Statistiques : retour aux sources
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Description

La revue Travail genre et societes, s'appuyant largement sur les statistiques, montre que réfléchir à la manière dont les données sont construites s'avère essentiel. Ce numéro revient donc sur quelques grands concepts statistiques qui appartiennent à l'histoire des recensements de population et des grandes enquêtes. Son angle de vision original, autour du genre n'a pas été sans poser problème mais montre que la variable sexe, tend à gagner de la légitimité. Ce numéro est un voyage aux sources même de la statistique, prisme qui conditionne notre vision du paysage social.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2004
Nombre de lectures 261
EAN13 9782296836211
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Fabrication numérique : Socprest, 2012
Ouvrage numérisé avec le soutien du Centre National du Livre
TRAVAIL, GENRE ET SOCIÉTÉS
La revue du Mage


Statistiques :
retour aux sources


11/2004


L’Harmattan
5-7 rue de l’École Polytechnique
75005 Paris
France

L’Harmattan Hongrie
Hargita u.3
1026 Budapest
Hongrie

L’Harmattan Italia
Via Bava, 37
10214 Torino
Italie
PARCOURS THÉRÈSE LOCOH, FÉMINISME EN DÉVELOPPEMENT : LE REGARD D’UNE DÉMOGRAPHE ENTRETIEN AVEC ANNIE LABOURIE-RACAPÉ ET MONIQUE MERON
T hérèse Locoh est démographe. Elle a longtemps vécu au Togo où elle a créé la première unité de recherche démographique dans une université francophone d’Afrique. De retour à l’Institut national d’études démographiques (Ined) et au Centre français sur la population et le développement (Ceped), les réseaux qu’elle a su créer ont permis à d’autres unités africaines de recherche de se développer, de valoriser leurs travaux. Ses analyses sur la fécondité, la nuptialité, la famille africaine, sont internationalement connues {1} Elle est à l’origine de travaux, de journées, séminaires, thèses et grands colloques internationaux sur les questions de genre, en lien avec le développement. Elle a fondé et dirigé avec Michel Bozon l’unité de recherche "Démographie, genre et sociétés" à l’Ined. Elle nous livre ici son parcours et ses convictions. Elle nous donne à voir de l’intérieur la société africaine dont elle a fait partie, ses engagements et ses réflexions personnelles, les avancées pour lesquelles elle s’est battue dans les domaines de la recherche et du développement et nous explique comment l’approche démographique peut servir les combats des femmes.
Annie Labourie-Racapé et Monique Meron
D’une éducation traditionnelle
au stage dans un bidonville de Tunis
Monique Meron : Comment es-tu venue à t’intéresser aux questions de genre et développement dans tes recherches ? Est-ce que les points de départ, les fils conducteurs, les événements qui t’ont conduite à ces thèmes remontent à ton enfance ou ton adolescence ?
Thérèse Locoh : Je n’étais pas du tout prédisposée à me lancer sur cette voie. Bien que conditionnée par l’embrigadement des sœurs ursulines dans une petite ville de province, rien ne me destinait à travailler particulièrement sur les questions de fécondité et encore moins de genre (terme qui n’existait d’ailleurs pas dans l’acception que nous lui donnons aujourd’hui), surtout dans un pays "exotique"… Je suis issue d’un milieu petit bourgeois traditionnel. Mon père est mort quand j’avais 5 ans, ma mère est restée veuve avec trois petits enfants. Elle n’avait pas pu réaliser son rêve d’être infirmière et n’avait pour tout bagage que celui d’une "jeune fille de bonne famille". Elle a dû se mettre à travailler par nécessité. Elle y a d’ailleurs fort bien réussi et a terminé sa carrière comme directrice très appréciée d’une maison d’enfants. Mais, pour elle, son activité professionnelle a toujours été justifiée par la nécessité d’élever ses enfants. Le modèle féminin idéal qu’elle m’a transmis était celui de la femme au foyer, gérant le quotidien. Avec son soutien, j’ai fait des études secondaires puis universitaires mais avec l’idée qu’il fallait s’arrêter quand on avait des enfants. Même message dans l’école catholique dans laquelle j’ai fait mes études secondaires... Je me souviens encore de ce qu’avait répondu, avec un peu de commisération, notre professeur de grec à une élève, pas très brillante, qui lui demandait ce qu’elle pourrait faire dans la vie : "Faites un riche mariage !" Mon destin était tout tracé… Je ne devais "pas jouer avec le cœur des hommes" (nous avait dit la supérieure en classe de troisième) mais me destiner à un mariage d’amour (quand même !) et à élever de nombreux enfants… En attendant le prince charmant, j’ai fait des études de psychologie et, en parallèle, une licence de sociologie. Heureusement, je ne me suis pas mariée tôt. Les études universitaires puis mes débuts dans la vie professionnelle comme psychologue m’ont passionnée. Imaginons que j’aie eu un projet de mariage à 20 ans, je suppose que j’aurais suivi le schéma traditionnel tracé par les ursulines et mon milieu.
Annie Labourie-Racapé : Est-ce que cette éducation catholique a été déterminante dans ton parcours? Est-ce qu’elle a pu influencer tes choix professionnels ?
TL : Oui bien sûr, tout n’était pas négatif. Mon intérêt pour le tiers-monde prend racine dans cette éducation chrétienne. Après mes études secondaires, je suis allée à l’Institut catholique de Lyon. Après l’enseignement tellement médiocre des bonnes sœurs, j’y ai tout de suite été enthousiasmée par la qualité des cours. J’entrais dans un milieu intellectuel beaucoup plus ouvert qui m’a fascinée. Et puis c’était la période du rappel des réservistes pour la guerre d’Algérie contre laquelle nous militions, donc aussi un apprentissage de l’engagement politique. La Chronique sociale de Gilbert Blardone était très présente et je me suis intéressée aux questions internationales et aux débats sur l’indépendance des colonies. C’est à ce moment (en 1959) qu’on m’a proposé une bourse de stage dans un petit centre de recherche en Tunisie. Cette année de stage au "Centre d’études de Carthage" a été un premier clin d’œil des hasards de la vie. A 21 ans, c’était la première fois que je quittais mon pays. Petite fille de province, j’avais eu la chance d’aller dans une grande ville universitaire, à Lyon, mais je n’avais jamais quitté la France.
MM : A quel moment les questions de "genre" sont-elles entrées dans ta vie ? Le début de ton intérêt pour le développement, c’est ton départ en Tunisie, mais le "genre" est-ce que ça coïncide ou est-ce plus tard ?
TL : A l’époque, en 1959, personne ne parlait de "genre" bien sûr, mais je ne savais pas non plus ce qu’était le féminisme. Pourtant, à mon arrivée en Tunisie, n’ayant pas de directive particulière, j’ai choisi de faire une enquête dans un bidonville de la banlieue de Tunis, El Ouardia, où il y avait un centre d’alphabétisation des jeunes filles, tout juste créé par la jeune Union nationale des femmes de Tunisie (UNFT). Sans vraiment connaître la littérature sur les femmes, je me suis posé ce genre de questions, simplement parce que j’étais une femme. Ce n’était pas une démarche féministe, mais c’était un intérêt pour ces jeunes filles illettrées. Et puis Bourguiba était alors un homme fascinant, en pleine gloire, c’était une période très intéressante pour la Tunisie. On parlait beaucoup du statut des femmes, de leur émancipation, de l’abandon du sefseri… Les grandes questions étaient posées sauf celle, que je ne connaissais pas encore non plus, de la maîtrise de la fécondité qui sera abordée dès 1964-65 en Tunisie, très tôt par rapport aux autres pays en développement. J’ai fait une enquête dans ce centre d’alphabétisation mais, revenue en France, je n’ai pas publié de résultats de l’enquête. J’ai commencé ma vie professionnelle et j’ai presque oublié cet épisode. Pourtant, j’ai retrouvé tout récemment avec stupeur les cahiers d’enquête rédigés lors de ce premier séjour à l’étranger. A ma grande surprise, il y avait là-dedans exactement toutes les questions que je me suis posées dans les années 1980 ou 1990. J’avais complètement oublié les détails de ce travail mais il a infléchi mes intérêts ultérieurs. J’avais noté au jour le jour des informations sur le statut des femmes, le port du voile, l’instruction des filles mais aussi l’autorité des pères et des frères sur les jeunes filles, le choix du conjoint, la dot, le travail rémunéré ou non des femmes, la façon dont elles étaient assignées à leur rôle, les stéréotypes dans les manuels scolaires, la façon dont les politiques les manipulaient. En Tunisie, j’ai vécu le choc du dépaysement, le bonheur d’être étrangère quelque part, de tout y découvrir à neuf. C’est cette expérience qui a définitivement ancré mon intérêt pour les sociétés différentes et surtout les pays du tiers-monde, intérêt qui ne m’a plus quittée.
MM : Qu’as-tu fait à ton retour en France après cette année de découverte ?
TL : Après cette première bouffée d’Afrique, de retour en France, me voilà psychologue, à Lyon, aimant m’appuyer sur des tests projectifs… Parallèlement, j’ai fait partie d’associations qui s’occupaient du tiers-monde. Je gardais mon intérêt pour les questions de développement. A l’époque, pas question de chômage : sitôt finies les études universitaires, sitôt embauchée, avant même d’avoir vraiment réfléchi si le chemin emprunté était le bon… Je suis donc devenue psychologue dans un centre qui pratiquait des examens d’orientation pour des enfants en difficulté scolaire.
MM : Filles et garçons ?
TL : Les deux, mais à l’époque dans mon travail de psychologue, je ne pense pas que je faisais vraiment attention à la différence des sexes ou à la "domination masculine". J’étais attentive aux rapports pères-filles, pères-fils, souvent choquée par l’absentéisme paternel dans l’éducation, mais formée tout au long de mes études à une conception des rôles masculins féminins très connotée par la psychanalyse.
ALR : Pourquoi es-tu partie ?
TL : Je me suis rapidement sentie à l’étroit dans cet effort sans cesse répété pour adapter l’enfant à l’école, sans qu’il soit possible de réfléchir plus avant sur ce que la société, via les aspirations des parents, exigeait des enfants. C’est ce qui m’a poussé, au bout de quatre ans, à reprendre des études. J’ai donc décidé de m’offrir une nouvelle année d’études et j’avais envie d’aller à Paris.


