(R)évolutions-nous !
188 pages
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(R)évolutions-nous ! , livre ebook

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Description

Difficile et vaste sujet car le simple fait de désirer ce changement déstabilise le plus sage, suggère des inquiétudes aux plus faibles et aux plus puissants conjugués. Une seule chose semble sûre et partagée : changer n’est valable que pour les autres, jamais pour soi. Le sentiment individualiste semble avoir vaincu tous nos efforts éthiques. Pourtant, une des rares voies possibles pour répondre à ces interrogations semble être de redessiner un projet commun. Profitant de mon expérience au service de l’entreprise en tant que conseil en communication, l’objectif de cet essai est, au-delà du cadre du pur travail de réflexion, de proposer une vision alternative qui se fonde sur des solutions concrètes et qui prend en compte nos ambitions pour un monde plus durable. Quel est donc ce projet ? C’est tout d’abord un projet qui fait sens, qui permet de voir l’avenir avec une autre ambition que celle du « toujours plus », qui prend en compte notre responsabilité vis-à-vis des générations futures. Enfin, c’est un projet instruit sur des alternatives réussies, sur des succès innovants qui bousculent les paradigmes et les usages liés à notre culture libérale traditionnelle. Un projet qui forge son ambition sur la notion de modernité responsable. Cet essai est nourri de nombreux exemples concrets, déjà opérationnels au quotidien. Des exemples qui sont autant de changements manifestes et qui redessinent progressivement les traits de notre société en dehors de tous les champs traditionnels de l’économie et de la politique.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 15 avril 2015
Nombre de lectures 0
EAN13 9782954960715
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0012€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

(R)évolutions-nous !
Métamorphoses pour une modernité responsable

Christophe legendre

2015
ISBN:978-2-9549607-1-5
Cet ebook a été réalisé avec IGGY FACTORY. Pour plus d'informations rendez-vous sur le site : www.iggybook.com
Table des matières

Avant-propos
Modernité revisitée
Des paradoxes identifiés
Modernité et Histoire
La modernité, un révélateur de nos états : La fin du « Nous, ensemble ! »
La modernité, un révélateur de nos états : L’obsession de la possession
La modernité, un révélateur de nos états : Le règne de l’ordinaire
La modernité, un révélateur de nos états : La compétition, comme unique principe de valeur
La modernité, un révélateur de nos états : La modernité, facteur de dynamique
La modernité, un révélateur de nos états : Modernité et néo-urbanité
La modernité, un révélateur de nos états : Droit et autonomie d’être
La modernité, un révélateur de nos états : Les chemins de liberté
La modernité, un révélateur de nos états : Usages et éthique modernes de la modernité
Modernité Responsable
Modernité Responsable : Les devoirs de liberté
Modernité Responsable : Responsabilisation des modèles d’État Providence et d’Entreprise Privée
Modernité Responsable : Rechercher les états d’excellence
Modernité Responsable : De l’État Providence à l’État Référence
Modernité Responsable : Vers de nouvelles convergences État-Entreprise
Modernité Responsable : Initier de nouveaux liens
Modernité Responsable : Vers une autre Europe
Modernité Responsable : La décohérence, caractéristique majeure de notre société
Le Projet d’une Modernité Responsable
Le Projet d’une Modernité Responsable : Intégrer la pluralité du temps à la nature réelle de nos projets
Le Projet d'une Modernité Responsable : Redéfinir un profit responsable
Le Projet d'une Modernité Responsable : Vers de nouveaux modèles d’organisations du travail et entrepreneuriaux
Le Projet d'une Modernité Responsable : Une nouvelle dynamique de profit
Le Projet d'une Modernité Responsable : La puissance du collaboratif
Le Projet d'une Modernité Responsable : Le collaboratif coopératif
Le Projet d'une Modernité Responsable : Des principes managériaux nouveaux
Conclusion
Avant-propos
 

 
Cet ouvrage n’est en rien une tentative ou un essai sur la condition humaine à l’aube de ce XXIème siècle. Il se veut positif, optimiste et ancré dans le réel. Le fruit d’un travail en rupture avec la complainte actuelle sur la métamorphose d’un monde qui semble décidé à vouloir échapper à nos intelligences. Un travail qui valorise non pas le « comment on en est arrivé là » mais le « Quoi ou le que faire ? », « Que faire après avoir tiré au clair tous ces savants constats ? », « Que faire pour le mieux être de la société, de l’entreprise ou de la nation ? ». Si les révolutions technologiques, qui se succèdent à un rythme jamais égalé jusqu’à présent, nous dépassent à l’évidence, cet essai se veut être un cadre de réflexion structurant le « nouveau progrès » qu’elles initient pour autant. Dans une première partie, je vous propose d’en repréciser l’objet (du progrès), tout en développant, dans un second temps, un sens plus novateur, en cohérence avec ce que je nomme la « polyvalence moderne » de l’Homme. Polyvalence qui caractérise si bien son état dans ce nième « Nouveau Monde ». Cet ouvrage est une source d’inspiration pour le chef d’entreprise, le manager, cet « Europeanus » du XXIème siècle qui peut trouver dans cette modernité réenchantée de nouveaux ingrédients (idées, concepts, actions, méthodes…) propres à nourrir son esprit d’entreprendre et à répondre à des ambitions, tant collectives qu’individuelles, pour un « présent futur » que nous devons concevoir comme plus responsable.
 
Que ce soit en sociologie, en marketing et communication ou en recherche sur le management, il existe actuellement une littérature abondante qui s’appuie sur des « prédications » (des discours) plus ou moins bien « markétées ». L’analyste ou l’archiviste de bibliothèque en est déjà le témoin privilégié. Cette effervescence livresque témoigne de la grande préoccupation de beaucoup d’entre nous, dans leurs arts et expertises, à vouloir inventer « autre chose », à vouloir proposer un nouveau cadre au « mieux vivre ensemble demain ». Elle est aussi caractéristique d’un symptôme inquiétant, celui de reconnaître que la « crise » européenne n’est plus un phénomène d’anormalité économique, mais bel et bien synonyme d’un « nouvel état » de notre société néolibérale occidentale. Mon propos n’est donc pas de décrire une modernité déjà décortiquée par de nombreux sociologues ou économiste qui en ont fait brillamment sa critique. Mais de proposer cet essai, réalisé à partir d’un constat partagé et avéré des phénomènes sociaux et économique actuels, sur la nature de la dynamique que sous-tend la modernité telle que je l’entends.
 
Notre société occidentale semble plus encline à « assumer » aujourd’hui un sentiment d’impuissance globale (par facilité et lâcheté) ou d’indifférence feinte que d’être porteuse de nouvelles ambitions en matière d’affaires économiques, sociales et/ou écologiques. Même si le poids des contraintes, via les assemblées constituantes de l’État et ses organisations, impose à la société de légiférer sur tout, de créer de la discrimination « positive », oblige à réfléchir à une économie sensée être devenue « positive », il n’est plus acceptable de s’imposer cet aveuglement institutionnel devenu indécent au regard (justement) des enjeux des générations à venir. Cet héritage nous impose de piloter la société des Hommes par le déni. L’important pour nos responsables est de maintenir un semblant de cohérence et de solidarité de façade, nourri de points de vue réducteurs et égoïstes, d’opinions idéologiques et de décisions dogmatiques qui, manifestement, ne servent pas une ambition citoyenne européenne. Tout cela alors que, et avec une certaine forme d’évidence, vivre ce début de XXIème siècle en Europe Occidentale nécessite de réinventer nos principes fondateurs tant les modèles, sur lesquels nous avons édifié notre développement, semblent éculés et tant l’attente de propositions est véritable. Nous sommes au bout d’un chemin. Il nous faut initier de nouvelles métamorphoses pour un nouvel élan.
 
Il n’est plus tenable de rester aveugle devant les effets catastrophiques de nos ambitions mercantiles court terme. En s’amplifiant, elles risquent de submerger notre civilisation de façon irrémédiable. Alors pour initier un nouveau modèle économique et social, porteur des rêves et des ambitions passées, de nombreux penseurs, économistes, philosophes, voire anthropologues des marchés s’escriment à analyser en vrac les milliards d’informations et de données qui nous concernent (statistiques, sondages, enquêtes…), en quête d’une vérité tangible. Mais faut-il avoir de bonnes « stats » pour être un excellent joueur de rugby ou de football ? Non ! Faut-il avoir des résultats d’enquêtes de climat social formidables pour dire qu’un tel, jugé par l’opinion de ses collaborateurs, est un bon PDG, ou que cette entreprise est performante ? Non ! Les données statistiques ne sont, au mieux, que le reflet de ce que nous voulons leur demander (leur faire dire) et n’illustrent que le passé, le miroir de nos actes. Au pire, leurs interprétations nous permettent de justifier n’importe quelle théorie ou stratégie, mais ce n’est, bien sûr, « jamais » pratiqué, car digne de l’hypocrisie passagère du « Ah, je vous l’avais bien dit ! » ou d’un « Vous voyez bien que j’avais raison » qui ne nous ressemblent en aucune façon. Il faut raisonnablement reconnaître que cela ne nous est guère utile dans notre quotidien, sinon pour faire gonfler de bien misérables egos avec des effets parfois plus dévastateurs que l’on ne suppose. Mais on s’en moque bien. Le pragmatisme de la raison est oublié au profit d’un résultat orienté court terme et plus gratifiant. Et ce, d’autant plus que le pouvoir (en matière de gouvernance), quel qu’il soit, est devenu grand spécialiste dans l’art du contre-feu et dans la langue de bois. Pour autant, toutes ces recherches témoignent de la sensibilité « soit disant » [1]  croissante de la collectivité quant à notre devenir commun et pas seulement pris sous la bannière déjà éculée du développement durable. Chacun s’interroge, publie et partage son désir de faire progresser l’édifice en son entier.
 
