Mutations des territoires dans le Monde à l aube du XXIe siècle
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Mutations des territoires dans le Monde à l'aube du XXIe siècle

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Description

Une dizaine de géographes, spécialistes des différentes parties du monde, examinent à des échelles diverses, les multiples transformations que le Monde a connues au cours du dernier quart du XXe siècle. La dislocation du bloc soviétique, la généralisation de l'économie de marché, la révolution informatique ont abouti à la création d'espaces territoriaux de types nouveaux, mais pas sans lien avec certaines tendances lourdes héritées du passé.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2006
Nombre de lectures 308
EAN13 9782336269986
Langue Français
Poids de l'ouvrage 4 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

www.librairieharmattan.com Harmattan1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
©- L’Harmattan, 2006
9782296004085
EAN : 9782296004085
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Liste des auteurs Introduction La géographie de l’Europe : un demi-siècle de mutations... et après ? Les nouvelles frontières de la Russie et les perspectives de la coopération frontalière Le bassin méditerranéen. La mobilité humaine pour la réalisation d’une macrorégion Le Moyen-Orient : organisation spatiale et contraintes géopolitiques 1970-2000 L’organisation spatiale du monde indien. Vingt-cinq ans d’évolution La Chine et l’économie spatiale des réformes : comprendre la topocratie et « l’Etat développementaliste local » Le Japon, du toyotisme au capitalisme flexible Mondialisation et recomposition des espaces africains dans le dernier quart du XX e siècle Les structures spatiales de l’Amérique du Nord : permanences et mutations L’Amérique latine contemporaine: aspects géographiques d’une mutation chaotique
Mutations des territoires dans le Monde à l'aube du XXIe siècle

Henri Nicolaï
Liste des auteurs
Terry CANNON est chargé de cours à l’Université de Green-wich (Londres)
Jean-Michel DECROLY est chargé de cours à l’Université Libre de Bruxelles
Daniel DORY est maître de conférences à l’Université de La Rochelle
François DURAND-DASTES est professeur émérite à l’Université de Paris 7 Denis Diderot
Vladimir KOLOSSOV est directeur du Centre d’Etudes géopolitiques, Institut de géographie, Académie des sciences, Moscou Claude MANZAGOL est professeur titulaire à l’Université de Montréal
Armando MONTANARI est professeur à l’Université « G.d’Annunzio » de Pescara
Georges MUTIN est professeur émérite à l’Institut d’Etudes politiques, Université de Lyon
Henri NICOLAÏ est professeur émérite à l’Université Libre de Bruxelles
Philippe PELLETIER est professeur de géographie à l’Université Lumière, Lyon 2
Jean-Pierre RAISON est professeur émérite à l’Université de Paris X, Nanterre
Christian VANDERMOTTEN est professeur à l’Université Libre de Bruxelles
Introduction
JEAN-MICHEL DECROLY et HENRI NICOLAÏ

Le Monde vient de connaître des changements forts et rapides qui ont affecté sensiblement sa physionomie géographique. Même si certains ont vu, dans l’écroulement du Mur de Berlin, la fin des affrontements idéologiques qui avaient mu les événements historiques de l’époque précédente et le triomphe du système économique de marché, cela ne signifie pas que le Monde ne continue pas à se transformer, soit en poursuivant des évolutions en cours, soit en s’engageant dans des évolutions nouvelles et aujourd’hui encore mal prévisibles.
A l’entrée du XXI e siècle, la Société royale belge de Géographie, pour commémorer le cinquième quart de siècle de son existence, au cours d’un colloque organisé à Bruxelles en mars 2002, s’est interrogée sur les mutations de la pensée géographique et sur celles des espaces géographiques qui se sont produites ou qui ont été amorcées pendant cette période. Le premier de ces thèmes a fait l’objet de plusieurs articles dans la revue BELGEO ( Geographical marks at the dawn of the 21 st century, 2003/2, pp.117-185). L’ampleur du second a justifié la publication du présent ouvrage. Aux communications présentées à ce colloque ont été ajoutées des contributions demandées à d’autres auteurs pour traiter d’espaces qui n’y avaient pas été abordés mais dont il fallait absolument parler pour assurer la cohésion de l’ouvrage.
« La géographie change sans cesse », dit le discours populaire qui pense d’abord à la carte politique mais qui est bien conscient aussi que cela concerne tous les autres aspects du paysage géographique avec, bien sûr, des rythmes et des intensités variables et des résultats différents pour les différentes parties du Monde. Même les aspects qu’elle croyait naguère immuables et qui composent ce qu’on appelle aujourd’hui l’environnement lui apparaissent en voie de changement, que ce soit pour des raisons naturelles ou pour des raisons humaines.
Le dernier quart du XX e siècle a connu des bouleversements politiques considérables qui avaient été mal annoncés et qui ont surpris. La période précédente, immédiatement après la deuxième guerre mondiale, avait vu la fin ultime des empires coloniaux mais aussi le renforcement de deux blocs antagonistes, le bloc occidental et le bloc communiste, chacun d’eux tentant de maintenir ou d’étendre son emprise sur les pays d’Asie, d’Afrique ou d’Amérique latine, de manière directe ou plus souvent indirecte, dans le cadre de la guerre froide, avec, croyait-on déceler, un grignotage progressif de l’emprise occidentale. Le siècle cependant s’est terminé par la dislocation de la partie soviétique du bloc communiste, tandis que sa partie asiatique a maintenu ses structures politiques en changeant cependant de façon parfois ambiguë ses structures économiques. Entre-temps, l’Europe s’était débarrassée de ses dernières dictatures (Espagne et Portugal) ainsi que du tardif soubresaut autoritariste représenté par le régime militaire grec. Elle s’est organisée en un grand marché. Elle a vu revenir vers elle plusieurs pays de l’Europe centrale et orientale que l’empire soviétique avait absorbés ou dominés. L’empire russe proprement dit s’est maintenu mais en abandonnant une part importante de ses conquêtes, anciennes ou récentes. Avec la fin de l’affrontement direct ou indirect des deux blocs dans le reste du Monde a disparu une bonne part des aides concurrentes qu’ils apportaient à celui-ci. L’Afrique par exemple, et plus particulièrement l’Afrique Noire, a vu ainsi décliner dramatiquement les appuis qui lui venaient de l’extérieur, alors que l’accès aisé aux armes devenues disponibles dans les pays de l’ancien bloc soviétique l’entraînait fâcheusement à privilégier ses conflits internes et ses guerres civiles, provoquant ruines, massacres et mouvements de réfugiés. En Amérique latine en revanche, les régimes militaires, qui se donnaient en partie comme justification la lutte contre le péril communiste, ont fait place peu à peu à des régimes plus démocratiques tandis que l’échec relatif des réformes agraires (ou des tentatives de réformes) entreprises par des régimes populistes a fait disparaître un autre argument en faveur de leur existence.
Le visage démographique du Monde a changé. Certes, dans l’ensemble, la croissance de la population persiste mais, sauf en Afrique Noire et dans le Proche-Orient arabe, elle s’est fortement ralentie, le plus souvent pour des raisons économiques et sociales. En Afrique Noire, le ralentissement, qui commence à se manifester, est lié plutôt à la reprise de certaines maladies endémiques comme la malaria et à la vigueur qu’affirme la pandémie du SIDA, manifestation la plus spectaculaire du dernier quart de siècle dans le domaine des maladies, qui modifie même les perspectives d’avenir. Pour des raisons d’ordre économique, parfois pour des raisons politiques — comme dans les territoires africains ravagés par les guerres civiles — les déplacements des hommes n’ont pas cessé. Ils se font toujours en direction de l’Amérique du Nord, de l’Europe occidentale et du Golfe persique mais avec des changements dans le groupe des pays de départ (les pays de la rive nord de la Méditerranée n’en font plus partie) et avec une insertion dans les pays d’arrivée différente de ce qu’elle était auparavant, l’intégration faisant une place plus importante au « communautarisme » et à la formation de diasporas ethno-culturelles. Dans les déplacements des hommes, les flux touristiques, malgré quelques reculs temporaires lors des crises économiques et des guerres régionales (comme pendant les phases aiguës de la crise arabo-israélienne, la guerre du Golfe puis la montée du terrorisme islamiste), ont pris une ampleur qui a eu certainement un effet sur la connaissance du Monde par ses habitants, surtout par ceux des pays développés, les seuls à pouvoir participer à ces mouvements saisonniers.
Dans le domaine économique, l’idéologie du marché a supplanté presque partout les idéologies planificatrices. Une de ses dérives a été la recherche prioritaire du profit financier. Cette évolution a remis en cause des traits caractéristiques du quart de siècle antérieur. Ainsi, la redistribution des activités industrielles et de services qu’elle a entraînée s’est faite essentiellement en fonction de la recherche d’avantages comparatifs de localisation, à travers la valorisation par les firmes tant des rentes de situation, en particulier celles héritées du temps long comme la structure des réseaux urbains, que de l’inégale répartition du capital social des territoires ou des économies d’agglomération qui peuvent s’y réaliser. La conception même du travai est affectée par cette nouvelle donne, puisque la fin du plein emploi dans plusieurs sociétés industrielles a fait apparaître un nouveau marché du travail, parallèle ou informel, en tout cas plus précaire. Le fordisme des sociétés occidentales a cédé le pas à des formes plus flexibles. Au Japon, le toyotisme, avec l’emploi à vie et l’avancement à l’ancienneté, a fait place à des formules plus incertaines, surtout pour les travailleurs des secteurs de sous-traitance associés aux grandes entreprises mais désormais susceptibles d’être transférés en dehors du territoire national. Le Japon a même délibérément renoncé à maintenir des productions peu élaborées, tant dans le domaine du textile, par exemple, que dans celui de l’automobile ou même de l’électronique, en acceptant leur délocalisation, mais le plus souvent d’ailleurs en en conservant le contrôle, dans des pays à main-d’œuvre moins coûteuse, mais il a développé la production des modèles de pointe. L’Inde a tiré parti de ces différents types de relocalisation venant de l’Occident comme de l’Extrême-Orient et a connu des changements plus importants que ne le prévoyait la vision peu optimiste des observateurs d’il y a un demi-siècle. Avec l’apparition de formes de Silicon Valleys peut-être moins innovantes que celle de Californie mais très efficaces, elle a même renoué ainsi avec son vieux passé mathématique.
L’explosion des techniques informatiques, autre caractéristique de ce quart de siècle, a induit des croissances fulgurantes, contribuant à l’expansion de ce qu’on a appelé la « bulle » asiatique dont le dégonflement brutal a provoqué à son tour un nouveau type de crise. Le développement de l’Internet enfin a engendré un nouveau type de fracture technologique à la surface du Monde, la fracture numérique ( digital gap ) qui se creuse entre pays industrialisés ou nouvellement industrialisés et pays en développement.
De nouvelles formes d’intervention des sciences biomédicales marquent la vie quotidienne des hommes. Des préoccupations nouvelles sont apparues ou se sont développées dans la façon dont les sociétés humaines perçoivent leurs rapports avec leur environnement et son avenir. Elles ont remis en question des projets élaborés antérieurement, par exemple dans le domaine de l’énergie ou dans le type de mise en valeur de certaines régions.
Le dernier quart de siècle a donc déjoué bien des prévisions antérieures. L’idée que certains pays particulièrement développés préfiguraient ce que seraient les autres dans un avenir plus ou moins proche a été généralement abandonnée. Des visions pessimistes redoutent la croissance des inégalités. Des groupes politiques ou sociaux s’inquiètent d’un renforcement incontrôlé de la mondialisation. Celle-ci cependant n’a pas conduit jusqu’à présent à l’uniformisation puisque, dans chaque partie du Monde, elle a dû prendre en compte le poids de passés différents et de spécificités géographiques, physiques et humaines. Tous les changements qui viennent d’être évoqués ici dans un certain désordre et sans souci quantitatif ont affecté de façon différentielle la face du Monde et ont présenté des aspects régionaux variés.
Le présent recueil rassemble les contributions d’une dizaine d’auteurs sur ces questions, les unes étudiant l’ensemble des mutations qui se sont produites dans de grands cadres régionaux (un continent ou une partie de continent), les autres étudiant des problèmes plus spécifiques qui ont été engendrés par ces changements dans des espaces nationaux.
Nos remerciements vont à tous les auteurs qui ont participé à cet ouvrage ainsi que, pour la mise en forme des manuscrits, à Amaryllis Héris, pour celle des illustrations à Quentin Rombaux et enfin, pour la mise en forme finale, à Catherine Patris.
La géographie de l’Europe : un demi-siècle de mutations... et après ?
CHRISTIAN VANDERMOTTEN

