Travail et société : Une introduction à la sociologie du travail
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Description

Le travail recouvre une dimension sociale indéniable, des collectivités humaines se formant dans le contexte de l’activité de travail. Sur le plan microsociologique, c’est-à-dire à l’échelle des individus et des petites collectivités de travail, on peut s’intéresser à la division technique du travail, soit la répartition des activités en de multiples tâches à l’intérieur d’une entreprise donnée. Sur le plan macrosociologique, c’est-à-dire à l’échelle de la société comprise dans son ensemble, on peut plutôt traiter de la division sociale du travail, soit la répartition des activités de travail entre les divers secteurs d’activité, entre les différents métiers et professions, entre les classes sociales ou entre les sexes.
Cette introduction à la sociologie du travail couvre l’ensemble de ces concepts par l’entremise de textes choisis pour leur pertinence et leurs qualités pédagogiques. Chacun d’eux est précédé d’une brève présentation qui annonce les idées essentielles et attire l’attention sur certaines questions importantes. Portant essentiellement sur le travail rémunéré, la principale forme de travail pour la majorité des individus, l’ouvrage se divise en six parties :
Les théories
L’organisation du travail
La qualification du travail
La division sexuelle du travail et le travail des femmes
L’emploi, la précarité et le chômage
Le mouvement syndical
Pour concrétiser la matière étudiée, chacune de ces parties, à l’exception de la première, comprend un texte qui illustre les notions qui sont abordées par une étude de cas ou grâce aux conclusions d’une recherche se rattachant au thème traité.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 20 août 2014
Nombre de lectures 1
EAN13 9782760540729
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0082€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Presses de l’Université du Québec 
 Le Delta I, 2875, boulevard Laurier, bureau 450, Québec (Québec) G1V 2M2 Téléphone : 418 657-4399 Télécopieur : 418 657-2096 Courriel : puq@puq.ca Internet : www.puq.ca
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Belgique Patrimoine SPRL, avenue Milcamps 119, 1030 Bruxelles, Belgique – Tél. : 02 7366847
Suisse Servidis SA , Chemin des Chalets 7, 1279 Chavannes-de-Bogis, Suisse – Tél. : 022 960.95.32

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada
Vedette principale au titre :
Travail et société : une introduction à la sociologie du travail
Comprend des références bibliographiques.
ISBN 978-2-7605-4070-5
1. Sociologie industrielle. I. Tremblay, Diane-Gabrielle. II. Alberio, Marco, 1979- .
HD6955.T72 2014 306.3’6 C2014-940780-7

Les Presses de l’Université du Québec reconnaissent l’aide financière du gouvernement du Canada par l’entremise du Fonds du livre du Canada et du Conseil des Arts du Canada pour leurs activités d’édition.
Elles remercient également la Société de développement des entreprises culturelles (SODEC) pour son soutien financier.

Conception graphique
Michèle Blondeau et Richard Hodgson
Illustration de la couverture
Shutterstock
Mise en pages
Presses de l’Université du Québec
Conversion au format ePub
Samiha Hazgui

Dépôt légal : 3 e trimestre 2014 Bibliothèque et Archives nationales du Québec Bibliothèque et Archives Canada
© 2014 – Presses de l’Université du Québec 
 Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés
L’édition originale de cet ouvrage est parue à la Téluq sous le titre Travail et société. Évolution et enjeux .


Table des matières
Introduction générale
Partie I – Les théories
Chapitre 1 L’analyse sociologique du travail
Tony J. Watson
Chapitre 2 La théorie de la régulation sociale : repères introductifs
Gilbert de TERSSAC
Partie II – L’organisation du travail
Chapitre 3 L’industrialisation et le développement du capitalisme
Harvey J. Krahn et Graham S. Lowe
Chapitre 4 La division technique du travail
Michel De Coster
Chapitre 5 Les origines et les fonctions de la parcellisation des tâches
Stephen A. Marglin
Chapitre 6 Les nouvelles formes d’organisation du travail et le travail en équipe :qu’y a-t-il de vraiment changé ?
Diane-Gabrielle TREMBLAY
Partie III – La qualification du travail
Chapitre 7 Vers une déqualification du travail ?
William Form
Chapitre 8 Peut-on parvenir à une définition unique de la qualification ?
Michel Freyssenet
Chapitre 9 Les nouvelles formes de travail et les nouvelles modalités de formation des compétences collectives dans des entreprises de l’économie du savoir
Diane-Gabrielle TREMBLAY et Charles-Henri AMHERDT
Partie IV – La division sexuelle du travail et le travail des femmes
Chapitre 10 La genèse et l’histoire des régulations en matière de conciliation travail-famille : le rôle des acteurs et des institutions en France
Marie-Agnès BARRÈRE-MAURISSON
Chapitre 11 Les politiques familiales et la gouvernance de la conciliation emploi-famille au Québec : le rôle des acteurs
Diane-Gabrielle TREMBLAY
Chapitre 12 Le travail des femmes et la conciliation emploi-famille dans les milieux de travail
Diane-Gabrielle Tremblay
Partie V – L’Emploi, la précarité et le chômage
Chapitre 13 Les inégalités structurelles et les inégalités fractales dans le contexte postfordiste du marché du travail
Mircea VULTUR et Jean BERNIER
Chapitre 14 La précarité d’emploi, l’insécurité et la sécurité d’emploi
Diane-Gabrielle TREMBLAY
Chapitre 15 Le cas des « entreprises d’insertion » au Québec : une innovation en économie sociale pour le soutien à l’emploi des jeunes ?
Marco ALBERIO et Diane-Gabrielle TREMBLAY
Chapitre 16 La conciliation études-travail chez les jeunes au Québec
Diane-Gabrielle TREMBLAY et Marco ALBERIO
Chapitre 17 Les travailleurs à faible revenu au Québec : concepts, mesures et aperçu
Marco Alberio
Partie VI – Le mouvement syndical
Chapitre 18 La transformation du travail et la transformation du syndicalisme
Yanick NOISEUX
Chapitre 19 Le syndicalisme international face aux mutations du travail
Sid Ahmed SOUSSI
Notices biographiques


Introduction générale
L a sociologie du travail peut se définir en quelques mots comme l’application de la démarche sociologique à l’analyse du travail 1 . Cette définition appelle d’emblée certaines précisions.
D’abord, pour quiconque s’engage pour la première fois dans la lecture d’un ouvrage de sociologie, cette définition soulève avant tout la question de savoir en quoi consiste une démarche sociologique. De manière succincte, nous dirons que la sociologie se donne pour but de comprendre et d’expliquer les conditions de la vie en société, particulièrement les liens qui unissent les individus en collectivités multiples 2 .
La notion de « démarche sociologique » évoque par ailleurs le fait que pour atteindre ses fins, la sociologie se base sur certaines connaissances et certaines méthodes d’analyse à caractère scientifique. Par « scientifique », nous entendons essentiellement que, par rapport à la pensée quotidienne, la sociologie se veut une forme de savoir :
a ) plus formelle, plus systématique et plus précise dans la manière d’observer, de classifier, de conceptualiser et d’interpréter ;
b ) plus rigoureuse, dans la mesure où la sociologie soumet ses procédures, ses analyses, ses expériences à l’évaluation critique indépendante ;
c ) plus dégagée des intérêts immédiats et particuliers de chacun, en ce sens que la sociologie cherche à acquérir une compréhension plus générale et plus systématique des phénomènes, afin d’élaborer un corpus de connaissances pouvant expliquer des phénomènes similaires 3 .
La sociologie nous fournit à cet égard certains outils, en l’occurrence des théories et des méthodes, avec lesquels nous aurons l’occasion de nous familiariser dans la première partie de ce recueil.
Vouloir appliquer la démarche sociologique à l’objet d’étude « travail », c’est supposer que le travail recouvre une dimension sociale, c’est-à-dire que des collectivités humaines se forment dans le contexte de l’activité de travail. Tel est le sens de la définition de la sociologie du travail que formulait il y a une trentaine d’années l’un de ses fondateurs, le sociologue français Georges Friedmann : la sociologie du travail, écrivait celui-ci, c’est « l’étude, sous leurs divers aspects, de toutes les collectivités humaines qui se constituent à l’occasion du travail 4 ».
Pour s’en rendre compte, il suffit d’observer autour de soi ou de lire les journaux. Qu’il soit question de conflits de travail, de précarisation de l’emploi, de chômage, d’expérimentation de nouvelles formes d’organisation du travail ou d’introduction de nouvelles technologies, des collectivités humaines sont bel et bien en cause : syndiqués, travailleurs précaires, chômeurs, travailleurs nouvellement appelés à participer à la gestion de leur entreprise ou au processus d’innovation technologique, etc.
La dimension sociale du travail peut s’analyser sur deux plans : sur le plan microsociologique, c’est-à-dire à l’échelle des individus et des petites collectivités de travail, celles qui se constituent par exemple à l’intérieur d’une entreprise, et sur le plan macrosociologique, c’est-à-dire à l’échelle de la société comprise dans son ensemble. Ainsi, on peut vouloir analyser le type d’organisation du travail mis en place dans le cadre d’une entreprise donnée, soit la répartition des activités en de multiples tâches ou spécialisations à l’intérieur d’une organisation. On parle dans ce cas de division technique du travail, un des concepts clés de la sociologie du travail que nous étudierons en détail dans la deuxième partie de l’ouvrage. On peut également se proposer d’étudier l’organisation du travail à l’échelle de la société entendue dans son sens large. Ainsi, on peut distinguer le type d’organisation du travail qui caractérise la société capitaliste de celui qui prévaut dans la société esclavagiste ou féodale. On peut aussi s’intéresser à la répartition des activités de travail entre les divers secteurs d’activité, entre les différents métiers et professions, entre les différentes classes sociales, ou entre les sexes. Dans ce cas, on fait allusion à la division sociale du travail, un autre concept que nous analyserons dans cet ouvrage.
Il est important de préciser que dans le cadre de cet ouvrage, il est question principalement de travail rémunéré, qu’il s’agisse de travail salarié ou à forfait (contrat) ou d’autres formes de travail rémunéré. Bien que le travail non rémunéré apporte une contribution non négligeable à la société, nous ne traitons pas dans cet ouvrage des différentes formes de travail non rémunéré, à l’exception toutefois du travail domestique, qui sera mentionné dans la partie IV et qui constitue la principale forme de travail non rémunéré dans notre société. Le fait d’axer principalement notre propos sur le travail rémunéré ne signifie pas que nous sous-estimons l’importance des activités de travail non rémunérées. Cette décision tient simplement aux limites de temps, d’énergie et d’espace imparties au présent ouvrage, compte tenu de l’ampleur et de la complexité de l’objet « travail », dès qu’on se propose de l’analyser en profondeur. L’ensemble du champ du travail non rémunéré, incluant notamment le travail domestique et le travail bénévole, ainsi que le « travail au noir » (l’économie dite « informelle » est un phénomène en pleine expansion), pourrait à lui seul faire l’objet d’un ouvrage comprenant autant de pages que le présent livre.
La notion de travail rémunéré n’englobe évidemment pas la totalité du phénomène « travail ». Cependant, dans notre société, le travail rémunéré demeure la principale forme de travail pour la majorité des individus. Certains des textes du présent ouvrage nous feront d’ailleurs voir que malgré une certaine évolution des valeurs et des attitudes à l’égard du travail, l’emploi rémunéré demeure toujours au cœur des valeurs sociales. Ainsi, bien que l’on ait cru pendant un temps que les jeunes et les femmes remettaient en question l’importance du travail rémunéré dans leur vie, les années de crise de l’emploi nous ont fait constater que l’emploi demeure une valeur importante et qu’il joue un rôle essentiel dans le statut social. En fait, ce n’est pas tant le travail rémunéré qui est remis en question que les finalités et le contenu du travail effectué. Aujourd’hui, au-delà d’une source de revenus, les gens veulent que le travail soit le plus valorisant possible. C’est là une des questions sur lesquelles nous aurons l’occasion de revenir dans les pages qui suivent. Pour le moment, précisons le contenu du présent ouvrage, constitué d’un ensemble de textes choisis à la fois pour l’intérêt de leur contenu et pour leurs qualités pédagogiques.
Le recueil de textes se divise en six parties. La première partie comprend deux articles qui nous présentent des théories de la sociologie du travail. Les parties subséquentes abordent tour à tour certains des principaux objets d’étude de la sociologie du travail, de sorte que le plan de l’ouvrage se présente comme suit :
Partie I : Les théories
Partie II : L’organisation du travail
Partie III : La qualification du travail
Partie IV : La division sexuelle du travail et le travail des femmes
Partie V : L’emploi, la précarité et le chômage
Partie VI : Le mouvement syndical
Comme nous l’avons mentionné, les textes du recueil ont été choisis pour leur caractère introductif et leurs qualités pédagogiques. Chacun de ces textes est précédé d’une brève présentation, qui annonce les idées essentielles développées dans le texte et attire l’attention sur certaines questions importantes. Dans la mesure du possible, nous avons également ajouté des précisions sous forme de notes intercalées dans le texte, là où elles nous semblaient indispensables au lecteur débutant en sociologie.
D’autre part, pour concrétiser la matière étudiée, chacune des parties du recueil, à l’exception de la première, comprend un texte qui illustre les notions qui sont abordées ; ce texte présente soit une étude de cas, soit les conclusions d’une recherche se rattachant au thème traité. Enfin, vous trouverez les notes au bas des pages, et les bibliographies appartenant aux textes originaux à la fin de ces derniers.


1 . Nous paraphrasons la définition proposée par Bernard Mottez (1978) dans La sociologie . Paris : Larousse, p. 180.

2 . Cette définition s’inspire de celle que donne Pierre Jaccard des sciences sociales dans un ouvrage paru en 1971 : Introduction aux sciences sociales . Toulouse : Éditions Privat, p. 11.

3 . Friedmann, Georges et Pierre Naville (1961). Traité de sociologie du travail . Paris : Armand Colin, p. 26.

4 . Watson, Tony J. (1987). Sociology, Work and Industry. New York : Routledge and Kegan Paul, p. 15.


Partie I
Les théories
1. L’analyse sociologique du travail
2. La théorie de la régulation sociale


Chapitre 1
L’analyse sociologique du travail 1
Présentation
Les théories, au sens le plus général, sont des idées sur la manière dont les phénomènes sont reliés les uns aux autres. Plus précisément, les théories constituent des ensembles de relations entre des faits qui sont assez stables ou assez fréquents pour qu’on leur attribue une structure cohérente. Les théories nous permettent de comprendre et d’expliquer les phénomènes sur lesquels nous nous interrogeons. Théoriser, c’est essentiellement généraliser, c’est-à-dire faire abstraction momentanément des cas particuliers pour dégager des explications d’ordre général qui nous permettront par la suite de mieux entrevoir la signification d’autres cas particuliers similaires.
Les théories sociologiques permettent d’expliquer des phénomènes sociaux. Elles ont notamment pour fonction de distinguer les tendances de fond des accidents de parcours, les phénomènes naturels (et donc universels) des phénomènes proprement sociaux (et donc relatifs à un contexte sociohistorique particulier) et les observations pouvant conduire à des généralisations de celles qui doivent être associées à une situation donnée.
En sociologie du travail, les chercheurs tenteront d’établir, par exemple, si la baisse récente des effectifs syndicaux au Québec correspond à une tendance générale reliée à des transformations profondes et irréversibles survenues dans le monde du travail, ou simplement à un fait passager, à un accident de parcours, à un phénomène cyclique appelé à se résorber. D’autres chercheurs tenteront de déterminer si la division sexuelle du travail découle d’un fait de nature ou plutôt d’une discrimination d’origine sociale. D’autres encore voudront établir si l’augmentation actuelle du nombre d’emplois à temps partiel s’explique par une préférence croissante des gens à l’égard de ce type d’emplois, ou par une précarisation de plus en plus prononcée des emplois disponibles sur le marché du travail. Pour étudier tous ces phénomènes, on aura recours à des théories.
En sociologie du travail, comme c’est le cas en général dans toute démarche à caractère scientifique, il n’existe pas d’unité théorique, mais plutôt une multiplicité de courants théoriques. Cette multiplicité reflète la diversité, tant des questionnements sur le travail que des convictions et des intérêts des chercheurs.
Comment nous y retrouver parmi les différentes approches théoriques de la sociologie du travail ? Tony J. Watson, auteur du texte qui suit, nous brosse à cet égard un tableau d’ensemble très éclairant. L’auteur identifie cinq courants théoriques fondamentaux dont l’influence est marquante en sociologie du travail. Il s’agit de la théorie organisationnelle-psychologiste, de la théorie des systèmes, de la théorie interactionniste, de la théorie de l’action sociale de Weber, ainsi que de la théorie de Marx. Watson nous présente l’origine de ces théories, les diverses écoles qui y sont associées ou s’en inspirent, ainsi que leurs avantages et leurs limites respectives.
L’auteur parle souvent de sociologie industrielle et du travail (Sociology of work and industry dans le texte original, en anglais), mais compte tenu de l’importance accrue des activités de service dans nos économies, aux dépens des activités proprement industrielles, plusieurs considèrent que l’expression « sociologie industrielle » n’est plus très appropriée. On tend donc à utiliser davantage l’expression « sociologie du travail » pour englober l’ensemble de ce champ disciplinaire.
L’analyse sociologique du travail
Tony J. Watson
L e travail, l’organisation et le « vécu » du travail sont au cœur des préoccupations traditionnelles de la sociologie, une discipline qui permet de développer une compréhension critique de la société capitaliste industrielle. Pourtant, il n’existe toujours pas une seule sociologie industrielle ou une seule sociologie du travail. Cela s’explique par le fait que la sociologie englobe un éventail de courants théoriques différents. De plus, les sociologues qui se sont intéressés au travail ont eu tendance à se spécialiser dans des domaines aussi distincts que l’organisation du travail, les professions, les relations industrielles, ou encore les comportements au travail et les attitudes à l’égard de celui-ci.
Une certaine diversité est certes intéressante dans toute discipline qui traite d’importantes questions sociales au sujet desquelles les opinions et les préférences sont fort diversifiées au sein de la société. De plus, une certaine division du travail ou spécialisation au sein d’une discipline permet de circonscrire davantage les champs d’activités ou d’intérêts. Cependant, une trop grande diversité peut entraîner de la confusion ou de la frustration chez ceux qui se tournent vers la sociologie pour y trouver une nouvelle perception des problèmes contemporains relatifs au travail et à son organisation. Il peut être décourageant pour quelqu’un aux prises avec des problèmes concrets d’apprendre, par exemple, que ces problèmes s’inscrivent dans une organisation du travail qui renvoie à une sociologie, qu’ils font partie d’une profession se référant elle-même à une sociologie bien distincte, et qu’ils soulèvent des questions de relations industrielles qui sont traitées dans une tout autre documentation. Il peut être encore plus décourageant de réaliser qu’à l’intérieur de ces champs de spécialisation, il existe diverses études ou analyses qui utilisent des concepts très différents ou qui, par exemple, n’accordent pas la même importance à la coopération au sein de la vie sociale ou, à l’opposé, aux conflits d’intérêts.
Pour remédier à cette situation, l’étudiant qui s’intéresse à l’analyse sociologique du travail et de l’industrie doit connaître les courants théoriques et les grands champs d’étude de cette discipline. Dans cette perspective, considérons que la sociologie du travail se divise en cinq champs d’étude, qu’elle appréhende à l’aide de cinq théories ou cinq écoles de pensée différentes. Il n’existe pas pour autant une approche théorique particulière pour chaque champ d’étude. Dans chacun, différents auteurs adopteront une théorie plutôt qu’une autre.
Les cinq champs d’étude sont présentés à la figure 1.1 et la figure 1.2 illustre les cinq courants théoriques.
Figure 1.1
Les composantes de la sociologie du travail et de l’industrie, accompagnées d’exemples de ce qu’elles englobent

Pour aider à s’y retrouver dans cette diversité d’intérêts et d’approches au sein de la sociologie du travail, nous présentons d’abord les principales caractéristiques et les principaux champs d’intérêt des cinq courants théoriques. Étant donné que chaque théorie présente des idées importantes, il convient d’étudier chacune individuellement. Par la suite, nous pourrons dégager un cadre théorique plus général faisant appel aux diverses théories existantes. […]
Figure 1.2
Les cinq courants théoriques de la sociologie du travail et de l’industrie

