galbraith la formule qu’il emploie, de système planificateur dans un cas et de « tout marché », qui nous semble caractériser au mieux la visée néo-libérale des disciples de Friedman dans l’autre cas. Dans une perspective de régulation le recours à ces deux vocables présente l’avantage de nous faire pénétrer au cœur du fonctionnement du système, le cœur étant, comme chacun sait, l’organe qui assure l’irrigation du corps humain et par là même sa survie. Il en va de même pour le corps social dont la logique de fonctionnement repose, suivant le paradigme économique dont on se réclame, sur des agents actifs, price makers façonnant le marché, ou passifs, price takers en subissant les contraintes.

Le système planificateur
Dans ses ouvrages antérieurs de 1952 ( Le capitalisme américain ), 1958 ( L’ère de l’opulence ), 1967 ( Le nouvel état industriel ), Galbraith décrivait les structures constitutives et le fonctionnement du système des grandes entreprises ou système planificateur, mais l’univers du marché concurrentiel y était laissé de côté. C’est en 1973 avec La science économique et l’intérêt général 53 — même si on pouvait déjà en trouver les thèmes essentiels avec l’article de 1936 du Quarterly journal of economics, « Monopoly power and prices » — que Galbraith va construire ce que le titre du chapitre V de cet ouvrage appelle une « théorie générale du développement avancé » en montrant l’imbrication des deux systèmes et les conséquences en résultant tant au plan de l’analyse (volet descriptif) qu’au plan de la politique (volet prescriptif).
Le système économique est donc constitué de deux secteurs. Dans le « système planificateur », qui agit en symbiose avec l’Etat, symbiose facilitée par le pantouflage 54 , nous avons vu que le pouvoir est détenu par la technostructure dont l’objectif est la croissance de l’entreprise plus que la maximisation du profit et dont l’action qu’elle exerce, tant sur les choix du consommateur par la publicité que sur les prix, est commandée par la stratégie défensive et offensive mise en oeuvre. Quant au « système de marché », s’il est proche du modèle néo-classique (peu de possibilité d’influencer le consommateur, maximisation du profit, tendances égalisatrices à l’œuvre), il en diffère cependant sur deux points : l’intervention de l’Etat s’y manifeste et le système de marché interfère avec le système, planificateur dont il subit la domination : « les liens qui existent entre le système planificateur et le système de marché, le rythme inégal de leur développement, l’exploitation du second par le premier, l’inégalité de revenu qui résulte de ces différents facteurs, tels sont les traits essentiels de l’économie moderne » 55 . Le système de marché est relativement stable, les fluctuations y sont de faible ampleur et tendent à se corriger d’elles mêmes, le système planificateur est au contraire, en l’absence d’intervention de l’Etat, fondamentalement instable en raison de l’insuffisance de la demande effective 56 , aussi celui-ci récupérera-t-il à son avantage les politiques résultant de la révolution keynésienne. Dans le système planificateur, la firme ayant tout pouvoir sur ses prix pourra céder aux revendications salariales en en répercutant le coût sur le consommateur, d’où tendance à l’inflation. En définitive, l’existence de deux secteurs, régis par des mécanismes différents, conduira — même si l’expression n’est pas utilisée par Galbraith — à une segmentation du marché du travail et ceci pour cinq raisons selon Galbraith ; la propension que nous venons de relever du secteur planificateur à accepter, à la différence du système de marché, les revendications salariales ; la fixation des termes de l’échange entre les deux secteurs à l’avantage du premier ; l’acceptation, si nécessaire, d’une réduction de sa rémunération par l’entrepreneur du secteur de arché ; la possibilité pour les mesures antiinflation de réduire les prix et les revenus dans le secteur de marché mais d’agir tout au plus sur le volume de la production et de l’emploi dans le secteur planificateur ; l’utilisation de main-d’œuvre qualifiée dans ce dernier et de main-d’œuvre banale dans le secteur de marché, ce qui joue ainsi sur l’écart des rémunérations.