De la psychologie à la "marmite démographique"…

TL : Une inscription de convenance (pour pouvoir faire migrer mon dossier de Lyon à Paris) m’amène alors à un institut inconnu : l’Institut de démographie de l’université de Paris (Idup). Au début, j’y suis allée en touriste, menant en parallèle une spécialisation en psychologie sociale. Mais très vite, je me suis pris au jeu et j’ai découvert une nouvelle façon de s’intéresser aux phénomènes sociaux. Débuts difficiles pour une psychologue peu férue de statistiques. J’ai d’abord essuyé les regards condescendants des professeurs, la plupart polytechniciens, mais j’ai acquis progressivement de nouveaux instruments d’analyse quantitative. Je suis donc tombée dans la marmite démographique un peu par hasard, mais ça m’a vraiment passionnée et ça m’a sécurisée quelque part cette idée que, pour faire de la psychologie sociale et de la sociologie, on pouvait s’appuyer sur des chiffres, des enquêtes, des tests de signification…
MM: Qui as-tu rencontré à l’Idup ? Il y avait les grandes figures de la démographie de cette époque-là ?
TL: A l’époque, l’Idup était une école d’application de l’Ined. L’enseignement était assuré par Alfred Sauvy, Jean Sutter, Louis Henry mais aussi Jacques Desabie de l’Insee (Institut national de statistiques et des études économiques). Il y avait aussi le fameux cours de Roland Pressat, base de l’apprentissage de l’analyse démographique. L’ambiance était fortement multidisciplinaire, tant parmi les professeurs que parmi les étudiants. Les démographes venaient tous d’autres disciplines : il y avait des économistes, des juristes, des mathématiciens, des polytechniciens. C’est d’ailleurs toujours le cas. Et puis notre promotion était riche de futurs piliers de l’Ined : Jacques Vallin, Henri Leridon, Albert Jacquard, entre autres. Toujours sous bonne étoile, à ma sortie de l’Idup, en 1965, Paul Paillat me propose un poste pour contribuer à une enquête sur les agriculteurs âgés en France. En entrant à l’Ined, alors dirigé par Jean Bourgeois-Pichat, j’avais l’impression de franchir les portes du temple car, en sociologie, tous nos professeurs nous disaient que Population, c’était le "must" de la sociologie, le meilleur endroit pour mener des travaux d’excellence dans le domaine des sciences humaines. Je me souviens que mon premier combat scientifique a été d’exiger que l’enquête sur les agriculteurs âgés ne soit pas faite par quotas, comme prévu, mais sur un échantillon aléatoire. Il a fallu pour cela reconstituer une base de sondage à partir des listes nominatives du recensement de communes tirées au sort. Louis Henry avait soutenu notre démarche, pas encore systématique, même pour les enquêtes menées à l’Ined. Cette réalisation d’une enquête a été une expérience inappréciable le jour où je me suis retrouvée seule en Afrique.
MM : Tu es restée combien de temps à l’Ined ?
TL : Sept ans, jusqu’en 1972, dans un service qui travaillait sur les conditions de vie des personnes âgées. J’y ai appris la vertu des sondages et des questionnaires "fermés", mais je conservais mes intérêts pour le tiers-monde. Je pouvais continuer à creuser mes lectures sur ce sujet, tout en mettant en pratique, dans divers travaux, le fameux diagramme de Lexis {2} . La démographie était un champ tout nouveau qui ouvrait de grandes opportunités de travail à l’étranger. J’ai alors fait une demande pour entrer à l’Orstom, mais à l’époque, on n’y recrutait pas les femmes.
ALR : C’était clairement dit, écrit ?
TL : Oui, je pense que c’était écrit. Nouveau hasard de la vie (mais est-ce un hasard ?) qui sera lourd de conséquences, je rencontre et épouse un Togolais. Plus question pour moi d’approfondir les malheurs des agriculteurs âgés… Vive la démographie des pays en développement ! Mai 68 me trouve au bord du mariage… et si je milite à l’Ined avec les syndicats, les revendications féministes ne me préoccupent pas trop... exceptées dans mon propre ménage ! Dans ces années 1960, le courant tiers-mondiste était fort. Beaucoup de jeunes s’engageaient dans des actions de soutien aux jeunes indépendances et aux luttes anticoloniales. Il était hors de question de retenir les africains formés en France. Pour moi, il n’était pas question non plus de retenir mon mari en France et vivre dans une société africaine correspondait tout à fait à mes intérêts scientifiques et pas seulement sentimentaux… On pensait qu’en quinze ans, on aurait fait le développement, à partir des indépendances. Il n’y avait que quelques voix discordantes comme celle de René Dumont pour dire "l’Afrique noire est mal partie". Je trouvais que vraiment il exagérait. On avait beaucoup de mal à accepter ce message. Donc, avec ce projet de départ en Afrique, je m’intéresse un peu plus encore aux questions du tiers-monde à l’intérieur même de l’Ined. C’est ainsi que je participe à un groupe Ined-Insee-Orstom qui travaille sur la démographie du tiers-monde. A cette époque, les jeunes États africains indépendants avaient demandé à l’Insee un premier bilan statistique de leur population, ce qui fut fait au moyen d’enquêtes par sondage dans quatorze pays, une des premières applications de la théorie des sondages dans des enquêtes de pays en développement. Jusqu’alors il n’y avait que des recensements administratifs en Afrique francophone, fortement connotés par les visées de la puissance coloniale. On y comptait souvent mieux les chameaux que les hommes. C’était une première expérience d’analyse de la situation démographique africaine, à laquelle j’ai participé en observatrice. Puis en 1973 je suis partie enseigner à l’université de Lomé, au Togo.


… et à l’Afrique
ALR : Est-ce que tu as dû quitter l’Ined ?
TL : Oui, j’ai démissionné de l’Ined, juste après l’arrivée de Gérard Calot et je suis partie en Afrique en me disant que peut-être je cesserais de travailler assez vite pour m’occuper de mes enfants. C’est mon conjoint qui m’a incitée à poursuivre mes activités, comme le font toutes les femmes au Togo... Je dois peut-être à la culture togolaise des rapports de genre de n’avoir pas cédé aux charmes douteux de la "vie au foyer". Et puis, partir pour le Togo était, pour moi, une excellente opportunité de faire des recherches dans un pays du tiers-monde, d’y enseigner et de connaître la société de l’intérieur, ses normes et ses valeurs en matière de fécondité et famille. J’ai donc très vite repris la recherche. Les postes de coopération ont été supprimés pour les épouses de nationaux trois semaines après mon arrivée. Je suis devenue fonctionnaire togolaise et j’ai commencé à enseigner la statistique à l’université dans la faculté d’économie, en géographie, auprès des assistants médicaux et dans d’autres filières. Ce n’était pas facile au début pour moi qui ne devais ma formation dans ce domaine qu’à mes études de démographie. Je m’appuyais sur la statistique des enquêtes que je connaissais assez bien. Dès 1974 les programmes ont été refondus et j’ai pu donner une grande place à la démographie dans la filière dite "économie générale", où se formaient les futurs planificateurs du Togo. Embarquée dans l’enseignement universitaire togolais, j’ai alors eu envie de réaliser une enquête et, en toute logique féminine, je me suis dit que je pouvais travailler sur la fécondité... Les enfants, les naissances, c’était le fonds de commerce de la petite provinciale et ça correspondait à ce que je pensais être utile dans une société africaine. Où allais-je faire cette enquête ? Je vous le donne en mille, dans la région dont mon mari était originaire et qui était assez proche de Lomé pour que je puisse revenir chaque soir m’occuper de mes enfants... C’était aussi une région rurale encore peu touchée par la scolarisation, qui reflétait bien une situation africaine encore très répandue et j’espérais que cette enquête pourrait être le prélude à une version togolaise de l’enquête mondiale fécondité (ce qui n’a malheureusement pas été le cas).
MM : Comment tout cela s’articule avec ton intérêt de plus en plus grand pour les questions sur les femmes, tes contacts avec les femmes Togolaises ?
TL : Pour moi ceci a été avant tout des articulations de vie quotidienne. J’étais témoin, tous les jours, de l’oppression, même associée à des marges d’autonomie, que subissaient les femmes togolaises dans leur société. J’en subissais aussi les effets dans ma vie conjugale et familiale, même s’ils étaient atténués par mon statut d’étrangère. Surtout j’avais une petite fille et j’étais préoccupée de ce qu’elle pourrait avoir à vivre. Les discussions avec mes amies togolaises, avec les quelques étudiantes qui fréquentaient l’université, étaient une source inépuisable d’informations. J’accumulais donc des témoignages sur la condition des femmes et cela me passionnait.
ALR : Il y avait des revendications de femmes ?
TL : Très peu car, dans cette société, toute attitude revendicative d’égalité pour les femmes était réprouvée. Pourtant la situation était, dans cette partie de l’Afrique de l’Ouest, très différente de ce que j’avais connu en Tunisie où les femmes étaient cantonnées à l’espace domestique. Au Togo, le discours restait fortement dévalorisant pour les femmes et leurs droits étaient peu respectés, mais en même temps les femmes togolaises développaient, et développent toujours, une intense activité économique qui leur donne une marge d’autonomie évidente.