Les cinq théories ne sauraient être considérées comme des « écoles » de pensée reconnues et tout à fait distinctes. Notre présentation est destinée à aider le lecteur à se retrouver dans la jungle des différentes approches, mais elle ne représente qu’une des classifications possibles des idées et des écrits dans le domaine. Notons que trois des théories ont été particulièrement influencées par un des « pères fondateurs » de la sociologie, alors que la première englobe des écoles de pensée généralement perçues comme très distinctes et plutôt opposées. Elles sont ici réunies parce qu’elles représentent une vision des individus et du travail différente des quatre autres théories, qui les dépassent largement.
La théorie organisationnelle-psychologiste
Aucune des deux approches ici réunies ne fait partie, à proprement parler, d’une sociologie du travail et de l’industrie. Il n’en demeure pas moins qu’elles sont absolument indispensables si l’on veut comprendre le mode de pensée sociologique, car elles offrent une vision générale à laquelle les sociologues du travail sont souvent confrontés et qu’ils doivent dépasser.
Afin de mieux comprendre le monde de la sociologie du travail, il est important de se familiariser avec ces deux approches qui, bien qu’elles ne soient pas à proprement parler sociologiques, n’en sont pas moins omniprésentes à l’esprit des sociologues du travail : l’Organisation scientifique du travail (OST) et l’École de l’actualisation du moi. Bien que ces écoles de pensée soient diamétralement opposées quant à leur façon de concevoir la nature humaine, elles perçoivent toutes deux le travail comme une activité très individualiste. Ces deux approches se préoccupent également d’indiquer aux dirigeants le type de relations qu’ils doivent entretenir avec leurs employés et la façon d’organiser les tâches de ces derniers. […] Toutes deux mettent l’accent sur la « nature humaine » et, par conséquent, ont tendance à négliger la dimension culturelle de la vie sociale, ainsi que l’éventail des possibilités d’organisation et d’attitudes au travail. Ces deux approches tentent d’exploiter une méthode scientifique en vue d’élaborer et de légitimer ce qui, en réalité, ne constitue que des techniques de manipulation, et non pas la recherche désintéressée d’une meilleure compréhension.
L’Organisation scientifique du travail (OST)
C’est un ingénieur et consultant américain, F. W. Taylor (1856-1917), qui fut le principal concepteur et défenseur de ce qu’il a appelé l’« Organisation scientifique du travail ». Son rôle important comme chef de file du mouvement auquel nous devons les méthodes d’étude du travail et de travail à la pièce, de même que l’étude des temps et mouvements, doit être présenté dans une perspective historique. Au début du xx e siècle, la division systématique des tâches et la mécanisation du travail avaient pris une ampleur telle que le besoin de coordonner les efforts des travailleurs en a incité plusieurs à appliquer à l’homme les connaissances des sciences et du génie, qui avaient d’ailleurs déjà été appliquées aux machines. Selon ce qu’il est convenu d’appeler le « taylorisme », le travailleur est fondamentalement un animal économique, un individu égoïste et asocial qui préfère que la direction réfléchisse à sa place aux questions relatives au travail. Ainsi, la direction n’a qu’à trouver la façon la plus efficace d’organiser le travail, puis à fixer la rémunération du travail en fonction du niveau de production du travailleur. Cette façon de procéder donnerait des résultats dont bénéficieraient à la fois l’employeur et l’employé, ce qui éliminerait les risques de conflits et le besoin de syndicats.
L’Organisation scientifique du travail exige une analyse scientifique de toutes les tâches à effectuer afin de s’assurer de la plus grande efficacité possible. Les gestionnaires définissent alors les emplois de manière à ce que la division technique du travail soit maximisée par le biais d’une parcellisation poussée des tâches. Ils voient à séparer la planification du travail de son exécution et s’assurent que les exigences en matière de qualification et la période d’apprentissage de l’emploi sont réduites au minimum. La manipulation des matériaux par les opérateurs est aussi réduite au minimum, et les tâches indirectes ou préparatoires sont séparées des tâches directes ou productives. Afin de coordonner ces tâches parcellisées et ces travailleurs déqualifiés, des méthodes d’étude de temps et de surveillance sont mises en place, tandis que le rendement du travailleur est à la fois stabilisé et augmenté grâce à des systèmes de rémunération axés sur le rendement (Davis, 1966 ; Littler et Salaman, 1982).
Les successeurs de Taylor ont rapidement renversé son refus de l’organisation collective des travailleurs, mais l’Organisation scientifique du travail n’en a pas moins toujours conservé son accent individualiste. Les ouvrages de gestion et la majorité des enseignants en gestion laissent entendre que l’Organisation scientifique du travail, jugée plutôt faible sur le plan psychologique, fait désormais partie du passé « classique » de l’histoire de la gestion. Il semble toutefois que cette théorie soit encore présente dans la pratique de la gestion dans le monde contemporain. En témoigne de façon très éloquente l’enquête menée par Davis, Canter et Hoffman en 1955, enquête mise à jour en 1976 par J.C. Taylor (Davis et Taylor, 1979) à partir d’un échantillon représentatif d’entreprises américaines. Cette enquête a montré que les pratiques de définition des postes dans le secteur manufacturier étaient largement dominées par un désir de réduire le temps de production afin de diminuer le coût unitaire de production. En effet, les postes étaient définis en fonction d’une spécialisation des tâches, d’exigences minimales en matière de qualification, d’une durée minimale de formation, de la répétition maximale des tâches, ainsi que de la réduction au minimum du nombre de tâches associées à un poste et de la diversité de ces tâches.
Un des débats les plus importants des dernières années en sociologie du travail est provoqué par l’étude de Harry Braverman (1974). Selon ce dernier, l’Organisation scientifique du travail et la déqualification qu’elle entraîne sont de plus en plus répandues et se retrouvent dans des secteurs d’activités de plus en plus nombreux dans la deuxième moitié du xx e siècle. Braverman affirme que le taylorisme est lié à la logique de l’accumulation capitaliste, mais nous pouvons également penser que cela montre jusqu’à quel point les hypothèses psychologiques influencent les pratiques des gestionnaires. Le meilleur exemple des hypothèses psychologiques associées à l’Organisation scientifique du travail est sans doute le concept de « flânerie » de Taylor, tel qu’il le décrit dans son ouvrage La direction scientifique des entreprises (1911a). La flânerie, au sens où Taylor l’entend, est « l’instinct naturel et la tendance de l’homme à ne pas se fatiguer ». Conjuguée aux intérêts économiques des individus et à l’échec des gestionnaires à concevoir, à distribuer et à rétribuer le travail de façon scientifique, cette attitude inciterait les employés à se concerter pour limiter le niveau de la production. Ils agiraient ainsi afin de maximiser leur rémunération sans inciter une direction incompétente à réajuster le taux de salaire (qui ne nécessiterait un réajustement que parce qu’il a été fixé au départ de façon approximative et non scientifique). Voilà ce qu’est la « flânerie systématique », et c’est là un mal qui nuit à l’efficacité. Cette situation n’est toutefois pas perçue comme un phénomène inévitable découlant de la sociabilité naturelle des êtres humains, comme certains ont pu le croire. Si la direction entretenait un rapport direct avec les individus et qu’elle satisfaisait leurs intérêts personnels, elle obtiendrait alors une entière coopération. On sous-entend qu’une compréhension plus juste de la nature humaine permettrait de le démontrer. L’explication ultime du comportement au travail serait donc de nature psychologiste. Elle peut être qualifiée ainsi parce que l’Organisation scientifique du travail est réductionniste, excluant des considérations sociales plus larges, et parce que cette explication n’a pas su résister à des analyses psychologiques plus rigoureuses, notamment des études de psychologie industrielle axées sur le facteur humain.
L’École de l’actualisation du moi
Les recommandations destinées aux gestionnaires par cette école vont tout à fait à l’encontre de celles reposant sur l’Organisation scientifique du travail. Selon cette école, on pourrait atteindre l’efficacité organisationnelle à l’aide d’approches « participatives », par exemple la participation des subalternes à l’établissement de leurs objectifs, l’« enrichissement » des emplois par la diminution du niveau de supervision et de surveillance, ou le développement de relations de travail plus ouvertes et plus sincères entre collègues. Ce type d’idées s’est répandu auprès de certains gestionnaires plus « évolués » dans les années 1960, lorsque les documents audiovisuels, les écrits et les manuels de formation d’un groupe de psychologues et de consultants en gestion américains ont commencé à populariser cette approche. Cette école est à l’opposé de l’Organisation scientifique du travail, mais d’une certaine façon elle peut être perçue comme l’envers de la médaille. Sa conception du comportement humain au travail repose sur une certaine vision de la nature humaine, et un des premiers auteurs à succès de cette école a bien montré les ressemblances entre les deux approches opposées en les nommant respectivement Théorie X et Théorie Y .
Selon Douglas McGregor (1960), l’Organisation scientifique du travail, qu’ont adoptée les gestionnaires non évolués, repose sur la Théorie X . Cette approche suppose que les individus n’aiment naturellement pas le travail et que, par conséquent, ils travaillent le moins possible. Les gens préfèrent ne pas avoir de responsabilités et ils aiment recevoir des ordres. Leurs ambitions sont limitées et la sécurité est pour eux prioritaire. La direction encadre donc les gens et les force à atteindre les objectifs de l’organisation. Cela favorise le type même de comportement que les gestionnaires tentent d’éviter : les employés acceptent passivement leur situation, ils manquent d’initiative et de créativité ; leur ressentiment peut augmenter et cela alimentera leur agressivité et leur manque de coopération. Cependant, d’après la Théorie Y que défend McGregor, et qui serait soutenue par la recherche en sciences sociales, les individus ne sont pas tous comme cela ; ils préféreraient généralement être eux-mêmes responsables du contrôle et de leur discipline au travail. Selon McGregor, c’est là ce que l’on observerait si l’on permettait aux employés de contribuer de façon créative aux problèmes organisationnels ; ils seraient alors en mesure de satisfaire leur besoin d’actualisation du moi.
Le concept du besoin d’actualisation du moi que ressent tout être humain est emprunté au travail du psychologue humaniste américain Abraham Maslow (1954). Selon ce dernier, une étude scientifique du comportement humain devrait être axée sur la concrétisation de tout le potentiel que possèdent les individus. L’idée fondamentale empruntée à Maslow, et exploitée par de nombreux auteurs et professeurs de gestion « évolués », est celle d’une « hiérarchie des besoins ». Selon ce modèle, les individus possèdent cinq types de besoins génétiques ou instinctifs. Au fur et à mesure qu’un individu satisfait la plupart des besoins associés à un niveau, il tente de satisfaire les besoins du niveau suivant. Au premier niveau, on retrouve les besoins physiologiques comme le manger, le boire, les relations sexuelles et la satisfaction sensorielle. Au deuxième niveau, ce sont les besoins de sécurité, qui incitent les gens à éviter le danger. Au troisième niveau, on retrouve ce que Maslow appelle les besoins d’ amour , qui incluent la nécessité d’un sentiment d’appartenance et d’association vis-à-vis des autres, le besoin de donner et de recevoir. Le quatrième niveau comprend des besoins d’ estime, associés au prestige, au statut et à l’appréciation de l’extérieur, de même qu’un sentiment interne de confiance, de réussite, de force, de compétence et d’indépendance. Ce besoin d’ actualisation du moi constitue le cinquième niveau ; il renvoie au désir d’exploiter au maximum son potentiel, ou comme le dit Maslow dans son ouvrage original, « de devenir de plus en plus qui nous sommes, de devenir tout ce que nous sommes en mesure d’être » (1943).
On se sert souvent du modèle de Maslow pour discréditer les approches traditionnelles de gestion ; celles-ci n’auraient pas permis d’obtenir la coopération des employés parce qu’elles ne leur offrent pas les récompenses qu’ils recherchent naturellement et dont ils ont « besoin » lorsqu’ils ont satisfait leurs besoins fon damentaux des premiers niveaux. La théorie de la motivation au travail, dite « motivation-hygiène » ou Théorie à deux facteurs , de Fred Herzberg (1966), est un exemple important de cette vision. À l’origine, cette théorie reposait sur une étude menée auprès d’ingénieurs et de comptables à qui on avait demandé de décrire les événements de leur vie professionnelle qui les avaient rendus satisfaits ou insatisfaits. Herzberg considérait que les facteurs dont la présence donnait de la satisfaction étaient différents de ceux dont l’absence rendait les gens insatisfaits.
Herzberg affirmait ainsi qu’il existe, d’une part, des facteurs contextuels ou d’« hygiène » comme le salaire, le statut, la sécurité, les conditions de travail, la supervision et la politique de l’entreprise qui peuvent entraîner une insatisfaction s’ils sont « mauvais », mais qui ne donnent pas de satisfaction s’ils sont « bons ». Il y aurait, d’autre part, des facteurs de satisfaction ou de « motivation » tels que la réussite, l’avancement, la reconnaissance, la croissance, la responsabilité et le « travail en tant que tel ». Ces facteurs doivent être présents, en plus des facteurs contextuels ou d’« hygiène », pour que les gens se sentent satisfaits et qu’ils aient envie de bien travailler. Ces facteurs de motivation peuvent évidemment être associés aux « besoins de haut niveau » de Maslow, tandis que les facteurs d’hygiène ne satisfont que les besoins de « bas niveau ». Cette thèse conduit les gestionnaires à penser que le fait de rendre « bons » des éléments comme le salaire, la supervision et les conditions de travail n’a que peu de retombées sur le plan de la motivation. Les « facteurs de motivation » doivent plutôt s’insérer dans la définition même des postes. Les postes devraient être diversifiés, enrichis, et les contrôles de la direction devraient être réduits. Les travailleurs eux-mêmes fixeraient leurs objectifs, planifieraient leur travail et, dans la mesure du possible, choisiraient les méthodes de travail à utiliser. Cette théorie représente un renversement complet des principes de définition de postes prônés par l’Organisation scientifique du travail.
Analyse
De prime abord, il peut sembler que l’observation scientifique du comportement au travail est une tâche plutôt simple : il suffit de tester les deux propositions sur le travail et les besoins humains afin d’évaluer la validité de la Théorie X de l’Organisation scientifique du travail et de la Théorie Y de l’École de l’actualisation du moi. Malheureusement, cela ne se fait pas, selon les sociologues. Une telle tentative serait empreinte de réductionnisme et de psychologisme, car elle sous-entend que pour comprendre le comportement au travail, il suffit d’obtenir une compréhension correcte de la nature humaine, une série de principes qui s’appliqueraient à tous les êtres humains, en toutes circonstances . Or, si l’on peut vraiment considérer qu’il existe une « nature humaine », celle-ci est beaucoup plus complexe et incite les gens à réagir très différemment selon les circonstances. Les humains sont ce qu’ils décident d’être, ce qui est beaucoup moins vrai pour les autres « animaux ». Ils possèdent certains instincts premiers et certains besoins physiologiquement innés. Mais au-delà de ceux-ci, ils choisissent en grande partie eux-mêmes, parfois sous l’influence d’autrui, s’ils ont besoin d’une simple nourriture frugale ou d’une grande quantité de nourriture riche, d’une garantie de sécurité ou de stimulation par le danger, de se faire valoir ou de se rabaisser. Notre nature sociale ou culturelle est ainsi considérée comme étant beaucoup plus importante que toute prétendue nature d’« humain » ou d’espèce universelle ; nous avons des désirs socialement construits plutôt que des besoins innés.
En évaluant l’approche de l’Organisation scientifique du travail et celle de l’École de l’actualisation du moi, nous nous retrouvons devant un paradoxe, car en réalité, elles sont toutes les deux à la fois vraies et fausses ! Pour clarifier cette affirmation, nous devons ajouter : selon les circonstances . Et par circonstances, nous entendons les facteurs structurels et culturels […] au cœur de l’approche sociologique. Ainsi, si notre culture accorde une importance capitale à l’argent et que notre industrie repose sur la mécanisation et sur une très forte spécialisation des tâches, il est possible que les gens choisissent volontairement d’effectuer ce genre de travail et qu’ils acceptent sans difficulté une étroite surveillance et un certain ennui contre de l’argent. À l’inverse, si notre culture accorde beaucoup de valeur au fait de « s’occuper de ses propres affaires » et considère que le travail joue un rôle clé en ce qui a trait à l’identité, alors ce sont les tenants de l’École de l’actualisation du moi, et non les gestionnaires de l’Organisation scientifique, qui auraient la politique de gestion la plus appropriée. En fait, la difficulté à laquelle nous sommes confrontés dans la pratique de la sociologie du travail est que l’on retrouve une combinaison de ces circonstances au sein des sociétés modernes. Il nous faut donc une approche sociologique plus élaborée pour étudier le comportement et les attitudes au travail. […] Mais pour l’instant, n’oublions pas que le choix d’un mode d’organisation du travail axé sur une rémunération ou sur l’actualisation du moi n’est pas un choix scientifique. C’est dans une large mesure une valeur ou un choix politique. Le rôle de l’analyse sociologique est d’ informer sur ce choix en mettant en évidence ce qui est possible, compte tenu des circonstances.
La théorie des systèmes de Durkheim
Contrairement au psychologisme de la première théorie que nous venons de voir, la théorie organisationnelle-psychologiste, cette deuxième théorie s’éloigne de l’accent mis sur les individus et sur les « besoins » qu’ils auraient en commun. On accorde plus d’importance ici au système social dont les individus font partie. Le système social peut être la société prise dans son ensemble ou encore l’organisation où les gens travaillent, voire une sous-section de cette organisation. L’idée maîtresse, une idée essentiellement sociologique, est qu’il faut se concentrer particulièrement sur les modèles de relations qu’entretiennent les gens, plutôt que de mettre l’accent sur les gens comme tels. Cette idée maîtresse était au cœur du travail d’Émile Durkheim, l’un des fondateurs de la sociologie, et elle a servi à jeter les bases théoriques de la première école reconnue de sociologie industrielle, l’École des relations humaines. Plus récemment, les relations industrielles et la sociologie des organisations se sont inspirées de cette vision pour élaborer des approches dites systémiques.
Émile Durkheim
On décrit souvent Émile Durkheim (1858-1917) comme le sociologue par excellence . Cela témoigne de son importance, mais peut-être aussi du principal problème relié à son travail. En tant que premier sociologue titulaire d’une chaire universitaire, il a sans doute dû subir beaucoup de pressions pour établir le caractère distinct de cette nouvelle discipline. Cela explique probablement en partie l’importance excessive qu’il a accordée à la science (qui, contrairement à ce qui est avancé ici, pourrait offrir des lignes directrices sur le plan moral) et à la « réalité » d’une « société » autonome et externe. Les idées soulignant la primauté de la communauté sur l’individu possèdent un important potentiel idéologique et conservateur, mais il serait tout à fait erroné de considérer Durkheim comme un penseur volontairement conservateur. Il ne désirait ni revenir en arrière ni justifier le statu quo . Il s’insurgeait même vivement contre certains aspects de l’individualisme qui avait cours à son époque. Du point de vue méthodologique, il s’opposait au réductionnisme psychologique ; ainsi a-t-il montré que même un acte aussi individualiste que le suicide devait être perçu en fonction du niveau d’intégration d’un individu à la communauté, et non pas du seul point de vue de sa santé mentale. Pour étudier la vie sociale, il faut isoler et observer les « courants sociaux » et les « faits sociaux », lesquels doivent être vus comme des choses qui gravitent à l’extérieur des individus et qui exercent une contrainte sur eux. Les valeurs, les coutumes, les normes, les obligations et les autres éléments du genre doivent être analysés ainsi.
Il est possible que Durkheim ait été poussé à adopter une vision plutôt holistique en raison surtout de sa réaction morale face aux effets destructeurs de l’égoïsme et de l’intérêt personnel, qu’il a vu croître au sein des sociétés européennes de son époque. Il a vu la solidarité organique essentielle à une société saine être menacée par une économie de laisser-faire et une philosophie utilitariste favorisant un égoïsme qui contrastait singulièrement avec le genre d’individualisme sain qui pourrait exister dans une société industrialisée. Un individualisme sain peut exister pourvu que la société fournisse des règles, des principes directeurs ou des normes. Sans cela, on se retrouve confronté à la pathologie de l’ anomie : l’intégration organique est menacée par des ambitions individuelles illimitées, ainsi que par un manque de discipline, de principes ou de normes directrices.
L’École des relations humaines
L’analyse que Durkheim a faite de l’anomie et son intérêt pour la solidarité et l’intégration sociales ont exercé une influence marquante sur le travail d’Elton Mayo (1880-1949), aujourd’hui considéré comme le principal porte-parole de l’École des relations humaines. Contrairement à Durkheim, Mayo soutenait les intérêts de la classe dirigeante dans la société capitaliste. Alors que Durkheim aspirait à une intégration sociale par le biais des communautés morales reposant sur les professions, Mayo pensait que c’était au groupe de travail, à l’employeur et aux gestionnaires de voir à ce que le sentiment d’appartenance à un groupe et les autres sentiments sociaux du genre soient développés de façon créative. Tout comme Taylor, Mayo voulait créer une élite de gestion efficace et bien informée du point de vue scientifique. Si les administrations pouvaient combler les besoins sociaux des employés au travail en leur donnant la satisfaction de travailler ensemble, en leur permettant de se sentir importants au sein de l’organisation et en manifestant un intérêt pour leurs problèmes personnels, la dégradation sociale et les conflits industriels pourraient alors être évités. Les compétences en matière de gestion et une bonne communication constituaient les antidotes des pathologies potentielles de la civilisation urbaine industrielle.
Pendant l’après-guerre, l’École des relations humaines a pris de plus en plus d’importance puisqu’elle répondait aux problèmes reliés au contrôle des entreprises de plus en plus grandes, et à la nécessité de légitimer ce contrôle à une époque où les syndicats étaient en pleine expansion. Les solutions mises de l’avant par les experts de l’Organisation scientifique du travail, soit des conditions de travail optimales, une « bonne » méthode et un régime de primes adéquat, se sont révélées insuffisantes. L’expérience pratique et la recherche psychologique ont montré la nécessité de prendre en considération d’autres dimensions du comportement au travail. L’importance des expériences Hawthorne apparaît dans ce contexte.
Les recherches Hawthorne ont été entreprises à Chicago par des ingénieurs de l’usine Hawthorne de la Western Electric Company. Ils se sont intéressés aux répercussions de l’éclairage de l’atelier sur la production. Au fur et à mesure que leurs recherches avançaient, ils ont observé que la production augmentait dans les groupes étudiés, peu importe ce qui avait été fait à l’éclairage. En 1927, on fit appel au département de recherche industrielle de l’Université Harvard, soit l’équipe qui avait recruté Mayo. Leur enquête a débuté dans une salle d’essai d’assemblage (la Relay Assembly Test Room ) où, pendant une période de cinq ans, on a effectué tout un éventail de changements dans les conditions de travail d’un groupe soigneusement sélectionné, composé de six femmes, dont la tâche était d’assembler des relais de téléphone. Parmi les changements adoptés, mentionnons des primes de rendement, des périodes de repos, des variations des heures de travail et de repos. On a observé que la production augmentait, peu importe les changements effectués, y compris un retour aux conditions premières. L’explication fournie par la suite a été nommée « l’effet Hawthorne ». On a conclu que l’intérêt particulier manifesté par les enquêteurs à l’endroit des travailleuses, la qualité des communications établies et la grande cohésion sociale qui s’était développée au sein du groupe avaient permis de satisfaire à la fois le besoin qu’avait le groupe de vivre une interaction gratifiante et une bonne coopération, et les besoins de la direction en matière de production. Cette explication a été renforcée par les autres étapes de la recherche. Le programme d’entrevue des employés a révélé que bon nombre des problèmes liés aux relations entre les travailleurs et la direction pouvaient être attribuables au fait qu’on ne tenait pas compte des émotions et des « sentiments » des employés. L’étude menée dans une autre salle (la Bank Wiring Observation Room ) a servi à démontrer le rôle joué par les besoins informels du groupe social dans la limitation de la production qu’effectuaient les travailleurs.
Ce sont Rœthlisberger et Dickson (1939) qui ont présenté le plus exhaustivement les études Hawthorne, et leurs interprétations et comptes rendus sont comparables à ceux de Mayo (1933) et de Whitehead (1938). Nous avons déjà souligné le lien entre les idées de Durkheim et celles de Mayo, mais c’est sans doute le sociologue classique Vilfredo Pareto (1848-1923) qui a exercé la plus grande influence sur tous ces chercheurs. Le biologiste et traducteur de Pareto L. J. Henderson a été un personnage clé au sein des cercles sociologiques de Harvard de cette époque. Il a fait connaître les idées de cet ancien ingénieur italien aux penseurs de Harvard qui, à cette époque, étaient des plus réceptifs aux idées allant à l’encontre de celles des libéraux ou des marxistes (Gouldner, 1971). Cette première école spécialisée en sociologie industrielle, inspirée de Pareto (par l’entremise de Henderson), a eu deux influences sur la discipline. En premier lieu, elle a mis de l’avant la proposition selon laquelle le comportement des travailleurs peut être attribuable à leurs « sentiments » plutôt qu’à leur raison. Un comportement en apparence rationnel, comme la « flânerie » de Taylor, peut être mieux compris si l’on considère qu’il est issu de peurs irrationnelles, d’angoisses par rapport au statut, ainsi que du besoin instinctif qu’éprouve l’individu d’être loyal vis-à-vis de son groupe social immédiat. Selon cette école, les problèmes ne provenaient pas de conflits d’intérêts économiques analysés rationnellement et ne pouvaient donc pas être résolus par l’Organisation « scientifique » du travail. La deuxième influence de Pareto, qui concorde avec les tendances holistiques de Durkheim, est la prépondérance qu’il a accordée au concept de système . Soulignons ici l’analogie organique entre l’importance de l’intégration et l’interdépendance nécessaire des parties et du tout. Ce n’est que lorsque l’individu est intégré à la communauté de l’usine (encadrée par la direction) que l’on peut maintenir une intégration du système et éviter les pathologies potentielles de la société industrielle.
On a beaucoup critiqué la sociologie industrielle des relations humaines, en particulier pour ses préjugés favorables à la direction, son refus d’admettre la rationalité du comportement des employés et sa négation des conflits d’intérêts économiques sous-jacents (voir Landsberger, 1958). Les recherches en question ont également été analysées par d’autres et elles se sont révélées déficientes (Carey, 1967). Certains auteurs de cette école prêtent davantage flanc à la critique, mais plusieurs contributions ont de la valeur. […] Toutefois, une des caractéristiques de cette école de pensée est partagée par bon nombre d’autres auteurs ayant écrit sur le travail, les organisations et les relations industrielles ; il s’agit de cette vision fondée sur le concept intégrationniste et holistique de système .
L’approche systémique en sociologie industrielle
Durkheim a invité les sociologues à regarder au-delà des individus qui composent la société, à observer la structure sous-jacente à l’activité sociale. Les institutions, qui font partie de cette structure, doivent être étudiées non seulement dans le but de retracer leur « origine », mais pour comprendre leur « fonctionnement », c’est-à-dire la contribution des parties de la société à la continuation et à la survie du tout. L’idée d’étudier la société elle-même ou les organisations industrielles en tant que systèmes sociaux (et, plus tard, comme systèmes sociotechniques) vient de l’ancienne analogie organique où la société était vue comme un organisme vivant recherchant toujours une stabilité dans son environnement. Cette idée a fait son chemin dans la sociologie contemporaine grâce au travail de Durkheim, de Pareto et de divers anthropologues qui travaillaient dans la tradition durkheimienne. Mais le sociologue du xx e siècle qui a eu la plus grande influence est probablement Talcott Parsons (1902-1979) ; il s’intéressait de près aux analogies biologiques et était un membre du « cercle Pareto » de Henderson, à Harvard, tout comme Mayo. Sa très grande influence a contribué à créer le climat intellectuel dans lequel une large part des écrits actuels sur la sociologie industrielle et organisationnelle ont vu le jour. Ajoutons à cela la popularité grandissante de la cybernétique dans le monde industriel et un intérêt toujours croissant de la part des directions d’entreprises à l’égard de la « théorie générale des systèmes » de von Bertalanffy.
C’est sans aucun doute sur l’étude de l’organisation du travail que l’approche systémique a le plus de répercussions en sociologie du travail. Entre le milieu des années 1950 et 1970, la plupart des théoriciens des organisations se sont ralliés à la vision de l’organisation formelle comme système ouvert fonctionnant dans son « environnement » ; c’était notamment le cas pour les tenants de l’approche des systèmes sociotechniques et des très influentes approches fondées sur la variabilité. L’approche systémique remplace la métaphore classique de la gestion, où l’organisation est vue comme une machine conçue rationnellement pour atteindre les objectifs de ses concepteurs, par une métaphore où l’organisation est perçue comme un organisme vivant qui doit sans cesse s’adapter pour être en mesure de survivre dans un environnement potentiellement menaçant. L’approche systémique est encore largement répandue dans l’étude des organisations, et elle est caractérisée par deux grands points forts. Premièrement, elle reconnaît, avec raison, que les organisations sont bien plus que les structures formelles élaborées par leurs instigateurs. Ce sont plutôt des ensembles de relations qui doivent constamment s’adapter pour permettre à l’organisation de survivre. Deuxièmement, cette approche souligne l’importance des interrelations étroites existant entre les différentes parties ou les différents « sous-systèmes » de l’organisation. Elle insiste particulièrement sur le fait que tout changement dans une partie du système a généralement des répercussions sur les autres parties.