De cette analyse découlent pour Galbraith des propositions politiques voisines de ce qu’on pouvait trouver, en 1972, dans le programme électoral du démocrate Mc Govern à l’élaboration duquel Galbraith avait participé. Ces propositions sont constitutives d’une «théorie générale de la réforme » car « à tort ou à raison, écrit-il, je suis un réformiste et non un révolutionnaire » 57 . Pour retrouver l’intérêt collectif, au-delà des intérêts particuliers servis par le fonctionnement du système, il conviendrait selon lui d’agir sur trois volets : — renforcer le pouvoir et la compétence du système de marché, — mettre les objectifs du système planificateur au service de l’intérêt général, — gouverner l’économie.
Au service du premier objectif Galbraith suggère toute une série de mesures : réglementation de la production, révision des pratiques relatives à l’organisation des marchés de matières premières et à la protection douanière, encouragement à la constitution d’organisations syndicales, aide à la formation, professionnelle, instauration d’un salaire minimum et d’un revenu garanti ou revenu de remplacement. Concernant le second volet, et donc le secteur planificateur où les rémunérations ne dépendent pas du marché, il conviendrait d’en surveiller les niveaux et les écarts en visant à plus d’égalité par le biais des négociations collectives, de la politique fiscale, de la politique de contrôle des prix et salaires 58 . Pour ce qui est du troisième volet les préconisations de Galbraith concernent la fiscalité qui devrait être fortement progressive, la limitation de la politique monétaire qui favorise les secteurs les plus développés et dont les effets sont incertains et dissimulés sous un vocabulaire hermétique 59 , la dépense publique qui, s’inscrivant dans la perspective d’un « nouveau socialisme » 60 , « ne cherche pas à récupérer les zones de force de l’économie mais ses zones de faiblesse » 61  : le logement, l’éducation, la santé, les transports publics, les activités artistiques, l’environnement pour lequel il faut « accepter de dépenser des fonds publics pour réparer ou prévenir les dommages » 62 , la promotion de services publics décentralisés, l’équilibre social se définissant comme un rapport satisfaisant entre biens privés et biens publics. Ces idées de Galbraith, qui ont progressivement pris forme au fil de ses ouvrages, ne sont pas restées confinées dans le silence des bibliothèques « la politique intérieure de Kennedy puis de Johnson incarne quelques-uns des éléments essentiels de ce qu’on pourrait appeler le programme de Galbraith. Aide massive à l’éducation, guerre ouverte à la pauvreté, soutien au logement et aux programmes d’urbanisme, protection de l’environnement, toilette des autoroutes, défense du consommateur, mesures de justice sociale pour tous : autant d’aspects qui reflétaient un nouvel état d’esprit » 63 .

Le « tout marché »
C’est en 1976 que Friedman devint prix Nobel d’économie et en 1977 que, dans le cadre de l’ Institute of Economic Affairs, il se livre à une attaque en règle contre Galbraith dont il se proclame cependant l’ami. Le pamphlet 64 — car il convient bien d’appeler ainsi le petit opuscule qui en est résulté- s’organise en deux parties, la première pour dénoncer « les conceptions conventionnelles de J.K. Galbraith» 65 , la seconde pour esquisser « le chemin de la liberté économique, les étapes à franchir pour y parvenir ».