La vitalité des femmes togolaises…

TL : Je m’intéressais donc à la question des femmes au Togo, d’abord parce que j’avais une fille, une très bonne raison, mais aussi parce que je constatais en dépit de tout l’extrême vitalité des femmes togolaises, bien loin de l’écrasement qui caractérisait la situation de la plupart des Tunisiennes que j’avais rencontrées en 1960 et même de la passivité assez courante chez les Françaises, petites provinciales de mon genre. J’ai commencé à traiter quelques sujets avec des statistiques (les femmes chefs de ménage, les inégalités de scolarisation...) et je me suis fait un stock d’expériences, d’amitiés avec des femmes africaines, qui allaient nourrir les années à venir. L’observation de la sociabilité à l’école où allaient mes enfants a aussi été une très bonne source de collecte de stéréotypes de genre... Vivre au Togo a été passionnant pour moi, de bout en bout, parce que ce que je vivais au quotidien apportait constamment du nouveau à mes curiosités scientifiques. Et bien sûr, je ne suis pas naïve, mon intérêt pour les questions du statut des femmes était directement soutenu par ma propre situation. Pourtant, passer de la simple curiosité et de l’engrangement d’impressions à une traduction scientifique n’était pas une mince affaire. Pour tout dire j’avançais sur des œufs pour parler dans mes cours sur les questions appelées ensuite "de genre". Je savais intangible la "légitime" domination masculine et je risquais de perdre tout crédit à la remettre en cause de façon frontale (sans parler des représailles conjugales qui m’attendaient si j’esquissais quelque revendication d’égalité dans le champ domestique…). Dans ce contexte, j’ai décidé que je ne traiterais des questions relatives au statut des femmes que si je pouvais le faire en collaboration avec des Togolaises. Je pensais que si je m’y attaquais seule, je desservirais la cause en lui mettant l’étiquette "histoires de blancs"... C’est ce qu’on pensait à l’époque de toutes les premières manifestations féministes qui arrivaient, à bas bruit, jusqu’aux oreilles des quelques intellectuels togolais, auditeurs de Radio France Internationale (sur ondes courtes bien sûr). Être féministe attirait l’opprobre. Aussi longtemps que j’ai vécu au Togo, j’ai essayé de développer des arguments qui montraient que les inégalités entre hommes et femmes contrevenaient au développement, mais je n’aurais pas pu aborder de front le droit des femmes à l’égalité. Je dispensais mes cours en économie et il se trouvait à peine une fille ou deux dans un cours d’une cinquantaine d’étudiants. Inutile d’essayer d’intéresser ces perles rares à la condition féminine. Elles savaient le terrain miné, dévalorisant et ne rêvaient que de banque, comptabilité nationale, sociétés d’import export... La plume me démangeait souvent de coucher sur le papier ce qui me sautait aux yeux tous les jours : l’autonomie des femmes de cette région et leur insatiable activité pour assurer leurs besoins et ceux de leur famille, la désinvolture et l’irresponsabilité de la majorité des hommes, la soumission des femmes à l’ordre social qui les dévalorisait, malgré leur indépendance économique... Tout cela faisait question pour moi. Je m’en tirais avec quelques analyses à partir de statistiques (inégalités scolaires, importance des femmes chefs de ménage à Lomé…) mais, côté enquêtes, j’ai dû me contenter de sujets relatifs à la fécondité et bien sûr à la planification familiale, sujet qui permettait d’obtenir des fondations américaines des crédits de recherche dont je ne pouvais me passer. Jusqu’en 1985 (Conférence mondiale des femmes de Nairobi), le statut des femmes n’intéressait les spécialistes en population que comme un déterminant de la fécondité. Je participais alors peu aux conférences internationales de population. Il fallait une autorisation maritale pour sortir du pays et je ne l’obtenais que pour mes vacances avec mes enfants… En revanche, je continuais à engranger une grande quantité d’informations simplement recueillies dans mes échanges avec des amies et collègues togolaises, les cousines, les belles-sœurs… J’étais comme une éponge : sans pouvoir à ce moment-là en faire un objet scientifique, j’emmagasinais des observations, une base de données peut-être un peu biaisée mais bien précieuse. Il fallait consoler l’une qui venait d’apprendre que son mari avait pris une "seconde" (une co-épouse), aider une autre à s’enfuir au Bénin parce que son beau-frère, doyen de faculté, voulait lui faire subir des rites de veuvage inadmissibles (elle aurait dû balayer à demi-nue pendant un mois le marché du village et avoir un rapport sexuel avec un inconnu), écouter une troisième dont le mari, ministre, exigeait une maison impeccable et des réceptions fréquentes tout en donnant 500 francs français par mois pour toute contribution, etc. Il y avait aussi la force de caractère, la vivacité des conversations, l’humour dévastateur pour parler des déboires conjugaux, les stratégies tordues des hommes contournées par des solidarités entre femmes, le plaisir des complicités…
MM : Que faisaient les femmes togolaises que tu as rencontrées ?
TL : La grande majorité, au Togo, étaient agricultrices, mais à Lomé où j’habitais, et dans toute cette région, les femmes dominaient complètement le commerce, non seulement le petit commerce de transformation de produits vivriers (beignets, bière de mil, etc.), mais aussi le commerce du pagne qui est une des grandes activités de cette région, d’ampleur internationale. Les femmes qui maîtrisaient ce marché avaient des millions dans leur ceinture, pouvaient commander un modèle original de pagne à l’étranger et en détenir l’exclusivité. Il y avait des personnalités féminines extraordinaires. Certaines femmes étaient très riches, on les appelait des " nanabenz" car elles se baladaient en Mercedes-Benz. Evidemment, elles n’étaient pas nombreuses et leur prospérité devait beaucoup à d’autres femmes auxquelles elles sous-traitaient la vente au détail et qu’elles exploitaient parfois très durement. Il y avait tout une classe moyenne de femmes douées d’une très bonne connaissance du commerce, transmise par leurs mères le plus souvent. Elles avaient un dynamisme extraordinaire et une liberté de mouvement qui cohabitait avec un discours tout à fait machiste dans la société. Jusqu’à aujourd’hui il est normal pour une femme de partir trois jours au Nigeria acheter des crevettes en gros si elles y sont moins chères et de revenir les vendre. Le mari n’a rien à y redire. J’étais passionnée par ce mélange entre un discours patriarcal sur la suprématie masculine et l’autonomie que les femmes arrivaient à arracher en étant des pourvoyeuses de revenus indispensables au ménage. Souvent, elles étaient plus riches que les hommes.
MM : Comment as-tu pu mener des recherches à côté de l’enseignement ?
TL : Au bout de deux ans d’enseignement, j’ai proposé de créer une unité de recherche en démographie et le recteur de l’université a accepté car il savait que cela pouvait intéresser les organismes internationaux. Il ne m’a donné aucun budget, juste un bureau et une demi-secrétaire.
ALR : Il y avait d’autres unités en Afrique ?
TL : Il y avait l’Institut de formation et de recherche démographique (Iford) créé à Yaoundé au début des années 1970 qui n’était pas universitaire mais plutôt une école type Ensae (Ecole nationale de la statistique et de l’administration économique) très orientée vers le quantitatif, pas du tout vers la sociologie.
ALR : C’était donc une première ?
TL : Oui, en Afrique francophone, car en Afrique anglophone il y avait déjà de bonnes institutions universitaires orientées vers les questions de population au sens large, moins vers la démographie, avec le primat de l’analyse par générations (l’analyse longitudinale), telle qu’elle avait été fondée en France. J’ai donc créé cette unité de recherche (que j’ai appelée ainsi parce que j’étais en effet seule à la composer !) et j’ai commencé à analyser les données disponibles dans les recensements togolais de 1960 et 1970 sur le mariage, la nuptialité, la polygamie {3} . J’avais évidemment très peu de données pour travailler sur la dynamique démographique, l’état civil étant gravement incomplet et les enquêtes rarement menées. En 1976, j’ai initié un projet d’enquête sur la fécondité en milieu rural auprès de 1800 femmes dans une région proche de Lomé, en m’inspirant beaucoup d’une part d’une enquête fécondité menée à Dakar par l’Orstom et d’autre part des travaux de Pierre Cantrelle et Henri Leridon sur les facteurs autres que la contraception qui infléchissent la fécondité (allaitement prolongé, abstinence après l’accouchement). L’enquête comportait quelques questions sur l’espacement des naissances, sur la prise en charge des frais de l’enfant respectivement par les hommes et les femmes. C’était les seules questions qui avaient à voir (implicitement) avec les rapports de genre. Je m’intéressais à la façon dont les femmes étaient autonomes ou pas dans leurs choix de fécondité. Le reste de l’enquête posait les questions classiques sur la fécondité {4} .
ALR : C’était déjà un grand pas !
TL : Dans les analyses que j’ai faites, un de mes axes problématiques a toujours été de montrer que les femmes n’étaient pas passives. Dans le monde des experts du développement, on avait une vue très paternaliste ou maternaliste sur les femmes. Elles étaient objets de compassion : ces pauvres femmes malheureuses qui ont tellement d’enfants, si seulement on leur donnait les moyens, elles en auraient moins, etc. Quant à moi, j’étais influencée par tout un courant d’Africains et africanistes tiers-mondistes qui prenaient le contre-pied de cette attitude. En 1971, j’ai participé à la première conférence sur la population africaine à Accra, organisé par l’International Planned Parenthood Federation (IPPF) et par le Fonds des nations unies pour les activités en matière de population (Fnuap), qui m’a beaucoup marquée. Il y avait une bagarre ouverte entre les experts internationaux qui disaient "Vous ne pouvez pas continuer comme ça, six enfants par femme, c’est catastrophique, elles sont épuisées…" et les Africains qui, sous la bannière de Samir Amin, adhéraient au slogan, titre de sa présentation : "l’Afrique est sous-peuplée". Je trouvais le combat juste et intéressant. Les Africains disaient : "Les experts européens et américains qui conseillent d’appliquer le planning familial travaillent en fait pour eux, pour leurs propres intérêts, ils ne veulent pas voir les pauvres à leur porte et ils veulent limiter notre accroissement alors que nous sommes sous peuplés puisqu’il y a des milliers d’hectares de terres à cultiver, qui restent en friche, faute de bras". Pour mes collègues africains et pour moi, même si les femmes (et les hommes, mais on n’en parlait pas) avaient beaucoup d’enfants, c’est qu’il y avait une logique à cela. Je trouvais cette idée très forte : les comportements démographiques des hommes et des femmes ont une logique et une rationalité, il faut la faire émerger. Dans une optique prospective, on pouvait alors supposer que le jour où de nouveaux objectifs primeraient, les Africains adopteraient d’autres comportements de fécondité. Ce ne serait pas simplement parce qu’un programme de planning familial importé le leur conseillerait. En Afrique, c’est tout à fait ce qui est en train de se passer, du moins dans les villes. Si la fécondité est importante en Afrique, ce n’est pas par "inconscience" comme le disaient certains. La preuve c’est que dans la région que j’ai étudiée, les femmes pratiquaient l’abstinence post-partum, ce qui est un très bon moyen de maîtriser la fécondité. Il est même plus difficile de pratiquer l’abstinence seize mois que de prendre la pilule le matin ; ça montre une volonté très nette de la part des gens. Ce sont eux qui décident comment ils font leurs enfants. Mon enquête apportait de l’eau à ce moulin en confirmant qu’il y avait trois ans d’espacement entre deux naissances, que les femmes pratiquaient l’abstinence post-partum de quinze à seize mois, que la société l’encourageait très vivement, qu’il y avait une norme en la matière et qu’on se moquait des femmes et des hommes qui avaient des enfants trop rapprochés ; il y avait une conception de ce qui était bien en matière de naissances. Pendant plus de vingt ans, les services de planification familiale ont eu peu de succès. Très peu de gens s’y adressaient et la culture médicale dominante était tout à fait opposée à la contraception. Les médecins togolais formés en France avant 1965 disaient que la pilule donnait des boutons, faisait grossir. "Vous les femmes, si vous voulez vous mettre la santé en l’air en prenant la pilule c’est votre problème ! " m’a dit l’un d’eux, directeur de l’école des sages-femmes qui avait été ministre de la santé, donc homme de pouvoir. C’est seulement maintenant que certains programmes de planification familiale rencontrent leur "public" en Afrique. Les temps ont changé et de nouvelles prises de conscience se font jour.
MM : Et toi dans tout cela ? Quelle était ta situation ?
TL : Je vivais moi-même une situation ambiguë, cherchant à concilier ma culture d’origine et ma culture "d’alliance". La culture de la soumission féminine et de l’inégalité structurelle de statut entre hommes et femmes m’était appliquée à moi aussi. Dans ma famille togolaise, plusieurs de mes parentes avaient un mari polygame. J’admirais comment ces femmes ou amies arrachaient des espaces d’autonomie à leur entourage, en générant des revenus du commerce notamment, montrant un désir forcené d’asseoir leur propre sécurité (un toit à elles si possible) et de ne pas partager avec leur mari des économies chèrement acquises, puisqu’il pouvait à tout moment s’en servir au profit d’une autre épouse, officielle ou clandestine. L’école togolaise que fréquentaient mes enfants a aussi été une expérience difficile mais riche d’enseignements. Le mépris pour les femmes faisait partie des normes transmises par les lectures, les attitudes des maîtres, sans parler du harcèlement sexuel qui était fréquent. C’était extrêmement pénible pour moi de voir que, même dans un milieu protégé, ma fille était très exposée à ces valeurs d’inégalité entre les sexes… et mes fils également.
MM : Tu restais ?
TL : Chaque fois que je quittais le Togo, il me fallait une autorisation maritale signée du maire. J’ai décidé en 1984 de revenir en France et j’ai dû négocier longuement mon départ pour pouvoir partir avec mes enfants.