Dans le domaine des relations industrielles, l’approche systémique n’a pas eu une influence aussi persistante, du moins chez ceux qui ont une vision plus sociologique des conflits industriels. Ainsi que Schienstock (1981) l’a fait remarquer, les auteurs de l’école britannique d’Oxford en relations industrielles, qui se sont surtout fait connaître par leur influence sur la commission Donovan, utilisent une approche systémique. Cette approche est cependant plus explicite chez les auteurs américains qui se sont inspirés du modèle de J. T. Dunlop (1958). Ce modèle situe tous les conflits industriels et la direction à l’intérieur d’un « système de relations industrielles ». Ce système se compose de divers groupes d’acteurs (la direction, les travailleurs et l’extérieur, en particulier le gouvernement et des organismes paragouvernementaux), de certains contextes, d’une idéologie qui fait tenir le système et d’un ensemble de règles qui fixent le comportement des différents acteurs. Au cœur de cette approche, de même que des objections formulées par les sociologues à son endroit, on retrouve la notion d’idéologie, qui assure le maintien du système. Selon Dunlop, cette idéologie correspond à l’ensemble des idées et des opinions « que partagent les acteurs ». Les sociologues des générations actives à partir du milieu des années 1960 ont rejeté la sociologie durkheimienne orthodoxe axée sur les systèmes et la sociologie de type « structuralo-fonctionnaliste » et opté pour les théories fondées sur le pouvoir et le conflit de Max Weber et Karl Marx. À leurs yeux, la thèse durkheimienne surestimait le degré de consensus régnant dans les sociétés modernes au sujet du travail et de sa rémunération. On considérait que les sociologues devaient plutôt placer les questions associées au conflit industriel dans le contexte des inégalités matérielles et de pouvoir qui caractérisent la société dans son ensemble, et qu’ils devaient s’intéresser au rôle que jouent la domination, l’exploitation et les conflits de classes dans les relations de travail.
Analyse
Comme les sociologues l’ont noté par la suite, la plus grande faiblesse de la théorie durkheimienne des systèmes était cette tendance à trop insister sur l’intégration et le consensus au sein des sociétés et des organisations du travail, et ce, au détriment des conflits sous-jacents et des différences fondamentales d’intérêts. Cette théorie reconnaît l’existence des divergences d’intérêts, mais tend à situer les groupes d’intérêts à l’intérieur d’un modèle politique « pluraliste » qui considère les parties en conflit comme plus ou moins égales du point de vue du pouvoir. […] les approches contemporaines tentent d’offrir une vision plus équilibrée des sociétés capitalistes industrielles, des organisations du travail et des conflits industriels en prenant en considération les structures de base du pouvoir et les situations d’inégalité, de même que les questions de coopération et de normes communes.
On considère non seulement que les modèles systémiques ont une vision unilatérale, du fait qu’ils accordent une importance exagérée à l’intégration et au consensus, mais aussi qu’ils envisagent trop facilement l’organisation, voire l’ensemble de la société, avec les yeux de la direction ou des autres groupes d’intérêts dominants. La priorité accordée aux moyens permettant de maintenir le système est souvent implicite dans les analyses des relations sociales en tant que « systèmes ». Les différences et les conflits de quelque importance sont alors perçus comme des pathologies, des maladies de l’organisme qui doivent être guéries si l’on veut éviter que l’organisme ne meure. Cette tendance n’est pas inévitable, puisque des écoles de tendance opposée, voire révolutionnaire, parlent également du « système », mais dans une perspective appelant au renversement de ce système. De telles thèses radicales présentent évidemment une vision tout aussi unilatérale que celle de leurs équivalents du côté de la direction.
La théorie des systèmes est intéressante en ce qui a trait à l’accent mis sur les structures et les modèles de la vie sociale. Elle présente une vision plus juste que les approches individualistes ou que celle du « psychologisme ». Il est toutefois possible que l’on ait été trop loin pour s’opposer aux perspectives individualistes, risquant ainsi de négliger totalement les principaux intéressés. Dans l’approche systémique, les structures en viennent à remplacer les êtres humains comme centre d’attention ; ce courant de pensée ne répond alors pas aux critères définis comme constitutifs d’une bonne sociologie. En reléguant les individus au second plan ou en les considérant comme de simples produits du système social dans lequel ils évoluent, les approches systémiques n’accordent pas suffisamment d’importance à l’interaction qui existe dans les sociétés humaines entre l’initiative individuelle et la contrainte sociale. Cette théorie est particulièrement déficiente parce qu’elle ne tient pas compte du fait que la société est le fruit d’individus et de groupes en interaction, qui attribuent des significations à leur situation et qui en font des interprétations . Considérons maintenant une approche qui insiste d’abord et avant tout sur les significations et l’interaction, plutôt que sur le système et les structures qui se situent à l’extérieur de l’individu, soit la théorie interactionniste.
La théorie interactionniste
La doctrine interactionniste a été élaborée en Amérique, au département de sociologie de l’Université de Chicago. Du point de vue théorique, la perspective interactionniste met l’accent sur l’individu, le petit groupe et les significations, de sorte qu’elle peut sembler aux antipodes de la théorie des systèmes de Durkheim, décrite précédemment. Il existe néanmoins une certaine continuité entre le travail de Durkheim et les écrits des sociologues interactionnistes portant sur l’étude du travail. Cette continuité peut s’expliquer par leur intérêt commun pour les professions, qu’ils considèrent comme des institutions sociales centrales, de même que par l’importance qu’ils accordent à la division du travail dans la société. Mais pour véritablement comprendre les approches interactionnistes du travail, il faut faire un détour par l’école sociologique plus vaste à laquelle appartiennent ces sociologues du travail, c’est-à-dire l’École de l’interactionnisme symbolique.
L’École de Chicago
La théorie sociologique connue sous le nom d’interactionnisme symbolique a pris forme aux côtés de l’étude du travail plus empirique qui se déroulait dans les mêmes cercles intellectuels de Chicago. Divers sociologues ont eu recours à cette perspective théorique et y ont contribué à différents degrés ; pour clarifier leurs orientations théoriques fondamentales, nous décrirons brièvement les principales caractéristiques de l’interactionnisme symbolique. Cette approche découle du travail de C. H. Cooley (1864-1929) et de G. H. Mead (1863-1931), ainsi que de leur hypothèse première selon laquelle l’individu et la société sont des unités indissociables : ils entretiennent une relation d’interdépendance, et non pas une relation déterministe unilatérale. Comme Meltzer et al. l’ont affirmé :
Le comportement des femmes et des hommes n’est pas tant « dicté » par des forces qui leur sont inhérentes (l’instinct, les pulsions, les besoins, etc.) ou par des forces externes qui les contraindraient (les forces sociales, etc.), que par ce qui se situe à un niveau intermédiaire entre les deux, soit une interprétation socialement construite des stimuli internes (1975 ; traduction libre) .
Les êtres humains façonnent leur réalité à partir d’un processus d’interaction avec d’autres êtres humains. Les individus construisent leur propre identité à partir de leur interaction avec les autres.
Selon l’interactionnisme symbolique, toute interaction ou communication repose sur l’utilisation de symboles comme les mots, les gestes, les vêtements, la couleur de la peau et ainsi de suite. L’enfant acquiert une identité, une conscience de son moi , par le biais de la socialisation ou du processus d’apprentissage social. Ce processus comprend l’assimilation de symboles qui tournent autour du concept du moi et qui donnent un sens à la vie sociale. La conscience du moi s’acquiert en « jouant le rôle de l’autre ». C’est en jouant le rôle de l’autre, particulièrement de ceux qu’on appelle les « autres significatifs », que l’on apprend ce que les autres attendent de nous. Cela nous aide à décider du rôle que nous jouerons dans une situation donnée. De la même façon, en jouant le rôle de l’autre, on apprend ce que l’on attend de cet autre. Pour nous orienter à mesure que nous avançons dans la vie, nous nous tournons vers divers groupes de référence . Au fur et à mesure que l’on traverse une série de situations qui nous confèrent une identité, on dit que l’on poursuit une carrière . Il n’est pas surprenant de constater que ce concept de carrière constitue une contribution clé de cette perspective théorique à la sociologie du travail.
Celui qui a instauré une tradition de recherche dans le courant interactionniste est Robert Park (1864-1944), un ancien journaliste. Il a incité les chercheurs à faire des observations ethnographiques détaillées sur la vie des gens normaux et sur celle des déviants de Chicago, en s’inspirant de la tradition d’observation participante, limitée jusqu’alors aux études anthropologiques sur la vie tribale. Cette façon de procéder et l’intérêt durkheimien de Park pour ce qu’il a appelé l’« ordre moral » (un ordonnancement des attentes et des obligations morales qui tendent à rendre l’interaction routinière) ont influencé Everett Hughes qui, à son tour, a influencé un nombre impressionnant de sociologues qui contribuent actuellement à la sociologie du travail (voir Becker et al. , 1968). Alors que Durkheim croyait que les métiers et professions pouvaient offrir des solutions possibles au problème de l’ordre social, Hughes analyse les professions pour comprendre la société.
L’approche de Hughes consiste à étudier le théâtre social du travail (l’interaction en milieu de travail), à cerner les problèmes ou les tensions occasionnés par le travail lui-même et par son contexte social. L’attention porte alors sur la façon dont les individus font face à ces problèmes ou s’y adaptent, et plus particulièrement sur la façon dont ils conservent leur identité dans ce contexte. À notre avis, c’est là l’aspect le plus fascinant de cette approche. […] Hughes a invité ses étudiants à se pencher sur des types d’emplois marginaux, « sales » ou peu recommandables (dans la plus pure tradition de Chicago, fondée sur l’observation de la « faune »). Il a proposé d’étudier ces emplois non seulement parce qu’ils sont intéressants en soi, mais aussi dans le but de faire ressortir des facteurs qui sont pertinents pour toutes les formes de travail, mais que l’on ne remarquerait pas nécessairement dans des professions plus traditionnelles, où ils sont trop souvent tenus pour acquis. Ainsi, tenant compte du fait qu’il est important pour les prostituées de dominer leurs clients afin de pouvoir conserver une certaine estime d’elles-mêmes, on est amené à observer comment ce comportement peut également exister dans d’autres emplois de services moins marginaux, par exemple chez les vendeurs, mécaniciens ou infirmières. On comprend alors mieux pourquoi les mécaniciens ont tendance à ne pas prendre au sérieux les thèses avancées par les automobilistes lorsqu’ils tentent d’expliquer ce qui ne va pas avec leur voiture. Pour qu’il puisse garder intacte son image professionnelle face à son client, le mécanicien doit protéger son savoir-faire, tout comme la prostituée doit privilégier un certain détachement émotif par rapport à son client régulier, si elle veut protéger son autonomie et l’image qu’elle a d’elle-même.
L’influence de l’École de Chicago sur la sociologie des organisations ne s’est pas vraiment fait sentir dans le domaine de l’organisation industrielle. Par contre, le travail d’Anselm Strauss et de ses collègues (1963), qui montre comment l’« ordre » dans un hôpital peut être vu comme le résultat d’un processus ininterrompu de négociations et d’ajustements entre les groupes, a des conséquences pour toutes les organisations. De même, l’étude de Erving Goffman (1968), qui porte sur les « établissements totalitaires » comme les prisons, les monastères et les hôpitaux psychiatriques, où la vie et l’identité des occupants sont presque entièrement dominées par les règlements, a fourni des informations généralement pertinentes à propos de la vie dans les organisations. Elle illustre particulièrement bien la façon dont ceux qui occupent les positions les moins élevées au sein de ces organisations parviennent à « se débrouiller » et à défendre leur identité malgré la volonté du « système » de les réduire à l’état de pantins.
L’ethnométhodologie
On peut dire de l’ethnométhodologie qu’elle rapproche les idées interactionnistes de leur conclusion logique. Elle allie la pensée de l’École de Chicago à la philosophie phénoménologique européenne ainsi qu’à certaines thèses méthodologiques de Max Weber. Elle nie l’existence de toute réalité objective en ce qui concerne les phénomènes sociaux et laisse entendre que les sociétés, les structures sociales et les organisations n’existent pas. Il existe, par contre, des conceptions de ce genre dans la tête des membres de la société , conceptions dont ces « membres » se servent pour mener à bien leurs activités journalières. Comme Bittner (1974) le propose, nous devrions donc concevoir « l’organisation » comme une création sensée de gens ordinaires plutôt que comme un concept scientifique, et nous devrions nous intéresser à la façon dont les gens se servent de ce concept afin de comprendre leurs intentions. Nous n’ obéissons pas à des règles et des procédures organisationnelles, mais nous réalisons plutôt toute une gamme de projets personnels que nous « rendons sensés » en prétendant agir en accord avec les exigences de l’organisation.
La pensée ethnométhodologique a été appliquée par un grand nombre de chercheurs à l’analyse des organisations (Silverman et Jones, 1976). Mais son importance dépasse peut-être le nombre très limité de personnes qui l’ont vraiment adoptée en sociologie du travail. La puissante critique que les adeptes de l’ethnométhodologie ont faite de la sociologie conventionnelle, entre le début et le milieu des années 1970, a eu pour effet de sensibiliser davantage les sociologues aux dangers de transformer des abstractions conceptuelles comme la « société », la « classe » ou l’« organisation » en des « choses » concrètes et réelles qui existeraient bel et bien en dehors de l’esprit des gens.
Analyse
Il ne fait pas de doute que le courant interactionniste de la sociologie du travail fait une large place aux individus et à leur rôle dans la vie sociale et qu’il accorde toute l’importance nécessaire au processus interprétatif humain, que les approches holistiques observées plus tôt ont tendance à négliger. Cette approche n’est clairement pas psychologiste. Cependant, en détournant l’attention des ensembles sociaux, peut-être néglige-t-elle l’influence qu’ont les processus historiques et les « structures » sociales sur l’interaction humaine. Pour combiner un intérêt pour les significations sociales et les intentions des individus à une perspective plus soucieuse du pouvoir et de l’histoire, nous devons retourner à la tradition européenne et au travail de Max Weber.
La théorie d’action sociale de Weber
Cette théorie a beaucoup à offrir à ceux qui recherchent une approche sociologique qui tienne compte à la fois de l’activité significative de l’individu et des questions plus générales associées aux changements historiques et aux conflits économiques et politiques. Malgré l’intérêt manifesté au départ par les interactionnistes à l’endroit de l’« ordre moral » social et de la division du travail, leurs travaux se sont finalement limités au groupe et à la profession. Ils n’ont pas réussi à associer les significations microsociologiques aux dimensions historiques et culturelles à l’échelle macrosociologique. L’établissement de tels liens est au cœur du travail du sociologue allemand Max Weber.
Max Weber
Les idées et le travail de Max Weber (1864-1920) ont souvent été mal compris et mal présentés. Ceci s’explique, en partie, par l’inachèvement de ses travaux écrits, son style gauche, sa propre ambiguïté sur différents sujets, sa tendance à distinguer ses écrits politiques de son travail sociologique. Mais peut-être est-ce surtout attribuable au fait que son travail ait été introduit dans la sociologie contemporaine par des sociologues américains qui souhaitaient utiliser le nom de ce célèbre personnage européen pour donner du poids à leurs propres opinions ou intérêts. Ainsi, on présente parfois Weber comme quelqu’un de totalement opposé à la pensée marxiste sur la nature et l’essor du capitalisme ; quelqu’un qui a nié l’importance des divisions de classes dans la société en affirmant que la diversité des groupes d’intérêts leur permettait de s’équilibrer les uns les autres ; quelqu’un qui « prônait » la bureaucratie, la considérant comme « efficace » ; un penseur théorique ne manifestant aucun intérêt pour des recherches empiriques et qui aurait encouragé les sociologues à être des individus neutres et non engagés. Il y a une part de vérité dans chacune de ces interprétations, mais elles ont toutes tendance à s’opposer à ce qui constituait la position fondamentale de Weber.
Ses tentatives visant à étoffer (et non pas à contredire totalement) la pensée marxiste doivent être considérées dans le contexte historique et social de son époque. Il voulait distinguer clairement l’analyse scientifique de l’interprétation et des causes politiques, en réaction à certains universitaires de l’époque qui, selon lui, abusaient de leur statut […] ; il souhaitait reléguer l’étude sociologique à un rôle secondaire par rapport à la réflexion morale et à l’activité politique. Sa réaction face à l’idéologie marxiste de son époque n’avait pas pour but de démolir cette dernière, mais d’y puiser ce qui était le plus utile à la compréhension du capitalisme moderne. Il voulait réaliser un équilibre entre, d’une part, la vision marxiste axée sur des facteurs matériels, et d’autre part, le rôle de l’histoire des idées, des individus et de la culture. Il est vrai que dans ses écrits plus politiques, il exprime une nette préférence pour le capitalisme par rapport au socialisme, bien qu’il ne soit pas plus enthousiaste à son égard. Selon Weber, les deux systèmes reposaient sur la bureaucratie, et celle-ci menaçait la liberté individuelle. Voilà donc le pessimisme caractéristique de la vision du monde de Weber.
Weber définissait la sociologie comme l’étude de l’action sociale. Cette discipline observe comment les individus, par l’attribution et l’inférence de significations subjectives, s’influencent mutuellement et orientent leurs actions. Weber a toujours évité de parler de structure ou de système, et il a associé ces significations sociales à la société dans son ensemble grâce au concept d’un « ordre légitime ». C’est là un aspect de la vie sociale auquel l’acteur individuel croit et tend à se soumettre. Pour comprendre comment cet ordre devient légitime pour les acteurs, il faut l’envisager en fonction des processus humains de construction de significations qui, à leur tour, renvoient aux conflits et aux luttes de pouvoir caractéristiques d’un monde où existe une diversité d’intérêts matériels. L’interaction entre les idées et les intérêts constitue la base de la sociologie de Weber. À la première étape de sa recherche, le sociologue essaie d’obtenir une compréhension interprétative ( verstehen ) du comportement de l’acteur. La deuxième étape mène à une explication de la cause . Comme les acteurs étudiés pensent à ce qu’ils font du point de vue de la causalité, et que leurs actions reposent sur certaines suppositions rationnelles quant à l’existence de constantes dans le monde, on devrait pouvoir formuler des explications sur les motifs de leur comportement.
La sociologie de Weber repose sur une série d’hypothèses philosophiques sur le monde, dont une perception de la réalité comme mosaïque très diversifiée, ce qui favorise des conflits fondamentaux de valeurs, d’intérêts et de perspectives. La vie sociale se caractérise donc par des luttes et des conflits perpétuels, ainsi que par l’exercice du pouvoir. Les êtres humains sont perçus comme des individus rationnels qui cherchent à atteindre des buts, mais il n’y a pas de lien direct entre leurs efforts et l’ordre social qui en résulte. Il y a un paradoxe quant aux conséquences dans la vie sociale. Autrement dit, les actions humaines ont souvent des conséquences non intentionnelles qui peuvent être très différentes de ce qui était projeté ou même y être directement opposées. Cette tendance est d’une importance fondamentale pour la sociologie en général et, à notre avis, c’est la perspective wébérienne qui en traite le plus adéquatement. Pour illustrer cette tendance ainsi que d’autres aspects de l’approche de Weber, mentionnons quelques-unes des facettes les plus importantes de son impressionnant travail.
Dans sa célèbre étude L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme […], on voit comment les idées élaborées par des gens comme Luther et Calvin, deux auteurs qui s’intéressaient aux finalités religieuses et spirituelles, ont eu involontairement pour effet de favoriser l’émergence d’un « esprit du capitalisme » et d’une vision du monde de plus en plus rationnelle, ce qui a contribué à miner le sentiment religieux. Les idées qui ont favorisé l’ascétisme ont par la suite contribué au développement du matérialisme dans la culture occidentale, ce qui aurait horrifié les initiateurs de ces idées. Weber ne pense toutefois pas que les idées se frayent seules un chemin dans l’histoire, se transformant au fur et à mesure qu’elles se répandent : c’est la rencontre des idées et des intérêts des acteurs de l’histoire qui donne du poids aux idées . Weber parle d’« affinités électives » entre les idées et les intérêts : les gens ont tendance à choisir, à développer ou à adopter des idées qui sont en accord avec leurs intérêts matériels, et ces intérêts sont à leur tour influencés par les idées existantes. Weber ne cherche pas à substituer un accent unilatéral sur les idées au rôle que jouent, chez Marx, les intérêts matériels, considérés comme une force autonome dans l’histoire. Il montre plutôt que les aspects culturels ou subjectifs de la vie sociale doivent être considérés comme tout aussi importants dans l’analyse sociologique.
Selon Weber, il existe un processus de rationalisation sous-jacent à l’histoire occidentale ; on tend à remplacer des critères d’action traditionnels ou magiques par des critères qui relèvent des techniques, des calculs et des sciences. La vie sociale est « démystifiée », la recherche rationnelle du profit dicte le comportement au travail et les efforts sont de plus en plus coordonnés par des moyens bureaucratiques. Tout cela signifie que les gens ont davantage recours à des moyens et à des techniques relevant du calcul pour atteindre leurs buts (ce sont là des moyens officiellement rationnels ) : la division du travail, des séries de règlements, des méthodes de comptabilité, l’argent, la technologie, et ainsi de suite. Cependant, en raison des inévitables conséquences imprévues, il arrive souvent que ces moyens ne conduisent pas aux objectifs espérés (ce qui les rend donc irrationnels ). En fait, les moyens peuvent mener à des situations tout à fait différentes de celles initialement visées. Cela peut être difficile à concevoir, et il n’est donc pas surprenant qu’un grand nombre d’auteurs ayant écrit sur les organisations aient cru que pour Weber, la bureaucratie était « efficace », laissant ainsi entendre qu’il n’était pas conscient des risques de « dysfonction » et d’inefficacité (Albrow, 1970). En réalité, Weber soulignait simplement la supériorité potentielle de la bureaucratie en tant qu’instrument administratif (sa rationalité formelle) ; il était parfaitement conscient que la bureaucratie pouvait présenter des caractéristiques qui la rendraient matériellement irrationnelle, à un point tel que dans une société qui lui accorderait de l’importance, elle pourrait constituer une menace pour la liberté des individus. Mais cette interprétation erronée de Weber (peut-être en partie imputable au fait qu’on n’ait pas réalisé que sa conception de la bureaucratie idéale était une représentation volontairement unilatérale) est telle, qu’elle a engendré tout un champ de la sociologie industrielle et organisationnelle, et qu’elle fait donc partie de la théorie actuelle. Ces travaux s’inscrivent dans la tradition de l’analyse qu’a faite Robert Merton sur ce qu’il est convenu d’appeler les dysfonctions de la bureaucratie.
La principale qualité de la sociologie de Weber, c’est qu’elle prend en considération l’individu comme acteur social, tout en tenant compte des idées et des actions dans le contexte plus vaste des structures politiques et dynamiques de l’histoire. Bien que Weber ait couvert un très large éventail de sujets (il a appliqué son approche historique et comparative à la fois aux sociétés occidentales et non occidentales), il ne s’en intéressait pas moins aux recherches empiriques. En fait, il a été étroitement associé à ce qui aurait pu devenir une des études classiques de la sociologie industrielle : une étude en usine, qui a précédé de quelque vingt ans les études Hawthorne. Pour de multiples raisons (voir Schmidt, 1976), ce n’est que récemment que l’on a pu prendre connaissance de ces études incomplètes. Comme l’indique Elridge (1971), Weber a voulu faire des recherches sur une série de questions apparentées à celles qui se sont imposées en sociologie industrielle quelque cinquante ou soixante ans plus tard. Dans l’« Introduction méthodologique » de cette étude, Weber expose son intention d’analyser les répercussions de la grande industrie sur la personnalité des individus, la carrière des travailleurs et leur style de vie hors travail, prenant ainsi en considération « les antécédents éthiques, sociaux et culturels, la tradition et la situation des travailleurs ». Cette étude tient compte des structures économiques, des caractéristiques techniques, ainsi que des pratiques d’investissement, de sorte qu’elle ouvre la voie à la sociologie du travail d’aujourd’hui.
L’attitude à l’égard du travail
L’approche wébériennne aurait pu émerger au début du siècle si ces recherches n’avaient pas été abandonnées. Mais ce n’est que récemment que des socio logues britanniques ont appliqué une perspective wébérienne aux questions de nature industrielle et mené des études qui s’inscrivent tout à fait dans l’esprit du travail qu’avait planifié Weber. Ce sont les études de Goldthorpe, Lockwood et al. désignées sous le titre « Affluent Worker » qui ont été les plus marquantes à cet égard. Ces études ont accordé plus d’importance à « l’attitude à l’égard du travail », un concept qui présente énormément de potentiel lorsqu’il s’agit d’étudier les liens existant entre, d’une part, les actions en milieu de travail et, d’autre part, la communauté externe et la vie culturelle des employés. Les travaux effectués précédemment, à partir du « cadre de référence de l’action sociale » de Weber, ont surtout été réalisés en réaction contre les travaux axés sur les aspects systémiques de la vie sociale, qui insistent sur l’importance de la technologie dans les organisations. […]
Analyse
L’intérêt grandissant des sociologues du travail pour les travaux de Max Weber s’inscrit sans doute dans un processus où les recherches s’éloignent de plus en plus de la tradition orientée vers les directions d’entreprises qui dominait depuis un demi-siècle. Il s’explique peut-être aussi par le fait que les sociologues cherchent de plus en plus à observer le comportement et les attitudes au travail dans leur contexte politique, social et culturel. Tout cela a également suscité un intérêt grandissant pour le potentiel analytique de la théorie de Marx. Weber ne répondait pas aux attentes d’un bon nombre de sociologues désireux d’utiliser une perspective plus critique et plus historique. Sa volonté de séparer l’analyse sociologique de l’évaluation politique en est partiellement responsable ; ses opinions ont souvent été utilisées pour justifier ce que des penseurs plus critiques perçoivent comme l’indifférence d’une grande partie de la sociologie dominante face aux inégalités persistantes du monde moderne et aux manifestations incessantes des conflits sociaux. Ajoutons à cela les multiples interprétations erronées de Weber, le fait qu’il s’affichait comme un bourgeois, son nationalisme politique et son antipathie à l’égard du socialisme. Tout cela a fait naître chez les sociologues une certaine réticence à aller au-delà des complexités et des ambiguïtés de ses écrits pour y trouver une perspective qui, du point de vue analytique, va davantage dans le sens d’un approfondissement que d’un rejet des points forts de l’analyse de Marx. Il faut admettre que la subtilité, l’ambiguïté et la complexité extrêmes de l’analyse wébérienne réduisent, dans une certaine mesure, la valeur analytique de sa perspective. Il est possible que la puissance potentielle de la perspective wébérienne en sociologie ne puisse être pleinement exploitée que si elle est combinée à certaines idées plus accessibles du modèle proposé par Marx.
L a théorie de Marx
Dès son émergence sur la scène intellectuelle et politique, la pensée marxiste et marxienne a influencé le développement de la sociologie (nous utilisons l’adjectif « marxiste » pour parler du marxisme en général, et « marxien » pour parler des écrits de Marx). Marx et Engels ont élaboré une des théories les plus influentes de la vie sociale, si ce n’est la plus influente jamais offerte à ceux qui tentent de comprendre le monde moderne industrialisé. Jusqu’à récemment, on pouvait dire que la pensée marxienne faisait réagir les sociologues, tout en les inspirant et en les incitant à élaborer une théorie plus subtile, plus objective et plus acceptable sur le plan social. Mais au cours des dernières années, on a assisté à un regain d’intérêt des sociologues pour la pensée marxienne. Cet intérêt peut être vu comme une réaction face à la tendance d’un bon nombre de sociologues œuvrant dans les milieux universitaires à favoriser le consensus, à ne pas être critiques, voire à justifier le statu quo , et à limiter leur analyse au « social », et ce, au détriment de l’économique et du politique. Par ailleurs, plusieurs estimaient qu’une grande partie de la sociologie actuelle était trop statique et ahistorique.
Marx et Engels
Les idées de Karl Marx (1818-1883) et de Friedrich Engels (1820-1895) reposent sur une hypothèse au sujet de la nature humaine, hypothèse selon laquelle les êtres humains s’épanouissent pleinement grâce à leur travail . C’est grâce au travail, un processus essentiellement social, que l’humanité existe. C’est là la base du « matérialisme » de Marx. Cependant, les conditions dans lesquelles le travail est accompli jouent un rôle capital pour ce qui est du degré d’épanouissement de l’individu. Dans un régime capitaliste, les travailleurs se trouvent dans une relation inégale avec les détenteurs du capital, ceux à qui ils vendent leur capacité de travail. La relation est inégale puisque les détenteurs du capital disposent toujours de moyens de subsistance suffisants, qu’il y ait production ou non, alors que les salariés dépendent totalement de leur travail. De plus, l’employeur exige de la part des travailleurs un volume de travail supérieur à ce qui serait nécessaire pour subvenir à leurs propres besoins. Les capitalistes s’approprient la plus-value ainsi produite et ce faisant, ils exploitent les travailleurs. Dans un contexte capitaliste, le travail n’offre pas l’épanouissement créatif qu’il pourrait fournir aux travailleurs. Étant donné que les travailleurs se servent d’outils et de matériaux qui ne leur appartiennent pas, qu’ils ne possèdent ni ne contrôlent les produits de leur travail et n’ont aucun pouvoir sur les méthodes utilisées dans leur travail, ils ne sont pas en mesure de réaliser leur plein épanouissement. Ils sont donc aliénés . Bien que cet état de fait ait des implications subjectives, c’est une réalité fondamentalement objective. Un travailleur de l’automobile satisfait de son travail n’est pas moins aliéné qu’un autre qui est frustré.
Marx a exposé ces idées dans un modèle historique illustrant comment une forme de société se développe jusqu’à ce qu’elle soit supplantée par une autre forme (ainsi, le féodalisme a été dépassé par le capitalisme qui, à son tour, serait dépassé par le socialisme). Ces idées sont également présentées dans un modèle structural de la société capitaliste ou, plus exactement, du mode de production capitaliste. C’est ce qui est illustré à la figure 1.3.
Figure 1.3
Le mode de production capitaliste