Partout et sur tous les fronts, notre monde occidental est en crise. Économique, car les démons financiers nous ont fait perdre toute morale en matière de profit. Sociale, car les repères du mieux-être et du mieux-vivre ne se font plus sur un progrès que l’on a cru infini, fondé sur des richesses jugées intarissables. Politique, car l’idéologie citoyenne, établie au rang de valeur républicaine, perd de plus en plus de son sens tant elle est assimilée au pouvoir personnel, gommant quelque peu la qualité de l’engagement de l’élu au service de la cité. Le despotisme démocratique de l’argent et du pouvoir. Environnementale enfin. La planète dépasse les 7 milliards d’êtres humains et plus de 50% d’entre eux habitent déjà des villes. Nous sommes devant de grandes évolutions de nos modes de vie qui vont faire, qu’en 2030, près de 80% d’entre nous seront urbains. Les mégalopoles avalent tout. Leurs besoins en infrastructure sont énormes. Concevoir ces cités de demain exige de répondre à toutes les problématiques complexes de notre modernité d’aujourd’hui. Problématiques qui soulignent, notamment, notre nécessité collégiale à trouver des solutions énergétiques alternatives mettant le durable au cœur de nos préoccupations de vie.
 
Cette nécessité est symbolique de l’aberration moderne du néolibéralisme. Le profit doit être (re)pensé pour se faire plus équitable car, à force de nous écarter du sens profond de notre existence, nous perdons toute dignité envers notre meilleur ennemi : nous-mêmes.
 
Cet ouvrage sert une ambition personnelle qui s’est forgée petit à petit dans la valeur de conseil en stratégie de communication que j’apporte à mes clients. La question, souvent soulevée, est celle de savoir comment faire quand « on » constate que la stratégie définie par l’entreprise cliente se borne à une politique « de la terre brûlée ». Autrement dit, quand le constat nous pousse à reconnaître que la guerre économique se joue sur des temps courts et l’obtention de résultats infondés, car reposant sur des mécanismes de création de valeur ajoutée viciés ou factices. Combien d’entreprises ont leur compte d’exploitation validé par les commissaires aux comptes alors que leur objet n’est plus l’essence même de leur profit ? Pourtant, il serait de bon sens que de croire qu’un boulanger gagne son argent sur le pain qu’il vend, un constructeur automobile sur ses ventes de voitures, un assureur sur ses contrats. La réalité est bien loin de tout cela. Cela devrait nous faire peur cependant ! Or, chacun se contente de rester dans son rôle et de cautionner cet état qui masque les réalités. Ainsi, le manager lucide va préférer travailler sur des résultats court terme, ne répondant en rien aux objectifs d’une stratégie du durable et du responsable. Dans le petit cercle de cooptation des administrateurs et des dirigeants de nos grandes entreprises, les horizons se dégagent et le soleil brille quand les promesses de résultats sont là et que la stratégie est validée par la signature des grands cabinets d’audit. L’ancien président de General Motors, Alfred Sloan [2] , disait que « l’activité de GM est de faire de l’argent et non des voitures ! » C’est tout dire. Pour la quatrième fois de ma vie active, mon métier de communicant venait de changer avec une logique toute naturelle dont l’évidence me chargea d’une énergie nouvelle : « Quel est notre projet ? » J’aurai pu l’écrire avec un « P » inscrit en majuscule mais il n’y a aucune leçon à donner, sinon des expériences à partager. Par ce grand petit « p », j’entends notre projet collectif, notre projet de société, notre projet d’identité. Un projet individuel et collectif. Un projet défini en mode dynamique, non contraint.
 
Quel est notre projet ?
 
En fait, il n’existe pas ! En tous cas, pas comme tel.
 
L’engagement politique n’en soutient aucun, au seul profit du pouvoir électoraliste. La sphère économique n’en présente aucun tant le modèle libéral qu’elle promeut a envahi la planète entière par l’hégémonie des finances, un modèle désormais dangereux tant il est sans concurrence et tant il ne contribue qu’à l’enrichissement des plus forts (qui ne sont que quelques-uns, qu’une minorité d’entre nous). Enfin, nous générons un monde qui étire les extérieurs en accroissant les disparités comme jamais, qui accélère les précarités et conforte le pouvoir de l’argent considéré comme une finalité et non comme moyen. La modernité responsable est née d’une certitude, d’un espoir et d’une dynamique, celui d’un avenir durable.
 
Ma certitude est que l’homme moderne occidental de ce XXIème siècle ne veut plus la guerre car, génétiquement, il en connaît le prix à payer. Il est suffisamment mobile pour connaître son voisin et ne plus en avoir peur. Faut-il qu’il en reste curieux ? Hormis des fanatismes d’extrêmes politiques ou religieux, nos réflexes privilégient plutôt naturellement la sagesse du consensus, même si, parfois, elle nourrit l’hypocrisie étatique, voire le terrorisme international qui se rémunère sur ce qu’il prend pour une faiblesse des états démocrates en brandissant des armes.
 
Mon espoir, c’est de tout faire pour que mes enfants, et les enfants à venir, puissent en paix réaliser des projets qui les nourrissent matériellement et les inspirent intellectuellement, j’allais dire humainement. Pour cela, il est important de répondre de la façon la plus libre et la plus consciente possible aux enjeux des générations à venir et devant lesquels nous sommes tous co-responsables.
 
Enfin, ma dynamique répond à une « condition » d’énergie, celle dont nous avons besoin personnellement, toutes, tous et chacun pour avancer en confiance dans nos projets personnels, professionnels et communautaires, pour avoir le désir de les voir accomplis. Cette confiance, même utopique, nous est nécessaire pour collaborer et créer ensemble, pour éclairer l’autre. Ce n’est pas le poids du rêve, mais l’énergie des rêves.
 
Ce « Nous » nous est nécessaire pour réussir nos projets et, par la même, nous réaliser tant sur les plans individuel que collectif. À ce jour, cette énergie ne nous est plus fournie par un univers professionnel qui a beaucoup de mal à initier une motivation autre que celle de l’argent. Les raisons sont nombreuses. Le contrôle a pris en otage la création et la prise d’initiative. Des entreprises à l’esprit sclérosé pour lesquelles la non réponse est la nouvelle norme managériale. Des directions qui ne créent d’autre valeur que celle liée à la prise de bénéfices pour l’actionnaire. Des entreprises de plus en plus coupées du monde simple des gens simples. Des sociétés du « qui veulent tout… et son contraire » valorisant souvent la prise d’opportunités comme seul axe stratégique de leur développement. L’opportunité, la nouvelle girouette économique, le nouvel Eldorado de la récession. Des sociétés, enfin, pour lesquelles le progrès ne se compte plus qu’en changements successifs et contraints, autant de sources de stress permanent, d’angoisse et de méfiance pour les collaborateurs.
 
Tout cela remet en question la place de l’homme dans la société. De quelle énergie allons-nous pouvoir disposer pour mener à bien ces changements si fondamentaux et si nécessaires ? Comment faire pour que l’espérance de jours meilleurs subsiste ? La victoire guerrière est derrière nous, la victoire des colonies et de la découverte du monde aussi, la victoire des réseaux marchands et celles des comptoirs également. Le monde s’est contracté, s’est connecté. J’aime à penser que les financiers ne vont pas gagner, et leur intégrisme dogmatique non plus. La pensée libre et la connaissance, en grande partie grâce aux liens tissés par les « clouds » des réseaux sociaux, animent plus que ne surveillent la notion de liberté. La victoire de l’homme moderne sur lui-même doit pouvoir se faire. Une quasi obligation…
 
Même si la « modernité responsable » vise à plus de vertu et de valeurs, elle n’est pas philosophie pour autant. Elle n’est pas non plus le blanc-seing d’une économie sensée être plus « positive ». L’objectif n’est pas celui-là. La modernité responsable est sur le terrain de l’activité humaine en tant qu’expression d’un changement radical nécessaire à initier pour transgresser un certain nombre de paradigmes confortables au service de pouvoirs bien trop établis et qui n’ont plus lieu d’être tant ils sont devenus inutiles ou dépassés, au choix.
 