Vécu personnel et recherches
ARL : Tes observations sur la situation des femmes au Togo, tes premières études sur la fécondité des Africaines te conduisent vers des rencontres et des échanges internationaux. Pouvais-tu aller à des conférences internationales ?
TL : Non, c’était très difficile. Comme je l’ai dit je ne pouvais pas sortir du pays aisément. Heureusement, à partir de 1980, mon unité de recherche a été financée par le Fnuap. J’ai pu, grâce à cela, mener de nouveaux projets de recherche et inviter des collègues d’horizons différents, d’autres institutions comme l’Ined, les départements de démographie de Louvain et de Montréal. J’ai eu plus de moyens alors pour installer une véritable unité de recherche, recruter deux jeunes, les envoyer préparer une thèse et faire une nouvelle enquête pour mesurer l’évolution de la fécondité à Lomé.
MM : Quand tu reviens, tu es réintégrée à l’Ined ?
TL : Oui, de retour en France en 1984, je retrouve un Ined toujours accueillant où je suis réembauchée car il était question de la création du Ceped qui sera effective en 1986 et que j’ai rejoint en 1988. C’était un Groupement d’intérêt scientifique (GIS) où Ined, Insee, Orstom et Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) ont mis en commun des moyens pour travailler sur les questions de population et développement dont le gouvernement estimait à juste titre qu’elles n’étaient pas suffisamment traitées. Cette affectation correspondait tout à fait à mes orientations. Lors de ce nouveau passage à l’Ined j’ai continué à explorer mes thèmes africains, fécondité et famille. J’ai traité des empêchements à la planification, des évolutions des familles africaines, des différences de mortalité infantile entre filles et garçons notamment.
ALR : Il y a des différences ?
TL : Lorsque j’ai étudié cette question, en 1985, contrairement à l’Inde et à la Chine, il n’y avait pas de différence statistique saisissable entre garçons et filles. Il semble que la situation change maintenant. Au Ceped, la recherche était associée à de nombreuses missions de coopération. J’allais souvent travailler avec des équipes africaines et particulièrement avec l’Unité de recherche démographique de Lomé (URD) qui restait mon lieu favori et à laquelle des amitiés fortes m’attachaient aux chercheurs. Grâce au Ceped j’ai eu des moyens nouveaux de collaboration avec des institutions africaines. Je me suis efforcée de les aider tout en respectant leur autonomie, leurs choix, leurs priorités de recherche. En 1985, avec un financement de l’Unesco et en association avec l’URD à Lomé, j’ai suscité un réseau interafricain pour le développement et les études de population (Riadep) {5} . En Afrique francophone, on travaillait ces questions presque exclusivement dans les instituts de statistique. J’avais la conviction qu’il fallait créer des unités de recherche ou des départements dans les universités, comme il en existe dans les universités anglophones, car c’est là qu’est la multidisciplinarité indispensable au traitement des questions de population. Ce réseau a joué un rôle afin que d’autres universités répliquent l’expérience de l’unité de recherche de Lomé. Il s’en est créé au Burkina-Faso, au Bénin, et des essais ont eu lieu à Dakar et au Niger.
MM : Dans chacun de ces pays les contextes des femmes sont très différents ?
TL : Oui, dans l’Afrique sahélienne les femmes ont beaucoup moins d’autonomie et sont parfois recluses.
MM : La religion a de l’importance au Togo ?
TL : Il y a peu de musulmans. Dans ma région, les gens étaient surtout chrétiens et animistes.
MM : Mais polygames pour autant ?
TL : La polygamie fleurissait largement et continue à bien se porter. La polygamie n’est pas forcément liée à l’Islam, certaines régions musulmanes avaient moins d’hommes polygames que dans les régions du sud christianisées ou animistes.
ALR: Y a-t-il des changements ?
TL : Durant les deux décennies 1970 et 1980, je n’ai jamais entendu les femmes africaines remettre en cause la polygamie dans les conférences auxquelles j’ai pu assister. J’en étais très étonnée. Évidemment en privé, elles disaient leur souffrance, mais officiellement, jamais. Les mouvements féministes étaient très peu nombreux. C’est seulement au Sénégal qu’un mouvement intitulé yéwi yéwi s’était constitué durant ces années. Ses militantes étaient extrêmement décriées et avaient beaucoup de mal à se faire entendre. La situation commence à changer mais, sur la polygamie, les Africaines dans l’ensemble restent très prudentes. C’est peut-être à la crise économique qu’on devra une remise en question de la polygamie…