Selon Marx, c’est la nature de l’infrastructure qui caractérise une société. L’organisation de la production et les relations sociales associées à cette organisation constituent les facteurs les plus importants ; les idées, la culture, le droit et la politique sont des facteurs secondaires. Cela illustre bien la base matérialiste de la pensée de Marx et explique peut-être pourquoi des accusations plutôt sévères de « déterminisme économique » ont pu lui être adressées. On décrit souvent son approche comme du « matérialisme dialectique ». L’élément dialectique de l’analyse peut être illustré ici par le fait que c’est souvent dans l’infrastructure que se manifestent les conflits et les contradictions qui constituent le noyau même de sa propre destruction (ou plutôt de son dépassement). Dans l’histoire, la dialectique se traduit par la croissance du nouveau à partir de l’ancien, de sorte que le nouveau entre en conflit avec l’ancien, entraînant ainsi le renversement de l’ancien. Nous pourrions donc dire que la bourgeoisie a créé le prolétariat, mais ce faisant, elle a entraîné sa propre perte.
Marx perçoit le mode de production capitaliste comme étant intrinsèquement instable et, en fin de compte, voué à l’échec. Il en est ainsi parce que les relations sociales entre la bourgeoisie et le prolétariat sont des relations de conflit fondamental, étant unilatérales et reposant sur l’exploitation. Tous ceux qui vendent leur force de travail sont, objectivement, des membres du prolétariat. Ils sont tous « exploités ». Le prolétariat forme donc une « classe en soi », mais il n’agira pas en tant que classe, c’est-à-dire que ses membres ne se libéreront de l’exploitation que lorsqu’ils surmonteront leur « fausse conscience » et deviendront conscients de leur intérêt commun. L’action de classe dépend donc du développement de la conscience de classe. Le prolétariat deviendra une « véritable classe » et accomplira son destin historique avec l’avènement du socialisme. Pour comprendre toute l’importance de la notion de contradiction chez Marx, il faut rappeler que les efforts de la bourgeoisie elle-même ont largement contribué à accélérer sa chute. Ainsi, le rassemblement d’un nombre toujours plus grand d’employés dans des lieux de travail toujours plus vastes crée les conditions nécessaires pour que les travailleurs, une fois rassemblés, deviennent conscients de leurs intérêts économiques et politiques communs. La conscience de classe augmente donc, ce qui ouvre la voie au changement.
La sociologie industrielle de Marx
Depuis 1960, les concepts clés de Marx en ce qui concerne les classes sociales, l’exploitation, le procès de travail et l’aliénation ont joué un rôle croissant au sein de la sociologie du travail. On s’en est parfois servi comme instruments analytiques, parfois d’une façon plus proprement marxiste, en vue de modifier les consciences. Les marxistes se sont beaucoup intéressés aux diverses dimensions du conflit au travail (Beynon, 1984 ; Nichols et Beynon, 1977), et Richard Hyman a exercé une influence considérable en travaillant à l’élaboration d’un champ de relations industrielles « d’inspiration marxiste » (1975).
Aux États-Unis, Benson (1977) et Heydebrand (1977) ont développé une vision marxiste des organisations formelles ; en Angleterre, Clegg et Dunkerley (1980), de même que Græme Salaman (1981), ont jugé cette perspective essentielle à une nouvelle sociologie critique des organisations. Il ne fait pas de doute cependant que l’apport le plus important de Marx aux développements récents en sociologie industrielle ou du travail est son concept de « procès de travail » ; celui-ci allie un intérêt pour le comportement de l’employé, les relations industrielles, les définitions de postes et l’organisation du travail. Depuis la publication, en 1974, de l’ouvrage marquant d’Harry Braverman, Travail et capitalisme monopoliste : la dégradation du travail au x x e siècle , la volumineuse documentation sur le « procès de travail » insiste particulièrement sur l’une des caractéristiques fondamentales du capitalisme : la direction définit et contrôle les tâches en vue d’extraire la plus-value des efforts fournis par les employés, et ce, aux fins de l’accumulation du capital destinée aux propriétaires des moyens de production. Les chercheurs ont consacré beaucoup de temps et d’énergie à tenter de déterminer si ce mode de fonctionnement conduisait inévitablement à une dégradation générale des tâches ou à une « déqualification » du travail. […]
Analyse
Les idées de Marx et d’Engels représentent plus qu’une simple théorie sociologique. Le marxisme fournit une méthode particulière d’analyse, une méthode qui ne sépare pas la politique, l’économie et la société, une méthode qui tente de joindre la théorie à la pratique. Même si Marx voulait allier théorie et pratique, les sociologues peuvent trouver une grande valeur analytique aux écrits de Marx et de ses successeurs sans pour autant adopter les opinions et les programmes d’action marxistes. Ce faisant, le sociologue établit une distinction claire entre sa démarche et la démarche marxiste. Cependant, compte tenu de l’importance primordiale qu’accordent Marx et Engels au travail humain, et de leur volonté d’associer l’expérience des individus aux dimensions plus globales de l’histoire, de l’économie et des structures de pouvoir dans la société, il est évident que l’on peut trouver chez ces auteurs des idées importantes pour la sociologie du travail.
Pour ceux qui ne partagent pas les valeurs politiques marxistes, la principale difficulté reliée à la thèse marxiste réside dans le fait qu’elle est d’abord et avant tout préoccupée par des problèmes de classes, d’exploitation et de changements historiques sur une grande échelle. De plus, les tenants de cette thèse s’attendent à ce que ces problèmes mènent vers un ordre socialiste où régnerait la satisfaction au travail, la paix et l’abondance. Les concepts utilisés dans l’analyse sont donc choisis pour mettre en lumière les thèmes pertinents par rapport à ces problèmes et pour minimiser les questions que l’on ne considère pas être d’une pertinence politique stratégique . Pourtant, bon nombre des questions qui sont quelque peu négligées dans l’analyse ou la « problématique » marxiste constituent des domaines d’une importance capitale lorsqu’il s’agit d’étudier les problèmes du travail et de l’emploi, à un certain moment de l’histoire, même si « en dernière analyse », ceux qui espèrent des changements sociaux radicaux peuvent les juger secondaires. Certaines personnes se tournent vers la sociologie du travail pour y trouver réponse à des questions qu’elles se posent, et auxquelles elles veulent trouver des solutions au sein du système social et économique existant , qu’il s’agisse de réorganisation du travail, de réforme de la négociation collective ou encore de l’élimination de la discrimination fondée sur la race ou le sexe. Les écrits marxistes et marxiens peuvent offrir des réponses utiles à ce genre de questions. Mais ces réponses ont plus de chances d’être adoptées si elles sont associées à des idées et des concepts provenant d’autres écoles de pensée au sein de la sociologie du travail.
Vers une sociologie globale du travail et de l’industrie
Si nous souhaitons une unification des différentes théories de la sociologie du travail et de la sociologie industrielle, cela ne veut pas dire que nous prônons une sociologie éclectique, dans laquelle presque « tout fait l’affaire », où l’on prend un peu de chaque théorie jusqu’à ce que l’on considère que tout a été traité. Par contre, il serait utile d’avoir un cadre d’analyse cohérent qui, tenant compte des idées issues des différents courants, n’en présente pas moins une certaine cohérence. […] Nous insistons sur la nécessité de reconnaître l’interaction entre, d’une part, les actions des individus , et, d’autre part, les pressions des structures sociales et de la culture dans la vie sociale. Il nous faut maintenant développer davantage et tenter d’exposer l’essentiel du cadre conceptuel et théorique.
Bon nombre des théories qui ont influencé l’étude du travail partent d’une certaine conception de la « nature humaine » et de certains besoins humains universels. Cela s’observe, de façon plus ou moins explicite, dans les approches de l’Organisation scientifique du travail, de l’École des relations humaines, de l’École de l’actualisation du moi et du marxisme, notamment. À notre avis, il vaut mieux adopter la conception la plus ouverte possible de la nature humaine, une conception selon laquelle les gens sont, dans une large mesure, responsables de leur devenir. Ils ne sont pas exclusivement égoïstes ou sociables, « travaillants » ou à la recherche de leur épanouissement personnel, mais bien un mélange de tout cela. La prépondérance d’un trait particulier dans une situation donnée résulte du contexte social et culturel dans lequel ils évoluent. De même, les êtres humains ne sont pas fondamentalement agressifs ou pacifiques, coopératifs ou batailleurs. Ils peuvent manifester l’une ou l’autre, ou encore toutes ces caractéristiques, selon les conditions matérielles, politiques et culturelles du moment. Davantage que les animaux, les êtres humains peuvent choisir certains aspects de leur situation.
La différence fondamentale entre les êtres humains et les animaux réside dans la nature de leur cerveau et de ses capacités sur le plan du langage et de la pensée abstraite. Ces aptitudes permettent à l’animal humain d’évaluer des possibilités, d’effectuer des jugements de valeur et donc d’exercer des choix. Cette capacité à concevoir un éventail de possibilités signifie que même les instincts les plus puissants et les « besoins de l’espèce » peuvent être réprimés, réorientés et dominés par la culture. L’activité humaine doit donc être conçue comme une interaction entre les facultés humaines de réflexion et les contraintes environnementales auxquelles elles sont confrontées. Il serait donc sage de ne pas s’intéresser à ce que sont les humains intrinsèquement , mais plutôt à ce qu’ils font d’eux-mêmes et de leur situation .
Dans une optique sociologique, il serait plus approprié de se pencher sur les problèmes de base à résoudre pour permettre à la vie sociale de suivre son cours, plutôt que de privilégier des considérations sur la nature humaine. Il est certes nécessaire de reconnaître que les besoins premiers doivent être satisfaits pour que les êtres humains puissent survivre dans le monde. Ces besoins peuvent être réduits à deux grandes catégories : premièrement, les besoins physiques de nourriture, de logement, et les autres besoins de même nature, et deuxièmement, le besoin mental de donner un sens au monde dans lequel ils se trouvent. Les gens n’ont pas seulement besoin d’un abri physique contre les éléments de la nature, ils ont également besoin d’un « abri mental contre la terreur » (Berger, 1973), une manière d’organiser leurs idées et leurs convictions de façon à créer un sentiment d’ordre face au chaos potentiel du monde. De ces deux besoins humains fondamentaux découle un modèle qui fait ressortir deux problèmes principaux devant être résolus pour que la vie sociale puisse suivre son cours. L’organisation sociale et culturelle humaine doit traiter, premièrement, le problème de la distribution des ressources rares dont les gens ont besoin pour combler leurs besoins physiques et, deuxièmement, le problème qui consiste à donner un sens au monde. Certains problèmes relèvent donc du domaine des intérêts , alors que d’autres appartiennent au domaine des idées .
Ces deux types de problèmes sont étroitement liés. Les êtres humains se caractérisant par leur aptitude à effectuer des choix parmi un éventail de possibilités, ils auront tendance à évaluer les différents moyens qui leur permettraient de satisfaire leurs besoins fondamentaux (ils vont, par exemple, préférer une nourriture à une autre, une façon de cuisiner à une autre). Ainsi, parmi les ressources disponibles pour combler leurs besoins vitaux, certaines seront préférées à d’autres et se verront attribuer une plus grande valeur ; ces évaluations seront réunies dans les systèmes de significations qui se développent dans la sphère des idées et formeront la base de la culture . Le processus d’interaction entre l’être humain subjectif et l’environnement objectif se traduit par une interaction dialectique du matériel et du mental puisque les idées influencent les intérêts et vice versa.
L’environnement physique étant caractérisé par la rareté des ressources de valeur, les individus s’associent pour former des groupes de coopération ou des coalitions d’intérêts, à la fois pour poursuivre des intérêts matériels communs et pour se défendre contre des groupes concurrents. Les idées sont au cœur de ce processus par lequel des groupes se créent : elles donnent de la valeur aux objets et aux gestes, fournissant ainsi une finalité aux activités ; en développant les significations nécessaires pour structurer la réalité, elles sont liées aux idéologies de groupe . Ces idéologies sont en fait des ensembles d’idées qui justifient les activités du groupe (qui « légitiment » ses intérêts), et ce, tant face aux gens du groupe même que face à ceux de l’extérieur. Les individus jouent un rôle déterminant dans ce processus en mettant de l’avant leurs intérêts et en facilitant l’organisation, ce qui permet de légitimer l’action du groupe. Au cours de l’histoire, des personnages clés, des leaders et des penseurs identifient des intérêts objectifs (des intérêts potentiels reliés à ce qui est rare et a de la valeur dans la société) qu’ils mettent de l’avant, les transformant en intérêts subjectifs et mobilisant ainsi le groupe. Au fil du temps, certains groupes l’emportent sur d’autres dans la compétition pour les ressources rares : ils établissent alors des institutions et des idées qui formeront la structure sociale et la culture , ce qui englobe les institutions politiques de domination et le modèle hiérarchique de stratification sociale.
La situation d’une société, à un moment donné, est le résultat de la distribution du pouvoir caractéristique de l’époque. Le concept de pouvoir renvoie à la capacité qu’a tout groupe ou tout individu d’agir sur une situation donnée, de manière à obtenir ou à conserver l’accès à toute ressource rare ayant de la valeur au sein de la société, ou d’une partie de la société. Mais la situation n’est jamais tout à fait stable, car le pouvoir qui tend vers la stabilité représente une perpétuelle invitation à la résistance de la part des autres. En fait, tous les arrangements sociaux comportent un certain risque ; des conséquences imprévues peuvent surgir et constituer une menace pour ces arrangements ou pour leurs finalités (voir le « paradoxe de conséquences » chez Weber et la notion de « contradiction » chez Marx). Ces concepts et les processus qui les réunissent dans ce cadre conceptuel fondamental sont présentés sous forme de diagramme à la figure 1.4. […]
L’interaction entre les intérêts et les idées, comme la dynamique de mobilisation du groupe, s’observe notamment dans le processus historique d’industrialisation, dans les actions des groupes de métiers et particulièrement des groupes « professionnels », ainsi que dans les relations industrielles. De même, l’idée de contradiction et le fait de reconnaître que les arrangements sociaux comportent toujours une tendance à s’effondrer, ou à être minés, peuvent alimenter
Figure 1.4
Un cadre conceptuel de base pour l’analyse sociologique