Dès 1978, avant l’arrivée de Margaret Thatcher et de Ronald Reagan 66 au pouvoir, l’outillage intellectuel de la révolution conservatrice est donc en place. Lorsque ces idées auront pénétré largement le corps social en résultera une triple évolution du système capitaliste : « la déréglementation de pans entiers de l’économie a affirmé la primauté des règles du marché. La vague de privatisation a singulièrement réduit l’intervention de l’Etat dans le système productif et a modifié radicalement la nature des propriétaires des grandes entreprises. La mondialisation, enfin, dont l’accélération découle en partie des deux précédents mouvements, a offert aux entreprises une perspective élargie dans un cadre réglementaire résolument assoupli » 67 . Un nouveau capitalisme voit alors le jour ; il inspirera les politiques menées par la Banque mondiale et le FMI avec le triptyque stabilisation, libéralisation, privatisation. Le consensus de Washington consacrera ainsi la discipline fiscale (équilibre budgétaire et baisse des prélèvements fiscaux), la libéralisation financière (fixation des taux d’intérêt par le marché), la libéralisation commerciale (suppression de la protection douanière), l’ouverture des économies aux mouvements de capitaux, la privatisation des entreprises, la dérégulation (élimination des obstacles à la concurrence), la protection des droits de propriété industrielle. On s’éloigne ainsi de la régulation fordiste fondée sur un rapport salarial organisant le partage des gains de productivité sur la base d’un compromis capital/travail, sur des politiques économiques actives, budgétaires et monétaires, sur un système de protection sociale — celui de l’Etat-providence — fondé sur la solidarité entre classes sociales et entre générations, sur des systèmes financiers administrés par lesquels le financement de l’accumulation du capital est assuré par endettement bancaire à taux d’intérêt faibles et contrôlés 68 . À la fin des années soixante-dix s’opère un changement de cap ; « les politiques de rigueur salariale déconnectent l’évolution des salaires des gains de productivité, les politiques de libéralisation et de privatisation font reculer la régulation publique et les réformes financières bouleversent la logique du système financier : l’économie d’endettement administrée fait place à une économie de marchés libéralisée. A la suite de ces choix politiques et idéologiques un nouveau régime de croissance se met progressivement en place : le « capitalisme actionnarial » dans lequel la finance de marché joue un rôle central... Ses principales caractéristiques sont : un nouveau partage des richesses au sein des entreprises ; le rôle primordial des marchés d’actions et des investisseurs institutionnels ; la prépondérance de la logique actionnariale induisant de nouvelles formes de gouvernement d’entreprise ; de nouveaux comportements de la part des entreprises et des particuliers ; enfin la perte d’autonomie des politiques économiques face aux marchés financiers » 69 .
La nouvelle régulation macroéconomique s’assigne comme priorité la lutte contre l’inflation et fait de la politique monétaire son instrument essentiel. L’objectif des managers devient la création de la valeur actionnariale, autrement dit la nécessité d’engendrer des plus values sur les actions de l’entreprise, alors qu’à l’époque fordiste prévalait le développement de l’activité et de l’emploi. Cette financiarisation de la gestion des entreprises se traduit par la mise en œuvre de nouvelles politiques managériales : fusions-acquisitions qui, en exploitant les synergies entre établissements fusionnés et en réalisant des économies d’échelle, entraînent des gains de productivité ; recentrage sur les métiers de base de l’entreprise permettant de valoriser ses savoir-faire et censé se traduire par une augmentation de rentabilité ; re-engineering ou décomposition du processus de production consistant à externaliser la production de certains produits ou services vers des entreprises aux performances supérieures dans les domaines concernés ; réduction de l’intensité capitalistique, stratégie dite de downsizing , dont la modalité la plus spectaculaire est le rachat par l’entreprise de ses propres actions dans le cadre d’une procédure d’OPA 70 .
Parallèlement, les rapports sociaux se transforment. Dans le régime de croissance fordiste on avait des institutions centralisées, des relations sociales stables et des valeurs collectives fortes fondées sur la solidarité et l’entraide. Toute une série de pratiques conduisent à bouleverser ce type de relations salariales. Si on avait pu observer au début des années soixante-dix, une « remontée » de la négociation collective de la branche vers l’interprofessionnel, c’est au contraire à une « descente » de la branche vers l’entreprise à laquelle on assiste aujourd’hui, s’accompagnant souvent d’accords atypiques (c’est-à-dire signés par d’autres que les organisations syndicales, en principe seules habilitées) et dérogatoires (les salariés acceptant ou se voyant contraints à accepter que certains acquis soient remis en question). En même temps l’emploi « normal » qu’était le CDI s’accompagne désormais d’un véritable éclatement du statut du travail (CDD, intérim, temps partiel, sous-traitance, auto-emploi) et donc du collectif de travail. L’organisation de l’entreprise en réseaux, la recherche de la flexibilité (qui vise à une adaptation à la demande, à la réactivité, à l’optimisation du processus productif), comme la compétence qui tend à se substituer à la qualification comme critère d’évaluation du travail : on a là autant de traits qui poussent à l’individualisation des comportements et des rémunérations et à rendre problématique la notion de bien commun.