D’UNE EUROPE EXSANGUE A L’UNION A 25
L’Europe sort de la Seconde Guerre mondiale affaiblie et divisée. Ce conflit, dans les prémisses duquel ont interféré, dans un contexte de crise économique majeure, les luttes entre les grandes puissances impérialistes européennes confrontées à des cadres nationaux trop étroits et la peur du bolchevisme, a débouché sur la scission du continent en deux blocs antagonistes.
Le premier est, à la sortie de la guerre, placé sous hégémonie américaine. Il va ensuite s’affirmer comme un des trois pôles de la Triade, sans toutefois pouvoir s’affranchir pleinement du poids politique et militaire des Etats-Unis.
Le second rassemble des Etats, pour la plupart semi-périphériques, qui vont tenter un processus accéléré d’accumulation industrielle sur le modèle et sous la houlette de bureaucraties dont la base sociale est étroite et qui sont entièrement dépendantes de l’Union soviétique. En quelques mois, entre 1989 et 1991, le bloc soviétique s’effondre, avec une rapidité et une facilité qui témoignent moins de véritables révolutions que d’une implosion du système, organisée par une fraction au moins des élites dirigeantes, s’appuyant certes sur des frustrations populaires.
Aujourd’hui, l’Union européenne, à laquelle la Suisse et la Norvège sont de fait étroitement associées, a absorbé l’essentiel de l’Europe centre-orientale et même trois des républiques de l’ancienne URSS. La Roumanie, la Bulgarie et la Croatie devraient la rejoindre en 2007. Les perspectives restent plus floues pour le reste de l’ancienne Yougoslavie et pour l’Albanie, mais on voit mal comment ces pays pourraient échapper à terme à une insertion dans l’ensemble européen, dont ils sont déjà pour partie un protectorat de fait : l’euro est la devise qui circule au Monténégo, au Kosovo et en Bosnie-Herzégovine, ici sous la dénomination de mark. Reste l’Europe orientale et en particulier la Russie, qui conserve des ambitions de grande puissance, mais sans le poids économique et le potentiel technologique pour les assumer effectivement : on ne peut être une grande puissance et avoir une structure d’exportation caractéristique d’un producteur périphérique de produits primaires.

Tableau 1 : Poids de l’Europe et de l’Amérique du nord dans l’économie mondiale (part de la valeur ajoutée mondiale, en dollars internationaux).

Source : Caleuls personnels d’ après A. Maddison.

LES PHASES DE L’EVOLUTION ECONOMIQUE EN EUROPE OCCIDENTALE

De la reconstruction rapide à l’essor fordiste
La reconstruction rapide de l’Europe occidentale après la guerre, puis le développement d’une société de consommation de masse, s’effectuent dans un cadre keynésien. Le keynésianisme s’inscrit dans le contexte du compromis social-démocrate, encadré par les Etats. Il rencontre à la fois les intérêts des Américains à trouver en Europe un marché solvable et ceux du capitalisme européen, qui a compris la nécessité de dépasser les impérialismes nationaux et d’étendre son marché intérieur. Le développement de la consommation de masse apparaît comme une réponse adéquate à la menace communiste, partagée tant par la bourgeoisie que par l’aile majoritaire, réformiste, du monde du travail. Les rapports de force politiques sont favorables à ce dernier, légitimé par sa participation à la Résistance et renforcé ensuite par le plein emploi, qui va rapidement s’installer et persister jusqu’au milieu des années soixante-dix. La croissance rapide, fondée sur le développement industriel taylorisé, s’accompagne d’une forte augmentation de la productivité. Ses fruits sont dès lors redistribués sous forme d’une croissance sensible des salaires réels à une population active qui relève de plus en plus de la sphère salariée, et ce sans que les taux de profit des entreprises soient mis en péril.
A la fin des années soixante, la participation de l’Europe occidentale au produit mondial dépasse significativement celle de l’Amérique du nord : l’Europe occidentale reconstruite n’est plus, comme à la sortie de la guerre, un partenaire dépendant pour les Etats-Unis. Elle est redevenue un concurrent économique, même si cette concurrence est réduite par une dépendance militaire, par un plus grand émiettement de l’économie européenne et par le contrôle par les multinationales américaines de larges pans de l’industrie.

