Cadeau !
190 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Cadeau ! , livre ebook

-

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus
190 pages
Français

Vous pourrez modifier la taille du texte de cet ouvrage

Obtenez un accès à la bibliothèque pour le consulter en ligne
En savoir plus

Description

Femme moderne alliant les rôles d’épouse et de maman avec une vie professionnelle intense et exigeante, Pascale entame à l’approche de la quarantaine un chemin d’évolution qui la conduit vers une plus grande conscience d’elle-même et du monde. Au fur et à mesure de son parcours initiatique, elle découvre, comprend, s’allège, et enfin s’offre la liberté d’être.
En une narration humble et légère, elle relate son burn-out, sa séparation ainsi que son processus d’individuation, cette transition qui s’opère au milieu de la vie.
Cadeau ! se dévore comme un roman. Témoignage et partage, il est cependant bien plus qu’un roman. Lecteurs comme lectrices sont touchés au plus profond d’eux-mêmes, car ce chemin d’évolution et les prises de conscience qui le jalonnent sont universels et donnent écho à leur propre histoire.
LES LIMITES DU CAMÉLÉON     Je me souviens d’une immense lassitude, d’un profond soulagement d’être autorisée à m’arrêter, mais aussi du sentiment perturbant de ne plus me reconnaître moi-même. La métaphore qui me venait à l’esprit pour me décrire était celle d’un train à grande vitesse qui avait pris la route quatorze ans plus tôt et qui était désormais à l’arrêt parce que sa locomotive était cassée....Moi qui étais habituée à l’hyperactivité et à l’hyper efficacité,  je ne me reconnaissais plus. La perspective de devoir en une même journée me rendre chez le médecin et aller chercher mes filles à l’école me paraissait insurmontable et me provoquait une profonde angoisse. Je vivais au ralenti. Les tâches les plus simples devenaient des montagnes. Je ne me sentais pas en dépression, non, je pouvais me lever le matin et je n’éprouvais pas l’envie de pleurer toute la journée. Mais, – je ne peux pas mieux le dire – tout était trop. Je n’arrivais plus à avancer ni à assumer le minimum.Que m’arrivait-il … ? Mon entourage ne me reconnaissait plus non plus. Croyez-moi, c’était paniquant ! J’avais peur de rester dans cet état, de ne jamais retrouver mon énergie, de ne plus pouvoir fonctionner comme avant. « Rassure-toi, m’a dit mon amie infirmière Brigitte. Bien sûr, tu redeviendras comme avant. Je peux te l’assurer. J’ai connu d’autres femmes à qui c’est arrivé. » Je m’accrochais à cette promesse comme un noyé s’agrippe à une bouée qui lui tient la tête hors de l’eau. Pendant trois mois, je n’ai pu ni lire ni regarder la télévision, ni même écouter de la musique. Mon cerveau était saturé. Je me contentais donc de faire chaque jour le minimum nécessaire et de laisser s’écouler le temps au rythme le plus lent que j’aie jamais connu. Je n’avais de toute façon pas d’alternative.« Il vous faudra du temps, décréta le Docteur F. lors de notre première rencontre. Le temps est une composante importante de ce qui vous arrive. Vous avez mis des années à vous épuiser, ce n’est pas en quelques jours que vous allez vous en remettre ! » Cette prophétie à la fois m’affolait et me rassurait. J’avais tellement besoin d’entendre que j’allais avoir du temps, qu’on allait me le donner, que je ne serais pas obligée de recommencer tout de suite. On était en avril, j’aurais supplié les médecins ou n’importe qui de m’accorder jusqu’à l’été et de ne pas m’obliger pas à reprendre le collier avant la rentrée scolaire. Le Docteur F. – que je voyais chaque semaine au début et tous les quinze jours ensuite – me dispensait les certificats d’interruption d’activité au compte-gouttes. Mis bout à bout, ils m’ont finalement conduite jusqu’à la mi-septembre. Mais je me serais sentie tellement soulagée si j’avais pu le savoir d’emblée et vivre cette période avec cette sécurité rassurante.A celles et ceux qui seraient confrontés à un pareil épuisement, je voudrais donner ce conseil : demandez du temps, prenez du temps, acceptez le temps. Il est indispensable ! Ne soyez pas pressé, ne culpabilisez pas, ne vous imposez pas de recommencer trop vite. Vous risqueriez de rechuter, de mettre un emplâtre sur une jambe de bois, de voir votre locomotive tomber à nouveau en panne quelques kilomètres plus loin.Lors de la première consultation également, le Docteur F. a mis des mots sur ce qui m’arrivait. « Vous vivez un burn-out », m’a-t-il annoncé. Cette expression, qui fait maintenant partie du langage courant, m’était à l’époque inconnue. Je ne comprenais dès lors pas l’exacte portée de ce qu’il me disait. Mais le fait que ce médecin ait l’air de savoir et de comprendre ce qui m’arrivait – et qu’il pose sur mon état un diagnostic d’ordre médical – m’a profondément soulagée. De plus, il semblait me dire que je n’étais pas seule à avoir cette maladie et il n’avait pas l’air de s’inquiéter, même si moi j’étais complètement affolée.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 septembre 2019
Nombre de lectures 2
EAN13 9782363159748
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0100€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Pascale Debliquy
Cadeau !
Prenons conscience de tout ce que nous recevons pour avancer sur notre chemin de Vie


