Vietnam dragon en puissance
239 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Vietnam dragon en puissance

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
239 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Description

Depuis 1975 et après 30 ans de guerre, le parti communiste dirige le Vietnam réunifié. Après avoir les dix premières années collectivisé tous les moyens de production, le parti communiste a changé de ligne en s'ouvrant à l'économie privée et à la mondialisation en 1986. Aujourd'hui, le parti est toujours là et la croissance est supérieure à 7.5% depuis 1991. Si il sait affronter avec succès les défis qui se présentent à lui, ce pays situé sur une voie maritime très fréquentée pourrait bientôt compter parmi les pays les plus importants du Sud-est asiatique.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 octobre 2007
Nombre de lectures 238
EAN13 9782336253534
Langue Français
Poids de l'ouvrage 2 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Achevé d’imprimer par Corlet Numérique - 14110 Condé-sur-Noireau N° d’Imprimeur : 43689 - Dépôt légal : octobre 2007 - Imprimé en France
© L’Harmattan, 2007
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoa.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296042179
EAN : 9782296042179
Sommaire
Page de Copyright Page de titre Points sur l’Asie - Collection dirigée par Philippe Delalande AVANT-PROPOS INTRODUCTION CHAPITRE I - L’ASIE DU SUD-EST DISPARATE, EN QUÊTE DE COHÉSION CHAPITRE II - LES PARTICULARITÉS DU VIETNAM EN ASIE DU SUD-EST CHAPITRE III - LE REGIME DE PARTI UNIQUE COMMUNISTE PEUT-IL DURER ? CHAPITRE IV - L’ARMÉE EST-ELLE FIABLE ? CHAPITRE V - COMMENT CONCILIER CROISSANCE FORTE ET DÉVELOPPEMENT DURABLE ? CHAPITRE VI - UNE CRISE SOCIALE ET CULTURELLE EST-ELLE PROBABLE ? CONCLUSION ANNEXES - REPERES HISTORIQUES REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES SERVEURS INTERNET TABLE DES MATIERES
Vietnam dragon en puissance

Philippe Delalande
Points sur l’Asie
Collection dirigée par Philippe Delalande
La collection a pour objet de publier des ouvrages brefs, (200 à 500 pages), sur l’actualité politique, économique, sociale, culturelle en Asie. Ils traitent soit d’un pays d’Asie, soit d’un problème régional, soit des relations de ces pays avec le reste du monde. Ces ouvrages s’apparentent à des essais aisément accessibles, mais sur des bases documentaires précises et vérifiées. Ils s’efforcent, au-delà de l’analyse de l’actualité de prolonger la réflexion sur l’avenir. La collection voudrait, autant que faire se peut, pressentir les questions émergentes en Asie. Elle est ouverte à des témoignages, des expériences vécues, des études systématiques. Les auteurs ont tous une connaissance pratique de l’Asie.
Les lecteurs visés sont des personnes soucieuses de s’informer de l’actualité en Asie : investisseurs, négociants, journalistes, étudiants, universitaires, responsables d’ONG, cadres de la fonction publique en relation avec cette Asie en rapide mutation ; où vit la majeure partie de la population du monde.

Déjà parus
Esmeralda LLADSER, Instantanés chinois, dans le nid du dragon , 2007.
Antony TAO, Dieu et le Tao, 2007.
Nilsy DESAINT, Mort du père et place de la femme au Japon , 2006.
Asie 21 — Futuribles, La Chine à l’horizon 2020, 2006. PROCHEAS, Cambodge : Population et société d’caujourd’hui , 2005.
Lucas DOMERGUE, La chine, puissance nucléaire , 2005 Dominique LUKEN-ROZE, Cambodge: vers de nouvelles tragédies ? Actualité du génocide, 2005.
Hervé COURAYE, L’alliance nippo-américairae à l’épreuve du 11 septembre 2001, 2005.
Chris REYNS, Images du Japon en France et ailleurs : entre japonisme et multiculturalisme , 2005.
J.P. BEAUDOUIN, Zen, le torrent immobile, 2005.
Sabine TRANNIN, Les ONG occidentales. au Cumbadge. La réalité derrière le mythe , 2005.
Stéphanie BESSIERE, La Chine à l’aube du XXIème siècle , 2005.
AVANT-PROPOS
D’un ouvrage du même auteur, publié en 2000, Le Viêt Nam face à l’avenir , certains développements historiques sont repris dans celui-ci. Ils n’avaient pas vieilli. Mais ce précédent ouvrage a été profondément remanié et complété sur de nombreux points. Même si le Vietnam est un pays stable, il est pris dans la marche du monde. Des problèmes nouveaux surgissent. Les rapports de forces se modifient. L’actualité suit son cours. Sept ans après la parution du premier livre, il devenait nécessaire d’en écrire un nouveau, bien qu’il soit sur le même sujet.