La modernité responsable n’est pas non plus un programme politique. C’est à la fois un concept, un état, une idée inspirante mais qui n’est en rien dogmatique ou attaché à une idéologie. Tout comme l’écologie n’est en rien un programme politique car elle innerve toutes les sensibilités en étant fondamentale pour le respect de l’Homme vis-à-vis de son environnement et à sa dignité vis-à-vis des générations futures.
 
L’objectif de cet ouvrage est de proposer un cap, porteur d’espérances, de rêves, d’utopies…
L’idée de la modernité responsable est un oxymore, un paradoxe pour signifier l’incomparable et inconcevable complexité de notre société au travers d’une réalité qui n’a rien d’absurde. Tout comme l’économie qui ne peut savoir si elle est positive ou négative, la modernité considérée souvent aujourd’hui comme étant symbole de notre irresponsabilité a-t-elle plus de sens si nous la désirons responsable ? Et, dans l’affirmative, quelles sont alors les métamorphoses à réaliser pour que notre Société, nos organisations, et nous-mêmes, pris individuellement, puissions vivre durablement une modernité que l’on peut rêver plus responsable ?

 

^ « Soit disant », car si même pour 86% des Français, le respect de l’environnement semble être un critère important dans le choix d’un produit ou d’un service (source Green label Equity® 2011), il n’en demeure pas moins au 9 ème  rang de leur préoccupation. TNS SOFRES 2012. Dans ce contexte, la taxe carbone par exemple, à ce jour, n’est pas prête à être appliquée !  ^ Avant de mourir en 1966, Alfred Sloan publie « Mes années avec General Motors », devenu la « bible » des managers des années 1960–1990.
Modernité revisitée
 

 
Revisiter la modernité est l’occasion de redynamiser un concept considéré comme « passif » qui, traditionnellement, trouve sa valeur dans la richesse des expériences de l’Histoire et des espérances, parfois utopiques, issues du progrès humain. La modernité revisitée n’est pas un modèle figé, elle se positionne en rupture par rapport à une situation donnée, un équilibre particulier ou bien un paradigme sociétal. Cet état caractéristique se construit souvent dans la critique ou dans la transgression des temps présents. On retrouve cette idée dans les débats entre « postmodernité » et « hypermodernité » qui peuvent encore animer les sociologues aujourd’hui.
 
Pour autant, mon propos n’est pas de relayer une schizophrénie ambiante, témoignant du chaos institutionnel dans lequel une grande part de nos organisations baigne. Il s’agit de caractériser la modernité avant tout comme un principe qui tisse des liens dans tous les domaines humains. Un principe d’autant plus essentiel qu’il pose la question de notre rapport intime avec ce que nous sommes sensés définir comme étant le progrès. Progrès individuel ou collectif intégrant nos ambitions court terme et nos responsabilités quant à l’avenir des générations futures.
 
La modernité telle que revisitée est, à la fois, état et caractéristique, objectif et obligation. Elle étire le temps car la mise en action de ses ambitions épurées de tous concepts « marketables » (développement durable, économie circulaire, économie « positive », économie solidaire…) sous-tend une aspiration à irriguer le développement d’une nouvelle dimension, la responsabilité pour le long terme (et donc un engagement). Exemple de concept totalement « markété », le développement durable fortement poussé par le Grenelle de l’Environnement sous la présidence de Nicolas Sarkozy.
Promouvoir le développement durable est une ambition long-terme qui nécessite, par exemple, de répondre plus aux nécessités de la mutation énergétique que de réaliser une transition énergétique qui implique l’idée que nous connaissons l’énergie de substitution au nucléaire. Ce qui n’est pas le cas. Mais, en se soumettant aux règles mercantiles de sociétés spécialisées en énergies alternatives (photovoltaïque ou éolienne), les institutions politiques et associatives ont laissé le développement durable devenir un modèle de profit court terme (obligation du marché) pour des entreprises qui n’y voient qu’un facilitateur d’opportunités business, n’hésitant pas à soudoyer les villes et territoires pour arriver à leurs fins.
Le peu de vertus exprimé par le secteur est tel qu’il en dévalorise totalement les valeurs initiales [1] .
 
La modernité revisitée n’est pas celle qui voudrait nous couper de nos idéaux passés, ou celle qui nous condamnerait à des regrets éternels. Elle n’est pas celle de tout ce qui pouvait nous paraitre dans un passé proche (celui de nos parents ou de nos grands-parents) plus simple, voire plus juste ou plus « normal » car lié aux valeurs de la tradition. Elle est quelque chose que nous devons admettre comme différent. Cette modernité avec une effrayante évidence est autre.
 

 
^ Fédération Environnement Durable
 
Des paradoxes identifiés
 

 
La modernité porte, comme une caractéristique propre, les traits de son époque, de sa culture, de l’Histoire, signifiant ainsi le rôle moteur que joue l’humain quant à son environnement (impact, organisation,…).
Le premier paradoxe est fondamental. Tout en assistant à un développement démographique, économique et intellectuel qui n’a jamais semblé aussi rapide et qui suggère des progrès inégalés, nous ne nous sommes jamais autant posés de questions fondamentales. C’est comme si la somme des possibilités nouvelles offertes à l’homme le tétanisait jusqu’à le faire douter de son aptitude à dépasser sa propre fragilité ou, comme je l’ai déjà exprimé, jusqu’à lui faire prendre conscience qu’il s’est fait dépasser par sa propre création.
 
Plus l’Homme devient puissant, plus il cherche à voir loin et plus son état lui semble précaire.
 
La somme des inconnues non maîtrisées qu’il découvre de ces constantes avancées l’amène à intégrer toujours plus et encore de complexité dans les solutions, services ou produits à mettre en œuvre.
 
La logique de ce mécanisme l’angoisse d’autant qu’il est amplifié par son temps limité.
 
Ainsi, la somme des savoirs nous ouvre les portes d’un inconnu prometteur, tout en ranimant nos propres craintes de ne pouvoir tout embrasser. Nous sommes dans une espèce de boulimie alimentée par des sauts technologiques successifs et non maîtrisés qui, depuis les années 60, nous offrent des capacités toujours plus grandes. Jamais rassasié de ce progrès qui semble infini, l’homme technologiquement moderne a pris conscience (ou a l’impression) qu’il peut vivre et revivre encore de nombreuses et nouvelles expériences. Comme il sait qu’il ne pourra les assouvir toutes, il fait des choix en fonction de ses propres appétences et s’inscrit dans des communautés spécifiques pour les partager et progresser personnellement, sans contrainte d’objectifs imposés par un tiers.
 
Le deuxième paradoxe découle du premier.
 
Les avancées incessantes de notre savoir-faire technologique nous réclame de répondre à des problématiques immédiates de plus en plus complexes .
 
D’une part, la difficulté est de prendre en compte instantanément une démultiplication exponentielle de critères discriminants et d’autre part, il s’agit de travailler et de mettre en œuvre des solutions durables qui s’inscrivent dans la durée, des solutions porteuses d’ambition pour l’avenir. De fait, les capacités de nos ordinateurs ne sont jamais assez suffisantes pour répondre à nos besoins d’interprétation. Le besoin crée le besoin et la loi de Moore atteste de la voracité de cet adage. Cette quête de solutions est une véritable obsession pour l’humain moderne du XXIème siècle car si la technologie porte en elle le problème, elle semble vouloir, et avec trop d’évidence peut-être, en être aussi la solution.
 
Le 19 avril 1965, Gordon E. Moore publiait dans la revue technique Electronics un article dans lequel il faisait la promotion de l’avenir de l’électronique intégrée. Selon ses dires, elle « allait bientôt se retrouver dans des ordinateurs familiaux, dans tout type de véhicules et initier des technologies de communication portable ». Cet homme est devenu le co-fondateur d’Intel. Ce qui n’était qu’une prédiction à l’époque est devenu la loi de Moore [1] , loi qui n’a pas encore été mise à mal jusqu’à présent. Que dit-t-elle ? Que le nombre de transistors intégrés dans les circuits en silicium allait doubler tous les deux ans jusqu’à ce que les transistors parviennent à la taille d’un atome en 2015. En fait, c’est allé encore plus vite et plus fort [2] . Entre 1965 et 2015, il y aura plus de trente sept doublements, soit une puissance multipliée par 137 milliards sur un peu plus de 50 ans. L’impact ? Logique. La loi de Moore est devenue la référence du rythme des innovations humaines, une véritable horloge en la matière dont le tic tac égrène le lancement par vagues successives de produits dits de technologies de pointe. Ainsi, nous avons assisté et profité de la révolution de la micro-informatique dès la fin des années 80 avec, en particulier, la naissance du Macintosh. En parallèle les premiers téléphones portables voyaient le jour, même s’ils ressemblaient plus à des talkies walkies, comme le Poctel d’Alcatel ; le bibop, quant à lui, fut balayé tant il manquait d’intuition et d’ambition ; puis survint l’avènement du triple W avec, maintenant, les objets incontournables du nomadisme collaboratif : tablette, Smartphone and co… et de leurs applications dans le « cloud » en mode SaaS.
 
