Les conduites d anticipation
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Description

L'anticipation est au coeur des comportements humains. Elle participe du cognitif, de l'émotionnel, du symbolique. En analysant la manière dont les acteurs anticipent en milieu organisationnel, l'auteur nous offre l'opportunité de réinterpréter de nombreuses dynamiques comportementales, aussi bien individuelles que collectives, sous un angle nouveau et pertinent pour l'action, et propose deux outils opérationnels destinés à favoriser l'engagement des acteurs dans les projets d'organisation.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 mai 2008
Nombre de lectures 351
EAN13 9782336261157
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Prospective
collection fondée et dirigée par Philippe Durance (CNAM, Lipsor)

La prospective n’est ni une science, ni une discipline à proprement parlé. Un art, plus sûrement. Certains parlent d’une « indiscipline » intellectuelle. En définitive, fondamentalement, la prospective est une attitude, un état d’esprit, une manière d’être, voire une philosophie, peut-être même une certaine forme de morale, c’est-à-dire un guide de l’action humaine soumise au devoir et ayant pour but la recherche du « sens » commun, avec comme moyen la connaissance. Il s’agit d’une posture différente vis-à-vis de l’avenir, basée sur le refus de la fatalité, sur la reconnaissance de l’homme à la fois comme finalité et comme acteur du futur.

Dans ce contexte, la collection Prospective a pour ambition de nourrir cette posture en suscitant, en rassemblant et en valorisant les travaux théoriques et appliqués de prospective, issus des milieux académiques, des collectivités locales, des entreprises ou des services de l’État, en France ou à l’étranger, dans ses différents champs (technologique, sectoriels, territorial, etc.). Elle se compose de quatre séries : Mémoire, Essais & Recherches, Problèmes & Méthodes, Prospective appliquée.

Série « Mémoire »
Berger (Gaston), Bourbon-Busset (Jacques, de), Massé (Pierre), De la prospective. Textes fondamentaux de la prospective française (1955 1966), textes réunis et présentés par Philippe Durance
Série « Essais & Recherches »
Bernard (Philippe J.), Le pouvoir des idées. Comment vivent et se transforment les sociétés contemporaines
Durance (Philippe), Cordobes (Stéphane), Attitudes prospectives. Éléments d’une histoire de la prospective en France après 1945
Guigou (Jean-Louis), Réhabilites l’avenir. La France malade de son manque de prospective
Colloque de Cerisy, L’économie des services pour un développement durable, Nouvelles richesses, nouvelles solidarités (Prospective VIII), coordonné par Édith Heurgon et Josée Landrieu
Série « Problèmes & Méthodes »
Gabilliet (Philippe), Les conduites d’anticipation. Des modèles aux applications
Les conduites d'anticipation
Des Modèles aux Applications

Philippe Gabilliet
Du même auteur
Demain les commerciaux. La vente et les vendeurs en 2005, 1995, Paris, Les Éditions d’organisation
Savoir anticiper. Les outils pour maîtriser son futur, 1999, Paris, ESF Éditeur
© L’HARMATTAN, 2008
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
9782296055513
EAN : 9782296055513
Sommaire
Prospective Page de titre Du même auteur Page de Copyright Préface - Prospective : une approche cognitive Introduction 1 ère partie - L’anticipation au cœur des sciences de l’action : à la recherche d’une problématique
1 — Anticipation et sens commun : premières définitions, premiers éclairages 2 — Le sujet anticipant : le psychisme individuel face à l’avenir 3 — L’acteur historique face au futur : de l’économique au social 4 — Anticipation et management : le futur des acteurs comme variable de gestion
2 ème partie - Vers un modèle dynamique d’anticipation
5 — Le modèle d’anticipation 6 — Les fondements de la conduite d’anticipation 7 — La dynamique de la conduite d’anticipation
3 ème partie - Applications méthodologiques
8 — La boussole d’anticipation, ou comment formaliser les structures anticipatoires d’un acteur 9 — Les balises prospectives, ou comment décrypter une représentation de l’avenir
Conclusion Bibliographie Index
Préface
Prospective : une approche cognitive
L’ouvrage de Philippe Gabilliet présente une approche originale et novatrice de la démarche prospective. En centrant son propos sur les aspects socio-culturels et cognitifs, l’auteur place l’homme dans ses diverses dimensions, au cœur même des mécanismes d’anticipation. Mais Philippe Gabilliet, ce pédagogue averti qui professe aussi bien à l’ESCP-EAP qu’auprès de l’association Progrès du Management (Apm), le fait en s’appuyant sur des référentiels issus de la psychologie, de l’histoire et plus généralement de ce que l’on appelle maintenant les sciences cognitives, dont la prospective finira bien par être reconnue comme une branche essentielle 1 . Il rappelle notamment le constat clinique du psychiatre Jean Sutter (1983) : « En regardant vivre les hommes, il m’est apparu que leur principale et presque seule préoccupation était de vivre par avance leur avenir ». Et Philippe Gabilliet remarque justement que dans la façon dont les individus, les groupes sociaux et les cultures se projettent dans leur avenir depuis la nuit des temps, peu de choses ont changé. En effet, la capacité à anticiper est liée à la condition humaine et au cerveau, or ces derniers n’ont guère connu de révolution majeure depuis le Néolithique. Il en dégage une conviction forte : mémoire et faculté de prévoir apparaissent de tout temps comme l’essence même de l’intelligence humaine. La mémoire des chasses réussies et l’imagination mises au service de l’anticipation conjuguent leurs effets pour guider l’action.
