Maîtres et Dirigeants : Décryptage stratégique de la pensée Sun Tzu
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Description

Cette nouvelle version du Sun Tzu est le résultat d’une étude comparée et consolidée sur la base de douze versions francophones et internationales du traité militaire le plus connu en occident sous son appellation L’Art de la guerre. Ce second opus de la collection Maîtres & Dirigeants consacré à l’intelligence stratégique et aux cultures sous-jacentes qui lui sont liée propose une lecture didactique en deux temps. Une première partie consacrée au traité dans sa version consolidée la plus récente depuis sa première transcription historique en français par le père Amiot en 1772. La deuxième partie reprend l’intégralité du traité enrichie, pour chacun de ses passages clefs, d’analyses contextualisées, de versions et d’interprétations additionnelles ou de commentaires philosophiques appropriés par leurs portées stratégiques.
Cette lecture en deux temps, permet ainsi à chacun de décrypter le Sun Tzu dans ses nuances philologiques et d’y apprécier par soi-même sa juste portée intemporelle et universelle en tant qu’oeuvre majeure de la pensée stratégique. Une fois de plus dans cet ouvrage, l’auteur prend le parti de ne pas « contextualiser » les préceptes et les concepts livrés dans le traité – démarche qui permet ainsi à chacun d’y trouver son Sun Tzu personnel selon son propre espace et son propre temps.
« Les habiles guerriers ne trouvent pas plus de difficultés dans les combats, car ils font en sorte de remporter la bataille sans péril après avoir créé les conditions appropriées.Les victoires se remportent sans errements, en s’assurant de vaincre un ennemi affaibli et déjà défait car, ce que ne comprend pas le commun est qu’une victoire puisse être obtenue avant que la situation ne se soit cristallisée. » (Sun Tzu – Chapitre IV)Si le premier ouvrage d’initiation de la collection Maîtres et Dirigeants 'Sun Tzu - les arcanes de la pensée stratégique' est structuré par thématique essentielle, ce deuxième opus ' Décryptage de la pensée Sun Tzu ' a pour vocation d’analyser au plus près les rouages de la ‘pensée’ stratégique du Sun Tzu dans ses différents concepts cognitifs majeurs et ses applications opérationnelles. Ce deuxième ouvrage – sous sa forme didactique en deux parties -, nous invite ainsi à clarifier plus avant le Sun Tzu dans l’intégrité de ses treize chapitres historiques.La première partie de l’ouvrage est ainsi consacrée exclusivement au traité militaire mieux connu sous sa variante L’Art de la guerre. La deuxième partie reprend l’intégralité du traité enrichie, pour chacun de ses passages clefs, d’analyses contextualisées, de versions et d’interprétations additionnelles ou de commentaires philosophiques appropriés dans leurs portées stratégiques. Il permet ainsi à chacun de décrypter le Sun Tzu dans ses nuances philologiques et d’y apprécier par soi-même sa juste portée intemporelle et universelle en tant qu’œuvre majeure de la pensée stratégique.

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Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2020
Nombre de lectures 1
EAN13 9782379792298
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0017€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

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Jérôme Gabriel
Maîtres et Dirigeants

Décryptage stratégique de la pensée Sun Tzu
Nouvelle version intégrale consolidée à partir de douze restitutions internationales comparées – anciennes et modernes – du Traité militaire de Sun Tzu aussi appelé l’ Art de la Guerre
ISBN 9782379792298
© Septembre 2020
Jérôme Gabriel


Du même auteur
Ouvrage
Maîtres et Dirigeants : Sun tzu – (Les arcanes de la pensée stratégique – Initiation) –
Librinova – 2020
Blog
Sun Tzu parle aux dirigeants stratèges (Journal Le Temps) https://blogs.letemps.ch/jerome-gabriel/


« Les habiles guerriers ne trouvent pas plus de difficultés dans les combats, car ils font en sorte de remporter la bataille sans péril après avoir créé les conditions appropriées.
Les victoires se remportent sans errements, en s’assurant de vaincre un ennemi affaibli et déjà défait car, ce que ne comprend pas le commun est qu’une victoire puisse être obtenue avant que la situation ne se soit cristallisée. »
Sun Tzu – Chapitre IV
« Autant l’union fait la force, autant la discorde expose à une prompte défaite. »
Ésope – Fables – Les enfants du laboureur


Avertissement
Cet ouvrage est le second opus de la collection Maîtres et Dirigeants consacré à Sun Tzu. Intitulé Décryptage stratégique de la pensée Sun Tzu , cet ouvrage a été conçu dans la continuation du premier livret dont la vocation première est de simplifier la lecture du Sun Tzu en initiant les lecteurs aux différentes thématiques majeures et concepts clefs essentiels à la compréhension de l’intelligence stratégique et aux cultures sous-jacentes qui lui sont liée ; outre les thématiques majeures et essentielles, il en va aussi des nombreuses variantes cognitives qui différencient une gouvernance politique d’un commandement opérationnel, un stratagème d’une stratégie selon leurs champs d’applications politique, marchand ou militaire.
Ce travail d’analyse et de consolidation procède de deux constats : le premier est que la restitution ‘brute’ du traité dans sa version linéaire en treize chapitres laisse souvent une impression confuse d’une rédaction décousue et déstructurée, voire parfois contradictoire dans ses termes 1 . Le deuxième est lié aux difficultés inhérentes à la traduction du chinois archaïque et traditionnel à partir de sa forme idéographique et sa richesse polysémique. Ces deux aspects résultants dans une relative complexité de lecture pour les lecteurs les moins avertis. Si le premier ouvrage d’initiation de la collection Maîtres et Dirigeants est structuré par thématique essentielle, ce deuxième opus a pour vocation d’analyser au plus près les rouages de la ‘pensée’ stratégique du Sun Tzu dans ses différents concepts cognitifs majeurs et ses applications opérationnelles. Ce deuxième ouvrage – sous sa forme didactique en deux parties -, nous invite ainsi à clarifier plus avant le Sun Tzu dans l’intégrité de ses treize chapitres historiques.
La première partie de l’ouvrage est ainsi consacrée exclusivement au traité militaire mieux connu sous sa variante L’Art de la guerre . Son contenu procède d’une étude comparée et consolidée de douze versions anciennes et récentes, occidentales et orientales restituées depuis sa première traduction en occident par le père Joseph-Marie Amiot en 1772.
La deuxième partie reprend l’intégralité du traité enrichie, pour chacun de ses passages clefs, d’analyses contextualisées, de versions et d’interprétations additionnelles ou de commentaires philosophiques appropriés dans leurs portées stratégiques. Il permet ainsi à chacun de décrypter le Sun Tzu dans ses nuances philologiques et d’y apprécier par soi-même sa juste portée intemporelle et universelle en tant qu’œuvre majeure de la pensée stratégique.
Une fois de plus dans cet ouvrage, l’auteur prend le parti de ne pas ‘contextualiser’ les préceptes et les concepts livrés dans le traité. Il permet ainsi à chacun d’y trouver son Sun Tzu personnel selon son propre espace et son propre temps.