La révolution conservatrice qui se traduit par un néo-libéralisme agressif accompagné d’un anti-keynésianisme vise à venir à bout de la tradition d’intervention économique et sociale de l’Etat. Concernant d’abord le secteur financier parce que la liberté de circulation des capitaux et des flux financiers est devenue totale, « la conséquence de la mondialisation, c’est la destruction du collectif, l’appropriation par le marché et le privé des sphères publique et sociale. Elle agit comme une mécanique de tri permanent sous l’effet d’une concurrence généralisée : le marché contre l’Etat, le privé contre le secteur public, l’individu contre la collectivité, l’égoïsme contre la solidarité... le nouveau capitalisme c’est la marchandisation généralisée des mots et des choses, des corps et des esprits, de la nature et de la culture qui provoque une aggravation des inégalités » 71 .
Le fonctionnement de ce système économique n’est pas sans susciter un certain nombre de dérives, voire de scandales (Enron, Vivendi Universal, etc.). La fixation d’un ROE à 15 % a entraîné le raccourcissement de l’horizon temporel des entreprises, vision court-termiste qui a aveuglé les analystes boursiers et conduit à la remontée de l’endettement, à un développement inconsidéré de la créativité comptable afin de « dégonfler » les bilans, à des modes de rémunération, tels les stock options, qui poussaient à faire du cours de l’action le seul indicateur de la réussite, à des « licenciements boursiers » (Danone, Marks and Spencer) et finalement à la bulle financière (situation dans laquelle se creuse l’écart entre le cours des actions cotées en Bourse et la valeur effective des entreprises) de l’année 2000, au e-krach affectant particulièrement les valeurs technologiques. S’est fait dès lors sentir le besoin impérieux d’un cadre réglementaire adéquat et respecté. Toute une série de propositions pour un capitalisme restauré se sont ainsi fait jour. Elles visent à renforcer le poids des autorités de régulation en accroissant les pouvoirs dont disposent les autorités de tutelle et en durcissant certains cadres réglementaires (en matière de mandats de gestion des capitaux, de placements des fonds de pension, de correspondant banking ) à repenser l’information bancaire en révisant les conditions d’exercice de nombreuses professions (auditeurs, analystes financiers, agences de notation, gérants de capitaux...), à clarifier les normes comptables (clarification hors bilan », amortissement des goowills, réforme des règles d’attribution et d’exercice des stock options), à restaurer un véritable gouvernement d’entreprise (ouverture des conseils d’administration à des administrateurs indépendants, responsabilité pénale et financière des dirigeants, interdiction des pouvoirs en blanc) 72 .

VALEURS
« Les systèmes de valeurs sont indispensables même au stade théorique de la connaissance des faits et des circuits relationnels » 73 . Mais, tout comme les structures ou les modalités de fonctionnement du système économique, les valeurs évoluent : « on parle aujourd’hui d’individualisme comme on parlait dans les années 1960 de « socialisation ». Tout se mêle derrière ce mot : un jugement de valeur (la montée de l’égoïsme et le recul de la solidarité), une affirmation sociologique (la désagrégation des anciennes communautés sociales), une perspective historique sur le mouvement de modernité (l’avènement du sujet comme fondement du droit), une vision anthropologique (l’autonomie et le « narcissisme ») » 74 . Pour évoquer les transformations qu’a connues sur ce plan là le capitalisme, nous emprunterons au vocabulaire de la protection sociale — domaine par excellence de manifestation des valeurs partagées par une société- les formules antagoniques et très parlantes par leur raccourci de welfare et workfare.

Welfare
Pour comprendre le système de valeurs que le capitalisme de son temps ferait sien tout autant que les amendements que Galbraith se propose d’y apporter, un détour théorique préalable s’avère nécessaire, ce qui nous permettra de mieux saisir la place et le rôle de l’idéologie dans le fonctionnement du système économique.