ISBN 9782363159748
© Pascale Debliquy


À vous toutes et tous
qui êtes pour moi
un cadeau pour avancer


PROLOGUE
Ce livre se veut un partage, le partage d’un chemin. Un chemin de vie, de découverte, une évolution. Un chemin de progression, de réflexion, de compréhension. Petit à petit, pas à pas. Un chemin vers le bonheur – un chemin de bonheur – passionnant malgré les difficultés. Sur ce chemin de ma vie, je reçois énormément de cadeaux, des cadeaux qui me font avancer. Qu’ils soient petits ou gros, difficultés ou au contraire facilités, que j’en sois consciente ou non, assurément ils me poussent vers l’avant. Ils prennent des formes diverses : accident, épreuve, rencontre, lecture, conversation, coup de pouce, thérapie. Parfois, ils se déguisent derrière une parole qui résonne en moi, une phrase que je lis, une action d’autrui qui m’inspire.
Nous recevons tous des cadeaux, mais souvent nous ne les reconnaissons pas. Je voudrais partager avec vous ma conviction – ma certitude même – qu’ils existent, qu’ils sont là, dans votre vie comme dans la mienne, pour vous aider à avancer sur votre chemin, à traverser vos épreuves, à évoluer, même si vous n’en êtes pas conscient. Ce credo est le fil rouge de ce livre, tandis que chacun des intitulés de chapitre est un cadeau que j’ai moi-même reçu, à un moment ou à un autre, pour avancer. Il sera émaillé d’expériences personnelles, de témoignages, ainsi que d’évocations et de renvois à des livres qui me paraissent intéressants à partager.
Si j’ai pris le parti de me raconter, c’est dans l’espoir que le récit de mes expériences de vie, somme toute ordinaires, et de l’aide que j’ai reçue à chaque étape pour y faire face, puisse faire écho aux lecteurs et lectrices et leur donner des clés pour avancer sur leur propre chemin. Rien ne pourrait me procurer davantage de bonheur que ce livre soit pour le plus grand nombre un véritable cadeau pour avancer.
Cette histoire est tout simplement la mienne, et mon récit a pour seule prétention ma propre réalité. Bien sûr, mon chemin a croisé et croise encore d’autres destins avec lesquels il s’enchevêtre. Je ne pourrais vous relater mon parcours et mon évolution sans vous parler de mes proches, de mes amis, des thérapeutes que j’ai rencontrés, de toutes ces personnes et de bien d’autres encore qui font indissociablement partie de ma vie et des cadeaux qui l’embellissent. Quelles que soient l’authenticité et l’humilité qui ont guidé l’écriture de ces pages, ma vérité reste toutefois et inévitablement personnelle, unique, subjective. Par respect pour toutes les personnes qui traversent mon récit, et dans un réel souci de ne blesser quiconque, j’ai masqué les noms et modifié les prénoms, sans toutefois pouvoir éviter que certains se reconnaissent. Que tous soient assurés de ma sincérité et de ma gratitude.