Dimension internationale et questions de genre, enfin
TL : En travaillant sur les familles et la fécondité, j’abordais bien sûr les questions de statut des femmes et, en 1990, un ami du temps de l’Idup, expert à la commission des Nations unies sur les femmes à Vienne, m’a demandé de l’aider à faire un colloque sur la condition féminine en Afrique. Nous l’avons organisé à Lomé {6} . A partir de là, j’ai inscrit explicitement les questions de genre dans mes programmes de recherche et il m’est apparu essentiel de ne jamais me départir de mon approche quantitative de démographe ; pour moi, la question des femmes, je devais l’aborder avec la démographie, c’était ma façon de la servir. Il y a deux approches non réductibles l’une à l’autre, d’un côté la militance, la revendication et de l’autre, la collecte de données pertinentes pour l’analyse des statuts sociaux et des inégalités qu’ils produisent. Le domaine professionnel qui est le mien est de produire des analyses qui soient signifiantes pour le combat en faveur de l’égalité. Il me paraît important de distinguer les deux attitudes pour qu’elles se renforcent. Dans les questions devenues "de genre", la démographie a beaucoup à apporter, à condition de traiter de la nuptialité, de la fécondité, de la santé, des migrations ou de la famille avec une grille renouvelée qui passe au crible les concepts et indicateurs utilisés jusqu’à maintenant. Nous avons énormément d’eau à apporter au moulin des féministes et il faut le faire avec nos armes. C’est ça qui me paraît important dans mon travail professionnel. Par ailleurs, cette démarche permettait aux chercheurs et chercheuses que j’ai côtoyés sur cette thématique en Afrique de faire admettre la problématique des inégalités entre les sexes comme une interrogation légitime et pas seulement une revendication de militantes occidentales.
ALR : Et puis, il y a eu 1995 et la IVe Conférence mondiale des femmes à Beijing organisée par l’ONU. Comment as-tu participé à la préparation de cette conférence ?
TL : Oui, effectivement en 1994 Michel Bozon a suggéré que je sois associée à la réflexion du conseil scientifique préparatoire au congrès de Beijing sur "la place des femmes". J’ai animé une séance sur le thème "Corps social, corps sexué". C’était une expérience très intéressante car j’ai rencontré là le gratin du féminisme français que je ne connaissais pas. Beaucoup de choses intéressantes s’échangeaient, y compris quelques joutes auxquelles, n’étant pas initiée, je ne comprenais rien. Cette conférence a été une borne dans ma vie, car elle m’a poussée à travailler plus directement sur les questions de genre dans le développement qui ont été très encouragées après les conférences du Caire sur la population (1994) et de Beijing sur les femmes (1995). J’ai connu Annie Labourie-Racapé, cheville ouvrière de la conférence de Paris et j’ai pu la convaincre de m’aider à travailler sur le genre au Ceped ! Avec Michel Bozon, Stéphanie Condon et toi, Annie, nous avons rapidement décidé de former un petit groupe de réflexion intitulé "Démographie, sexe et genre", embryon de l’unité de recherche "Démographie, genre, sociétés" créée un peu plus tard à l’Ined. J’ai analysé les retombées de la conférence du Caire sur la population, un moment très important grâce à une intense préparation menée particulièrement par les féministes des pays du Nord et des États-Unis pour faire entrer la question de l’égalité entre hommes et femmes comme un sujet en soi et non plus seulement comme un des moyens d’assurer la baisse de la fécondité. Pour la première fois aussi, dans une conférence mondiale sur la population, on a donné l’attention qu’elles devaient avoir aux violences faites à l’encontre des femmes, à la situation des petites filles, à l’excision. Ces thèmes ont bien sûr été repris à Beijing en 1995. A partir de la conférence du Caire, toutes les questions de population ont été traitées à travers la grille genre. C’était le " mainstreaming". Il y a eu un appel d’air pour toutes celles et ceux qui s’intéressaient aux rapports de genre. Néanmoins, au début, bien des programmes étaient vagues. Beaucoup de responsables ne savaient pas trop ce que signifiait ce nouveau langage et comment on pouvait le traduire en programmes. On a vu fleurir les séminaires "genre" un peu partout. Il faut reconnaître qu’en France, dans les actions de coopération au développement, la condition féminine, le statut des femmes puis les rapports de genre n’ont longtemps reçu qu’une attention polie, souvent condescendante et donc des moyens symboliques.
Dans les années 1990, l’ex-ministère de la coopération ne consacrait qu’une demi-personne pour s’occuper des questions de femmes ! Dans le cadre de l’OCDE et des révisions périodiques des programmes, les représentants français se faisaient régulièrement étriller par les féministes des pays d’Europe du Nord pour leur faible mobilisation sur ce sujet. En 1995, c’est la banque mondiale qui s’étonne du peu d’implication des instances françaises chargées de la coopération au développement sur la question des inégalités envers les femmes et la prise en compte des rapports sociaux de sexe. Ceci notamment dans l’agriculture et l’élevage, deux domaines clés des projets de développement. Un représentant du ministère de la recherche me propose alors d’organiser une rencontre scientifique "genre et développement". Je l’ai fait avec Annie Labourie-Racapé. Journée réussie qui donne lieu à une publication {7} mais pour laquelle nous avons eu du mal à trouver des intervenants qualifiés. L’idée germe alors de constituer un comité de pilotage "genre et développement" qui se donne pour tâche de recenser les formations francophones existantes et d’organiser une grande manifestation scientifique pour regarder l’état des connaissances. Mais le changement de direction au Ceped provoque le départ collectif de tous les chercheurs de l’Ined qui s’y trouvaient et le comité de pilotage disparaît avant d’avoir vraiment existé. J’ai néanmoins continué à creuser l’idée du colloque international et c’est là encore un changement de direction, avec l’arrivée de François Héran à l’Ined, qui donnera un nouveau tour aux priorités de recherche et me permettra, à la fois de créer avec Michel Bozon une unité de recherche sur le genre et de remettre en chantier la préparation d’un colloque "Genre, population et développement en Afrique". Il se tiendra finalement en 2001 à Abidjan et réunira 170 chercheurs, responsables d’ONG et décideurs institutionnels, dont un tiers d’hommes.
MM : Et l’unité genre ?
TL : Le nouveau directeur de l’Ined, très ouvert aux approches sociologiques des questions de population, a dès son arrivée en 1999 encouragé la création de l’unité "Démographie, genre et sociétés". Dans le petit groupe de réflexion que nous avions formé, nous étions convaincus de l’importance de l’approche genre en démographie. Elle renouvelait notre regard sur des questions parfois traitées de façon routinière. La nuptialité, les écarts d’âge, l’analyse de la fécondité en termes de genre… Il y a un va-et-vient qui est extrêmement riche entre les thèmes relatifs aux rapports de genre et l’analyse démographique. C’est donc avec enthousiasme que nous avons défini nos axes de recherche et associé les chercheurs et chercheuses intéressés à la nouvelle unité.
MM : Où en sont les projets qui traitent de la relation entre rapports de genre et développement ?
TL : Après le colloque d’Abidjan, le ministère a créé un réseau "genre et développement". C’était une bonne chose mais on n’a recruté qu’une personne à tiers temps pour l’animer ! C’est dire le degré de priorité accordé à cette thématique. Après deux ans, il y a quand même un site "genre en action" qui vient de démarrer et on peut espérer des actions à venir mais cela reste minime. A l’Agence française de développement (AFD) qui a des fonds énormes pour des routes, des hôpitaux, une seule économiste est chargée des questions de genre. Il faudrait que tous les programmes de développement en France prennent au sérieux l’idée du mainstreaming de genre, comme on le fait au Fnuap et à la Banque mondiale, c’est-à-dire que tout projet de développement (et non pas seulement les projets "femmes") soit préparé selon un diagnostic de genre, évalué, lors de son déroulement et à sa fin, quant à ses effets sur l’équilibre (ou les déséquilibres) des rapports entre les sexes.
MM : Dans les autres pays, c’est la même chose ?
TL : Aux États-Unis le lobbying féministe est très présent et dans les ONG, au Fnuap, les actions sont beaucoup plus visibles. Sur le terrain, je parle seulement de l’Afrique, sous un habillage linguistique mis à jour (on a "genré" les discours, disent mes collègues), il y a de solides réticences, mais aussi de grands changements car les associations de femmes sont devenues très vivantes. Elles ont senti leurs initiatives confortées par les prises de position des grandes conférences en faveur de l’égalité et elles ont maintenant de meilleures synergies avec les féministes européennes. Pendant longtemps, les femmes du Sud ont considéré avec réticence les actions offensives des féministes du Nord, trop éloignées de leur culture du non-dit, de la négociation implicite avec les hommes. Progressivement, les associations de femmes du Sud ont compris qu’elles pouvaient s’appuyer sur les revendications des féministes du Nord et puiser une nouvelle légitimité dans les déclarations des organismes internationaux, pour faire valoir leurs droits auprès de leurs gouvernements. Et puis les femmes nées dans les années 1960, au moment de l’indépendance, ont eu malgré tout une scolarisation bien meilleure que leurs mères. Beaucoup ont pu faire des études sur place, non plus en Europe et il y a maintenant une nouvelle génération de juristes, médecins, professeurs qui ont à cœur de mettre leur compétence au service de leurs compatriotes moins bien formées.
ALR : Le terme gender posait et pose encore des problèmes de traduction et d’interprétation. Comment les Africaines se sont-elles saisies de cette notion, de ce concept ?
TL : En Afrique, ce terme de genre a tout de suite été adopté car il était différent de "féminisme", d’"égalité entre les sexes". En montrant que les rapports entre hommes et femmes diffèrent selon les sociétés, on fait mieux comprendre que les normes qui les règlent sont contingentes, peuvent et doivent changer. Les Africaines ont commencé à entrevoir qu’hommes et femmes pouvaient gagner à une modification des équilibres. C’est une idée que les hommes aussi peuvent admettre sans se braquer comme la plupart le font lorsqu’on parle d’égalité des sexes. Dans bien des cas cependant ce concept est très mal compris. Remettre en question des équilibres sociaux demande des analyses approfondies rarement faites, c’est très difficile. Ce qui est précieux pour la formation, ce sont les exemples concrets. Il y a souvent un déclic efficace lorsqu’on évoque ce qu’ont vécu les participants dans leur enfance, ce qu’ont vécu leurs mères.
MM et ALR : De ton départ en Afrique et de ton retour en France, quel a été le moteur le plus stimulant pour tes recherches ?
TL : Quand nous vivons dans notre propre société, nous acceptons comme évidents beaucoup de faits, de normes, de préjugés, d’habitudes. Quand on vit de façon assez proche dans une société qui n’est pas la sienne, rien n’est évidence, on a des étonnements permanents qui stimulent l’échange et la réflexion. Les discussions informelles avec mes collègues de l’unité de recherche que j’avais créée en 1976 ont toujours été fondées sur nos étonnements respectifs : "Pourquoi traitez-vous vos vieux si mal ?" me disaient-ils. "Pourquoi confiez-vous vos enfants à d’autres ? Pourquoi battre les enfants à l’école ?" leur demandais-je. Discussions animées qui se transformaient souvent en questions de recherche. Mais en fait, pour que je puisse vraiment travailler sur les questions de genre en Afrique, il a fallu deux circonstances favorables, d’abord l’éloignement qui m’a donné beaucoup plus de liberté de parole que je n’en avais sur place quand j’étais imbriquée dans la vie sociale togolaise, ensuite l’émergence d’une forte demande internationale sur cette question, sans laquelle je ne me serais peut-être pas lancée sur ce sujet encore assez flou. Avec mon retour en France, j’ai eu la possibilité de contribuer à nouveau aux instances internationales de démographie, j’ai trouvé la sécurité d’une institution ayant pignon sur rue et les moyens financiers de lancer des activités. A partir de 1991, j’ai aussi développé des séminaires de DEA et j’ai recruté des étudiants en thèse. Lancer ainsi des jeunes sur des sujets nouveaux, avec d’autres compétences que les miennes, m’a procuré de grands bonheurs. J’ai bénéficié de lieux pour parler de la relation entre questions de genre et développement et passer le témoin à des doctorantes, devenues maintenant de respectables docteures. Mon retour en France m’a quelque peu éloignée de la recherche de terrain mais pas de l’Afrique car j’ai pu, plus qu’auparavant, participer aux rencontres internationales africaines et nouer des relations avec une communauté en émergence de féministes africaines. Elles ont été des partenaires enthousiastes et incontournables pour les quelques initiatives que j’ai prises dans le domaine du genre. Il me semble cependant que la place de la recherche sur le genre reste fragile. Il est difficile de maintenir la frontière qui me paraît pourtant utile entre analyse scientifique et position militante. Il est somme toute plus vite fait de créer une ONG et de récolter quelques fonds de la générosité internationale que de mettre au point les moyens de pérenniser des recherches sur le genre, y compris d’attirer les fonds nécessaires. Les organismes de coopération internationale sont plus friands de "recettes" si possibles miraculeuses, justifiées par des études rapides, que de recherches souvent longues et moins fournies en certitudes. L’égalité entre hommes et femmes reste pourtant une des questions majeures à faire avancer en Afrique. Une de mes grandes satisfactions est de constater qu’il y a maintenant un courant "féministe" (même si souvent il ne s’avoue pas comme tel) parmi les Africaines de chaque pays. Elles s’appuient, beaucoup plus librement qu’avant, sur les féministes des pays du Nord. Une solidarité s’est progressivement créée, porteuse d’espoir.


Publications :
L OCOH Thérèse, 1984, "Fécondité et famille en Afrique de l’Ouest : le Togo méridional contemporain", Travaux et documents Ined (Diffusion PUF), Cahier n° 107, Paris.
H ERTRICH Véronique et L OCOH Thérèse, 1999, Rapports de genre, formation et dissolution des unions dans les pays en développement, UIESP, [Gender in population series], Liège.
L OCOH Thérèse et H ERTRICH Véronique, (dir.), 1994, The Onset of Fertility Transition in Sub-Saharan Africa, IUSSP, De-rouaux Ordina Éditions, Liège.
DOSSIER STATISTIQUES : RETOUR AUX SOURCES
C lasser pour compter… Les catégories du statisticien sont tout sauf une évidence et les données portent très mal leur nom {8} … En se faisant l’écho d’études sur le genre et le marché du travail, la revue Travail, Genre et Sociétés s’appuie largement sur les statistiques. Elle se devait donc d’y revenir, de réfléchir à la manière dont les données sont construites, d’introduire, sous différents angles, une nécessaire distance pour interroger les concepts, distances vis-à-vis des conditions de production et d’utilisation des données, des enjeux sociaux et en particulier de genre qui y sont associés.
Dans le prolongement des réflexions qui ont accompagné la définition des catégories socioprofessionnelles au début des années 1980 {9} , Thomas Amossé renouvelle le point de vue et montre en quoi métiers féminins et métiers masculins ne répondent pas aux mêmes critères de catégorisation. En définissant l’activité, statisticiens et économistes ont inventé son inverse, l’inactivité, catégorie qui comprend nombre de femmes au foyer, quelque soit leur degré d’occupation par le travail domestique, devenu invisible aux yeux de ceux qui comptent. Annie Fouquet remonte jusqu’aux sources historiques de cette construction.
Femmes au foyer, hommes au travail, cette spécialisation des tâches donne lieu à des échanges au sein de la famille ; Thibaut de Saint Pol, Aurélie Deney et Olivier Monso nous racontent l’histoire du ménage, unité statistique hiérarchisée par excellence, et de l’évolution de cette catégorie le plus souvent ancrée sur le logement. Là aussi, une catégorisation définit son contraire et longtemps, les "sans domicile" ont été négligés voire oubliés. Maryse Marpsat nous livre les réflexions autour d’enquêtes nouvelles, destinées à prendre enfin en compte ces exclus de la statistique.
Ces analyses, comme celles de Sophie Ponthieux, nous font toucher du doigt les limites d’un concept statistique. Qu’est-ce qu’un "travailleur pauvre"? A partir de quand est-on considéré comme travailleur ? Au-delà de quel seuil de revenu est-on catalogué parmi les pauvres ? De ces décisions dépend la vision d’une société donnée par le reflet déformant des chiffres impliqués. L’histoire d’un tel concept est là aussi directement liée au contexte historique, économique et social auquel il se réfère.
Or le contexte, aujourd’hui, est international. Au-delà du besoin de comparaisons de plus en plus précises, Jacques Freyssinet met en avant les enjeux qui font que l’Europe fixe des objectifs en termes de taux d’emploi plutôt qu’en termes de taux de chômage.
Ainsi, Travail, Genre et Sociétés revient à son tour, par une réflexion nécessaire, sur quelques grands concepts statistiques {10} qui appartiennent à l’histoire des recensements de population et des grandes enquêtes. Son angle de vision original, autour du genre, n’a pas été sans poser problèmes. Si l’usage, devenu plus systématique, des statistiques sexuées montre pourtant que la variable sexe, loin de faire figure de résidu {11} , tend à gagner de la légitimité, si la prégnance de cette variable n’est pas sans questionner les catégories existantes, leurs frontières, leur validité, il n’est pas si simple de débusquer les liens entre statistiques et genre {12} dès la construction des concepts. Ce voyage aux sources mêmes de la statistique, prisme qui conditionne notre vision du paysage social, n’est qu’un début.
Philippe Alonzo et Monique Meron
PROFESSIONS AU FÉMININ REPRÉSENTATION STATISTIQUE, CONSTRUCTION SOCIALE Thomas Amossé