Une prédication optimiste, mais plausible
« Le Vietnam dépassera, en 2025, les 115 millions d’habitants ; s’il sait réformer son système politique, bancaire et scolaire, s’il sait mettre en place des infrastructures routières et lutter contre la corruption, il deviendra la troisième économie de l’Asie. Il en sera certainement un acteur majeur ».
Jacques ATTALI (Une brève histoire de l’avenir, p 176, Fayard 2006)
INTRODUCTION
Il est difficile de parler du Vietnam. On se heurte chez bien des interlocuteurs à des grilles de lecture, des préjugés malaisés à surmonter. Pour l’un, c’est un pays totalitaire répressif qui bafoue les droits de l’homme. Si on propose d’aller au-delà de ce jugement, on se fait taxer immédiatement de suppôt du régime communiste. Pour un autre, ce pays se prétend communiste mais mise sur un capitalisme sauvage pour accélérer sa croissance. Il n’est donc qu’hypocrisie : un régime dépourvu d’idéal, simple structure de pouvoir pour ceux qui le détiennent et veulent le garder. Là encore toute tentative pour franchir cette grille de lecture se heurte à des dénégations parfois violentes. Enfin pour un autre qui, en France, a milité vainement pour une société plus juste, le Vietnam est un modèle qui concilie une forte croissance économique et une démarche constante vers plus de justice sociale. Si on tente de montrer que la réalité vietnamienne n’est peut-être pas ce modèle idéal, on se heurte là encore à de forts démentis.
En effet, le Vietnam est un pays qui, jusqu’à maintenant, suscite des passions. Son histoire en est cause. Les guerres du peuple vietnamien, pendant trois décennies, pour recouvrer son indépendance nationale et restaurer l’unité du pays sont connues et forcent le respect. Mais la guerre d’Indochine puis la guerre du Vietnam avivèrent les oppositions entre communistes et anticommunistes. L’opinion mondiale au cours de cette guerre s’est divisée. Des manifestations, à travers le monde, ont protesté contre les bombardements américains sur le Vietnam. Les diplomaties des pays membres de l’ONU ont pris parti. Le Vietnam fut au centre de « la guerre froide » en Asie. La victoire du Nord sur le Sud en 1975, la nouvelle vague d’émigration de Vietnamiens qu’elle a déclenchée, en majeure partie vers les Etats-Unis, ont encore accentué les divisions. Ensuite il y eut les images des « boat people » qu’ont retransmises toutes les télévisions du monde et qui sanctionnaient l’échec du régime à maintenir la paix civile et à développer le pays puisque les citoyens s’enfuyaient. Il y eut encore à partir de 1979 cette intervention militaire de dix ans au Cambodge qui montrait les résistants d’hier devenus occupants. Elle finit de troubler les partisans du régime vietnamien qui avaient naguère manifesté contre la guerre américaine.
Ainsi, le Vietnam demeure, jusqu’à maintenant, un pays symbole des drames qu’a connus le 20 ème siècle : les luttes de décolonisation, la guerre froide, l’hostilité durable entre adeptes et adversaires du communisme, entre pays nantis et pays pauvres. Ces drames ont laissé des séquelles vivaces jusqu’à ce jour car le Parti communiste vietnamien est toujours au pouvoir à Hanoi. Il cristallise sur lui les vieilles hostilités, les anciennes rancaeurs.
Les chercheurs, les journalistes, les diplomates, les hommes d’affaires sont encore rarement objectifs dans leurs jugements sur le Vietnam. Les cinquante dernières années de l’histoire mondiale semblent toujours peser sur les esprits.
La difficulté d’accès aux sources d’information rend plus malaisée encore la sérénité des appréciations. Alors que dans presque tous les pays du Sud-Est asiatique la langue anglaise est devenue une seconde langue de travail, peu de Vietnamiens pratiquent véritablement une langue étrangère et très peu l’anglais ou le français. La documentation de base est en vietnamien. Les journaux asiatiques en langue anglaise sont abondamment cités comme sources d’information alors qu’ils ne publient en général que des informations filtrées orientées vers les milieux d’affaires ou des commentaires. L’information sur le Vietnam est ainsi trop souvent une information par procuration.
Les études économiques publiées sur le Sud-Est asiatique ne traitent généralement que des pays les plus puissants aujourd’hui, l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines, la Thaïlande et Singapour. Le Vietnam est alors omis. Et les derniers chiffres illustrant les rares études sur le Vietnam datent souvent de deux ou trois ans. Pourtant, l’information statistique est de plus en plus fiable. La Banque mondiale est habituellement associée à l’élaboration des données essentielles sur l’évolution de l’économie vietnamienne. Ce fut son exigence pour l’octroi de ses concours financiers. Mais que valent dans un pays en développement encore très pauvre des statistiques même sincères? Comment mesurer sans erreurs les éléments du Produit Intérieur Brut, PIB, lorsque près de la moitié de la richesse nationale est produite par le secteur rural ou informel difficile à saisir ?
Il faut reconnaître que l’opacité dont s’entoure le régime politique n’améliore pas l’information sereine, fiable, et véridique. Le « centralisme démocratique » est toujours en vigueur au sein du parti communiste vietnamien. Seule la décision majoritaire est rendue publique. La minorité a l’obligation de s’y soumettre et de la défendre. Toute infraction à cette règle et au secret des délibérations internes est un motif de sanction. Les supputations vont donc bon train. Le milieu diplomatique de Hanoi est tout bruissant de rumeurs. Il se prête au jeu risqué de décrypter les moindres signes de changement ou de divergences au sein des organes du pouvoir. Heureusement le régime est devenu beaucoup moins policier. Les conversations particulières isolées avec un étranger comportent peu de risques. Certains membres du parti, même de rang élevé, se confient, sous réserve de discrétion, à un ami étranger. Mais on s’interroge toujours sur la valeur de ces témoignages. Il n’y a, à ce jour, guère d’autres sources d’information sur le fonctionnement du pouvoir. La presse laisse parfois transparaître des informations que des témoignages individuels peuvent venir corroborer.
Les rapports du gouvernement sur la situation du pays ou sur ses objectifs sont de plus en plus sincères. L’époque est heureusement révolue où toute critique publique était assimilée à du sabotage. Pour conserver le soutien populaire et la confiance des investisseurs les autorités politiques ne peuvent rester durablement silencieuses sur les difficultés que rencontre le pays. Les difficultés avouées et commentées sont donc exactes. Mais la liste des difficultés est-elle complète ? C’est toujours la question que l’on doit se poser.
Pourtant le Vietnam est un pays attachant, peut-être parce que son peuple discret, laborieux et toujours digne exprime une très ancienne culture, originale mais pétrie de tradition chinoise. Peut-être enfin parce qu’on saisit vite, lorsqu’on y séjourne, que ce pays encore très pauvre qui aura cent millions d’habitants d’ici vingt ans bénéficie d’atouts considérables dans le Sud-Est asiatique. Ses atouts encore masqués par sa pauvreté en feront sans doute un pays important de l’Asie orientale. Encore doit-il parvenir à exploiter judicieusement ses atouts. A quelles conditions pourront-ils l’être ? Esquisser des réponses à ces questions est le propos de ce livre.
Toutes les ressources d’un pays comptent face aux défis futurs. Une approche étroitement technique dans le cadre d’une seule discipline n’éclairerait pas l’avenir. Il faut tenter de tout embrasser, la géographie, l’histoire, la politique, l’économie, la culture, la société dans son entier. Il faut pondérer les facteurs, déceler les synergies ou les contradictions. Bref nous tenterons une approche globale du Vietnam. Même si cette démarche paraît manquer de modestie, elle semble la seule capable de suggérer les voies que ce pays pourrait suivre et d’apprécier les chances qui lui sont offertes.
CHAPITRE I
L’ASIE DU SUD-EST DISPARATE, EN QUÊTE DE COHÉSION
On ne peut extraire le Vietnam de son environnement Sud Asiatique qui lui offre des opportunités mais lui impose des contraintes. C’est pour sa politique étrangère un champ d’action privilégié. Longtemps isolé, le Vietnam a réussi à s’intégrer dans son environnement régional pour bénéficier de son dynamisme économique.
Le Vietnam apparaît le pays le plus stable du Sud-Est asiatique. Depuis 1990, il poursuit une croissance économique forte et régulière alors que la région a été secouée par la crise financière et économique de 1997-98. Son régime politique est stable et suit une ligne politique constante depuis la même date, alors que la plupart des pays voisins ont connu des troubles souvent graves. Le Vietnam est-il une exception durable dans le Sud-Est asiatique peu enclin, jusqu’à maintenant, à la stabilité et à une réelle cohésion ?
Cohésion accrue ou non de la région ? L’enjeu est d’importance pour l’équilibre mondial car cette région charnière entre l’Inde et la Chine inclut une des mers les plus naviguées du monde, la Mer de Chine méridionale et recèle un fort potentiel de croissance économique. Les onze pays du Sud-Est asiatique tentent d’assurer la cohésion de leur région naturellement disparate et divisée. L’ASEAN, (association des nations du Sud-est asiatique), est le produit de cet effort. Mais la faiblesse interne des Etats qui la composent compromet la portée de cette entreprise collective. Si la cohésion économique et politique l’emportait, le Sud-Est asiatique pourrait devenir un des foyers majeurs de l’organisation de l’Asie. Mais la cohésion est loin d’être acquise. Des tendances lourdes, des facteurs de fragilité exercent des pressions contraires.

I UNE REGION DISPARATE

1- Morcellement géographique.
La géographie explique bien des choses. Elle fournit des éléments stables qui conditionnent l’activité des hommes. Aussi commande-t-elle souvent l’histoire. Compulser une carte physique du Sud-Est asiatique est riche d’enseignements.
D’ouest en est que voit-on ? Une partie continentale cernée par deux mers, la mer d’Andaman et la Mer de Chine méridionale où se succèdent des chaînes de montagnes et de grands fleuves orientés nord sud. Les fleuves descendent de l’Himalaya ou de ses contreforts. La chaîne des Chin Hills et de l’Arakan qui culmine à 3070 mètres, isole les Indes de l’Asie du Sud-Est. A l’est de cette chaîne, un grand fleuve, l’axe de la Birmanie aujourd’hui Myanmar, l’Irrawaddy. Plus à l’Est, les monts du Chiang Mai culminant à 2570 mètres et leurs prolongements collinaires au sud séparent la Birmanie de la Thailande. Là encore un grand fleuve orienté nord sud, le Menam Chao Phraya et ses affluents qui constituent le bassin central de la Thaïlande. Des collines le séparent du fleuve Mékong, frontière du Laos puis axe vital du Cambodge. A l’est encore, la cordillère annamitique fait frontière avec le Vietnam. Enfin le Vietnam irrigué au nord par le Fleuve Rouge qui descend aussi des contreforts himalayens, une étroite plaine côtière centrale qui s’achève au sud par le delta du Mékong.
Cette configuration physique a toujours empêché une unification politique durable de la région. Les chaînes montagneuses nord sud que le climat tropical humide couvrait de forêts denses, infestées d’animaux sauvages et de maladies furent toujours difficiles à franchir et isolaient les bassins fluviaux.
La géographie montre encore au sud une partie péninsulaire et insulaire où prédomine la mer qui constitue plus de la moitié de la superficie de la région. La Mer de Chine méridionale est une sorte de Méditerranée équatoriale fermée par la péninsule malaise et les archipels indonésiens et philippins qui la bordent au sud et à l’est. Le contrôle des détroits de cette mer intérieure, détroits de Malacca et de la Sonde, fut et est encore un enjeu stratégique majeur entre pays de la région.
Bornant cet ensemble, deux grandes masses, l’Inde à l’ouest, la Chine au nord. Faute de voies terrestres aisées d’est en ouest, peu de conquêtes vinrent de l’Inde, mais des influences culturelles suivant la voie de mer. Par contre, par les couloirs des grands fleuves nord sud, tout au cours de l’histoire, des peuples sont descendus du nord, vaincus ou conquérants, bouleversant les royaumes établis.