notre analyse des instabilités des sociétés capitalistes industrielles, notre conception de la gestion des organisations de travail et nos opinions au sujet du conflit industriel. Au fur et à mesure que l’on avance dans les divers champs de la sociologie du travail, il faut prendre en considération à la fois les individus et la société, le penchant qu’ont les humains pour la coopération comme pour le conflit, la tendance vers la stabilité sociale et celle qui est axée sur le changement, l’importance des intérêts matériels et l’importance des idées et des interprétations.
[…] La principale caractéristique de l’analyse sociologique, c’est qu’elle relie toujours l’objet d’étude à l’organisation de la société dans son ensemble. La discipline sociologique cherche à comprendre les implications et la nature de la vie dans les sociétés capitalistes industrielles. […]
Bibliographie
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1 1. Ce chapitre est précédemment paru dans Watson, Tony J. (1987). The sociological analysis of work and industry. Dans Sociology, Work and Industry . New York : Routledge and Kegan Paul. Chap. 2, pages 28 à 59. Traduit par Marie-Hélène Cartier et Diane-Gabrielle Tremblay.


Chapitre 2
La théorie de la régulation sociale
Repères introductifs 1
Présentation
Le texte de Gilbert de Terssac nous introduit à la théorie de la régulation sociale de Jean Daniel Reynaud, un sociologue français. Comme le montre bien Terssac dans ce texte, toute société vit à coups de « réglages » entre les différentes composantes de la vie sociale, de l’économie, de la politique, de la culture, mais aussi à coups d’« arbitrages » entre l’intégration et l’exclusion, entre l’État protecteur et le marché destructeur ou encore à coups de « compromis » entre les décisions prises « en haut » et leur mise en œuvre « en bas », entre la subordination et la volonté d’y déroger par affirmation de son autonomie. Le fait de vivre en société et de transformer les organisations repose sur des interactions qui créent des règles : ces règles permettent la communication et l’échange social, la collaboration et le conflit, l’arbitrage et le compromis.
Pour Jean Daniel Reynaud, la vie des règles, leur élaboration et leur renouvellement constituent une régulation sociale, laquelle est l’objet même de la théorie de la régulation sociale, qu’il élabore tout au long de son parcours. Cette théorie permet de comprendre les modalités de construction d’obligations sociales auxquelles les individus se soumettent, du fait que ces règles sociales sont le produit endogène de leurs relations. Si elle a pour point de départ le domaine des relations professionnelles, elle s’en éloigne ensuite pour devenir une théorie générale de l’échange social et nous intéresse donc dans notre étude de la sociologie du travail. Les débats et prolongements auxquels elle donne lieu montrent la fécondité de cette théorie, mais aussi son caractère ouvert. Il y a de nombreuses possibilités d’application dans le champ de la sociologie du travail, en particulier dans le domaine de l’organisation du travail, comme l’indiquent un certain nombre de travaux cités en bibliographie. Les notions de régulation conjointe, d’autonomie et de contrôle sont au cœur de nombre d’analyses dans le domaine du travail, de l’organisation du travail. De même, les notions de conflit, de règle et de négociation sont au cœur de cette approche de la régulation sociale, et peuvent être utiles pour étudier divers thèmes évoqués dans les pages qui suivent et qui sont au cœur de la sociologie du travail : la division sexuelle du travail, l’organisation du travail, la précarité d’emploi et les formes d’emploi et ainsi de suite.
La théorie de la régulation sociale
Repères introductifs
Gilbert de TERSSAC
L’ enjeu de la théorie de la régulation sociale (TRS) de Jean Daniel Reynaud (1997 et 1999) est lié à sa place singulière dans les sciences humaines et sociales et à son importance pour traiter des questions que les acteurs d’une société se posent.
D’un côté, elle occupe une place centrale en sciences sociales dont l’ouvrage collectif qui lui est consacré témoigne (Terssac, 2003), car elle ouvre une autre voie de pensée qui se détache radicalement tant de la « vision objectiviste » d’un univers préordonné ou planifié que de la « vision subjectiviste » qui privilégie les décisions individuelles, la contingence et l’indétermination de l’action. Elle parachève la critique de la théorie de la bureaucratie de Weber (1971) – largement entamée par l’école des relations humaines – dans la mesure où l’efficacité repose sur l’effort de rationalisation réalisé par le seul encadrement : bien que la théorie de la bureaucratie montre l’avantage d’établir des règles communes et impersonnelles par décision collective et non par l’intervention charismatique ou paternaliste, elle ne s’interroge pas sur la manière dont les règles sociales sont élaborées, notamment par l’intervention d’une pluralité d’acteurs, ou mises en œuvre, y compris grâce à la contribution des destinataires qui ajustent au contexte et adaptent la règle en situation, bref, elle ne s’interroge pas sur la « vie des règles », ce qui est l’objet même de la théorie de la régulation sociale de J. D. Reynaud.
D’un autre côté, cette théorie occupe une place centrale du fait qu’elle permet de décrire et de comprendre les enjeux et débats actuels de la société. Toute société fonctionne à coups de réglages entre les différentes dimensions de la vie sociale, de l’économie, de la politique, de la culture, mais aussi de réglages entre l’intégration et l’exclusion, entre la contribution et la rétribution de chacun : c’est au travers de ces réglages que se construisent les notions de justice et d’équité. Ces réglages visent à faire reconnaître l’égalité des droits entre les hommes et les femmes ou à rendre légitime l’exercice de droits civiques ou de pratiques religieuses, linguistiques ou politiques. Le domaine du travail regorge de discriminations sociales (raciale au niveau de l’embauche, par le genre au regard du statut d’emploi ou de la gestion des carrières) qui obligent les acteurs à se mobiliser pour faire reconnaître leurs droits : ils inventent des règles sociales au travers des initiatives qu’ils prennent pour gérer un différend.
La notion de régulation est utilisée en des sens différents, mais reste au cœur de la vie sociale pour désigner et décrire la variété des échanges sociaux qui s’emboîtent, des différents niveaux de décision qu’il faut articuler, des relations entre des éléments hétérogènes qu’il faut coordonner, des ajustements entre de multiples actions qu’il faut poser (Thoenig, 1998 : 36). Néanmoins, cette théorie pose une série de questions auxquelles nous allons tenter de répondre. D’où vient cette théorie de la vie des règles et qu’est-ce qui fait sa robustesse (1 re section) ? Quelle est la posture épistémologique qui fait que la règle n’est ni du côté du système, ni du côté de l’acteur, mais des deux côtés (2 e section) ? Cette théorie est elle toujours réductible à la rencontre de deux sources normatives, l’autonomie et le contrôle, rencontre constitutive d’une régulation conjointe (3 e section) ? Quels sont les concepts et les principales propositions de cette théorie (4 e section) ? Enfin, tout au long de cet article, cette théorie sera mise en rapport avec d’autres théories avec lesquelles elle entre en discussion.
Des relations professionnelles à l’étude de l’action et de ce qui la contraint
Origine de la TRS
À l’origine de cette théorie de la régulation sociale, il y a l’étude des relations de travail menée par Reynaud dans les années 1950, et l’étude des conflits menée dans les années 1970. L’étude des relations professionnelles enseigne que les protagonistes se mettent d’accord, non sur des principes généraux, mais sur la création de règles légitimes. Une telle perspective s’inscrit dans celle élaborée par Flanders (1968 : 20), pour qui « la négociation n’est pas du marchandage, un accord collectif n’est pas un marchandage collectif » : la négociation ne permet pas de vendre ou d’acheter du travail, mais crée des règles permettant de fixer les conditions de cette transaction. La négociation collective produit des règles communes qui encadrent le marchandage individuel ; « en contrôlant par exemple les quotas d’apprentissage ou encore le travail féminin, les syndicats créaient autant qu’il était en leur pouvoir des règles communes qui affectaient tout marché » (Flanders, 1968 : 17). La forme d’élaboration paritaire des normes ne peut donc être seulement interprétée comme un processus économique, elle est aussi un processus politique, car comme le notent Bevort et Jobert (2008 : 30),les syndicats anglais considèrent que la négociation permet aussi d’atteindre des objectifs sociaux. Pour Reynaud, le syndicat n’est pas extérieur à l’entreprise, mais bien au cœur de celle-ci, dont il contribue de manière endogène à la production normative : la négociation ne vise pas à déstabiliser l’entreprise, mais à faire de l’opposition entre employeurs et syndicats une opportunité pour qu’ils définissent ensemble des règles communes et légitimes, sans intervention extérieure. Certes, il faudrait nuancer cela du fait de l’intervention massive de l’État dans la négociation, notamment depuis 1981. Sans doute est-il normal que l’État se mêle de négociation lorsque celle-ci porte sur des questions qui l’engagent, comme celle de l’amélioration de l’emploi, mais ce contrôle de la négociation par l’État risque de confisquer aux salariés leur pouvoir normatif. La négociation professionnelle ne fixe pas seulement un salaire, mais invente des règles pour fixer un salaire ; en même temps, ces règles gouvernent et ordonnent les interactions entre les protagonistes. Autrement dit, le système des relations professionnelles n’est pas englobé par le système social, mais crée le système social ; ce système n’est pas gouverné par des normes et des valeurs extérieures, mais par les règles que ses acteurs inventent en permanence.
Les relations professionnelles constituent encore un domaine d’approfondissement de la théorie de la régulation sociale, parce que cette théorie permet de faire émerger des formes de régulation sociale inédites, comme celle des « régulations territoriales » (Jobert, 2003), qui rendent possible le traitement des questions d’emploi, de formation et d’insertion désormais délocalisées vers les collectivités territoriales ; en même temps, elles incitent les protagonistes à construire des espaces de régulation permettant les décisions politiques des collectivités : commissions paritaires locales, délégués de site, aides à l’aménagement du temps de travail, règlement amiable de conflits. Une régulation autour de ces projets contribue à la formation d’un acteur collectif, mais aussi de compromis dans les conflits de pouvoir et de règles qui ordonnent leurs échanges sociaux. La théorie permet aussi d’expliciter les limites de ces régulations sociales : une menace que les régulations nationales font peser, une capacité réduite des acteurs socioéconomiques à se mobiliser, des projets en concurrence avec d’autres. Dans cette perspective, Thoemmes (2009) met l’accent sur la négociation collective territoriale qui permet d’obtenir des accords collectifs dans des entreprises de toute petite taille : les acteurs inventent une règle de mandement pour fixer les conditions de l’échange. Cette règle permet d’entrer dans le champ de négociation en transformant un employé en un représentant capable de négocier avec l’employeur sur l’aménagement du temps de travail alors même qu’il n’est pas syndiqué ; contre toute attente, avec ce type d’acteur peu expérimenté, ces accords locaux sont bien plus favorables que les accords conclus lorsque les organisations syndicales sont présentes, ce qui témoigne de l’importance des « régulations intermédiaires » dans la construction d’un ordre social légitime.
Extension disciplinaire de la notion de régulation sociale : sociologie, droit, sciences politiques
Cette théorie de la régulation sociale n’est pas cantonnée au domaine des relations professionnelles et encore moins limitée à une discipline, car la sociologie n’a pas le monopole de la pensée sur la règle. Tout au contraire, le droit, la gestion, les sciences politiques, l’économie ou l’ergonomie sont des disciplines qui s’intéressent aux arrangements entre la règle de droit et la règle de fait, aux compromis entre la règle formelle et la pratique, aux différences entre le prescrit et le réel, aux agencements entre la règle et la convention, etc. Par exemple, le droit énonce des règles juridiques qui, d’une part, nous font passer de la réalité matérielle des situations concrètes à la réalité formelle des énoncés normatifs (lois des États, décrets et autres réglementations) et, d’autre part, nous conduisent des énoncés formels à l’action qu’elles encadrent, puisque l’ordre juridique est « un complexe de motifs agissant sur l’activité réelle de l’homme » (Weber, 1971). Les règles juridiques sont de l’ordre de la prescription puisqu’elles disent ce qu’il faut faire ; elles servent aussi de référence commune pour construire le sens ou d’étalon pour lire la réalité. La performativité de la règle juridique résulte de son existence comme dispositif mobilisable, quand bien même elle ne serait pas mobilisable dans la situation observée ; la règle juridique crée un espace de délibération permettant de comprendre « la sanction comme la vocation de la règle à être mise en œuvre, et à voir discuter son sens et sa portée dans une situation concrète, dans un cadre institué pour le règlement de différends » (Jeammaud, 2003).
Dans cette théorie, les règles de droit peuvent-elles se combiner avec d’autres règles coutumières, de la tradition, locales, institutionnelles, de négociation, du cours d’action, etc. ? Comment distinguer alors la règle juridique des règles sociales définies au sein de la théorie de la régulation ? Un des critères distinctifs concerne l’imposition par l’autorité légitime de ce qu’elle estime juste pour régler le différend. On pourrait ajouter un autre critère de distinction qui concerne l’objet de la règle : d’un côté, les règles formelles, écrites, affichées, pré-posées pour agir ou préalables à l’action qu’elles visent à ordonner disent « ce qui doit être » et énoncent le normatif, tandis que d’un autre côté, les règles effectives décrivent « ce qui est », c’est-à-dire le normal et la régularité. Pour autant, ce que nous appelons la règle effective (Terssac, 1992), qui résulte d’arrangements et de compromis, ne signifie pas l’abrogation de la règle affichée dans les pratiques, ni même sa dégradation ; les règles juridiques ne sont pas supplantées par des règles non affichées ou autonomes, mais elles sont mobilisées et retravaillées dans le cours d’action, pour former la règle effective. S’interrogeant sur l’effectivité d’une règle juridique, on pourrait oublier l’épaisseur des règles de droit au profit de ce que Jeammaud (2003) nomme « l’activité vibrionnante portant sur les règles », alors que le seul fait de poser des règles suffit pour atteindre leur performance, déclencher des actions, formuler si ce n’est une condamnation, du moins une disqualification de certains comportements.
Prenons un exemple dans le domaine nucléaire, dans lequel les rondiers imposent leur présence en salle de commande alors qu’ils en sont en principe exclus. Les résultats (Terssac, 1992) montrent l’importance de la contribution des rondiers en salle de commande. En effet, même si le chef de bloc et son adjoint assurent de façon prépondérante la surveillance (dans 70 % des cas), sur le plan des interventions sur le système de production, 17,14 % des interventions (actions de commande ou acquittement d’alarmes) sont faites par les rondiers sous le contrôle du chef de bloc. Les agents confirment que toutes les tentatives de tenir les rondiers à l’écart de la salle de commande ont été vouées à l’échec. Dans ce cas, ce qui est « normal » ou régulier est transformé en un comportement « normatif » : tous les rondiers doivent obéir à cette règle non écrite institutionnalisant la présence du rondier en salle de commande. Les rondiers, mais aussi les chefs de bloc, évoquent quatre raisons pour la venue des opérateurs extérieurs en salle afin d’améliorer la sécurité : 1) la gestion du doute sur la validité de l’ordre émis par le chef de bloc ; 2) la nécessité d’une communication directe et d’une remontée d’informations fluide en salle ; 3) l’importance de la préparation en commun et en salle de la manœuvre ; 4) la possibilité de soulager le chef de bloc en cas de surcharge. Pourquoi cette présence n’est-elle pas réprimandée ? L’encadrement tolère de tels arrangements parce que rien n’est prévu dans les règles officielles pour assurer la communication, l’échange et la concertation entre ceux qui interviennent à distance depuis la salle et ceux qui sont sur le terrain : la coopération entre ouvriers de la même équipe, pilotant le même processus, est oubliée ou implicite. Cela montre les limites des règles officielles, qui sont incomplètes, implicites, voire incohérentes par rapport à la situation concrète, et l’obligation pour l’encadrement de tolérer ces infractions. Ce qui s’échange entre l’encadrement et les ouvriers, c’est la reconnaissance du nécessaire partage de la compétence des rondiers avec leurs chefs, contre la tolérance de leur présence illégale en salle : il y a bien une dépendance inversée. Le chef dépend de son subordonné du point de vue cognitif et le subordonné dépend de son chef du point de vue hiérarchique.
De la même manière que le droit n’est pas réductible à l’énoncé des textes juridiques, l’action de l’État qu’étudient sociologues, politologues ou gestionnaires ne peut être réduite aux décisions de réformes : des réajustements et des réglages sont nécessaires pour produire les effets escomptés, qui forment un ensemble de régulations. Dans l’étude des politiques publiques qui apparaissent à la fin des années 1970 en France, le rôle de l’État ou de la puissance publique est central, mais au sens défini par Padioleau (1982) d’un État en action ou « au concret » ; il en est de même pour le système politico-administratif local qui fait l’objet d’une intense activité de régulation, comme l’ont montré notamment Crozier et Thoenig (1975), ou de l’échec de la loi de fusion des communes mis au jour par Dupuy et Thoenig (1983). Si l’atelier n’est pas dirigé par des règles optimales, mais par des ajustements, l’action publique n’est pas réductible à la décision posant des réformes, mais est caractérisée par des agencements composites : comme le souligne Musselin (2005 : 55), « l’exercice du pouvoir politique ne se donne pas à voir seulement par des réformes, mais aussi dans l’action “en train de se faire” », au travers de mises au point permanentes, moins pour assurer l’équilibre du système social que pour gérer des déséquilibres et les rendre discutables, voire acceptables. Thoenig (2005) a contribué à déconstruire ce qu’il appelle « l’approche par les politiques publiques [qui] postule un monde étatocentrique […]. Tout se passe comme si les autorités gouvernementalement légitimes occupaient une position sinon mono polistique, du moins hégémonique dans le traitement des problèmes publics. »
L’approche en termes d’action publique et non en termes de décision politique élargit l’angle de vue au-delà des frontières du secteur ou des intervenants producteurs de politiques publiques, en prenant en compte notamment les destinataires : l’analyse des interactions entre les agents permet de reconstruire le sens de l’action publique, tout comme l’analyse des instruments et des cognitions mobilisés par eux facilite la compréhension des ajustements aux règles institutionnelles. La mise au jour d’arrangements locaux explicite le fonctionnement effectif des services, qui repose sur des modes de régulation croisés, des schémas de pensée en concurrence ou des rapports de force. Le pouvoir n’est pas limité aux détenteurs de l’autorité, mais s’étend aux subordonnés qui exercent le pouvoir à leur manière ; de même, la légitimité de l’État ne lui donne pas une capacité d’action indiscutable. Déconstruire la centralité de l’État et son apparente homogénéité en analysant qui gouverne en réalité et avec quels modes de régulation, telle est la perspective proposée par Thoenig (2005) pour expliciter les effets réels de l’intervention publique, les solutions effectives élaborées pour répondre à des problèmes collectifs : il observe les progrès dans l’analyse de l’action publique, qui est
une co-construction à la fois sous un angle cognitif et de pouvoir. Elle engendre des modes de régulations sociales autonomes. Les interprétations théoriques auront pris de la distance par rapport à une série de macro-déterminismes à la mode, dont le néo-institutionnalisme. Elles ont réhabilité les contextes intermédiaires et les enchâssements sociaux, ce qui permet de donner un sens théorique et une chance analytique aux variations locales.
Dans cette perspective, Groux (2003) rappelle que la théorie de la régulation est une théorie ouverte au dialogue avec les sciences politiques afin d’articuler les régulations politiques descendantes et les mouvements sociaux. Pour l’auteur, les interventions de l’État se font moins dans un cadre global et centralisé, visant la gestion des conflits du travail qui perdent de leur centralité ; ces interventions s’appuient sur les mouvements sociaux que ces initiatives autonomes tentent d’accompagner et de transformer en une contribution à la production des normes collectives, voire juridiques. Les régulations autonomes semblent, par ces mobilisations, se poursuivre en termes de régulations politiques, puisqu’elles interviennent soit sur la révision des règles en vigueur, soit sur la coconstruction des règles nouvelles, soit sur une initiative unilatérale ; de même, les régulations politiques ne fonctionnement efficacement qu’avec le concours des régulations autonomes, ce qui signifie que l’État ne constitue plus forcément un lieu de passage obligé : la légitimité établie a priori des régulations politiques ne peut être obtenue sans l’efficacité normative des régulations autonomes établies a posteriori .
Le renversement de perspective
En finir avec les fonctions : partir de la diversité des positions, de l’opposition des intérêts
Présenter la théorie de la régulation sociale revient à rappeler son objet, qui est l’étude de l’action et de ce qui la contraint : elle privilégie l’individu agissant qui prend des décisions sociales. Pour Reynaud (1999 : 233), « l’action sociale est une interaction réglée et finalisée » et ce sont ces interactions réglées qui forment système. L’étude de l’action sociale est alors celle de l’interaction de sujets qui définissent collectivement son orientation, élaborent le sens qui leur convient dans le cadre de rapports de pouvoir qui distribuent l’initiative de manière inégale. La démarche d’analyse est ascendante au sens où ce sont les sujets qui gardent la responsabilité des significations et de la rationalité qu’ils attribuent à leurs actions et qu’ils partagent grâce à leurs échanges et à leurs confrontations. Cette théorie refuse la posture déterministe selon laquelle les comportements seraient régis par des contraintes normatives ou des valeurs ainsi que la perspective fonctionnaliste illustrée par la référence à la théorie de l’analyse sociétale (Maurice et al. , 1982) selon laquelle la décision de l’individu correspondrait aux besoins du système : il se range sous le paradigme de l’acteur qui construit le système, et plus précisément sous le paradigme de la négociation qui produit des règles. L’article « Conflit et régulation sociale » de Reynaud (1999 : 111) est un article fondateur, car il constitue l’occasion, pour son auteur, de se démarquer du paradigme classique en sociologie, celui du fonctionnalisme. Pour lui, les normes et les valeurs ne déterminent pas le comportement des individus, et dire qu’elles sont un attribut de toute société, c’est considérer que le système social préexiste aux individus. Tout au contraire, la théorie de la régulation sociale procède d’un renversement épistémologique : ce sont les acteurs qui produisent le système, et non le système qui détermine les acteurs, car les acteurs sociaux prennent des décisions qui ne résultent pas de forces globales ; même si ces décisions se prennent dans un contexte structuré, le poids des contraintes n’équivaut jamais à un déterminisme. Ce changement de paradigme conduit Reynaud à partir de l’action sociale, sans pour autant considérer qu’elle est requise par une quelconque « fonction », sans la voir comme une réponse au maintien de l’équilibre d’un système, car ce que produisent les acteurs, c’est le système lui-même : les valeurs et les normes ne peuvent pas être posées comme des régulateurs du système social, puisque c’est l’action qui régule le système et contribue à construire ces normes et ces valeurs.
Les conséquences de ce renversement de perspective sont importantes et le conduisent à proposer une inversion de la démarche :
partir non de l’unité de la société, mais de la pluralité et de l’opposition des acteurs sociaux, non de l’effet unifiant de l’institution, mais du compromis symbolisé par le contrat ; non de l’hypothèse d’une conscience collective, foyer moral et religieux d’unité (ou, ce qui revient au même, d’un système de valeurs commun) , mais d’une dispersion des intérêts, des préférences et des valeurs qui trouvent des points de rencontre et établissent ainsi des règles mutuellement admises ; non d’une régulation générale de la société, mais d’un ensemble, ni cohérent, ni continu, de régulations conjointes ponctuelles par des acteurs sociaux (Reynaud, 1999 : 112) .
Et au cas où l’on n’aurait pas saisi le renversement épistémologique auquel il procède ou la portée de celui-ci, il ajoute : « pour faire image, le paradigme de la régulation sociale n’est pas à chercher dans la secte religieuse, mais dans la convention collective de travail » (Reynaud, 1999 : 112). La théorie de la régulation sociale se fonde sur le paradigme de l’acteur social irréductible, dont la caractéristique majeure est son autonomie, c’est-à-dire sa capacité de construire des règles sociales et d’y consentir.
Partir de l’opposition des intérêts et de l’hétérogénéité des points de vue amène à privilégier la place du conflit dans les relations de travail, mais un désaccord d’intérêt ou de point de vue ne se transforme pas obligatoirement en conflit ouvert, car il peut être réglé par d’autres moyens. La régulation sociale apporte une solution provisoire au conflit, si l’on entend par « régulation » non la moyenne des points de vue, mais « des règles générales, acceptables de part et d’autre, et constituant un ensemble raisonnablement cohérent » (Reynaud, 1999 : 113). Le conflit peut être interprété comme un déficit de régulation. Conflits et régulation forment un processus permanent d’échanges sociaux ponctués par des accords ou des désaccords : les sujets créent le système de leurs échanges par agrégation de leurs actions selon des règles communes. On retrouve cette dynamique de production de règles dans le domaine de la sécurité industrielle et des accidents du travail, où conflits et régulations se succèdent (Terssac et Mignard, 2011).
Au-delà de l’objectivisme et du subjectivisme : une autre voie pour penser la règle ?
Le renversement de perspective esquissé est aussi le résultat d’une prise de distance critique de la théorie de la régulation sociale au regard de deux approches classiques en sciences sociales : l’approche holiste et l’approche individualiste. D’une part, la théorie de la régulation sociale est une puissante machine pour déconstruire la théorie standard des organisations dotées d’une hiérarchie fondée sur des rapports asymétriques, d’un centre unique de commandement qui définit seul le programme d’action, de frontières claires définissant l’appartenance des individus à la communauté. D’autre part, elle est tout aussi efficace pour dégager les limites de l’approche individualiste complémentaire en termes d’arrangements locaux, de jeu autour des règles et de comportements imprévisibles. Précisons donc la posture qui est à l’origine de l’émergence de cette vision de la société à base de règles sociales et qui s’articule aux deux critiques des approches holiste et individualiste ou des approches objectiviste et subjectiviste.
La TRS est premièrement une réponse élaborée contre la vision classique de l’organisation comme un tout unifié doté de buts prédéterminés et de méthodes pré-posées ; elle s’oppose à l’idée d’un réservoir de déterminismes et à l’impérialisme triomphant de la rationalité unique et optimale qui considère l’organisation comme un ensemble de rouages finalisés alors que les éléments ne sont pas reliés (Weick, 1976). La TRS s’inscrit dans la pure tradition de la déconstruction de la notion d’organisation, notamment par les sociologues : les buts ne sont pas rigoureusement définis, les préférences des sujets ne sont ni stables ni claires (ce qui remet en cause la notion d’intentionnalité) et la décision ne s’explique pas par un déterminisme, même si elle répond à des contraintes. Depuis March et Simon (1958), nous savons que la rationalité de l’action est limitée et que toute action du sujet modifie le but du système et ses préférences, mais l’action est elle-même instable et changeante, parfois opportuniste, parfois calculatrice (Crozier et Friedberg, 1977). De même, Selznick (1949) parle de la « récalcitrance » des membres de l’organisation à l’égard de choix dont ils contestent la légitimité et de leur refus de se voir réduits à être des instruments au service d’objectifs et de buts : allant à la rencontre des destinataires d’une action publique, les bénéficiaires ont doublé les promoteurs de l’agence en détournant les fonds à leur profit ; la structure informelle est ce qui donne consistance à ce type de comportement. De son côté, Festinger (1957) met au jour cette « dissonance cognitive » qui interdit une vision intentionnaliste de l’action à base de préférences stables, car nos connaissances, nos croyances, nos valeurs et nos représentations sur le contexte ou sur nous-mêmes sont multiples, floues, changeantes, voire ambiguës, et donc à l’origine de plusieurs comportements, certains pouvant être incohérents au regard des préférences. La TRS est aussi une critique des fonctionnalistes qui comme Merton (1965) découvrent les limites d’efficacité de la rationalisation de Weber du fait des dysfonctionnements de l’organisation selon un schéma bureaucratique qui paralyse le système : cette face cachée de la fonction n’est pas seulement un problème d’application des règles écrites sans appropriation ; pour la TRS, ce n’est pas non plus un ensemble naturel dont les besoins impératifs et fonctionnels commanderaient un travail d’ajustement et d’adaptation aux finalités présupposées, travail que le sujet devrait réaliser.