Les réponses au retournement de cycle après 1974
La crise du début des années soixante-dix correspond à un retournement de cycle long de Kondratieff. Le passage d’une phase A à une phase B de ce cycle se traduit par un abaissement des taux de profit. Dans un premier temps, durant la seconde moitié des années soixante-dix, beaucoup de gouvernements européens, à l’exception notable de la Grande-Bretagne, vont tenter de répondre aux effets de la crise par des mesures conjoncturelles de type keynésien, qui n’empêcheront pas la croissance du chômage et créeront d’importants déficits budgétaires. La phase B va entraîner une désindustrialisation de l’Europe occidentale au profit de pays à bas salaires, dans un contexte de mondialisation, de baisse tendancielle des coûts des transports et des communications, d’affaiblissement de la capacité de négociation du monde du travail, de flexibilisation accrue de la production mais aussi de la régulation sociale, de moindre croissance des salaires réels. La distribution du produit va glisser des revenus du travail en faveur des revenus du capital. Dès le début des années quatre-vingt, on assiste à un désengagement relatif des pouvoirs publics, endettés et participant à l’idéologie néo-libérale ambiante. Toutefois, malgré le développement d’une communauté économique européenne, les grands Etats favorisent toujours le développement de grandes firmes à ancrage national, des « champions nationaux », comme réponse aux besoins croissants de concentration du capital, aux exigences de la concurrence internationale et de l’élargissement des marchés (J.C. Defraigne, 2004).

Figure 1 : Evolution du PIB européen et américain (1950-2003).

Source : OCDE, complété par la Banque mondiale et la Commission économique pour l’Europe de l’ONU pour les années 2001, 2002, 2003.

Un mauvais départ européen pour un nouveau Kondratieff ?
Durant les années quatre-vingt et surtout durant la décennie suivante, l’Amérique du nord va à nouveau dépasser l’Europe, grâce à un sensible différentiel de taux de croissance : c’est, avec la Chine, l’Amérique du nord qui participe le plus à la croissance du produit mondial ( tableau 2 ). La reprise de la croissance américaine (et dans une moindre mesure européenne) correspond sans doute au démarrage d’un nouveau cycle de Kondratieff, qui serait tiré par la généralisation de la mise en œuvre économique des technologies de la communication, des nanotechnologies, des nouveaux matériaux composites et des biotechnologies. La mondialisation des tâches d’exécution industrielle et leur implantation dans les pays à bas salaires se renforce et commence aujourd’hui à concerner aussi des segments banals du secteur des services. Tout comme dans le reste de la Triade, l’économie ouest-européenne se spécialise dans la conception technologique et les services avancés, en particulier dans les nœuds métropolitains des réseaux mondiaux. Ces spécialisations et la confirmation de nouveaux modes de régulation plus favorables au capital entraînent une accentuation des disparités sociales.

Tableau 2 : Contribution des principaux ensembles économiques à la croissance mondiale (1950-2001).

Source : Calculs personnels d’après A. Maddison.
Le développement plus vigoureux et plus rapide de ces phénomènes aux Etats-Unis qu’en Europe occidentale s’explique par plusieurs facteurs. La flexibilité initiale de l’économie américaine était supérieure. L’effort de recherche-développement (et d’éducation supérieure) y est nettement plus important qu’en Europe, non pas au niveau de l’effort public, mais celui-ci reste en Europe éclaté par les cadres nationaux, mais bien au niveau de l’effort du secteur privé. En outre, la plus grande taille des firmes américaines y accroît l’efficacité de la recherche-développement ( tableau 3 ).

Tableau 3 : Niveau de la R-D et financement de l’enseignement supérieur aux Etats-Unis et en Europe en 2000.

Souree : Calculs personnels d’après des données de la Banque mondiale pour la R-D, de l’OCDE pour les brevets et de l’UNESCO pour l’enseignement supérieur.
Ce n’est que durant la décennie quatre-vingt-dix que les stratégies de création de champions nationaux vont céder la place en Europe à des stratégies de constitution de véritables groupes européens, et encore parfois moyennant certaines réticences des grands Etats (J.C. Defraigne, 2004). A l’autre extrémité de l’échelle de taille, l’accès plus aisé au capital-risque favorise la création de PME aux Etats-Unis par rapport à l’Europe. Le développement et l’implantation des nouvelles technologies de communication ont été plus rapides aux Etats-Unis. Les Etats-Unis bénéficient d’un énorme transfert depuis le reste du monde de ressources financières et humaines, si l’on prend en considération l’ampleur de l’immigration de main-d’œuvre qualifiée et de chercheurs aux Etats-Unis. Ces transferts ont été rendus possibles par la puissance américaine, y compris l’hégémonie culturelle, et le statut particulier du dollar, devise qui constitue 70 % des réserves de changes mondiales (contre 15 % pour l’euro) et dans laquelle est libellé 50 % du commerce international (30 % en euros). Enfin, le contexte américain est caractérisé par une démographie nettement plus dynamique, alimentée à la fois par une immigration plus de trois fois supérieure à l’immigration européenne et par une fécondité restée plus élevée ( tableau 4 ). Les effets de ce différentiel démographique risquent de s’amplifier encore dans l’avenir.

Tableau 4 : Situation démographique en Europe et aux Etats-Unis (2000-2025).

Source : World Population Prospects.

Tableau 5 : Poids des firmes américaines et européennes parmi les plus grandes firmes mondiales. sur base de leur chiffre d’affaires.

Source : calculs personnels d’après Fortune.

Mais aussi des signes positifs
Toutefois, il n’empêche que certains indicateurs économiques européens n’évoluent pas défavorablement. Ainsi, même si les efforts de recherche-développement européens restent insuffisants (encore qu’ils soient moins liés qu’aux Etats-Unis aux efforts militaires, qui génèrent de moindres retombées économiques que la R-D civile), la participation au dépôt de brevets est à peine moindre qu’aux Etats-Unis. Les niveaux de productivité européens sont élevés : 4/5 du niveau américain, par actif, en Europe occidentale en 1998, pour 2/3 seulement en 1973, mais on dépasse les 90 % par heure de travail, pour 65 % en 1970. Les flux d’investissements directs transatlantiques sont globalement équilibrés et penchent en faveur de l’Europe lorsque la faiblesse du dollar les rend intéressants aux Etats-Unis. Le poids des grandes entreprises européennes dans l’économie-monde se renforce, sauf pour ce qui concerne les firmes britanniques, ainsi que leur intégration transnationale ( tableau 5 ). Si l’on estime le degré de transnationalisation en considérant les quinze principales firmes concernées dans chaque secteur d’activité sur base de leur capital investi à l’étranger, les firmes d’origine européenne l’emportent partout, même dans le secteur des technologies de communication et des services, à l’exception des firmes juridiques (5 européennes pour 9 américaines) : 8 firmes européennes contre 5 américaines dans le secteur de l’industrie manufacturière et de l’énergie, 10 contre 4 dans la publicité, 8 contre 4 dans les télécomunications, 11 contre 1 dans la construction, 6 contre 2 dans l’hôtellerie, 5 pour 5 dans la logistique, 7 contre 5 dans les media, 8 contre 6 dans la restauration, 6 contre 2 dans le tourisme, 5 contre 2 dans le commerce de gros, 9 contre 2 dans la banque (d’après UNCTAD, World Investment Report 2004 : The Shift towards Services ). Il est vrai que ce plus grand degré de transnationalisation des firmes européennes s’explique en partie par des implantations intra-européennes, mais il n’en traduit pas moins dans ce cas la tendance au dépassement de l’ancienne stratégie des champions nationaux. L’Europe occupe une place majeure dans les flux commerciaux internationaux, même en excluant le commerce intra-européen, qui pourrait être assimilé à du commerce intérieur à l’échelle américaine ( figure 2 ).
Par ailleurs, le modèle américain et des indicateurs fondés sur la seule croissance du produit ne sont certainement pas les seules références par rapport auxquelles il convient de juger la qualité du développement européen. On peut même estimer que s’aligner sur de telles références entraînerait une stagnation ou un recul de la qualité de vie et de la satisfaction des populations européennes. Le modèle ouest-européen est nettement moins générateur de disparités et d’incertitudes sociales que le modèle libéral américain, sauf peut-être en Grande-Bretagne. La pauvreté est bien plus présente aux Etats-Unis et l’espérance de vie, pour les deux sexes réunis, n’y est que de 76,2 années, 1,5 année de moins qu’en Europe occidentale. Le modèle européen respecte aussi plus que l’américain les exigences d’un développement durable.