Les pays du Sud-Est asiatique

Au dix pays qui figurent sur cette carte, tous membres de l’ASEAN, il convient d’ajouter le « Timor Leste » qui n’en est pas encore membre.
Les legs culturels et religieux ne favorisent pas l’intégration régionale. Aujourd’hui la région se divise en quatre aires distinctes.
La majeure partie du continent du Sud-Est asiatique, la Birmanie, la Thaïlande, le Laos, le Cambodge constituent l’aire bouddhiste, bouddhisme du petit véhicule, hinayana, venu directement des Indes.
Le Vietnam, ancienne province chinoise ressortit de l’aire culturelle chinoise donc bouddhique du grand véhicule, mahayana, venu certes des Indes mais à travers la Chine. Il a également importé de Chine le taoïsme et le confucianisme
La Malaisie, l’Indonésie sont presque entièrement islamisées, une islamisation venue par mer de la côte occidentale de l’lnde, surtout à partir du 15 ème siècle.
Enfin les Philippines, sauf le Sud, ont été christianisées par les Espagnols et Timor par les Portugais. Une minorité chrétienne prospère au Vietnam.
Mais il n’en fut pas toujours ainsi. L’aire continentale actuelle du bouddhisme hinayana (ou theravada) recela des foyers hindouistes et de bouddhisme mahayana. Bouddhisme et hindouisme préexistèrent dans la zone aujourd’hui islamisée. Des cultes liés à la terre survivent en de nombreux endroits. Les quatre aires culturelles sont l’aboutissement d’une évolution séculaire qui a vu des influences jadis prédominantes disparaître.
Le Vietnam fait figure d’exception dans sa région. Seul pays de l’aire culturelle chinoise, avec la ville Etat de Singapour, il hérite d’une autre culture que ses voisins. Ce qui évidemment ne facilite pas son intégration dans la région. Même après son indépendance au 10 ème siècle, et sans doute plus encore après qu’avant, le Vietnam s’est imprégné de culture chinoise. C’est le seul pays de la région qui ait subi cette profonde influence chinoise alors que partout ailleurs, c’est des Indes que sont venues les influences culturelles et religieuses majeures.
L’ambition de l’organisation commune régionale, l’ASEAN, est de surmonter les obstacles à la cohésion légués par la géographie et l’histoire.


Le royaume du Champa a disparu, définitivement conquis par le Vietnam au 15 ème siècle. Il ne reste que quelques milliers de Chams musulmans. Le bouddhisme Mahayana a envahi le delta du Mékong, également conquis par le Vietnam au 18 ème siècle.
Les conquêtes coloniales ont fixé jusqu’à maintenant les frontières des Etats. Tous les pays de la région furent des colonies ou des protectorats de puissances européennes. La Thaïlande, naguère Siam, est fière de n’avoir jamais été colonisée. Mais si les voitures roulent à gauche à Bangkok, c’est au moins le signe d’une forte présence britannique, même si celle-ci ne s’est jamais formellement traduite par un protectorat. Dans les différends frontaliers actuels entre Etats du Sud-Est asiatique ce sont toujours les traités coloniaux qui servent de référence au tracé des frontières. Sage prudence sans doute, ou aveu de faiblesse. Les ambitions territoriales des uns et des autres, antérieures à l’époque coloniale, ont-elles défmitivement disparu ? Eviter qu’elles ne se réveillent en menaçant la sécurité de la région est une des justifications de l’ASEAN.
Cette région du monde fut entraînée dans les grands conflits du siècle, et bien malgré elle. Il en reste une hantise de la sécurité collective. La seconde guerre mondiale a totalement impliqué le Sud-Est asiatique. Lors de leur avance extrême au début 1943, les Japonais avaient conquis la totalité de la région, archipels et continent. Les alliés les en chasseront à partir de trois bases : la Birmanie libérée par les britanniques, les Philippines par les Américains et secondairement la Nouvelle-Guinée reconquise dès juin 1943 au prix de milliers de morts. En quoi les populations locales de ces pays étaient-elles concernées par ce conflit mondial qui leur a souvent causé de grandes souffrances ?
La décolonisation en causa d’autres. Les Britanniques furent les plus habiles. Ils avaient compris que la seconde guerre mondiale sanctionnait la fin de l’époque coloniale. Sans trop de heurts, ils négocièrent leur départ de Birmanie en octobre 1947, de Malaisie plus progressivement. La fédération de Malaisie créée en 1948 obtint d’abord l’autonomie interne avant d’accéder à l’indépendance en 1957. Singapour s’en détachera en 1965. Les Hollandais furent moins habiles. Nostalgiques de leur grandeur passée, ils prétendaient conserver leur patrimoine. Ils ne purent éviter des troubles et durent concéder l’indépendance à Java et Sumatra en 1946, puis finalement à l’ensemble de l’Archipel indonésien réunifié en 1950. Les Philippines où les Américains avaient remplacé les Espagnols en 1898, obtinrent enfin leur indépendance en 1946.
La décolonisation française fut catastrophique. En refusant l’indépendance au Vietnam en 1945 et en soutenant une guerre coloniale de 9 ans les Français allaient entraîner ce pays, puis la région, dans la guerre froide entre l’Est et l’Ouest. Les Américains y affronteront les Soviétiques par l’entremise des peuples locaux. Pour la seconde fois dans le siècle, la région s’est ainsi trouvée au cœur d’un conflit qui en dépassait largement les limites, un conflit quasi-mondial. Cette malédiction a traumatisé durablement les pays de la région. Elle place la sécurité collective au centre des préoccupations de l’ASEAN. L’ambition de l’organisation commune régionale, est de surmonter les obstacles à la cohésion légués par la géographie et l’histoire.

4- Des économies extraverties au développement inégal
L’extraversion des économies, qui toutes ont fondé leur essor sur les exportations est une entrave supplémentaire à l’intégration régionale. Chaque pays se soucie plus de ce qui se passe en Amérique, en Europe ou en Asie du nord que chez ses voisins. L’éclatement de la bulle internet aux Etats-Unis avait entraîné une crise chez les producteurs de produits informatiques en 2001, à Singapour, en Malaisie, en Thailande, aux Philippines. Et ce n’est pas un hasard si toutes les grandes villes du Sud-Est asiatique sont des ports. C’est par là qu’on exporte et importe. Le développement de l’arrière pays demeure encore une préoccupation secondaire.
Les écarts de niveaux de développement, évalués ci-après par l’indicateur du PNB par habitant, sont un élément supplémentaire de disparité entre pays. Ces écarts sont énormes. Il est plus difficile pour un Indonésien d’entrer clandestinement à Singapour que pour un Africain en Europe. L’émigration clandestine est cause de tensions entre pays riches et pays pauvres, mais aussi entre pays très denses et pays peu peuplés. Après chaque cyclone dévastateur au centre du Vietnam des villageois vietnamiens franchissent la frontière pour tenter leur chance au Laos, pays le moins densément peuplé de l’Asie du Sud-Est. Un contentieux récurrent entre les deux gouvernements en découle.

Les écarts de niveaux de vie en Asie du Sud-est

Source : secrétariat ASEAN, * = moyenne pondérée

II. UNE TENTATIVE D’ORGANISATION REGIONALE.
C’est la première fois que cette zone de confluences, disparate, tente de s’organiser pacifiquement, de régler en son sein les questions de sécurité collective, ses relations économiques internes et externes. Si elle y parvenait, elle réussirait peut-être, au moins partiellement, à se soustraire aux influences extérieures qui ont souvent déterminé son histoire.
Créée en 1967 à Bangkok, « l’Association des nations du Sud-Est asiatique » comprenait cinq membres fondateurs, l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines, la Thaïlande et Singapour. Si on se réfère à la date de sa création en pleine guerre du Vietnam et à la liste des pays fondateurs, on décèle vite que l’objectif de sécurité collective proclamé était en fait de contenir le communisme vietnamien et ses protecteurs extérieurs à la région. Les Etats-Unis ne restèrent évidemment pas indifférents à sa création. Jusqu’à la fin de la décennie 80 le principal ciment de l’ASEAN fut sa constante opposition au communisme et à l’intervention militaire du Vietnam au Cambodge.
La déclaration fondatrice de Bangkok, en 1967, énonce trois objectifs : assurer la stabilité politique et économique de la région, servir de lieu de conciliation pour les conflits entre pays membres, accélérer le développement économique et social de la région.
La guerre du Vietnam achevée, l’ASEAN en a rapidement tiré les conséquences. Elle participe à l’accord de paix de Paris sur le Cambodge en 1991. Elle admet en son sein le Vietnam en 1995. Elle s’était déjà élargie à Brunei en 1984. Peu regardante sur la situation des droits de l’homme au Myanmar, elle l’admet en 1997 ainsi que le Laos. Enfin après quelques atermoiements, elle admet le Cambodge en avril 1999 sur décision du « sommet » de Hanoi de 1998. Désormais tous les pays de la région en sont membres. La procédure d’adhésion de Timor Leste est en cours. L’admission est assez facile car l’ASEAN s’apparente plus à un club qu’à une organisation contraignante et structurée.
Mais l’ASEAN a plusieurs faiblesses. Elle n’a pas d’exécutif fort capable de gérer les problèmes qui la traversent. Le secrétaire général ne peut rien faire sans l’aval de tous les membres. Si les décisions d’un « sommet » sont freinées par la mauvaise volonté d’un membre, c’est souvent l’impasse ou l’inaction. C’est pourquoi nombre de décisions unanimes sont restées lettres mortes.
L’ASEAN a érigé en principe la «non ingérence dans les affaires intérieures de ses membres » estimant sans doute que les Etats qui la composaient étaient encore trop faibles pour risquer d’être ébranlés par des critiques extérieures publiques. C’est en vertu de ce principe que l’ASEAN est restée muette sur les crises qu’ont connues ses membres. L’intervention internationale au Timor fut décidée hors de l’ASEAN et l’a laissée désemparée. Elle reste encore pratiquement muette sur les dérives tyranniques de la junte du Myanmar. Ce principe de non ingérence entraîne l’impuissance de l’Organisation collective quand surgit une crise locale. Mais le « sommet informel » de Manille en Novembre 1999 a marqué, peut-être, un assouplissement dans le respect de ce principe. Face à la crise financière asiatique de juillet 1997 qui a surpris tout le monde par sa brutalité, l’ASEAN n’a pas servi à grand-chose. Les pays membres ont paré au plus pressé en ordre dispersé. Ils ont arrêté des politiques différentes. Ils se sont présentés individuellement devant le FMI pour négocier des concours financiers.
La ’Charte’ destinée à gérer les défis majeurs de l’intégration régionale, proposée au sommet de Kuala Lumpur fin 2005, sera peut-être approuvée, après amendements, à celui de Singapour en Novembre 2007. Cette charte vise à améliorer l’application des décisions prises et à mieux assumer les questions collectives. Le nouveau Secrétaire général, Surin Pitsuwan, est bien décidé à renforcer l’intégration politique et économique régionale.
L’ASEAN n’est donc pas en soi un gage de cohésion régionale. Mais ses efforts sont dignes d’estime. Et son bilan reste positif