Les valeurs participent en effet de l’idéologie à laquelle Galbraith n’a pas manqué de s’intéresser, consacrant ainsi de longs développements à ce qu’il appelle les idées conventionnelles « idées qui, à un moment donné, recueillent l’approbation générale en raison de leur caractère acceptable » 75 . Ces idées conventionnelles peuvent se présenter sous des formes variées car partagées par le monde des affaires, relayées par l’appareil éducatif et devenant, de ce fait « une prérogative des fonctions académiques, publiques ou économiques » 76 . Toutefois, comme les structures ou les mécanismes, les valeurs constitutives du capitalisme se transforment. Non sans mal, car présentant souvent les caractéristiques d’un « rite religieux » 77 , elles ont une force de résistance indéniable 78  ; par conséquent « les idées sont conservatrices par nature. Elles ne cèdent pas à l’attaque d’autres idées mais à l’aspect massif des circonstances contre lesquelles elles sont impuissantes » 79 . C’est ainsi que la science économique, si elle est progressiste dans ses méthodes (par exemple avec les techniques de comptabilité nationale ou d’input output) sera conservatrice quand il s’agit de s’adapter aux changements en profondeur (comme le sont par exemple les implications de l’existence de la grande entreprise ou des syndicats). Jouent en ce sens le conservatisme 80 , le scientisme imitatif qui caractérise les sciences sociales, le désir du spécialiste d’éviter toute discussion, l’ésotérisme de la discipline 81 . Une contre-offensive est donc nécessaire : « les croyances étant la source du pouvoir, l’offensive doit porter sur les croyances » 82 .
Une fois cette thématique galbraithienne des valeurs et de l’idéologie précisée, on peut s’intéresser plus précisément aux valeurs qu’on peut recenser dans le capitalisme managérial et qu’on peut chercher éventuellement à promouvoir. La principale d’entre elles est le pouvoir compensateur, concept sans doute un peu équivoque dans la mesure où il suppose implicitement un certain équilibre des forces. Galbraith en est d’ailleurs conscient, indiquant, dans l’ouvrage où il en fait l’analyse, avoir songé tout d’abord, par parallélisme avec le concept de concurrence à utiliser le terme de contrevalence 83 mais qui aurait sans doute été mal reçu par les lecteurs, précisant par ailleurs que, s’il y a souvent mais pas toujours symétrie « entre la façon qu’a un pouvoir de se manifester et celle qu’a le pouvoir qui le combat » l’usage qu’il en fit dans Le capitalisme américain le concept de pouvoir compensateur « se montrait trop absolu quant à l’équilibre qui devait résulter de cet affrontement » 84 . De même dans son autobiographie, réexaminant trente ans plus tard son travail et l’accueil qu’il reçut, Galbraith écrit « mes censeurs me reprochaient de ne pas m’être conformé à la vérité des manuels et, ce faisant, ils ne virent pas les graves faiblesses de ma thèse. Que l’édification d’un pouvoir économique compensateur soit la réponse normale au pouvoir économique préexistant, je continue de le penser. Mais, en 1952, emporté par ma démonstration, j’en fis un mécanisme beaucoup plus automatique et beaucoup plus égalisateur qu’il ne l’est jamais en réalité. Il est fréquent qu’un pouvoir compensateur ne se constitue pas. De nombreux groupes sociaux - les jeunes des ghettos, les pauvres des campagnes, les ouvriers du textile, les femmes employées dans les bureaux, nombre de consommateurs — restent faibles et désarmés » 85 .

Quoiqu’il en soit de ce problème de sémantique, l’essentiel est ailleurs. Le concept de pouvoir met à mal le modèle concurrentiel qui en récuse l’existence tant par le comportement de simple adaptation des agents aux contraintes du marché qu’il postule que par le refus qui est le sien de toute intervention de l’Etat. Avec la concurrence monopolistique le pouvoir refait une timide apparition mais n’en résulte pour la théorie économique qu’une « banalité du pouvoir économique de type monopolistique » 86 . Par contre, avec la théorie du capitalisme managérial qu’élabore Galbraith et les quatre concepts qui lui sont liés (organisation, planification, management, technostructure), le pouvoir retrouve au contraire pleinement ses droits 87 suscitant en même temps l’apparition de forces d’opposition : « le pouvoir économique est tenu en échec par le pouvoir compensateur de ceux qui y sont assujettis » 88 , pouvoir compensateur qu’on rencontre avec les chaînes de détaillants, les coopératives, le mouvement consumériste, mais surtout les syndicats car « le fonctionnement du pouvoir compensateur peut s’observer de la façon la plus claire sur le marché du travail où il est d’ailleurs le plus développé » 89 . Mais l’exercice de ce pouvoir n’a pas une portée universelle aussi ce sera une des tâches du gouvernement que d’en favoriser l’émergence comme a pu le faire le New Deal avec le Wagner Act ou l’aide apportée aux agriculteurs et les encouragements à s’organiser. Au total le pouvoir compensateur ne réalise pas l’efficience et l’équité prêtées au marché par la théorie néo-classique, du moins constitue-t-il un mécanisme visant à rééquilibrer les rapports de force, à permettre l’élaboration de compromis sociaux, à favoriser des percées sociales et, pour tout dire, ainsi qu’a pu le montrer l’expérience du New Deal, à susciter l’émergence possible d’un welfare state .