Le paradoxe exprimé par la loi de Moore est saisissant. Bien que les ordinateurs soient de plus en plus rapides en calcul, le gain de performance n’est pas si évident à déterminer pour autant. Les besoins des utilisateurs exigent des logiciels toujours plus de fonctionnalités, ce qui les rend de plus en plus lourds et donc, globalement, de plus en plus lents (Loi de Wirth)  [3] . Pour prendre un exemple frappant que tout le monde connaît, la suite Microsoft Office a vu, au fil de ses différentes versions et « releases », ses exigences matérielles croître pour fonctionner pleinement. Ainsi, entre 2000 et 2007, alors qu’elle se suffisait d’un processeur Pentium (ou équivalent) à 75 MHz pour Office 2000, elle nécessitait déjà un processeur Pentium battant à 500 MHz pour sa version 2007 (x7) [4] .
Concernant les systèmes d’exploitation, Windows Vista demande trois fois plus de puissance processeur que Windows XP pour fonctionner. Désormais, Windows 7 réclame au minima un processeur qui bat à 1 GHz et de 2 Go de mémoire vive dans sa version 64 bits. Windows 8 suit le mouvement en intégrant toujours plus de fonctionnalités, en particulier de partage et de connectivité.
En termes de performance, Windows 7 – Office 2010 Professionnel nécessite 15 fois plus de puissance processeur, 71 fois plus de mémoire vive et 47 fois plus d’espace disque que le couple Windows 98 – Office 97. C’est dire !
Toujours est-il que les sauts technologiques ont engendré tous les trois ans des mutations structurelles dans notre société, avec, en particulier, l’explosion du World Wide Web dès la fin des années 1990, et son pendant naturel, la naissance de l’intelligence économique [5] . Avec l’apparition du « Global Network » [6] , la France et les français, les Européens également, ont pu profiter de toute la puissance du réseau mais ont découvert aussi qu’ils étaient espionnés H24 par nos « amis » américains, chinois et autres. Un nouveau mo(n)de d’espionnage qui a comme baseline : « Nous sommes en guerre économique ». À ce propos, il suffit de suivre les révélations continues d’Edward Snowden, ex consultant de la National Security Agency (NSA) américaine, pour s’en convaincre. Juste une donnée pour signifier l’importance de cette guerre : entre le 10 décembre 2012 et le 8 janvier 2013, quelques 70,3 millions de communications téléphoniques de français ont été interceptées [7] . En 2012, le coût financier de la cybercriminalité à l’échelle du monde a été estimé à près de 110 milliards de dollars [8]  par la même NSA, ce qui est un comble d’hypocrisie guerrière. Avec Internet, la vitesse a envahi tous nos rapports à l’autre, que ce soit en matière d’économie, de loisirs, de consommation, d’échanges… et d’espionnage industriel. Les mutations de notre société peuvent s’apparenter de fait davantage à une guérilla permanente qu’à une révolution. Il s’agit du troisième paradoxe à ce stade qui exprime un fait véritable, c’est l’accélération constante de notre société dans son ensemble. L’accélération est l’antithèse de notre adhérence au changement permanent qu’elle suggère.
 
L’accélération est le facteur paradoxal de notre incapacité à intégrer ces changements successifs dans nos comportements quotidiens.
 
La modernité n’est pas un concept universel. Son origine est typiquement occidentale et, en particulier, plus Européenne qu’Américaine car elle se fonde sur les bases du libéralisme économique établi au XVIIIème siècle en France et en Angleterre. Ainsi, toute notre adhérence actuelle à engager les changements nécessaires est bien compréhensible tant notre rapport historique à notre culture postindustrielle est ténu. Ne pouvant digérer les sauts technologiques qui ont bousculé notre société depuis l’après guerre, ces derniers ont massivement fait le bonheur des pays émergents en accélérant notamment notre désindustrialisation. En revanche, les pays émergents ont pu profiter directement du meilleur niveau de technologies au meilleur coût pour réaliser les investissements nécessaires à une offre de service des plus abouties. Des offres plus rémunératrices et rentables que les nôtres car industrialisées avec un coût salarial moindre et moins dépendantes des équipements et infrastructures passés, voire dépassés mais maintenus encore opérationnels chez nous pour des raisons budgétaires.
 
L’accélération est un facteur profond de démystification de la vulgarité réelle du monde.
 
Vulgarité, dis-je, car cette accélération impacte profondément notre appréhension de la modernité par l’individualisme qu’elle a induit dans nos rapports à l’autre et aux « choses » de façon plus générale. D’un optimisme né d’un espoir d’autonomie et de responsabilité individuelle, la société semble n’avoir généré que de la dépendance. Un processus absurde qui fragilise l’idée même de liberté individuelle dans nos démocraties républicaines tant elle semble plus être imposée que choisie. Mais vulgarité apparente aussi car même s’il ne semble y avoir plus grand chose de respectueux et de noble dans notre « ultramodernité » des temps immédiats, elle doit cacher, voire suggérer, autre chose.
 

 

^ intel.com ^ Aujourd’hui, nous avons des microprocesseurs qui comportent près d’un milliard de transistor et pour continuer de faire évoluer ces microprocesseurs, les transistors vont devoir atteindre la taille d’un atome. C’est chose faîte avec la découverte du Centre ARC ! Les scientifiques de ce centre de recherche ont réussis à enfermer un atome dans une base de silicium et à le contrôler électriquement via deux portes. La seule limite à cette technique est de garder le transistor à une température de –235 degrés celcius…. Ce nouveau type de transistor pourrait permettre de franchir le cap de l’ordinateur quantique, car non-content d’avoir réussi cette prouesse avec 10 ans d’avances, la technique permettant de créer un transistor-atome a pu être répétée, et pourrait donc se voir industrialiser à grande échelle pour atterrir dans nos vies. Source : Bloomberg & NatureNanotechnology. ^ La loi de Wirth est une loi empirique formulée par Niklaus Wirth en 1995, selon laquelle « les programmes ralentissent plus vite que le matériel accélère ». Ou bien : le nombre d’instructions nécessaires à l’interprétation de programmes plus sophistiqués demande des ordinateurs plus rapides. Source : wikipedia.org ^ microsoft.com ^ L’intelligence économique (IE) est un mode de gouvernance qui consiste à traiter l’information ouverte pour mieux connaitre et anticiper son environnement, en prévenir les risques notamment immatériels (portant sur le savoir-faire, les données, la recherche, l’image) ou le capital et l’ influence au lieu de le subir, que ce soit au niveau local ou à celui des règles et normes internationales, l’ensemble afin de renforcer la compétitivité d’un État, d’une entreprise ou d’un établissement de recherche et à terme ses emplois. Source : intelligence-economique.gouv.fr ^ Le terme de « Global Network » tel qu’il est utilisé se réfère à des réseaux de communication « bidirectionnelle » et à des réseaux basés sur la technologie. ^ forumatena.org ^ Source :strategie.gouv.fr A titre de comparaison, le trafic de drogues a représenté 288 Milliards de dollar en 2013.
Modernité et Histoire
 

 
Il a fallu, dans notre Histoire, la conceptualisation de l’abstrait pour transcender la réalité en quelque chose de compréhensible. Depuis Descartes, qui en est le pionnier, modernité et progrès se sont mixés pour formuler des idées ou des concepts nécessaires à renverser l’incompréhensible de l’existence par l’affirmation de la notion de liberté humaine et de l’expérience, rejetant ainsi tous les dogmes passés ne reposant que sur la notion de destin.
 
C’est en effet en 1637 que René Descartes, dans son Discours de la Méthode, signifie qu’ « Au lieu de cette philosophie spéculative qu’on enseigne dans les écoles, on en peut trouver une pratique, par laquelle, connaissant la force et les actions du feu, de l’eau, de l’air, des astres, des cieux, et de tous les autres corps qui nous environnent, aussi distinctement que nous connaissons les divers métiers de nos artisans, nous les pourrions employer en même façon à tous les usages auxquels ils sont propres, et ainsi nous rendre comme maîtres et possesseurs de la nature ». Descartes critique ainsi la philosophie scolastique qui était enseignée dans les collèges de l’époque car elle ne donnait accès à la connaissance qu’aux seuls hommes de Dieu, laissant aux autres, c’est-à-dire le clergé séculier, les frères convers, les laïcs de toutes conditions…, la charge de s’occuper des affaires matérielles du monde, purgatoire au Paradis.
 