2- Le renforcement de la sécurité collective.
L’ASEAN a évité tout conflit armé entre ses membres. Les contestations de frontières sont pourtant nombreuses. Le seul conflit grave dans la région fut celui entre l’Indonésie et le Timor oriental. Mais comme l’ASEAN avait, sous pression indonésienne, reconnu la souveraineté de l’Indonésie sur cette ancienne colonie portugaise, le problème était devenu, par la même, une question intérieure indonésienne. Entre le Vietnam et le Cambodge, à l’extrême sud, en partie off shore, le tracé de la frontière déterminer à qui appartiendra le pétrole. Le différend a été géré pacifiquement. Dans l’archipel des Spratly, les contestations de souveraineté n’impliquent pas seulement la Chine, les pays de l’ASEAN se disputent entre eux certains îlots, sans recours à la force. Il y eut bien quelques violences à la frontière de la Thaïlande et du Myanmar. Elles sont dues aux ethnies limitrophes au Myanmar qui cherchent refuge en Thailande. Un cas similaire existe entre la Thailande et la Malaisie. Les musulmans thaïlandais pourchassés se réfugient en Malaisie. Mais l’engagement de chaque Etat de ne pas abriter sur son territoire des groupes d’opposition aux régimes de ses voisins est rigoureusement appliqué. Il est exclu pour ces groupes, souvent opprimés chez eux, de trouver un asile politique complaisant dans un pays voisin du leur. Cette pratique est en infraction au droit international sur les réfugiés politiques mais efficace pour la sécurité collective de la région.
Mais l’ASEAN sait qu’elle ne peut régler les questions de sécurité régionale uniquement en son sein. Elle doit impliquer les puissances concernées par la paix dans la région 1 . L’initiative prise en juillet 1994 d’inviter à des forums régionaux de l’ASEAN (ARF) chaque année, les dirigeants des principaux pays asiatiques et occidentaux peut sembler étonnante. Mais c’est en fait judicieux et très asiatique. Cela permet à l’ASEAN qui se sait encore très dépendante des puissances d’Asie et de l’environnement mondial, d’aborder des sujets importants de sécurité mais aussi de relations économiques. Les objectifs fixés pour ces forums sont de : « renforcer la concertation et le dialogue constructif sur les questions politiques et de sécurité dans l’intérêt commun ; contribuer aux efforts d’une diplomatie préventive et à l’instauration de la confiance dans la région Asie Pacifique ».
Encore faut-il que l’ASEAN conserve la maîtrise de ces forums. C’est ce que le « sommet » de Hanoi en 1998 a décidé. Ce même sommet de Hanoi a aussi décidé de hâter la ratification du second protocole du « traité d’amitié et de coopération en Asie du Sud-Est » même par les puissances extérieures à la région et de faire accepter par les puissances nucléaires la dénucléarisation de la Région. Ce « sommet » prend position une nouvelle fois sur le conflit frontalier avec la Chine en Mer de Chine méridionale. Il renouvelle son engagement à régler pacifiquement les conflits entre ses membres. Le « sommet » informel de Manille de 1999 évoquera encore le problème frontalier en Mer de Chine méridionale sans conclure. Le souci de la sécurité collective est réel. Les moyens de l’assurer sont faibles.
L’ASEAN tente habilement de préserver des relations équilibrées entre l’Europe et les USA. A l’initiative de plusieurs de ses membres, l’ASEAN accueillit à Bangkok en 1996 le premier « sommet » eurasiatique. Mais en novembre 1998 Kuala Lumpur accueillit à son tour le « sommet » de l’APEC, l’organisation de coopération économique Asie Pacifique où les Etats-Unis sont la principale puissance.

Depuis le 11 septembre 2001, les questions de sécurité en Asie du Sud-Est se focalisent sur le terrorisme islamiste : attentats de Bali en 2002 et 2005, de l’Hôtel Marriott à Djakarta en 2003, l’irrédentisme des nationalistes musulmans de Mindanao au Sud des Philippines, des trois provinces méridionales musulmanes de Thaïlande....
Mais actuellement les problèmes cruciaux de sécurité en Asie sont la question de Taiwan, la Corée du Nord .... L’ARF a eu tendance, logiquement, à déplacer son centre d’intérêt vers l’Asie du Nord-Est.

3- Progrès de l’intégration économique régionale.
L’ambition initiale d’intégration économique régionale a suivi la même inclination. Le projet de resserrer la coopération économique entre pays de l’Asie du Sud-Est s’est élargi à toute l’Asie orientale.
Le 4 ème « sommet », à Singapour en 1992 avait décidé de constituer en quinze ans une zone de libre échange régionale entre pays du Sud-Est asiatique, l’AFTA. Il avait également conclu un accord de préférence douanière commune, CEPT, pour servir de base à la mise en place de cette zone de libre échange. De très nombreuses réunions techniques, réunions d’experts, plus de 300 par an, permettent, depuis, aux administrations de ces pays qui ne se fréquentaient guère, de mieux se connaître et d’acquérir progressivement une vision commune.
Le 6 ème « sommet » de Hanoi en décembre 1998 veut accélérer l’intégration au sortir de la crise asiatique. La « déclaration de Hanoi » et le « plan d’action » qui l’explicite tracent les voies de cette intégration. La voie reste libérale. L’ASEAN crée une procédure de surveillance, ASP, pour déceler les risques économiques et financiers, recommander des politiques pour les prévenir et réagir rapidement. La « déclaration » affirme que la clé de la stabilisation des monnaies et des économies de la région est d’attirer des capitaux à long terme et de rendre plus liquides les marchés financiers locaux afin de permettre aux entreprises de la région d’y lever des capitaux en monnaie locale. On décide d’adopter d’ici 2003 les normes de transparence, mesures prudentielles et pratiques financières internationales et de libéraliser le secteur financier et bancaire. Manifestement la crise de 1997 a porté ses fruits. On se fixe 2003 comme terme pour instaurer un marché des capitaux de l’ASEAN, 2010 pour ouvrir tous les secteurs industriels aux investissements étrangers de l’ASEAN, 2020 à tous les autres pays tiers. On décide d’ouvrir des négociations de 1999 à 2001 pour libéraliser le commerce des services. On décide encore d’augmenter le nombre de lignes du tarif douanier dont les taux seront compris entre 0 et 5 % en 2000, (2003 pour le Vietnam, 2005 pour le Myanmar et le Laos), d’accroître sensiblement le nombre de lignes à taux nul dès 2000 (2006 pour le Vietnam, 2008 pour le Laos et le Myanmar). Enfin, le « sommet » aborde tous les domaines du développement économique, les infrastructures, la science et la technologie, la propriété intellectuelle, les ressources humaines, l’environnement pour préconiser des mesures de concertation, d’harmonisation, d’intervention régionales. L’ASEAN élargit ainsi son ambition d’intégration régionale. Le domaine monétaire reste en retrait. Une simple étude est commandée sur un éventuel système de taux de change contrôlés. On est encore loin d’un système monétaire commun de l’Asie du Sud-Est.
Le 3 ème « sommet » informel de Manille de novembre 1999 décide l’abolition complète des droits de douane internes à l’ASEAN en 2005, (2015 pour les pays les moins avancés, Myanmar, Cambodge, Laos et Vietnam). La volonté d’accélérer l’instauration de la zone de libre échange est confirmée. En fait le calendrier aura bien été resserré. La zone de libre échange est réalisée depuis janvier 2002, avec certaines dérogations provisoires pour certains articles des pays moins avancés. Et, en octobre 2003, l’ASEAN décide de passer de la zone de libre échange à un marché commun entre 2007 et 2020 2 . C’est-à-dire qu’il y aura à cette date un tarif extérieur commun à tous les pays ASEAN envers les pays tiers.
Mais les règles commerciales communes de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à laquelle la Chine et presque tous les pays de l’ASEAN ont adhéré, l’essor des courants d’échanges et des flux d’investissement entre l’Asie du Sud-Est et le reste de l’Asie orientale devaient logiquement conduire à penser la coopération économique dans un cadre moins restreint que celui de l’ASEAN. Tout dépendait des intentions de la Chine, le grand voisin du Nord.