Workfare
Si en 1964 la victoire écrasante de Lyndon Johnson qui, une fois élu, lancera une « guerre contre la pauvreté », sur le conservateur Barry Goldwater avait pu sembler un triomphe de l’idéologie démocrate et keynésienne, on a assisté depuis à un retournement complet. Les think tank de la droite américaine (Société du Mont Pèlerin, Heritage foundation, Cato institute), relayés par nombre de transfuges, anciens progressistes ou libéraux des années soixante et qui ont formé nombre de cadres de l’actuelle administration Bush, n’ont pas tardé à entrer en action contre les « pathologies de l’intervention gouvernementale » et à contribuer à assurer l’hégémonie culturelle des thèses de M. Friedman et F. Von Hayek. « À droite tous keynésiens en 1960 : conservateurs britanniques, républicains américains et gaullistes français. À gauche tous néo-libéraux quarante ans plus tard : travaillistes blairistes, démocrates clintoniens et socialistes français » 90 . Pour ce courant de pensée, l’inégalité apparaît comme le véritable moteur de l’histoire, étant au centre de la vie biologique, économique ou sociale. En conséquence seront valorisées les inégalités de revenus, les talents et capacités humaines se distribuant selon une courbe en forme de cloche qui coïncide avec la courbe de distribution des revenus, justifiant ainsi, selon I. Kristol, l’équité parfaite résultant du fonctionnement du système. L’aptitude plus ou moins grande à « prendre des risques », qui serait en relation avec le Q.I. selon les bio-sociologues, jouerait dans le même sens pour justifier les rémunérations scandaleuses de nombre de grands « patrons » 91 .
Dans le champ des relations sociales, les principes de la « refondation sociale » proposée par le MEDEF s’inscrivent dans la même perspective : individualisation du contrat de travail avec abandon des dimensions sectorielles et collectives, prédominance de l’accord d’entreprise sur la négociation de branche, logique de compétence individuelle et d’employabilité à la place de la logique de qualification ancrée dans les accords-cadres collectifs, gestion individuelle de la protection sociale, le système de couverture des risques sociaux fondé sur la solidarité étant remplacé par un système privé assurantiel reposant sur l’épargne financière. Au total « les idées qui dominent la « refondation sociale » sont inspirées de l’idéologie néo-libérale : l’individu prime sur le collectif, l’économique prime sur le social et le contrat prime sur la loi » 92 .
La protection sociale fait elle aussi l’objet de remise en question. Le système d’indemnisation du chômage est estimé être trop souvent laxiste dans l’attribution de ses prestations et trop généreux dans leur montant ; les minima sociaux sont considérés comme désincitatifs à l’égard du travail ; le nom des prestations et, en conséquence, l’objectif qu’elles s’assignent font aussi l’objet d’une révision : le RMI est ainsi complété par un RMA. L’employabilité est en passe de se substituer comme principe inspirateur des secours accordés, à la simple solidarité. Plus généralement, « se présentent aujourd’hui un certain nombre de projets dont l’ambition en matière de protection sociale est d’instaurer un socle de base assurant une protection minimale aux individus, un second « étage » dépendant de l’entreprise et lié au travail, et enfin un dernier « étage » facultatif et sur-complémentaire. Lorsque ce système sera en place, chacun sera donc strictement couvert selon les moyens dont il dispose et selon son intégration dans le monde du travail.

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