1 . La plupart des versions restituées en langue française ont pour principal défaut de trop rarement mentionner la version du Sun Tzu sur laquelle elle fut travaillée tout en sous estimant les divergences de sens si fréquents dans les variantes traduites à partir d’anciens manuscrits en chinois ou en Mandchoue. Rares sont les restitutions qui procèdent d’analyses comparées.


Préface
Ce second opus consacré à Sun Tzu s’inscrit dans un double objectif à la fois philosophique et stratégique. Bien plus qu’un traité martial, le Sun Tzu est à la fois un puissant recueil philosophique de par sa contextualité historique liée à la période des Royaumes Combattants en tant que période axiale 2 dans le développement des philosophies taoïstes et confucianistes ; mais il est tout aussi stratégique dans son application éclairée en tant que traité pragmatique de gouvernance efficace et d’intelligence tactique. En cela, le Sun Tzu reste avant tout un des meilleurs ouvrages philosophiques pour tout dirigeant stratège.
Œuvre fondamentale pour qui s’entend ‘expert’ en matière d’anticipation et de prévoyance dans la gestion des risques – cette ‘science du futur’ par excellence -, l’intelligence stratégique appliquée (calculs tactiques et stratagèmes adaptatifs) et enfin, la composante essentielle avant tout engagement – cœur de toute efficacité opérationnelle –, le recueil et l’analyse de renseignements vitaux. Dans ce cadre, l’art de l’anticipation nous porte invariablement à nous rappeler qu’un engagement – de quelque nature que ce soit – comporte toujours sa part d’opportunités et de menaces mais aussi et surtout qu’on ne peut progresser et conquérir qu’en assurant bien en amont sa préservation.
C’est en cela que cet ouvrage tranche volontairement dans sa restitution, car il n’oppose pas la grande stratégie à la ruse tactique, la gouvernance d’un État au commandement d’une armée ni la nature relative et variable des ‘forces’ et des ‘faiblesses’ (pleins et vides). Chaque configuration d’espace et de temps, d’opportunités et de menaces sont des variables d’ajustement en constantes mutations qu’aucune recette ésotérique ni doctrine philosophique ne peuvent empêcher. Seul l’expérience du vécu et le développement philosophique personnel permettent de ‘s’ajuster’ ou de ‘parer’ aux imprévus.
Si la prudence n’empêche pas les menaces de surgir, les stratèges éclairés ont appris à s’en détourner pour se préserver ; voire pour les plus avertis, à les retourner à leur profit pour faciliter leurs conquêtes. En cela, les grilles de lecture du traité sont multiformes et s’avèrent intellectuellement puissantes pour qui entend les déchiffrer.
Enfin et dans la continuation du premier livret, cet ouvrage se veut le plus neutre et intègre possible en tant qu’il ne porte volontairement aucune interprétation contextualisée pour un lectorat corporatiste ou ciblé. Comme pour le premier livret, nous laisserons donc à vos propres analyses ces références suggestives de succès ou d’échecs historico-politiques que les historiens, militaires ou journalistes spécialisés, restituent si bien mais que par trop souvent, ils détournent à dessein.
C’est aussi en cela que le présent ouvrage se démarque par son contenu, car le Sun Tzu est aussi et avant tout un puissant recueil philosophique pour qui s’engage face aux risques d’un territoire inconnu. Seul face aux éléments avec pour seule arme principale ses ambitions ou ses convictions, entreprendre un projet est une démarche exploratoire de nature hypothétique. Bien plus qu’une simple ‘entrée en stratégie’, prendre les devants en s’engageant est surtout une prise de risque personnelle à ‘entrer en entreprise’ – exercice solitaire face aux aléas et aux menaces – en apprenant par l’expérience à dépasser ses doutes et ses peurs afin de maîtriser les éléments puis dominer son environnement.
Les clefs de la pensée stratégique sont pourtant sous nos pas – ceux de l’histoire des Hommes -, encore faut-il parfois accepter d’arrêter la course pour mieux les saisir, car notre avenir est avant tout écrit dans notre Histoire.
Petite note sur la langue chinoise et les traductions
Les Idéogrammes chinois sont par définition des représentations graphiques d’idées conceptualisées. Sujets à des variations d’interprétations dans les transcriptions, le chinois classique est d’autant plus difficile à traduire de par sa nature polysémique qu’il ne possède pas de ponctuation, ce qui en complexifie sa lecture.
Le ‘pinyin’ n’est pas utilisé dans les transcriptions de cet ouvrage. Élaboré dans les années cinquante sous l’impulsion de Mao dans le cadre d’une politique de simplification générale, son usage n’a aucune correspondance phonétique occidentale et provoque de larges confusions entre lecteurs, interprètes et linguistes. La principale difficulté du pinyin provient des lettres que les linguistes chinois ont choisi pour noter certaines consonnes initiales. Cette re-codification sonore – sorte de nov-langue – n’a pas de correspondance avec le Mandarin tel qu’il est entendu 3 .
Les plupart des transcriptions utilisées dans cet ouvrage sont partagées entre celles de l’EFEO (École française d’Extrême-Orient) et le système phonétique Wade-Giles.