TOUJOURS DEUX EUROPES

Une disparité historique
La chute du système soviétique et l’élargissement de l’Union européenne vers l’est ne signifient pas la disparition, ni sans doute même l’affaiblissement à court terme, du dualisme européen. En parités de pouvoir d’achat, le PIB moyen par habitant des nouveaux membres de l’Union se situe en 2002 à un niveau de 45 % de celui de l’Europe occidentale (Union à 15, Suisse, Norvège). L’écart est encore plus grand pour les pays balkaniques non membres (25 % du niveau de l’Europe occidentale) et pour les républiques européennes de la CEI (27 %). De telles disparités égalent celles qui prévalent entre l’Europe occidentale et la Turquie (24 %) et sont à peine moindres que celles qui la séparent des pays du Maghreb (19 %). Elles sont similaires à l’écart entre le Mexique et les Etats-Unis (24 %).

Figure 2 : L’Europe dans les Jlux commerciaux internationaux.

Figure 3 : Répartition régionale du PIB en Europe (en parité de pouvoir d’achat par habitant, en 2000).
Cette disparité de développement entre l’ouest et l’est de l’Europe n’est pas le produit d’un demi-siècle (ou plus en ex-Union soviétique) de système communiste. Elle s’était au contraire plutôt réduite durant la phase initiale d’industrialisation socialiste extensive, pour stagner ou s’accroître à nouveau légèrement ensuite, avant de s’amplifier fortement durant les premières années de l’économie dite de transition. Ce n’est que depuis 1998 que la partie de l’Europe centre-orientale devenue depuis membre de l’Union européenne a recouvré son niveau de développement de 1988 et depuis 2003 seulement si on y ajoute l’Europe balkanique. Ce niveau n’est toujours pas atteint dans l’ex-URSS 1 . En outre, on assiste, principalement en Russie, à une augmentation dramatique des disparités et à une dégradation d’indicateurs sociaux.
La disparité entre Europe occidentale d’une part, centre-orientale et orientale de l’autre, s’inscrit en fait dans les temps longs de l’histoire. L’insertion semi-périphérique de cette partie de l’Europe remonte aux origines du système-monde, mis en place dès le XVI e siècle, voire plus loin encore, comme l’atteste la faiblesse de l’urbanisation médiévale dans cette partie du continent : elle a été ravagée par les invasions mongoles avant de s’insérer dans des empires qui sont très tardivement restés marqués par le poids de l’aristocratie et de la grande propriété foncière. Situation inverse de celle de l’Europe occidentale, où la bourgeoisie marchande puis industrielle a été bien plus associée au renforcement des Etats royaux, avant d’en prendre précocement le contrôle. Le retard dans le démarrage de la révolution industrielle à l’Est est lié aux pesanteurs des rapports sociaux contrôlés par la grande propriété foncière qui y ont prévalu et au renforcement de l’insertion dépendante dans l’économie-monde dans la seconde moitié du XIX e siècle, jusqu’ à la Première Guerre mondiale pour la Russie, voire jusqu’à la fin de la Seconde pour la plus grande partie de l’Europe centre-orientale, à la notable exception de la Tchécoslovaquie.
Europe Occidentale = 100 Europe centre-orientale (a) Ex-URSS 1500 60 65 1600 58 62 1700 55 60 1820 52 56 1870 44 48 1913 44 43 1929 47 34 1937 43 50 1950 46 62 1973 43 53 1989 37 45 2001 31 24 (a) sans l’ex-RDA

Tableau 6 : Estimation du PIB par habitant de l’Europe centre-orientale et de l’ex-URSS, par comparaison avec celui de l’Europe occidentale, sur le très long terme, en dollars internationaux.

Source : A. Maddison (2001, 2003).
Certes, ce retard de développement et cette inscription dans des rapports semi-périphériques a prévalu aussi dans le sud de l’Europe (Grèce, sud de l’Italie, péninsule ibérique) ainsi que, dans un contexte particulier, en Irlande. Mais l’intégration rapide de ces franges méridionales et occidentales du continent dans les logiques du développement fordiste après la Seconde Guerre mondiale (y compris par le biais du tourisme de masse) leur ont permis de combler une partie importante de leur retard. Néanmoins, si l’on exclut la petite Irlande, pont anglophone entre l’Amérique du nord et le Royaume-Uni, où les conditions pour la réussite d’une insertion dans l’économie flexible post-fordiste, à travers un investissement étranger massif, se sont révélées particulièrement favorables, l’essentiel du rattrapage a eu lieu avant 1973, c’est-à-dire avant l’adhésion à la Communauté européenne, sauf pour l’Italie : la part de l’ensemble formé par la Grèce, le sud de l’Italie et la péninsule ibérique dans le PIB du territoire de l’Europe des 15 (hors ex-RDA) passe de 11 % du total en 1960 à 15 % en 1973 et 16 % en 1998 (18 % en 2002).

Le développement socialiste extensif
Eu égard au retard historique de l’Est de l’Europe, la période d’industrialisation planifiée de type soviétique peut s’interpréter comme une tentative endogène de rattrapage, dans des conditions d’accumulation tendues et sous l’égide de capitalismes bureaucratiques d’Etat. L’industrialisation stalinienne, présentée comme « la construction du socialisme dans un seul pays », s’est nourrie d’un transfert massif de ressources humaines et financières de l’agriculture, déjà sous-développée au départ, vers l’industrie. La brutalité de ce transfert et son ampleur n’ont pu se faire que dans un contexte dictatorial extrêmement coercitif et moyennant une gestion centralisée et quasi militaire de l’économie. Dans un premier temps, quand il s’est agi de construire une industrie lourde de base, le comblement du fossé fut sensible, surtout en Union soviétique, malgré le coût de la guerre, mais il resta fondé sur une base trop quantitative et extensive, plutôt que qualitative et intensive (J. Nagels, 1993).
Cette croissance industrielle rapide de l’Europe communiste après la guerre et jusqu’à la fin des années soixante s’est donc bien moins traduite qu’en Europe occidentale en termes de croissance de la consommation de masse, du fait de la priorité accordée à la production des biens d’investissement et de moindres gains de productivité. Elle fut aussi plus extensive qu’en Europe occidentale et donc toujours à la recherche de quantités supplémentaires de main-d’œuvre, dans une situation alliant de manière permanente plein emploi et sous-productivité. La main-d’ œuvre nécessaire va provenir de la mise au travail généralisée des femmes et de transferts massifs depuis le monde rural. A la différence de l’Europe occidentale, ces transferts de main-d’ œuvre vont ici rester confinés dans les cadres nationaux. L’exode rural et l’industrialisation engendrent de gros problèmes de logement dans les villes, d’autant que la construction massive de grands ensembles socialistes ne s’accompagne pas de la rénovation du patrimoine immobilier urbain ancien, pour des raisons de persistance dans celui-ci de la propriété privée, mais avec des loyers bloqués à des niveaux très bas, et de difficultés d’accès aux matériaux de construction. Les moyens et les pratiques standardisées de la planification socialiste s’appliquent à de grands ensembles d’immeubles neufs à l’architecture répétitive, mais qui ne sont toutefois pas des ghettos de pauvres comme à l’ouest.