Ainsi, comme nous l’avons nous-mêmes relevé, si le monde change, les problèmes demeurent car ils sont liés à l’homme, le grand invariant de l’histoire. Si cette dernière ne se répète pas, les hommes semblent pourtant conserver, au cours du temps, des similitudes de comportement qui les conduisent, placés devant des situations comparables à réagir de manière quasi identique, et donc prévisible. Ajoutons à cela l’idée centrale développée au fil de cet ouvrage : ce sont les mêmes outils, les mêmes démarches intellectuelles et mentales qui permettent à une collectivité, un groupe, voire un individu isolé de se projeter dans son futur. C’est bien le constat que nous avons pu faire depuis trente cinq ans dans les entreprises et dans les territoires : ce sont les mêmes méthodes de réflexion collectives qui s’appliquent.
Partant de ce constat, en s’appuyant sur les travaux d’Alain Gras (1976), il faut distinguer trois niveaux d’invariance : les invariants simples (baiser entre la mère et l’enfant, fixation dans les yeux), les invariants complexes de type psycho-affectifs (tels que l’agressivité, mais aussi la sociabilité) ou encore les invariants pseudohistoriques (proportions de suicides). L’auteur s’appuie aussi sur Jean-François Kahn (2006) pour reprendre la notion d’invariances structurelles, qui ne sont pas des îlots de résistance au changement, mais bien la trame même du devenir historique dans lequel ce changement s’insère. Pourtant, l’avenir reste une zone de liberté, un lieu de pouvoir, le produit d’une volonté. En bon prospectiviste, Philippe Gabilliet se refuse au déterminisme absolu en considérant que l’homme, grâce à sa volonté et à sa marge de manœuvre, a toutes les armes en main pour construire son futur ; le déterminisme n’empêche pas la détermination : ainsi, si l’on veut bien admettre que l’avenir n’est peut-être pas complètement déterminé, il n’en demeure pas moins que des hommes extrêmement déterminés seront toujours nécessaires pour construire l’avenir qu’ils désirent.
Mais la réelle originalité du travail de Gabilliet se situe dans son approche cognitive de la démarche d’anticipation à travers le concept de modèle d’anticipation . L’idée développée par l’auteur est que l’anticipation va dépendre de dimensions à la fois cognitive, émotionnelle et symbolique. Toute projection dans l’avenir est influencée par les outils mentaux, les croyances, les modèles qui sont mobilisés par l’anticipateur. Au passage, l’auteur s’appuie notamment sur la somme de Bernard Cazes, son Histoire des futurs , et nous fait découvrir Daniel Mercure (1995), anthropologue et sociologue, professeur à l’université Laval de Québec. Pour ce dernier, « l’expérience que l’acteur va avoir du vécu de son temps, sera fortement structurée en amont par tout un ensemble de croyances et de modèles mentaux. Ceux-ci sont le véritable terrain psycho-social à partir duquel l’acteur va être en mesure de penser, gérer, optimiser voire gaspiller son temps à venir, à partir des images et représentations de l’avenir dont il est lui-même porteur ». Il considère ainsi la démarche d’anticipation comme un acte de création mentale de soi dans l’avenir . En s’appuyant également sur les travaux de Senge (1991), Philippe Gabilliet émet l’hypothèse que la prise en compte par l’individu de ses propres modèles mentaux du futur va jouer sur sa capacité à construire des anticipations.
Pour illustrer ce concept de modèle d’anticipation, l’auteur développe deux applications.
La première, la boussole d’anticipation, s’inspire de la typologie des représentations collectives proposées par Bernard Cazes et des travaux de Daniel Mercure sur les dimensions structurantes concernant l’avenir. Elle se structure autour de quatre axes dont les pôles extrêmes sont complémentaires et non opposés. Lorsqu’un individu est mis en situation d’envisager globalement son avenir, il répond mentalement à des questions correspondant aux quatre axes de la boussole. Pour chacune des questions, l’individu concerné aura tendance à ressentir une orientation de réponse, puis à la formaliser de façon rationnelle. Les réponses ainsi apportées vont structurer son modèle d’anticipation . L’objectif de cette application est, d’une part, de permettre à un individu ou un groupe d’identifier ses modalités préférentielles d’anticipation, et d’autre part, de chercher à optimiser ce modèle.