Tomber plus haut
Tomber plus haut est le titre d’un ouvrage écrit par l’auteur contemporain Guibert del Marmol. Il y raconte comment la tumeur au cerveau à laquelle il a dû faire face alors qu’il était un jeune père de trente ans a transformé sa manière d’appréhender la vie et la société et a entraîné un bouleversement total de sa philosophie et de son métier. « La maladie à laquelle j’ai dû faire face aurait pu me faire tomber très bas. Au contraire, elle m’a fait tomber plus haut ! » m’a-t-il répondu alors que je l’interrogeais quant au sens de cet intitulé insolite. Car le combat personnel qu’il a mené pendant dix ans et sa guérison totale – à laquelle les médecins ne pouvaient croire – lui ont ouvert de nouvelles portes et l’ont catapulté à un autre niveau.
Tomber plus haut sont les trois mots – courts mais si forts – que je choisis pour amorcer ce livre, tant ils résument ma conviction que nos épreuves, aussi difficiles soient-elles à traverser, nous font grandir et nous portent plus loin sur notre chemin.
Depuis que je lis, je suis attirée par les récits de vie. Je les dévore avec une inlassable curiosité et un étonnement constant au regard tant des épreuves auxquelles les individus sont confrontés que des ressources qu’ils trouvent en eux et autour d’eux pour y faire face. À la littérature qui emporte la plupart de mes amies par la richesse de l’écriture et la beauté des descriptions, et aux romans qui plongent le lecteur dans des lieux magiques et des aventures imaginaires, je préfère les histoires réellement vécues, quand bien même leur style littéraire laisserait à désirer.
Nombre d’autobiographies témoignent de la prise de conscience de ce que les épreuves auxquelles leurs auteurs ont été confrontés à un moment de leur vie se sont révélées être d’extraordinaires opportunités d’évoluer et de grandir et leur ont ouvert des portes que jamais ils n’auraient franchies s’ils n’y avaient été contraints. Comme Guibert del Marmol, ils expriment que leurs difficultés leur ont apporté dépassement et richesse, leur permettant ainsi de tomber plus haut.
Parmi d’autres, un destin m’a profondément touchée. À l’âge de dix-neuf ans, la suissesse Nicole Niquille – qui se raconte sous le titre Et là-haut une montagne dans le ciel – a eu la jambe brisée dans un accident de moto. Sa très longue rééducation l’a conduite à pratiquer un nouveau sport, l’escalade. Y prenant goût, elle s’y est investie au-delà de ce que la récupération de sa mobilité lui imposait et, à force de courage et de détermination, elle est devenue la première femme officiellement sacrée guide de montagne suisse.
S’arrêtant là, l’histoire nous donnerait déjà l’exemple d’un heureux dépassement. Mais un jour qu’elle était accroupie dans son jardin et penchée à la cueillette de champignons, Nicole s’est soudainement écroulée inanimée. Elle venait d’être heurtée à la nuque par un caillou qu’un chamois avait fait rouler bien plus haut dans la montagne. La vitesse prise par ce projectile dans sa chute l’avait transformé en un obus qui est venu pulvériser les cervicales de la jeune guide, alors âgée de trente-huit ans. Elle s’est réveillée de ce choc hémiplégique. À nouveau l’accident, à nouveau l’horreur, à nouveau de longs mois de rééducation, bien plus pénibles encore que les premiers. Mais à nouveau aussi la même force de vie et la même opiniâtreté, qui ont conduit Nicole à un extraordinaire surpassement. Des amis l’avaient arrachée à sa solitude le temps d’un week-end et emmenée se changer les idées au bord du lac de Tanay, dans le Valais. Instantanément conquise par cet écrin de paradis, elle a décidé d’y acheter un petit établissement alors en déliquescence. Les travaux nécessaires pour le convertir en un gîte pour randonneurs et l’aménager en fonction de son handicap ont amené Nicole à travailler avec un entrepreneur – Marco – qui s’est révélé amoureux d’elle. C’est dès lors ensemble qu’ils ont installé une sympathique maison d’hôtes et une agréable terrasse au bord du lac.
Le plus extraordinaire n’est pas encore là. Plutôt que la conserver pour adoucir son quotidien, cette femme hors du commun a utilisé la subvention octroyée par une compagnie d’assurance suite à son accident pour construire une maternité dans un coin reculé du Népal. Non seulement elle apporte ainsi une aide essentielle à une population défavorisée, mais aussi elle soutient de jeunes népalais, leur offrant la possibilité de partir étudier en Europe.
J’ai pu lire entre les lignes de Nicole qu’elle est profondément heureuse et que ses épreuves ont embelli son existence. En même temps qu’elle l’a confrontée à de grands défis, la Vie lui a procuré une série de cadeaux pour lui permettre d’y faire face. Comme elle, nous recevons tous, sous diverses formes, l’aide qui nous est nécessaire pour affronter et surmonter nos adversités.
Evoluer ne requiert pas de traverser de terribles drames. Les chemins diffèrent et ne recèlent pas tous les mêmes embûches. Chaque caillou qui se présente, quelle que soit sa taille, demande à être franchi. Nos épreuves, aussi banales que certaines puissent paraître, sont toutes des invitations à avancer. Chacun de nous peut, je le crois, tomber plus haut par étapes, au fur et à mesure des marches de l’escalier de sa vie.