Des blocages de la croissance extensive à l’implosion du système
L’épuisement des facteurs de production qui avaient permis en Europe centre-orientale et en Union soviétique une croissance rapide sur le mode extensif de la gestion centralisée jusque durant les années soixante entraîne donc un ralentissement progressif des taux de croissance à partir des années soixante-dix, dramatiquement sensible durant les années quatre-vingt. Le mode de gestion de l’économie planifiée se révèle particulièrement peu apte à assurer le passage à une économie insérant rapidement les progrès technologiques dans le système productif. Les autorités en sont largement conscientes et tentent des réformes, mais elles échouent, parce que celles-ci entrent immédiatement en contradiction frontale avec le maintien du système politique. Dans un premier temps, après 1974 et l’élévation brutale des prix du pétrole, l’Union soviétique va tenter de contourner cette contradiction en recourant massivement à l’achat de technologies occidentales, grâce à l’accroissement de ses ressources en devises. Mais cette tentative de solution bute sur l’inefficacité maintenue du système de gestion, sur les faiblesses de l’agriculture, affaiblie par les ponctions staliniennes, malgré l’importance des transferts financiers dont elle bénéficie à partir des années soixante-dix, et sur l’ampleur insupportable des dépenses militaires, largement imposées par les Etats-Unis. Elle conduit à la dépendance technologique et à l’endettement envers l’Occident, à la montée du mécontentement d’une population frustrée dans ses souhaits de consommation, au développement de la corruption parmi la bureaucratie économique et politique, de plus en plus souvent confrontée au niveau de vie des élites occidentales et ayant oublié la terreur stalinienne. Les conditions sont réunies pour une implosion du système à la fin des années quatre-vingt. Il s’ensuit une privatisation massive, sauvage, plus ou moins mafieuse, organisée par une large fraction des élites d’ancien régime, éventuellement associées au capital étranger.
L’internationalisation croissante du grand capital ouest-européen et l’ouverture semi-périphérique des parties de l’Europe ex-soviétique les plus développées et les plus proches de l’Europe occidentale conduisent à l’élargissement rapide de l’Union européenne (et de l’OTAN), au prix d’un déficit d’approfondissement de sa dimension sociale. Ceci renvoie à la transformation de l’économie du centre européen d’une économie à dominante industrielle en une économie à dominante financière et tertiaire, qui rejette vers les pays à bas salaires (en ce compris les nouveaux membres de l’Union) des segments toujours plus larges de la production manufacturière occidentale.

Deux Europes sociales
L’écart maintenu entre les deux Europes n’est pas seulement évident dans le domaine économique : on peut aussi l’observer dans le champ démographique et social. Ainsi, en matière d’espérance de vie à la naissance, les retards de l’Europe centre-orientale et orientale (ainsi que de l’Europe méditerranéenne) par rapport à l’Europe occidentale et septentrionale, se sont résorbés fortement durant la période de croissance extensive, jusqu’à la fin des années soixante, en particulier grâce à la diffusion de la médecine prophylactique de masse et à une maîtrise accrue de la mortalité infantile. Ensuite, les échecs de l’intensification à l’Est, sensibles dans le domaine social et médical tout autant que dans le domaine économique, ainsi qu’un impact croissant d’une pollution mal contrôlée, de l’alcoolisme et de régimes alimentaires défavorables vont y freiner, voire y arrêter, les progrès, alors que ceux-ci reprennent en revanche de plus belle dans les pays occidentaux où les progrès d’une médecine intensive (et coûteuse) réduisent maintenant la mortalité au sommet de la pyramide des âges. Quant à l’Europe méditerranéenne intégrée au bloc occidental, des régimes alimentaires favorables lui permettent même aujourd’hui de dépasser les espérances de vie de l’Europe occidentale et septentrionale.
Les comportements respectifs des deux Europes peuvent paraître plus similaires en matière de fécondité : partout celle-ci est faible et la population vieillit. Toutefois, les cheminements qui ont conduit à des niveaux similaires de faible fécondité diffèrent à l’est et à l’ouest.

Figure 4 : Evolution de l’espérance de vie masculine à la naissance.

Source : d’après World Population Prospect.

Figure 5 : Evolution de l’indice synthétique de fécondité.

Source : d’après World Population Prospect.
A l’est (comme au sud), la fécondité était plus forte qu’à l’ouest à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, ce qui traduisait logiquement un retard de modernité. Malgré celui-ci, la fécondité va chuter rapidement à l’est (même s’il faut tenir compte de nuances nationales, avec une fécondité qui s’abaissera moins en Pologne catholique et surtout dans les régions islamisées des Balkans). Ceci reflète l’urbanisation accélérée qui prévaut dans le quart de siècle qui suit la Seconde Guerre mondiale, dans un contexte d’accès difficile au logement et à la consommation, ainsi que la mise au travail massive des femmes. Cette baisse de fécondité s’est faite ici aussi largement de manière « extensive », par exemple par un recours massif à l’avortement, précocement légalisé. La baisse de la fécondité va toutefois entrer en contradiction, à partir du milieu des années soixante, avec les déficits permanents en main-d’ œuvre. De la sorte, les gouvernements communistes vont prendre des mesures plus ou moins vigoureuses d’encouragement de la fécondité et d’aide aux familles, voire interdire brutalement l’avortement, comme en Roumanie en 1967. Après quelques « succès » initiaux, qui rendent plutôt compte d’une modification momentanée du calendrier des naissances, il en résultera au mieux une stabilisation provisoire des taux de fécondité, ou un ralentissement de leur baisse, en attendant leur chute dramatique, causée après 1990 par l’effondrement de l’encadrement social, en particulier du réseau de crèches, et les difficultés économiques.
A l’Ouest, les taux de fécondité, au départ plus faibles qu’à l’Est, se maintiennent mieux dans un premier temps. Ils vont toutefois se réduire fortement après 1965, reflétant la conjonction du développement de la société de consommation et de l’amélioration des techniques anticonceptionnelles. Ils se stabilisent à un niveau très bas à partir du début des années quatre-vingt. Les pays occidentaux de l’ Europe méditerranéenne suivent un cheminement similaire, qui traduit la rapidité de leur modernisation sociologique, au point que les taux de fécondité y sont aujourd’hui parmi les plus faibles de l’Europe.