4- Des régimes politiques fragiles affaiblissent l’ASEAN.
La fragilité politique des régimes de l’Asie du Sud-Est est quasi générale. Seuls le Vietnam et Singapour et le minuscule sultanat de Brunei bénéficient d’une stabilité paisible. Cette vulnérabilité explique la priorité accordée aux problèmes internes sur les questions régionales. C’est un obstacle majeur à la construction d’une solidarité régionale. Sans remonter au-delà de la crise économique de 1997-98, un bref survol des pays de la région montrera les soubresauts politiques qu’ils ont traversés.

En Indonésie , cette crise fut fatale au régime du général Suharto qui s’est effondré sous la pression de manifestations populaires. Lui-même avait accédé au pouvoir par un coup d’Etat. Au sortir des troubles, un opposant musulman Abdurahman Wahid fut élu président. Mais le chef de l’armée, le général Wiranto en avril 2000, refusa de se démettre selon l’injonction de ce faible président. Megawati Sukarno Putri lui succéda. L’armée refusa toute investigation sur ses exactions au Timor. Après sa présidence troublée par la répression à Aceh et des attentats, Susilo Bambang Yudhono lui succéda en septembre 2004 au terme d’élections régulières. Mais ce général à poigne ne parvient pas lui-même à se faire obéir de l’armée qui refuse de remettre au pouvoir civil les 1500 entreprises qu’elle contrôle. Le ministre de la défense, le 21 juin 2007 a dû annoncer qu’elle n’en remettrait que 6. On est loin du compte. Derrière une démocratie cérémonielle, l’armée conserve l’essentiel du pouvoir et prend prétexte de la menace islamiste et des révoltes sporadiques pour le garder.

En Malaisie la crise de 1997-98 a aussi ébranlé le régime autoritaire du premier ministre Mahathir Mohamad qui s’est opposé à son dauphin Anwar Ibrahim sur la politique de sortie de crise. Il a engagé un procès contre celui-ci. A la suite de sa condamnation une coalition d’opposition est née, modifiant la donne politique traditionnellement structurée sur base ethnique : le MCA regroupant les Chinois et le MCI les Indiens. Le premier ministre, Abdullah Ahmad Badawi, fait face aujourd’hui à une radicalisation d’une part des musulmans qui suscite une méfiance accrue de la population d’origine chinoise, le tiers de la population du pays.

En Thaïlande , à l’automne 1997, c’est sous la pression de manifestations populaires que le premier ministre Chavalit , incapable d’affronter la crise économique, a dû démissionner. Le retour de Chuan Huan Leek Pai a semblé une ouverture politique. Mais la coalition des six partis formant son gouvernement a vite montré sa fragilité. Le premier ministre Taksin Shinawatra élu en 2001, accusé de corruption, incapable de réduire la rébellion des provinces musulmanes du Sud, fut renversé par un coup d’Etat militaire en septembre 2006. Ce n’est, hélas, pas le premier dans l’histoire du pays. Le général Surayud Chulanont qui dirige le gouvernement d’exception a remanié son gouvernement en juillet 2007 pour enrayer sa baisse de popularité. Il promet une nouvelle constitution en automne 2007. Faut-il le croire? Son prédécesseur renversé n’a apparemment pas renoncé à revenir au pouvoir.

Aux Philippines le président sortant, Fidel Ramos, avait invoqué la nécessité d’une stabilité du pouvoir pour lutter contre la crise afin d’obtenir une modification de la Constitution de 1987 lui permettant de se représenter à un nouveau mandat. Sa prétention a soulevé les tollés populaires. Il dût renoncer. Et c’est Joseph Estrada qui fut élu président en Mai 1998 avec l’appui des classes populaires. Mais convaincu de corruption il fut évincé en 2001. Gloria Arroyo, élue en février 2001, déjoue régulièrement des tentatives de coup d’Etat dans ce pays très inégalitaire où la moitié de la population vit en dessous du seuil de pauvreté.

Au Myanmar, la junte militaire fait preuve de constance dans la répression, Le SLORC a changé de nom en décembre 1997 pour devenir SPDC « Conseil pour le développement et la paix ». Quatre généraux des plus corrompus ont été écartés. Mais le changement de nom n’a pas changé la nature du régime. La junte mise en vain sur l’éclatement de la « ligue nationale pour la démocratie » de Aung San Suu Kyi . Celle-ci est encore soumise à l’isolement. Le pays souffre des sanctions américaines et de la réprobation internationale. Mais la junte se maintient par la force.

Le Cambodge, au terme de violentes péripéties, a quand même organisé ses secondes élections législatives en juillet 1998. Mais après celles de 2003 le pays est resté plus d’un an sans gouvernement, les partis ne parvenant pas à s’entendre pour le constituer. Ce vide politique a favorisé l’éclosion de tous les trafics illicites. Phnom Penh est devenu la plaque tournante de tout l’argent sale du Sud-Est asiatique. L’inamovible premier ministre, Hun Sen, traverse toutes les crises pour conserver son poste. La corruption est un fléau. La banque mondiale a suspendu le financement de sept projets en juin 2006 tant l’argent s’évaporait. L’apparence de démocratie masque un régime de violences, et de corruption, hélas pour ce malheureux pays.

Au Laos , le régime communiste du Parti populaire révolutionnaire Lao (PPRL), imperturbable, cultive la stabilité. Mais sur un effectif de douze membres, son Bureau politique compte une majorité de militaires de haut rang. Le parti prend des allures de junte militaire. Il assure la stabilité mais guère la vitalité démocratique. Cette stabilité masque de fortes tensions qui parfois éclatent en révoltes locales. Il est vrai que cette mosaïque ethnique qu’est le Laos est difficile à gouverner.

Au terme de ce rapide survol on pourrait conclure qu’il n’est guère probant. D’autres régions du monde, en Asie centrale, en Afrique, ou dans certaines parties d’Amérique latine offrent des situations similaires et souvent beaucoup plus violentes. Mais elles rencontrent aussi de grandes difficultés à s’organiser régionalement

III. VERS UNE ORGANISATION DE L’ASIE ORIENTALE.

1- Le changenrent du regard de la Chine sur l’Asie du Sud-Est
L’Asie du Sud-Est est traditionnellement perçue par la Chine comme son arrière cour. Les Etats faibles de cette région étaient le champ privilégié de sa diplomatie tributaire à l’époque impériale. Sa puissance lui permettait d’obtenir des avantages exorbitants dans le cadre de traités bilatéraux. Lors de sa rivalité avec l’URSS, la Chine ne supportait pas que l’Asie du Sud-Est puisse devenir une zone d’influence soviétique à partir du Vietnam, ce qui explique son soutien aux Khmers rouges du Cambodge et sa malheureuse opération militaire contre le Vietnam en 1979.
L’ASEAN lui a longtemps paru suspecte de n’être qu’un instrument de l’influence des Etats-Unis dans la région. Puis elle a regardé l’évolution de l’ASEAN avec condescendance. Elle ne croyait guère à son avenir. Elle continuait à pousser ses pions en Asie du Sud-Est par des accords bilatéraux. Son attitude en Mer de Chine méridionale est significative. Elle a d’abord joué de la rivalité entre pays de l’ASEAN qui revendiquaient chacun leur souveraineté sur des îlots de l’archipel des Spratly pour y affirmer la sienne. Ce contentieux persistant empoisonnait les relations de l’ASEAN avec la Chine. Lorsque la Chine a constaté que l’ASEAN prenait de la consistance et qu’un tarif douanier extérieur commun risquait de faire obstacle à ses échanges avec l’Asie du Sud-Est si le projet de marché commun de l’ASEAN aboutissait, elle a infléchi sa politique. Elle désamorce la tension en Mer de Chine méridionale en signant en novembre 2002 un gentleman agreement qui gèle la situation et affirme la volonté des parties de passer de l’affrontement à la coopération 3 . Le champ désormais dégagé, elle signe à Bali en octobre 2003 un traité d’amitié et de coopération avec l’ASEAN et évoque la constitution d’une vaste zone de libre échange entre elle et l’ASEAN. Ce projet de zone de libre échange à réaliser en 10 ans concernerait près de deux milliards d’hommes. L’accord de création de cette zone de libre échange est formellement signé en novembre 2004. Il porte sur les marchandises. Il se verra complété en janvier 2007 par un accord portant sur les services 4 . Ces accords entre la Chine et l’ASEAN auront un effet d’émulation sur le Japon qui offre simultanément un « partenariat économique stratégique » à l’ASEAN à mettre en oeuvre en cinq ans, fondé sur une aide publique au développement (APD) accrue, des échanges facilités et des flux d’investissement accompagnés d’action de formation.