La seconde constitue les balises prospectives . Ces balises sont les six niveaux logiques à partir desquels se construisent en permanence nos représentations de l’avenir, en tant que vecteurs d’action et de décision : le « futur socle », celui des invariants, stable par nature, le « futur nécessaire », celui de l’inévitable, le « futur interdit », celui du redouté, le « futur tendanciel », le « futur incertain » totalement soumis à la contingence, et le « futur libre », lieu où le sujet agissant peut exprimer sa marge de manœuvre. Ces balises constituent, à mon sens, un travail préparatoire utile à la construction de scénarios dans la mesure où l’exploration et la validation de chacun des futurs permet de tenir compte de l’ensemble de ce que Philippe Gabilliet nomme les « ingrédients du futur », c’est-à-dire, les invariants, les tendances lourdes, les contingences et l’aléatoire. Ces balises paraissent parfaitement utiles, voire salutaires, en prospective où les facteurs d’inertie issus des tendances lourdes et des invariants ont parfois tendance à être sous-estimés.
Par ses travaux, Philippe Gabilliet apporte du sang neuf à « l’indiscipline intellectuelle » qu’est la prospective en montrant ses dimensions cognitives. Par sa formation et sa culture, l’auteur n’intègre pas dans son approche les méthodes et outils de la prospective faisant appel à des connaissances statistiques et mathématiques. Je fais partie de ceux qui le regrettent, car toutes les manettes sont utiles pour démultiplier les capacités de compréhension du monde et d’influence sur les changements. Mais je m’en réjouis aussi car Philippe Gabilliet rappelle du même coup que le combat pour la rigueur peut emprunter différents langages. Et puis je ne désespère pas de le convertir aux délices de certaines approches avec la même conviction qu’il le fait pour son lecteur.
Michel Godet Professeur au CNAM Paris, titulaire de la Chaire de prospective stratégique
Introduction
« En regardant vivre les hommes [...], il m’est apparu que leur principale et presque seule préoccupation était de vivre par avance leur avenir ». Ce constat du psychiatre Jean Sutter (1983) aurait aussi pu être celui d’un philosophe, d’un économiste, d’un psychologue, d’un historien ou d’un sociologue. Que l’anticipation porte sur notre devenir personnel, celui de nos proches, de notre communauté, de notre civilisation, voire de notre univers, elle occupe le cœur de la plupart de nos problématiques d’êtres pensants et d’êtres sociaux.
Tout comme on ne peut pas ne pas décider ou ne pas communiquer, il semble difficile, voire impossible de ne pas anticiper. Car refuser d’anticiper, demeurer dans l’attente passive et fataliste (voire tendue et anxieuse) de l’événement, c’est déjà — qu’on le veuille ou non — se projeter en avant dans le temps qui passe ; c’est induire implicitement une représentation de l’avenir, que celui-ci soit déterminé ou marqué par l’influence d’une volonté plus haute que la nôtre. Ainsi, l’anticipation — et plus particulièrement son versant actif, celui de l’interrogation puis de l’intervention du sujet sur son propre avenir — constitue-t-elle l’un des processus majeurs du développement humain.
L’anticipation ne présente d’ailleurs pas un visage purement rationnel. Anticiper, ce n’est pas uniquement penser à son futur ; c’est aussi l’éprouver, le ressentir par avance. L’anticipation joue sur des claviers à la fois cognitifs, émotionnels et symboliques. La pensée et le sentiment, la raison et l’intuition, le conscient et l’inconscient s’y partagent la tâche.
De même, l’anticipation ne constitue pas non plus un phénomène purement mental. Anticiper, ce n’est pas uniquement vivre son futur « de l’intérieur » ; c’est aussi décider, dire, faire par avance. Ainsi, anticiper signifie aussi mettre en œuvre des comportements, agir en interaction avec les autres et son environnement.
Le processus d’anticipation du sujet se déploie donc tout à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de lui-même. Car nul n’anticipe de façon isolée ; quiconque se projette dans l’avenir — que ce soit par la pensée ou à travers ses décisions et actions concrètes — utilise pour cela des outils mentaux, des modèles, des croyances, des réflexes, des concepts hérités de sa socio-culture et perpétuellement reconstruits en un mode éminemment personnel d’anticipation.
En tant que praticien tout d’abord, puis en tant qu’enseignant et chercheur, notre intérêt pour les phénomènes d’anticipation peut être rattaché à deux rencontres, à la confrontation avec deux territoires de la connaissance : la prospective stratégique et la psychologie cognitive.
C’est à la première que nous devons, au début des années 90, la découverte — ou plutôt la prise de conscience — que l’avenir constitue un objet d’investigation pertinent et que c’est cette investigation même qui en constitue la dynamique essentielle. Mais c’est la seconde qui, quelques années plus tard, nous conduira à formaliser nos premières hypothèses sur le caractère central des processus psycho-sociaux d’anticipation dans la compréhension des comportements humains.
Bien que l’anticipation se déploie au carrefour de nombreuses thématiques et disciplines (économie, psychologie, sociologie, ergonomie, etc.), c’est dans le champ des sciences de l’organisation que nous focaliserons l’essentiel de nos réflexions, lesquelles constituent la trame de notre thèse de doctorat (Gabilliet, 2004), thèse dont le présent ouvrage reprend les principaux développements théoriques.