D’UNE ECONOMIE INDUSTRIELLE ET AGRICOLE A UNE ECONOMIE TERTIAIRE EN EUROPE OCCIDENTALE

Les évolutions fordistes
L’agriculture occupait encore 28 % des actifs en Europe occidentale en 1950, pour 4 % aujourd’hui). Les paysages européens étaient encore dominés alors, dans leur diversité, par la prégnance d’agricultures traditionnelles. La politique agricole commune, qui a eu pour objectif l’abaissement radical du nombre d’actifs agricoles en même temps que des prix, dans un cadre de modernisation apte à assurer l’approvisionnement européen, va grandement contribuer à homogénéiser l’espace rural, à en atténuer les nuances régionales, à en faire disparaître les éléments de « pittoresque », c’est-à-dire d’archaïsmes, à banaliser les paysages, entre autres par la destruction des haies et l’augmentation de la taille des parcelles, entraînant un regain d’érosion dans les zones de grande culture et des pertes considérables de biodiversité, aggravées par l’usage croissant de pesticides, d’herbicides et de variétés de semences sélectionnées. La petite agriculture diversifiée traditionnelle, associant cultures et élevage, régresse, alors qu’en revanche la grande culture commercialisée en dehors de l’exploitation progresse : blé — aux dépens de l’orge, du seigle et d’autres céréales traditionnelles —, maïs, pois, cultures industrielles oléagineuses, comme le colza ou le tournesol. Le développement des cultures fourragères va de pair avec celui de l’élevage hors-sol et avec la régression des herbages permanents au profit de la prairie artificielle ou temporaire. Ces évolutions renforcent le poids des zones propices à la grande culture mécanisée, alors que la déprise agricole touche les zones marginales, où la friche ou la forêt croissent. Les cultures intensives irriguées se développent, surtout dans le sud de l’Europe. Simultanément, les campagnes se sont rurbanisées. Les industries fordistes de montage s’y sont dispersées, en particulier dans les régions qui étaient des foyers potentiels de main-d’œuvre banalisée, parce qu’elles supportaient d’assez fortes densités de population rurale ou avaient conservé plus longtemps des niveaux soutenus de fécondité, tout en n’étant pas trop éloignées du centre européen (comme l’ouest du Bassin parisien), voire même situées dans les interstices ruraux à l’intérieur de celui-ci (comme le Limbourg belge).
Ailleurs, des districts industriels de petites et moyennes entreprises se sont modernisés, au départ de traditions artisanales renouvelées et parfois en remontant les filières technologiques, comme dans le sud de la Flandre occidentale en Belgique, ou en Toscane, en Italie. Tout comme la périurbanisation, cette dispersion de l’industrie a été facilitée et encouragée par les politiques d’aménagement du territoire, de développement régional et de construction d’infrastructures autoroutières. Au-delà des régions péricentrales et de pôles portuaires, industrialisés sur base des importations de minerais et d’hydrocarbures, des politiques régionales volontaristes ont aussi entraîné des industrialisations plus ponctuelles dans des pôles de développement périphériques, comme dans le sud de l’Italie, sans toutefois induire toujours les effets d’entraînement globaux espérés, faute de structures sociales aptes à assurer leur diffusion.
Pendant ce temps, les grandes villes se sont désindustrialisées, tertiarisées et dépeuplées dans leurs parties centrales, transformées en centres d’affaires. Quant aux régions d’ancienne industrialisation, elles se sont enfoncées dans des processus de régression, leur reconversion étant d’autant plus difficile qu’elles manquent souvent de tradition entrepreneuriale et souffrent tant de la faiblesse de leur secteur tertiaire marchand que d’une diversification sectorielle insuffisante.
Toutefois, ces mutations, aussi importantes soient-elles, n’ont pas modifié radicalement les rapports de force entre régions centrales et périphériques. Le léger affaiblissement du poids relatif des régions centrales est principalement lié à celui des régions de vieille industrialisation, mais pas à celui des régions métropolitaines ( tableaux 7 et 8).

Tableau 7 : Estimation de la part du centre et des grandes régions métropolitaines dans le produit ouest-européen, en PPA (parité de pouvoir d’achat) (Europe des 15, sans l’ex-RDA ni Berlin. plus la Suisse et la Norvège).

Tableau 8 : Niveau de produit relatif par habitant par type de région en Europe occidentale (les grandes villes sont celles de plus de 250 000 habitants).

Source : calculs personnels d’après des données Eurostat et la base de données de l’IGEAT/ULB ; Maddison pour l’ex-RDA EN 1973 ET 1990.

Figure 6 : Carte simplifiée des structures économiques en Europe occidentale.

Saurce : C. Vandermotten (2002).

Le post - fordisme
Le passage progressif de l’économie fordiste au post-fordisme, dans un contexte de tertiarisation et de mondialisation accentuées, après les années d’évolution plus incertaine qui ont suivi le retournement de phase de 1974, se traduit par un regain de dynamisme pour les régions métropolitaines, en particulier pour celles qui forment les noeuds principaux des flux transnationaux. C’est que, pour les services avancés et les activités directionnelles, les potentialités du face-à-face, l’accès aux foyers de main-d’oeuvre très qualifiée, dans des environnements de haute qualité culturelle, l’accessibilité internationale, sont de plus en plus des facteurs essentiels de localisation. Toutefois, la concentration de ce type d’activité se fait pour partie dans les franges périurbaines des régions métropolitaines, encore que l’élévation des prix de l’immobilier dans les parties centrales des grandes villes témoigne du maintien de leur attractivité pour certains types de services. Mais cette nouvelle économie métropolitaine, avide de main-d’œuvre très qualifiée, ne résout pas le problème croissant du chômage des populations urbaines les moins qualifiées. Le libéralisme post-fordiste et la mondialisation entraînent une dualisation croissante de la société européenne et de ses populations urbaines. Les conditions du marché immobilier, voire les effets de la rénovation des quartiers centraux qui se gentrifient en même temps qu’ils profitent de la croissance du tourisme de court séjour, rejettent les populations défavorisées, en particulier les immigrés, dans des quartiers péricentraux anciens dégradés, comme en Belgique, ou, ailleurs, comme en France, dans de grands ensembles périphériques, édifiés voici quarante ou cinquante ans pour les nouveaux bataillons de la classe ouvrière et considérés à cette époque comme des témoignages du progrès social. Une compétition accrue s’installe entre les régions métropolitaines pour accueillir les segments porteurs, aux nœuds de la nouvelle économie. Ces régions se confrontent dans des exercices de benchmarking et s’affrontent à travers des politiques de marketing territorial, dans un contexte de concurrence encore exacerbée par l’affaiblissement du pouvoir régulateur des Etats, soumis à des décisions supra-nationales et aux capacités accrues de négociation des firmes mondiales.
Les conséquences des développements post-fordistes sont plus diversifiées pour les autres types de régions.

Figure 7 : Géographie des dépôts de brevets en Europe.
Certaines régions centrales ou péricentrales, surtout celles qui possèdent une armature urbaine de qualité ou un capital social ouvert à l’entrepreneuriat et à l’innovation, ainsi que des structures d’activité industrielle favorables, s’insèrent avec succès dans la recomposition de l’économie européenne dans le contexte de la mondialisation. La rurbanisation y contribue au développement équilibré des services. Toutefois, certains districts industriels, caractérisés jusqu’à présent par le dynamisme de leurs PME, qui s’appuyaient sur des traditions historiques, souvent liées au textile, pourraient s’avérer fragiles à terme, du fait d’un manque d’assises dans la recherche-développement et de la concurrence potentielle de pays à bas salaires de la périphérie remontant les filières technologiques : il n’est pas sûr que le Courtraisis en Belgique ou les districts industriels du nord et du centre de l’Italie pourront maintenir le dynamisme qu’ils ont connu durant les décennies précédentes.
Pour leur part, les régions de vieille industrialisation continuent à peiner à se reconvertir et souffrent plus encore que précédemment de la faiblesse du développement de leurs services marchands aux entreprises et de déficits d’image de marque, malgré quelques opérations prestigieuses montées en épingle, comme à Bilbao, à Liverpool ou à Glasgow, mais qui ne suffisent généralement pas à réellement redynamiser l’ensemble du tissu régional. Elles sont aussi appelées à perdre le bénéfice des aides régionales européennes, qui se concentrent avec l’élargissement de l’Union sur les pays dits de la cohésion.
Les régions de déconcentration industrielle fordiste, dont le Bassin parisien hors Ile-de-France représentait l’archétype, ne maintiennent plus leurs bonnes performances, dans une économie moins industrielle et moins à la recherche des réserves de main-d’œuvre banalisée, que l’on peut maintenant mettre au travail ailleurs dans le monde.
En revanche, certaines zones plus éloignées du centre européen peuvent profiter de circonstances favorables, sur des bases diverses : niches technologiques dans des environnements spécifiques, comme Toulouse ou des pôles finlandais et suédois, qui bénéficient des retombées de très gros efforts de recherche-développement et de hauts niveaux d’éducation tertiaire ; nouveaux districts industriels à forte composante de travail informel, comme les Pouilles ; des régions touristiques attractives développant les services ou tirant profit du vieillissement de la population européenne à travers le développement de migrations de retraite, comme le grand ouest français et la côte méditerranéenne de l’Espagne, encore que certains équipements de tourisme de masse vieillissent et sont concurrencés par des pays plus lointains et moins chers ; relais technologique entre les Etats-Unis et l’Europe, comme l’Irlande. Tout cela dessine une carte des zones périphériques en progrès relatif moins homogène que celle qui prévalait durant les années soixante, et de laquelle les grosses opérations de développement régional fondées sur les pôles industriels ont disparu ( figure 8 ). Globalement, la tendance est durant les quinze dernières années à la réduction des disparités entre pays, ce qui poursuit la tendance entamée dès les années soixante, mais à leur augmentation entre les régions d’un même pays, alors que celles-ci régressaient précédemment (C. Vandermotten, 2002).