2 . La période ou « ère axiale » a été définie pour la première fois en 1949 par le philosophe allemand Karl Jaspers (1883 – 1969). Ce terme désigne une ère des ‘lumières’ situées entre le VIIIe et le IIIe siècle avant notre ère au cours de laquelle plusieurs civilisations ont vu l’émergence de courants de pensée philosophiques novateurs et de nouvelles formes de spiritualités (Lao-tseu, Confucius, Bouddha Gautama et Pythagore)

3 . J’engage les lecteurs intéressés par le sujet à lire l’ouvrage du sinologue Jean-François Billeter : Quatre essais sur la traduction (Allia – 2018)


Introduction
Entre préceptes et concepts : une matière stratégique riche et inépuisable pour diriger sa vie
Considéré comme l’un des plus grands Classiques de stratégie, le Sun Tzu n’est pourtant pas un ‘art’ de ‘la guerre’ comme ce titre pourrait le laisser penser. Ce n’est qu’en 1972 qu’un ‘ Art de la guerre ’ a été porté à la connaissance du grand public francophone par la traduction en français d’une version d’un général de brigade américain – Samuel B. Griffith -, dont l’ouvrage paru en anglais 10 ans plus tôt s’intitulait The Art of War en référence à la première version anglaise traduite du chinois par le sinologue britannique Lionel Giles (1910) 4 .
L’ouvrage, publié en France à cette même époque par les éditions Flammarion, émane alors d’une traduction de l’anglais au français par Francis Wang à partir de la version anglo-américaine originale de Griffith datée de 1963. Pourtant, cette version du Sun Tzu n’est ni la seule et encore moins celle que le public francophone lui connaît. En effet, plusieurs versions françaises ont vu le jour avant cette version mais leurs impacts éditoriaux n’eurent jamais le succès de la version de Samuel Griffith. Deux siècles avant la parution de cette version, une première restitution occidentale pourtant traduite en français avait vu le jour en 1772 sous la plume d’un jésuite français et missionnaire à Pékin, le père Joseph-Marie Amiot 5 . Intitulé Les treize articles sur l’Art Militaire, par Sun-tse , le texte fait partie d’un recueil comprenant plusieurs traités dont le titre originel est l’ Art militaire des Chinois . Ce Sun Tzu ou Sun-tse en transcription française (EFEO), a d’abord été considéré comme un traité dévoué à l’art militaire de par sa dominante thématique. Pourtant, les apparences sont souvent trompeuses en matière de traduction et d’interprétation quand on trace, à partir d’une généralité sémantique perçue, une ligne de pensée cognitive qui, avec le temps, se transforme en doctrine acceptée ; car, cet ‘ art de la guerre ’ n’est pas qu’un traité martial traditionnel tracé dans une lignée de pensée ‘Clausewitzienne’. C’est en cela que s’explique le nombre important de traductions accessibles du traité et leurs interprétations trop souvent utilitaristes et contextualisées. Réduire l’art militaire des Chinois à de simples tactiques manœuvrières serait commettre une erreur de lecture par manque de discernement. Bien plus politique que militaire de par ses fondations confucéennes et ses nombreuses influences taoïstes, le traité révèle les conditions premières d’une efficacité philosophique globale afin d’assurer une gouvernance stratégique moins portée sur un arsenal offensif que dans ses composantes en matière d’intelligence politique défensive et dissuasive.
La pensée politique du Sun Tzu : Homo Politicus
Les écrits de l’époque dans leurs restitutions par les philosophes et les stratèges chinois, étaient avant tout portés à la connaissance des princes, dirigeants ou haut fonctionnaires ‘célestes’ des Royaumes bellicistes de l’époque. Hégémons ambitieux mais avisés, l’exercice du pouvoir ne pouvait se concevoir de manière pérenne par la seule force brute et l’engagement onéreux d’hommes et de matériels dans des guerres prolongées ; la guerre étant d’une certaine manière perçue comme un aveu d’échec par l’incapacité politique des états à négocier une concorde avantageuse ou une alliance stratégique. On ne peut en effet conduire aveuglément une entreprise humaine (politique ou marchande) par la seule force du nombre ou par la physique des masses… On ne mobilise pas non plus une communauté sans de solides convictions assorties d’objectifs clairs et rassembleurs et des institutions compétentes, justes et préparées car, une conquête victorieuse ne peut avoir pour ressort principal qu’une doctrine politique déterminée, raisonnée et maîtrisée.
En cela, la pensée du Sun Tzu n’est en rien différente de celle dont procèdent les philosophes et stratèges politiques depuis que Sapiens est Sapiens. De la Mètis des Grecques aux Annales de Tacite ou du recueil en huit livres de stratagèmes de Polyen jusqu’au plus connu de tous, Le Prince de Machiavel , l’humanité n’a cessé de chercher des modèles de domination pérenne, d’anticipation et de contrôle des facteurs de risques et de menaces ; d’abord de nature divinatoire dans l’observation et l’interprétation de signes distinctifs et répétitifs au sein de l’ordre naturel 6 (signes, présages et traces), puis progressivement au sein de l’ordre humain dans le cadre d’expertises techniques, de supputations tactiques et de savantes conjectures basées sur la connaissance et l’observation des Hommes. Dans ce constat historique, le Sun Tzu est la quintessence opérante d’une efficace stratégique dans sa valeur absolue : Un Art de la gouvernance par l’anticipation : cette même forme d’intelligence que certains voudraient réduire à des programmes virtuels et des algorithmes d’intelligence artificielle… Mais là encore, d’aucuns ne pourront se projeter dans l’avenir sans avoir appri à remonter le temps.
La pensée stratégique du Sun Tzu : Homo Strategicus
Avant d’être employé dans un contexte civil (marchand, industriel, militaire ou politique), le terme de stratégie ou stratège 7 a un premier sens militaire en tant que : système et méthode d’anticipation en vue de conquérir un objectif 8 .À mesure que grandit la dimension des forces armées et que l’action doit s’exercer simultanément dans des espaces distants les uns des autres – espaces en apparence déconnectés mais dont les territoires sont politiquement interagissants 9 -, la stratégie apparaît alors comme la définition, la coordination, la répartition et, finalement, l’engagement de forces conquérantes dans l’espace et dans le temps. Dès lors, avec l’émergence de la volonté de domination et de puissance durant l’ère antique, le concept de stratégie s’appliquera progressivement autant en matière martiale que politique – temps de paix et temps de guerre – le premier étant conçu comme une méthode de puissance par la force armée, le second en tant que doctrine globale d’influence civilisationnelle et de domination politique. Et c’est bien dans cette matière première politique que s’opère la ‘grande stratégie’ des futurs ‘États majeurs’ bien avant celle de leurs états-majors.