Contentieux Chine — ASEAN en Mer de Chine méridionale


2- Réseau chinois : de la défiance à l’alliance avec la Chine.
Les minorités chinoises dans le Sud-Est asiatique, souvent implantées depuis plusieurs générations, ont une grande importance économique. Elles contrôlent l’économie de la plupart des pays de l’Asie du Sud-Est à l’exception notable du Vietnam. Elles y possèdent la majeure partie des entreprises, industrielles, commerciales, de services. Durant la période du communisme maoïste, elles étaient surtout en relation avec Taiwan et Hong Kong et décriaient volontiers le régime politique chinois. Depuis l’ouverture de la Chine à l’économie de marché et à la mondialisation, l’opinion des minorités chinoises a changé. Elles ont progressivement tourné leurs regards vers la Chine continentale, admiré sa croissance et tenté d’en tirer profit en y investissant, développant les échanges entre leur pays d’adoption et la Chine. Désormais elles se placent en intermédiaires entre la région et la Chine. Elles accueillent maintenant les investissements chinois dans le Sud-Est asiatique et même ses centres de recherche et développement, (R&D) 5 . Singapour qui collecte des capitaux pour investir en Chine, commence à rechercher des occasions d’investissement pour la Chine en Asie du Sud-Est et accompagne ces investissements. Les communautés chinoises d’Asie du Sud-Est, très solidaires, sont les meilleurs ambassadeurs des intérêts chinois en Asie du Sud-Est. Elles servent ainsi leurs propres intérêts et répondent à leur attachement à la lointaine mère patrie qu’elles n’ont jamais reniée. La Chine le sait et s’en sert.



3- Les étapes de création d’une organisation de l’Asie orientale
Le changement de politique de la Chine envers le Sud-Est asiatique était un préalable à une organisation de l’Asie orientale, incluant l’ASEAN mais la débordant. Il fallait aussi un substrat économique fort. Or, l’Asie de l’Est se structure par l’imbrication de ses économies. Ses grandes places financières, Tokyo, Hong Kong, Singapour, Shanghai irriguent ses économies par leurs flux d’investissements. Les courants d’échange intra-asiatiques se développent mais surtout se diversifient. Les communications maritimes, aériennes, constituent un réseau régional de plus en plus dense. La Mer de Chine, du Nord au Sud, devient une Méditerranée asiatique. Il est assez logique de vouloir encadrer cette structuration progressive faite par les agents économiques en créant une organisation régionale des Etats.
Plusieurs faits ont précipité cette démarche. La crise asiatique de 1997-98 et les interventions du FMI ont été ressenties par les peuples d’Asie, de la Corée à l’Indonésie, comme une « nouvelle guerre de l’opium » de l’Occident, selon la formule de Jean-Luc Domenach. D’autres solutions à la crise auraient été possibles et moins douloureuses si l’Asie avait eu les moyens de les mettre en œuvre: un isolement momentané des économies, une relance économique grâce au déficit budgétaire et au desserrement du crédit au prix d’une inflation contrôlée. Le coût social de la crise eut été moindre, le nationalisme industriel et l’honneur national auraient été préservés. On médite amèrement en Asie cette malheureuse aventure. Ce sentiment partagé a déclenché la prise de conscience collective que l’Asie devait exister face à l’Occident. Le Japon marqua sa solidarité asiatique par d’importantes contributions financières aux pays les plus affectés par la crise 5 . Son ministre des finances, M. Miyazawa , avança l’idée de créer un Fonds monétaire asiatique, vite repoussée par les Etats-Unis. Mais, il n’y renonça pas et la « Chiang Mai Initiative » 6 aboutit à un accord asiatique plus modeste d’échanges financiers (accords de swaps), au profit des pays qui se trouveraient en difficultés. Dès lors, le cénacle familièrement désigné par « 10+3 », les dix membres de l’ASEAN plus la Chine, la Corée du sud, le Japon, devint un foyer de réflexion et de concertation pour organiser l’Asie orientale.
Un « groupe de vision de l’Asie orientale » fut constitué. Il remit son rapport au sommet de l’ASEAN, « 10+3 », à Brunei en octobre 2001 7 . Le groupe de vision prône une voie qui d’un ensemble de pays distincts ferait une communauté régionale de membres entretenant des relations de confiance, où les efforts collectifs seraient consentis pour la paix, la prospérité, le progrès. Dans le processus d’édification de la communauté, le secteur de l’économie, comprenant le commerce, l’investissement et la finance servira de catalyseur. C’est un chemin que trace ce rapport et non les statuts d’une Organisation régionale. L’approche est très asiatique. Les principales recommandations consistent à suggérer que les dispositions que l’ASEAN a déjà arrêtées pour ses échanges de biens et services, ses flux d’investissements soient étendues à toute l’Asie orientale, que les dispositions de coopération monétaire et fmancière de la « Chiang Mai Initiative » soient approfondies et étendues. Les recommandations de coopération politique et de sécurité visent à amplifier la voie de l’Asie dans le processus de création d’un nouvel ordre mondial. Enfin, le rapport recommande d’étendre le champ de la coopération régionale à la protection de l’environnement, à la culture et à l’éducation, des domaines jusqu’alors peu abordés par l’ASEAN. Pour manifester la volonté commune d’édifier une organisation régionale asiatique, le rapport suggère de désigner les sommets annuels 10+3, « sommets de l’Asie orientale ». (East Asia Summits). Les recommandations du rapport ont été adoptées. Le « sommet ASEAN, 10+3 » de Vientiane en novembre 2004 a décidé de mettre en oeuvre rapidement les recommandations de ce rapport et d’organiser l’année suivante, en décembre 2005, le premier « sommet de l’Asie orientale » à Kuala Lumpur.
Durant cette année de préparation deux questions vont se poser, celle du périmètre de l’Asie orientale et celle de son leadership, deux questions liées qui risquent d’entraver l’édification de l’Organisation de l’Asie orientale.
La Chine proposait de n’inviter à ce premier sommet que les « 10+3 » et la Mongolie et la Corée du Nord, c’est-à-dire l’Asie orientale au sens géographique strict. Son intention était claire. De telles frontières lui permettraient de retrouver sa place centrale en Asie orientale et de faire de l’Organisation à construire sa zone d’influence privilégiée pour sa montée en puissance économique et politique. Seul le Japon, excentré, pourrait lui faire de l’ombre. L’intention était trop transparente pour rallier un consensus. Les Etats-Unis appréhendaient que cette future Organisation ne soit un facteur de puissance accrue pour la Chine, leur adversaire stratégique. Ils ont tenté, par l’entremise du Japon, de se faire admettre au « sommet » de Kuala Lumpur, en vain. Les pays d’Asie estiment les Etats-Unis déjà trop présents en Asie. L’Australie, généralement perçue en Asie comme « le porte avions » des Etats-Unis dans la région avait aussi posé sa candidature. Il y eut débat. Le Vietnam s’est fait l’avocat de la participation de l’Australie. Cela peut surprendre. Mais le Vietnam a une expérience séculaire de sa confrontation avec la Chine. Inviter l’Australie, alliée indéfectible des Etats-Unis, c’était contrebalancer l’influence excessive de la Chine. L’Inde voulait participer, bien qu’à l’évidence elle ne fasse pas partie de l’Asie orientale. La Chine s’y est vivement opposée. Introduire son compétiteur stratégique dans la demeure réduirait d’autant ses chances d’en être le foyer central. Mais l’Asie du Sud-Est dont l’avenir dépend de son rôle d’intermédiaire entre la Chine et le sous-continent indien s’est déclarée favorable ; encore un moyen de faire contrepoids au risque d’hégémonie chinoise. Finalement, Australie, Inde, Nouvelle Zélande, furent invitées comme participants et la Russie comme observateur.
Le « sommet » de Kuala Lumpur fut donc le premier sommet de l’Asie orientale. On sortait du cadre des sommets antérieurs dont l’ASEAN était l’initiatrice et auxquels elle invitait qui elle souhaitait. Dès lors les problèmes d’organisation de la nouvelle communauté en gestation se sont posés. Qui la présiderait, qui accueillerait le prochain sommet? La Chine proposa qu’il ait lieu sur son sol. Il sembla prudent d’attendre. L’ASEAN fut encore chargée de l’organisation du prochain « sommet » et un de ses membres, les Philippines, choisi pour l’abriter. Il eut lieu à Cébu aux Philippines en janvier 2007. Le premier jour fut le « 12 ème sommet de l’ASEAN » qui n’est pas dissoute, le lendemain fut le second « sommet de l’Asie orientale » avec les mêmes participants qu’à Kuala Lumpur. Les problèmes de frontières de l’Organisation à créer et de fonctionnement interne sont restés en suspens. Il faut s’accommoder de l’ambiguïté, ce qui ne gène en rien les Asiatiques et ne doit pas empêcher de progresser par étapes sur la voie ouverte