Le positionnement de l’anticipation au centre des disciplines de la gestion est pour le moins aussi évident que sa discrétion conceptuelle. En effet, quelle est la raison d’être d’une organisation, sinon son devenir ? Qu’est-ce d’ailleurs qu’une organisation, sinon un corps social en devenir, ce même devenir (économique, social ou sociétal) légitimant l’essentiel des décisions prises et des actions mises en œuvre par ses managers et dirigeants ? La maîtrise de ce devenir constitue l’objet total ou partiel de la plupart des disciplines de gestion et des pratiques associées, composées d’outils et processus destinés à « décider mieux pour demain », que ce soit d’un point de vue stratégique, marketing, commercial, technique, financier, industriel, humain, etc.
Ce devenir, à travers la mise en œuvre des pratiques de gestion par les acteurs, prend naissance dans des représentations implicites ou explicites du futur ; il peut donc être considéré comme un processus psycho-social de construction de l’avenir. Mais il est aussi partiellement déterminé par des conduites relationnelles et décisionnelles ; à ce titre, il constitue également une dynamique comportementale orientée sur l’avenir.
Dès lors, pourquoi s’intéresser à la façon dont les acteurs anticipent en milieu organisationnel ?
La première raison est d’ordre théorique. L’étude des modes d’anticipation des acteurs, qu’il s’agisse de leurs représentations ou de leurs conduites, constitue selon nous un angle d’analyse pertinent, à travers le concept fortement intégrateur d’anticipation organisationnelle. C’est ce dernier qui permet, selon notre propre expérience de l’intervention en organisation, de réinterpréter de nombreuses dynamiques comportementales individuelles (implication, communication, négociation, décision) autant que collectives (mobilisation, changement, conflits).
La deuxième raison est d’ordre plus opérationnel. La compréhension de l’impact des modes d’anticipation des acteurs sur les dynamiques organisationnelles dans lesquelles ils s’inscrivent permet en effet de dégager un champ nouveau d’intervention : la gestion des anticipations. L’objet de ces interventions devient ici la mobilisation et l’orientation dynamique des représentations et des conduites d’anticipation des acteurs en situation, dans la perspective d’une intériorisation des buts par les acteurs ainsi que de leur engagement dans les projets de l’organisation.
Dans le cadre de cet ouvrage, notre réflexion d’approfondissement autour de la notion d’anticipation s’effectuera en trois temps.
Dans une première partie, nous nous efforçons d’éclairer et d’approfondir la notion même d’anticipation, à travers une synthèse des développements et apports issus d’autres disciplines des sciences humaines, en particulier la psychologie, la psychopathologie, l’ergonomie, l’économie politique, la sociologie, ainsi que les sciences de gestion.
En deuxième partie, nous proposons un modèle intégratif de compréhension des conduites d’anticipation, qui nous conduit à mettre en évidence les différents niveaux dynamiques à l’œuvre dans un processus individuel ou collectif d’anticipation
La troisième partie nous permet d’illustrer la pertinence de ce modèle par la présentation de deux outils d’intervention, développées dans le cadre de nos propres pratiques de conseil de direction et de coach de dirigeants.
1 ère partie
L’anticipation au cœur des sciences de l’action : à la recherche d’une problématique
Quels que soient les champs de la connaissance concernés, l’anticipation apparaît sans conteste comme un objet pluriel, entre abstraction et mouvance, dont les contours conceptuels se dérobent au regard de l’investigateur au fur et à mesure que celui-ci pense pouvoir les saisir.
Plusieurs sciences de l’action, et au sein de chacune d’elles plusieurs disciplines, ont d’ailleurs entrepris, au fil du temps, de se réapproprier l’idée d’anticipation, et ce afin de la constituer en objet d’investigation, en dimension structurante de leur propre problématique.
Considérant l’ambition qu’il y aurait à vouloir réaliser ici la synthèse de toutes ces approches, nous concentrerons notre propos sur les plus pertinentes, les plus éclairantes dans le contexte très spécifique de nos préoccupations, celles liées au monde des organisations et de leurs acteurs.
Dans le cadre de cette tentative de clarification conceptuelle, nous aborderons l’exploration du concept d’anticipation sous quatre angles de vue complémentaires : − le regard du sens commun et des premiers jalons qu’il nous permet de poser (chapitre 1) ; − le regard psycho-cognitif , à travers les contributions respectives de la psychologie de la motivation, de l’ergonomie cognitive et de la psycho-pathologie (chapitre 2) ; − le regard socio-économique , à travers les points de vue de l’économie politique d’une part et de l’approche des temps sociaux d’autre part (chapitre 3) ; − le regard managérial , enfin, à travers les apports des sciences de gestion à la compréhension de l’anticipation et de ses dynamiques (chapitre 4).
1 — Anticipation et sens commun : premières définitions, premiers éclairages
Avant de devenir des concepts, annexés par telle ou telle discipline du savoir, les termes anticipation ou anticiper constituent des mots du langage courant. Employés en des circonstances diverses, dotés de connotations multiples, ils se prêtent donc bien à une première exploration lexicologique, laquelle permet d’en dessiner les contours fondamentaux, indépendamment des développements théoriques ultérieurs dont ils feront l’objet.