Pardonnez au père qui est en vous
Mon cheminement conscient – cheminement de réflexion et d’évolution – s’est amorcé au début de l’année 1999. Avec le recul, je réalise que les années qui l’ont précédé ont servi à construire le socle sur lequel il allait poser sa base. Le terrain se préparait, les pièces du puzzle de ma vie se mettaient en place, sans que je m’en rende vraiment compte.
Le décor, d’abord, était créé. J’étais mariée depuis quatorze ans avec Philippe, et mes deux filles – Emma et Chloé – étaient là. Ma famille était constituée, aucun autre enfant ne viendrait s’y ajouter. Mon lieu de vie était installé et stable. J’étais avocat depuis près de quatorze ans et convaincue d’être sur la bonne voie. Ayant arrêté de professer le mercredi après la naissance d’Emma, j’avais l’immense chance d’un temps partiel et depuis peu, je commençais à récolter le fruit des années d’investissement dans le métier. Ceci étant, je n’aimais pas la culture d’entreprise anglo-saxonne du cabinet dans lequel je travaillais. Je n’envisageais toutefois pas de changer quoi que ce soit à ma vie professionnelle. Philippe connaissait également une routine qui lui convenait. Après quelques années de collaboration dans un bureau d’avocats en province, il s’était installé dans la capitale et développait son propre cabinet, en association de frais avec quelques confrères. Indépendant dans l’âme, il trouvait son équilibre dans ce métier certes difficile mais qui lui garantissait sa liberté d’action et d’organisation. Nos parents étaient en bonne santé et autonomes. La vie suivait un cours tranquille, tout allait donc très bien.
Sauf que je m’épuisais. De plus en plus. Sans vraiment le conscientiser et en tous cas sans prendre de mesures radicales pour y remédier. Sans non plus me poser les questions qui sans doute auraient risqué de mettre en péril un édifice qui se fissurait et devenait au fil du temps de plus en plus fragile. Tout simplement, je continuais à avancer sur le chemin tracé. La pression de l’ensemble de ma vie était forte. J’évoluais professionnellement dans un environnement très exigeant qui attendait de moi spécialisation et performance. Les time-sheets – pratique courante dans les cabinets d’avocats – créaient une pression constante du temps et de la rentabilité : j’étais tenue de rendre compte par tranches de six minutes des périodes passées sur chaque dossier. Très souvent, j’avais le sentiment que ce que mon environnement professionnel attendait de moi était trop difficile. L’énergie que je devais consacrer à être et à rester à la hauteur était dévorante. Les week-ends n’étaient plus consacrés qu’à récupérer la force nécessaire à affronter la semaine suivante. J’avais l’impression qu’il ne m’en restait plus pour le reste de ma vie.
Cet épuisement est une des pièces du puzzle. Car il s’accompagnait d’une frustration de laquelle germait dans l’ombre un besoin grandissant de changer fondamentalement quelque chose à ma vie, même si je n’en étais toujours pas consciente. Si j’assurais le quotidien, je n’avais toutefois aucune ressource pour autre chose que l’indispensable. Tout roulait, les besoins de mes filles étaient assurés sur le plan de leur vie matérielle, de leur santé et de leur développement, mais j’avais envie de leur donner tellement plus, de partager avec elles des moments de détente et de jeu. Mon couple ne se portait pas mal. Malgré nos vies professionnelles envahissantes, Philippe et moi continuions à nous rencontrer et à nous parler et j’essayais de lui consacrer une belle part de moi-même. Mais là également, j’aurais aimé plus d’espace et de légèreté. Et aussi, inversement, plus de profondeur. Quant à notre vie sociale et familiale, elle était loin d’être au point mort. Nous avions à cœur de garder le contact avec nos amis et nos voisins et nous arrivions à le faire régulièrement, sous la forme de repas conviviaux, d’activités de voisinage dont nous étions souvent le moteur, ou de petites escapades. Nous ne consacrions pas énormément de temps à nos parents, mais les anniversaires et les fêtes des mères et des pères n’étaient pas oubliés. Nous soignions particulièrement certains événements importants comme la fête de Noël et les moments forts de la vie de nos filles.