Figure 8 : Evolution économique relative des régions ouest-européennes durant les années soixante et durant les années récentes.

LES EVOLUTIONS EN EUROPE CENTRE-ORIENTALE, DE LA PLANIFICATION CENTRALISEE A L’ECONOMIE DITE DE TRANSITION
Les évolutions structurelles en Europe centre-orientale durant la période de forte croissance des années cinquante et soixante, puis de manière ralentie jusqu’à la crise finale du système d’économie planifiée, ne sont pas sans points communs avec ce que connaissait l’Europe occidentale durant le fordisme, parfois de manière outrancière. Ici aussi, la part de l’agriculture parmi les actifs s’est effondrée, de 57 % en 1950 à 22 % à la fin des années quatre-vingt 2 , encore ce chiffre est-il gonflé et peu comparable à celui de l’Europe occidentale par l’importance des activités non agricoles et de service qui étaient effectuées à l’intérieur des structures des coopératives agricoles. Les paysages ruraux se sont banalisés avec le développement de la grande agriculture socialiste (la Pologne centrale et orientale, l’ex-Yougoslavie et des régions montagneuses ayant toutefois largement échappé à la collectivisation de l’agriculture). L’urbanisation, essentiellement sous forme de grands ensembles, et l’industrialisation se sont répandues partout, dans une volonté affichée d’homogénéisation des espaces. Certains grands développements touristiques littoraux, comme le long des côtes roumaines et bulgares, caricaturent les équipements du tourisme de masse méditerranéen. Les différences majeures avec l’Europe occidentale tiennent au moindre développement des services, à la moindre qualité des équipements urbains, à une priorité de fait maintenue à l’industrialisation lourde, et donc à la meilleure survie des bassins charbonniers et de vieille industrialisation, à la négligence de l’environnement, sacrifié plus encore qu’à l’ouest aux nécessités de la croissance, à un faible développement des infrastructures de transport, en particulier routières.
La chute du système socialiste d’économie planifiée, la mise à l’encan de l’appareil productif, la décomposition brutale des cohérences à l’intérieur du bloc que formait le CAEM, même si les mécanismes d’intégration y étaient bien moins efficaces qu’à l’intérieur de la Communauté européenne, vont entraîner un recul brutal des performances économiques, une désindustrialisation massive et une tertiarisation concomitante, mais qui n’a souvent été que par défaut. Du point de vue spatial, alors que le système d’économie planifiée avait globalement tendu vers une homogénéisation des espaces nationaux, mais avec une concentration presque exclusive des pouvoirs de décision dans la capitale et de très faibles liens horizontaux entre villes régionales, l’économie de transition va conduire à l’explosion des inégalités régionales. Les capitales, déjà fort privilégiées durant la période socialiste en tant que centres de la bureaucratie d’Etat, vont récupérer rapidement et accroître considérablement leur produit relatif, de par leur situation de lieu d’insertion privilégiée dans l’économie semi-périphérique qui se met en place par rapport au monde occidental tableau 9 ). Les services proposés s’y rapprochent rapidement de ceux de l’Europe occidentale ; les populations pauvres sont expulsées des quartiers centraux, rénovés et transformés en quartiers de bureaux, de résidence de prestige ou ouverts au tourisme international. Les grands ensembles socialistes, jusque là peuplés de fonctionnaires ou d’ouvriers, voient leur structure sociale se dégrader au fur et à mesure que les gagnants de la transition les abandonnent pour l’habitat individuel et pour des banlieues périurbaines précédemment quasi-inexistantes.

Tableau 9 : Répartition régionale et niveau relatif du PIB dans les pays de l’Europe centre-orientale, sur base de regroupements d’entités de niveau NUTS 2 ou 3.

Source : EUROSTAT .
Dans les autres régions de ces pays, les parties occidentales, les plus susceptibles d’accueillir les segments productifs intégrés de manière semi-périphérique à l’économie de l’ouest (sous-traitance, anciennes entreprises socialistes rachetées ou nouvelles implantations industrielles), progressent le plus favorablement. En revanche, les régions de la vieille industrie lourde, peu diversifiée et dont la faible rentabilité et les archaïsmes sont brutalement révélés, les zones orientales peu accessibles et les régions rurales où l’absence de socialisation de l’agriculture avait maintenu des populations agricoles pléthoriques subissent le plus lourdement les conséquences de l’ouverture débridée à l’Occident et de la dérégulation. Hors de l’espace d’intégration européenne et victimes des guerres nées de la résurgence des nationalismes dans un contexte de recherche de légitimation par les élites post-communistes, les pays balkaniques sont en situation particulièrement difficile.

MUTATIONS DE LA SOCIETE ET DE L’ESPACE EUROPEEN ET MOUVEMENTS MIGRATOIRES
Le passage du fordisme au post-fordisme en Europe occidentale va modifier la nature et les directions des mouvements migratoires, dans une période où leurs bilans sont les responsables de plus en plus exclusifs des évolutions différentielles des populations des régions, du fait du rapprochement, à des niveaux faibles, des taux de natalité et de mortalité.
Alors que les pays de l’Europe centre-orientale se ferment aux mouvements migratoires internationaux de population, même à l’intérieur du bloc soviétique, l’Europe occidentale au sens large attire peu la population du reste du monde entre la fin de la Seconde Guerre mondiale et 1973, sauf événements exceptionnels, comme les migrations massives vers la France au lendemain de l’indépendance de l’Algérie. Toutefois, en fin de période les mouvements commencent à s’amplifier depuis quelques pays extérieurs (la Turquie, le Maroc ou, pour la Grande-Bretagne, les pays du Nouveau Commonwealth). En revanche, d’importants mouvements de population internes prennent place, exode rural des régions périphériques vers les régions centrales aux niveaux nationaux, des pays périphériques en particulier méditerranéens (y compris l’ex-Yougoslavie) vers les pays centraux au niveau international. Ces mouvements de la périphérie vers le centre correspondent clairement à des migrations de travail, parfois organisées au niveau international. Elles fournissent une main-d’œuvre rapidement insérée dans les structures de socialisation du monde du travail, dans une période de plein emploi. Pour le reste, les mouvements les plus significatifs concernent les débuts de la périurbanisation. Ils sont seulement perceptibles à grande échelle et entraînent un début de baisse de la population des parties centrales des grandes villes à partir des années soixante, voire plus tard dans les villes méditerranéennes.

Figure 9 : Bilans migratoires en Europe occidentale, durant la décennie soixante.

Source : C. Vandermotten, G. Van Hamme & P. Medina Lockhart, 2005.

Figure 10 : Bilans migratoires en Europe occidentale et centre-orientale, 1997-1999.