Ainsi, progressivement la force militaire procédera non plus à de simples adversités seigneuriales réduites à des guerres rituelles mais bien en tant qu’extension stratégique globale du domaine politique d’États structurés et souverains ; une évolution humaine de moins en moins portée sur l’exercice de la force brute dans sa violence physique que sur l’expérimentation d’approches plus subtiles où l’esprit politique se matérialise en manœuvres d’influences et de déceptions ; en bref : guerres politiques, idéologiques et culturelles contre guerres totales d’assujettissement et d’anéantissement.
Cosmologie et culture stratégique chinoise : le système monde des forces agissantes
Au-delà des interprétations sémantiques, il est crucial de comprendre les notions fondamentales majeures – cosmologiques et ontologiques – à la vision du Monde selon les Chinois. Le ‘Système Monde’ des Chinois 10 , selon Marcel Granet, est la matrice fondamentale qui guide les interprétations des exégètes, sinologues et historiens dans leurs lectures des différents traités datant de la période axiale (ère chinoise des lumières entre le VIIIe et IIIe siècle avant notre ère). La représentation traditionnelle véhiculée en Chine durant cette période cruciale procède d’une subtile synthèse de deux courants philosophiques majeurs : le taoïsme (Lao-tseu et Tchouang-tseu) et le confucianisme (Confucius) dans ses nombreuses variantes 11 .
La représentation que les Chinois de cette époque se font de l’univers repose sur une théorie du microcosme 12 . Dans le registre des premières tentatives de classification sur la pensée chinoise, la croyance fondamentale veut que l’Homme et la Nature ne forment pas deux règnes séparés mais bien une société unique. La pensée traditionnelle chinoise serait, selon le sinologue britannique Joseph Needham : ‘organiciste’ – en cela qu’elle affirme que toutes choses et les êtres interagissent entre eux, coopèrent, et forment une unité indivisible. Ce Tout Universel aussi désigné ‘Ultime Suprême’ – ou ‘Li’ – est une intelligence immanente et omnipotente interagissante en chaque être et se matérialisant sous sa forme ‘Chi’ : force ou souffle vital – aussi retranscrit en ‘k’i’ ou ‘qi’. Tel un fluide dynamique qui mettrait en résonance la matière vivante, la cosmologie taoïste affirme que chaque chose n’est autre qu’une force en mouvement constant dont les effets interagissent et s’influencent dans un cycle en perpétuel renouvellement. Ce principe, telle une intelligence en constante mutation (création, transformation, destruction) est au cœur d’un système d’équilibres fondamentaux où se fixent et s’égalisent les forces opposées Yin et Yang sous une forme d’harmonie des énergies vitales que le taoïsme représente sous son graphisme circulaire incluant cinq cercles bicolores et formant un Tout si caractéristique de la cosmologie chinoise. Au-delà même de toutes notions de force, de rythme et de substance et de ses opposés Yin et Yang, elle a pour symbole le Tao. C’est dans ce cadre cosmologique et grâce à une participation active des humains au travers d’une discipline rituelle ‘civilisatrice’ harmonieuse et d’une gouvernance vertueuse et régulatrice, que se réalise la véritable puissance universelle efficace, unique et totale.
Le Tao, traduit et interprété en occident par ‘la Voie’ est donc avant tout une intelligence régulatrice, un Pouvoir d’une efficace suprême responsable de l’équilibre et de l’unité de toute chose. Le Tao préside à la vie du monde et à l’activité de l’esprit. Cette compréhension est fondamentale dans la lecture ‘technique’ et stratégique des notions communes de Temps et d’Espace, d’Éléments et de Nombres, de Force et de Puissance. Leurs amplitudes d’emploi varient en fonction des circonstances propre à chaque situation car tous les phénomènes ont un contraire qui s’y oppose. Si les oppositions mènent à la confrontation puis au conflit, celles-ci finiront d’une manière ou d’une autre par retrouver un équilibre – une réconciliation temporaire – par leurs complémentarités dans leurs oppositions.
Il y a donc bien la croyance d’un Universel – le Tao régulateur – régissant un équilibre de forces opposées composant un ordre naturel dont procèdent les Hommes. Les règles d’action régissantes dans la pensée chinoise et la doctrine qui en découle voudraient donc, selon certains sinologues, qu’elles se matérialisent non pour l’exploitation ou la domination d’une influence unique, mais bien dans une action civilisatrice globale génératrice d’harmonie. Ainsi, la véritable puissance ou ‘Voie Royale’ n’est pas celle qui domine par les conflits mais celle qui arbitre et prévient les déséquilibres.
Les concepts, les théories et les dogmes se substituant à la force de puissants symboles, la pensée chinoise dans ses fondamentales serait, en substance, une préfiguration structurée d’une gouvernance portée à la conduite de l’action par l’unification – sorte d’harmonie idéologique et politique. Dans le chapitre IV du Sun Tzu, cette théorie est bien illustrée ; il est écrit : « L’expert en stratégie connaît les principes des forces de la nature – le Tao – et pratique avec vertu les lois de la gouvernance afin de développer une politique victorieuse. Ces lois de la nature sont des composantes stratégiques d’équilibre des forces ; leurs maîtrises sont indispensables à toutes conditions de victoire ; leurs négligences engendrent les défaites. »
Trouver son Sun Tzu personnel
Si de nombreux ouvrages ont été précédemment consacrés au Sun Tzu sous la forme de livres de recettes simplifiées ou d’extractions choisies – la plupart du temps hors contexte -, il est à constater que rares sont ceux de ces ouvrages ayant marqué les esprits de dirigeants opérationnels dans leurs démarches stratégiques. Parce que la plupart des versions proposées sont soit universitaires, soit militaires ou exclusivement orientées sur des thématiques managériales, elles ne forment pas pour autant à l’école des experts dans l’art de penser la stratégie… et encore moins dans celle de la comprendre pour l’appliquer par soi-même dans son propre contexte. La vie étant avant tout une bataille pour la préservation de l’espèce, penser sa stratégie est avant tout l’art de comprendre son propre environnement afin de pouvoir composer au mieux sa partition dans le temps : identifier ses qualités et ses défauts relatifs ainsi que l’heure de ses occasions pour en déceler les risques et en tirer avantage. Il en va toujours de ses objectifs personnels, de sa détermination et des nombreuses qualités cognitives singulières – composantes mentales et psychologiques complexes -, qui assureront dans la durée, les conquêtes, les victoires ou les défaites.
C’est peut être en cela que la pensée ‘Sun Tzu’ nous rappelle à chacun que la stratégie est avant tout un état d’esprit cultivé dans le temps par l’expérience et les épreuves. Le traité reste encore à ce jour et depuis des temps immémoriaux – et de très loin devant l’ensemble de tous les traités de ‘stratégie’ –, la substantifique synthèse d’un art : celui de la gouvernance éclairée et efficace des Hommes de Raison – pour le meilleur ou pour le pire…
Il en va ainsi à chacun de trouver son propre Sun Tzu.