A l’image d’une sociologie qui a laissé le travail féminin dans son angle mort jusqu’au milieu des années 1960 (Maruani, 2003), la statistique n’a longtemps proposé qu’un portrait imprécis de l’activité professionnelle des femmes, esquisse en négatif de celle des hommes. Pendant des décennies, la description fine des métiers et des qualifications s’est en effet déclinée au "neutre masculin", pour reprendre l’expression de Margaret Maruani (2001). Le travail des femmes est resté principalement abordé sous l’angle de la sphère domestique et de l’inactivité. Aujourd’hui encore, le détail statistique des professions masculines contraste avec l’imprécision des contours de l’activité féminine. Modélisée par des études économétriques, interrogée au travers des flous de classement qu’elle entraîne {13} , la présence des femmes sur le marché du travail ne va pas de soi, dans les statistiques comme dans la réalité.
Ce constat d’une représentation statistique du travail qui, d’après son histoire et dans ses principes mêmes, est sexuée, invite à un retour sur les nomenclatures d’emploi en général et sur la nomenclature socioprofessionnelle en particulier (encadré). Ce faisant, nous serons amenés à considérer l’hypothèse formulée par les sociologues et historiens des sciences selon laquelle la statistique ne se contente pas de refléter la réalité, mais contribue à la créer. Sans nier bien évidemment la réalité des inégalités sexuées en termes de profession, nous tenterons par une lecture critique de la nomenclature socioprofessionnelle de déconstruire la représentation statistique qu’elle propose et de montrer par-là même comment s’articulent catégorisation statistique et construction sociale. Nous questionnerons ainsi le caractère sexué de la nomenclature sans oublier qu’elle est, comme toute représentation, à la fois "la résultante à un moment donné du temps de la lutte sociale" et "un énoncé performatif qui prétend à faire advenir ce qu’il énonce" (Bourdieu, 1982).

Les nomenclatures socioprofessionnelles de l’Insee
Mise en œuvre pour la première fois à l’occasion du recensement de 1954, la nomenclature des catégories socioprofessionnelles (CSP) qui répondait à "l’intuition des milieux sociaux" selon l’expression de son créateur Jean Porte, a constitué pendant une trentaine d’années la principale grille d’analyse de la société française (Desrosières, Thévenot, 2002). La refonte de la nomenclature, entreprise en vue du recensement de 1982, n’en a que peu modifié les principes : elle les a explicités et précisés en articulant le niveau des catégories socioprofessionnelles (31 catégories, 6 groupes au niveau le plus agrégé) et celui des professions (455 rubriques). La nomenclature, dès lors appelée nomenclature des professions et catégories socioprofessionnelles (PCS), est ensuite restée inchangée jusqu’en 2003, année de publication de la nouvelle nomenclature des PCS. Dans cette dernière version, résultat d’une mission de rénovation conduite à l’Insee entre 1996 et 2002, seul le niveau des professions a été modifié afin de prendre en compte l’évolution des métiers et qualifications depuis vingt ans.

A l’occasion de ce retour aux sources, nous considérerons l’emploi féminin sous le prisme de trois de ses principales figures (les aides familiales, les employées et les secrétaires) avant de porter un regard critique sur ce qui apparaît aujourd’hui encore comme sa caractéristique première, sa concentration dans un nombre limité de professions et de catégories socioprofessionnelles. Si elles ne se limitent pas a priori aux femmes, les rubriques d’aides familiales sont de fait majoritairement féminines. En tant que telles, elles témoignent de la manière dont la statistique publique a pris, et prend encore en compte, la situation familiale comme un des critères de l’identité professionnelle des femmes. L’analyse du groupe des employé-e-s et de la profession de secrétaire nous permettra plus généralement de montrer comment le genre entre, le plus souvent de façon implicite mais parfois aussi de façon explicite, dans la définition statistique des professions et catégories socioprofessionnelles. Symbolique de la place des femmes dans la nomenclature, le groupe des employés l’est également par la concentration du travail féminin qu’il propose : alors que six groupes sont définis au niveau le plus agrégé de la nomenclature, les employées représentent à elles seules près de la moitié des femmes en emploi. Dans quelle mesure cette concentration est-elle un effet de nomenclature ? C’est la question à laquelle nous tenterons de répondre en confrontant les professions, telles qu’elles sont déclarées avant toute opération de codage, à celles issues des rubriques prévues par la nomenclature.
LES AIDES FAMILIALES :
QUAND LA SITUATION FAMILIALE L’EMPORTE
SUR LA PRATIQUE PROFESSIONNELLE
Dans la nomenclature socioprofessionnelle de l’Insee, le classement des aides familiaux témoigne d’une représentation par défaut du travail des femmes. Par définition, les aides familiaux "aident un membre de leur famille dans son travail, sans être salariés", selon la formulation du dernier recensement de la population et de l’enquête Emploi. Ce groupe est composé à 90% de femmes, essentiellement des femmes d’agriculteur (31%), d’artisan (29%) ou de commerçant (18%) qui prennent en charge une partie de l’activité de l’entreprise familiale. L’activité exercée peut être la même que celle du conjoint, elle peut également être du domaine de la vente, du secrétariat ou de la comptabilité. Si elle n’est pas théoriquement définie en fonction du genre, la catégorie d’aide familial est, par sa composition sexuée autant que par le classement dont elle fait l’objet dans la nomenclature, emblématique des hésitations de la statistique face à l’emploi féminin. En effet, considérant que ces situations "sont […] à ce point domestiques que la notion d’occupation, qu’il s’agisse d’une profession, d’une qualification, ou même d’un métier, y perd de sa pertinence", la statistique publique a adopté "une règle de’redressement’telle que leur catégorie socioprofessionnelle est automatiquement celle du ’chef de ménage’" (Desrosières, Thévenot, 2002).
Cette pratique de classement née avec la nomenclature en 1954, n’a été que légèrement modifiée lors de sa refonte en 1982 : si depuis cette date, les conjoints d’artisan et de profession libérale sont classés dans une profession spécifique au niveau détaillé {14} lorsqu’ils déclarent effectuer un travail administratif ou commercial, il n’en demeure pas moins qu’ils restent classés dans la catégorie agrégée des artisans (21) et des professions libérales (31). Les conjoints d’agriculteur, de commerçant ou de chef d’entreprise de plus de 10 salariés sont quant à eux toujours classés, au niveau détaillé comme au niveau agrégé, dans la même catégorie que leur conjoint, qu’ils exercent ou non la même activité. Ces emplois demeurent ainsi classés non pas en fonction de la profession réellement exercée, mais en fonction de celle du conjoint. Par exemple, un emploi de secrétaire n’appartient pas à la même profession, au sens statistique du terme, selon qu’il est exercé par la femme du patron ou par un autre salarié.
La place des aides familiales dans la nomenclature des PCS témoigne d’une absence de reconnaissance réelle de ces emplois qui, à défaut d’avoir été formalisés par un contrat de travail salarié, ont longtemps été suspectés de n’être qu’une déclinaison du travail domestique ou une aide ponctuelle. Rattachées soit à l’inactivité, soit à l’activité du conjoint, ces situations sont restées peu visibles dans les statistiques pendant des décennies. Dans les recensements de la population, les règles de classement des femmes d’agriculteur ont ainsi fortement varié, de l’inactivité à la profession d’exploitant agricole en passant par le statut d’aide familial (Huet, 1981). Cependant, la représentation statistique n’est pas sans lien avec la réalité : ainsi, lors du recensement de la population de 1975, seulement un tiers des aides familiales femmes de commerçant déclarait une profession précise ("bouchère-caissière", "épicière", "vendeuse", etc.) ; un autre tiers s’identifiait au groupe générique des "commerçants", le dernier tiers ne mentionnant aucune profession (Thévenot, 1983).
Aujourd’hui encore, le classement problématique des aides familiales dans la nomenclature socioprofessionnelle renvoie à des flous de situation et des difficultés de repérage des individus eux-mêmes : dans l’enquête Emploi, seulement un peu plus de la moitié des aides familiales femmes de commerçant déclarent une profession précise ("secrétaire", "comptable", "hôtelière"), l’autre moitié déclarant un intitulé d’emploi générique ("commerçant", "aide familiale" ou "conjoint collabo rateur") {15} . Si à vingt-cinq ans d’intervalle, les données semblent indiquer une légère progression de l’"identité professionnelle" des aides familiales, les différences de mode de collecte entre une enquête par dépôt-retrait (recensement) où la question sur la profession n’est pas systématiquement contrôlée et une enquête en face-à-face (enquête Emploi) où la non-réponse est évitée par les enquêteurs invite cependant à davantage de prudence. L’absence de données comparables aux deux dates ne permet malheureusement pas de préciser cette première analyse.
Quoi qu’il en soit, le monde des aides familiales s’est profondément transformé sur les vingt dernières années : la majorité des femmes d’agriculteur, artisan ou commerçant exerce désormais une profession salariée, le plus fréquemment hors de l’entreprise familiale ; le nombre d’aides familiales non salariées a ainsi été divisé par quatre, passant de 750 000 en 1982 à 210 000 en 2002. Parmi ces dernières, on trouve une proportion croissante de "conjoints collaborateurs", statut juridique reconnu depuis 1979. De plus en plus souvent professionnalisées, salariées ou associées de droit à l’entreprise familiale, les aides familiales se sont ainsi institutionnalisées. Ne faut-il pas dès lors prévoir une autre règle de classement les concernant ?
Répondre à cette question suppose de différencier le niveau agrégé, celui des catégories socioprofessionnelles qui correspondent aux milieux sociaux, et le niveau fin, celui des professions plus directement associées aux métiers et qualifications. Si, aujourd’hui comme hier, il n’est pas impensable d’attribuer aux femmes d’exploitant agricole, d’artisan commerçant ou de chef d’entreprise le même milieu social que celui de leur conjoint, il est plus discutable de ne pas repérer leur profession en tant que telle. Compte tenu du principe d’emboîtement (né lors de la réforme de 1982) du niveau fin des professions avec le niveau agrégé des catégories socioprofessionnelles, il n’est pourtant pas possible d’intégrer les aides familiales exerçant une fonction administrative au groupe des employés administratifs. Le caractère sexué de la nomenclature, la règle de classement des aides familiales semblent témoigner aujourd’hui plus qu’hier de la difficulté d’articuler les professions et les catégories socioprofessionnelles. L’exigence d’une définition précise des professions en fonction du contenu du travail est peut-être plus forte qu’il y a vingt ans, pour les aides familiales comme pour les autres actifs occupés.

LES EMPLOYÉS : UN GROUPE FÉMININ…

Si le classement des aides familiales témoigne d’une influence sexuée de la situation familiale sur la catégorisation professionnelle, le groupe des employés permet de mettre plus directement en évidence la dimension sexuée de la nomenclature. De fait, la frontière entre employés et ouvriers, telle qu’elle est dessinée depuis la refonte de 1982, sépare explicitement un monde masculin, celui des ouvriers, d’un monde féminin, celui des employés (Seys, 1987). A l’occasion de cette refonte ont en effet été reclassés en employés les membres des professions les plus féminisées, comme les femmes de ménage et les agents de service. Parallèlement, les professions masculines de représentant et gérant de magasins d’une part, de magasinier, boucher et charcutier salarié d’autre part, ont été reclassées respectivement dans le groupe des professions intermédiaires et dans celui des ouvriers.
Il n’est pas surprenant, compte tenu des principes mêmes d’une nomenclature qui entend répondre à "l’intuition des milieux sociaux" pour reprendre l’expression de son créateur Jean Porte, de constater que les caractéristiques sociales des professions influencent leur classement dans un groupe plutôt qu’un autre. Les raisons évoquées pour justifier la constitution d’un "groupe féminin" le sont davantage, elles témoignent de la difficulté qu’il y a à s’abstraire des représentations communément partagées à propos du travail des femmes : à défaut de pouvoir caractériser les employés par des "comportements spécifiques", contrairement aux cadres, ouvriers ou petits patrons, la statistique publique a opté pour une homogénéité sexuée des catégories ; c’est ainsi l’absence d’"image sociale" et de "caractéristique professionnelle" des employés qui a conduit l’Insee à faire de ces emplois "un groupe féminin" (Desrosières, Thévenot, 2002).
A l’image du groupe des employés, les principales catégories d’emploi des femmes restent marquées par un manque de visibilité dans les représentations sociales. Parfois domestique, rarement professionnelle, l’image du travail des femmes est avant tout "féminine" en ce qu’elle renvoie le plus souvent à des qualités supposées féminines : si lorsqu’elles sont ouvrières, les femmes sont majoritairement employées sur des postes peu qualifiés, c’est parce que les tâches à effectuer demandent de la patience et de la minutie ; si elles sont assistantes maternelles ou femmes de ménage, c’est en raison des compétences domestiques qu’elles ont développées pour élever les enfants et entretenir le foyer ; si elles sont infirmières et non médecins, c’est pour la douceur naturelle qu’elles apportent aux soins, loin des diagnostics et traitements prescrits par des médecins qui se situent davantage dans le registre de la science que dans celui de l’affectif. Les images tiennent parfois de la caricature, elles sont pourtant assez communément partagées. Comme l’indique Pierre Bourdieu dans Ce que parler veut dire, "les différences les plus efficaces socialement sont celles qui donnent l’apparence de se fonder sur des différences objectives" (Bourdieu, 1982).
Même si cette lecture sexuée des professions s’exprime le plus souvent en aval du travail de représentation statistique, comme grille d’interprétation de la place des femmes dans l’espace socioprofessionnel, elle n’est pas étrangère à la définition même des catégories. Parce qu’elles sont supposées s’appuyer sur des qualités naturelles, les professions de femmes n’ont que peu fait l’objet d’un travail de construction et de représentation, qu’il soit politique (par les organisations professionnelles), juridique (dans les conventions collectives) ou statistique (dans les nomenclatures d’emploi). D’un côté, les professions masculines sont décrites avec une précision de diamantaire, depuis les spécialités de formation qui répondent aux exigences des filières professionnelles jusqu’aux grilles de classification qui en précisent le contenu dans les conventions collectives. De l’autre côté, des professions féminines qui, n’ayant pas encore été mises en forme par l’histoire sociale et enregistrées par la statistique, n’ont comme mode de représentation que leur "féminité". De fait, l’espace des professions témoigne de plus de deux siècles d’histoire du travail, une histoire essentiellement masculine jusque récemment.
Dans la nomenclature socioprofessionnelle de l’Insee, on peut ainsi opposer les emplois masculins, découpés finement en métiers, distingués en fonction des systèmes productifs, hiérarchisés selon les niveaux de qualification, aux emplois féminins où les qualifications sont peu précises et les hiérarchies peu présentes. Ainsi en est-il du domaine féminin de la santé et du travail social qui est le seul où la notion de cadre, pourtant définie dans les conventions collectives de branche, n’a pas d’équivalent statistique ou encore du groupe féminin des employés qui, à l’inverse de celui des ouvriers, ne permet pas de distinguer salariés qualifiés et non qualifiés. D’un point de vue quantifié, les professions féminines sont trois fois moins nombreuses que les professions masculines et elles ont en moyenne des effectifs trois fois supérieurs {16} . Le groupe des employés constitue sans nul doute le meilleur exemple de cette différence de représentation des professions féminines et masculines : d’un côté, les deux professions les plus féminines, celles de secrétaire et d’assistante maternelle (composées à 99% de femmes), regroupent 1,1 million de salarié-e-s ; de l’autre la profession la plus masculine, celle d’agent technique des eaux et forêts (composée à 98% des hommes) ne représente que 2 000 salariés.
L’inégale précision de la description des professions d’hommes et de femmes dans la nomenclature socioprofessionnelle n’est pas une simple construction statistique. La catégorisation statistique reflète, certes avec un effet de zoom, les différences de représentation cognitive (l’image sociale), politique et syndicale (dans les luttes d’institutionnalisation) des professions selon le genre. Sur ce point, les différentes formes de représentation se complètent et se renforcent : exposé par Margaret Maruani et Chantal Nicole (1989), le conflit entre clavistes (femmes) et correcteurs (hommes) témoigne, par exemple, de la représentation sexuée des qualifications professionnelles, entre professionnalité historiquement construite des emplois masculins et absence persistante de qualification reconnue des emplois féminins ; plus récemment, Philippe Alonzo (1999) s’est intéressé aux "stratégies de résistance des caissières dans la grande distribution". Au-delà de telles situations que seule une microsociologie des professions peut mettre en évidence, l’examen des enjeux de définition des professions d’employés lors de la dernière rénovation de la nomenclature permet de mieux comprendre l’articulation entre construction sociale et représentation statistique des professions.

… DONT LA DESCRIPTION EN TERMES
DE PROFESSION DEMEURE PROBLÉMATIQUE

Le traitement du groupe des employés lors de la dernière opération de rénovation de la nomenclature témoigne à la fois de la volonté de préciser la représentation statistique de ce groupe "féminin" et de la difficulté à s’abstraire du "sexe" des professions. S’il a été jugé nécessaire de créer un sous-groupe "employé" dans le cadre de la mission de rénovation de la PCS {17} , les rubriques de profession des employés n’ont en définitive que peu été modifiées par rapport à celles traitées dans le cadre d’échanges sectoriels (hôtellerie-restauration, transport, etc.) : alors que d’un côté, les organisations professionnelles, principalement implantées dans les secteurs masculins, effectuaient un travail de représentation essentiellement politique en proposant la création d’un grand nombre de rubriques de profession, de l’autre, le sous-groupe "employé" analysait de manière scientifique donc plus mesurée, la possibilité de redéfinir des professions. Ce n’est pas tant la justesse des analyses proposées par ce sous-groupe que nous entendons discuter que l’organisation même d’une mission de rénovation qui n’a fait que refléter les modes de représentation des différents espaces professionnels, représentations politique et syndicale du côté des emplois masculins, sociologique et statistique du côté des emplois féminins.
Prenant acte de l’imprécision de la description statistique des employés, le sous-groupe "employé", composé pour moitié d’hommes et de femmes, a étudié les possibilités d’aménagement de la nomenclature. Si l’imprécision de la version de 1982 reflétait l’absence passée de travaux sociologiques sur le monde des employés, l’émergence de travaux sur les professions de secrétaire (Liaroutzos, 1997), d’aide-soignant (Arborio, 1995) et plus généralement d’employé (Chenu, 1993 ; Alonzo, 1996) devait permettre de renouveler la réflexion. Certes l’analyse a permis de préciser quelques-unes des professions les plus volumineuses : c’est le cas des aides-soignants que l’on distingue dorénavant des assistants médicaux, des auxiliaires de puériculture et des aides médico-psychologiques ; c’est également le cas des assistantes maternelles qui sont distinguées des aides à domicile. Cependant, la profession de secrétaire, qui à elle seule regroupe plus de 650 000 salariés, n’a pas été modifiée. L’analyse de l’argumentaire qui a finalement conduit à ne pas proposer d’aménagement pour cette profession emblématique des emplois féminins illustre de façon exemplaire la difficulté qu’il y a à s’abstraire du "sexe" des professions.
Un double constat était à l’origine de la réflexion autour d’une éventuelle redéfinition de la profession de secrétaire : d’une part, avec un effectif qui représentait plus d’un emploi sur trente et une femme en emploi sur quinze, cette profession était la plus importante de la nomenclature ; d’autre part, la description tant sociologique (Liaroutzos, 1997) que statistique (d’après les libellés d’emploi de l’enquête Emploi) de la profession semblait autoriser la distinction de deux nouvelles professions (les "secrétaires médicales" et les "secrétaires spécialisées" regroupant les secrétaires commerciales, bilingue ou trilingue, juridiques, etc.). Bien que s’appuyant sur des arguments objectivement solides, la proposition de redéfinition de la profession de secrétaire n’a pas été retenue. Cette décision s’est principalement fondée sur deux éléments : le premier tenait au respect de l’économie de la nomenclature, c’est-à-dire au refus de créer dans l’ombre d’une profession massive et indifférenciée, deux professions spécialisées d’effectif beaucoup moins important, le second à la faiblesse supposée de l’identité professionnelle de ces professions. A l’appui de cet argument, étaient citées la polyvalence des emplois administratifs, la dépendance à l’égard des directions d’entreprise du point de vue des contenus professionnels, la forte dispersion selon les branches d’activité et les conditions d’emploi (temps partiel, contrats courts) ne permettant pas un réel investissement professionnel.
Au-delà d’arguments que l’on peut considérer comme sexués, voire sexistes, comme la référence à une polyvalence "féminine" caractéristique du métier de secrétaire, une organisation "domestique" des services administratifs ou la nécessité, pour préciser le métier de secrétaire, d’avoir accès à des caractéristiques personnelles du patron, on peut être tenté de comprendre l’utilisation d’éléments plus classiquement mobilisés dans la définition des professions comme la taille, la solidité d’un noyau et le flou avec d’autres professions (Desrosières, Goy, Thévenot, 1983). Certes, suivre la proposition aurait amené à créer des professions de secrétaire d’effectifs très différents (de l’ordre de 60 000 pour chacune des professions de secrétaire spécialisée, à comparer avec plus de 500 000 pour celle de secrétaire non spécialisée) et entretenant une frontière un peu molle. Mais une telle décision aurait été loin d’être exceptionnelle dans la nomenclature : on peut par exemple évoquer les professions masculines de technicien ou d’ingénieur de l’environnement, ou encore la profession d’agent technique forestier et garde des espaces naturels qui, malgré la faiblesse de ses effectifs (de l’ordre de quelques milliers), a survécu lors de la dernière rénovation ; on peut également mentionner la profession féminine d’infirmière pour laquelle on distingue plusieurs spécialités.
De toute évidence, ce qui a manqué pour que voient le jour de nouvelles professions de secrétaire, au sens de la nomenclature des PCS, ce n’est pas tant les caractéristiques objectives de la profession, en termes de spécialisation des qualifications et du contenu du travail, que le déficit de représentation politique qui la caractérise. La comparaison avec les professions mentionnées plus haut est sur ce point tout à fait éclairante : dans le cas des professions de l’environnement, c’est la volonté politique d’un ministère en recherche de légitimité davantage que l’émergence, encore faible d’un point de vue empirique, des métiers de l’environnement, qui a permis la création de nouvelles professions ; dans celui des infirmières, c’est la force de la représentation syndicale (pour la CGT et la CFDT au moins, les syndicats d’infirmier-ère-constituent une vitrine de leur prise en considération des emplois féminins) et institutionnelle (avec la garantie étatique des spécialisations à travers des diplômes d’État et des grades hospitaliers) qui a pu peser dans la structuration statistique du monde infirmier.
De fait, s’il s’appuie en premier lieu sur des critères professionnels, le découpage statistique des professions est un enjeu politique. Comme le rappelle Luc Boltanski (1982), "l’institutionnalisation des frontières entre groupes (professionnels) est l’un des enjeux fondamentaux des luttes politiques". Les débats, parfois animés, qui ont eu lieu lors des opérations de rénovation de la nomenclature peuvent en témoigner : les discussions du début des années 1980 à propos de la définition des professions de psychologue et psychanalyste ont été décrits avec force détails (Desrosières, Thévenot, 2002). A l’occasion de la dernière refonte de la nomenclature, d’autres professions ont exprimé le souhait d’une redéfinition de leur activité : dans le cas des architectes, la revendication d’une rubrique statistique, excluant les géomètres experts, renvoie à un différend institutionnel quant à la caisse complémentaire de retraite que ces professions gèrent en commun ; le plus souvent, les demandes participent d’une logique d’institutionnalisation des professions comme dans le cas des fleuristes auparavant classés avec les "petits détaillants en produit de luxe".
Mal représentées politiquement, les femmes apparaissent défavorisées dans ces luttes de classement qui sont, comme le souligne Pierre Bourdieu (1982), "des luttes pour […] imposer la définition légitime du monde social". Pour une profession ou un groupe social, la définition des catégories statistiques renvoie à des luttes de territoire dans l’espace symbolique des représentations. La concentration statistique des emplois féminins témoigne de fait d’une double ségrégation, à la fois réelle et symbolique : d’une part les femmes accèdent peu à une majorité d’emplois, d’autre part les professions qu’elles exercent le plus fréquemment n’occupent que peu de place dans la nomenclature.

LA CONCENTRATION DES EMPLOIS :
UN EFFET DE NOMENCLATURE ?

Au-delà des figures emblématiques que constituent le groupe des employés et, en son sein, la profession de secrétaire, la concentration des emplois s’est établie comme une des principales caractéristiques du travail des femmes : mise en évidence lors des premiers portraits quantifiés consacrés à l’activité féminine (Huet, 1983), elle n’a eu de cesse de s’affirmer comme une de ses caractéristiques structurelles (Marchand, 1993 ; Maruani, 2003). Aujourd’hui comme il y a vingt ans, un même constat se dégage à la lecture des effectifs sexués des professions et catégories socioprofessionnelles : les emplois féminins sont concentrés dans un petit nombre de métiers et de domaines d’activité. La féminisation du marché du travail n’a rien changé à cet état de fait, au contraire. La parité de plus en plus proche, les femmes occupant désormais 45% des emplois, n’a paradoxalement pas fait avancer l’horizon de la mixité : en 2001, les six catégories socioprofessionnelles où l’on trouve le plus de femmes (sur les trente et une catégories que compte la nomenclature) représentent 62% de l’emploi féminin, soit la même proportion qu’il y a vingt ans.
Si les tendances et les conclusions ne sont guère discutables, la confiance à accorder aux indicateurs statistiques construits à partir de la nomenclature des PCS est toute relative : comme nous venons en effet de le montrer, le degré de féminisation d’une profession ou d’une catégorie socioprofessionnelle est loin d’être étrangère à la définition de ses contours et de son contenu ; ainsi, la concentration des emplois féminins pourrait n’être qu’un effet de nomenclature. Afin d’interroger cette hypothèse, nous avons considéré non plus les catégories statistiques, mais les libellés d’emploi eux-mêmes, c’est-à-dire les constructions sociales et non leurs représentations statistiques. De cette analyse illustrée par les graphiques 1 et 2 (en annexes), on conclut à une très forte différence de concentration des expressions employées par les hommes et les femmes pour présenter leur profession : alors que du côté des femmes les cinq libellés de secrétaire (5%), assistante maternelle (2,7%), femme de ménage (2,5%), aide-soignante (2,4%) et vendeuse (2,2%) représentent à eux seuls près d’un emploi sur six, du côté des hommes les cinq premiers libellés d’agriculteur (1,6%), maçon (1,6%), magasinier (1,1%), électricien (1%) et chauffeur routier (0,9%) ne représentent qu’un emploi sur quinze.
Ainsi, la concentration des emplois féminins, loin de n’être qu’un effet de nomenclature, se révèle bien être une caractéristique forte de la segmentation du travail entre hommes et femmes. La mixité apparaît par conséquent bien plus lointaine que la parité, ce que confirme une décomposition de la féminisation des emplois qui tient compte de la structure sexuée des professions : d’après les données des derniers recensements de la population, la féminisation des professions n’explique qu’un quart de la forte progression des emplois féminins entre 1982 et 1999, les trois quarts de cette progression tenant à des emplois créés "à proportion de femmes par profession constante" {18} . La féminisation de l’emploi ne signifie donc pas la féminisation des professions et la parité, si elle se rapproche à mesure que la présence des femmes sur le marché du travail se révèle utile économiquement, est loin de coïncider avec l’égalité des sexes. La lente féminisation des professions et la concentration de l’emploi féminin se répondent et se renforcent donc dans un mouvement lent qui traduit l’inertie des représentations sociales concernant le travail des femmes.
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A l’issue de cette lecture critique de la nomenclature socioprofessionnelle, nous avons acquis quelques certitudes : si la statistique publique n’est pas neutre dans le traitement du genre (comment pourrait-elle d’ailleurs prétendre l’être ?), la moindre visibilité des emplois féminins dans la nomenclature socioprofessionnelle de l’Insee apparaît bien davantage être le reflet d’une représentation socio-politique différenciée des professions d’hommes et de femmes qu’une simple construction statistique. On peut certainement regretter certains choix statistiques qui, en étant en prise avec les demandes des acteurs sociaux, n’ont fait qu’en refléter les logiques de domination. Il serait cependant injuste d’accuser la nomenclature socioprofessionnelle alors qu’elle ne prétend qu’enregistrer les pratiques de classement nées de l’histoire sociale. Si elle est une co-construction de la réalité, en permettant notamment aux acteurs sociaux de prendre appui dans leurs revendications, la statistique publique ne peut, et ne doit pas à mon sens, se substituer au travail de représentation proprement politique, en particulier celui des organisations professionnelles, patronales et syndicales.


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ANNEXES
Graphique 1 : La concentration du travail féminin, un effet de nomenclature ?



Source : enquête Emploi 2002.
Graphique 2 :… qui résiste à l’analyse des libellés de Profession



Source : enquête Emploi 2002.
L’INVENTION DE L’INACTIVITÉ Annie Fouquet

U ne mère de famille ayant trois enfants et plus, classée comme "inactive" par la statistique publique, accomplit plus de 40 heures par semaine de travail domestique, plus qu’un plein temps d’actif. Comment le terme d’inactivité a-t-il pu recouvrir et cacher une telle quantité de travail ?
Pourquoi a-t-on considéré comme inactives les femmes au foyer ? Comment cette catégorie statistique s’est-elle constituée, jusqu’à oblitérer une portion si grande de la réalité de l’activité quotidienne de nombreux hommes et femmes ? C’est à la recherche de ce qui n’est pas dit, de l’impensé au-delà des mots et des catégories construites que cet article tente de se livrer. Car l’inactivité n’est jamais définie en tant que telle, elle résulte au mieux d’une double négation : ceux qui ne sont ni actifs occupés, ni chômeurs. Après avoir retracé le travail d’élaboration des catégories statistiques grâce aux travaux d’Alain Desrosières et de Robert Salais, il faudra remonter aux sources même de l’économie politique pour voir naître le concept d’activité. Car la définition de l’activité et de son double, l’inactivité, est totalement liée au champ d’action que s’est donnée l’économie politique à sa création au XVIIIe siècle. La science économique qui s’y enracine a suivi ces présupposés sans les remettre en cause ni les repenser {19} .
Jamais n’est définie l’inactivité : la qualité d’inactif s’applique à la population qui n’est pas considérée comme active. La population active, quant à elle, est définie comme la somme des actifs occupés (ceux qui ont un emploi) et de ceux qui recherchent un emploi (BIT, 1954).
Selon ces définitions actuelles, sont considérés comme inactifs une fraction importante de la population, les jeunes (de futurs actifs), les vieux (d’anciens actifs pour ceux qui ont eu un emploi) et les femmes au foyer. "Distinguer une population active au sein de la population totale revient à considérer comme’inactifs’tous ceux qui n’en font pas partie. Cela peut sembler logique pour les petits enfants ou les vieillards, mais l’est moins dans le cas des femmes s’occupant de leur foyer" remarquent Olivier Marchand et Claude Thélot (1997, p.46).
Comment ce terme d’‘ inactif’s’est-il trouvé ainsi utilisé à désigner des personnes parfois sur-occupées, comme peuvent l’être des mères de famille nombreuse accomplissant plus de 70 heures par semaine de tâches domestiques {20} ? L’usage des statisticiens économistes prend la réalité à contre sens. Comment a-t-on "inventé" l’inactivité ? Peut-on en retracer l’histoire, à la manière des travaux impulsés par Robert Salais (1986) dans L’invention du chômage ? Ces travaux ont montré que la notion de chômage, qui paraît naturelle à la fin du XXe siècle, résulte d’une construction sociale lente et progressive qui accompagne les transformations du travail et des institutions sociales situées dans l’espace et dans le temps. Cet article se propose de faire le même travail sur le concept d’inactivité, en commençant par en retracer l’histoire dans celle des définitions statistiques dont l’usage se stabilise à la fin du XIXe siècle. On s’interrogera alors sur le choix de ce mot "inactif" par une plongée dans les dictionnaires étymologiques. On verra alors comment ce concept s’accroche à la pensée économique naissante au siècle des lumières et comment les considérants, qui entourent la définition du champ économique et avec elle celle de l’inactivité, seront ensuite oubliés. Cette omission de l’origine pèse encore sur l’interprétation de la réalité que donnent les concepts qui sont issus de cette histoire. Il faut enfin y revenir pour comprendre pourquoi le flou s’accroît face à une réalité plus globale et mouvante.

DÈS SON APPARITION EN 1896,
LA POPULATION ACTIVE S’OPPOSE AUX OISIFS

Remonter le fil de l’histoire de la construction de la catégorie de l’inactivité revient à pister celle de la population active et celle du chômage, puisque la population inactive procède d’une double négation : l’inactif est celui qui n’est ni actif occupé, ni chômeur.
Le terme’population active’apparaît pour la première fois au recensement de 1896. La population active est alors la somme des professions recensées.

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