IV. L’ENVIRONNEMENT ASIATIQUE DU VIETNAM DANS LA DECENNIE A VENIR.
Au terme de ce survol de l’Asie orientale on peut esquisser ce que sera l’environnement du Vietnam dans les dix ans à venir. Cet environnement asiatique lui imposera des contraintes mais lui offrira aussi des défis à relever et des champs d’action.

1- Les bases de scénarios sur l’avenir .
Les invariants, dictés par la géographie, l’histoire, sont les suivants
- La partie continentale est structurée par des fleuves orientés nord sud séparés par des chaînes montagneuses qui ont empêché la constitution d’une unité politique durable. La partie péninsulaire et insulaire entoure une mer quasi fermée conférant aux détroits un rôle stratégique pour les pays qui se les disputent.
- L’histoire a légué à la partie continentale une culture bouddhique, à la partie péninsulaire et insulaire une culture majoritairement islamique, facteurs supplémentaires de disparité.
- Le voisinage de la Chine qui borde la région sur plus de 4000 km de frontière terrestre et sur une frontière maritime contestée a toujours fait peser le risque d’une influence chinoise hégémonique.
Les tendances lourdes
- La population de la région dépassera probablement 650 millions vers 2015 si le taux de croissance démographique décline légèrement pour s’établir en moyenne à 1,8 % sur la période.
- Les principales villes, construites sur le littoral ou à proximité sont tournées vers la mer. Elles resteront les foyers d’expansion d’économies extraverties de forte croissance, entre 5 et 8 % par an, comme dans toute l’Asie.
- Cette urbanisation rapide, la forte croissance, la pression démographique, sont causes de déséquilibres villes campagnes, d’écarts sociaux, de dégâts sur l’environnement qui s’accroissent.
- Les régimes politiques des Etats aux frontières héritées des découpages coloniaux demeurent fragiles. Les Etats évoquent l’intégration régionale mais craignent qu’elle ne menace leur survie,
- La Chine a un intérêt économique et politique à développer ses échanges avec ses voisins du sud, mais sans doute pas à conforter la cohésion de l’ASEAN qui pourrait s’ériger en pôle organisé de contestation de son influence en Asie du Sud-Est.
- Le dépassement de l’ASEAN vers une Organisation de l’Asie orientale semble inéluctable, accompagnant l’essor des échanges et des communications intra-asiatiques.
- La compétition entre la Chine et l’Inde, en restant probablement pacifique, deviendra une donnée stratégique en Asie.
- Un risque chinois augmente pour toute la région plus la Chine monte en puissance. Ce risque mérite qu’on s’y attarde.
Les Chinois installés en Asie du Sud-Est depuis plusieurs générations étaient arrivés, pour la plupart, par mer. Venir par voie terrestre depuis la Chine était alors malaisé faute de moyens de communication. Ce n’est plus le cas. La Chine elle-même participe à l’amélioration des routes dans le cadre d’accords bilatéraux, tel l’accord avec la junte birmane qui lui ouvre une voie vers l’océan Indien et le port dont elle a obtenu la concession près de Sittwe, tel l’accord avec la Thaïlande qui prévoit de renforcer l’axe routier Kunming Bangkok, tel celui conclu au sein de la Commission des pays riverains du fleuve Mékong qui engage la Chine à financer une route du Yunnan à Luang Prabang prolongée vers le sud le long du Mékong. Qui pourrait reprocher à la Chine cette aide publique au développement de ses voisins même si elle y trouve intérêt ? Mais ces routes vers le Sud favorisent une immigration insidieuse de Chinois dans les zones limitrophes. Le nord de la Birmanie jusqu’à Mandalay, le nord de la Thaïlande, la province de Phongsaly au nord du Laos sont peuplés de Chinois chaque jour plus nombreux. Industrieux, ils montent des entreprises et contrôlent bientôt l’économie. Ils renforcent le réseau chinois dans la région.
Les échanges transfrontaliers profitent à la Chine mais aussi à ses voisins, c’est pourquoi l’ASEAN les encourage. Bangkok voudrait devenir le port de la Chine méridionale. Une voie ferrée est à l’étude entre Kunming et Bangkok. Le Yunnan et son chef lieu, Kunming, ont vocation à devenir la voie d’accès de la Chine méridionale vers le Sud-Est asiatique, la plaque tournante entre les immenses ressources humaines du Setchouan et du moyen Yang Tsé et le Sud-Est asiatique. Evidemment toutes les parties prenantes au projet en attendent une impulsion nouvelle pour leur développement. Mais ces liens économiques et commerciaux accentueront l’influence chinoise sur la région.
L’ASEAN n’a point comme la Commission européenne l’exclusivité des accords commerciaux avec les pays tiers. La Chine recourt aux accords bilatéraux avec ses voisins de l’ASEAN dans de nombreux domaines, commerce, investissements, technologies. Elle joue des intérêts concurrents de ses partenaires pour obtenir des avantages exorbitants pour elle-m.ême. Elle exploite habilement les faiblesses de L’ASEAN.
Par ailleurs les prétentions chinoises sur la mer de Chine méridionale, actuellement figées, ne fléchiront pas. Aucun pays riverain n’a le pouvoir d’y faire renoncer la Chine. Cette voie maritime est pour elle stratégique pour ses exportations et ses approvisionnements, et, elle recèle du pétrole.
Le Sud-Est asiatique, politiquement morcelé et irrigué par le puissant réseau des Chinois d’outremer, risque donc de se trouver sous une dépendance accrue de la Chine qui monte en puissance. La Chine constitue aussi pour le Sud-Est asiatique l’incertitude majeure. La Chine, sûre d’elle-même et prospère, peut être facteur de stabilité pour la région, mais déchirée et secouée de crises, elle pourrait être tentée de trouver dans des aventures extérieures l’exutoire à ses difficultés internes. Et tout affaissement de son économie aurait des répercussions graves sur ses voisins du Sud.

2- Les défis à relever
On peut dresser comme suit, la liste des défis à relever :
- Conférer aux régimes politiques de la région l’indispensable légitimité, la solidité, la probité et la permanence constitutionnelle qui leur font défaut.
- Contenir dans chaque pays d’Asie du Sud-Est le nationalisme discret, parfois assoupi, mais toujours puissant et susceptible d’engendrer des conflits.
- Remédier sans tarder aux écarts sociaux et géographiques et à la dégradation de l’environnement qui risquent de compromettre un développement durable du Sud-Est asiatique.
- Structurer la partie continentale de la région en la dotant de moyens de communication routiers et ferroviaires Est-Ouest, en reliant et développant les réseaux nationaux entre eux.
- S’intéresser enfin au développement de l’arrière pays et du marché intérieur du Sud-Est asiatique en réduisant progressivement l’extraversion excessive des économies.
- Poursuivre l’intégration régionale du Sud-Est asiatique, en dotant l’ASEAN de politiques communes et en évitant qu’elle ne se dissolve dans l’Organisation de l’Asie orientale en gestation.
- Progresser vers la création d’une Organisation souple de l’Asie orientale dont l’ASEAN fut l’instigatrice en trouvant des contrepoids aux tentations d’hégémonie d’une seule puissance.
- Gérer collectivement le risque d’hégémonie chinoise sur la région en évitant de répondre aux sollicitations chinoises de conclure des accords bilatéraux avec chaque Etat.