Parcourant quelques dictionnaires contemporains de langue française (Grand Larousse Encyclopédique, 1960 ; Petit Robert, 1973 ; Grand Dictionnaire Larousse, 1982 ; Grand Robert de la Langue Française, 1985), l’ anticipation se révèle ainsi sous plusieurs visages, chacun apportant à l’analyse ses propres éléments d’éclaircissement.
D’un point de vue étymologique, c’est à la racine indoeuropéenne kap (prendre, capter) que les linguistes rattachent communément l’origine du terme « anticipation », et plus particulièrement à son dérivé latin capere (saisir, prendre en mains), précédé du terme ante (avant). Dans la langue latine commune, anticipare recouvre tout à la fois l’idée de « devancer », de « prévenir » ou de « prendre d’avance », ce qui conduit certains rédacteurs de dictionnaires, en particulier le Robert, à y voir la justification de la définition moderne du terme, qui en fait la capacité à « voir par avance afin de prendre les devants ».
Néanmoins, dans l’analyse historique qu’il fait de ce terme — et en particulier de ses déclinaisons en grec, en germanique ancien ou en anglais archaïque —, le psychiatre Mario Berta (1978), dont les conclusions seront reprises ultérieurement par son confrère Jean Sutter (1983), ne voit guère de référence à la vision ou à la représentation de l’avenir dans l’étymologie du terme. En revanche, il insiste sur la notion d’appropriation marquant, dans toutes les langues de l’Antiquité, les activités dites d’anticipation. Plus encore, c’est littéralement d’appréhension dont parle Berta lorsqu’il conclut sa propre réflexion étymologique sur le constat « qu’anticiper, c’est avant tout se saisir de son avenir en engageant dans ce mouvement toutes les instances de son être ».
Cette coexistence de deux approches, l’une marquée par l’anticipation comme action, l’autre par l’anticipation comme représentation mentale, se retrouve tout au long de l’exploration sémantique de ce terme, comme l’illustrent aisément les différentes définitions glanées au fil de la recherche lexicographique.
S’y repèrent tout d’abord les définitions de l’anticipation marquées par l’idée d’action  : « action de faire quelque chose avant le moment prévu », « exécution anticipée d’un acte », « fait d’exécuter avant le temps déterminé, faire avant le moment prévu ou fixé », « fait d’agir comme si on pouvait disposer de quelque chose qui n’existe pas encore (anticipation d’une promotion, d’un augmentation, d’un héritage) », etc.
Mais on peut en découvrir tout autant marquées par l’idée de représentation mentale  : « action de prévoir, de supposer ce qui va arriver », « mouvement de la pensée qui imagine ou vit d’avance un événement », « mouvement de l’imagination par lequel on se représente ce qui n’arrivera que plus tard », « imagination d’événements, de périodes situés dans l’avenir », etc.
Certaines définitions enfin, tentent d’intégrer les deux dimensions : « fait de prévoir, de supposer ce qui va arriver et adapter sa conduite à cette supposition », « prévoir la réaction de l’adversaire, se disposer à y répondre et la devancer (sport, stratégie) », etc.
L’anticipation apparaît donc bien, dans son sens commun, sous un double aspect. Elle est d’une part une sorte de trajectoire mentale propre à un individu. C’est un mouvement de la pensée, de l’affect et de l’imaginaire conduisant à concevoir, ressentir, éprouver par avance un vécu de l’avenir, à travers des représentations, des images, des cognitions. Ainsi, selon le Wiktionnaire, l’encyclopédie libre d’Internet 2 , anticiper consiste à « se projeter dans l’avenir, à se représenter les résultats attendus d’une action cognitive et/ou de stratégies à mettre en œuvre pour y parvenir » . Mais l’anticipation est aussi une action orientée vers le futur . C’est alors un comportement, mis en œuvre ici et maintenant par un sujet donné, en fonction de représentations implicites ou explicites de son devenir 3 .
On notera que cette signification duale de « représentation » d’une part, et d’« action » d’autre part, se retrouve dans le verbe anglais to anticipate , ainsi défini par le Robert & Collins : foresee and act in advance, to thwart (contrecarrer) by acting in advance, regard as likely, expect, foresee.
Dans le même ordre d’idée, on remarquera que le concept français d’ anticipation peut être légitimement traduit en anglais de trois façons différentes, à travers les termes « anticipation », « expectation » ou « foresight », sachant que chacun présente, pour les puristes, des nuances importantes :
« Anticipation » , au-delà de ses définitions officielles, n’est pas à proprement parler un terme de l’anglais littéraire, en particulier du fait des confusions rencontrées avec le terme voisin expectation . Les auteurs du Robert & Collins rappellent d’ailleurs sur ce point que « the use of anticipate to mean expect , while very common, is avoided by careful writers and speakers of English ».
« Expectation », beaucoup plus classique, se définit selon les dictionnaires comme « something looked for as likely to occur » (Webster) ou « something looked forward to, whether feared or hoped for » (Robert & Collins). La dimension affective du terme expectation , liée à un « ressenti par avance », à une évaluation positive ou négative par rapport à un futur attendu, est ici très forte ; c’est d’ailleurs ce qui justifie ses traductions françaises d’ attente , voire de façon encore plus classique d’ espérance . Le concept économique d’« anticipations rationnelles » 4 n’est en fait que la traduction française du terme anglais « rational expectations ».
« Foresight », enfin, est triplement défini par le dictionnaire Webster comme « 1. an act or the power of foreseeing, prescience, 2. an act of looking forward, 3. an action in reference to the future, prudence ». Le Robert & Collins y voit de même « the act or ability of foreseeing » . Mais il y rajoute l’idée de « provision for or insight into future problems or needs ». La traduction la plus proche de foresight en français pourrait donc être prévoyance . Néanmoins, dans la littérature économique et de gestion, M. Godet (1999) indique que, selon lui, ce terme « est peut-être la plus proche traduction du terme prospective » , se situant ainsi dans la lignée de R. Slaughter, lui-même auteur du manuel de prospective The Foresight Principle (1995).
2 — Le sujet anticipant : le psychisme individuel face à l’avenir
L’anticipation constitue avant tout un phénomène psycho-social. Elle renvoie donc à un ensemble de représentations et de comportements mis en œuvre par des individus déterminés, insérés dans des réseaux spécifiques de relations.
À ce titre, l’acte d’anticiper — sous toutes ses formes — s’insère dans une problématique psychique de « projection de soi dans le futur », pour reprendre l’expression de J. Sutter (1983). Elle est, selon M. Berta (1991), « ce mouvement par lequel l’homme se porte de tout son être au-delà du présent, dans un avenir proche ou lointain, qui est essentiellement son avenir ».
L’anticipation est une conduite, ou plutôt une combinaison complexe de conduites. En tant que notion psychologique, elle est présente dans plusieurs champs et participe à des problématiques diverses, élaborées dans le cadre de préoccupations théoriques multiples. Et même si l’anticipation ne constitue que ponctuellement l’objet même des réflexions des psychologues cliniciens, elle tient souvent une place importante (en tant que variable explicative) dans nombre d’approches mettant le comportement humain au centre de l’analyse.
Face à une matière conceptuelle très abondante, nous n’avons retenu ici que les apports issus de trois champs essentiels, ceux ayant été pour nous les plus éclairants dans nos propres tentatives de modélisation des comportements d’anticipation. Ces trois champs sont : − la psychologie de la motivation tout d’abord, l’anticipation constituant pour de nombreux auteurs l’un des éléments déterminants de la mise en mouvement du sujet dans le cadre de buts et de projets concrets ; − l’ergonomie cognitive ensuite, qui permet de replacer les processus d’anticipation des opérateurs au cœur du processus de maîtrise des environnements dynamiques de travail ; − la psycho-pathologie enfin, pour qui la variable d’anticipation occupe une place centrale dans la construction, par l’individu, d’une relation équilibrée avec le monde.

2.1 — L’anticipation dynamique des buts et des projets : les apports de la psychologie de la motivation
Dans son ouvrage La gestion de soi (1992), Jacques Van Rillaer définit l’anticipation comme « l’évocation mentale de phénomènes susceptibles de se réaliser » ; il y voit « un type de cognition aussi fondamental que la perception, la catégorisation ou l’attribution ». Selon lui, l’une des fonctions essentielles des anticipations est de fournir une orientation à nos perceptions ainsi qu’à nos interprétations des événements. Elles ne sont donc pas constituées uniquement de contenus , mais aussi de processus de traitement de l’information.
Dans cette approche, les anticipations constituent des sortes de « têtes chercheuses » permettant à l’individu de repérer des objets, des événements, des opportunités, des phénomènes qui, sans elles « ne seraient pas perçues ou le seraient moins facilement ». Mais pour Van Rillaer, les anticipations ne sont pas uniquement adaptatives ; elles sont aussi projectives en ce qu’« elles permettent d’échapper à une situation donnée et favorisant la création de nouvelles interprétations et possibilités d’action ».
Selon lui, c’est ce qui fait que la capacité anticipative d’un individu en situation joue un rôle déterminant dans ses conduites d’autogestion, « la prise de conscience d’effets probables d’actions possibles nous motivant à agir, à tenir bon ou à changer de cap ». L’hypothèse d’anticipation se situe donc bien au cœur de la psychologie de la motivation, point largement développé par plusieurs auteurs.

◆ E .C. Tolman, fondateur de la psychologie de l’anticipation
Ce lien supposé entre motivation et anticipation constitue un thème récurrent de la psychologie du comportement depuis la première moitié du 20 ème siècle.
E.C. Tolman (1925), est considéré comme l’un des fondateurs de la purposive psychology , qui, dans le cadre plus global du béhaviorisme américain, tente de théoriser les liens entre apprentissage et projet, en particulier à travers la notion d’objet-but ( goal-object ). Cette dernière notion sera reprise ultérieurement par les cognitivistes, en particulier J. Nuttin (1980). Du point de vue de l’anticipation, l’intérêt des réflexions de Tolman tient dans la position qu’il confère à la recherche du but ( goal-seeking ). Il considère en effet celle-ci comme la variable dynamique essentielle, celle qui relie la situation vécue par un sujet et son comportement. Pour Tolman, la recherche du but (implicite ou explicite) est ce qui donne un sens au comportement de l’individu, un sujet n’agissant jamais en-soi, mais « dans l’attente de quelque chose ». Cette approche, très novatrice par rapport à son époque, reste cependant très marquée par un béhaviorisme radical anti-mentaliste ; c’est ce qui fait écrire à Boutinet (1990) que « la psychologie de Tolman s’identifie bien à une psychologie de l’attente, de l’expectation, c’est-à-dire de l’anticipation ».
Dans la lignée de Tolman, on ne saurait non plus négliger l’apport spécifique de Kurt Lewin (1951) dont la théorie du but inclut implicitement une dimension anticipatoire, en particulier dans l’intégration qu’il propose de la perspective temporelle ( time perspective ) dans l’espace de vie ( life span ). Pour K. Lewin, « l’espace de vie d’un individu, loin d’être limité à ce qu’il considère être la situation présente, inclut le futur, le présent et aussi le passé. Les actions, les émotions, et certainement le moral d’un individu à chaque instant dépendent de sa perspective temporelle totale ». Ainsi, selon Lewin, quelle que soit la nature des buts que l’individu se fixe, qu’ils soient « réalistes ou idéaux », ceux-ci vont toujours se structurer en fonction de trois paramètres : − la connaissance « technique » de la situation rencontrée, − la conviction en tant que croyance ( belief ), − l’espérance / l’espoir ( hope ) que l’individu éprouve vis-à-vis du futur et qui constitue en quelque sorte son « futur psychologique ».
Chez Lewin, tout comme chez Tolman, la construction de buts ou de projets constitue certes une anticipation temporelle, mais avant tout une anticipation cognitive favorisant l’adaptation ou la projection de l’individu.

◆ G. Kelly, ou l’anticipation construite
Dans le champ de la psychologie de l’anticipation, Georges Kelly, théoricien des personal constructs (1955), occupe une place à part en ce que c’est le seul à avoir délibérément positionné le concept d’anticipation au centre de sa théorie.
Pour Kelly, les anticipations constituent sans conteste la variable la plus importante pour comprendre les comportements des individus en situation. Selon lui, cette recherche constante d’anticipation, de prévision des événements à venir serait lié à un « besoin de contrôle ». Selon Kelly (1955), « a person’s processes are psychologically chanellised by the way in which he anticipates events ». Dans cette perspective, la conduite d’un individu se retrouve donc, dans toutes les situations qu’il rencontre, psychologiquement orientée par la façon dont il va prévoir les événements. Kelly (1966) refuse d’ailleurs de relier cette dynamique à une temporalité événementielle objective. Pour lui, tout est construit, et « ni les événements du passé, ni ceux du futur ne sont eux-mêmes les déterminants fondamentaux du déroulement de l’action humaine ». Seule, « la manière d’anticiper les événements [constitue] le thème fondamental qui caractérise le processus de l’existence humaine ». Dans l’approche de G. Kelly, les individus se distinguent donc entre eux par leurs représentations d’anticipation, c’est-à-dire par la nature des constructions intellectuelles qu’ils vont utiliser afin de prédire.
À noter l’absence de concepts motivationnels explicites chez Kelly, pour qui l’activité n’a pas à être déclenchée par quoi que ce soit, celle-ci étant une propriété intrinsèque de l’organisme. Néanmoins, comme le remarque M. Huteau (1985 ) « il y aurait cependant chez Kelly une théorie implicite de la motivation ». En effet, ce qu’il présente comme « une propriété de base de l’organisme » est en fait un besoin cognitif fondamental : « celui d’organiser les stimulations pour anticiper avec une précision toujours plus grande ».

◆ J. Nuttin, ou l’anticipation motrice
Parmi les théoriciens de la motivation ayant intégré l’anticipation dans leur réflexion, Joseph Nuttin occupe une position privilégiée, illustrée par la publication, la même année (1980), de ses deux ouvrages fondamentaux, Théorie de la motivation humaine (PUF) et Motivations et perspectives d’avenir (Presses de l’Université de Louvain).
La théorie de Nuttin s’inscrit dans une conception très opératoire de la motivation, considérée comme un processus modifiable et proactif. Dans cette perspective, l’individu s’engage dans la réalisation et la conquête d’un objectif. En conséquence, selon Nuttin, on agit avant tout pour devenir . En tant que personne, en tant qu’être fonctionnel tourné vers la réalisation, l’individu est de même tourné vers le futur. Les raisons d’être et de vivre des sujets sont davantage orientées vers le futur qu’elles ne constituent des réactions au passé ; les motifs pour agir prennent littéralement racine dans des perspectives d’avenir, dans des élans de développement et de réalisation de soi.
Selon Nuttin, la motivation est un processus éminemment vivant, c’est-à-dire à la fois construit et dynamique. Loin de n’être qu’un agent de déclenchement de l’action, elle est une fonction régulatrice de l’activité. Pour lui, « une motivation humaine ne se conçoit pas en termes de décharge d’énergie ou d’évitement de stimulus, mais en termes de projets et de structures moyens-fins ». Le projet occupe donc une place essentielle, non seulement comme but ou moyen, mais plus globalement comme élément déterminant de la construction de la personnalité. Pour Nuttin, le besoin d’être-en-projet (à travers la notion d’objet-but) s’identifie totalement au dynamisme des conduites humaines.
Le lien avec l’anticipation apparaît encore plus clairement dans la théorie de Nuttin, dès lors que la motivation y est considérée comme foncièrement orientatrice vers certains objets. C’est cette orientation qui va donner toute sa signification à l’action mise en œuvre. La motivation devient ici une relation dynamique et directionnelle de la personne au « monde qui l’entoure » (en fait au monde tel qu’elle l’a construit intérieurement). Cette dimension anticipatrice est parfaitement analysée par le psycho-pédagogue Philippe Carré (1997) qui nous rappelle que « la motivation humaine se caractérise précisément par l’élaboration cognitive qui mène à la construction de buts, de plans et de projets ; la spécificité de la motivation humaine réside précisément dans la projection dans l’avenir ».
Toujours dans cette perspective, Nuttin insiste à de nombreuses reprises sur l’importance de l’horizon temporel dans la compréhension des phénomènes motivationnels. « La perspective temporelle, surtout future », précise-t-il, « ajoute une dimension importante à la motivation humaine considérée sous sa forme cognitive de plans et projets ». L’idée sous-jacente sur ce point semble être, pour reprendre l’expression lapidaire proposée par H. Feertchak (1998) : « Pas de motivation sans horizon temporel ». Plus précisément, l’hypothèse de Nuttin, développée dans son ouvrage de référence Motivation et perspectives d’avenir (1980) est que les représentations de l’avenir du sujet sont un déterminant majeur de toute dynamique d’engagement, dans quelque domaine que ce soit. Selon lui, la notion d’anticipation ( expectancy ) doit elle-même être revisitée, car trop souvent considérée comme un simple retraitement d’informations stockées dans notre mémoire. Or, pour Nuttin, l’influence du futur comme « état des choses qui n’existe pas encore », à travers la construction dynamique que l’individu en fait, va beaucoup plus loin.
Dans l’approche théorique proposée par cet auteur, nous sommes des sujets foncièrement anticipateurs en ce que nous avons la capacité d’indexer d’un signe temporel toutes sortes d’objets, événements, etc. qui existent virtuellement dans notre esprit. Notre « perspective temporelle », en tant que structure construite et dynamique, est dès lors « constituée par la ligne qui relie en pensée ces objets placés à des distances différentes de l’ici et maintenant. »
Dans une tentative de synthèse des différents courants de la psychologie ayant mêlé problématique motivationnelle et anticipation, Ph. Carré (1997) constate que « ce qui semble former un trait d’union entre ces différentes théorisations de l’action humaine et de sa dynamique, c’est le lien qu’elles établissent toutes entre l’action à entreprendre et la représentation anticipée du résultat ». Selon ces perspectives, rajoute Carré, « le comportement humain serait avant tout régi par les conséquences prévisibles de l’action [et] les représentations de l’avenir formeraient […] le point d’ancrage de l’ensemble des processus motivationnels ».
Nous tenterons ultérieurement, dans le cadre de la présentation du « modèle d’anticipation » 5 , de démontrer la nécessité, tout en respectant ce cadre théorique, de l’enrichir à partir d’une conception élargie des « représentations de l’avenir » évoquées par Nuttin et Carré. En effet, celles-ci ne sauraient être uniquement considérées comme des objets conscients explicites  ; elles apparaissent aussi sous la forme de représentations implicites , c’est-à-dire émergentes, non-conscientes ou du moins non directement accessibles à la conscience de l’individu, si ce n’est à travers un jeu d’hypothèses d’interprétation prenant ses propres conduites pour objet.

2.2 — L’anticipation en environnement dynamique de travail : l’apport de l’ergonomie cognitive
Il est un autre champ de la psychologie dans lequel les réflexions sur l’anticipation ont pris au fil du temps une importance grandissante, souvent peu connue en dehors du cercle restreint des spécialistes de la discipline. Il s’agit de l’ergonomie cognitive, et plus particulièrement, dans ce champ spécifique, de la gestion des temporalités en environnement dynamique.
Bien que l’ergonomie ne soit ni notre spécialité académique, ni même l’un de nos champs d’intervention professionnelle, nous avons été frappés par la pertinence métaphorique de nombreux concepts issus de ce champ de recherche dès lors que l’on tente de les appliquer à la gestion des organisations, univers lui aussi marqué par l’accélération, la perte des repères, le manque de visibilité, la complexité et les inerties aléatoires.
Dans le cadre d

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