La TRS est, deuxièmement, une critique de l’approche subjectiviste selon laquelle les « acteurs » poursuivent leurs objectifs et leurs intérêts indépendamment des autres et de tout « système » : l’individu agit selon ses propres règles interprétatives de la situation qui disparaissent avec l’action ; à aucun moment ces règles ne se stabilisent ou s’institutionnalisent. Une situation ne peut en aucune façon se déduire d’un « système » ou être reliée à un contexte, mais résulte de la construction du sens que réalisent les participants au travers de leurs interactions : la description de ces interactions invite à faire de l’interaction le creuset des relations que fabriquent et qui unissent divers individus en situation de coprésence, de conversation, de rencontre ou de flânerie ; la notion d’« interaction » produit un ordre contingent en réponse à la structure formelle, tandis que dans la TRS l’interaction est réglée et réglante. Dans cette approche, la réponse du sujet reste imprévisible : la notion d’« indétermination » du comportement caractérise ces individus qui décident et choisissent en toute liberté. L’appartenance à une catégorie sociale ou le partage d’une identité ne préjugent ni de l’adhésion aux valeurs de ce groupe social, ni de l’homogénéité de la réponse de ses membres. L’individu ne se dissout pas dans un groupe et il agit parce que cette action fait sens pour lui : les causes des phénomènes sociaux ne sont pas à chercher dans le social, mais du seul côté de la subjectivité de l’individu.
Une autre voie de pensée est proposée par la TRS, qui va au-delà des approches holiste ou individualiste. L’auteur de cette théorie de la régulation considère que ce sont bien les acteurs qui construisent la société et non l’inverse, et que cette société est le produit de l’engagement variable d’un ensemble d’acteurs qui occupent des positions différentes. Vivre en société et transformer les organisations repose sur des interactions que les individus ordonnent grâce aux règles qu’ils élaborent : l’interaction produit des règles, certes locales dans leur validité et légitimité, mais des règles qui permettent la communication et l’échange social, la collaboration et le conflit, l’arbitrage et le compromis. Selon Jean Daniel Reynaud (1999, 1997), la vie des règles, leur élaboration et leur renouvellement constituent une régulation sociale qui est l’objet même de la théorie de la régulation sociale, qu’il élabore tout au long de son parcours.
Cette théorie permet de comprendre les modalités de construction d’obligations sociales auxquelles les individus se soumettent, du fait que ces règles sociales sont le produit endogène de leurs relations. Si elle a pour point de départ le domaine des relations professionnelles, elle s’en éloigne ensuite pour devenir une théorie générale de l’échange social : les débats et prolongements auxquels elle donne lieu (Terssac, 2003) montrent la fécondité de cette théorie, mais aussi son caractère ouvert. De plus, elle s’écarte d’une vision selon laquelle la logique de l’efficacité serait du côté de l’encadrement, du travail prescrit et des règles formelles qui le spécifient et la logique des sentiments du côté des exécutants et des règles dites « informelles ». C’est cette formalisation de Roethlisberger et Dickson (1939) que Reynaud va réviser en faisant de l’informel l’expression de l’autonomie face au contrôle ; pour l’auteur, la puissance normative est distribuée et ce qu’affirment les exécutants dans le travail, c’est bien leur prétention à produire des règles et pas seulement leur volonté de contester les règles en vigueur : la logique de l’efficacité n’est pas du seul côté de l’encadrement et la logique des sentiments du côté des exécutants, mais ces deux logiques appartiennent aux deux côtés. Voilà le renversement de perspective qui s’achève par une ouverture qui permet de penser ensemble l’individu et le système, précisément au travers de ce que les sujets fabriquent, mobilisent ou mettent de côté, à savoir des règles.
De la régulation conjointe à la régulation sociale
Si le point de départ de la théorie de la régulation sociale reste les relations de travail, ce n’est pas pour cantonner cette théorie dans le domaine de la négociation collective. Certes, la négociation est la forme la plus rationalisée de l’échange social, mais cette théorie permet de penser aussi les formes de la vie sociale moins élaborées et les échanges moins explicites de l’échange social. Étendue au domaine des organisations, cette théorie permet de comprendre la genèse de l’ordre social comme le produit des régulations qui prennent leur source tant du côté de l’encadrement et de la direction que du côté des subordonnés ou des exécutants.
La régulation conjointe : la rencontre entre autonomie et contrôle
La théorie de la régulation sociale postule l’existence d’une pluralité de sources de régulations légitimes, dont elle aide à comprendre comment elles se forment, s’opposent ou se combinent : pour Reynaud (1999 : 20), dans l’entreprise,
ce qui s’affronte, ce ne sont pas seulement des intérêts, mais des prétentions aux règles, des volontés de régulation. Mais l’une des parties en détient, dans la pratique, l’énoncé et l’exécution. L’autre cherche à faire valoir des pratiques informelles, des réseaux clandestins de complicités : au mieux, à les introduire dans l’organisation officielle ; au moins à les abriter et à les faire respecter. Il est commode de présenter cette rencontre comme celle de deux régulations, une régulation de contrôle et une régulation autonome.
L’issue de cette rencontre est, pour Reynaud (1997), une régulation conjointe, entendue comme « toute régulation qui est le résultat de plusieurs légitimités », sans oublier que ces légitimités se construisent l’une contre l’autre et donc dans un rapport de pouvoir. Pour lui, la régulation conjointe n’exclut pas une asymétrie dans les rapports de pouvoir, et il fait observer qu’« une régulation conjointe comme celle qu’élaborent employeurs et syndicats dans une convention collective est une régulation de contrôle par rapport aux organisations ouvertes » (Reynaud, 1997 : 115).
Les règles de contrôle visent à construire un certain ordre social efficace et si possible légitime ; elles sont développées pour maintenir les individus ensemble, selon une certaine discipline visant à faire respecter un ensemble d’obligations sociales ; que cette discipline soit imposée ou consentie, cela ne change rien à l’incontestable tentative de contrôle qui se loge dans ces régulations, y compris pour obliger les partenaires à entrer dans le jeu, à s’investir dans des espaces d’action déjà délimités. Les règles autonomes signifient que l’acteur social ne se laisse jamais totalement emprisonner dans des cadres de dépendance. L’acteur social revendique de faire reconnaître ses droits, de pouvoir développer des initiatives locales, d’affirmer sa capacité à produire ses propres règles d’action, ou sa volonté de cogérer un système. Son action constitue une réponse à des contraintes, à des dispositifs hétéronomes, à un État unitaire, à des dispositifs extérieurs de structuration des activités, à des institutions qui règlent ses comportements, à des mécanismes de contrôle et de sanction. Les acteurs tentent de faire reconnaître leurs actions comme légitimes ou d’affirmer leur contribution efficace dans la définition des règles ; ils tentent d’exercer leur autonomie en grignotant des marges de manœuvre ou en négociant.
La régulation conjointe : un cas particulier de la régulation sociale
Cette notion de régulation conjointe sera fortement discutée par divers auteurs. Ainsi, E. Reynaud (2003 : 151) montre que les règles de l’emploi proviennent de régulations conjointes, mais d’un type particulier. La gestion des chômeurs gomme les spécificités des situations locales et la régulation de contrôle émanant « d’en haut » écrase toute possibilité d’émergence d’une autre source de régulation : pour elle, une régulation locale devrait faciliter le traitement de ces demandes sociales propres portées par les acteurs locaux, car ces demandes ne recoupent pas obligatoirement les directives nationales. De même avec le plan d’aide au retour à l’emploi, la régulation n’est pas si conjointe qu’on pourrait le penser, puisqu’une des parties prenantes, les employeurs, tente de reprendre l’initiative en faisant en sorte que le demandeur d’emploi passe contrat directement avec l’Unedic (l’organisme payeur d’assurance-emploi), sans que l’Agence nationale pour l’emploi soit mise à contribution. Elle n’y parviendra pas, mais cela montre que les termes de la régulation ne sont jamais fixés définitivement et que les enjeux ne sont pas prévisibles.
D’autres auteurs montrent que les régulations peuvent être d’un seul côté : pour Terssac et Lalande (2003), les règles qui se sont créées à l’occasion de la modernisation de la SNCF (Société nationale des chemins de fer, en France) ne sont pas issues d’une rencontre entre des régulations autonomes et des régulations de contrôle, mais bien d’initiatives visant à changer les méthodes de l’entretien des machines : ces initiatives seront expérimentées en toute autonomie, puis imposées à tous ; elles serviront à remettre en cause l’ordre existant et à combattre les tenants de l’ordre établi. La négociation a porté sur les termes de l’échange : l’engagement de chacun dans le projet de modernisation s’est échangé contre la reconnaissance et la promotion des personnes dans l’organisation et, de manière symétrique, le retrait a signifié l’exclusion de toute position d’encadrement. De plus, les règles peuvent changer de côté, en fonction de la phase du projet, et passer d’une régulation autonome à une régulation de contrôle : dans un premier temps, ces règles sont bien des règles autonomes, produites par un groupe minoritaire qui affirme sa compétence, plus que son pouvoir ; dans un deuxième temps, ces mêmes règles autonomes vont être étendues et devenir des contraintes pour tous, donc des règles de contrôle dont le non-respect est sanctionné, bref, un système d’obligations imposées. L’initiative consistant à élaborer des règles autonomes en marge des règles officielles ou contre celles-ci se prolonge par une normalisation transformant les règles autonomes du début en règles de contrôle imposées à tous. La régulation conjointe paraît bien être un cas extrême et un cas limite de la régulation sociale. S’intéresser aux régulations sociales, ce n’est pas s’intéresser aux régulations d’un système déjà construit, mais prendre comme objet sa construction ; ce n’est pas expliciter les régulations d’une activité sous l’effet de contraintes, mais prendre comme objet l’activité même de régulation par laquelle les individus construisent leurs contraintes, les acceptent ou les remettent en cause. Ce n’est pas analyser les modes de régulation en fonction de mécanismes ou de structures singulières, mais expliciter les raisons pour lesquelles les individus agissent d’une certaine manière.
La notion de régulation sociale permet d’expliquer la manière dont les individus réagissent à ces contraintes, interprètent la situation, inventent des cadres cognitifs pour trouver le sens, se mobilisent et s’affrontent sur des jugements à propos de l’efficacité de tel ou tel mode d’organisation. On s’écarte de tout déterminisme ou de toute disposition : l’accent est mis sur ce « fait social » qu’est l’action et non sur une suite d’événements dont il suffirait de retrouver les enchaînements pour comprendre leurs relations avec l’action. La notion de régulation sociale combine deux idées apparemment contradictoires et complexes, celle de « contrôle » et celle d’« autonomie ». Contradictoires, car si l’autonomie et le contrôle sont des logiques d’action opposées, il reste à expliquer comment ces deux sources normatives se combinent en pratique ; complexes, car un acteur peut avoir une stratégie orientée vers le contrôle et s’appuyer sur l’autonomie des acteurs, ou développer une stratégie tournée vers l’autonomie pour mieux contraindre ses collègues.
Ce qu’on observe, c’est que les acteurs construisent un système d’échange et de coopération pour la production des règles ; c’est ce système d’actions et d’interactions durables qui est appelé dans cette théorie une régulation sociale. Cette régulation sociale est bien ce qui ordonne l’action, fixe les contraintes ; c’est aussi une activité par laquelle les acteurs élaborent leurs intentions, construisent le sens de leurs actions et finalement règlent leurs indépendances. Parler de régulations sociales, ce n’est pas postuler que les acteurs trouveront harmonieusement des compromis acceptables et respectés ; c’est au contraire affirmer la différence de rationalité. Mais en même temps que l’interdépendance met les individus en situation d’interactions et les oblige à se confronter et à échanger, y compris sur leurs différences, cette interdépendance les oblige à trouver des règles communes pour régler leurs différends et à s’engager dans un échange social. Il ne s’agit pas de réguler un système préexistant pour assurer son fonctionnement conformément à des normes préétablies, mais bien de construire le système social conformément aux attentes des acteurs et aux ressources dont ils disposent pour se faire entendre : la place des régulations sociales dans la construction des systèmes reste essentielle, dans la mesure où ces régulations fondent l’échange social et construisent le système de valeurs. Il n’y a pas de système normatif auquel obéiraient les régulations sociales, pas de grandeurs affichées auxquelles les régulations se conformeraient pour corriger les dérives.
Comme nous l’avons dit plus haut, s’intéresser aux régulations sociales, ce n’est pas s’intéresser aux régulations d’un système déjà construit, mais prendre comme objet sa construction ; ce n’est pas expliciter les régulations d’une activité sous l’effet de contraintes, mais prendre comme objet l’activité même de régulation par laquelle les individus construisent leurs contraintes, les acceptent ou les remettent en cause. Ce n’est pas analyser les modes de régulation en fonction de mécanismes ou de structures singulières, mais expliciter les raisons pour lesquelles les individus agissent d’une certaine manière.
Les concepts fondamentaux : conflit, négociation et règle
Trois concepts fondamentaux constituent le cœur de la théorie : « le conflit, la négociation et la règle », qui forment le titre d’un ouvrage de Reynaud (1999) rassemblant quelques-uns de ses articles. Bien entendu, il s’agit d’un choix discutable, mais qui a été fait en prenant en compte les relations que ces trois concepts entretiennent entre eux ; cependant, chacun pourra compléter la liste, tout comme nous l’avons fait dans le cours du texte.
La notion de conflit
D’abord, la notion de conflit est un concept central de cette théorie. En un premier sens, le conflit ouvert est l’expression d’un mécontentement qui n’a pu se régler autrement que par ce mode d’expression. Pour Reynaud, le conflit n’est pas le signe d’une « anomie », et l’on pourrait dire que dans la théorie de la régulation sociale, ce serait l’absence durable de conflit qui constituerait à tout le moins une « anomalie » : le conflit est un mode « normal » de fonctionnement, puisque chaque acteur est porteur d’une rationalité qu’il tente de faire admettre aux autres pour infléchir leurs comportements. La rencontre de ces acteurs au travers du conflit les constitue en une communauté capable de construire une action collective, de définir un intérêt commun, de s’engager ensemble, en un mot, de gérer leurs interactions sociales en inventant des règles communes et admises par les parties en présence, qui seront les règles du jeu. C’est l’analyse du conflit qui permet d’apprécier la portée et la solidité de cette solution, car le conflit « montre jusqu’où la régulation fonctionne, dans quels cas elle est insuffisante ou incohérente et quels sont les éléments de changement qui la menacent ; l’étude du conflit montre les limites et les faiblesses de la régulation et permet de faire des hypothèses sur les changements possibles de cette régulation » (1999 : 113). Groux (2001 : 223) montre que le conflit « sur » les règles n’épuise pas la notion de conflit qui peut être étendue aux conflits « de » règles, « des conflits qui agissent au sein même du système de règles et qui deviennent donc partie prenante de la production de règles (et de régulations) ». Dans un ouvrage publié en 2009, Alter, montre un déficit de régulations sociales, puisque d’un côté, celui des subordonnés, « on donne », tandis que du côté de l’encadrement, « on prend » : le conflit émerge lorsque la régulation s’interrompt par la non-reconnaissance de ce qui est donné par les salariés, tandis que l’encadrement ne parvient pas à recevoir.
La notion de règle
Ensuite, la notion de règle du jeu est centrale pour désigner le produit de la rencontre des acteurs, puisque ce que produisent et ce qu’échangent les acteurs, ce sont des règles. Comme l’écrit Reynaud dans sa préface à la deuxième édition des Règles du jeu , agir, c’est poser des règles, car les acteurs affirment une prétention aux règles. La contribution à la formation des règles, à leur maintien ou à leur transformation est consubstantielle à l’action, et n’est pas le résultat d’une quelconque soumission de cette action à des valeurs. Qu’est-ce que la règle ? Dans cette même préface, Reynaud (1997 : IV) précise sa définition :
la règle est un principe organisateur. Elle peut prendre la forme d’une injonction ou d’une interdiction visant à déterminer strictement un comportement. Mais elle est plus souvent un guide d’action, un étalon qui permet de porter un jugement, un modèle qui oriente l’action. Elle introduit dans l’univers symbolique des significations, des partitions, des liaisons.
En s’inspirant des travaux de Schelling (1980), l’auteur de la théorie de la régulation sociale met au jour la permanence des règles qui sont autoentretenues dans la mesure où le calcul d’intérêt (ou le pari) correspond au respect de la règle.
La notion de négociation
Enfin, la négociation est le troisième concept central de la théorie de la régulation sociale. La négociation collective s’inscrit dans un cadre plus ou moins formalisé, se met en place pour résoudre un problème partagé par les deux parties et aboutit à un accord qui est un texte provisoire qui cristallise l’engagement des protagonistes et prend place dans la forêt d’accords existants. Dans la lignée de Flanders (1968), Reynaud appelle négociation « tout échange où les partenaires cherchent à modifier les termes de l’échange, toute relation où les acteurs remettent en cause les règles et leurs relations » (1999 : 15). La négociation est un échange réglé qui suppose de se mettre d’accord sur des règles de telle sorte que l’échange ait lieu ; négocier, c’est fabriquer des règles communes, car pour lui, « ce qu’on échange, ce sont des règles », et c’est bien cette production de règles qui est au fondement de l’échange social. L’important, c’est la création de règles qui vise à mettre de l’ordre dans les interactions, à cadrer et à mettre sous contrôle les actions des parties en présence. Dire que la négociation aboutit à la création ou à la modification des règles n’exclut pas des situations de négociation dans lesquelles les règles (comme les règles traditionnelles parfois mobilisées ou les règles institutionnelles) préexistent, mais feront l’objet d’une réinterprétation.
Remarquons la proximité de cette théorie avec la théorie de la négociation de Strauss (1992), pour qui travailler, c’est inventer un ordre social négocié par l’intervention des compétences des personnels médicaux. Il s’agit d’un autre secteur, mais Strauss montre en effet que les buts à atteindre pour l’hôpital concernant la guérison des patients sont acceptés, mais cela ne permet pas de résoudre les problèmes quotidiens du travail. Il faut alors négocier et inventer une solution, ce qui fait de la négociation bien autre chose qu’un marchandage de positions ou que l’optimisation de points de vue ; l’invention de solutions en situation est bien le résultat d’une interaction, mais d’une interaction réglée, tout comme, pour Strauss, « le rapport malade-psychiatre est une interaction structurée ».
Cette manière de voir a deux conséquences : ces dispositifs sont l’une des conditions pour trouver des solutions avantageuses ; de plus, les acteurs s’engagent à recourir à ce type de règles pour gérer leur opposition. En choisissant d’y recourir, ils créent du lien social et en les refusant, ils affirment une volonté de rupture. La notion de négociation ne s’applique pas à tout, ni partout, car il est bien des situations de coopération dans lesquelles les partenaires ne négocient pas pour agir ensemble, soit parce que l’accord est suffisant, soit parce qu’ils ont accepté de ne pas remettre en cause, au moins pour un temps, les règles existantes. Mais la notion de négociation est une catégorie générale de la théorie de la régulation sociale, d’une part parce qu’elle ne se réduit pas à la négociation en forme et institutionnalisée qu’illustre la négociation collective, mais s’étend à des formes d’interaction faisant l’objet de confrontations et de compromis qu’illustrent les « quasi-négociations » ; d’autre part, parce qu’elle n’est pas une étape des relations, mais un processus permanent qui accompagne les relations entre des individus : l’accord ou la rupture ne sont pas les seules manières de ponctuer une relation, la décision unilatérale peut suspendre pour un temps le processus, de même que la défection de l’un des protagonistes peut l’interrompre. Enfin, parce qu’elle peut prendre des formes diverses, être implicite et se traduire par des remises en cause des normes imposées, être individuelle lorsque le salarié discute son contrat ou sa rémunération ou être collective lorsqu’une partie représente les intérêts d’une pluralité de personnes, ajoutons qu’elle est de plus en plus délocalisée vers le bas et le local, au niveau de l’entreprise et non de la branche. Au sein de cette théorie, la négociation est centrale, car elle désigne l’effort et les concessions que les protagonistes font pour élaborer ensemble des règles et les rendre communes : « Le conflit oblige à rechercher et à formuler une définition commune et mutuellement acceptable de son enjeu. La négociation découvre ou invente des points de convergence des attentes mutuelles » (Reynaud, 1999 : 235). Le compromis, comme ensemble de règles acceptées par les deux parties, assure au résultat de la négociation une légitimité ; la négociation n’élimine pas l’asymétrie des positions des parties en présence, mais règle provisoirement l’inégalité du rapport des forces, autour d’une zone de convergence acceptable pour les parties en présence.
Conclusion : une théorie générale et ouverte ?
Au terme d’une présentation synthétique, retenons premièrement l’originalité de cette théorie liée à son histoire, la posture épistémologique qu’elle induit, la perspective qu’elle ouvre et la clarification conceptuelle qu’elle propose. La théorie de la régulation sociale a une histoire dont elle porte la marque et qui est liée à ses origines : les relations professionnelles constituent un domaine d’élaboration des trois concepts clés de la théorie ; pour autant qu’elle a pour objet l’analyse de la fabrication des règles, elle peut dépasser les frontières disciplinaires. Sa force tient à la posture que son auteur a adoptée : d’une part, un renversement de perspective à l’égard du courant majeur que représente le fonctionnalisme, d’autre part, une critique des théories standard de l’organisation ou de l’administration qui articulent l’objectivisme et son complément, le subjectivisme : la TRS propose une autre voie centrée sur le paradigme de la négociation. Cette théorie qui rend compte de l’action et de ce qui la contraint propose la notion de régulation sociale pour indiquer la pluralité des sources normatives, dont l’une est issue du contrôle déjà bien mis au jour et l’autre, de l’autonomie irréductible des sujets, ce qui est l’une des découvertes de l’auteur, qui substitue l’autonomie à l’informel. Enfin, cette théorie repose sur des propositions discutables fondées sur le conflit inéluctable entre les sujets, sur l’incontournable production de règles pour vivre ensemble et sur la négociation comme échange visant à modifier les termes de l’échange. La théorie de la régulation sociale est une critique radicale des deux approches complémentaires que sont l’holisme et l’individualisme méthodologique.
Retenons, deuxièmement, que l’originalité se poursuit dans le dialogue que cette théorie établit avec les sociologues, avec les politologues, avec les juristes, comme nous l’avons montré, mais aussi avec les économistes. Cette posture permet de comprendre la différence et le dialogue avec une théorie voisine dans son appellation, communément présentée par ses concepteurs comme la « théorie de la régulation » (Boyer et Saillard, 2002). Observons qu’il s’agit d’abord d’une théorie économique de la régulation qui cherche, au début des années 1970, à comprendre le passage de la croissance à la crise : le marché autorégulateur et l’équilibre sont entravés par des causes externes et des rigidités institutionnelles (salaire rigide, conventions collectives ou rôle des syndicats) qui aggravent le chômage : des formes de régulation par l’État peuvent corriger le marché en agissant sur le partage des gains de productivité et ainsi réorienter l’économie. Observons ensuite que cette théorie traite des grands ensembles, mais en excluant toute intervention des acteurs sociaux : pour Reynaud (1999), on ne peut pas expliquer la décision par les seuls déterminismes ou expliquer les transformations de la société par les mouvements des capitaux. Ces mouvements sont issus de décisions qui forment des règles et qui sont prises en réponse à des contraintes. Observons enfin que les travaux sont de nature macroéconomique, même si les théoriciens des conventions montrent au niveau microsocial que les règles et les conventions sont à l’origine de l’efficience, car les relations marchandes ne peuvent se développer sans un cadre commun que Favereau (2003) appelle « un dispositif cognitif commun ». Pour Favereau, il y a des proximités entre la règle et la convention, entre la TRS et la théorie économique des conventions, qui s’accordent pour récuser toute régulation systémique et globale : son point de vue est que la régulation de contrôle inclut des failles et des lacunes dans la coordination, que les régulations autonomes vont combler en inventant des solutions efficaces. La rationalité limitée produit des règles ou des dispositifs incomplets et oblige les acteurs aux intérêts antagonistes à développer l’adaptation et l’apprentissage, en s’accordant sur une représentation satisfaisante de leur relation. L’accent est mis sur les ressources cognitives de l’acteur, qui incluent « une aptitude à l’interprétation » (et non seulement au calcul), de plus, dans l’échange, les contractants élaborent une représentation d’un monde commun qui s’apparente à une convention d’autant plus légitime qu’elle contient tant les défaillances de la coordination par une meilleure efficacité que les défauts de la reproduction par une plus grande « équité ». Il reste à comprendre comment se fabrique une convention, qui en sont les auteurs et de quelle manière ce dispositif cognitif va servir à définir un programme d’actions.
Enfin, troisièmement, retenons que la théorie de la régulation sociale est une théorie générale en sciences sociales qui concerne la production de règles comme paradigme de l’échange social : née dans le domaine des relations professionnelles, étendue aux organisations, appliquée à la sphère du travail, elle vise à proposer un schéma général de l’action sociale et de ce qui la contraint qui soit pertinent pour les différentes disciplines des sciences humaines et sociales (droit, gestion, économie, sciences politiques, ergonomie). Cette tentative n’est pas isolée, puisque d’autres auteurs l’ont proposée également : Maggi (2003), qui ouvre la voie pour penser « l’agir organisationnel », Alter (2009), qui approfondit l’échange qui se noue dans la coopération, ou Friedberg (1993), qui formalise les relations entre le « pouvoir et la règle » pour penser ensemble l’action comme calcul relevant d’une rationalité instrumentale et l’action comme solidarité visant à effacer la concurrence individuelle, et qui relève de l’affectif « en montrant la continuité de l’analyse des organisations (celle de l’action organisée) et de celle de l’action collective » (1993 : 144). Cette théorie de la régulation porte sur l’ordre social, qui a plusieurs auteurs, une variété de sources de régulation et de pouvoir qui se déposent en des lieux divers : le paradigme de la négociation englobe une grande variété de formes de la vie sociale, qu’il permet d’expliciter et de penser ensemble.
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1 . Ce chapitre est précédemment paru dans Terssac, Gilbert de (2012). La théorie de la régulation sociale : repères introductifs. Interventions économiques , vol. 45. De petites corrections de style sont faites ici.


Partie II
L’organisation du travail
3. L’industrialisation et le développement du capitalisme
4. La division technique du travail
5. Les origines et les fonctions de la parcellisation des tâches
6. Les nouvelles formes d’organisation du travail et le travail en équipe


Chapitre 3
L’industrialisation et le développement du capitalisme 1
Présentation
Nous abordons dans la deuxième partie de cet ouvrage l’un des principaux objets d’étude de la sociologie du travail, soit l’organisation du travail. Il sera question notamment de la division de plus en plus poussée du travail, qui accompagne l’industrialisation et le développement du capitalisme, des formes diverses d’organisation du travail, de la relation entre l’évolution des technologies de production et celle de l’organisation du travail, ainsi que de l’émergence actuelle de nouvelles formes d’organisation du travail.
Ce premier texte de la partie II présente un aperçu historique et théorique général sur le sujet. Il comprend trois sections. La première section présente un bref historique des transformations du travail et de son organisation depuis le tout début de l’industrialisation et du développement du capitalisme en Europe. Des notions fondamentales y sont également définies, entre autres celles d’industrialisation et de capitalisme.
La deuxième section, à caractère historique elle aussi, porte sur l’expérience canadienne. En dépit de plusieurs similitudes avec la situation européenne, l’histoire canadienne du travail présente certains traits caractéristiques, du fait notamment que le capitalisme industriel s’est développé beaucoup plus tardivement au Canada.
La troisième section présente différentes approches théoriques proposant d’expliquer la dynamique des transformations du travail et de son organisation. C’est là une occasion de voir comment s’appliquent concrètement les grandes approches théoriques étudiées au chapitre 1 de ce recueil, dont celles de Marx, Durkheim et Weber. Seront enfin présentées des théories qui permettent de mieux comprendre les développements à venir en matière d’organisation du travail.
L’industrialisation et le développement du capitalisme
Harvey J. Krahn et Graham S. Lowe
C ommençons notre étude du travail et de son organisation au sein de la société canadienne en effectuant un bref retour en arrière. Une bonne compréhension de ce que pouvait être le travail jadis nous permettra de mieux saisir les particularités des modèles actuels. Nous serons ainsi mieux en mesure d’évaluer l’importance des changements que nous observons actuellement. Si l’un de nos objectifs est d’« améliorer » le travail ou les milieux de travail, le fait de connaître les nombreuses tentatives passées d’amélioration nous évitera peut-être de faire certaines erreurs.
Une autre raison importante justifie que nous commencions cette étude par un aperçu historique. Tout comme d’autres branches de cette discipline, la sociologie du travail dispose d’une documentation théorique volumineuse, dont la majeure partie est influencée par les écrits de Karl Marx, Émile Durkheim, Max Weber et d’autres grands sociologues. Ces auteurs ont élaboré leurs théories à partir d’observations sur le monde qui les entourait. Pour mieux comprendre ce qui les intéressait et les conclusions qu’ils ont tirées, il est utile de connaître l’époque qu’ils décrivent. Ce texte commence donc par un survol historique des origines du capitalisme industriel en Europe pour traiter ensuite de l’expérience canadienne en matière d’industrialisation. À partir de ce cadre descriptif, nous pourrons nous pencher sur les diverses hypothèses théoriques avancées pour expliquer ce phénomène et sur certaines prédictions qui concernent l’avenir des sociétés capitalistes et industrielles.
Mais nous avons déjà recours à des concepts qui mériteraient d’être définis plus clairement. Que signifient exactement les termes industrialisation et capitalisme ? On utilise le terme industrialisation pour décrire les aspects techniques reliés à l’accumulation et au traitement des ressources d’une société. Quant au terme capitalisme , il fait référence à l’organisation sociale de l’infrastructure de production. Ainsi, une société industrielle est une société qui, au lieu d’utiliser l’énergie humaine ou animale, utilise des sources d’énergie inanimées, telles que le charbon, le pétrole, l’hydroélectricité ou l’énergie atomique, pour alimenter un système de production qui repose principalement sur une technologie mécanique complexe pour le traitement de ses matières premières. La plupart des écrits portant sur la société industrielle, y compris celui-ci, commencent par des comparaisons avec les sociétés agricoles, d’où est issue la société industrielle. Le fait de qualifier une société d’« industrielle » ne nous renseigne toutefois pas véritablement sur les relations qu’entretiennent entre eux ceux qui participent au processus de production, ou sur la façon dont ce système est organisé. Un système capitaliste de production est un système dans lequel on trouve, d’une part, ceux qui possèdent la technologie de production et, d’autre part, ceux qui ne possèdent rien et qui ont été embauchés par les propriétaires pour travailler.

♦ Du moins était-ce encore le cas lors de la parution du texte de Krahn et Lowe, en 1988. Depuis lors, on le sait, la situation dans l’ex-URSS ne cesse d’évoluer.
Ces définitions sont incomplètes, mais nous y reviendrons plus loin. Nous pouvons tout de même proposer une manière plus concrète de distinguer ces deux concepts : le Canada et l’URSS sont tous deux des pays industrialisés, mais le Canada est une société capitaliste et l’URSS, une société communiste ♦ . Ces deux pays disposent d’une économie industrielle, mais en URSS, l’État revendique la propriété intégrale du système de production.
Les origines du capitalisme industriel
Certains ouvrages traitant de la transformation de la société européenne à partir du xvii e siècle reconnaissent l’importance de la révolution industrielle, mais passent sous silence les bouleversements qu’a connus au même moment l’organisation sociale de la production. D’autres études décrivent cette époque comme une période de transition entre une société féodale et une société capitaliste, et présentent l’industrialisation comme un sujet d’importance secondaire 2 . Il serait certainement plus juste de considérer que ces deux facteurs de changement ont été simultanés et qu’ils se sont influencés mutuellement. La plupart des historiens distinguent deux périodes importantes dans l’évolution du capitalisme : le capitalisme marchand ou commercial, qui a débuté au xvi e siècle, et le capitalisme industriel, qui s’est développé un peu plus tard. Durant la période mercantiliste, les marchands européens ont amassé d’immenses fortunes en faisant le commerce international de différents produits, notamment des épices, des métaux précieux, du sucre et du coton. Ils se sont livrés peu après à un commerce tout aussi important, celui des esclaves. La majeure partie de la richesse qui a servi plus tard à alimenter la croissance du capitalisme industriel en Europe provient de cette activité commerciale associée au pillage d’autres cultures (par exemple, les esclaves en Afrique et une quantité impressionnante d’or et d’argent en Amérique centrale et en Amérique du Sud). De ce point de vue, le capitalisme a précédé l’industrialisation.
L’expansion du capitalisme a entraîné un vaste éventail de changements tant sur les plans social et économique que sur le plan politique. Contrairement à d’autres événements historiques plus précis, il nous est impossible d’identifier avec exactitude où et quand le capitalisme s’est d’abord manifesté. En fait, il a évolué lentement et de façon différente dans plusieurs pays d’Europe. Son origine remonte au xvi e siècle, époque où les marchands, les banquiers et les monarques d’Espagne, des Pays-Bas, d’Angleterre et de France ont commencé à parcourir le monde à la recherche d’or et d’autres denrées de valeur susceptibles d’être vendues en Europe. Un réseau commercial très complexe s’est alors développé, reliant l’Afrique, l’Asie et les colonies d’Amérique à l’Europe. Pourtant, l’Europe était encore une société féodale à cette époque, et la révolution industrielle n’avait pas encore éclaté. Ce n’est qu’une infime minorité d’individus vivant dans les quelques villes axées sur le commerce qui ont pu participer à ces expéditions autour du monde et en tirer profit. Quant à la majorité des habitants de ces pays, ils continuaient à vivre à la campagne et à s’occuper des terres, tout comme leurs ancêtres le faisaient jadis, entretenant ainsi par leur travail les familles de propriétaires terriens qui étaient maîtres de la vie rurale.
La structure des classes sociales de ces sociétés préindustrielles était ainsi constituée : il y avait les classes formées par les aristocrates et les marchands qui vivaient principalement dans les villes, et puis celles des seigneurs et des paysans à la campagne. Au fil des ans, la classe des marchands est devenue de plus en plus puissante, car elle se concentrait davantage sur la production industrielle. Comme la production industrielle des villes a commencé peu à peu à supplanter l’hégémonie de l’agriculture sur le plan économique, la classe des propriétaires terriens est devenue beaucoup moins influente. L’évolution du capitalisme industriel a poussé un grand nombre de paysans à délaisser la campagne au profit des villes, formant ainsi un immense salariat urbain. Toutes ces transformations sont survenues sur une période de plusieurs siècles, selon un rythme et un scénario différents pour chaque pays. Mais si certains détails précis de l’évolution du capitalisme diffèrent à l’échelle internationale, ainsi que dans diverses régions d’un pays, la démarche et les causes sous-jacentes se ressemblent. Il en est résulté des changements incommensurables touchant les milieux de travail, les employeurs, la manière dont les gens travaillaient et les conditions de travail.
Le travail dans la société féodale
Pendant l’époque féodale, les relations de travail mettaient généralement en situation des paysans qui cultivaient des parcelles de terre dont ils n’étaient pas propriétaires. Les familles à qui elles appartenaient percevaient des redevances sous la forme d’un certain nombre de jours de corvée par année ou, plus fréquemment, sous la forme de produits provenant des terres. La mobilité de la main-d’œuvre était peu courante, et les paysans, généralement très pauvres, vivaient et mouraient sur le même domaine seigneurial. Le même sort était réservé à leurs enfants, puisque la relation serf-seigneur se transmettait de génération en génération. On remettait alors peu en question le fait que certains détenaient le pouvoir et que d’autres étaient nés pour obéir.
La quasi-totalité de ce qui était utilisé ou consommé sur le domaine seigneurial était produite sur place. Certains objets, comme les outils en métal, devaient parfois être fabriqués par les artisans dans les villages et les villes médiévales. L’organisation de ce travail non agricole, notamment le salaire des artisans, le choix de la technologie, le niveau de production et le coût du produit fini, était soumise à la réglementation sévère des corporations. Les artisans des différents corps de métiers faisaient tous partie de leur corporation respective, organisation qui constitue en somme l’ancêtre des syndicats, apparus quelques siècles plus tard. Dans la mesure où il existait des marchés de biens et de services, ceux-ci ne fonctionnaient qu’à l’échelle locale et sous la juridiction des corporations. L’argent ne jouait pas un rôle aussi prépondérant qu’aujourd’hui dans les relations commerciales. En fait, très peu de produits agricoles étaient échangés contre de l’argent comptant. C’était surtout une économie de prémarché où le producteur était aussi consommateur ; c’était également une économie préindustrielle. La technologie agricole était simple et l’énergie était fournie par les animaux et par les membres de la famille.
Il faudrait également souligner que c’était une économie précapitaliste. Le travail rémunéré était un phénomène pratiquement inexistant et la classe des marchands ne détenait pas encore le pouvoir. La classe des seigneurs recevait des redevances et exigeait qu’on soit à son service. En retour, elle perpétuait les relations de « location » et offrait, en cas de besoin, une forme de protection aux serfs dont elle dépendait à cause des redevances. D’habitude, les propriétaires terriens ne participaient pas directement aux activités agricoles de leurs vassaux. Pour autant que ces derniers s’acquittaient de leur contribution annuelle sous forme de corvée ou de produits auprès de leur seigneur, ils pouvaient dans une certaine mesure décider quand et comment faire le travail. Cette liberté n’était peut-être qu’une maigre consolation, mais elle représentait néanmoins un avantage auquel les futures générations de salariés urbains n’allaient pas avoir droit.
La société féodale reposait donc sur un système d’obligations et de droits mutuels fortement marqués par les traditions. Par conséquent, cette société était plutôt stable, mais elle freinait le progrès économique. Pendant plusieurs siècles, les changements sociaux et économiques furent très graduels, les innovations techniques et sociales peu fréquentes, et le niveau de vie ne s’est pas élevé. Mais après un certain temps, la société féodale a commencé à décliner, et on a vu apparaître de nouveaux modèles d’organisation sociale. Est-ce le déclin du régime féodal qui a favorisé la montée du capitalisme, ou est-ce l’inverse ? Cette question est au cœur de multiples débats de spécialistes. Certains sont d’avis que des caractéristiques propres à la société féodale, telles l’augmentation de la population rurale, la détérioration des terres et la hausse des redevances qu’exigeaient les seigneurs, ont poussé les paysans à quitter la campagne et les ont entraînés vers les villes où ils allaient constituer une classe ouvrière urbaine. D’autres croient plutôt que les villes ont attiré les serfs qui ne possédaient aucune terre parce que le capitalisme marchand avait pris de l’ampleur dans les régions urbaines et que l’économie de marché commençait à avoir une influence sur la vie rurale. C’est pourquoi ils auraient abandonné les domaines seigneuriaux et leurs relations de travail traditionnelles au profit de la ville. Il n’existe probablement pas de réponse catégorique à cette question, car les deux courants se sont certainement influencés mutuellement. Mais peu importe la cause, le résultat demeure le même : l’apparition d’une société bien différente.
Le travail aux débuts de la société capitaliste
Les premières manifestations du capitalisme industriel sont apparues au début du xviii e siècle. Avant, c’étaient les artisans qualifiés travaillant seuls ou au sein de petites corporations qui fabriquaient les produits finis. Mais au début du xviii e siècle, un système différent a fait son apparition : les marchands ont commencé à pratiquer le putting-out , forme de « sous-traitance » engageant des paysans, qui en vint à représenter une part importante de la production non agricole. Les longues heures de travail et les salaires peu élevés perpétuaient la pauvreté rurale des travailleurs non organisés, mais permettaient à ceux qui étaient chargés de la production et de la vente des produits de réaliser des profits substantiels. En France, la production effectuée par les artisans indépendants et par ce système de sous-traitance a été graduellement remplacée par la production dans des ateliers plus importants. Il y avait plus de 400 « manufactures » en activité au début du xviii e siècle. Certaines produisaient du métal, du tissu, du verre et d’autres produits finis. On y retrouvait des artisans qu’on avait convaincus de travailler sous un même toit pour le compte d’un seul employeur qui fournissait les matières premières et vendait les produits. D’autres ateliers fonctionnaient grâce à de la main-d’œuvre contrainte. Le gouvernement français, par exemple, obligeait un grand nombre de chômeurs à travailler dans ces ateliers, ancêtres des fabriques, afin d’accroître la base plutôt faible de l’industrie manufacturière du pays.
En Angleterre, on assistait aussi à l’apparition de nouvelles formes de production industrielle. Le travail artisanal et le travail à domicile étaient également courants là-bas. Cependant, de nombreuses inventions ont commencé à bouleverser les techniques de production au cours de la deuxième moitié du xviii e siècle. Dès 1770, la spinning jenny de James Hargreaves, un rouet à filer manuel qui pouvait filer plusieurs fils à la fois, a modifié la nature du travail dans les industries du textile. Utilisée en même temps que le nouveau métier à filer de Richard Arkwright, le water-frame , qui pouvait exploiter l’énergie provenant de l’eau courante, cette innovation technologique a permis une augmentation phénoménale de la production de textile.
Les nouvelles techniques de traitement du fer ont permis de créer des rails et divers autres produits qui n’existaient pas jusqu’alors. Au cours de ces mêmes décennies mouvementées, des inventeurs ont découvert d’autres façons de tirer profit de l’eau et de la vapeur. La machine à vapeur de James Watt a mis d’immenses quantités d’énergie à la disposition de ceux qui pouvaient l’utiliser. La fabrique industrielle est une innovation technique et sociale qui découle de ces premières inventions. Elle constitue une découverte capitale du point de vue technique, car on pouvait y faire fonctionner plusieurs machines à partir d’une même source d’énergie inanimée. Sur le plan social, cette découverte a eu d’importantes répercussions parce qu’un grand nombre de travailleurs devaient dorénavant être réunis en un même lieu où le travail pouvait être surveillé de très près.
D’après les témoignages, le travail dans ces fabriques n’était pas des plus agréables. Nombreux sont ceux qui ont opposé une résistance à cette nouvelle orientation, particulièrement les artisans qui étaient habitués de travailler chez eux ou dans des petits ateliers où ils étaient maîtres de leur travail. Dans certains cas, de violentes manifestations auxquelles participaient les artisans sans emploi, qu’on surnommait les luddites , ont mené à la destruction des nouvelles machines destinées au textile. Bien que ces manifestations n’aient pas eu lieu partout au pays, des vagues de destruction d’usines ont secoué un certain nombre de communautés du centre de l’Angleterre entre 1811 et 1816. On se souvient habituellement de ces travailleurs évincés comme d’une bande indisciplinée et aveugle qui se rebellait contre le changement technologique. En réalité, c’étaient des travailleurs hautement qualifiés, profondément frustrés de voir leurs compétences devenir inutiles en raison de la transformation rapide des conditions sociales et économiques. En fin de compte, leur révolte s’est révélée vaine. L’État est intervenu, et ceux qui avaient participé à la destruction des machines ont été sévèrement punis. Certains ont été emprisonnés ou déportés, d’autres ont été pendus 3 .
Il ne fallut que quelques décennies pour que les méthodes de production en usine envahissent totalement les sociétés capitalistes industrielles. La main-d’œuvre salariée qui travaillait dans ces fabriques et ces usines était constituée, en partie, d’anciens artisans. On y retrouvait également des travailleurs qui n’étaient que de passage et des gens qu’on avait obligés à travailler. Il était très fréquent de voir des enfants travailler. Dans certains cas, ils y avaient été forcés, surtout si les familles recevaient de l’aide de la paroisse. Certains embauchaient des enfants, les leurs ou ceux des autres, pour qu’ils leur servent d’apprentis à la fabrique (Beaud, 1983 : 66-67 ; Burawoy, 1984).
Les gens qui arrivaient des régions rurales représentaient une source additionnelle de main-d’œuvre industrielle. En agriculture, un modèle de travail bien différent de celui de l’époque féodale (relations traditionnelles entre les seigneurs et les serfs) s’imposait de plus en plus. Certains paysans habitaient encore sur les terres des seigneurs, mais le travail rémunéré était devenu monnaie courante dans les régions rurales. Cette nouvelle façon de procéder plaisait à ceux qui possédaient de grands domaines, car ils pouvaient avoir recours à de la main-d’œuvre seulement lors des moments les plus exigeants du cycle agricole. Toutefois, ce passage au travail rémunéré et la paupérisation croissante qui en a résulté ont occasionné d’autres ennuis aux gens fortunés. Les impôts destinés aux pauvres, les poor rates , ont augmenté rapidement durant les décennies qui ont précédé et suivi le début du xix e siècle.
Bon nombre de paysans arrivaient à cultiver des produits et à élever quelques animaux sur les parcelles de terre qu’ils possédaient ou qu’ils louaient, ou encore sur les terres communes qu’avaient toujours partagées les habitants dans le passé. Ces droits communs, héritage d’une époque où la propriété privée n’était pas aussi institutionnalisée, jouaient un rôle clé pour la subsistance des paysans dans certaines régions du pays, mais cette tradition n’existait pas partout. La possibilité de faire paître quelques animaux et de trouver du combustible permettait d’arrondir le revenu irrégulier tiré du travail agricole. Mais au xviii e siècle, un grand nombre de gens qui habitaient la campagne ont été expulsés des terres et envoyés dans des régions urbaines à cause du mouvement d’ enclosure , ou de clôturage. Les propriétaires terriens ont commencé à accorder plus d’importance à la production agricole à grande échelle et à l’élevage, particulièrement à l’élevage du mouton. Il s’ensuivit l’élimination des petites terres louées par les paysans, de même que le clôturage arbitraire des terres communes, qui furent réservées à l’usage exclusif des familles aisées de la région. On fermait les yeux sur la violation des droits historiques et le mauvais traitement évident infligé aux pauvres des régions rurales.
La mécanisation de l’industrie et la production en usine sont devenues de plus en plus répandues au xix e siècle, les États-Unis et bon nombre de pays européens s’étant joints au mouvement. Comme nous le verrons plus loin, le Canada a mis du temps à les imiter. L’industrie a bientôt devancé l’agriculture en ce qui a trait au volume de la production annuelle. La production industrielle en Grande-Bretagne a augmenté de 300 % entre 1820 et 1860. La proportion de main-d’œuvre agricole a diminué en Grande-Bretagne, en France, en Allemagne, aux États-Unis et dans divers autres pays industrialisés, tandis que le nombre d’emplois dans les secteurs des services et des industries manufacturières est monté en flèche. Par conséquent, la population des grandes villes industrielles s’est accrue de manière tout aussi spectaculaire. À la fin du xix e siècle, le capitalisme industriel était sans aucun doute le système de production dominant du monde occidental.
Karl Polanyi a écrit sur la « grande transformation » qui s’est opérée en Europe avec l’avènement de l’ économie de marché (ou de ce que nous avons appelé le capitalisme industriel ). Il montre que presque tous les aspects de la vie sociale ont été touchés par ce changement. Les luttes pour obtenir une forme démocratique de gouvernement, la naissance d’un nouvel « État-nation », la croissance rapide des villes, tous ces événements sont étroitement liés aux importantes transformations économiques que nous avons brièvement décrites. Pour résumer ces bouleversements, disons que la révolution industrielle a engendré des technologies plus sophistiquées. Ces innovations se sont traduites par le remplacement des sources d’énergie humaine et animale par des sources d’énergie inanimées. Un système fondé sur le marché, l’argent et le commerce s’est substitué au système précédent, qui ne faisait pas de distinction entre producteurs et consommateurs.
L’organisation du travail a également subi des modifications non négligeables. Au fil du temps, les relations plutôt stables entre les seigneurs et les serfs, où l’argent n’avait pas sa place, ont été remplacées par des relations de travail salarié entre les industriels et leurs travailleurs d’usine. Les employeurs versaient des salaires en échange d’un travail précis, mais ils n’assumaient aucune autre responsabilité vis-à-vis de leurs employés. Par ailleurs, ils présumaient que le fait de verser des salaires leur donnait le droit de décider comment et dans quelles conditions le travail devait être fait. Des artisans jadis indépendants ont pris peu à peu le chemin des usines. Certains ont élargi leurs compétences, ont même intégré la classe des capitalistes en engageant des gens qui travaillaient sous leurs ordres. Mais beaucoup d’autres n’ont pas suivi ce parcours. Habitués depuis longtemps à travailler comme ils l’entendaient, ils se sont fréquemment rebellés contre ce nouveau modèle de relations d’autorité. Cependant, ceux qui arrivaient de la campagne n’avaient pas vraiment d’autre choix que d’entrer dans la classe des salariés. En fin de compte, la plupart des habitants des pays industrialisés ont pu jouir d’un niveau de vie plus élevé. Mais les changements indissociables qui ont mené au capitalisme, à l’industrialisation et à l’économie de marché ont également entraîné de nouveaux problèmes en ce qui a trait à la direction, à la coordination et à la gestion du travail […].
L’industrialisation au Canada
Au Canada, le processus d’industrialisation a commencé au milieu du xix e siècle. Le Canada a été lent à s’industrialiser ; il l’a fait bien après la Grande-Bretagne et les États-Unis. Le rôle du Canada, en tant que colonie britannique, consistait davantage à fournir des matières premières qu’à fabriquer des produits finis qui auraient été en concurrence avec les produits de la mère patrie sur les marchés internationaux. Les Britanniques qui avaient des intérêts dans l’industrie se sont donc peu efforcés d’encourager la fabrication. D’ailleurs, les familles et les particuliers canadiens qui auraient pu s’engager dans de telles activités semblaient être plus portés à poursuivre des activités économiques traditionnelles, c’est-à-dire à amasser des produits de base destinés à être vendus sur les marchés internationaux, par exemple le bois ou les fourrures. Ils ont également mis en place des réseaux de transport, particulièrement des réseaux ferroviaires, afin de relier les régions du pays où se trouvaient ces ressources aux villes portuaires qui s’occupaient du commerce d’exportation.
Le travail durant la période préindustrielle
Dans l’histoire du Canada, la première moitié du xix e siècle est vue comme une époque d’économie préindustrielle ; elle pourrait également être qualifiée d’économie prémarchande, étant donné que la majeure partie de la consommation des ménages des régions rurales était produite sur place. En fait, compte tenu des caractéristiques du développement colonial, même les terres n’étaient pas vraiment considérées comme des marchandises. On avait déjà donné d’immenses parties des terres cultivables à de grandes entreprises et aux particuliers qui étaient dans les bonnes grâces de la Couronne française (et de la Couronne britannique par la suite). Pourtant, moins du dixième des terres reçues par ces particuliers ou ces entreprises était exploité au milieu des années 1830. Si la spéculation foncière nécessitait moins d’effort, elle pouvait néanmoins être des plus lucratives.
On assista à la même époque à une hausse du nombre d’immigrants en provenance d’Europe. Divers facteurs comme la pénurie de terres pour les petits cultivateurs, les famines en Irlande et les conditions de travail généralement déplorables dans bon nombre d’usines européennes contribuèrent à alimenter les vagues successives d’immigration vers le Nouveau Monde. Les immigrants furent nombreux à débarquer au Canada ; ils ont malheureusement dû faire face à des pénuries d’emplois dans les usines des villes et à une insuffisance de terres agricoles à bon marché à la campagne. Bon nombre d’entre eux ont simplement poursuivi leur route vers les États-Unis, où le processus d’industrialisation était déjà amorcé. Comme nous l’avons déjà souligné, les historiens ne s’entendent pas sur les causes de la transition du régime féodal au capitalisme en Europe. Selon certains, c’est une forte demande de main-d’œuvre dans les villes où le commerce et l’industrie étaient en plein essor qui aurait attiré les habitants des régions rurales. Cette hypothèse a été contestée par d’autres, qui croient plutôt que la présence d’une main-d’œuvre urbaine sous-employée aurait favorisé l’évolution vers le capitalisme industriel. En ce qui concerne le Canada, la relation de cause à effet est plus évidente à cette époque. En raison de la forte immigration venue d’Europe, il y avait une classe de travailleurs souvent non qualifiés qui pouvaient travailler en industrie, mais les emplois dans ce secteur n’existaient pas encore.
Quoi qu’il en soit, parmi les immigrants demeurés au Canada, certains ont pu obtenir des terres et commencer à les cultiver ; d’autres se sont trouvé des emplois dans divers secteurs urbains de l’économie. Bon nombre d’entre eux ont participé à la construction des deux canaux qui ont été creusés durant la première moitié du xix e siècle, le canal Rideau et le canal Welland. Ces travaux ont permis d’employer jusqu’à 10 000 travailleurs pendant une certaine période. Malheureusement, pendant ces années, un nombre important de travailleurs non qualifiés, de deux à trois fois supérieur au nombre des travailleurs qualifiés, arrivait au Canada. La demande pour ces emplois saisonniers était donc très forte, en dépit du fait que ce type de travail était mal rémunéré, très difficile, et qu’il exigeait souvent des journées de travail de 14 à 16 heures. La pauvreté était un phénomène très répandu. Au cours de l’hiver 1844, on pouvait lire ce qui suit dans le St. Catherines Journal :
Il régnait, et il règne toujours, une misère inimaginable le long du canal Welland à cause de l’important rassemblement de travailleurs sans emploi. En ce moment, on voit des centaines et des centaines d’hommes, de femmes et d’enfants qui semblent être sur le point de périr d’inanition, et […] ce qui n’arrange rien, […] plus de la moitié de ceux qui travaillent présentement perdront leur emploi […] ce printemps.
En 1840, l’économie canadienne reposait encore en grande partie sur l’agriculture. Mais la main-d’œuvre nécessaire à l’industrialisation était disponible et l’on mettait en place le réseau de transport qui permettrait au centre du Canada de suivre ce mouvement.
Les débuts de l’industrialisation
Bien que ce soient aujourd’hui l’Ontario et le Québec qui dominent l’économie industrielle, il est intéressant de constater que c’est en Nouvelle-Écosse qu’on vit apparaître quelques-unes des premières fabriques au pays. Avant l’entrée des provinces maritimes dans la Confédération en 1867, il existait dans cette région d’importantes entreprises de verre et de vêtements qui fonctionnaient bien et faisaient des profits, de même qu’une imposante industrie de construction navale. Mais la Confédération entraîna la centralisation du secteur manufacturier en Ontario et au Québec, de même que la désindustrialisation des Maritimes. La construction du réseau ferroviaire reliant les Maritimes au centre du Canada eut tôt fait d’inverser le parcours que prenaient jusqu’alors les produits manufacturés, qui allaient des régions de l’Atlantique vers le centre du pays. Une fois ce processus de concentration de la production mis en branle, il fut pratiquement impossible de l’arrêter. Grâce à divers facteurs comme un plus grand bassin de population, un accès facile aux marchés américains et un réseau de chemin de fer reliant l’est et l’ouest du Canada, les régions situées autour de Toronto et de Montréal furent assurées de demeurer l’axe central de l’industrie au Canada.
Au moment de la Confédération, plus de 50 % de la main-d’œuvre canadienne œuvrait dans le secteur de l’agriculture, mais la situation a évolué rapidement. C’est entre 1870 et 1890 que le processus d’industrialisation a été le plus intense. En effet, le nombre d’usines au Canada est passé de 38 000 à 70 000 et la production a connu un essor remarquable. En 1900, le Canada occupait le 7 e rang sur le plan de la production manufacturière, parmi l’ensemble des pays industrialisés. À cette époque, son niveau de production dépassait celui du Japon et de la Suède, deux pays qui ont également connu un démarrage tardif du processus d’industrialisation. De grandes usines urbaines, à l’image de celles qui avaient été créées quelques décennies plus tôt aux États-Unis (et bien avant en Grande-Bretagne), ont commencé à faire leur apparition à Toronto, à Hamilton, à Montréal et dans d’autres villes du Canada central. En fait, un grand nombre de ces usines ont été mises sur pied par des compagnies américaines, amorçant une tendance séculaire à l’investissement direct étranger au Canada, qu’on retrouve encore aujourd’hui.
Ces transformations économiques ont provoqué la croissance rapide des villes centrales ainsi que l’apparition de certains problèmes sociaux propres aux villes, lesquels avaient rendu tristement célèbres les révolutions industrielles d’Europe et des États-Unis. Le droit du travail en était à ses balbutiements, ce qui laissait libre cours aux employeurs qui pouvaient engager des hommes, des femmes et des enfants et leur verser des salaires de misère en échange de longues heures de travail, dans des conditions souvent dangereuses. Si le travail en usine était difficile, les conditions de travail des sous-traitants à domicile étaient souvent bien pires. Des familles entières pouvaient être embauchées à bon marché pour travailler en un seul lieu exigu. Les logements qu’habitaient les ouvriers en ville étaient de mauvaise qualité ; les quartiers dans lesquels ils vivaient étaient généralement insalubres, et les services sociaux de même que les services de santé étaient pratiquement inexistants. Bref, si la production économique a connu un essor incroyable au cours des décennies qui ont suivi la Confédération, la pauvreté continuait de sévir chez la plupart des travailleurs des grands centres industriels.
Le déclin de l’artisanat
Les artisans qualifiés avaient toujours joui d’un statut privilégié, comparativement aux travailleurs non qualifiés, parce qu’ils avaient la possibilité de déterminer leurs conditions de travail, qu’ils engageaient leurs propres apprentis et qu’ils pouvaient fréquemment fixer les prix de leurs services et de leurs produits. Certains travaillaient individuellement, tandis que d’autres œuvraient au sein de petits groupes qui ressemblaient aux corporations d’artisans en Europe. Certes, la plupart d’entre eux étaient encore d’une certaine façon au service d’un propriétaire de « manufacture », mais ils étaient jusqu’à un certain point maîtres de leur travail. À partir du moment où le Canada s’est engagé dans une période intense d’industrialisation, ce scénario a toutefois commencé à changer.
Les propriétaires d’usines se souciaient peu de la tradition. Ils étaient cependant très conscients de la productivité accrue qu’obtenaient les industriels américains grâce aux nouvelles technologies et aux méthodes modernes de gestion industrielle. La plupart de ces innovations se traduisaient par une diminution du besoin de travailleurs hautement qualifiés. Une tâche qui devait jusqu’alors être commencée et achevée par une même personne pouvait maintenant être divisée en plusieurs tâches distinctes qui nécessitaient chacune une connaissance moindre du processus global. Le travail pouvait dorénavant être accompli par des employés moins qualifiés et moins bien rémunérés. Le remplacement des travailleurs par des machines réduisait les coûts tout en augmentant la production. Ces méthodes ont donc rapidement été appliquées au Canada, ce qui a eu pour effet de réduire considérablement l’autonomie du travailleur individuel. Cette opposition évidente entre les intérêts des travailleurs qualifiés et ceux de leurs employeurs s’est traduite par un grand nombre de conflits de travail. Ainsi, entre 1901 et 1914, il y eut, par exemple, plus de 400 grèves et lockouts dans les 10 villes les plus industrialisées du sud de l’Ontario.
Certains pourraient croire que ces conflits opposant les travailleurs qualifiés et leurs employeurs étaient les signes avant-coureurs d’une révolution de la classe ouvrière qui, pour diverses raisons, n’aurait jamais éclaté. Il serait peut-être plus juste de considérer ces conflits comme le fruit de la confrontation d’un groupe de travailleurs, un peu plus privilégiés, à des mesures visant à réduire leur pouvoir professionnel. On pourrait également penser que cette période de changements rapides touchant les technologies et les méthodes de production a dépossédé la plupart des travailleurs de leur autonomie au travail. Il est certes indéniable qu’un grand nombre de ces artisans se sont retrouvés dans cette situation. La « crise de l’artisan » était bien réelle dans leur cas. Mais comme nous l’avons déjà mentionné, il y avait également des milliers de travailleurs qui avaient toujours été des ouvriers manuels non qualifiés. Entre douze heures de travail mal payé dans une usine ou dans un canal à creuser, il y avait peu de différence quant à la fierté face à son travail. Et ces deux types d’emploi étaient certainement préférables au chômage, très répandu à cette époque.
Le travail dans les industries de ressources naturelles
Des milliers de travailleurs étaient employés partout au Canada par les industries extractives, et de nombreux autres travaillaient à la construction des chemins de fer. Dans son ouvrage intitulé The Bunkhouse Man , Edmund Bradwin a évalué à plus de 200 000 le nombre d’hommes, dispersés dans près de 3 000 chantiers, qui travaillaient pour la construction ferroviaire ou pour l’industrie minière ou forestière durant les premières années du xx e siècle. Parmi ces travailleurs, plusieurs étaient des immigrants venus de divers pays d’Europe. Ils constituaient de bons candidats pour ce genre de travail, car ils étaient prêts à occuper n’importe quel emploi et étaient incapables de communiquer avec les travailleurs d’une autre nationalité que la leur, ce qui réduisait les risques de regroupement massif contre leurs supérieurs, et ce, même si les salaires dérisoires et les conditions de travail difficiles leur rendaient la vie dure. Dans la majorité des cas, cette stratégie d’embauche fonctionnait bien ; par contre, les employeurs n’étaient pas toujours à l’abri d’une action concertée, car certains immigrants étaient parmi les membres les plus extrémistes de la classe ouvrière.
La construction et la mise en service d’un chemin de fer transcontinental créèrent une forte demande de charbon. On exploita donc des mines sur l’île de Vancouver, et on vit apparaître près des Rocheuses, en Alberta, une série de villes axées sur l’extraction de charbon. Les immigrants se rendirent rapidement dans ces régions pour obtenir ces nouveaux emplois. Puisque la classe ouvrière n’était pas organisée et qu’il n’existait pas de véritable législation en matière de travail, les propriétaires des mines et leurs gestionnaires pouvaient exiger une somme de travail considérable en échange de salaires relativement peu élevés. On pouvait même, au besoin, faire intervenir l’armée pour mater les travailleurs révoltés. De plus, les conditions de travail en vigueur dans les deux provinces étaient particulièrement dangereuses. On estime qu’au début du xx e siècle, l’extraction d’un million de tonnes de charbon en Alberta avait coûté la vie à dix mineurs. Des statistiques analogues en Colombie-Britannique révélaient que 23 travailleurs étaient morts pour chaque million de tonnes de charbon extraites. À cette époque, la moyenne en Amérique du Nord était de six décès par million de tonnes.
Ainsi, en dépit du fait qu’on s’efforçait d’engager des travailleurs de diverses ethnies et que les propriétaires miniers n’hésitaient pas à punir sévèrement les rebelles, ces conditions de travail déplorables menèrent inévitablement à des grèves, à la mise sur pied de syndicats et même à une action politique. En 1909, un mineur socialiste du nom de Donald McNab fut élu à l’Assemblée législative albertaine pour représenter Lethbridge. Durant la même année, le Parti socialiste révolutionnaire du Canada réussit à faire élire plusieurs de ses membres à l ’Assemblée législative de la Colombie-Britannique, devenant ainsi pour une courte période le parti officiel de l’opposition. Nous nous sommes demandé plus tôt si les artisans qualifiés du centre du Canada, qui refusaient fermement de voir leurs compétences devenir inutiles à cause des nouvelles technologies et des nouvelles méthodes de gestion, allaient être considérés comme une classe ouvrière à tendance révolutionnaire. D’un certain côté, il est vrai que les ouvriers moins privilégiés qui travaillaient dans les mines et les forêts de l’Ouest adoptaient une position plus radicale. Mais leurs victoires, même législatives, étaient habituellement de courte durée. Bien que le mouvement ouvrier ait réussi à se tailler une place dans les industries de ressources naturelles, il n’est jamais devenu le mouvement révolutionnaire dont certains leaders plus extrémistes avaient rêvé. […]
La concentration de la production et la gestion moderne
En 1890, le Canada était fier de posséder près de 70 000 entreprises de fabrication. En 1920, ce nombre avait chuté à près de 22 000. Ce n’était pourtant pas que la production était à la baisse, bien au contraire. C’était simplement une période de « concentration de la production ». On assista à un grand nombre de fusions de sociétés commerciales au cours des premières décennies du xx e siècle, les grandes entreprises manufacturières achetant les entreprises de moindre envergure. De plus, de nombreuses usines prirent de l’expansion dans le but d’accroître leurs économies d’échelle et la production destinée aux marchés nationaux en plein essor. L’Ouest canadien était ouvert à l’immigration. Au début du xx e siècle, une forte hausse de la production de blé fit de cette région un marché plus prometteur pour les produits finis du centre du Canada. On était également témoin d’un processus d’industrialisation dans certaines parties de l’arrière-pays. La ville de Winnipeg, par exemple, élargissait son potentiel de fabrication. En 1891, une entreprise manufacturière moyenne y employait 8 travailleurs et possédait un actif d’environ 10 000 $. En 1911, cette même entreprise moyenne embauchait plus de 60 travailleurs et valait près de 150 000 $.
Ainsi, les années qui ont précédé et suivi la Première Guerre mondiale (jusqu’à la crise économique) ont représenté une période de stabilisation et de croissance de la structure industrielle au Canada. Bon nombre de compagnies qui dominent actuellement l’économie nationale ont vu le jour durant cette époque. Pour ce qui est de l’expérience de travail des Canadiens, ce fut une période où le travail rémunéré était devenu chose courante, et où le gouvernement de même que le secteur privé prenaient de l’ampleur et créaient de nouveaux emplois. Les artisans, qui jouaient un rôle de premier plan un demi-siècle plus tôt, étaient maintenant une minorité. Bien que le secteur agricole fût en pleine expansion dans l’Ouest canadien au début du xx e siècle, les travailleurs du secteur agricole ne représentaient plus que 40 % de la main-d’œuvre en 1901. En 1921, les travailleurs de ce secteur au Canada ne formaient plus qu’un tiers de la main-d’œuvre (Marchak, 1981 : 112) 4 . Le Canada était devenu un pays industrialisé.
Alors que les entreprises commerciales et les ministères se développaient, les gestionnaires ont dû s’efforcer de trouver des méthodes plus efficaces pour organiser la production ou assurer les services. Les besoins en tenue de livres ne cessaient de croître dans les secteurs privé et public, ce qui entraîna une hausse importante du nombre d’employés de bureau. Ces employés représentaient 3,2 % de l’ensemble de la main-d’œuvre canadienne en 1901, c’est-à-dire 57 000 personnes. En 1921, le pourcentage avait grimpé à 6,8 %, soit 216 000 personnes. La croissance rapide de ce secteur a entraîné une mutation importante de sa composition. Jusqu’alors, le travail de bureau était essentiellement assuré par des travailleurs masculins. Lorsque le nombre d’emplois de bureau s’est mis à augmenter, la proportion de femmes travaillant dans ce secteur s’est accrue considérablement. En 1901, les femmes représentaient 22 % de la main-d’œuvre de bureau, et ce pourcentage avait doublé en 1921, passant à 42 %. La révolution administrative du début du xx e siècle s’est donc traduite par deux changements majeurs touchant la main-d’œuvre : l’apparition d’un secteur de cols blancs et l’entrée des femmes dans la main-d’œuvre rémunérée.
L’hypothèse la plus plausible pour expliquer l’exode des hommes et l’entrée des femmes dans ce champ d’activité est que le statut et les avantages associés à ces nouveaux emplois de bureau s’étaient dégradés. Cette situation pourrait être attribuable à la division du travail de plus en plus poussée dans les bureaux des secteurs public et privé. En 1920, un des collaborateurs du journal Monetary Times décrivait ainsi ce processus de changement :
Les bureaux modernes sont de plus en plus souvent construits à l’image des usines. Le travail est devenu standardisé ; on voit maintenant d’interminables rangées de bureaux identiques, alignés dans nos grandes institutions financières et commerciales. La division du travail ayant progressé, chaque tâche a été simplifiée ; le champ d’action de chaque membre du personnel s’est rétréci.
Autrement dit, la division du travail, qui avait complètement transformé le travail de production, était devenue un trait caractéristique du travail de bureau. Alors qu’on enregistrait une hausse incessante du nombre de travailleurs dans ce secteur, leurs responsabilités étaient de moins en moins grandes et n’exigeaient plus autant de compétences. Certes, cela permettait d’augmenter la productivité et l’efficacité, mais pour les travailleurs, cela signifiait une baisse de leur statut et une satisfaction professionnelle réduite.
Pour accroître l’efficacité, il fallait également pouvoir maîtriser davantage tous les aspects relatifs à l’organisation, y compris les tâches assignées aux employés. Les problèmes reliés à la gestion d’un volume important de main-d’œuvre sont vite devenus une priorité pour les cadres, ce qui a conduit à l’adoption des techniques « modernes » de gestion au Canada. Tout comme les nouvelles technologies de fabrication, ces méthodes d’organisation et de gestion sont apparues aux États-Unis avant qu’on ne s’en inspire au Canada. La préoccupation pour le bien-être des travailleurs fait d’ailleurs partie de ces différentes innovations de gestion introduites dans les grandes entreprises. Les employeurs ont cherché à améliorer le sort de leurs employés au travail et à la maison en leur offrant une gamme d’avantages sociaux, de même que des conditions de travail plus agréables et plus sécuritaires. Cette attitude pouvait être perçue comme une politique progressiste en réaction aux excès qu’avait entraînés une industrialisation rapide. Mais c’était également une façon d’exercer un plus grand contrôle sur la main-d’œuvre. Si le fait de s’intéresser au bien-être des travailleurs pouvait réduire les conflits entre les employeurs et les employés, cette politique valait sans doute la peine d’être appliquée.

♦ Au prochain texte, nous verrons plus en détail en quoi consiste l’« organisation scientifique du travail », cette forme de division technique du travail qu’on dénomme également « taylorisme », du nom de son inventeur, Frederick Winslow Taylor. Rappelons toutefois qu’il en a été question au premier chapitre.
Une autre stratégie de gestion, l’« organisation scientifique du travail », a gagné en popularité durant cette période. Certains gestionnaires canadiens ont été vivement intéressés par les recommandations que Frederick Winslow Taylor avait faites aux gestionnaires américains au sujet de l’ajustement des salaires en fonction du rendement et de l’affectation de tâches précises aux travailleurs ♦ . Cette approche repose sur une perception très différente de la nature humaine. Mais elle rejoint la précédente, en ce sens que les deux approches constituent de nouvelles techniques visant à stimuler et à diriger une main-d’œuvre beaucoup plus nombreuse et diversifiée qu’auparavant dans les entreprises et les ministères canadiens. À la fin des années 1920, ces techniques modernes de gestion étaient appliquées en même temps que de nouvelles méthodes de production, notamment le travail à la chaîne. Au cours des décennies suivantes, le travail allait connaître d’autres transformations sur les plans technique et social, mais ces changements allaient être plus graduels que ceux du début du xx e siècle. La crise économique fit régresser bon nombre d’entreprises canadiennes et toucha des milliers de familles qui se retrouvèrent sans revenu pendant près de dix ans. Comme l’industrie canadienne a été relancée avec la déclaration de la Seconde Guerre mondiale, la situation économique reprit bientôt sa vigueur du début du siècle.
Le capitalisme industriel et les théories sociologiques
Karl Marx et l’exploitation du travail
Toute sa vie, Karl Marx s’est intéressé au capitalisme industriel. Sa conception de ce nouveau type de société s’inscrit dans un cadre théorique très large. Il qualifie le système global d’activité économique au sein d’une société de mode de production. Selon lui, le mode de production se compose des moyens de production (c’est-à-dire la technologie, les investissements de capitaux et les matières premières) et des relations sociales de production (les relations entre les principaux groupes sociaux ou classes qui participaient au processus de production). Dans les anciens modes de production, diverses technologies avaient joué un rôle de premier plan. De même, les relations qu’entretenaient auparavant les différentes classes sociales s’étaient considérablement modifiées. Les sociétés féodales et les sociétés reposant sur l’esclavage figurent parmi les premiers modes de production observés par Marx. Dans ces deux cas, il s’est penché particulièrement sur la façon dont les classes dominantes dirigeaient et exploitaient les classes subalternes, ainsi que sur les conflits de classes qui les opposaient.
Le conflit de classes est le pivot de la théorie du changement social de Marx. Selon lui, les anciens modes de production ont échoué et ont dû être remplacés à cause des conflits de classes. Par exemple, en Europe, le capitalisme s’est substitué au régime féodal pour deux raisons : 1) la puissance grandissante de la classe marchande comparativement à l’union traditionnelle entre les propriétaires terriens et les aristocrates ; et 2) la détérioration des relations entre les propriétaires terriens et les paysans. Cette révolution capitaliste s’est effectuée graduellement, et les incidents violents ont été rares. Marx croyait cependant que le capitalisme serait tôt ou tard remplacé par un mode de production socialiste. Ce serait une fois de plus un conflit de classes généralisé qui induirait ce changement fondamental. Marx croyait qu’un jour, il y aurait un renversement révolutionnaire au cours duquel la classe ouvrière opprimée détruirait les institutions capitalistes pour les remplacer par une société socialiste fondée sur la propriété collective des moyens de production.
Marx divisait la société capitaliste industrielle en deux grandes classes : la classe capitaliste ou la bourgeoisie , qui détient les moyens de production, et le prolétariat ou la classe ouvrière, qui échange sa force de travail contre un salaire. Il a également identifié une autre classe, la petite bourgeoisie , constituée de propriétaires et de producteurs indépendants, ainsi que de propriétaires de petites entreprises. Mais cette dernière catégorie était de moindre importance dans la théorie de Marx. En fait, il pensait même qu’elle disparaîtrait complètement au fur et à mesure que le capitalisme évoluerait, et que ceux qui en faisaient partie seraient incorporés dans une des deux grandes classes. Ce sont les rapports entre les propriétaires et les travailleurs qui étaient fondamentaux à ses yeux.
Marx soutenait que la valeur d’un produit vendu sur le marché devait être proportionnelle à la somme de travail nécessaire à sa fabrication. Cependant, dans un système capitaliste, comme les salariés produisent plus que la quantité correspondant à leur salaire, on se retrouve avec une plus-value . Ainsi, les capitalistes et les travailleurs entretiennent une relation d’exploitation puisque le travailleur ne reçoit aucune part du profit qu’il a contribué à produire. Cette forme d’exploitation n’a rien en commun avec celle des esclaves ou celle des serfs condamnés à demeurer sur le domaine seigneurial. Dans une société capitaliste, les salariés sont après tout des travailleurs « libres » qui ont été engagés pour travailler dans les usines. Cependant, puisque la classe capitaliste achète en quelque sorte le travail, elle a obtenu le contrôle du procès de travail lui-même. La classe ouvrière n’a pas d’autre choix que de s’accommoder de cette situation et d’accepter que la classe capitaliste lui dicte la façon dont elle doit s’acquitter de ses tâches. Selon Marx, l’ultime conséquence de ceci est le sentiment d’aliénation qu’éprouvent les travailleurs de la société capitaliste par rapport à leur travail. N’ayant aucun pouvoir sur le processus de production et sur les produits qu’ils fabriquent, les travailleurs se sentent dépossédés (ou aliénés) de leur travail. Soulignons que Marx était persuadé qu’un jour viendrait où la classe ouvrière réagirait à cette aliénation et à cette exploitation, et finirait alors par se révolter.
Rares sont ceux qui n’admettent pas l’opinion de Marx au sujet de l’exploitation de la classe ouvrière dans les industries de cette époque. Durant cette période, les salaires permettaient tout juste à la famille du travailleur de ne pas mourir de faim. Les femmes et les enfants travaillaient dans les usines et étaient l’objet d’une exploitation flagrante parce qu’ils représentaient une main-d’œuvre à bon marché. La classe ouvrière du temps de Marx était obligée d’accepter de travailler durant de longues heures dans des conditions déplorables, d’être souvent traitée durement et injustement par les propriétaires d’usines. Le droit du travail, qui allait limiter les excès du capitalisme, n’existait pas encore. Selon un observateur, les artisans qui avaient été forcés de travailler dans les fabriques industrielles étaient « soumis à un règlement inflexible, entraînés comme un rouage, dans le mouvement impitoyable d’une mécanique sans âme. Entrer dans une fabrique, c’était comme entrer dans une caserne ou une prison. » Bref, au xix e siècle, certains accumulèrent d’immenses fortunes, en Europe et en Amérique du Nord, grâce à la pauvreté généralisée de la classe ouvrière.
En 1845, Friedrich Engels a décrit cette exploitation et cette pauvreté dans son ouvrage bien connu, La situation de la classe laborieuse en Angleterre . Décrivant un des multiples quartiers pauvres de Londres et faisant observer qu’il ressemblait certainement à ceux qu’on retrouvait dans bien d’autres villes manufacturières à cette époque, il écrivit ce qui suit :
Ce quartier Saint-Giles est sis au beau milieu de la partie la plus peuplée de la ville, entouré de larges voies brillantes, où circule le beau monde de Londres – tout proche d’Oxford Street et de Regent Street, de Trafalgar Square et du Strand. C’est une masse irrégulière de maisons à trois ou quatre étages, avec des rues étroites, tortueuses et sales, où il y a au moins autant de vie que dans les principales artères qui traversent la ville, sauf qu’on ne voit dans Saint-Giles que des gens de la classe ouvrière. Le marché se tient dans les rues ; des paniers de légumes et de fruits – tout, bien entendu, mauvais et à peine consommable – rétrécissent encore le passage, et il s’en exhale, ainsi que des boucheries, une odeur abominable. Les maisons sont habitées de la cave jusque tout à fait sous le toit, sales au dehors et au dedans, à croire qu’aucun être humain ne voudrait y vivre. Mais tout cela n’est encore rien à côté des logements qui se trouvent dans les étroites courettes et ruelles entre les rues, où l’on pénètre par des allées couvertes entre les maisons et où la saleté et le délabrement dépassent toute imagination. On y verrait à peine un carreau de vitre entier ; les murs s’effritent ; les montants des portes et les montures des fenêtres sont brisés et ne tiennent plus ; les portes sont faites de vieilles planches clouées ensemble, ou il n’y en a pas – ici, dans ce quartier de voleurs, on n’a même pas besoin de portes, puisqu’il n’y a rien à voler. Des tas d’ordures et de cendres sont partout alentour et les eaux sales répandues devant les portes se rassemblent en flaques puantes. C’est ici qu’habitent les plus pauvres d’entre les pauvres, les travailleurs les plus mal payés, pêle-mêle avec les voleurs, les escrocs, les victimes de la prostitution – la plupart sont Irlandais ou des descendants d’Irlandais ; et ceux mêmes qui n’ont pas encore coulé à fond dans le tourbillon de perdition morale qui les entoure s’enfoncent pourtant chaque jour plus bas, et chaque jour perdent davantage la force de résister aux influences démoralisantes de la misère, de la saleté et du mauvais entourage.
C’est à partir de ce type d’observations portant sur l’industrialisation en Europe, observations recueillies « sur le terrain », que Marx a élaboré sa critique du capitalisme.
L’œuvre de Marx a entraîné dans les milieux universitaire et politique la rédaction d’un nombre incalculable d’écrits tentant de vérifier la pertinence de ses théories et l’exactitude de ses prédictions. Selon Irving Zeitlin, la plupart des théories sociologiques du xx e siècle seraient, dans une certaine mesure, imprégnées du fantôme de Marx. Il serait utile, dans le cadre de notre étude, de préciser les grands thèmes de l’analyse marxiste qui ont influencé les débats et les projets de recherche en sociologie du travail. Premièrement, Marx a souligné jusqu’à quel point l’importance accordée au profit dans un système capitaliste allait à l’encontre des intérêts de la classe ouvrière, en l’occurrence des salaires plus élevés, de meilleures conditions de travail et un niveau de vie plus élevé. Pour concevoir les relations de travail de cette manière, il faut adopter une approche de conflit , une perspective très différente de l’approche de consensus selon laquelle les intérêts des deux groupes sont nettement plus convergents.
Deuxièmement, Marx a fait remarquer que le travail salarié dans un système capitaliste signifie que les travailleurs ne sont plus maîtres de leur travail et que leur sentiment d’aliénation face au travail devient de plus en plus intense. Par la suite, un grand nombre de sociologues du travail, dont plusieurs étaient en désaccord avec Marx, ont tenté de trouver d’autres façons d’organiser le travail afin de remédier à ces problèmes. Troisièmement, Marx a prédit qu’après un certain temps, la classe ouvrière commencerait à s’organiser et à opposer une résistance plus ferme à la classe capitaliste gouvernante. Nous avons été témoins de l’importance grandissante des syndicats au cours du xix e siècle. Il serait impensable d’étudier aujourd’hui la sociologie du travail sans tenir compte du rôle qu’ils jouent.
L’établissement de liens entre ces trois thèmes constitue probablement l’apport le plus important de Marx. Les relations de production au sein d’une société capitaliste industrielle sont de nature hiérarchique ; ce sont les propriétaires et leurs représentants qui ont le plus de pouvoirs et de richesses et qui jouissent d’un statut plus élevé. La plupart des préoccupations actuelles, tels les moyens d’améliorer l’organisation du travail, la gestion des ressources humaines, la nécessité d’avoir des syndicats et des lois sur le travail, l’avenir du travail dans notre société, tout cela découle de cette inégalité fondamentale.
Smith, Babbage, Durkheim et la division du travail
Très souvent, l’artisan qualifié et indépendant, qui a été remplacé par les travailleurs d’usine durant la révolution industrielle, est présenté comme le modèle idéal de la vie professionnelle. C. Wright Mills, par exemple, s’est intéressé à la satisfaction personnelle que l’on peut éprouver quand on participe à tous les aspects de la fabrication d’un produit, qu’on est libre de prendre des décisions sur la façon dont le travail doit être exécuté et qu’on peut perfectionner ses talents. Les travailleurs de la période préindustrielle n’ont évidemment pas tous eu la chance d’être artisans, mais il n’en demeure pas moins que cette possibilité s’est faite de plus en plus rare au fur et à mesure que le capitalisme industriel a pris de l’expansion. Cela est dû en partie à la perte d’autonomie qu’a entraînée la transition vers le travail salarié. Le fait de diviser les différentes étapes du travail en des tâches plus simples et plus limitées, exécutées chacune par un seul employé, a également contribué à cette évolution.
Depuis toujours, les sociétés humaines pratiquent une certaine division du travail . Dans les sociétés primitives, les tâches étaient principalement assignées en fonction de l’âge et du sexe. Mais en raison du développement économique, ces tâches sont devenues de plus en plus spécialisées, et l’apparition du capitalisme industriel a accentué cette tendance. Lorsque le niveau de production atteignait un certain point, on obtenait de bien meilleurs résultats en divisant un emploi complexe en plusieurs tâches.
Dans La richesse des nations , un ouvrage qui a eu une influence prépondérante, Adam Smith considère la division du travail comme un secret de la réussite économique. Donnant l’exemple d’une usine de fabrication d’épingles, il soutient que la production peut être nettement plus élevée si l’on assigne aux travailleurs des tâches précises comme étendre les fils, les couper et les tailler. Alors qu’un travailleur individuel produirait au mieux 20 épingles par jour, dix travailleurs pourraient en fabriquer 48 000 avec une bonne division du travail. Selon Smith, on obtiendrait une plus grande productivité grâce à la dextérité de plus en plus grande qu’acquiert le travailleur en accomplissant la même tâche jour après jour, à l’économie de temps réalisée du fait de ne pas avoir à changer de tâche, ni d’outils, et à l’utilisation de machines conçues pour permettre au travailleur de répéter la même tâche. Il est certain que les avantages inhérents à cette forme de production ne peuvent être obtenus que si la quantité de produits à fabriquer est importante, ce qui est exactement le but des systèmes de production des sociétés capitalistes industrielles.
En 1832, Charles Babbage s’est inspiré des principes de Smith pour formuler un certain nombre de conseils pratiques qui permettaient aux entrepreneurs d’économiser. D’après lui, la division des tâches faisait en sorte qu’on exigeait dorénavant une compétence moindre de la part du travailleur. Par conséquent,on pouvait payer des salaires inférieurs. Même si un groupe de travailleurs à qui on avait assigné un nombre déterminé de tâches ne pouvait produire plus qu’un groupe équivalent d’artisans, il en coûtait globalement moins au propriétaire capitaliste qui coordonnait le travail dans l’usine. Les travailleurs moins qualifiés ne pouvaient tout simplement pas exiger un salaire aussi élevé pour leur travail. Le début de l’histoire de l’industrialisation foisonne d’exemples illustrant ce principe économique fondamental. L’apparition des usines, où se pratiquait une division du travail très poussée, signifiait fréquemment le remplacement des artisans hautement qualifiés par des travailleurs qui ne disposaient que de compétences minimales et à qui on versait des salaires inférieurs […]. Le même phénomène s’est produit au moment de la révolution dans le secteur administratif, lorsque les employés de bureau se sont heurtés à une plus grande division du travail.
Smith et Babbage ne sont pas considérés comme ayant des réserves à l’endroit de la division du travail, bien que Smith ait reconnu les aspects négatifs de cette approche. Mais pour revenir à la description qu’a faite Mills du caractère idéal de l’artisanat, nous pouvons là aussi relever quelques problèmes. Une des principales caractéristiques du travail artisanal était que l’artisan participait pleinement à toutes les étapes de création d’un produit. La fierté qui découlait d’un acte aussi personnel de création fut une des premières choses que l’industrialisation fit disparaître. De plus, la très grande division du travail qu’exigeait une organisation efficace en usine créait inévitablement des tâches répétitives et fastidieuses. Il n’est donc pas surprenant qu’un grand nombre d’artisans se soient violemment opposés au mouvement menant à la production en usine ; les salaires y étaient moindres, ils travaillaient plus et les tâches étaient moins intéressantes.
Dans ses écrits, Marx a particulièrement insisté sur les répercussions négatives du travail aliéné. La critique qu’il en a faite était sévère, car elle désignait le capitalisme comme la source du problème. Selon lui, la division du travail n’était qu’une stratégie visant à faire plus de profits grâce au travail de la classe ouvrière. Émile Durkheim, un sociologue français du début du xx e siècle, avait une opinion plus neutre sur la division du travail. Il a fait remarquer que les sociétés modernes sont composées de populations très différentes quant à la race, à l’ethnie, à la religion, à la profession et à l’éducation. Il existe en outre une grande diversité de croyances et de valeurs. Ces divergences peuvent facilement engendrer des conflits entre les différents groupes, des conflits relatifs à la façon dont les maigres ressources doivent être distribuées, aux droits et privilèges, ainsi qu’aux différentes convictions. Durkheim a facilement pu trouver des exemples de ce type de conflit en observant l’histoire de l’industrialisation en Europe. Mais loin de jeter le blâme sur la division du travail, il la percevait plutôt comme une source importante de cohésion sociale, un élément qui réduirait les risques de conflits 5 . D’après lui, ceux qui travaillaient seuls ou en groupe à accomplir des tâches qui s’inscrivaient dans une division complexe du travail deviendraient conscients non seulement de leur propre rôle, mais également du rôle des autres travailleurs. Cette prise de conscience par rapport à leur dépendance réciproque engendrerait une plus grande tolérance et une société plus harmonieuse.
Mais en quoi cette théorie bien générale sur la société et le changement social est-elle pertinente à notre étude du travail ? Durkheim était d’avis que ceux qui forment les sociétés modernes dépendent inévitablement les uns des autres à cause des différents postes qu’ils occupent. Autrement dit, les avocats ont besoin des plombiers pour réparer leurs éviers, et les médecins peuvent avoir besoin des services d’un avocat s’ils sont poursuivis en justice pour une faute professionnelle. Quant aux avocats et aux plombiers, ils peuvent les uns comme les autres avoir besoin d’un médecin. Si on transpose cet exemple sur une plus grande échelle, on réalise que les capitalistes et leurs employés sont interdépendants. Sans une certaine coopération entre ces deux groupes, l’économie risque d’être paralysée. L’opinion positive de Durkheim à l’égard de la division du travail se retrouve dans un grand nombre des théories de gestion qui supposent une convergence des intérêts dans le monde du travail. Alors que la critique de Marx au sujet du capitalisme industriel a alimenté l’approche conflictuelle du travail dans la société moderne, l’analyse de Durkheim, plus conservatrice, constitue sans aucun doute la pierre angulaire de l’approche du consensus.
Max Weber et l’expansion des bureaucraties
Après avoir observé le processus d’industrialisation en Europe, Marx s’était bien rendu compte que des changements de société aussi importants allaient au-delà de l’utilisation de nouvelles technologies et de nouvelles sources d’énergie. Le remplacement des anciennes relations sociales de production par les relations capitalistes du travail salarié constituait également un changement important. Max Weber, un sociologue allemand du début du xx e siècle, avait aussi observé cette mutation. Mais dans ses écrits, il fait mention d’un autre changement majeur découlant du processus d’industrialisation capitaliste. Weber a remarqué que les sociétés occidentales avaient adopté une approche plus rationnelle sur les plans technologique et social. Un des aspects cruciaux de ce changement social était que l’organisation bureaucratique du travail était devenue la norme. Les relations simples et informelles qu’entretenaient les travailleurs entre eux, de même qu’avec leur employeur, avaient été remplacées, dans les grandes bureaucraties, par des relations de travail beaucoup plus rigides et impersonnelles. C’étaient maintenant les règlements plus que les relations qui déterminaient le comportement des gens au travail. L’analyse qu’a faite Weber de cette nouvelle tendance était quelque peu ambiguë. Il trouvait regrettable de voir disparaître les relations interpersonnelles plus intimes, mais il estimait que cette situation était inévitable, car le nouveau modèle d’organisation du travail avait permis d’augmenter l’efficacité (et par conséquent les profits). D’après lui, l’expansion du modèle bureaucratique d’organisation allait de pair avec le capitalisme. Le capitalisme industriel était un système d’activités économiques organisées rationnellement, et les bureaucraties offraient le cadre organisationnel le mieux adapté à ce type d’activités.
Selon Weber, les organisations bureaucratiques possédaient un certain nombre de caractéristiques fondamentales, dont les deux plus importantes étaient une division du travail bien définie et une hiérarchie d’autorité également bien délimitée. Chaque bureau ou poste de travail comportait un certain nombre de fonctions ; il s’inscrivait dans une structure hiérarchique où l’on pouvait transmettre des ordres et où l’on n’hésitait pas à avoir recours aux récompenses et aux punitions pour s’assurer qu’ils étaient bien suivis. Mais le pouvoir de l’employeur ne pouvait pas dépasser le cadre de la bureaucratie, et le contrat liant l’employeur et l’employé ne concernait que la relation de travail. Pour assurer le bon fonctionnement de l’organisation, on devait maintenant constituer des dossiers volumineux dans lesquels on trouvait les rapports des décisions prises et des transactions réalisées. Dans les organisations bureaucratiques, le recrutement et les promotions reposaient sur des critères tels que les compétences, les aptitudes ou les diplômes, comme les diplômes d’études. Les employés faisaient carrière au sein de l’organisation, gravissant autant d’échelons que leurs aptitudes et leur initiative le leur permettaient. Cependant, les titulaires d’un emploi de bureau conservaient leur statut d’employé. Le contrat qu’ils avaient signé avec leur employeur leur garantissait un emploi tant et aussi longtemps qu’on avait besoin d’eux et qu’ils s’acquittaient de leurs tâches de manière satisfaisante. Ces emplois n’étaient pas permanents et il était évidemment impossible de les transmettre à ses enfants. Pour résumer, disons que l’organisation bureaucratique du travail pourrait être définie par les trois mots suivants : rationalité , impersonnalité et relations contractuelles .
En fait, les bureaucraties ne datent pas vraiment du xix e siècle. Une forme analogue de gouvernement centralisé avait déjà existé en Chine quelques siècles plus tôt, et les armées européennes avaient également été organisées plus ou moins de cette façon pendant une certaine période. Par contre, ce qui était nouveau, c’était l’ampleur de la diffusion des caractéristiques de la bureaucratie dans le marché du travail du xix e siècle. L’organisation du travail agricole et artisanal en Europe et en Amérique du Nord, de l’époque féodale jusqu’au début de l’industrialisation, avait été très différente. Les premières usines, encore dominées en partie par les organisations de travailleurs appartenant à des corporations, pratiquaient une certaine division du travail et disposaient d’une certaine hiérarchie, mais on n’y retrouvait pas la structure hiérarchique et les règlements rigides décrits par Weber. L’évolution du capitalisme au début du xx e siècle a intensifié la concurrence et a favorisé le développement de grands systèmes manufacturiers assez complexes. Il devenait donc nécessaire, à cause de ces changements, de procéder à une rationalisation des techniques de production et des méthodes de gestion des ressources humaines. Les grandes organisations bureaucratiques sont alors devenues la norme au sein du capitalisme industriel mondial. Nous avons brièvement fait état de la situation canadienne à cet égard, mais il faudrait préciser que cette forme d’organisation allait aussi devenir la norme, et peut-être même sur une plus grande échelle, dans les pays industrialisés dotés d’un régime communiste. Ce constat nous mène à l’évidence que, bien que la bureaucratie et le capitalisme soient étroitement liés, ils demeurent deux phénomènes bien distincts.
L’essor du capitalisme et la « révolution managériale »
Nous avons défini plusieurs traits caractéristiques du nouveau mode de production capitaliste et industriel, soit la division du travail plus poussée, la progression de la classe salariée et l’apparition d’importantes organisations bureaucratiques. Mais il faudrait se pencher sur un autre élément. À la fin du xix e siècle, la forte concurrence entre un grand nombre de petits entrepreneurs a commencé à faire place à un système composé d’entreprises moins nombreuses, mais de beaucoup plus grande envergure. Au début du xx e siècle, de grandes sociétés commerciales ont commencé à dominer l’économie, particulièrement dans le secteur manufacturier. Nous avons déjà fait mention de la vitesse à laquelle ces sociétés ont adopté une approche bureaucratique, mais d’autres caractéristiques importantes des entreprises modernes méritent qu’on s’y attarde.
Les entreprises manufacturières appartenaient traditionnellement à des particuliers ou à des familles, à l’exception de celles que possédaient des petits groupes de particuliers qui, s’ils n’étaient pas parents, se connaissaient quand même. Le xx e siècle vit naître les sociétés par actions appartenant à des centaines ou à des milliers d’investisseurs détenant une partie des parts et recevant une partie des bénéfices. Il est évidemment impossible à un groupe aussi disparate de propriétaires d’exercer un contrôle direct sur la gigantesque société commerciale dans laquelle ils ont investi. Pour pouvoir faire fonctionner ces entreprises, on dut recourir à une classe de gestionnaires.
Au fur et à mesure que cette tendance se généralisait, on vit certaines personnes commencer à remettre en question le modèle de capitalisme industriel de Marx. Selon ce dernier, les relations de production se limitaient à deux classes : les capitalistes qui possédaient et contrôlaient les moyens de production, et ceux avec qui ils étaient en conflit, c’est-à-dire les travailleurs obligés d’échanger leur travail contre un salaire. Mais un autre modèle devint populaire. Fondé sur le concept de « révolution managériale », ce modèle prédisait une nouvelle ère où les conflits seraient moins fréquents et où régnerait une plus grande harmonie sur le marché du travail. Ce modèle reposait sur l’hypothèse selon laquelle les gestionnaires, qui étaient des salariés et non des propriétaires, seraient capables de considérer autre chose que le profit au moment de prendre des décisions. Le bien-être des travailleurs serait tout aussi important pour eux que le bien-être de la compagnie. Étant donné que l’entreprise appartenait maintenant à de nombreux particuliers qui pourraient difficilement se rencontrer tous ensemble pour discuter de leurs droits de propriété, la direction de l’entreprise passait entre les mains d’une nouvelle classe de gestionnaires vraisemblablement neutres.
Après plusieurs décennies de discussions et de recherches, on s’accorde généralement pour dire que cette nouvelle perspective des relations industrielles dans la société capitaliste surestimait probablement l’importance du changement. D’abord, il était certes moins fréquent de voir des familles à la tête d’entreprises, mais cette situation n’était tout de même pas totalement disparue dans la plupart des pays industrialisés. Ensuite, bien que la propriété des entreprises ait été divisée entre un plus grand nombre de particuliers, nombre d’entreprises étaient encore dirigées par un petit groupe d’actionnaires minoritaires. Plutôt que de diluer le pouvoir investi dans la propriété, la multiplication des sociétés par actions permettait à des particuliers ou à des familles de diriger une entreprise sans avoir à détenir la majorité des actions. Après la guerre, les actions appartenaient de plus en plus souvent à des sociétés commerciales. En d’autres termes, la concentration de la propriété était un phénomène plus répandu parce que quelques grands holdings avaient remplacé les multiples propriétaires indépendants dont on avait acheté les parts.
La situation au Canada ressemble à celle des autres pays capitalistes industriels. La visibilité de noms comme Labatt, Molson et Bronfman confirme les résultats de recherches qui font état de la persistance des modèles de propriété familiale. Quant aux sociétés commerciales qui appartiennent à une seule famille ne détenant pas la majorité des actions, la propriété en est tout de même limitée à un nombre restreint d’actionnaires. Une étude récente menée au Canada révèle qu’il n’existe qu’un nombre infime de grandes sociétés commerciales canadiennes où l’on ne retrouve pas une telle concentration de la propriété. D’autres recherches portant sur les directeurs de grandes sociétés commerciales ont clairement démontré que ces sociétés sont souvent liées par un réseau de relations inextricables. Bon nombre de directeurs sont membres simultanément des conseils d’administration de plusieurs sociétés importantes. À la lumière de ces faits, nous devons admettre que, contrairement à l’opinion de certains, la petite classe capitaliste très puissante que Marx a décrite existe toujours.
Pour nous convaincre du contraire, les tenants de la thèse de la révolution managériale auraient également à prouver que, comparativement aux capitalistes d’antan, les nouveaux gestionnaires sont moins susceptibles d’être influencés par le « profit net ». Certaines recherches laissent entendre que les cadres supérieurs et les dirigeants de sociétés pensent et agissent sensiblement de la même façon que des « propriétaires » capitalistes. Leur vision du monde et leur idéologie sont assez similaires. En fait, ils sont fréquemment issus du même milieu social que les propriétaires et, dans la plupart des cas, ils détiennent un grand nombre de parts des sociétés commerciales au sein desquelles ils servent en qualité de directeurs. Bref, les prévisions optimistes selon lesquelles les nouvelles méthodes de gestion et de propriété commerciale apporteraient la paix industrielle se sont révélées inexactes.
Il n’en demeure pas moins qu’une majorité beaucoup plus importante de Canadiens est aujourd’hui au service de très grandes sociétés commerciales. Il est également vrai qu’est apparue une importante classe de gestionnaires responsables de la coordination et de la direction du travail de tous ces gens. Nous parlons tout naturellement de relations « employeurs-employés », comme si ces derniers constituaient les deux principaux partenaires économiques. Compte tenu de ce qui a été dit plus tôt, on doit se rappeler que le concept de gestion ne peut être dissocié du concept de propriété. […]
La « logique de l’industrialisme »
Notre bref survol de l’histoire du Canada nous a permis de constater que tous les pays n’ont pas vécu le même processus d’industrialisation que les sociétés européennes. Certaines dynamiques et certaines caractéristiques du changement demeurent toutefois similaires. Dans les pays industrialisés, généralement très urbanisés, la production se fait normalement sur une très grande échelle, à l’aide de technologies très avancées ; les lieux de travail sont souvent vastes et organisés de façon très formelle. La plupart des gens sont assez scolarisés, et il semble y avoir un certain lien entre le degré de scolarité ou de formation et le prestige ou les avantages liés à un emploi. Les sociétés industrielles ont habituellement une importante classe moyenne constituée de cols blancs.
Ce genre de similitudes entre les structures sociales et économiques des pays les plus industrialisés a incité certains à formuler des observations comme celle-ci : « C’est le début d’une ère nouvelle, l’ère de l’industrialisme global. Certains pays ont déjà parcouru un bon bout de chemin, plusieurs autres commencent à peine à se mettre en route. Mais dans le monde entier, à un rythme plus ou moins rapide, on met le cap sur l’industrialisme » (Kerr et al ., 1973 : 29 ; traduction libre). C’est là la théorie de la « logique de l’industrialisme » , une position des plus déterministes et élémentaires qui traite des répercussions importantes et inévitables de la technologie industrielle. En résumé, cette théorie suppose que l’industrialisme est un courant si puissant que tous les pays, peu importe ce qui les caractérise au départ, finiront tôt ou tard par ressembler aux autres pays industrialisés. La logique de l’industrialisme impose ces changements, et un jour, toutes les sociétés en subiront l’influence. De plus, les diverses voies de développement convergeront ; c’est d’ailleurs pour cette raison qu’on appelle également cette théorie la théorie de la convergence .
Cette théorie insiste également sur le fait que l’industrialisme repose sur l’utilisation de technologies complexes et sur de nouvelles sources d’énergie destinées à transformer les matières premières en produits finis. Mais pour ce faire, on doit avoir recours à une main-d’œuvre qualifiée qui soit en mesure de travailler avec ces nouvelles technologies. Les « besoins » de la technologie exigent donc que les sociétés mettent en place un système d’enseignement et de formation élaboré qui puisse accompagner le processus d’industrialisation. Pour entretenir ce système, ceux qui sont plus scolarisés, et donc qui sont le plus utiles au système, devraient également recevoir des salaires plus élevés que ceux qui sont moins bien formés et moins importants pour la société. On devrait ainsi assister à la création de systèmes légaux et politiques qui permettraient le libre déplacement de la main-d’œuvre, l’accumulation de capitaux et ainsi de suite. « La main de fer de la technologie a tendance à entraîner l’uniformisation de la structure professionnelle, des écarts salariaux et de la formation technique » (Kerr et al ., 1973 : 48 ; traduction libre).
La logique de l’industrialisme est une théorie très générale du changement social et économique, qui est axée sur la technologie. Selon cette théorie, tous les pays, communistes et capitalistes, adopteront un jour une structure analogue. Comme bon nombre d’autres thèses visant à expliquer des aspects généraux de la société, cette théorie demeure plausible pour autant que l’on n’y regarde pas de trop près. En effet, lorsqu’on examine les structures de production et les méthodes de travail de différents pays, on constate qu’il existe des différences importantes qui ne sont pas près de disparaître. Par exemple, le taux de chômage est demeuré beaucoup moins élevé dans certains pays. De nouvelles méthodes d’organisation du travail ont été mises en place dans plusieurs pays et ont contribué à réduire considérablement le nombre de conflits industriels et à rendre l’économie beaucoup plus productive. Dans certains pays industrialisés, les syndicats font maintenant partie intégrante de la structure sociale ; ailleurs, ils mènent présentement une lutte acharnée pour survivre. Parmi les pays industrialisés, certains ont facilité le recyclage des travailleurs qui voyaient leurs compétences devenir inutiles en raison des nouvelles technologies ; d’autres les ont tout simplement abandonnés à leur sort. […]
Lenski : la technologie et les systèmes de stratification
Dans son analyse portant sur le rapport entre la technologie et le système de stratification d’une société, Gerhard Lenski a porté une attention particulière à certains de ces mêmes facteurs. Il a fait remarquer que dans les cultures vivant de chasse et de cueillette, les maigres ressources disponibles étaient partagées principalement en fonction des besoins. Mais au fur et à mesure que les sociétés sont devenues plus complexes, ceux qui détenaient le pouvoir ont hérité du pouvoir décisionnel ayant trait au surplus de ressources dont disposait la société. Ainsi, l’élite dominante recevait une part beaucoup plus importante de ces ressources. Dans les sociétés agraires, on vit apparaître une forme de gouvernement qui permettait à la classe privilégiée d’avoir accès à une part encore plus importante des ressources de la société, grâce à son pouvoir politique. À titre d’illustration, pensons à l’écart important qui existait entre la richesse des familles dirigeantes et la pauvreté des masses dans des sociétés agraires comme l’Inde précoloniale. Selon la théorie de Lenski, la technologie dont dispose une société déterminerait son degré d’inégalité ou la structure de son système de stratification.
Or l’entrée dans l’ère industrielle a ralenti l’« éternel mouvement vers une inégalité toujours croissante » (Lenski, 1966 : 308 ; traduction libre). D’après Lenski, la complexité de la technologie industrielle a mis un frein à ce cheminement historique. Les propriétaires des moyens de production ne pouvaient plus exercer un contrôle direct sur la production ; pour augmenter l’efficacité, ils devaient dorénavant déléguer certains pouvoirs à des subalternes. Ce transfert de pouvoirs fit progresser la classe moyenne formée de gestionnaires et de techniciens, que la technologie forçait à être très scolarisée ; de ce fait même, celle-ci s’attendait à recevoir un meilleur traitement. L’accès à l’éducation a permis à cette classe de travailleurs d’élargir ses horizons et de s’initier à la démocratie. Il lui a également donné la chance de mieux s’exprimer et d’avoir recours au système politique afin de faire pression pour obtenir une part plus grande des profits que son travail permettait de réaliser.
Il existerait donc, selon la théorie de Lenski, un lien entre la technologie industrielle avancée, la scolarisation plus poussée des travailleurs et le désir qu’éprouvent ces derniers de partager la richesse de plus en plus grande de la société. Mais pour quelle raison les employeurs accéderaient-ils à cette demande ? D’après Lenski, parce que l’élite industrielle a besoin de travailleurs bien formés et que le système de production ne pourrait fonctionner sans eux. Sur cette question, la théorie de Lenski intègre certains éléments de la théorie de la révolution managériale dont nous avons traité plus tôt. On peut souligner, en outre, que la productivité beaucoup plus grande des sociétés industrielles prouve que « l’élite peut, jusqu’à un certain point, faire des concessions économiques sans nécessairement éprouver de pertes » (Lenski, 1966 : 314 ; traduction libre). L’économie ayant progressé à un tel point, tout le monde peut recevoir une part plus grande du « gâteau ».
Perspectives sur la « société postindustrielle »
Les adeptes de la théorie de la convergence ont décrit leur vision de la société industrielle , et ils étaient d’avis que les différences existant entre les sociétés s’estomperaient de plus en plus. D’autres théoriciens ont mis l’accent sur les changements continuels que vivent les sociétés capitalistes industrielles. Ils ont même identifié un nouveau type de société : la société postindustrielle . L’auteur le plus représentatif de ce groupe, Daniel Bell (1973), fut le premier à observer un changement important dans la structure professionnelle des États-Unis 6 . Durant la révolution industrielle, des emplois du secteur agricole avaient été remplacés par des emplois dans les secteurs de la fabrication et de la transformation. Au milieu du xx e siècle, ce sont les emplois du secteur des services qui croissent en importance. Les travailleurs d’usine ont cédé la place à des employés œuvrant dans le commerce, les finances, l’éducation, la santé, les loisirs, le secteur public et une foule d’autres secteurs. Le nombre de cols blancs a même commencé à dépasser le nombre de cols bleus .
Contrairement aux sociétés industrielles, où la majorité travaille à la production de biens, les sociétés postindustrielles, selon Bell, mobilisent davantage de gens dans la production et la diffusion de connaissances. La classe formée des professionnels, des techniciens et des scientifiques a pris de plus en plus d’importance au sein de cette nouvelle société, et sa présence a permis de faire diminuer le nombre de conflits entre les deux classes opposées, conflits qui ont marqué le début de l’ère industrielle. Ainsi, alors que la théorie de la révolution managériale suggérait que la progression de la nouvelle classe de gestionnaires réduirait les conflits en milieu industriel, Bell affirme que c’est un autre groupe qui jouera ce rôle. Le pouvoir ne reposerait plus seulement sur la possession de biens ; on pourrait y avoir accès par l’entremise du savoir, de la capacité de réfléchir et de résoudre des problèmes.

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