Cette rupture, annoncée par Descartes, sonne comme un paradoxe de plus aux croyances anciennes d’un temps naturel circulaire : le jour et la nuit, la répétition des saisons… Ainsi, la notion de progrès s’ancre dans la détermination d’un temps linéaire, affirmant que chaque fragment de ce dernier est à la fois unidirectionnel et unique. Tout a un commencement et une fin. Cette détermination, c’est la chrétienté qui s’en est emparée pour souligner la dimension finie de l’humain par rapport à l’infini de Dieu. Le temps de Dieu devient ainsi le temps linéaire de la civilisation et de la culture occidentale propre à développer la connaissance et les savoirs. La religion n’avait pas programmé cela ainsi car, à sa manière, elle a contribué à l’éclosion des sciences modernes et à la notion qui nous intéresse, celle de modernité. Dans un même temps, la tête dans les étoiles, les observations de Galilée ou de Tycho-Brahé, précisent les hypothèses de Copernic que Luther traitait avec plaisir de « cinglé » à son époque. La question posée est terrible et la réponse ne l’est pas moins : la Terre n’est plus le centre de l’univers, et l’homme n’est plus le centre de la création. Giordano Bruno pousse sa foi d’homme d’église jusqu’à exprimer l’infini de l’univers et la présence de Dieu en tout. Il sera brûlé vif pour cela.
 
De nombreuses interrogations naissent de ce mouvement de modernité, c’est-à-dire de ce mouvement de l’esprit. Toute notre histoire le confirme, nos pensées commandent le besoin, les « choses » comme dirait Pierre Chaunu [1]  « et, ensuite, les choses fournissent un supplément d’information aux pensées ». L’homme est donc, pour lui, naturellement responsable. À cette époque, si même la nature peut s’écrire en fonction de lois universelles exprimées en langage mathématique, ces lois n’en restent pas moins expressions de la volonté divine. Ce qui n’empêche pas la question de l’ordre des choses d’être posée, tout comme les questions traitant de l’origine et de l’évolution de l’Homme, prélude aux travaux de Darwin, qui resteront longtemps un des plus grands dénis de l’humanité. Voltaire, lui, s’intéresse au sort de l’homme et du rôle du grand horloger : « Dans cet univers infini, qui suis-je, moi, homme quelconque d’une planète quelconque, pour que le Maître de l’univers s’intéresse à moi ? ».
 
Avec Francis Bacon (1561 – 1626), « l’humanité occidentale » perçoit l’exploitation des ressources naturelles comme la meilleure réponse, voire comme un cadeau, à sa misérable condition. En posant les principes de base de l’empirisme moderne, il considère que l’homme doit utiliser et exploiter la Nature à son profit. En rupture avec les cultures et civilisations indigènes pour lesquelles la Nature est le pilier fondamental de la loi morale, voire élevée au rang de divinité, il réduisit la Nature au statut de simple matière première, projetant ainsi les bases d’une « néo-modernité » basée sur des principes forts de progrès technologiques générés par les sciences. Le film Avatar, de James Cameron, en est une vision actuelle. Sujet toujours préoccupant car il a touché plus de 200 millions de spectateurs dans le monde et généré près de 3 milliards de dollars de profit. Il s’agit en quelque sorte de la plus grosse opération de sensibilité écologique jamais connue. La problématique du film, comme celle soulevée par Bacon, est de déterminer comment notre « progrès » peut être justifié et consciemment exécuté. À défaut d’analyser l’œuvre de fiction qui se contente de suggérer, étudier le progrès historique du savoir doit nous permettre de mieux comprendre notre Histoire.
 
Sans parler d’extrême radicalisation des postures, le monde des arts, et en particulier la sphère littéraire, en cette fin du XVIIème siècle, est sous le feu de la querelle des Classiques et des Modernes. Au-delà de la polémique, les uns, les Classiques ou Anciens, menés par Boileau, soutiennent une création littéraire inspirée de l’œuvre des auteurs de l’Antiquité. Les autres, les Modernes, représentés en particulier par Charles Perrault, soutiennent la qualité des auteurs du siècle de Louis XIV, et affirment que l’objet de toute création, dont l’œuvre littéraire, consiste à innover.
 
Innover : le verbe est lâché.
 
En 1750, dans son premier discours sur l’histoire universelle donné à La Sorbonne, Turgot présente une vision pionnière et originale de l’Homme, en concomitance d’ailleurs avec la pensée d’Adam Smith [2] , (considéré comme le père de l’économie libérale classique) fondée sur une Philosophie du Progrès et de l’Histoire. Pour lui, penser l’Homme et penser l’Histoire relève de la même logique. L’esprit humain se forge sur les expériences accumulées et les connaissances acquises. Dans ce sens, l’homme instruit en lui-même le progrès. « Les hommes, instruits par l’expérience, deviennent plus et mieux humains » écrit-il .  Une fois le précepte de l’homme, source d’un progrès « infini », posé, Turgot définit l’Histoire du genre humain comme « une combinaison continuelle de ses progrès avec les passions et avec les événements qu’ils ont produit (…) où chaque homme n’est plus qu’une partie d’un tout immense qui a, comme lui, son enfance et ses progrès » . Ce savoir ainsi généré par l’expérience impose le progrès dans les mécanismes de l’Histoire et, de ce fait, dans la maturité des Nations. Il y a, pour lui, un lien de causalité tenue entre progrès de l’esprit humain, progrès des institutions et progrès « continu » de l’Homme et de la société. Des faits viennent le conforter. Kepler, puis Newton et ses lois sur la Mécanique triomphent, confirmant et développant les travaux de Galilée. Les sciences avancent et, avec le temps, l’homme devient plus fort. Ce temps dont il est question est bien le temps historique de la durée humaine et non pas le temps mathématique de la mécanique newtonienne. Sortant du domaine de l’esprit, la modernité va changer la condition matérielle des hommes qui n’avait, jusqu’alors, que très lentement évolué. La vie d’un paysan du temps de Louis XIV ne semble pas bien différente de celle de l’agriculteur de l’ancienne Égypte ?
 
Le temps de Bacon et des premiers économistes libéraux en France et en Angleterre constitue une rupture incroyable car porteur de promesses d’un avenir radieux. L’humain vivra mieux ses difficiles conditions d’existence grâce à un progrès issus des sciences qu’il conviendra à la fois de préserver et de dépasser. Il s’agit presque d’un deuxième rythme cardiaque, si essentiel à notre vie, celui du rythme des engrenages, des aciers qui deviennent forces, le cœur même de la machine, qui laisse entrevoir l’avènement de l’ère industrielle. Ce progrès est censé permettre à l’homme terrestre de construire et de réaliser un projet ambitieux : le paradis terrestre.
 
La première contraction du temps se fait à ce moment-là, avec l’émergence de la pensée mercantile, qui se fonde non plus sur la notion d’échange mais de possession. L’avenir se construit à l’échelle humaine, oubliés la Nature et l’universalisme. Il est important de vivre de plus en plus vieux pour profiter des apports de la science au mieux-être… Cependant destinés à celles et ceux qui auront les moyens de s’en payer le luxe.
 
Ce mieux-être et ce « luxe » moderne, tous deux créateurs de différences, mettent à mal la pensée des lumières, dont celle de Rousseau [3] . Ce dernier revendique l’universalisme, c’est-à-dire un humanisme des Nations et des Cultures qui vise l’égalité entre les Hommes. Le cœur de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1791. Cet universalisme s’accompagne d’un mouvement de laïcisation. Le savoir s’affranchit de la théologie pour s’exprimer. La politique, la morale et le rapport entre les hommes sont désormais considérés comme des affaires ne relevant que de l’humain.
 
En cette fin du XVIIIème siècle et du début du XIXème, dans un aveuglement général tant la promesse de création de richesses est grande, deux courants s’opposent quant à la régulation de l’art de commercer et posent la question de la valeur travail. Mandeville, par exemple, qui a initié des principes repris ensuite par les écoles françaises et autrichiennes, va plus loin que Bacon. Il ne veut pas d’intervention de l’État dans les affaires privées dont il considère que ce dernier n’a que faire. Petty, Montesquieu, Smith, puis Keynes privilégient, eux, en revanche l’équilibre des systèmes. Ces derniers ne veulent pas de la théorie hégémonique des libéraux à tout va qui s’appuient sur les inégalités pour valoriser leur profit, car, à leurs yeux, cette pensée libérale dégrade la société, dégrade l’homme. Pourtant, dépassant tous nos sentiments d’empathie, le désir de possession est si fort qu’il stimule toute la société franco-britannique à créer un nouveau modèle à suivre : l’individu rapace. Dans cette nouvelle ère, le progrès scientifique est d’autant plus soutenu qu’il permet d’assouvir toujours et encore plus de puissance. Il faut bien le reconnaître, se rapprocher d’un ordre naturel, qui vise à ne profiter que de ce qui se limite à nos besoins vitaux, était bien loin de la volonté sans borne de jouissance des biens matériels que prônaient les libéraux.
 
Les marchands esclavagistes étaient morts, le commerce et l’industrialisation naissaient, avec la banque et les débuts de la finance comme vecteurs du pouvoir de l’argent. Les prémices du « Money Power ». Une nouvelle classe sociale naissait également, celle des ouvriers. Au Royaume Uni, tout d’abord, puis en France, en Allemagne, gagnant ainsi toute l’Europe à la vitesse d’un cheval vapeur, la classe ouvrière se renforce au détriment d’une paysannerie délaissée. Et avec elle, l’effroi de la misère urbaine, des misères humaines avec leur cortège de détresses. L’avidité des déjà riches est si forte qu’elle emporte toutes leurs empathies et leurs facultés de compassion pour transformer l’être humain en bête de somme. Sans aucun droit, femmes, hommes et enfants travaillent dans des conditions de misère pour pas grand chose. Et ce strict minimum est encore trop onéreux pour les puissants qui les remplaceront bientôt par la machine au nom de la productivité. Les « esclaves mécaniques » comme disait Alfred Sauvy. Grâce à Georges Watt, symbole à lui tout seul de cette « révolution » industrielle, le monde moderne est en marche, délaissant le progrès naturel dans la fange de marigots noirs de charbon, d’acier brûlant et de coton à la blancheur viciée par l’esclavage.
 
Avec l’espoir que fait naître cette promesse exubérante de progrès, les auteurs du XIXème sont dans l’indécision. Certains, comme Jules Verne, magnifie l’enjeu de ce progrès par ses aventures extraordinaires qui permette à l’homme d’explorer des espaces inaccessibles, d’aller sur la lune ou de visiter le centre de la terre. Renan, lui, voit dans l’esprit moderne le moyen « de l’envisager comme un degré nécessaire vers le parfait : c’est-à-dire l’avenir ». Même Victor Hugo, en 1853, pourtant humaniste dans l’âme, est pris dans cet élan en faisant l’éloge du câble transatlantique et de l’électricité dans le poème « Force des Choses ».
 
Passions, intérêts, m œ urs et lois, les révolutions
Par qui le c œ ur humain germe et change de formes,
Paris, Londres, New-York, les continents énormes,
Ont pour lien un fil qui tremble au fond des mers.
Une force inconnue, empruntée aux éclairs,
Mêle au courant des flots le courant des idées.
 
Tout en dénonçant un peu plus loin son inquiétude et son incertitude :
 
Le progrès, reliant entre elles ses conquêtes,
Gagne un point après l’autre, et court contagieux.
De cet obscur amas de faits prodigieux
Qu’aucun regard n’embrasse et qu’aucun mot ne nomme,
Tu nais plus frissonnant que l’aigle, esprit de l’homme,
Refaisant m œ urs, cités, codes, religion.
Le passé n’est que l’œuf d’où tu sors, Légion !
Ô nature ! C’est là ta genèse sublime.
Oh ! L’éblouissement nous prend sur cette cime !
 
D’autres par contre comme Zola, Noiray ou Baudelaire ont tranché. Ils ne voient dans le renforcement « des activités humaines : le chemin de fer, l’électricité, appliquée à la télégraphie » que peu de progrès humain, se demandant pourquoi « le monde se précipite donc dans un sentier de l’avenir, courant et pressé de voir ce qui l’attend au bout de sa course. » [4] . Les premières luttes ouvrières arrivèrent avec son cortège de sang et de larmes tant le peuple ouvrier n’a plus rien à perdre. La contestation politique de l’ogre libéral se fait de plus en plus forte, en partie sous la plume d’auteurs comme Zola ou Dickens, mais aussi par des contestataires anarchistes et socialistes qui font du marxisme un modèle social plus humain à leurs yeux.
Tout comme l’homme qui, avec Bacon, asservit la Nature en la rendant esclave, l’homme moderne occidental de ce XIXème siècle est le centre d’un monde à son plein et entier service, un homme qui n’hésite pas à asservir son prochain pour satisfaire ses pulsions de consommation des biens matériels. Un homme qui, grâce au progrès qu’il génère, va envahir le monde, diffusant son modèle comme un virus envahit les corps. C’est ainsi que l’Angleterre, avec moins de 2% de la population mondiale, va dominer le monde pendant près d’un siècle.
 
C’est pourtant à la fin de ce XVIIIème siècle qu’une autre vision du progrès va poindre. Un pas de géant pour l’humanité. Les premières vaccinations antivarioliques vont être effectuées marquant les débuts véritables d’une médecine préventive. Dès lors, la médecine va pouvoir épargner de nombreuses vies humaines. Un progrès de titan car la variole tuait alors près d’un homme sur dix. In fine, c’est un espoir exceptionnel de vivre « mieux » et plus longtemps.
En France, Pasteur contribuera, et pas seulement avec son célèbre vaccin contre la rage, au développement de la santé. Ainsi naitra la prometteuse et enchanteresse « Santé pour tous ». C’est vraiment à partir de cette époque que l’impact des progrès de la médecine et de la biologie sur la démographie sera incroyable. La population mondiale va ainsi passer de un milliard au début du XIXème siècle, à plus de sept milliards aujourd’hui.
 
Année                           Population mondiale
               -100 000                         0,5 million
               -10 000                           1 à 10 millions
               -6 500                             5 à 10 millions
               -5 000                             5 à 20 millions
               400                                 190 à 206 millions
               1000                               254 à 345 millions
               1250                               400 à 416 millions
               1500                               425 à 540 millions
               1700                               600 à 679 millions
               1750                               629 à 691 millions
               1800                               0,813 à 1,125 milliard
               1850                               1,128 à 1,402 milliard
               1900                               1,550 à 1,762 milliard
 
 
De 1800 aux années 2000, l’espérance de vie en France (moyenne hommes et femmes) est passée de 36 à 79 ans, soit une hausse de 220 % en deux siècles. En observant l’évolution de la démographie mondiale, on constate que la population a connu une faible croissance durant des dizaines de milliers d’années. Ce n’est qu’à la fin du XVIIIème siècle que la population augmente de façon exponentielle. Estimée à 7 milliards au 31 octobre 2011 selon les sources données par les Nations-Unies [5] , elle n’était que de 6,1 milliards en 2000, de 1,55 milliard au début du XXème et de 650 millions vers 1700 au début du siècle des Lumières [6] .
 
L’estimation de la population mondiale à travers le temps se base sur la synthèse du Bureau du recensement des États-Unis pour la période allant de –1000 à 1940 et pour les années antérieures sur les données de l’Organisation des Nations unies et les études de Gregory Cochran [7] . De façon « macro », il est remarquable de noter le parallèle entre la multiplication des innovations et l’évolution de la démographie mondiale. C’est à partir de la seconde moitié du XIXème siècle que de nombreuses inventions vont entrer dans le quotidien des familles.
La fée électricité est peut-être la plus marquante pour le quotidien car sa généralisation progressive et son utilisation domestique va procurer un allongement confortable du temps passé en famille. La vie en famille prend un tout autre sens, celui du temps passé ensemble, en dehors du travail. De nombreux brevets donneront naissance, au début du XXème siècle, à des produits manufacturés. La société réussit le pari de l’innovation avec la maîtrise de l’industrialisation nécessaire pour en obtenir le service subséquent. Par exemple, le principe du réfrigérateur est trouvé dans les années 1870. General Motors, en 1918, en fera la fabrication sous la marque légendaire Frigidaire.
Les apports successifs des différentes vagues énergétiques : charbon, puis pétrole et gaz, et, enfin, l’atome, entraînent de nombreuses mutations dans de nombreuses activités dîtes « traditionnelles » comme l’agriculture dont l’accroissement des rendements est devenu nécessaire pour répondre aux exigences de productivité d’un marché, en particulier céréalier, de plus en plus concurrentiel et à une consommation grandissante.
 
Bienvenue dans le XXème siècle et à la confluence des sciences et des techniques qui serviront deux guerres mondiales et une dénommée froide, assurant aux belligérants des avancées jusqu’ici inégalées en terme de destruction. En effet, l’homme peut, avec la phénoménale puissance de la force atomique, s’autodétruire. Détruire non seulement sa civilisation, mais détruire également son berceau de vie. Une rupture dans son niveau de conscience et de sa responsabilité quant à la mesure de ses actes belliqueux.
 
Avec Yalta, l’empire monde en a fini avec la guerre mondialisée et peut se partager les espaces d’une économie qui va devenir mondiale, elle aussi. Les accords de Bretton Woods, symboles de la politique économique keynésienne et d’une autorégulation « vertueuse » des marchés, rétablissent le contrôle des flux capitalistiques et commerciaux. Le monde a eu si peur, et les désastres tels, qu’il semble nécessaire de tout faire pour que « plus jamais cela ». Ce libéralisme, animé par une économie en mode « pionnier », et alors que le monde est idéologiquement bicéphale, coupé en deux entre les pensées du « monde libre » et celles du « bloc communiste », va donner 30 glorieuses. Une fenêtre de 30 années qui vont voir l’État se retirer progressivement de l’économie, faisant de ce retrait la clé même de la prospérité économique libérale. La liberté. En1989, l’explosion de l’URSS en est la sublimation.
 
Et peu importe si elle crée des inégalités. Le protectionnisme n’est digne que de mépris. Les héritiers des thèses de Ricardo et Smith [8] , devenus richissimes, trouvent en cette période l’occasion de « travestir leur cupidité sous de doctes considérations sur l’intérêt général » [9] . On efface tout, et on recommence les mêmes erreurs du passé qui ont amenés les deux dernières guerres mondiales.
 
Ainsi, depuis l’établissement de ses propres fondements au XVIIème siècle, la véritable continuité du progrès va induire un essoufflement de la notion de modernité. Qu’est ce qu’être moderne dans un monde devenu étroit tant le progrès des transports et des communications assurent de la proximité, de la mobilité et du partage entre les cultures ? Le monde s’est rétréci, et le temps contracté. L’autre (mon ami, mon prochain, mon collaborateur ou mon patron) est connecté. Mais une constante demeure : la productivité du travail, c’est-à-dire la quantité de richesses que nous pouvons produire en une unité de « temps ». Tous les jours, nous parlons d’objectifs de performance dans nos entreprises. Cette richesse créée tient à l’efficacité et à la multiplication des actions/tâches à réaliser par un collaborateur dans cette unité de temps. Elle répond également à notre désir d’amélioration constante, quasi impérieuse, de notre pouvoir d’achat, qui reste le baromètre de notre économie de consommation. Bienvenue dans le nouveau « Nouveau Monde », tel que précisé en introduction à ce livre.
 
La question de la modernité est intrinsèque. Elle seule y répond par sa propre dynamique car elle est promesse d’avenir. L’Histoire nous l’a montré, la modernité ne caractérise pas le présent, à défaut d’en être une caractéristique. Elle s’est forgée comme nous venons de le voir dans un idéal de société, dite moderne, qui correspondant aux valeurs des « Lumières », à l’idéal « Liberté, Egalité, Fraternité ». Comme Francis Boyer le précise dans son ouvrage traitant de l’Innovation Managériale, la Modernité s’est forgée dans les valeurs « Traditions ». Celles notamment du travail pris comme fondement du lien social et vecteur de l’ascension sociale. Mais aussi celles d’un mariage (de l’amour ?) de moins en moins arrangé, par la libération progressive de la femme du carcan judéo-chrétien. Voire des valeurs comme la morale, l’honnêteté ou l’esprit d’économie qui se sont vidées de toute exemplarité tant elles semblent si peu partagées, à commencer par nos responsables.
 
Avec l’amour de la patrie pour ultime sacrifice, la première partie du XXème siècle, et ces millions de morts, a consacré l’idée d’un progrès infini. Un progrès matériel et social, porté en grande partie par l’instruction et les apports quotidien de la science dans nos vies. Mais qu’en est-il de cette irresponsabilité, quasi une inconscience d’aujourd’hui, qui peut s’apparenter à une escroquerie de l’espérance ?
 

 

 

^ Historien français et fondateur de l’histoire quantitative ^ Meek R.L. [1971] ^ Discours sur l’inégalité ^ Lettre adressée à Jean-Baptistin Baille en 1860 par Emile Zola ^ Estimation de la population mondiale par le bureau de recensement des États-Unis ^ Historical Estimates of World Population, Bureau du recensement des États-Unis ^ United Nations Population Division, Organisation des Nations unies ^ Théorie du commerce international wikipedia.org ^ François Lenglet La fin de la mondialistation
La modernité, un révélateur de nos états
 
La fin du « Nous, ensemble ! »
 
La modernité est souvent proposée comme un concept qui vise à imposer la raison dans la Société, tant sur les plans politique que culturel ou économique. Elle se voit même parfois comme la seule alternative crédible au chaos. Quoiqu’il en soit, même si, dans certains cas, elle peut se faire utopie, elle suppose de soutenir la possibilité pour l’homme de faire évoluer ses principes sociaux, de faire évoluer en quelque sorte ses propres règles du jeu. Elle encourage également l’Homme à s’émanciper des traditions, des dogmes et idéologies, à être critique de ses us, de se sortir de ses paradigmes. Pourtant il semble bien que notre société actuelle a légitimé, sur de nombreux aspects, la modernité complaisante du « Moi, je » à défaut du « Nous, ensemble », privilégiant une inconscience individuelle à une conscience collective plus difficile à forger. 
 
La solidarité des classes, l’entraide naturelle et catégorielle, qui s’est forgée à l’aube de l’ère industrielle sur près de deux siècles, a volé en éclat en quelques décennies. Pourtant cette solidarité affichait haut et fort les valeurs du « Nous, ensemble », réaffirmait dans une expression d’engagement la conscience collective à refuser le pouvoir oligarchique de quelques-uns. Le « Moi, je » s’est imposé progressivement. Les facteurs l’expliquant sont nombreux comme nous l’avons vu dans le chapitre précédent. Ce « Moi, je » relègue aujourd’hui les liens de la solidarité à un niveau d’indifférence à la mesure du nombre d’associations qui en revendiquent l’objet, toutes bien décidées à obtenir toujours plus de subventions. Comme le prêtre absout nos péchés, ces organisations caritatives nous déchargent de nos fautes et de nos manquements en matière de solidarité en promulguant le meilleur marketing du « crowfunding » et autres systèmes de parrainage de leurs œuvres comme dernières parades à notre indifférence. Inconscience individuelle. Nous nous achetons ainsi notre ultime vernis d’empathie envers notre prochain. Les fonds donnés correspondent à notre délégation d’actions envers les plus fragiles d’entre nous. Ainsi, le « Moi, je » consolide encore un peu plus, telle une obligation institutionnelle, la condition dominante de l’individualisme et de l’argent.
 
Or, depuis les grands philosophes grecs et les travaux de Descartes, grand initiateur du « Je pense », il a été démontré que l’ego ne peut se suffire à lui seul et impose la construction de l’individu par sa relation à l’autre, par la recherche de l’harmonie avec l’autre. La solidarité vient historiquement en France de la protestation du peuple contre les castes et leur omnipotence matérialisée par le droit divin et le devoir de Dieu. Un clergé et une noblesse qui n’ont laissé au peuple que le strict minimum pour survivre. Un peuple de France qui n’a plus, comme ultime recours à la décence, qu’à prendre les armes. Non pas un combat pour un idéal mais, bel et bien, un combat pour la survie. La récupération pour des idées se fera ensuite, une fois passée la manipulation des foules. Est-ce d’ailleurs bien différent aujourd’hui ?
 
La solidarité du peuple de France, inscrite en lettres capitales dans le serment républicain né de la révolution, n’a été soutenue par la bourgeoisie que pour mieux s’accaparer le pouvoir (Elle ne l’a plus jamais lâchée depuis). Ainsi, la solidarité orchestrée du tiers état n’était que tactique et répondait à un état de fait : l’abandon du petit peuple par les grands qui ne le protégeaient plus, rompant ainsi avec des siècles d’assistance « bienfaitrice ». C’est bien la colère née de cet abandon qui a poussé le peuple à protester avec violence. Cette colère et cette faim qui lui ont fait brandir les armes et tirer. C’est aussi le manque de courage de la noblesse qui a fait comprendre aux petites gens que le roi n’était pas plus de droit divin qu’eux-mêmes, que la noblesse et le clergé n’étaient en rien supérieurs à leur condition. Nous sommes alors en solidarité, en fraternité et en liberté dans une expression forte de conscience collective. Il faut bien le reconnaître, le paysan révolutionnaire brandissant sa fourche contre le régime n’avait conscience que de sa faim, et cela suffisait bien à ses aspirations collectives de survie à court terme : manger et rêver d’un avenir sans famine pour sa famille. Ils avaient tous le même destin.
 
Cette solidarité naturelle du peuple s’est mutée en lutte identitaire pour le droit humain avec la proclamation des Droits de l’Homme et du Citoyen. Pourtant, et c’est encore un paradoxe de l’histoire, alors que cette proclamation signifiait toute la dimension de l’Homme dans le respect et la tolérance, les bains de sang de Robespierre entachaient la révolution d’un aveuglement animal sans nom. Et quelques années plus tard, alors que la fin de l’esclavage se réclamait elle aussi de la dignité envers la nature humaine, la lutte sociale s’affirmait, elle, comme nécessité vitale pour la classe ouvrière, le seul recours à son exploitation.
La modernité, un révélateur de nos états
 
L’obsession de la possession
 
Dans les années 1850, alors qu’ils étaient censés influencer toute la société vers le « vivre mieux », plus les progrès technologiques étaient forts, plus les conditions de vie se détérioraient pour les petites gens. Une promesse à l’évidence non tenue. Ainsi, du XIXème siècle à nos jours, la réussite collective, la reconnaissance entre compagnons, entre corporations ne s’est-elle concrétisée qu’à partir de la recherche sans bornes d’un épanouissement personnel exacerbé. Il suffit de voir ce qui reste de nos syndicats (condition et représentativité) pour apprécier, aujourd’hui, la véracité de ce constat qui, en l’espèce, est alarmant.
 
Le bien-être ne nourrit plus le plaisir du groupe, il ne contente que le « Moi, je ». Les rites calendaires et autres repères se délitent (visite à la famille, repas de fêtes, rencontres anniversaires entre camarades, …) au seul profit d’un plaisir court terme qui ne peut engager le futur car ne tirant aucun partie du « Nous, ensemble ». Un comportement égocentré, « tempo-centré ». Quoi qu’il en soit, un comportement (in)suffisant. Un comportement qui est le déni du futur, d’un espoir de futur, d’un futur inspirant.
 
Notre inconscience collective à nous raisonner de vouloir tout, tout de suite, nous rend aveugles.
 
Le besoin infini de progrès nous fait perdre tout sens commun de la raison. Il y a comme une évidence à observer que ce progrès nourrit un véritable antagonisme de valeurs. Tout d’abord, il exprime notre désir à posséder toujours et encore. Ce qui nous pousse, voire nous impose de renouveler nos achats sur les mêmes catégories de produits ou de services (alors que l’ancien marchait très bien). Ensuite, il dévalorise systématiquement le produit dès que l’acte d’achat a été validé et exécuté. Nous avons toutes et tous acheté une voiture neuve qui a perdu 10% de sa valeur au moment précis où elle est sortie de la concession. Créatifs et attentifs à la spéculation sur la valeur des choses, les financiers dès le XVIIIème siècle, ont d’ailleurs inventé une chose admirable : pour eux, la valeur d’un bien dans le temps à venir tend à baisser. Donc la somme d’argent qu’il vous a prêté pour l’achat de votre logement ou de votre voiture est alourdie d’un taux d’intérêt, l’équivalent de la baisse supposée de sa valeur. Les banquiers ont inventé les intérêts comme valeur de profit au paradigme de la soi-disant baisse de sa valeur dans l’avenir. La vérité est que l’avenir est bien trop imprévisible à leurs goûts, bien trop inatteignable. Il faut le reconnaître ceci est véritable pour la voiture mais l’est beaucoup moins pour l’immobilier. Le marché de ce dernier étant patrimonial alors qu’une voiture ne fournit plus qu’un service au déplacement. En matière de foncier, les banquiers quantifient donc, non pas la baisse de valeur effective, mais le « risque » de vous prêter. Il ne faut pas se tromper sur le sens fondamental d’un taux d’intérêt.
 
De même, quand je joue au loto ou aux paris en ligne, je n’envisage aucun avenir de destin mais, bel et bien, un avenir de désir. Et il est prévisible, car il s’appuie sur des probabilités connues par tous. J’ai donc une chance infinitésimale de gagner au loto. Mes gains, pour les paris en ligne, seront proportionnels à des estimations et à des cotations. Ma raison m’ayant rattrapé, je ne joue plus. Sinon par « gag », par pur plaisir pourrais-je dire, et je sais ce que je perds, à défaut de ce que j’espère pouvoir gagner. L’avenir de désir est donc toujours prévisible mais peu réaliste. L’avenir du destin, lui, nettement moins mais difficile à réaliser. C’est pour cette raison que je refuse la vérité que l’on cherche à nous imposer aujourd’hui et qui est de nous faire croire que le désir d’avenir, c’est maintenant ! Pour paraphraser un slogan politique bien connu. L’homme moderne se doit de mieux penser à son futur en faisant ses propres choix, en travaillant à un projet structurant ses ambitions d’avenir.
 
Méfions-nous donc des modes et des prédictions !
 
Préférons les prévisions et travaillons sur des indicateurs tangibles du futur de nos actions réalisées dans le présent. Ainsi, selon une certaine forme d’inconscience collective toujours plus prononcée, le risque potentiel de nous voir concevoir un avenir utopique est bien réel. Un avenir qui, le plus souvent, se révèle être, dans la réalité ou dans les livres de fiction, des dystopies terribles à la mesure des dictatures effrayantes d’un Pol Pot, d’un Staline ou des écrits angoissants tels ceux d’un Georges Orwell dans 1984, voire du meilleur des mondes à la sauce Huxley. Il est un fait jusqu’à ce jour jamais contredit, le désir n’a jamais su interpréter, ni même infléchir, le destin. Il ne fait qu’ « égocentrer » l’individu, le radicalise dans des opinions contraires et incohérentes, des envies successives et sans fin.
 
L’idée du bonheur immédiat vient de la découverte du bonheur « ici bas ». Le paradigme du paradis ayant volé en éclat, rien ne pouvait arrêter l’Homme dans la concrétisation de désirs matériels qui lui procuraient toujours plus de jouissance et de pouvoir. Il semble clair, quand on analyse les discours des extrêmes qu’ils soient religieux ou politiques, que la sémantique des mots choisis repose systématiquement sur leur tentation de régression, c’est-à-dire de revenir à des comportements pionniers correspondant à des illusions de bonheurs et de valeurs partagées appartenant au passé. Je vous cite en vrac : «  Une France plus forte sans étrangers ». « Une France plus forte sans l’Europe ». « Une France plus forte sans les riches ». « Une France plus forte sans tous ces immigrés qui alourdissent les comptes de la Sécurité Sociale…  ». C’est typique également de ce qui se passe en Espagne avec la volonté de l’exécutif espagnol de promulguer une loi limitant fortement l’avortement. Une régression manifeste qui correspond au prix que l’on voudrait nous faire payer pour notre survivance, alors qu’à l’évidence la solution n’est pas là.
 
Cette recherche de comportements pionniers, c’est l’espoir de guerre qui permet de tout reconstruire. Murs, édifices et esprits. C’est le bienfait artificiel de l’aventure de l’écrasement qu’ont été les guerres mondiales du XXème siècle. À mes yeux, la caractéristique première d’un système pionnier est qu’il est générateur de beaucoup d’énergie. Malheureusement, sa contrepartie est terrible car il impose son point de vue en tout. Il est donc aveugle de l’évolution même de la société car terriblement en replis sur soi. Les trente glorieuses se sont réalisées dans une période de très grande tension idéologique et ont été menées par des leaders économiques et politiques dignes de la classe des intouchables. Dans ce système pionnier de la reconstruction de la France et de l’Europe entière, peu de concurrence, beaucoup de création de valeurs matérielles. Les entrepreneurs doivent aller vite, créent des emplois, des richesses. L’amertume de la mort y est encore présente. Une solidarité née d’une peine commune a forgé une communauté de destin. Sans d’autres choix possibles. On retrouve là les avantages de la conscience collective animée par la compassion d’un pays aux souffrances et aux sacrifices endurés pour recouvrer sa liberté. Dans notre miroir télévisuel, c’est l’apogée des « dossiers de l’écran », célèbre émission qui, de 1967 à 1991, magnifie ces illustres héros à la guerre et à la vie, d’illustres grands hommes qui en sont autant d’exemples à suivre. Enfin… sont censés être !
 
Depuis le début des années 70, tous les sondages confirment cette tendance : le bonheur stagne ou régresse dans les pays riches.
 
La France, comme chaque année, se classe avant-dernière du sondage réalisé par le Global Barometer of Hope and Happiness BVA-WIN/GIA [1] , juste avant le Portugal. Cette enquête réalisée sur plus d’une cinquantaine de pays souligne tout particulièrement notre faible « foi collective en l’avenir ». Ce qui est une caractéristique signifiante de la rupture totale des Français avec la notion de bonheur long terme (le bonheur naturel). Le rapport signifie l’état de dépendance individuelle qui nous rend prisonniers des temps courts. Ceux là même qui nous poussent à toujours acheter plus.
 
En marketing et vente, nous parlons même de « pulsions d’achats ». Comme un drogué réclame sa dose de LSD ou d’héroïne, il nous faut désormais notre dose quotidienne d’achat pour nous sentir bien.
 
Il n’est donc plus question de discourir sur l’anormalité ou la normalité du bonheur (aussi utopique qu’il fut), juste d’être convaincu qu’il s’est progressivement réduit à l’expression d’un besoin matériel.


^ wingia.com
La modernité, un révélateur de nos états
 
Le règne de l’ordinaire
 
Avec un appétit d’ogre qui n’a rien de militaire, nous transformons tout en ordinaire. L’intelligence ordinaire, la beauté ordinaire, le progrès ordinaire… Rien n’est admiré plus longtemps que le temps d’un flash info.

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