4 . Le Sun Tzu Bing Fa – traduit en ‘ Art de la Guerre de Sun Tzu’ – peut en effet être interprété de nombreuses manières. D’après les dictionnaires chinois contemporains, le caractère Bing peut vouloir dire : armes ; armement ; armée ; troupes ; militaire ; soldat du rang ; pion ; pièce de jeu d’échec. Le caractère Fa : loi ; méthode ; direction ; suivre ; modèle référent ; standard ; légistes ou écoles des légistes ; doctrine bouddhiste ; le dharma ; magique.

5 . Joseph-Marie Amiot est né à Toulon en 1718. Philosophe et théologien de formation, il rejoint à 19 ans la Compagnie de Jésus avant d’être désigné pour servir en Chine où il passera près de 42 ans au sein de la mission française de Pékin durant le règne de l’empereur mandchou Qianlong (1735-1796). Auteur de la première traduction occidentale en langue romane du Sun Tzu en 1772, le père Amiot a souvent été critiqué par les exégètes, sinologues et spécialistes occidentaux pour sa version considérée comme très ‘personnelle’ dans sa restitution. Il n’était certainement pas apparu à l’esprit de ses critiques que le matériau originel sur lequel Amiot avait travaillé le Sun Tzu à cette époque n’était pas celui sur lequel ses successeurs – près de 150 ans plus tard – se sont penchés. De la seconde version occidentale majeure provenant du sinologue britannique Lionel Giles en 1905 à nos jours, aucune n’a d’équivalence à celle d’Amiot, car plusieurs versions existent aujourd’hui encore en chine même : versions en chinois traditionnel et en langue tartare-mandchoue ; cette dernière était la langue principale de tous les empereurs chinois depuis la dynastie Qing qui régna en Chine de 1644 à 1912. La version du Sun Tzu d’Amiot date de 1710 et fut rédigée en langue Mandchoue à la demande de l’empereur Qianlong.

6 . Voir pour cela le Yi Jing – livre de la science divinatoire par excellence, dont le postulat repose sur le fait que le futur est déjà dans le présent à l’état embryonnaire. Prévoir, dans le sens du Yi Jing procède de l’idée que les mutations sont initiées par deux forces interagissantes – le Yin et le Yang – constitutive du cosmos, et dont les substances complémentaires s’opposent et s’interpénètrent. Prévoir, devient alors la capacité à saisir l’infime signe avant-coureur d’une opportunité ou d’une menace.

7 . Du grec stratos - Στρατηγός ou στραταγός : armée et agein : conduire, un stratège est avant toute fonction militaire de Chef d’armée, un membre du pouvoir exécutif d’une cité grecque. Dans le monde hellénistique et l’Empire Byzantin, le terme a également été utilisé pour décrire un gouverneur militaire.

8 . Pour Clausewitz, la tactique est la théorie relative à l’usage des forces armées dans l’engagement. La stratégie est la théorie relative à l’usage des engagements au service de la guerre.

9 . Aussi dénommés zones frontalières avant celui de « théâtres d’opération » dans son sens militaire et géostratégique.

10 . Marcel Granet, La pensée chinoise , Albin Michel, 1999

11 . Variantes politiques du confucianisme dont le ‘légisme’ ou ‘légalisme’ dont les principaux légataires sont Han Fei ou Shang Yang.

12 . Marcel Granet, La pensée chinoise, Albin Michel, p. 25


Première Partie SUN TZU L e Traité Militaire



Chapitre I PLANIFICATION
I – Planification
Il est écrit :
I – 1
La guerre est une affaire d’une importance vitale pour l’État ; elle est le lieu où se décident la vie et la mort ; la conservation ou la perte des nations en dépendent, leur survie ou leur anéantissement. On ne saurait la traiter à la légère.
I – 2
Cinq facteurs fondamentaux doivent faire l’objet de nos continuelles méditations et de tous nos soins dans nos calculs afin de déterminer avec exactitude la balance des forces : la doctrine ; le ciel ; le terrain ; le commandement ; l’organisation.
I – 3
La doctrine politique fait naître l’unité de pensée ; L’harmonie est la cohésion des valeurs partagées entre la population et ses dirigeants, supérieurs et inférieurs ; elle inspire la confiance de ces derniers à partager un même destin avec leurs chefs dans la vie comme dans la mort.
I – 4
Les conditions météorologiques représentent un jeu de forces naturelles, de chaud et de froid, de l’alternance des ombres et des lumières qui, combinées dans les deux grands principes Yin et Yang permettront, suivant les saisons et les heures, la bonne conduite des manœuvres tactiques.
I – 5
Le terrain et sa topographie sont aussi essentielles que le temps. Il comprend les distances et la nature propre à chaque territoire, la facilité ou la difficulté de le parcourir, son caractère ouvert et vaste, resserré et étroit, plat ou accidenté, de ce qui demeure et de ce qui est transitoire. Ces espaces peuvent être propices ou néfastes selon notre connaissance du haut et du bas, du loin comme du près.
I – 6
Il faut entendre par commandement les qualités de sagesse et d’humanité, d’impartialité et de sévérité, de courage et de résolution envers ceux qui nous sont soumis. Vertus essentielles pour l’acquisition desquelles le général et ses commandants ne doivent rien négliger.
I – 7
L’art de l’organisation afin de renforcer la coordination et l’efficacité de ses hommes ; savoir hiérarchiser et promouvoir les officiers au rang qui convient. Ne négliger aucun maillon de la chaîne et être instruit des devoirs particuliers de chacun, des plus haut cercles en amont jusqu’à sa police logistique d’approvisionnement afin de pourvoir aux besoins essentiels.
Vous donc que le choix du prince a placé à la tête de vos hommes, jetez les fondements de votre science sur ces cinq principes. La victoire suivra partout vos pas : vous n’éprouverez au contraire que les plus honteuses défaites si, par ignorance ou par présomption, vous venez à les omettre ou à les rejeter. En effet, dans votre évaluation des forces en présence, lorsque vous aurez à tirer des plans et effectuer vos calculs, ces éléments vous permettront une juste évaluation des rapports de force.
I – 8
Ces connaissances vous permettront de discerner, parmi les princes qui gouvernent le monde, celui qui a les meilleures institutions :
– Institutions civiles en matière d’influence morale, de doctrine et de vertus.
– Institutions militaires au sein desquelles les règlements et la discipline sont le mieux respectés et les instructions le mieux exécutées.
– L’armée la plus puissante par la compétence de ses chefs, les hommes les mieux entraînés et les plus aguerris.
– L’armée qui possède le système de récompenses le plus efficace et sanctionne avec le plus de discernement.
– L’armée ayant pour elle l’avantage des connaissances des conditions du temps (météorologie) et de l’espace (terrain) les plus favorables pour engager les mouvements et choisir les itinéraires les plus adéquats.
Vous reconnaîtrez alors parmi ceux dont les institutions sont les meilleures et celui qui, des antagonistes, a le plus de chance de l’emporter ; et si vous devez entrer vous-même en lice, vous pourrez raisonnablement vous flatter de devenir victorieux. Un commandant qui n’entend pas appliquer ces connaissances sera régulièrement vaincu ; il faut s’en défaire !
I – 9
Ces connaissances avantageuses une fois adoptée, encore faut-il que le général crée les conditions requises pour leur réalisation ; conditions qui permettront le recours à des procédés qui sortent de la règle commune en agissant promptement avec maîtrise et équilibre sur les opportunités du moment pour acquérir une situation avantageuse.
I – 10
Tout l’art de la guerre repose sur le semblant, la déception et le mensonge :
– Capable et fort, passez pour faible et incapable.
– Prêt au combat, feignez la passivité.
– Proche, semblez loin ; loin, semblez proche.
– Attaquez là où il ne vous attend pas ; tenez-le sur la brèche, surgissez toujours à l’improviste.
– Dispos, fatiguez-le.
– Attirez l’adversaire avec la promesse d’un avantage pour mieux le leurrer.
– S’il se concentre, défendez-vous ; fort évitez-le.
– Coléreux, provoquez-le ; méprisant, excitez son arrogance.
– Sachez attiser son courroux pour mieux le plonger dans la confusion : sa convoitise le lancera sur vous pour s’y briser.
– Uni, divisez-le et semez la discorde.
Telles sont les clefs stratégiques de la victoire dont l’utilisation ne peut cependant pas être anticipée sans une évaluation précise des circonstances changeantes et des facteurs aléatoires.
I −11
Lors des préparations avant l’ouverture des hostilités, les calculs et supputations laissent présager une victoire quand les avantages sont réunis ; dans le cas contraire, la défaite est envisageable. En se livrant à de nombreux calculs, on peut ainsi réduire ses marges d’erreur et consolider ses chances de victoire.
Qui les néglige, s’engage en terrain inconnu et réduit ses chances d’autant. C’est par ces considérations qu’il faut examiner la situation, et l’issue apparaîtra clairement.


Chapitre II DE L’ENGAGEMENT
II – De l’engagement
Il est écrit :
II−1
En règle générale, toute campagne exige mille chars rapides ainsi que mille fourgons protégés pour les approvisionnements, cent mille soldats en armure, et des vivres et des munitions en suffisance pour nourrir une armée projetée à mille lieues de ses bases.
À ceci s’ajoutent les dépenses pour financer les efforts de l’arrière et du front, les allocations occasionnées par les conseillers et visiteurs afin de couvrir les intercessions diplomatiques entre royaumes ; les frais nécessaires aux expertises techniques et matérielles pour le maintien, les réparations et le remplacement des chars, armes et armures ; la solde nécessaire à distribuer chaque jour à vos troupes avec la plus rigoureuse exactitude. Ce n’est alors qu’une fois la disposition de ces fonds garantis que l’on peut envisager de lever une armée.
II−2
La victoire est l’objectif principal de la guerre. Quand les armées s’engagent dans des campagnes prolongées, que les opérations traînent en longueur sans apporter de victoire décisive, les armes comme le moral de vos troupes s’émousseront ; en usant leurs nerfs dans des sièges sans fin, le courage et les ardeurs de vos soldats s’évanouiront ; les provisions se consumeront et les coffres du prince que vous servez s’épuiseront.
II−3
Réduit aux plus fâcheuses extrémités, instruits de votre détresse et du pitoyable état où vous serez alors, les principautés rivales et les souverains voisins profiteront de l’occasion pour agir. Même vos conseillers les plus avisés ne seront en mesure de dresser des plans adéquats pour l’avenir.
Quoique jusqu’à ce jour vous ayez joui d’une grande notoriété, désormais vous aurez porté un grand préjudice à l’état ainsi qu’à votre réputation. En vain dans d’autres occasions aurez-vous donné des marques éclatantes de votre valeur, toute la gloire que vous aurez acquise sera effacée par ce dernier trait.
S’il y eut des campagnes précipitées, que l’on en cite une seule qui, victorieuse et habilement conduite, s’éternisa. Car, jamais il n’est arrivé qu’une guerre prolongée profitât à aucun pays.
Ainsi, ceux qui ne comprennent pas les risques inhérents à la guerre ne peuvent saisir la meilleure manière de la conduire.
II−4
Ceux qui possèdent les vrais principes de l’art militaire ne s’y prennent pas à deux fois ni ne procède jamais à deux levées consécutives en hommes ou en vivres. Dès la première campagne, tout est fini ; ils ne consomment pas pendant plusieurs années de suite des vivres inutilement, ses ressources propres lui suffisent.
II−5
Ils trouvent pour cela le moyen de faire subsister leurs armées aux dépens de l’ennemi, et épargnent à l’État et au peuple les frais immenses qu’il est obligé d’engager lorsqu’il faut produire, collecter et transporter les provisions sur de longues distances.
S’il s’agit de prendre une ville, hâtez-vous d’en faire le siège ; ne pensez qu’à cela, dirigez là toutes vos forces ; il faut ici tout brusquer ; si vous y manquez, vos troupes courent le risque de tenir longtemps la campagne, ce qui sera une source de funestes malheurs.
Car rien n’épuise tant un état que les dépenses de cette nature ; que l’armée soit aux frontières, ou qu’elle soit dans les pays éloignés, le peuple en souffre toujours ; toutes les choses nécessaires à la vie deviennent rares et l’inflation fait rage ; ceux même qui, dans les temps ordinaires, sont le plus à leur aise n’ont bientôt plus de quoi les acheter.
Le prince perçoit en hâte le tribut des denrées que chaque famille lui doit ; et la misère se répandant du sein des villes jusque dans les campagnes, des dix parties du nécessaire on est obligé d’en retrancher sept.
Ses ressources vitales seront progressivement amputées et alors que la nation perd de son nerf et de sa cohésion, elle se vide de ses richesses, les foyers sont privés de revenus. Le coût de la détérioration des matériels, leur remplacement et leur destruction dégraderont les budgets de l’État.
C’est pour prévenir tous ces désastres qu’un habile stratège n’oublie rien pour abréger les campagnes, et pour pouvoir vivre aux dépens de l’ennemi, ou tout au moins pour consommer les denrées étrangères, à prix d’argent, s’il le faut. Car une mesure capturée sur lui en épargne vingt acheminées depuis l’arrière.
II−6
En incitant la rage, le général incite ses hommes à commettre des massacres et des destructions inutiles. Préférez l’appât du gain par la promesse de récompenses en les incitant à attaquer l’ennemi pour s’emparer de ses ressources. L’ennemi est ainsi pillé et appauvri par convoitise de ses richesses.
Lorsque vos gens auront pris sur l’ennemi au-delà de dix chars, commencez par récompenser libéralement tant ceux qui auront préparé l’entreprise que ceux qui l’auront exécutée. Employez ces chars aux mêmes usages que vous employez les vôtres en prenant soin de substituer ses propres bannières à celles de l’ennemi.
II−7
Traitez bien les prisonniers et prenez en soin. Nourrissez-les comme vos propres soldats ; faites en sorte, s’il se peut, qu’ils se trouvent mieux chez vous qu’ils ne le seraient dans leur propre camp, ou dans le sein même de leur patrie. Ne les laissez jamais oisifs, tirez parti de leurs services avec les défiances convenables. Conduisez-vous à leur égard comme s’ils étaient des troupes qui se fussent enrôlées librement sous vos étendards.
C’est de cette façon qu’on remporte une bataille puis une victoire tout en se renforçant. Voilà pourquoi une armée doit viser la victoire immédiate et non une guerre d’usure basée sur des opérations prolongées.
Le stratège qui s’entend dans l’art de la guerre est le ministre du destin de la nation et l’arbitre de la sécurité de l’État.


Chapitre III STRATÉGIE OFFENSIVE
III – Stratégie offensive
Il est écrit :
III−1
En matière de guerre, la meilleure politique consiste en règle générale à prendre l’État adverse intact en capturant son armée et en conservant ses possessions. Le ruiner ou l’anéantir ne serait qu’une politique inférieure et ne doit être l’effet que de la nécessité, l’option de dernier ressort. Capturer ses ressources militaires et son armée vaut mieux que la détruire.
Le meilleur savoir-faire n’est pas de gagner cent victoires en cent batailles, mais plutôt de vaincre l’ennemi sans croiser le fer.
III−2
En matière de guerre, l’art suprême pour un stratège est de s’attaquer avant tout à la stratégie de l’ennemi ; ensuite, lui faire rompre ses alliances en provoquant des ruptures et des dislocations ; puis à défaut ses troupes ; en dernier ses villes.
III−3
La plus mauvaise politique consiste à attaquer les cités. On attaque les cités qu’en désespoir de cause.
La préparation d’un arsenal de siège requière d’énormes sacrifices en temps, en infrastructure et en armes. Si, ne pouvant contenir son impatience, le commandant en chef lance prématurément l’assaut général en envoyant ses hommes escalader les remparts tels des fourmis, il perdra un tiers de ses effectifs sans avoir enlevé la place. Telle est la fatalité qui s’attache aux guerres de siège.
Un habile général ne se trouve jamais réduit à de telles extrémités ; ainsi, les vrais experts en l’art de la guerre viennent à bout de prendre les villes en soumettant l’armée ennemie sans assaut ni combat et renversent un état sans opérations prolongées.
Le but doit être de vous saisir de l’empire et prendre intact « tout ce qui est sous le ciel » ; ainsi vos troupes ne seront pas épuisées et vos gains seront complets. Tel est l’art de la stratégie victorieuse.
III−4
En conséquence, la règle de l’art militaire veut qu’on encercle l’adversaire quand vos unités déployées sont au moins dix fois supérieures ; qu’on l’assaille à cinq contre un et le diviser à deux contre un. Alors qu’à force égale on engage le combat, en situation d’infériorité numérique, on se défend et on se dérobe entièrement si celles-ci sont largement surpassées. Généralement, qui résiste avec de faibles forces, l’emporte avec de grandes.
III−5
La nomination d’un général appartient au domaine réservé du souverain ; la défense de la Nation en dépend. Si le Général est le rempart de l’État et son soutien total, l’État sera fort par une défense solide ; si son soutien est chancelant, l’État sera fragile.
Si le Souverain conduit les affaires d’État, seul le Général conduit celles de sa défense.
III−6
Un général ne peut bien servir l’État que d’une façon, mais il peut lui porter un très grand préjudice de bien des manières différentes.
Dans la gouvernance des troupes il y a sept maux principaux :
– Imposer des ordres pris en cours selon le bon plaisir du prince ;
– Rendre les officiers perplexes en dépêchant des émissaires ignorant les affaires militaires ;
– Mêler les règlements propres à l’ordre civil et à l’ordre militaire ;
– Confondre la rigueur nécessaire au gouvernement de l’État, et la flexibilité que requiert le commandement des troupes ;
– Partager la responsabilité aux armées ;
– Faire naître la suspicion, qui engendre le trouble : une armée confuse conduit à la victoire de l’autre ;
– Attendre les ordres en toute circonstance, c’est comme informer un supérieur que vous voulez éteindre le feu… Avant que l’ordre ne vous parvienne, les cendres sont déjà froides ; pourtant il est dit dans le code que l’on doit en référer à l’inspecteur en ces matières ! Comme si, en bâtissant une maison sur le bord de la route, on prenait conseil de ceux qui passent ; le travail ne serait pas encore achevé !
III−7
Un souverain peut être la cause de troubles et de malheurs pour son armée de trois façons :
– Il entrave les opérations militaires quand il commande par ignorance des manœuvres d’avance et de recul impraticable ou au moment inopportun.
– Il trouble l’esprit des officiers et les désoriente en s’imposant dans l’administration des trois armes alors qu’il en ignore tout.
– Il sème la défiance et démoralise les hommes en cherchant à s’immiscer dans la répartition des rangs, ignorant les compétences et la distribution des responsabilités sans ne rien connaître à l’exercice du commandement.
Un pays dont l’armée est désemparée et traverse une crise de confiance sera victime de tentatives de subversion de la part de ses rivaux. C’est là le sens du proverbe : « la confusion et le désordre dans une armée offre la victoire à l’adversaire. »
III−8
Il faut savoir qu’il existe cinq conditions permettant de favoriser la victoire :
– Qui sait quand il faut combattre et quand il faut s’en abstenir ;
– Qui sait commander et disposer aussi bien un petit nombre qu’un grand nombre d’hommes ;
– Celui qui sait harmoniser et unifier par un objectif commun la volonté des inférieurs et des supérieurs ;
– Celui qui, prudent, affronte un ennemi qui n’est ni prudent, ni préparé ;
– Celui qui dispose d’officiers compétents et n’a pas à pâtir de l’ingérence du souverain.
C’est dans ces cinq matières que se trouve la voie de la victoire.
III−9
C’est pourquoi il est dit : Qui connaît son ennemi et se connaît, en cent combats ne sera point défait. Qui ne connaît pas son ennemi mais se connaît lui-même, égalise ses chances de victoires à celle de ses défaites. Qui ne connaît ni son ennemi ni lui-même sera toujours défait.


Chapitre IV FORMATIONS ET DISPOSITIONS
IV – Formations et dispositions
Il est écrit :
IV−1
Anciennement ceux qui étaient expérimentés dans l’art des combats savaient avant tout se rendre invincibles puis, attendaient que l’ennemi devienne vulnérable ; ils ne s’engageaient jamais non plus si l’occasion d’aller dans les guerres qu’ils prévoyaient ne leur était pas favorable et avantageuse.
Ils avaient pour principe que l’on ne pouvait être vaincu que par sa propre faute, et qu’on n’était jamais victorieux que par la faute des ennemis, car ils savaient que la force des uns n’est basée que sur la faiblesse des autres. L’invincibilité dépend de nous, la vulnérabilité de l’autre.
Les habiles guerriers forgent leur invincibilité en sachant que les vulnérabilités de l’adversaire sont indépendantes de sa volonté. Il s’ensuit que les habiles stratèges instruits des moyens qui assurent les succès savent que ceux-ci ne garantissent pas les victoires, c’est pourquoi il est dit : on peut connaître les moyens de la victoire sans pour autant en garantir l’issue.
IV−2
On assure son invincibilité par la défensive, la possibilité de victoire par l’attaque. Lorsque l’on dispose de moyens tout juste suffisants ou inadéquats, on assure sa défense en se retranchant.
Les experts en matière de défense se cachent et s’enfoncent au plus profond de la Terre, comme des veines d’eau dont on ne connaîtrait ni la source ni les ramifications. C’est ainsi que vous cacherez vos démarches pour vous rendre impénétrable.
Avec des moyens amplement suffisants et des forces en excédent, on profite de la vulnérabilité de l’ennemi par l’offensive. Ceux qui, par l’offensive, veulent briller dans l’attaque doivent savoir se mouvoir comme s’ils fondaient des plus hauts sommets. Ils sont ainsi en mesure à la fois de se protéger et de s’assurer une victoire totale.
Sa propre conservation est le but principal qu’on doit se proposer dans ces deux cas. Vouloir l’emporter sur tous, et chercher à raffiner dans les choses militaires, c’est risquer une trop grande exposition. Remporter des victoires guerrières manifestes qui ne dépassent pas l’entendement humain ne dénotent pas de la suprême excellence. Le mieux peut aussi être l’ennemi du bien.
IV−3
Prédire une victoire que l’homme ordinaire peut prévoir, et être appelé universellement ‘expert’, n’est pas le faîte de l’habileté guerrière. On ne prouve pas sa force en soulevant un duvet d’automne ; distinguer le soleil de la lune n’est pas preuve de clairvoyance ; qui entend le grondement du tonnerre n’a pas nécessairement l’ouïe délicate.
Les habiles guerriers ne trouvent pas plus de difficultés dans les combats, car ils font en sorte de remporter la bataille sans péril après avoir créé les conditions appropriées. Les victoires se remportent sans errements, en s’assurant de vaincre un ennemi affaibli et déjà défait. Car ce que ne comprend pas le commun est qu’une victoire puisse être obtenue avant que la situation ne se soit cristallisée.
Avant que la lame de son glaive ne soit recouverte de sang, l’État ennemi est déjà soumis. Si vous subjuguez votre ennemi sans livrer combat, ne vous estimez pas homme de valeur. C’est pourquoi l’auteur de la prise n’est pas revêtu de quelque réputation de sagacité.
En n’attribuant leurs succès qu’aux soins extrêmes qu’ils avaient eu d’éviter jusqu’à la plus petite faute, ils ne bénéficiaient ni de la réputation des sages et ne convoitaient jamais le titre d’invincibles héros.
Dans ses plans jamais un déplacement inutile, dans la stratégie jamais un pas de fait en vain. Le stratège prend ainsi une position telle qu’il ne peut subir une défaite ; il ne manque aucune circonstance propre à lui garantir la maîtrise de son ennemi.
Une armée victorieuse remporte l’avantage avant même d’avoir cherché la bataille ; une armée est vouée à la défaite si elle cherche la bataille avant de vaincre.
IV−4
L’expert en stratégie connaît les principes des forces de la nature – le Tao – et pratique avec vertu les lois de la gouvernance afin de développer une politique victorieuse.
Ces lois de la nature sont des composantes stratégiques d’équilibre des forces ; leurs maîtrises sont indispensables à toutes conditions de victoire ; leurs négligences engendrent les défaites.
IV−5
Ces composantes stratégiques essentielles sont au nombre de cinq :
– L’appréciation de l’espace ;
– L’estimation des quantités ;
– Les effectifs ;
– La balance des forces ;
– Les chances de victoire.
Du territoire dépendent les superficies, les superficies conditionnent les quantités, les quantités les effectifs, les effectifs la balance des forces et la balance des forces la supériorité.
C’est grâce à la disposition des forces qu’un stratège victorieux est capable d’entraîner ses hommes à déferler des hauteurs comme une chute d’eau soudain libérée se jette en force dans un gouffre sans fond.
Car, si la victoire procède de calculs et de supputations exactes, elle est aussi le fruit de la maîtrise et à la disposition des forces.

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