Source: C. Vandermotten. G. Van Hamme & P. Medina Lockhart, 2005.
La période de transition de la seconde moitié des années soixante-dix et des années quatre-vingt est caractérisée par une forte régression des flux d’immigration, les pays ouest-européens se fermant officiellement aux flux extra-européens massifs, ainsi que par une réduction sensible des mobilités intra-nationales, les difficultés économiques tendant par exemple à réduire l’ampleur de la périurbanisation.
Tant la mobilité interne des populations que l’immigration depuis l’espace extérieur à l’ouest de l’Europe s’amplifient à nouveau au début des années quatre-vingt-dix. Les bilans positifs de l’immigration extérieure (auxquels il faut ajouter une estimation de trois millions d’illégaux présents dans l’UE) deviennent structurels, même s’ils sont loin d’atteindre les niveaux de ceux des Etats-Unis et restent bien insuffisants pour empêcher la poursuite du vieillissement de la population ( tableau 4 ).
Le regain de mobilité internationale du début des années quatre-vingt-dix est certes lié pour une part importante à des mouvements vers l’ouest depuis l’Europe centre-orientale, en ce compris l’ex-RDA, et l’Europe orientale. Toutefois, ces mouvements d’est en ouest ne doivent pas être surestimés ; ils ont diminué fortement d’intensité après quelques années et, globalement, les populations d’Europe centre-orientale apparaissent même aujourd’hui relativement peu mobiles (sauf peut-être dans certains pays balkaniques, comme la Bosnie-Herzégovine ou l’Albanie). Il est vrai que les statistiques ne permettent pas de saisir des mobilités de travail temporaires — personnels de maison, ouvriers agricoles, etc. Il n’en reste pas moins que certains pays d’Europe centre-orientale, comme la Hongrie ou la République tchèque, ont maintenant des bilans migratoires positifs, les départs vers l’ouest étant plus que compensés par des apports de pays plus orientaux. Le regain d’immigration extérieure est donc aussi le fait de mouvements de population tentant de pénétrer en Europe depuis le reste du monde, légalement ou illégalement (ce qui rend évidemment les statistiques quelque peu sujettes à caution). Il en résulte que les pays d’Europe méditerranéenne, porte d’entrée de cette immigration en provenance d’Afrique, de Méditerranée orientale ou des Balkans est devenue, pour la première fois, région d’immigration. A la différence des immigrés des années soixante, cette nouvelle immigration n’est pas organisée officiellement. Elle est individuelle, éventuellement encadrée par des réseaux ethniques. Au terme de son cheminement migratoire, elle aboutit le plus souvent dans les régions métropolitaines, se réfugiant dans les quartiers dégradés, vivant de petits métiers et profitant de solidarités et d’opportunités de niches.
A l’intérieur de l’ensemble européen occidental, la mobilité reste largement circonscrite à l’intérieur des cadres nationaux. A petite échelle, elle est caractérisée avant tout par des mouvements de grande partie de pays à grande partie de pays, du moins à l’échelle des Etats les plus vastes : d’est en ouest et du nord vers le sud en Allemagne ; du nord vers le sud dans les pays scandinaves ; du nord vers le sud en Grande-Bretagne et en France, avec ici, pour la première fois, un bilan négatif pour l’Ile-de-France 3  ; du sud vers le nord en Italie ; etc. Pour le reste, il s’agit de mouvements à courte distance, poursuite de la périurbanisation, voire rurbanisation, l’exode rural appartement presque partout au passé, sauf dans le nord de la Scandinavie et dans certaines régions du sud de l’Italie (C. Vandermotten, G. Van Hamme, P. Medina Lockhart & B. Wayens, 2004).
Au total, les logiques migratoires apparaissent beaucoup plus confuses qu’elles ne l’étaient durant la période fordiste. Il s’agissait alors avant tout de mouvements des régions et des pays pauvres vers les régions et les pays riches, pourvoyeurs de travail. Il n’en reste pas moins que, en couplant les tendances récentes des mouvements migratoires et des bilans naturels, on observe un renforcement relatif dans l’UE du poids démographique des régions centrales médio-européennes (la « banane bleue » de Brunet) ainsi que de l’ouest et du sud français, de l’Espagne méditerranéenne, mais aussi aujourd’hui de l’Irlande. Les pertes relatives touchent surtout le nord de la Scandinavie, le nord de la France, le nord-ouest de la péninsule ibérique ainsi que les marges orientales de l’UE, plus encore si on y ajoute la Roumanie et la Bulgarie, qui conjuguent bilans naturels déficitaires et absence totale d’attractivité.

Figure 11 : Glissements relatifs du poids des régions dans la population européenne.

QUEL FUTUR PROBABLE ?
Les évolutions politiques de l’UE vont conditionner pour partie les reconfigurations probables de l’espace européen durant les deux ou trois prochaines décennies. Deux conceptions s’opposent.
La première, soutenue par la Grande-Bretagne et les nouveaux membres de l’UE, prône l’élargissement spatial d’un marché unique européen plutôt que l’approfondissement de l’intégration et des dimensions sociales. Cette conception, très marquée par le néo-libéralisme, répond aux intérêts britanniques, dominés par un capitalisme plus financier, plus mondialisé, plus dérégulé, et à ceux des élites dirigeantes des nouveaux pays membres, qui voient dans le bradage social et le dumping fiscal des possibilités de développement de leurs économies semi-périphériques. La seconde, partagée par la plupart des pays du noyau dur initial de l’UE va dans le sens de la création à terme d’une fédération européenne ou à tout le moins d’un approfondissement de l’intégration politique. Elle répond aux attentes des intérêts économiques qui cherchent à promouvoir l’essor de grandes firmes de dimension européenne, tout en étant confrontés à une pression du monde du travail qui, même affaiblie, reste suffisamment organisée pour tenter de faire valoir à tout le moins le maintien des protections et des acquis sociaux. La récente décision des pays du noyau dur de créer une force militaire commune susceptible de soutenir le développement d’une industrie européenne de l’armement va dans le sens de la seconde position (J.C. Defraigne, 2004).
Par rapport à ces deux attitudes, le scénario le plus probable nous semble devoir s’orienter vers un compromis, peut-être complété par la mise en place d’une Europe à deux vitesses.
L’intégration progressera dans le noyau dur, même si les logiques de systèmes nationaux construits dans les temps longs de l’histoire continueront encore longtemps à imposer leurs pesanteurs. Toutefois, à l’intérieur de ce noyau dur, les interventions européennes seront plus orientées vers la recherche-développement, l’innovation, l’éducation et moins qu‘aujourd’ hui vers la reconversion des vieilles zones industrielles ou la politique agricole, avec en particulier une réduction des politiques de soutien des prix. Une telle évolution va confirmer le rôle déterminant des effets d’agglomération profitant aux larges aires métropolitaines et aux noyaux de développement technologique. Ces aires centrales vont bénéficier d’un regain d’immigration qualifiée. Les politiques nationales et européennes y seront orientées vers la conservation de l’environnement dans des zones denses et la rénovation urbaine, en espérant qu’elles y incluent la lutte contre les disparités sociales intra-urbaines. La congestion croissante du trafic imposera des politiques de mobilité contraignantes et le développement, à un rythme bien plus rapide que jusqu’à présent, de grands couloirs de circulation intermodaux, en ce compris la mise en place des grandes traversées alpines. Les zones de grande industrie fordiste et les districts industriels qui ne parviendront pas à progresser dans les filières technologiques seront en difficulté, ou en tout cas ne connaîtront plus des performances aussi fortes que par le passé. La poursuite du vieillissement, le développement des activités de services, du tourisme de court séjour et de seconde résidence, les possibilités du travail à distance ne devraient pas entraîner un déclin des zones rurales intermédiaires dans les pays du centre. Globalement, les régions centrales consolideraient leur position.
Les politiques en faveur des nouveaux membres périphériques de l’Union relèveront bien moins des politiques régionales classiques mises en oeuvre jusqu’à présent que des fonds de cohésion. Le souci de l’efficacité plutôt que de l’équité spatiale, dans des pays beaucoup plus dérégulés, concentrera le bénéfice de ces fonds sur les zones les plus fortes, là où ils peuvent avoir des impacts massifs, noyaux de développement forts dans des pays faibles : les capitales et leurs campagnes proches en situation de suburbanisation accélérée ; les corridors reliant ces nouveaux membres à l’Europe occidentale : Berlin-Varsovie, Francfort-Prague, Vienne-Bratislava-Budapest ; peut-être, mais moins sûrement, un corridor nord-sud ; quelques zones touristiques, etc. Les inégalités spatiales devraient donc s’accroître dans ces pays, qui continueront encore longtemps à user de leurs bas niveaux salariaux pour tenter des développements à la manière des tigres asiatiques, en privilégiant quelques secteurs d’activité. L’augmentation de la part allant à l’orientation par rapport à celle allant à la garantie des prix dans les fonds européens devrait rendre la modernisation de l’agriculture de ces pays plus brutale encore que celle qu’a connue l’Europe occidentale, mais avec un coût social plus élevé et au prix du déclin aggravé de zones rurales marginales et peu accessibles.
L’image globale serait alors celle d’une Europe polycentrique à deux vitesses : un polycentrisme structurant des réseaux denses d’interrelations dans les espaces centraux et les reliant à l’économie-monde ; un polycentrisme éclaté en îlots dans les espaces des nouveaux pays membres, voire dans les régions les plus périphériques de l’Europe occidentale (ouest et sud de la péninsule ibérique, sud de l’Italie), sans parler d’une vidange aggravée des régions ultra-périphériques du nord européen.

ORIENTATION BIBLIOGRAPHIQUE
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