Voici pour le Vietnam l’environnement asiatique dans lequel il s’insère et qu’il doit gérer au mieux de ses intérêts. Il subira les tendances lourdes de la région et il partage les défis que celle-ci devra relever. Il y trouvera un espace pour sa diplomatie. Mais le Vietnam s’insère aussi dans l’environnement mondial, ses tensions et ses crises. Il ne peut s’abstraire de jeux d’alliances et de recherche de solidarités. Il aura l’ambition d’y jouer son rôle.
CHAPITRE II
LES PARTICULARITÉS DU VIETNAM EN ASIE DU SUD-EST
Tous les pays sont particuliers. Mais, si on peut avancer cette boutade, certains plus que d’autres. C’est le cas du Vietnam dans le Sud-Est asiatique. Il se distingue par sa géographie, son histoire, sa culture, les destructions qu’il a subies et son régime politique. Il est demeuré complètement isolé jusqu’à la fin de la décennie 1980, une exception dans la région.

I UN PAYS DE LA ZONE D’INFLUENCE CHINOISE
Si le Vietnam aujourd’hui s’inscrit dans la zone d’influence chinoise, il le doit d’abord à la géographie.

1- Une géographie propice à l’invasion chinoise
Le delta du Fleuve Rouge, foyer du Vietnam actuel, est bien limité au nord par des montagnes le séparant de la Chine, mais si peu. Les sommets n’excèdent guère 1500 mètres. Les cols peu élevés sont franchissables. Plusieurs passes à proximité de la ville frontalière de Lạng Son sont aujourd’hui encore les voies de passage de la route et de la voie ferrée qui relient Hanoi à Nanning dans le Guang Xi et au delà à toute la Chine. Avant d’être cette voie de liaison pacifique elle fut la voie de conquête ou d’invasion privilégiée.
En mer, la forêt d’îles calcaires qui fait la renommée de la baie d’Along depuis la frontière chinoise jusqu’au delta du Fleuve Rouge offre aussi une voie d’approche discrète à une flotte de guerre, à l’abri des guetteurs ennemis. C’est pourquoi le bras nord du delta, Bạch Đắng , au débouché de cette forêt d’îles de pierre fut deux fois dans l’histoire, au 10 ème et 13 ème siècle, le lieu de batailles navales décisives entre Chinois et Vietnamiens.
Au nord ouest le delta est fermé par des montagnes, les ultimes contreforts de l’Himalaya qui s’élèvent progressivement jusqu’au plateau du Yunnan central à 2000 mètres. Le Fleuve Rouge en provient. De ce plateau on descend par d’énormes paliers vers la frontière vietnamienne, les vallées sont des gorges inhospitalières. Ce n’est qu’après la frontière que la vallée du Fleuve Rouge devient large et rectiligne. Cette région montagneuse est une zone de passage difficile depuis la Chine. Les invasions décisives ne pouvaient guère venir de là.
Vers le sud du delta la cordillère annamitique se rapproche progressivement du rivage jusqu’à supprimer la plaine littorale. Le col des nuages y fut longtemps une frontière naturelle. Cet accès aisé terrestre et maritime sur sa frontière du nord explique une grande part de l’histoire du Vietnam. Comment le puissant empire chinois qui sut très tôt fonder sa force sur la maîtrise de la riziculture irriguée aurait-il pu regarder sans convoitise ce delta rizicole du Fleuve Rouge, à ses portes, si facile à envahir !
La cordillère annamitique qui du nord jusqu’à l’approche du delta du Mékong borne le pays à l’ouest fut longtemps un obstacle aux échanges avec les autres pays du Sud-Est asiatique. Couverte de forêts vierges, infestée de fauves et de fièvres, elle faisait peur et demeurait le refuge d’ethnies oubliées par l’histoire.



2- Une influence chinoise séculaire
Le delta du Fleuve Rouge fut habité dès le néolithique. Au premier millénaire avant JC il connut une période brillante de l’âge du bronze, la culture de Dong Son. Les tribus Việt s’étendent des lacs Toung Ting et Po Yang en Chine jusqu’au delta du Fleuve Rouge au sud. Celles demeurées en Chine furent assimilées
Les tribus des Viêt du sud étaient parvenues à constituer un royaume, Văn Lang , dans le delta du Fleuve Rouge. Leurs rois Hùng dans la conscience nationale vietnamienne demeurent les fondateurs de la Nation. En 258 avant JC, le chef d’une tribu Viêt au Nord de l’actuelle frontière chinoise renverse le dernier roi Hùng et, sous le nom de règne d’An Duong , consolide l’Etat qui prend le nom d ‘Âu Lạc . d’ An Dương Vương prend place aussi parmi les fondateurs. Ils ont leurs autels où on les vénère encore. Sans doute parce que l’indépendance dura peu, les Vietnamiens ont ressenti la nécessité de fonder l’origine de leur nation avant la conquête chinoise. Tout comme Vercingétorix fonde dans l’imaginaire français l’origine mythique de la France avant la conquête romaine.
En effet, en III avant JC la dynastie chinoise des Han conquiert le delta jusqu’au l6 éme parallèle vers le sud et l’intègre à l’Empire. Cette domination chinoise durera près de onze siècles. Les Chinois diffusent leur technologie du fer, la riziculture irriguée, la tannerie, la porcelaine, la sériciculture, l’imprimerie, leur langue, leur organisation étatique, leur calendrier soli-lunaire, leurs rites, leur art divinatoire et progressivement tous les éléments de leur culture. Ils apportent le bouddhisme du grand véhicule mahayana , le taoïsme et le confucianisme. Le Vietnam est encore dans l’empire chinois de la dynastie Tang lors de la grande répression de 843-45 contre les monastères bouddhiques qui fera rapidement du bouddhisme une simple religion populaire. En 938, à l’occasion des troubles qui agitent la Chine à la fin des Tang , le Vietnam recouvre son indépendance par la force.
Le pays à nouveau indépendant, sous le nom de Ðại Việt , ne cessa pas pour autant de subir l’influence chinoise. Au contraire, celle-ci s’accentua dans le domaine de la pensée, de la culture et de l’organisation de l’Etat. L’élite vietnamienne participa comme en Chine au renouveau du confucianisme au 12 ème siècle. Les deux brillantes dynasties vietnamiennes des Lý puis des Trần couvrent quatre siècles du 11 au 14 ème siècle. Durant toute cette période elles prirent la Chine comme modèle. Au 15 ème siècle, la dynastie des Lê profondément confucéenne acheva d’organiser l’Etat sur le modèle chinois.
Le chinois resta la langue administrative et littéraire au moins jusqu’au 18 ème siècle. Les courants de pensée qui agitaient la Chine gagnaient, parfois avec retard, les lettrés vietnamiens. Le même conflit qu’en Chine entre bouddhisme et confucianisme perdura pour s’achever comme en Chine par la suprématie du second. Les aeuvres classiques chinoises étaient les matières des concours mandarinaux. L’organisation de l’espace urbain s’inspira de la géomancie chinoise. La cour des dynasties vietnamiennes suivait généralement les modes et usages que développait la cour impériale de Chine. Les lettrés, nourris de toute la pensée chinoise, généralement confucéens, étaient soucieux de l’harmonie sociale et de perfection morale, et volontiers conseillers du prince.
Et lorsque, de la fin du 15 ème siècle jusqu’au 18 ème, les Vietnamiens migreront vers le Sud, c’est cette culture d’origine chinoise qu’ils étendront jusqu’au confins de leur pays.
Le fondateur de la dernière dynastie vietnamienne des Nguyên, Gia Long avait transféré sa capitale à Huê en 1820. Son fils Minh Mang , à son avènement, demanda à son suzerain, l’empereur de Chine, l’intronisation. L’ambassadeur céleste refusa d’aller à Hué, car la Chine ne reconnaissait pas le transfert de la capitale hors de Hanoi, qui s’appelait alors Thăng Long . Et Minh Mang dut se rendre à Hanoi contre son gré pour la cérémonie d’intronisation. Furieux, il détruisit les palais et tous les signes de souveraineté royale à Thăng Long. Cette anecdote historique montre que jusqu’en plein dix neuvième siècle, la dynastie régnante au Vietnam se reconnaissait encore comme vassale de l’empereur de Chine alors que le pays n’avait plus de lien de sujétion politique envers la Chine depuis dix siècles, mais il conservait le sentiment d’appartenance à l’aire culturelle chinoise que symbolisait l’intronisation de ses monarques.
Ainsi en quelques siècles s’est constitué de la frontière chinoise au Nord jusqu’à l’extrême Sud du delta du Mékong un pays de l’aire culturelle chinoise. Le seul du Sud-Est asiatique avec Singapour.
Les autres pays d’Asie du Sud-Est, mieux séparés de la Chine par des obstacles naturels terrestres ou des espaces maritimes, purent échapper à son influence exclusive.

3- Le legs chinois de l’Etat centralisé

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents