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La responsabilité sociale des entreprises à l'épreuve des faits

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Description

La responsabilité sociale - et environnementale - des entreprises peine à convaincre : loin de préserver leur réputation et de légitimer leurs activités, ces démarches les surexposent à la critique. Entre approche scientifique et vulgarisation, cet ouvrage étudie et analyse les conditions d'existence, l'évolution et les modalités actuelles de la généralisation du concept. Il pose aussi les bases d'une réflexion face aux défis sociaux et économiques de la France.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2011
Nombre de lectures 102
EAN13 9782296808447
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

La responsabilité sociale des entreprises à l’épreuve des faits
Entreprises et Management
Collection dirigée par Ludovic François
La collection Entreprises et Management est destinée à accueillir des travaux traitant des questions liées aux sciences de gestion et à l’entreprise. Les ouvrages publiés ont pour la plupart une vocation pratique. Certains d’entre eux sont issus de thèses professionnelles soutenues à HEC.
Dernières parutions
Jawad MEJJAD, Le rire dans l'entreprise. Une analyse compréhensive du rire dans la société , 2010.
Jean-Charles MATHE, Analyse et management stratégiques , 2010.
Frédéric ISELIN, Entrepreneurs, managers, vendez-vous assez cher ? , 2010.
Audrey BECUWE, Gestion des ressources humaines dans les municipalités françaises. De l’expérimentation à l’institutionnalisation , 2010.
Gabriel GUERY, Droit du travail à l’intention des managers , 2010.
My-Lan CAO, Les vrais enjeux d’un projet de construction durable , 2009.
Alain COUGARD, Du gel des salaires à la débâcle des compétences. Plaidoyer pour un nouveau regard sur la rémunération , 2009.
Sami BASLY, Le processus d’internationalisation de l’entreprise familiale , 2009.
Victoire de MARGERIE, Strategy and technology , 2009.
Emmanuelle WEILAND, Achats et développement durable : le cas du secteur tertiaire , 2009.
Bruno OXIBAR, Communication sociétale , 2009.
François BESANCENOT, Territoire et développement durable. Diagnostic , 2009.
Aurélien PERRUCHET, Le doctorat : un investissement rentable ? Approches économiques et sociologiques , 2008.
Yann RIVAL, Internet et performance de l’entreprise. Une analyse des stratégies Internet appliquée au secteur du tourisme , 2008.
Carole LALONDE, Organiser la réponse à la crise. Études de neuf types de réponses à la crise, de l’humaniste à l’aventurier , 2008.
Lys VITRAL, Pouvoir et influence des Organisations Non Gouvernementales dans la régulation de l’économie mondiale , 2008.
Valérie PAONE
La responsabilité sociale des entreprises à l’épreuve des faits
Comprendre pour durer au XXIe siècle
AVERTISSEMENT
Les opinions exprimées et exposées dans cet ouvrage n’engagent que leur auteur. Elles ne sauraient refléter une prise de position officielle ou officieuse de la collection.
Nous sommes conscients que quelques scories
subsistent dans cet ouvrage.
Vu l’utilité du contenu, nous prenons le risque de l’éditer ainsi et comptons sur votre
compréhension
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54920-3
EAN : 9782296549203
REMERCIEMENTS
A ce stade d’un parcours dont cet ouvrage est issu, je tiens à remercier les personnes qui l’ont rendu possible par leurs conseils, leur disponibilité, leur soutien et leur gentillesse. Sans un voyage à Vancouver, en 2007, j’aurai sans doute renoncé à ce parcours loin d’être achevé.

Je tiens en premier lieu à remercier Laurence pour son extrême gentillesse, sa disponibilité, sa patience et ses conseils. Je la remercie pour son soutien constant depuis notre rencontre alors que rien ne l’y obligeait.

Je remercie Gilles qui était aussi à la conférence à Vancouver. Il m’a, avec Laurence, encouragée, aidée par son analyse de la situation, et ce jusqu’à la fin de ce travail et plus encore par la suite. Ils sont tous deux, au-delà d’être des « académiques » reconnus, des personnes et des académiques bienveillants.

Je remercie très sincèrement Nicole B et Jean A, Jean K, Yvon P, Romain L, tous experts dans leur domaine de recherche et qui ont fait preuve de patience, d’humour et de compréhension ainsi que de beaucoup de bienveillance.

Je profite de la possibilité qui m’est donnée lors de ces dernières modifications, pour remercier certaines de mes collègues, la bande des 4 : Ambroisine, (qui murmure à l’oreille…), Catherine, Irina, Isabelle. Je remercie François pour son humour.

Je remercie Anne MR, Sylvie A et Damien F, présents tout au long de ce travail et lors des moments difficiles, ainsi que Ludovic. Il me reste à remercier toutes les personnes qui, afin d’éviter d’en oublier, se reconnaitront sans que je ne doive les nommer, et qui m’ont aidée de prés ou de loin ces années, et l’équipe de l’Harmattan que j’ai fait souffrir.

Avant de terminer, je remercie pour d’autres raisons, celles et ceux qui ne m’ont pas aidée. Sans doute avaient-ils raison. Toutefois, ils m’ont donné la volonté de dépasser mes handicaps et les leurs. Ils se reconnaitront sans que je ne les nomme.

Enfin, il me reste à remercier celui sans qui rien n’aurait été matériellement possible. Plus encore, je le remercie pour son soutien moral infaillible et son humour irrésistible. Il en fallait. Je remercie Marc.
AVANT-PROPOS
Les crises et leurs conséquences sociales, économiques, écologiques, humaines s’intensifient. Elles sont à l’échelle des changements de taille et de puissance économique et sociale des entreprises. Au cœur du système, le rôle et la responsabilité des sociétés transnationales et les choix politiques retenus.

En effet, plus que jamais, le management des sociétés transnationales pose un problème public. Les grandes entreprises apparaissent comme l’outil et le symbole de la puissance d’oligarchies mondialisées, dont les activités s’exercent aux dépens des démocraties et des sociétés civiles.

Pourtant, le rôle social de l’entreprise et du manager au sens large du terme, sont les éléments vitaux et centraux dans un monde pensé et secoué par les crises de toute nature.

Les choix stratégiques et politiques qui ont consisté ces trente dernières années à promouvoir la compétition entre pays, entreprises et individus, conduisent d’une crise à l’autre, à la détérioration du contrat et de la paix sociale à une échelle globale. Cela questionne sur un ordre économique qui a remplacé l’ordre politique, et que les sociétés civiles ont de plus en plus de mal à accepter, comme le souligne Yvon Pesqueux.

Durant la remise en forme de ce travail de thèse achevé en 2009 : British Petroleum a déversé des millions de litres de pétrole brut dans l’océan, les spéculations sur les matières premières se sont intensifiées et présagent de futurs risques politiques, les dettes publiques déstabilisent la cohésion sociale de nombreux pays, la catastrophe écologique et sociale du Japon est en cours, et les pays arabes cherchent une voie incertaine.

Différents exemples remettent en cause déjà plusieurs années, les modèles de pensées et les outils économiques et managériaux du passé, sans que pourtant ni une pensée politique et ni une action responsables fortes ne se mettent en place.

Ils posent la question de la responsabilité sociale et environnementale des grandes entreprises, de celle des décideurs au sens large du terme et indirectement de leur formation.

Dans la conjoncture actuelle, l’option politique qui encouragerait les politiques sociales responsables et durables des entreprises et des institutions n’aurait rien à voir, ni avec la morale, ni avec l’utopie.

En effet, la Responsabilité Sociale et Environnementale de l’Entreprise (RSEE) est une ingénierie qui appelle une créativité responsable et non à l’improvisation généralisée.

A l’issue de ce travail et de ceux qui l’ont suivi, la RSEE apparaît un élément central du dispositif sur lequel les grandes entreprises notamment Françaises, devraient fonder, repenser et redéfinir en profondeur leurs stratégies pour durer autrement, avec et parmi les autres.

La responsabilité s’établit dans ‘ une relation qui incombe à l’individu comme appartenant à un ensemble qui le dépasse et lui appartient. On devient responsable du dommage parce que d’abord on est responsable d’autrui »,
Paul Ricoeur, 1994

Le travail qui suit n’est pas un essai sur la Responsabilité Sociale et Environnementale des Entreprises (RSEE). Il est la transcription résumée d’un travail de thèse tardive, conduit entre 2005 et 2009.
INTRODUCTION
« Sont considérées comme socialement responsables, les actions qui vont audelà du respect de la loi ou de la recherche du seul profit1… En affirmant leur responsabilité sociale et en contractant de leur propre initiative des engagements qui vont au-delà des exigences réglementaires et conventionnelles auxquelles elles doivent de toutes façons de se conformer, là où les entreprises s’efforcent d’élever le niveau des normes liées au développement social, à la protection de l’environnement et au respect des droits fondamentaux. ».

Ainsi était posé en 2001 par la Commission européenne, le socle fondamental de la Responsabilité Sociale de l’Entreprise (RSE)2. Elle encourage une démarche volontaire auto-responsabilisée de l’entreprise, versus une entreprise « usagère et cliente » de son environnement. A partir d’un cadre juridiquement non contraignant, la RSEE vise à mettre en relation le projet « institutionnel », dont l’intérêt général, avec le projet « privé » de l’entreprise. La justice sociale, la qualité environnementale et la prospérité économique en sont les axes principaux (Capron et Quairel-Lanoizelée, 2004). En dépassant ses obligations légales, les législations nationales ainsi que les conventions internationales existantes, la RSEE peut être ici définie préalablement, comme la prise en compte volontaire ex-ante par l’entreprise, des conséquences de ses choix stratégiques au niveau social, économique et écologique.

En effet, la succession des crises3 et leurs conséquences ont remis la responsabilité sociale des entreprises au centre du débat public. Conceptualisée par Bowen en 1953, puis assimilée à « une mode managériale vouée à disparaître » dans les années 80 (Midler, 1986), à une « utopie moderne » dans les années 2000 (Boyer, 2002), et à un « oxymore » mis en scène par le marketing (Kotler, 2004), la RSEE est devenue le, ou l’un des modèles de référence, sur lequel s’étalonnent les sociétés transnationales4.
Récemment en effet, le phénomène a pris une dimension jusqu’ici inégalée.
Il est devenu très rare, ces dernières années, de trouver une grande entreprise ou une société transnationale5 qui n’ait pas dans sa communication institutionnelle ou commerciale, un lien avec la RSEE. L’idée, la demande et les réponses des communications d’entreprises socialement responsables se sont récemment imposées et diffusées massivement au niveau global.
Observations et question de départ
La RSEE exprime la reconnaissance spontanée et néanmoins soudaine, d’un problème posé à la société par les activités des entreprises et par les conséquences de leurs choix stratégiques.
Or, force est de constater que la RSEE et les démarches des entreprises peinent à convaincre. Chaque jour sur tous les continents, les faits interrogent la réalité du concept et l’efficacité des politiques et des pratiques responsables mises en oeuvre. Celles-ci sont critiquées, au regard des écarts entre les communications responsables et la performance sociale qui en découle.

En effet, quelle que soit la réponse sociale faite par l’entreprise, les démarches de RSEE demeurent soumises au scepticisme et aux critiques, quant aux motivations sous-jacentes. Favorisée par la recherche d’un partage entre Etats, entreprises, et organisations internationales, la RSEE est analysée ou perçue comme un outil de collusion entre Etats et sociétés transnationales, aux dépens de la société civile.
Il semble donc que l’arbitrage retenu par les organisations politiques, pour réguler les sociétés transnationales n’ait pas apaisé le lien entre institutions et société. Par conséquent, la RSEE ne semble pas convaincre, ni apaiser le lien entre elles et la société. Face aux réalités observées, la RSEE reste perçue à ce jour comme un concept flou, une stratégie cosmétique et un outil marketing.

Ces premiers éléments nous ont suggéré les remarques suivantes.

En premier lieu, la succession des récentes communications n’a pas apaisé le lien entre les grandes entreprises et la société, ni favorisé leur réputation. S’il s’agissait de désamorcer la critique, c’est l’inverse qui s’est produit. Face à la difficulté d’identifier précisément la performance sociale qui découle des politiques de RSEE, celle-ci est apparue comme un ersatz de loi et un « déni démocratique » (Attac, 2003).

En second lieu, l’introduction dans les communications des grandes entreprises d’une stratégie et de politiques socialement responsables n’a pas été neutre.

En anticipant certains des problèmes liés à leurs activités, quelques sociétés transnationales ont mis en avant leurs démarches et nouvelles politiques de RSEE.


Elles se sont ainsi placées et exposées à l’examen accru de leurs pratiques positionnant de facto leurs concurrents directs et indirects. Par conséquent, l’ensemble des sociétés transnationales a été exposé involontairement sur leurs choix et leur positionnement en termes de RSEE. Les grandes entreprises n’ont plus eu d’autre choix (Litvin, 2003). Elles ont du répondre aux principes de RSEE. Le principe volontaire d’adhésion, fondateur sur lequel repose la RSEE, laissant jusqu’ici trois options possibles (adhésion, refus, ou évitement Oliver, 1991), semble affaibli car la responsabilité sociale leur est désormais imposée (Barthe, 2006).

Cependant, le concept et son opérationnalité ne semblent pas convaincre. C’est le principe d’interprétation libre et non contraignant de la RSE qui renforce le scepticisme et « interroge sur sa légitimité et son utilité » (Pasquero, 2003) dans un contexte où le lien entre politiques socialement responsables, performance sociale et performance financière demeure faiblement établi. Par conséquent les démarches des entreprises ne semblent pas convaincre et les bénéfices présupposés de légitimité et de réputation qui devaient en découler ne sont pas acquis.

Dans une étude sur les discours des entreprises Igalens (2006) souligne que : « Lorsqu’on lit un rapport de développement durable on perçoit la couleur de l’engagement, on ressent le goût de l’engagement mais il n’y pas d’engagement » . Pourtant « on ne peut pas parler des choses sans qu’il ne se passe quelque chose »6.

Comprendre et mettre à jour les mécanismes actuels sur lesquels repose l’adhésion de la RSEE, permet de tirer des enseignements utiles pour repenser les motivations et les actions des entreprises.
Pour cela, il était nécessaire de comprendre et d’expliquer les modalités d’adhésion actuelles à la RSEE, avec les limites qu’il convient de poser. Nous avons cherché à proposer « un arrêt sur image, un ralentissement » (Deleuze, 1991), de ce qui est observable et qui appelle au débat.

Face à dislocation de la cohésion sociale et aux enjeux qui en découlent, ce travail s’est intéressé aux modalités de ces adhésions, et à la généralisation du phénomène de RSEE. Nous postulons d’une méconnaissance du système que nous observons depuis quelques années. Face aux défis et aux enjeux à relever, compte tenu d’une configuration mondiale particulièrement éprouvante pour la cohésion sociale, l’étude et la compréhension de ce phénomène social se sont imposés.


Cependant, es décideurs en effet, ne semblent ne pas toujours appréhender le potentiel multidimensionnel et réel de la RSEE, dans un contexte de compétition internationale, et la critique des grandes entreprises par la société civile peut être manichéenne. D’une part, la RSEE serait un coût qui détruit la compétitivité, et de l’autre, elle serait une manipulation grossière.

Cet ouvrage est issu d’un travail de thèse. Trop souvent considérée comme une fin, une thèse constitue le début et non la fin d’une démarche de recherche. Loin d’une approche morale ou cynique, ce travail invite à connaître, appréhender et repenser les modalités de la généralisation actuelle de la RSEE.

Il reprend des recherches effectuées qui se sont intéressées, entre 2005 et 2009, à la dynamique qui favorise l’adhésion et la diffusion généralisée du concept. Ces recherches ont été reformatées sous la forme d’un ouvrage que nous souhaitons accessible, face à l’actualité du débat. Il propose modestement une voie complémentaire de réflexion pour penser la réalité de la RSEE. , afin de l’inscrire au cœur de la caisse à outils de cohésion sociale, économique et environnementale.
En s’appuyant sur les nombreux travaux qui ont forgé la connaissance théorique et pratique de la RSEE, ce travail s’est donné pour objet :

- de rendre compte de l’évolution du concept de RSEE et des pratiques des entreprises pour discuter des limites passées, des paradoxes et des futurs enjeux qui en découlent ;
- de fournir une analyse et un travail qui complètent la connaissance de la RSEE ;
- de fournir une mise en contexte actuelle du phénomène observé ;
- d’expliquer la diffusion généralisée de la RSEE en identifiant les mécanismes et déterminants sous-jacents ;
- de fournir un outil d’aide à la compréhension du phénomène pour repenser la RSEE et la performance sociale ;
- d’en tirer des enseignements pour l’élaboration de nouvelles voies pratiques pour manager et entreprendre autrement.
1 Livre Vert de la Commission européenne, Juillet 2001.
2Le terme a évolué à plusieurs reprises. Nous proposons d’utiliser tout au long de cetravail soit, l’acronyme RSE, soit, celui de RSEE (responsabilité sociale et environnementale de l’entreprise) devenu courant.
3 Ecologique, financière, économique, sociale.
4 Dès 2002 ,1400 PME avaient adhéré aux principes « RSEE ». Se référer au Rapport sur les PME
européennes et la responsabilité sociale et environnementale, produit par l'Observatoire Européen des PME, 2002.
5 Se référer à l’étude Europress 2005 sur le nombre de communications liées à la RSEE. Le phénomène est observable à l’échelle mondiale et évolutif dans les contenus et formes : se référer au rapport KPMG 2005 sur l’évolution des rapports de RSEE.
6 Précité : Cf Igalens 2006. Igalens y entérine le développement durable comme un sous-ensemble de la RSE.
PARTIE I. Contexte, émergence, conceptualisation et diffusion de la Responsabilité Sociale et Environnementale des Entreprises
Chapitre I. Généalogie, contexte et conceptualisation de la RSEE
A. Une mise en perspective
Destinée initialement aux sociétés transnationales7, la RSEE permet d’envisager les droits de l’environnement et de l’homme, non plus comme liés à un seul pays, mais comme reliés par les grandes entreprises à des collectivités publiques et civiles. Dans un contexte d’environnement globalisé, l’intensification des activités des sociétés transnationales a accru le niveau de conscience du coût (social, économique et environnemental) qui découle de leurs activités et de leurs conséquences sur la collectivité.

A l’origine, ce sont des sinistres de nature écologique8 qui ont favorisé le débat sur la régulation et la responsabilité des sociétés transnationales. Ces accidents ont remis en perspective l’existence de coûts ignorés, liés aux activités des sociétés transnationales, assumés par la collectivité. L’intensification du productivisme et les conséquences de cet usage excessif du bien public (eau, air, matières premières)9 par les grandes entreprises, ont ainsi rendu plus difficile l’accroissement du bien collectif10. Cet usage intensif par le secteur privé des biens communs a souligné, en premier lieu, la défaillance de la théorie économique classique.
En effet, dans les théories économiques classiques, l’agent économique, ici les grandes entreprises, assume seul le coût privé, puisqu’il en tire les bénéfices directs. Ces théories postulent que le marché, agent moralisateur, encourage l’agent économique11, mu par l’optimisation de ses intérêts, à réguler les déviances de son comportement, tout en minimisant ses coûts privés.
Ainsi, « l’état ordonné et florissant de la société »12 serait favorisé dans l’intérêt du plus grand nombre, justifiant et favorisant la libre entreprise.
Or, après avoir internalisé leurs activités afin d’en contrôler les coûts, les sociétés transnationales ont externalisé ou déplacé leurs activités les plus coûteuses ou les plus risquées, vers des pays à législation fiscale et sociale plus souple, leur permettant d’échapper partiellement à des règles plus contraignantes.

A cheval sur les différents espaces géographiques et juridiques, elles sont en position de se dégager partiellement de la tutelle des Etats où elles opèrent.
La possibilité pour les sociétés transnationales de reporter les coûts privés vers la collectivité et l’« organisation d’absence de responsabilité 13 », est rendue possible grâce à la mosaïque des réglementations nationales. Ces différences réglementaires résultent et sont accentuées par les niveaux hétéroclites de développements économiques et sociaux des Etats, créant par conséquent des divergences en termes de projets et de politiques publiques nationales.

En effet, sous l’ouverture des marchés économiques des vingt dernières années14, les Etats se sont en effet, livrés à une compétition fiscale et sociale intensifiée, afin d’attirer les investissements et les sociétés transnationales (Bauchet, 2003). Par conséquent, le déséquilibre et le rapport de force se sont accrus entre les très grandes entreprises, les Etats et la société civile. Dans le but d’attirer les grandes entreprises, les politiques nationales ne sont plus apparues comme les outils de régulation les plus efficaces.

Les politiques nationales se sont révélées insuffisantes ou inefficaces, à faire appliquer des réglementations plus sévères en termes écologique, social ou comptable sur leur territoire.

La conscience de la hausse des coûts publics liés au productivisme, conjugués à l’organisation d’absence de responsabilité , ont relancé le débat et la réflexion initiés par le rapport Brundtland (1987)15.
Ainsi, le débat a donc dépassé la dimension écologique pour se porter, d’une part, sur l’influence exercée par les sociétés transnationales sur les conditions sociales, économiques et humaines des pays où elles opèrent, et d’autre part, sur les possibilités pour ces entreprises d’échapper en partie aux conséquences de leurs choix stratégiques.
Récemment, face à la contestation sociale16 accrue, Etats et organisations internationales ont affiché17 la volonté d’encadrer les activités de ces entreprises selon des critères socialement responsables, dans l’intérêt public dont elles sont représentatives et garantes. L’arbitrage retenu par les institutions politiques et économiques s’est porté sur des outils de principes volontaires.
Les années 2000, verront donc l’établissement de deux outils volontaires de régulation des entreprises. Elles choisissent d’adhérer ou non aux principes proposés18 afin d’autoréguler l’influence19 qu’elles sont en mesure d’exercer sur les conditions sociales, économiques et écologiques des pays où elles opèrent.

Le Pacte Global (2000)20 sera le premier accord de cette nature entre sphère publique internationale et sphère privée, autrement dit entre Etats, organisations internationales et très grandes entreprises. Il porte initialement sur des principes environnementaux. Toutefois, rapidement le spectre s’élargira aux critères sociaux et économiques, qui ne peuvent être exclus des principes de développement durable.

En 2001, le Livre Vert de la Commission européenne définit les principes de la Responsabilité Sociale de l’Entreprise. La RSE a été ainsi retenue comme la solution la mieux adaptée (Gendron, 2001) pour apaiser le lien social entre les sociétés transnationales et la société, au moins pour les grandes entreprises, les Etats et les organisations internationales.


La RSEE propose ainsi de rééquilibrer le rapport de force qui existe entre intérêts privés et intérêts publics. Elle tend à faire coexister l’utilitarisme économique de l’entreprise qui améliorerait le bien collectif, avec l’utilitarisme éthique qui améliorerait le patrimoine moral. Cela apaiserait le lien entre entreprise et société.

Sous la montée d’un marché financier tendant à l’érosion des valeurs ou du patrimoine moral (Hirshman, 1984), il s’agit d’une part, de concilier ou de réconcilier l’intérêt privé et l’intérêt public qui se sont distanciés et, d’autre part, de limiter le hasard moral. Le hasard moral peut ici être défini par l’opportunisme de l’entreprise. Celui-ci intervient quand l’entreprise n’a pas toujours intérêt à respecter ses engagements dès lors qu’ils peuvent s’avérer plus coûteux que le non-respect de ceux-ci (Hommel, 2006). D’autant que le « patron », qui demeurait la figure de référence tangible pour les ouvriers ou les employés, s’est dématérialisé ou est devenu inaccessible dans les grandes entreprises, sous les effets de filiales et une proximité géographique perdue.

Par conséquent, de nature descriptive, prescriptive et normative, la RSEE définit le socle des pratiques de ce qui « devrait être pris en compte » et « devrait être volontairement fait » par les entreprises, à partir de leurs activités principales (Donaldson et Preston, 1995). Elle repose sur un principe « d’interprétation libre et ouverte » du triptyque social, environnemental et économique (Pasquero, 2003), en permettant aux sociétés transnationales de choisir la nature et le spectre de leur « responsabilité selon une géométrie variable et discrétionnaire » . Le principe « d’interprétation libre et ouvert » a été justifié par le fait qu’il existe des contraintes sectorielles hétérogènes.
Une entreprise ne peut répondre en effet, de toutes les problématiques envers la société, y compris de celles les plus éloignées de son domaine d’activité (Wood, 1991). Cette approche « volontaire » a, quant à elle, été justifiée par le fait qu’elle favoriserait la performance sociale plus qu’une obligation légale subie et imposée (Bowen, 1953).

Dès 1953, Bowen conceptualisait les principes de la responsabilité sociale (RS21) de l’homme d’affaires fondés sur la nécessité d’une démarche volontaire et proactive. Il proposait dans son ouvrage, de considérer la RS comme un actif de l’entreprise permettant la compatibilité des objectifs économiques et sociaux de l’entreprise, et non comme une stratégie soumise aux changements et demandes du marché.

La RSE postule ainsi que performance sociale et performance économique sont compatibles, voire synergiques, et ceci sans le recours à l’intervention des politiques publiques.

Barthe (2006) souligne qu’en 2001, la Commission européenne met en avant, dans le Livre Vert, les bonnes performances22 des entreprises dont le modèle économique s’appuie sur une politique ou un modèle socialement responsable.
L’auteure relève que selon le Livret Vert, la RSE contribue à la convergence des audits sociaux et des outils normatifs, autour d’un cadre structuré et commun des indicateurs et méthodes.

Les interprétations existantes et leurs contradictions
Sur la base des ces éléments quatre axes sont identifiés par Porter et Kramer (2006) favorisant une analyse dans la compréhension des adhésions spontanées aux principes de RSE :
un axe moral : l’entreprise doit agir en entreprise responsable et citoyenne car ses activités sont rendues possibles grâce aux ressources qu’elle tire de son environnement. Le coût social de ses activités ne doit pas détériorer, mais améliorer le contrat social et le bien collectif. Elle doit gérer ses relations avec les parties prenantes ; un axe de préservation et durabilité : l’entreprise, si elle veut durer, doit prendre en compte et préserver « le capital » des générations futures et donc le sien ; un axe d’approbation : l’entreprise doit obtenir une « licence à opérer » par les pouvoirs publics et la société civile, si elle veut pouvoir développer ses activités et assurer sa survie. Elle s’adapte par anticipation aux changements du contexte institutionnel ; un axe de réputation : l’entreprise préserve et développe sa réputation, afin d’asseoir sa légitimité dans la société, consolider son capital et capter les flux qualifiés, nécessaires à la survie économique de l’entreprise. La RSE permettrait ainsi d’atténuer et de désarmer la critique pour un temps.
Ces axes nous suggèrent quelques remarques.


Tout d’abord, ils révèlent les contraintes qui s’exercent sur l’entreprise à partir de sa réputation, de l’environnement et de sa relation avec les parties prenantes. Par partie prenante, il s’agit des groupes qui peuvent avoir une influence sur les performances de l’entreprise. Il s’agit aussi des groupes pouvant être concernés par les conséquences des activités des entreprises (Clarkson, 1994). La RSEE ouvre ainsi le spectre d’une responsabilité, presque sans limite, à des groupes pouvant être concernés par les dysfonctionnements des activités des entreprises.

Ensuite, ils soulignent quatre dimensions qui sous-tendent la RSEE dans la relation des entreprises avec les parties prenantes. Ces dimensions sont de nature symbolique, politique, économique, et stratégique.

La RSEE est un outil symbolique qui dit et tend « à attirer la sympathie » (Igalens, 2006) en développant sa réputation, afin de détendre la relation entre la société et les sociétés transnationales. Elle est en premier lieu l’énonciation et le symbole de la volonté des grandes entreprises, d’apaiser le lien entre la société et elles. Par instrumentalisation, il s’agit de la mise en scène visible de la mise en pratique de politiques responsables moins visibles.

En second lieu, la RSEE est un outil politique. Elle tend à justifier, réguler ou influencer la relation de pouvoir entre la société et l’entreprise (Gond, 2006) sous l’influence de la puissance publique, sans toutefois y recourir.

Ensuite, elle est un outil économique privé, sur lequel l’entreprise s’appuie désormais en anticipant, en identifiant et en réglant les phénomènes perturbants qui pourraient altérer ses activités et donc ses résultats.

Elle est aussi un outil économique public, qui tend à préserver et optimiser le bien collectif par une meilleure maîtrise des coûts privés de l’entreprise.

Enfin, elle est un outil stratégique (Vogel, 2005) qui préserve l’intégrité de l’entreprise en adaptant sa réponse à la critique.

Ces éléments soulignent la dimension stratégique de la RSEE qui permettrait d’améliorer les performances, la réputation et la légitimité de l’entreprise. Cependant, le choix d’une stratégie ne se fait jamais sans la recherche d’avantages compétitifs ou concurrentiels, tangibles ou intangibles (Crozier et Friedberg, 1977). Or, la RSE est apparue, comme, « une ruse subtile de l’idéologie productiviste dès lors qu’elle est couplée à des valeurs » (Ricoeur, 1991).
Leurs démarches ont été analysées selon les éléments suivants pour les entreprises :
- le principe volontariste de la RSE leur permet une responsabilité sociale sur mesure, puisque autodéfinie et sectorielle, facultative voire réversible en cas de changement des attentes de l’environnement ;
- l’ anticipation est plus avantageuse pour elles qu’un contexte institutionnel légal qu’elles tentent d’influencer voire d’évincer (Frederick, 1974) ;
- l’anticipation et la démarche volontaire qui évitent en effet des coûts et des surcoûts liés à la confrontation ou à des règles plus contraignantes en imposant ses normes23;
- en allant dans le sens des attentes des parties prenantes, c'est-à-dire l’ensemble des groupes qui peuvent avoir une influence sur les résultats de l’entreprise, la légitimité des activités est renforcée (Freeman, 1984) ;
- elle favorise une meilleure gestion des risques , (réputation, humains, sociaux, techniques, financiers).

Le risque peut être défini, comme le souligne Hommel (2006), par ce qui est objectivement probabilisable et observable, alors que l’incertitude n’est ni observable ni probabilisable. Par conséquent, la nature des activités de l’entreprise permet d’observer la nature des risques encourus et la RSE d’y répondre par anticipation :

- la RSEE pourrait désamorcer la critique envers la grande entreprise au moins pour un temps, en cas de problème avéré (Frederick, 1994) ;24
- elle procure et elle est un avantage concurrentiel : la RSE permettrait une conquête ou reconquête des marchés en « rehaussant » l’image de l’entreprise.

Elle favoriserait ainsi le prestige de la firme et lui redonnerait une compétitivité parfois en baisse ou stagnante.
Cette stratégie de différenciation visant les clients et les investisseurs permettrait de répondre aux concurrents par un avantage concurrentiel et par un avantage compétitif permettant l’amélioration des résultats (Porter et Kramer, 2006).

Pourtant, une étude menée par Globescan (2006) sur la RSEE indique une baisse de confiance constante depuis 2004 envers les institutions en général, et les sociétés transnationales en particulier, au moment même où elles démultipliaient leurs discours de RSE25. L’étude26 révèle, soit la méfiance envers les très grandes entreprises, soit un niveau de confiance affaibli de la société civile envers les différentes institutions politiques. Elles ne semblent plus être les détentrices légitimes du pouvoir.
Ces résultats soulignent les tensions générées par l’enjeu symbolique, l’enjeu économique et l’enjeu social que représente la RSE alors que les principes de celle-ci s’inscrivent au plus haut niveau institutionnel.

Les résultats de cette étude suggèrent plusieurs remarques. La baisse du niveau de confiance qui apparaît à l’encontre des Etats est sous-tendue par le sentiment que ceux-ci ne paraissent plus gérer l’intérêt public. L’intérêt général est désormais, pour partie, une valeur d’échange liée aux choix stratégiques des sociétés transnationales et donc lié à l’intérêt privé.

La RSEE met en perspective le rôle ambivalent de la puissance publique comme arbitre, entre intérêts privés et intérêt général. En d’autres termes, le principe de légitimité accordé aux sociétés transnationales par les institutions politiques, s’est substitué au principe de légalité et de souveraineté que les Etats sont en mesure d’imposer dans l’intérêt général.
La légitimité peut-être ici définie comme « la compatibilité entre les actions des entreprises et la représentation commune que le public se fait de la notion justice »27. La RSEE souligne ici l’importance de l’instance détentrice de l’autorité afin que l’action des entreprises soit reconnue comme légitime. Elle renvoie donc au problème de légitimité des entreprises comme détenteur de l’autorité, grâce à un ordre économique et financier devenu dominant.

Par conséquent, le principe du renoncement à l’arbitrage direct des institutions politiques entre la loi, qui « est un acte d’autorité souveraine qui règle, ordonne, permet et défend », et le principe de légitimité accordée aux sociétés transnationales, à savoir ce qui est « juste et équitable », ne semblent ni convaincre ni convenir.

En effet, les démarches des sociétés transnationales paraissent affaiblies d’une part, par le sens donné par les observateurs et, d’autre part, par les discours qui ne paraissent contredits que par les faits. Les récentes affaires ou sinistres de natures diverses28 ont remis en lumière les faiblesses d’une autorégulation et ont accentué le scepticisme et la critique envers les sociétés transnationales.


Si le symbole et la représentation d’une entreprise sociale sont devenus des éléments de l’histoire racontée29, les communications, les politiques ou les actions responsables n’ont pas suffit à justifier et légitimer ces démarches, ni à créer la confiance nécessaire par le respect des engagements annoncés.
Comment expliquer cet intérêt généralisé ?
Bien qu’étant des éléments et des approches conceptuelles rendant compte de la réalité empirique et du phénomène que nous observons, ces apports semblent par trop restrictifs face aux paradoxes évoqués. L’analyse qui conduisait à considérer cet intérêt généralisé soit comme un effet cosmétique, soit comme une prise de conscience exacerbée de la part des grandes entreprises, semble plus complexe.
La réalité accrue du phénomène d’adhésion et de diffusion nous conduit à souligner les éléments complémentaires suivants. L’un est de nature économique, l’autre est de nature stratégique.

Le premier élément questionne la logique économique. Si nous retenons l’hypothèse que la RSE confère des avantages concurrentiels et permet d’accroitre à court et long-termes les gains tangibles et intangibles, on peut s’interroger sur les éléments suivants :

- selon une logique économique de l’entreprise, le concept RSE formalisé dans les années 50 aurait dû, malgré le coût pouvant être amorti et réparti, se développer plus tôt dans les entreprises.

La théorie économique classique postule, en effet, que l’agent économique optimise les bases de l’échange. Si la RSEE présente de nombreux avantages concurrentiels et compétitifs, comment expliquer qu’elle ne se soit finalement imposée que ces dernières années ?

Le marché aurait du s’orienter plus rapidement et plus tôt vers ces types d’entreprises. Ce modèle économique et managérial d’entreprises serait ainsi devenu le modèle dominant et le lien entre pratiques de RSE, performance sociale et performance financière aurait ainsi été identifié, quantifié et qualifié.

A l’inverse, si les bénéfices tangibles et intangibles ne sont pas clairement démontrés, cet intérêt généralisé est paradoxal. Les sociétés transnationales s’exposent en effet, à l’examen accru de leurs pratiques, tant par les investisseurs que par les mouvements critiques. Leur réputation peut être mise en danger.

Le second élément que nous relevons, est le mode d’adhésion actuel qui n’est plus volontaire. Que les entreprises adhèrent volontairement ou préfèrent choisir un positionnement neutre vis-à-vis de leur responsabilité sociale, la RSEE est devenue la seule option possible (Litvin, 2003). Le concept s’impose à elles. On peut alors s’interroger sur les conséquences non volontaires et imprévues qui ont créé, semble-t-il, des conditions non reconnues d’actions ultérieures (Rojot, 2005). Le discours ayant créé l’action, l’intérêt généralisé apparaît, d’une part comme le résultat d’une auto-prophétie non maitrisée, d’autre part comme un choix imposé.

En effet, à partir des éléments soulevés précédemment, on semble assister davantage à la diffusion des politiques de RSEE comme le résultat d’un « comportement sans loi entièrement gouverné par une loi » (Stewart, 1992).
Le comportement sans loi peut être ici analysé comme l’irrationalité de la démarche au regard de la critique qu’elle suscite. La loi gouvernant ce comportement serait la règle qui sous-tend les modalités d’adhésion et contraint les sociétés transnationales.

La RSEE repose sur une démarche volontariste, fondamentale dans les modalités d’adhésion et la mise en place de politiques responsables efficaces.

Ces différents points ont conforté l’idée qu’une tentative de compréhension de la réponse sociale actuelle présentait un intérêt dans l’analyse du phénomène tel que nous l’observons ces dernières années. Il semble que la conception d’une règle d’adhésion contraignant les entreprises n’était pas incompatible avec l’existence d’un volontarisme. Ces deux approches peuvent être envisagées ici comme compatibles. Hrebiniak et Joyce (1985) ont souligné que le volontarisme et le déterminisme environnemental peuvent cohabiter.
L’évolution des choix de l’entreprise n’est pas donc pas interprétée uniquement comme le résultat du déterminisme de l’environnement ou d’une décision volontariste de l’entreprise, mais comme le résultat de l’interaction des deux .

Le déterminisme peut se retrouver au sein de l’organisation et le volontarisme émaner de l’environnement (Desreumaux, 1996).


Cela pose par conséquent, la question du lien et de la nature du lien entre l’entreprise et les différentes parties prenantes, dans la compréhension et les modalités de la réponse sociale (Miles, 1987).

Parmi les apports conceptuels étudiés, les travaux de Miles (1987) suggèrent d’étudier la réponse de la grande entreprise à des sollicitations sociales, à partir du degré d’exposition globale des structures de l’entreprise. Celui-ci constitue le lien entre l’entreprise et la société. Il présuppose d’un lien entre l’entreprise et son environnement déterminé par ses activités, qui va agir sur elle comme une contrainte dans la réponse sociale. Le degré d’exposition global (DEG) est lié aux structures commerciales ou productives de l’entreprise.

Quelles sont les caractéristiques favorisant la réponse sociale au sein des sociétés transnationales qui permettent d’expliquer la diffusion généralisée de la RSEE ? Au regard du manque de performance sociale y-aurait-il eu par conséquent, une rupture dans le mode d’adhésion de la RSEE ?

Les parties prenantes, le contexte institutionnel, le risque de réputation et l’environnement constituent certes des éléments clés de compréhension dans le processus de diffusion et d’adhésion de la RSEE.

Toutefois, ils supposent d’une part de déterminisme qui affaiblit le volontarisme de la démarche. Miles (1987) propose ainsi une clé d’entrée grâce au degré d’exposition globale, qui permet de compléter la compréhension de la réponse sociale. Son approche permettra d’approfondir le raisonnement sur le lien et la nature du lien entre l’entreprise et la société à partir de l’exposition des structures de l’entreprise. Par conséquent, l’identification des caractéristiques communes qui déterminent les modalités d’adhésion à partir des structures actuelles des entreprises permettra de mieux comprendre et d’expliquer le système et la règle pressentie.

Cet ouvrage, selon une approche transdisciplinaire propose une voie favorisant le débat sur les modalités d’adhésion actuelles à la RSE, à partir des sociétés transnationales.

Au-delà des logiciels de degré d’exposition aux risques qui existent, utilisés dans les modèles bancaires, nous avons cherché à expliquer et donner un sens aux statistiques par notre démarche. Ce travail présente plusieurs intérêts :


D’un point de vue managérial : les entreprises ont acquis une taille et une complexité croissante dans leur mode de fonctionnement, « celui-ci s’est sophistiqué jusqu’à devenir impénétrable » (Rojot, 2005). Comme le souligne l’auteur, chercher à mieux comprendre le fonctionnement des grandes entreprises, permet à la fois de les améliorer et mieux les encadrer au regard de l’importance et du contrôle qu’elles ont acquis sur la vie collective.

D’un point de vue économique : s’interroger sur la question du mode de diffusion et d’adhésion pourrait permettre de mieux appréhender la faiblesse et le manque de performance sociale qui découle de ce mode d’adhésion. En second lieu, en nous appuyant sur le degré d’exposition globale et sur notre outil cartographique, notre travail pourrait proposer une compréhension approfondie des actions managériales qui en découlent, afin de favoriser des approches ciblées et centrées, donc plus efficaces et éventuellement moins coûteuses.

Nous nous sommes attachés à comprendre les facteurs historiques, structurels et constitutifs de la RSE : « les faits sociaux sont fonction du système social dont ils font partie ; on ne peut donc les comprendre quand on les détache » (Durkheim, 1932)30. Il nous fallait étudier le ou les systèmes sociaux qui ont favorisé l’émergence et l’évolution de la RSEE.

B. Fondements, conditions d’existence et d’évolution du concept de RSEE
A première vue, les origines de la responsabilité des affaires , de l’homme d’affaires ou de l’entreprise commerciale, remontent à des périodes différentes selon les courants de pensée. En effet, la responsabilité de l’économie ou des activités commerciales qui en découlent, a toujours préoccupé la religion31, la philosophie, le droit (Jerk, 2006). Par exemple, dans chaque religion figurent des préceptes moraux et éthiques visant à encadrer l’individu et les activités commerciales qu’il peut exercer, selon une perspective de régulation collective et sociale.
C’est donc à travers la religion et le commerce puis par le marché (moteur et garant d’un comportement responsable des agents économiques), que les économistes classiques ont expliqué les principes d’ajustement entre les agents.
Adam Smith dans « la théorie des sentiments moraux » (1759)32 permettra à l’économie d’apporter un nouveau sens aux affaires commerciales. Pour lui, la rationalisation des décisions et l’équilibre moral sont assurés par l’intérêt personnel qui guide l’individu.
L’individu étant naturellement destiné à vivre en société, les décisions prises seront économiquement bonnes pour le plus grand nombre. Néanmoins, Smith indique la nécessité d’un Etat qui assure la justice protectrice et la bienveillance liée au bien-être des autres. L’individu est donc au centre de la société qu’il constitue pour partie. A travers la recherche de ses intérêts propres qui permet le développement économique, la société le forme comme être moral (Rojot, 2004), dans le même temps.

Les théories économiques utilitarismes permettront, lors de l’émergence de l’économie libérale, d’aménager le paradigme libéral, en diminuant la place de la religion et de la morale (Ballet et de Bry, 2001). Si le doux commerce est censé adoucir les comportements et « rendre les gens moins rustres »33, la morale utilitariste repose sur l’intérêt personnel comme garde-fou et peut remplacer la notion de bien et de mal (Ballet et de Bry, 2001).

Peu à peu, la religion cédant sous le commerce et l’économie, les grandes entreprises vont ainsi remplacer lors de la révolution industrielle, les institutions religieuses de référence. Selon Philips (2003), c’est lors de changements structurels comme la révolution industrielle, que l’entreprise va prendre le relais des institutions religieuses en Europe, puis aux Etats-Unis.
Philips (2003) souligne que jusqu’à cette période, les religions ont été longtemps, les institutions les plus influentes et les plus riches, à travers la mise en place de structures et de réseaux d’influence.

Cette vision structurelle des systèmes et de leur évolution a été observable par exemple, à travers l’évolution des temples, des églises, des mosquées qui sont longtemps restés par leurs structures visibles et invisibles les édifices les plus importants. Le déclin des églises au profit de la connaissance scientifique qui permet de repenser le lien de l’homme à Dieu, annonce la révolution industrielle et l’économie libérale.


Les grandes entreprises s’étant substituées aux institutions religieuses et à l’Etat, la responsabilité sociale est entrée peu à peu dans les systèmes de l’entreprise, par la volonté de certains hommes d’affaires.

En effet, après les dérives de l’expansion commerciale en dehors du territoire national, la révolution industrielle va mettre en évidence les dangers internes liés aux choix des entreprises et établir un premier lien avec les conséquences et les effets de ces choix. L’émergence des grandes entreprises et une nouvelle forme d’organisation de la production vont alors structurer le débat sur une responsabilité sociale de l’entrepreneur. Des deux côtés de l’Atlantique, les conditions créées par la révolution industrielle ouvrent de nouvelles perspectives sur la relation entre le développement économique et le bien–être collectif (Heald, 1970). Ce nouveau mode d’organisation est caractérisé par le passage d’une production agraire et artisanale à une production industrielle.

Ainsi, la rationalisation et l’essor de nouvelles techniques vont permettre de nouvelles connaissances scientifiques. Ce mode d’organisation de la production va favoriser la réflexion de l’intérêt d’un environnement stable chez les hommes d’affaires, pour la conduite de leurs affaires. En effet, lors de la deuxième révolution industrielle (1860-1880), la conscience, chez certains hommes d’affaires, des conséquences sur la société causées par les changements d’échelle de leur entreprise et de celle de la production, favorise l’émergence de la doctrine de Responsabilité sociale 34 (Heald, 1961,1970). Ils sont influencés par la pression des mouvements religieux présents dans la société, notamment en France35, qui encouragent ces démarches.

A ce stade, le débat sur l’éthique, puis sur la responsabilité sociale des affaires paraît inscrit dans un espace spacio-temporel lié d’une part, à la modification de la nature de l’économie et, d’autre part, aux changements structurels de l’entreprise commerciale. Il suit un long processus historique, philosophique, religieux, technique, social et économique, qui transforme la notion de responsabilité sociale de l’entreprise (Jerk, 2006) en vue de l’établissement d’un cadre commun dans la conduite des affaires.

Ces étapes soulignent le lien sous-jacent du processus de maturation entre la connaissance scientifique et technique, qui modifie l’évolution du principe de responsabilité individuelle et collective, et l’évolution des structures des institutions de référence.
Fondements et évolutions de l'éthique

Source : D’après Boyer (2002) et Simonnot (2002)

Nous pouvons observer d’une part, que la dominante scientifique s’impose et délègue l’éthique à la religion et, de l’autre, que la gouvernance de l’économie et des affaires est posée par la « privatisation » des entreprises initialement dédiées aux intérêts de l’Etat (Gomez, 2003) sous la naissance du capitalisme.

Weber (1964) a traité ces deux aspects en postulant que le modèle de l’éthique protestante est le terreau du capitalisme et de l’entreprenariat. D’un point de vue protestant fortement inspiré par le Calvinisme, la réussite économique confère des devoirs car elle est une grâce divine, qu’il faut mériter (Weber, 1964). Ce modèle vertueux, excluant les fonds du pêché (alcool, armes, tabac), repose sur les droits de propriété qui impliquent une responsabilité accrue de l’individu. Il aurait ainsi permis la naissance du capitalisme car il satisfaisait à la fois un système de valeurs ( Berufserfüllung )36 ainsi que les intérêts individuels et collectifs.

Cette analyse sera réévaluée par Braudel (1979) qui déplore l'absence de prise en compte des structures, au profit d’une compréhension du système capitaliste à travers la religion. Selon lui, bien que la symbolique et la représentation soient fondamentales, l’approche par les structures est déterminante dans la compréhension et dans la construction d’un système. Par conséquent, la prise en compte des structures dans la compréhension du système sur lequel repose le capitalisme est centrale. Il propose de développer un travail d’analyse des processus historiques et des niveaux de temporalité selon trois dimensions complémentaires.
Tout d’abord il favorise, à partir des rapports et des interactions, une analyse des données « écologico-historiques » qui relèvent d’un espace de maturation.
Ensuite, ces données doivent être reliées à un second ensemble de réalités constitué par les processus techniques et les structures économiques et sociales, voire mentales37. Enfin, il inclut ce qui est du domaine des organisations politiques, des crises socio-politiques aux événements qui vont permettre de réintégrer l’ensemble de ces éléments dans une construction sociale.

Nous avons identifié les périodes et les tendances économiques qui traduisent l’évolution des concepts et des fondements liés à l’idée d’une éthique ou d’une responsabilité des affaires. Nous avons pu relever le lien entre la transformation de l’entreprise et celle de l’économie qui ont favorisé l’émergence des concepts.

Toutefois, il était nécessaire d’identifier les apports théoriques qui ont permis la conceptualisation de la RSE, l’analyse de l’évolution des concepts et des pratiques. Heald (1961, 1970) propose pour les Etats-Unis, comme Ballet et de Bry (2001) le font pour la France et l’Angleterre, de situer la notion de Responsabilité Sociale de l’Entreprise dans le courant de l’entreprise paternaliste (patronage)38. Ces auteurs invitent à considérer ce type d'entreprise comme le creuset de la doctrine de la Responsabilité sociale (RS).

1. Changement d’échelle : l’entreprise moderne et ses structures
Lors de la phase initiale de notre travail, nous nous sommes appuyés sur les travaux historiques portant sur la reconstitution et la transformation de la doctrine RSE (Heald, 1961, 1970 ; Ballet de Bry, 2001 ; Vogel, 2004 ; Pasquero, 2005 ; Gond, 2006 ; Sparkes, 2006 ; Jerk, 2006). Ils constituent des bases structurantes pour retracer et comprendre la transformation de la RSE à travers le prisme de l’entreprise et des changements de son environnement.

L’étape de la révolution industrielle liée à l’émergence de la grande entreprise et de l’économie qui s’y rattache, était adaptée à notre point de départ. Nous avons retracé et discuté les conditions d’existence et d’émergence de la doctrine à partir de l’entreprise paternaliste. Nous avons ensuite centré notre étude sur les origines nord-américaines de la RSE à partir des années 50. Nous avons retenu cette période car les principes fondateurs de la doctrine sont identifiés aux Etats-Unis. En outre, les théoriciens anglo-saxons de la firme, du management et de la RSE ont fourni un travail conceptuel antérieur qui a influencé les courants européens de gestion.

Cette période nous a permis, dans un premier temps, d’analyser les éléments constitutifs et les conditions d’existence de la RSE afin d’en dégager les principales théories explicatives. Notre étude s'est appuyée enfin sur les travaux de Bowen (1953)

2. L’entreprise paternaliste : la responsabilité locale de l’entreprise
Le début de la période allant de 1870 à 1900 est marqué, comme nous l’avons brièvement évoqué, par une nouvelle organisation de la production. Cette période présage du changement de la nature des activités économiques qui vont précéder les prémisses de l’économie libérale. Jusqu’alors la production agraire et artisanale dominait. Le développement de nouvelles techniques de production va générer, pour certaines entreprises la mise en place d’un mode managérial paternaliste.

En effet, quelques hommes d’affaires influencés par les courants religieux souterrains39, vont dépasser le cadre légal de leurs obligations et mettre en place un système paternaliste (de Bry, 2002)40. Cette doctrine a déjà fait effet41 des deux côtés de l’Atlantique. Elle s’attache à préserver les valeurs familiales du fondateur, en dépassant les contraintes sociales peu nombreuses en l’état.
Elle vise à préserver des liens sociaux et à palier les carences de l’Etat du point de vue social, en imposant néanmoins des valeurs qui sont propres au « père-fondateur » entrepreneur.
Elle est basée sur une « source de générosité, de charité ou d’intérêt personnel », dont les motivations oscillent entre pragmatisme (rentabilité), bonnes intentions et manipulation.

Durant cette période, l’utilitarisme économique et l’utilitarisme éthique tentent d’aménager l’économie libérale au niveau collectif qui grâce à la science relègue religion et morale au niveau individuel.
Toutefois, l’utilitarisme est toujours déterminé en termes d’utilité et d’opportunité. S’il tend à diminuer les théories économiques « égoïstes », il sert l’intérêt de quelqu’un aux dépens de quelqu’un. Ce dernier point est essentiel et souligne les tensions inhérentes au paternalisme comme système managérial.

La manipulation comme motivation sous-jacente sera constante dans les critiques adressées aux entreprises par la société et dans l’analyse des motivations qui en est faite. S’il existe des patrons plus concernés par le bien-être de leurs employés, l’entreprise paternaliste est fondée sur un lien de dépendance volontairement consentie de la part de l’employé (ou subi) mais irrésistible. En établissant et en entretenant des liens de dépendance, « de la vie à la mort » avec les ouvriers et leurs familles, elle sera considérée42 comme une « source de distorsion » dans les rapports sociaux.

L’échec de cette famille, « élargie » et dirigée dans l’intérêt des ouvriers par le « père-patron-fondateur » fera de la doctrine « une source de désappointement » qui suscitera les critiques (Heald, 1970).

La relation symbolique au père est résumée par le Play43 : « La plupart des hommes a bien plus besoin de protection que d’indépendance ». Il postule que le paternalisme repose sur un triptyque qui permet aux entreprises44 et aux entrepreneurs fondateurs d’asseoir cette protection et cette dépendance :
- matériel : par un accompagnement tout au long de la vie des employés et à travers les hôpitaux, écoles et infrastructures ;
- politique : par la main mise par les patrons et leurs familles sur les mandats institutionnels grâce l’influence exercée au sein de la communauté ;
- moral : par l’ascendant pris sur l’employé et son entourage à travers les valeurs imposées par l’entrepreneur, comme l’obligation d’être un « bon ouvrier » ou celle d’envoyer ses enfants à l’école.
Le concept d’autonomie de l’individu libre45 de ses choix, articulé sur l’intérêt collectif sera étudié et développé par Rawls (1971) et French (1971, 1979).

Le premier principe veut que chaque individu puisse avoir droit aux libertés fondamentales46. Le second principe est que l’utilitarisme justifie le capitalisme si la somme des injustices bénéficient aux plus faibles et défavorisés.
Dans le cas du paternalisme, cette autonomie est partiellement jugée comme annihilée, soit par le système mis en place par le patron-fondateur, soit par l’ouvrier et sa famille puisqu’il existe un pouvoir de l’entrepreneur sur l’ouvrier. Par conséquent, l’utilitarisme économique ne favorise pas nécessairement les ouvriers et se restreint malgré tout à un nombre limité d’ouvriers.

Le paternalisme a, semble-t-il, pourtant eu l’avantage de procurer aux ouvriers concernés un confort social et économique plus satisfaisant et plus stable47 que la moyenne, mais il ne concernera qu’un nombre restreint d’entreprises, et le bien-être collectif demeure ainsi limité au cercle de l’entreprise. Toutefois, le paternalisme a été fortement critiqué dans la relation qu’il créé, assimilée à celle d’une relation entre maître et esclave 48 (Ballet et de Bry, 2001).

La doctrine paternaliste sera analysée comme une tentative de neutraliser les mouvements syndicaux et les pensées politiques marxistes et socialistes en fort développement durant cette période. Le terme lui-même deviendra péjoratif au début du XXème siècle, particulièrement en France, sous la montée des syndicats (Ballet et de Bry, 2001) et il s’épuisera sous les effets de la compétition et l’absence de compréhension mutuelle entre patrons et employés (Heald, 1970). Il est à noter qu’aux Etats-Unis, la philanthropie se juxtaposera puis supplantera le paternalisme entre la fin du XIXème siècle et le début du XXème (Gond, 2006).


Néanmoins, nous notons que l’exemple du fordisme a permis aux Etats-Unis de développer leur économie nationale. Fondé sur une amélioration du modèle tayloriste de rationalisation du travail, le fordisme est une organisation de la production basée sur la division technique du travail. L’organisation est complétée par la standardisation et une politique salariale qui favorise le pouvoir d’achat des ouvriers (5 dollars a day).

La France, qui ne connaîtra pas ce mouvement, aura la particularité, durant cette période, d’inclure la dimension environnementale. Les séquences principales, au nombre de quatre, commencent lors de la révolution industrielle avec un environnement dédié à la production qui suit le développement économique et social français49 (Allouche et Laroche, 2006).
La dominante environnementale en Europe semble être expliquée par l’influence passée des gouvernances d’entreprise qui se font selon deux modèles capitalistes principaux (Albert, 1990) :

- un modèle anglo-saxon, caractérisé par la recherche du court-terme et l’optimisation des résultats. Ceci favorise une approche philanthropique de la grande entreprise à travers une participation financière aux projets de la « Cité » ;
- un modèle rhénan dont se rapproche l’entreprise française (1990). Ce modèle favorise la gestion avec les syndicats et s’inscrit dans une politique orientée vers l’économie sociale de marché. La prise en compte des biens communs existe et l’Etat joue un rôle central (Aggéri, 2004)50.

Nous observons par conséquent, que la dimension environnementale soulève dès la révolution industrielle la question entre biens privatifs purs et biens collectifs publics comme l’eau, le climat, l’air, le soleil, les paysages et à travers eux le droit de propriété. Dans le cas du paternalisme, le droit de propriété et la détention de biens s’inscrivent au centre de la question de la responsabilité et des devoirs conférés par cette propriété à travers deux dimensions. D’une part, la nature du bien selon qu’il est privé (issu du commerce, familial etc.) et, d’autre part, collectif (terre, ressources naturelles) qui se retrouvent plus spécifiquement dans les approches religieuses protestantes.

3. La contestation du « hors la loi » et « au-delà de la loi » du paternalisme

A ce stade, les influences religieuses favorisent une forme de responsabilité spontanée à partir de la propriété privée ou publique. Celle-ci confère des droits et des devoirs à ses détenteurs. Nous notons que le paternalisme qui répond en partie, à l’idée de ces devoirs en dépassant le cadre fourni par la loi, ne semble pas favoriser la légitimité de la « grande entreprise modèle » et ses actions, mais encourage déjà la critique. Le paternalisme révèle les tensions qui résultent des démarches des patrons-fondateurs. C’est notamment l’intention de manipulation qui renforce la critique envers les entreprises.
Par conséquent, même si la notion n’existe pas encore, l’idée d’une responsabilité sociale de l’entreprise, tant aux Etats-Unis qu’en Europe, se construit selon plusieurs courants d’influence qui peuvent être liés entre eux :

- la « responsabilité sociale », telle qu’elle se met en place lors de cette période, est le produit et la création de la volonté des hommes d’affaires qui ont conscience de la nécessité d’un environnement stable pour leur entreprise (Heald, 1970).

L’auteur souligne que les années allant de 1890 à 1930, verront se développer la philanthropie, se juxtaposant brièvement au paternalisme, alors que la guerre civile de Sécession a laissé des séquelles dans la société.

Lors de la guerre de Sécession, la prise de conscience du sort réservé aux afro-américains et la nécessité d’entraide mutuelle, vont favoriser un processus de maturation chez certains hommes d’affaires.
Ils prennent conscience de leur rôle, de celui de l’entreprise et de son influence directe ou indirecte sur la vie de la cité. Ainsi :

- l’imposition et la sauvegarde des valeurs du fondateur de l’entreprise sont au cœur des actions dans lesquelles l’aspect coercitif domine. La responsabilité s’exerce sur l’environnement immédiat de la firme, les employés et leurs familles (Ballet et de Bry, 2001) ;
- elle est limitée à une entreprise géo-centrée dans un contexte d’unité locale souvent unique. Elle détermine l’action sociale, locale et ciblée selon les valeurs de l’entrepreneur en assurant la pérennité de son entreprise selon son appartenance religieuse ;
- il s’agit des premières interrogations face à une forme émergente de l’économie de marché dont la représentation tangible est la grande entreprise ;
- un climat de défiance envers les entreprises qui pratiquent le paternalisme et plus généralement envers toutes les entreprises. Les bases des tensions entre le monde des « affaires » et la société civile émergent, sous-tendues par la notion de manipulation et d’intentions et présagent des futures luttes de classe ;
- un contexte industriel et politique lié au rôle de « l’Etat Providence » ou de celle de « l’entreprise providence » (de Bry, 2002), au regard des changements sociaux et économiques ;
- l’idée de l’entreprise responsable ou responsabilisée repose sur un changement de l’environnement institutionnel politique et économique posant les bases d’un partage tacite entre Etat et grandes entreprises ;
- un contexte religieux qui influence l’Etat et l’individu, majoritairement protestant aux Etas- Unis et majoritairement catholique en Europe ;
- un contexte « pré-managérial » (Gond, 2006) qui détermine les méthodes de conduite professionnelle et individuelle de l’entrepreneur dans la gestion quotidienne de son entreprise. Ce courant pré-managérial est influencé par l’environnement politique et religieux, les valeurs de l’entrepreneur et d’un nouveau type d’organisation et de production en devenir.

Les limites du paternalisme, conjuguées aux changements fondamentaux du mode de production et du management des entreprises, entre 1870 et 1940, ainsi qu’à la prise de conscience accrue de l’influence de l’entreprise sur les conditions sociales, vont s’avérer déterminants dans le débat sur « la main invisible du marché51 » .
Cette période préfigure et détermine les prémisses de la doctrine de Responsabilité Sociale de l’Entreprise. En effet, le coût des externalités négatives va être relié à la dislocation des communautés traditionnelles et des liens sociaux et affectifs qui pouvaient exister précédemment (Hirschman, 1984). La contribution de l’entreprise est basée sur une méthode de calcul centrée sur la valeur économique puis financière générée par l’entreprise. Celle-ci ne prend en compte que ce que rapporte l’entreprise, notamment aux actionnaires ou à l’Etat.
Par conséquent, la méthode de calcul et donc du coût global des activités de l’entreprise en regard de la société demeure centrale.

4. De la responsabilité locale à la responsabilité nationale
A la fin du XIXème siècle et durant la période précédant la crise de 1929, la doctrine d’une responsabilité de l’homme d’affaires va se préciser aux Etats-Unis (Heald, 1960, 1971 ; Gond, 2006). Une première étape va progressivement permettre la réflexion et la structuration sur la relation du monde des affaires et de la communauté (Ballet et de Bry, 2001 ; Heald, 1970). Dans un univers clos, le manager assume l’ensemble des risques qu’il prend dans l’intérêt des actionnaires. Cet univers clos va peu à peu céder sous l’extension géographique des entreprises. Il s’ouvre et génère des changements dans la relation de l’entreprise avec son environnement. La croissance industrielle des entreprises s’établit désormais par l’extension de leurs activités, à de nouvelles villes et à de nouveaux modèles commerciaux et de distribution (Heald, 1970 ; Chandler, 1977).
Peu à peu, le développement géographique des entreprises sur le territoire nord-américain, les entreprises étendent leurs activités passant du local au national.
Les entreprises exerçaient initialement leurs activités de manière localisée au sein d’une ville et d’un seul pays. Le changement d’échelle de la firme américaine et son inscription dans la durée au-delà du fondateur vont progressivement structurer la réflexion sur la relation du monde des affaires et de la communauté (Ballet et de Bry, 2001 ; Heald, 1970). La grande entreprise positiviste qui tirait sa légitimité du travail qu’elle fournissait aux ouvriers, de son apport à la balance commerciale du pays, est remise en question, ses objectifs, sa nature et ses méthodes ayant changé (Laufer, 1993). Cette première étape, suivie de deux facteurs, semble avoir favorisé les actions des entreprises envers la communauté. Tout d’abord, l’éloignement du centre décisionnel et opérationnel des fondateurs dirigeants de l’entreprise, au profit des gestionnaires d’entreprise, futurs « managers » . Ils sont issus des premières écoles52 de commerce, et ce changement va donner lieu à de nouveaux débats et de nouvelles pratiques dans les entreprises (Heald, 1961, 1970 ; Vogel, 2005).

Si le centre décisionnel existe bien, ses décisions vont être de plus en plus soumises à des conflits d’intérêts. Il s’agit pour le manager de justifier ses choix envers ses actionnaires en favorisant l’accroissement des bénéfices. Il faut pour cela légitimer les activités de l’entreprise et leurs conséquences sur la société civile, envers les pouvoirs publics.
Le climat économique agité de « laissez-faire », qui précède la crise de 1929 dans un contexte lié aux changements structurels et managériaux, va influencer le débat sur la responsabilité des hommes d’affaires et sur le mode relationnel de l’entreprise avec son environnement.
Le « laissez-faire » est caractérisé par un système d’autorégulation du marché et des agents économiques, qui sous la compétition, favorise les intérêts propres de chaque acteur économique. Aux Etats-Unis particulièrement, c’est selon cette configuration particulière, où l’Etat se concentre davantage sur l’instauration d’un cadre national favorisant la défense des droits de propriété, les infrastructures ou la politique monétaire que se développe l’entreprise moderne (Heald, 1970 ; Pasquero, 1980). Ces mécanismes d’ajustement permettraient ainsi l’équilibre général privé et public à partir de l’attente entre acteurs économiques. La grande entreprise s’organise et organise sa production à grande échelle, dans un courant initiant la période du laissez-faire53 économique (économie de marché) et d’un esprit du capitalisme, (accumulation des biens) en pleine mutation. Le capitalisme est caractérisé par l’accumulation des richesses et la justification de cette accumulation (Boltanski et Chiapello, 1999).
5. Contexte et naissance de la doctrine de Responsabilité sociale54 (RS)
Les années qui vont suivre accéléreront la réflexion entamée lors de la séparation du pouvoir exécutif entre gestionnaire et fondateur. Sous les effets conjugués de la concentration des entreprises, de la prise de conscience de leur influence économique et sociale, et sur fond de crise financière aux Etats-Unis, la question de la morale de l’homme d’affaires et du monde des affaires va être entérinée. La doctrine de Responsabilité sociale émerge dans le débat public aux Etats-Unis (Heald, 1961, 1970 ; Sparkes, 2006 ; Gond, 2006). En effet, l’entreprise s’atomise géographiquement et le capital se dilue entre actionnaires et managers.
Les effets de cette dilution de l’entreprise sur le bilan social commencent à poser problème. Ils mettent en évidence les contradictions internes à l’entreprise entre l’intérêt du manager qui peut diverger de celui des actionnaires ainsi que la détérioration du lien entre l’entreprise et la société liée à la productivité en hausse. La démonstration de l’influence des grandes entreprises sur la cohésion sociale et le bien-collectif soulignera la capacité d’action et d’externalités positives ou négatives qu’elles exercent.
Plus largement, le partage et l’organisation des responsabilités sociales entre Etats, entreprises et managers sont sources d’inquiétudes et de polémiques. Le débat sur la nature de la responsabilité de l’entreprise est lancé.
Les dirigeants de grandes entreprises prennent conscience de l’importance d’un comportement responsable, comme nécessaire, au bon fonctionnement et en relation avec la puissance économique de leurs entreprises.
Durant la période qui précède la crise de 1929, les hommes d’affaires vont comprendre la nécessité d’un environnement stable et participent, dans un contexte économique et social déficitaire, à la mise en place de services publics.
Certains envisagent, la responsabilité de l’entreprise comme l’un des éléments constitutifs et nécessaires au bon déroulement des activités de l’entreprise.

Charles Cason, Vice-président de la Chemical National Bank, déclare en 1904: « Today, there is a new point of view. We know that real success in business is not attained at the expense of others. Business can succeed only in the long run by acquiring and holding the good will of the people. To do this, it is necessary to render honest, intelligent service at fair price….The best upper class men in business are really genuine in their belief in it (service) and are consistent in its practice. Most of them would not consider a policy which enriched them or their company and was at the same time against the public interest ».
La responsabilité est envisagée au-delà du cercle restreint des actionnaires et corrélée à la puissance économique et sociale de l’entrepreneur ou de l’entreprise. Cela confère des devoirs et une responsabilité inhérente à cette puissance, sans y introduire un altruisme stratégique. Dès lors, la conscience du pouvoir économico-social de l’entreprise moderne et de l’entrepreneur (homme d’affaires) va émerger (Heald, 1970). En 1908, le dirigeant de la U.S Steel écrit « The larger the corporation becomes, the greater become its responsibilities to the entire community ».” 55. Cette période favorisera les principes de responsabilité reposant sur deux axes centraux complémentaires, le Stewardship :
- la notion de service. Le détenteur de propriété doit veiller et préserver la propriété dont il est garant dans l’intérêt général (Stewardship) ;
- et le Trusteeship : la nature du type de propriété détenu confère des responsabilités.

Le Trusteeship est défini par le droit de propriété d’un bien collectif dont le détenteur n’est que gestionnaire. A ce titre, il est redevable de sa gestion et du bon usage qui en est fait.
Les économistes vont quant à eux repenser la responsabilité de l’entreprise dans un environnement économique libre. Les débats vont porter d’une part sur la responsabilité de l’entreprise comme agent économique influent et, d’autre part, sur les moyens de contrôle des managers.
Clark, en 1916, est l’un des premiers à évoquer le terme de responsabilité collective au regard du système de « laissez-faire » préconisé dans les théories économiques néo-classiques et libérales : « …. We have inherited an economics of irresponsibility …To make control really tolerable we need something more ; something which still in its infancy. We need an economics of responsibility, developed, and embodied in our working business ethics…The old idea of free will is giving way to determinism, individualism to public control, and personal responsibility to social responsibility ». Plus tard, juste avant la crise financière de 1929, Clark (1926) décrira les grandes entreprises comme des acteurs sociaux majeurs : « The most powerful individuals in modern industries are corporations : not persons at all, except legal courtesy, but huge associations ».
Il considère la grande entreprise comme le centre vital du pouvoir et initie indirectement les bases d’un débat, qui persistera tout au long des décennies suivantes et ne semble pas résolu à ce jour malgré les différents débats.
Le « principe d’imputabilité » (Velasquez, 1996) de la responsabilité porte sur le passage de la responsabilité individuelle du manager à celle de la responsabilité de l’organisation56 comme une entité responsable collectivement des actes et des conséquences de ces actes.
En 1921, Knight57, économiste qui défend le principe de laissez-faire tout en relevant les contradictions qui en découlent, souligne l’importance de la forme organisationnelle de la firme « qui permet une harmonisation plus grande des intérêts et réduit le risque moral associé au fait qu’une personne assume les conséquences des décisions des autres » . Selon l’auteur le manager prend les décisions et, en assumant directement les conséquences de ses choix, réduit par conséquent le risque moral. La logique économique et les choix stratégiques qui déterminent l’entreprise sont désormais pris par une seule personne qui en est le seul responsable. Devenu le garant d’une harmonisation des relations entre les différents acteurs de l’entreprise et son environnement, il devient important pour le manager de justifier ses actions et ses choix en interne, comme en externe.
Toutefois, malgré les signaux sur les marchés financiers et dans la société civile, la prédominance de l’économie et du marché comme un absolu prévaudra jusqu’en 1929. Alors que la grande entreprise se renforce à travers une extension des territoires et des marchés, ce sont les prémisses de la critique du capitalisme et de l’économie de marché qui la placeront comme la représentation et l’agent de ce capitalisme irresponsable en termes d’efficacité et de biens communs (Boltanski et Chiapello, 1999). La réponse à la critique est justifiée par le fait :

- qu’elle évite des coûts et des surcoûts liés à la confrontation ou à des règles contraignantes ;
- qu’elle atténue et désarme la critique pour un temps.

Le besoin de légitimer leurs activités économiques au regard de la critique qui s’intensifie, incitera les grands patrons américains à introduire dans leurs préoccupations, leurs discours et leurs pratiques, la volonté d’un « mélange de bonnes intentions » (Heald, 1961).

Par conséquent, les patrons et les gestionnaires favoriseront les pratiques de « relations publiques » (Vogel, 2005) en asseyant la légitimité de leurs activités économiques et de leur entreprise sur la création des premières fondations, la naissance des universités, les centres de recherche et de créations culturelles américaines. Le rapport à la propriété est repris par Hallis (1930). Hallis (1930) s’appuie sur les théories contractuelles pour s’opposer à la Responsabilité sociale qui s’exerce en dehors des aspects contractuels de l’entreprise.

Les théories contractuelles reposent à l’origine sur les droits de propriété et sur la sélection. L’entreprise est un marché de contrats internes qui spécifie les droits de propriété de chaque agent. Conjointement, les contrats externes vont permettre l’organisation de l’entreprise de telle façon qu’elle optimise les coûts de transaction. Hallis (1930) ne croit pas à une responsabilité qui dépasserait le cadre des contrats, dans la mesure où l’entreprise est créée selon des actes légaux qui entérinent des objectifs précis limitant sa responsabilité au seul domaine juridique58. Les droits de propriété et les risques pris par les investisseurs justifient, selon lui, de ne tenir compte que des parties contractantes. L’ensemble des contrats formels ou informels de l’entreprise régissant les relations entre les différentes parties, celles-ci vont assurer leur intérêt et donc l’intérêt de l’entreprise.

Par conséquent, les entreprises les plus efficaces à diminuer leurs coûts de transaction seront sélectionnées par l’environnement. La responsabilité de l’entreprise est ici d’honorer les contrats internes envers ses actionnaires, en optimisant les contrats externes qui permettront l’amélioration de la performance.
6. La crise financière et la crise de légitimité
Les effets conjugués de la concentration des entreprises59 sur fond de crise financière aux Etats-Unis (Heald, 1961, 1970 ; Sparkes, 2006) vont créer les conditions de l’émergence de la doctrine de « Responsabilité sociale provoquée » dans le débat60 public, à travers la prise de conscience de leur influence économique et sociale (Pasquero, 2005 ; Gond, 2006).
Aux Etats-Unis, la capitalisation boursière des entreprises se développera avant la crise de 1929. Celle-ci va relancer la critique envers l’entreprise et ses dérives.
Cette crise marquera un coup d’arrêt dans le développement idéologique de la Responsabilité sociale en raison de la faillite du système juridique et financier (Heald, 1970). La création de richesse caractérisée par la grande entreprise devient source d’incertitude sociale, de risque financier et de résultats aléatoires.
Du point de vue de la recherche, le pouvoir et les responsabilités qui incombent aux managers d’affaires deviennent un sujet d’étude.

Sous les effets conjugués de la concentration des entreprises et l’arrivée des « gestionnaires », Berle et Means (1932) mettront en avant le passage du pouvoir des fondateurs-propriétaires aux directeurs à travers la dispersion de l’actionnariat qui contribue à la perte de contrôle des fondateurs.
Ils défendront notamment l’idée que l’entreprise moderne ne devrait pas être transformée en un outil de création de valeur uniquement économique (Berle et Means, 1932 ; Barnard, 1938).

Par conséquent, dans cette période de crise, il s’agit davantage d’une doctrine de la Responsabilité sociale (Gond, 2006), et non de l’entreprise en tant qu’organisation. Cette Responsabilité sociale est celle de la responsabilité sociale du gestionnaire en charge des décisions prises pour la pérennité de l’entreprise et les intérêts des actionnaires. Outre la méfiance dont ils font l'objet, les hommes d’affaires et les grandes entreprises ressortent particulièrement affaiblis de la Grande Dépression (Heald, 1970) : « The Great Depression let them too weak and defensive to undertake any other social offensives… ».

La Responsabilité sociale, telle qu’elle est envisagée et mise en œuvre, vise à faire oublier les excès des années précédentes qui ont conduit à la Grande Dépression, en créant un lien entre l’entreprise et la société construit sur des actions philanthropiques visant à légitimer les activités économiques.

La Responsabilité sociale est interprétée comme une réaction ou une réponse à un environnement hostile et critique, sous-tendue par des intérêts économiques majeurs, plutôt qu’une démarche volontariste sous-tendue par des motivations économiques dont l’influence de la religion fournit un cadre humaniste, comme pour le paternalisme.
A ce stade, la doctrine de Responsabilité sociale se construit sur :

- des actions philanthropiques visant à légitimer les activités économiques. La RSE est davantage une réaction ou une réponse à un environnement hostile qu’à une démarche volontariste comme le paternalisme ; 44

- un fond de crise sociale et financière exacerbée ;
- un contexte économique de « Laissez-Faire » qui fait apparaître les limites de la rationalité des agents et du marché ;
- un partage déséquilibré des domaines de « responsabilité entre l’Etat et le monde des affaires » ;
- une critique exacerbée d’un esprit des affaires, du capitalisme et des entreprises en expansion ;
- une doctrine établie aux Etats-Unis comme mode relationnel de l’entreprise consenti avec l’Etat et la société.

Par conséquent, durant la période de 1930 à 1945, les effets de la crise, cumulés à ceux de la Seconde Guerre mondiale réunissent les partis politiques américains autour de la recherche d’une cohésion sociale.
L’Etat Américain fragilisé par les politiques menées précédemment, cherche à encourager des pratiques responsables de la part des entreprises à travers le New Deal (Heald, 1970).
La prise de conscience par les hommes d’affaires de leur responsabilité envers la collectivité, facilite et réactualise l’idée de service dans l’intérêt public, comme une composante de la conduite des affaires (Heald, 1970). D’un côté et de l’autre de l’Atlantique, cette justification s’effectue lors de cette période selon un mouvement de balancier entre « l’entreprise-providence » et « l’Etat-providence ». A travers le lien construit entre les entreprises et leur environnement (de Bry, 2002), l’entreprise providence est caractérisée par la prise en charge volontaire d’aspects sociaux ou économiques qui dépassent le cadre des lois en cours.
L’Etat-providence, selon les Etats où il s’exerce, est quant à lui caractérisé par les attributions de protection et de justice sociale qu’il développe, mais aussi par une redistribution des richesses qu’il tend à promouvoir (Weber, 1964).
Les années suivantes, sous la pression du gouvernement américain et compte-tenu des critiques formulées, les entreprises tentent de rétablir leur prestige social et de préserver leurs intérêts économiques, par un soutien économique renforcé durant la Seconde Guerre mondiale. En participant à l’effort de guerre d’une façon particulièrement productive et investie puis, par la suite, à la prospérité qui suit la Seconde Guerre mondiale, le milieu des affaires renoue avec le « respect de la communauté et sa propre estime » (Bowen, 1953).
En effet, d’une part les hommes d’affaires ont compris la nécessité de créer et de favoriser un environnement stable pour leurs entreprises et, d’autre part, les pouvoirs publics comprennent la nécessité de trouver un ajustement avec le monde des affaires.

En incitant un partage des domaines de la responsabilité sociale, les pouvoirs publics peuvent alors se consacrer à la préservation et au développement des intérêts nationaux.
A ce stade, selon Heald (1970), le soubassement de la doctrine est établi et repose sur les éléments que nous récapitulons ci-dessous :

- les entreprises sont devenues visiblement nationales, sous les changements structurels de leur taille et de leur organisation des entreprises ;
- la responsabilité sociale est formalisée et initiée par le milieu des affaires mais rencontre de fortes oppositions dans ce milieu ;
- un contexte légal et économique en refonte aux Etats-Unis qui favorise le partage des pouvoirs et des responsabilités entre pouvoirs publics et grandes entreprises qui participent aux projets de la collectivité ;
- la légitimation des activités face à la charge critique envers le capitalisme et dont la grande entreprise est devenue le symbole visible. La charge critique incite l’entreprise à se justifier et à renforcer les systèmes de justice qui lui manquent (Boltanski et Chiapello, 1999) ;
- une mise en perspective d’externalités négatives non compensées par le marché et des dégradations visibles qui mettent Etat, société et entreprises en danger ;
- l’idée de service et de droits de propriété qui se renforcent sous la rupture crée par l’arrivée des managers dans l’entreprise qui déterminent les choix stratégiques des entreprises ;
- la prise en compte de l’intérêt public et de biens collectifs liés à coût social des activités de l’entreprise ;
- une doctrine qui est fortement influencée par des principes moraux religieux ;
- une succession de projets qui multiplie les échanges et les interactions avec son environnement et l’extension des réseaux sur le territoire national ;
- un rapprochement entre Etat et hommes d’affaires à travers des intérêts mutuels et une incitation explicite des pouvoirs publics.

A partir des années 50, les partis politiques de droite et de gauche adoptent des vues similaires sur la nécessité d’un renforcement de la cohésion sociale (Sparkes, 2006). C’est notamment à travers la période de guerre froide et l’anticommunisme, que les entreprises vont mettre en valeur une démarche de Responsabilité sociale axée sur le patriotisme et le nationalisme. Le principe de la RSE, sans qu’il ne soit conceptualisé, va connaître un regain d’intérêt à travers des changements dans la société civile (Heald, 1970).


7. De la philanthropie à la Corporate Social Responsibility (CSR)
Comme le précise Sparkes (2006) ce qui différencie et particularise le concept de RSE vis-à-vis des concepts tels que l’éthique des affaires ou la philanthropie, c'est l’inclusion du mot entreprise : « L’essence de la RSE serait la prise de conscience par la société de l’impact relativement contemporain61 de la responsabilité limitée de l’entreprise » . Heald (1970) situe également à cette période le passage de la responsabilité de l’entreprise au principe de Responsabilité Sociale de l’Entreprise (RSE)62.

Après la Seconde Guerre mondiale lors du processus d’internationalisation des grandes entreprises américaines et de la création des institutions internationales, la formalisation du concept va prendre corps à travers l’ouvrage de Bowen : « The Responsibility of The Businessman » (1953). Préalablement, revenons sur les facteurs explicatifs instituant la grande entreprise comme catalyseur à la fois de l’intérêt et de la critique, tant des pouvoirs publics que de la société civile. Nous avons observé précédemment, que l’émergence d’un nouveau modèle d’entreprise a suscité de nombreuses réactions aux Etats-Unis, tant de la part du législateur que de la société civile. Le changement structurel de la grande entreprise et les effets négatifs générés par ses activités avaient pu être contrebalancés partiellement par la figure emblématique de « père-fondateur » de la grande entreprise, puis par celle du manager en fournissant un cadre « protecteur » à travers la prise en charge de l’employé, de sa carrière, et de sa famille (Boltanski et Chiapello, 1999).

Néanmoins, ces changements d’échelle entre 1870 et 1940 ont souligné les problèmes créés par une économie de marché et des dirigeants d’entreprises soumis à la main invisible et régulatrice du marché. Ce cadre protecteur va peu à peu voler en éclat à partir des années 50, sous l’intensification des changements d’échelles des firmes, se diluer voire disparaître. L’entreprise n’apparaît plus comme un lieu protecteur d’intégration sociale et de cohésion sociale mais comme l’agent d’une désintégration sociale des individus et des sociétés.

8. Les pouvoirs publics, la société civile, les multinationales : les raisons de l’intérêt généralisé
C’est lors de la période d’internationalisation des multinationales américaines, qui suit la seconde guerre mondiale, que vont apparaître les éléments d’une critique renforcée et d’une nouvelle réflexion sur le pouvoir qu’elles exercent sur les individus et sur la cohésion sociale.

Les multinationales sont perçues comme les agents économiques de l’impérialisme américain, leurs facultés à s’exempter de son autorité, à encourager et aggraver l'écart de développement entre leurs pays d'origine et les pays où elles opèrent, et leur influence sur les lois et les cultures locales vont générer une prise de conscience à la fois des Etats et de la société civile63.
Par conséquent, la prise de conscience de l’impact des entreprises et de leur pouvoir d’influence sur la cohésion sociale va être relancée aux Etats-Unis à travers plusieurs facteurs favorables à la maturation du processus de responsabilité de l’entreprise64.

Le besoin de maintenir l’intégrité de « l’entreprise », dans un contexte international marqué par la guerre froide avec l’URSS et le Maccarthysme, va favoriser un discours de « responsabilité nationale » (Heald, 1970). En effet, malgré l’estime dont les grandes entreprises bénéficient depuis l’effort de guerre, le danger est interne et externe (Heald, 1970).

A la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’internationalisation des entreprises, essentiellement américaines, va changer la nature de la relation avec les Etats où elles opèrent. C’est en effet dans un climat perçue par l’Europe comme un climat d’invasion américaine, à travers les investissements directs, les méthodes managériales, la diffusion de la culture et des valeurs américaines, que la multinationale devient le symbole d’un déséquilibre de la puissance entre elle, l’Etat et les sociétés civiles où elle opère (Jerk, 2006).

Le capital de réputation des grandes entreprises commence à subir des attaques sur leurs comportements tant vis-à-vis des lois que sur leur mode opératoire local : « Investigative journalism became an heroic, even romantic, calling with the name of the game being to catch greedy corporations in the act of polluting water, selling shoddy and overpriced products, exploiting workers and families, and sacrificing the public’s health, safety and welfare to make quick buck. On television and in the movies, business executives increasingly became villains, to be challenged by heroic lawyers, policemen, reporters and activists » (Hood, 1956) .

Ce qui différencie et particularise le concept de responsabilité sociale de l’entreprise vis-à-vis des concepts tels que l’éthique des affaires ou la philanthropie, c'est la juxtaposition du mot « entreprise » au principe de responsabilité sociale : « L’essence de la RSE serait la prise de conscience par la société de l’impact relativement contemporain65 de la responsabilité limitée de l’entreprise » (Sparkes, 2006). Pour Sparkes (2006), qui a étudié d’un point de vue historique le travail de Bowen (1953) et celui de Goyder (1951, 1960), (un autre économiste ayant inspiré Bowen), la conscience accrue de l’impact négatif des activités des entreprises sera favorisée par le principe légal de limitation de leur responsabilité.

Heald (1970) situe également à cette période, le passage de la responsabilité de l’entreprise au principe de RSE66.
En effet, selon lui, le « Fair-Trade »67 de Truman (1952) ne fournit pas les bases suffisantes d'une régulation du marché, dans un contexte international déstabilisé et qui effraie la société américaine. Aux Etats-Unis, ce contexte économique et politique ambigu permettra aux entreprises de communiquer à nouveau sur leur responsabilité patriotique en obtenant le soutien du public comme cela avait été fait lors de la Seconde Guerre mondiale.

Cela va avoir pour effet l’exacerbation et le renforcement du sentiment national et un soutien de l’opinion envers les entreprises pour la défense des sociétés libres et démocratiques (Gond, 2006). Nous pouvons constater à ce stade, que la RSE demeure liée au principe d’imputabilité de la responsabilité entre l’entreprise, comme une entité globale responsable pour tous, l’individu en charge des décisions pouvant causer des dommages sociaux. Cette période va favoriser une étape complémentaire dans le processus de maturation du concept.
C. Vers l’entreprise complexe
Les entreprises américaines, dans ce moment très particulier de l’histoire, deviennent un symbole démocratique qui leur permet de justifier leur expansion internationale et leur mode opératoire. Toutefois, comme évoqué précédemment, l’internationalisation de leurs activités va susciter interrogations, débats et controverses.
C’est ainsi sous l’angle des externalités générées par l’activité économique des entreprises sur la cohésion sociale, que le débat académique va s’orienter (Secchi, 2007). L’entreprise, source de progrès, est remise en question (Laufer, 1993), et les questionnements sur le mode de sélection des entreprises par l’environnement vont s’intensifier.

C’est notamment à travers l’influence que les grandes entreprises exercent sur l’indépendance nationale, la balance commerciale et sur le marché du travail que va s’orienter le débat et que portera la critique. Par conséquent, la théorie des coûts sociaux va permettre d’établir un lien entre l’économie et les acteurs privés de cette économie à travers la compréhension et la prise en compte des coûts générés qui peuvent être positifs ou négatifs sur l’environnement (Pigou, 1920).

A partir de la théorie des coûts sociaux initiée par Pigou (1920), Kapp (1950) va approfondir l’analyse des choix de l’entreprise, de la nature des coûts sociaux et de la rationalité de ces choix. La conscience d’un patrimoine commun et des coûts générés par son exploitation est nouvelle dans la relation qui lie la firme à la société. Elle permettra le développement de la théorie de la régulation des coûts environnementaux dans les années 70.
Sur la base de la théorie néo-classique de rationalité qui limite la relation de l’entreprise à son environnement à travers la recherche de son intérêt optimisé, Kapp (1950) va définir la rationalité comme un procédé dynamique, dont les objectifs et les moyens sont inscrits dans un processus continu et interactif qui influence les individus et les firmes (Secchi, 2007).

Selon Kapp (1950), l’augmentation des coûts sociaux ne peut se faire qu’au regard d’une analyse non rationnelle du comportement humain : « …If furthermore, important social returns are not reflected in private return…, then the competitive equilibrium implies neccessarily an arbitrary and high wasteful utilization of resources. What is maximized is not aggregate satisfaction in any comprehensible sense of the term but at best only private exchangeable utilities »68.
Kapp (1950) soulignera plusieurs principes favorisant la réflexion en termes d’externalité, sur le fonctionnement de la firme privée face à un environnement qui appartient au « bien public ».
Les externalités sont appréhendées selon trois dimensions liées aux activités de l’entreprise qui demeurent au cœur du processus de RSE tel que nous le connaissons aujourd’hui (Capron-Loinelezée, 2002) :

- une dimension comptable : ce que coûtent et ce que rapportent ces activités ;
- une dimension négative : ce que peut détruire ces activités ;
- une dimension positive : ce qu’elles peuvent générer.


La dimension environnementale permettra de poser les bases de la théorie des biens, à partir des coûts privés et des coûts publics entre biens privés et biens publics tels que l’eau, les paysages, l’air (Hommel, 2006).

Dès lors, la compréhension de l’entreprise ou de l’organisation s’affine. La logique de rationalité absolue économique en termes de maximisation des intérêts s’affaiblit. La montée d’approches conceptuelles va permettre la mise en corrélation et la jonction d’approches existantes souvent opposées qui, dès lors, vont être rapprochées. L’évolution chronologique de la connaissance des entreprises va favoriser des courants théoriques de plus en plus poussés mais aussi de plus en plus divergents (Rojot, 2003). Ils ont comme effet de faire évoluer la connaissance de l’entreprise et de son fonctionnement. A partir de ces années, les bases de divers courants centrés sur l’analyse du fonctionnement de l’entreprise et des choix de ses stratégies émergent à travers les théories de l’organisation ou du management (Alchian, 1950 ; Penrose, 1950 ; Kapp, 1950 ; Drucker, 1946, 1953 ; Ansoff, 1965).

Alchian (1950), à travers la théorie relationnelle « évolutionniste » et « behavioriste » de la firme, va proposer les bases d’une nouvelle compréhension de la firme. Il invite à étudier la firme comme un organisme vivant notamment à partir de l’influence qu’exerce l’environnement sur l’entreprise. Cette théorie69, liée à l’évolution des espèces, considère l’entreprise comme une entité vivante qui évolue et agit selon les modifications de l’environnement. L’objectif de l’entreprise est d’être sélectionné par l’environnement, en s’adaptant aux attentes de celui-ci ainsi que ses facultés à adapter sa structure formelle et informelle (Rojot, 2003). Sa survie est soumise à la dimension économique, elle-même soumise aux facultés de l’entreprise à intégrer et gérer les externalités. Or, l’environnement est lui aussi soumis à des modifications qu’il faut appréhender.
Selon Alchian (1950), c’est l’intentionnalité de l’entreprise qui détermine le processus de sélection par l’environnement. Il introduit dans son raisonnement, la notion de « sanction » de l’environnement comme un élément exogène à l’entreprise soit essentiellement lié au hasard, soit à un manque de résultats financiers. L’entreprise dépend donc de ses propres capacités à transformer ces modifications en avantage, mais demeure passive.

Penrose (1952, 1959, 1987) s’opposera à cette vision. Elle avancera que la notion de sanction peut être le résultat des choix internes de l’entreprise, qui s’avèrent non adaptés à l’environnement.

A l'inverse d’Alchian, elle postule que la firme est active dans ce phénomène de sélection car il s’agit d’un processus issu de l’auto-organisation. L’anticipation d’une sanction agit comme une contrainte sur l’entreprise et en fonction de sa capacité à comprendre les évolutions ou attentes de cet environnement les choix s’avèreront adaptés ou non.

Les choix des entreprises sont dictés par la compétition, la recherche et la captation de nouvelles ressources humaines, technologiques, financières et vont avoir un effet positif ou négatif. C’est à travers un ajustement entre le renouvellement des ressources, la gestion quotidienne des ressources dont la réaffectation des ressources inutilisées, et la compétition dictée par le marché et la concurrence que l’entreprise va pérenniser son activité. Les aptitudes à s’ajuster, les choix managériaux dans la gestion des activités et l’anticipation des évolutions vont déterminer l’avantage pris sur le marché et les concurrents. En cela, le choix de l’auto-organisation détermine la survie de l’entreprise.

Ceci implique un management capable de répondre aux demandes et signaux du marché et de réaffecter les ressources vers des stratégies de croissance et de performance.

En complément, la théorie des organisations va permettre de dissocier ce qui est du domaine de l’adaptation de l’entreprise à son environnement et permettre de remettre en cause les théories économiques classiques à travers la théorie de la décision et de la rationalité limitée de Simon (1950).

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