Et pourtant, une dimension me manquait, que je ne pouvais définir et que je ne comprendrais que plus tard. Une pensée me traversait souvent l’esprit : mon activité professionnelle n’a rien d’humain ni d’altruiste, j’aimerais faire autre chose. Si cette idée s’imposait de plus en plus à moi, je ne savais cependant qu’en faire. Je ne pouvais pas envisager de changement à ma vie, simplement y réfléchir demandait une énergie et un recul que je n’avais pas. Il m’aurait également fallu une bonne dose de confiance en moi pour pouvoir envisager une autre orientation professionnelle. Je ne l’avais pas et me persuadais au contraire que dotée du seul diplôme de droit, unilingue et âgée de trente-six ans, je ne pourrais intéresser aucun employeur.
En ce début de l’année 1999, je n’étais pas consciente de mon état d’épuisement qui s’intensifiait, ni de la rupture qui se profilait. Pourtant, des indices l’annonçaient. Je me souviens notamment d’une angoisse sourde qui m’envahissait de plus en plus fréquemment lorsque j’étais au volant de ma voiture, et du sentiment que quelque chose allait se passer, sans que je sache quoi. Je craignais d’avoir un accident, de m’arrêter au milieu d’un carrefour, paralysée par l’angoisse et incapable de continuer, ou pire, de renverser quelqu’un sur un passage protégé. Rien de cela n’est arrivé. C’est d’une autre façon que, quelque temps plus tard, j’ai craqué.
À cette époque, j’étais à vrai dire davantage préoccupée par Emma qui, depuis sa plus tendre enfance, présentait une extrême sensibilité. Bébé, ma merveilleuse petite puce observait avec intérêt et sérieux le monde qui l’entourait et ses grands yeux inquiets reflétaient sa perplexité et son anxiété. Grandissant, elle a pu exprimer verbalement son angoisse qui trouvait pour partie son origine dans des questions existentielles dont la pertinence et la complexité me paraissaient démesurées par rapport à son âge. J’étais abasourdie par la profondeur de ses réflexions et de ses analyses qui me laissaient parfois pantoise mais aussi démunie, car je ne pouvais pas trouver de réponse à tous ses questionnements. Dans ma quête de l’aider, je me suis trouvée à aller consulter un morphopsychologue.
Je n’avais jusque-là jamais entendu parler de la morphopsychologie – science ancienne déjà pratiquée dans l’Antiquité, dont l’objet est l’étude des concordances entre la forme du visage humain et les traits psychologiques. « Pour pouvoir poser un diagnostic, le morphopsychologue n’a besoin que de voir le visage de la personne, ou une photo mettant bien ses traits en évidence » me rassura mon amie Michette en m’incitant à prendre un rendez-vous. Confiante et pleine d’espoir, j’ai suivi son conseil. C’est ainsi qu’un beau matin de mars 1999, j’ai pris la route avec dans ma poche les clichés de mes deux filles récemment pris à l’école. Fait assez exceptionnel, Philippe m’accompagnait. Tout se présentait sous les meilleurs auspices, le thérapeute aurait à sa disposition les ingrédients dont il avait besoin pour me donner un avis : les visages de mon époux et de moi-même présents devant lui, et le portrait de chacune de nos filles parfaitement mis en évidence sur les photos scolaires. La famille au complet, ce qui lui permettrait si nécessaire de se référer à l’un ou l’autre d’entre nous pour affiner son examen et ses conclusions.
Mon souvenir est celui d’un énorme coup de massue. Contre toute attente, le morphopsychologue s’est intéressé beaucoup plus à Philippe et à moi qu’aux images posées sur son bureau. Sans nous ménager, il nous analysait. Le problème est que nous n’y étions pas préparés. L’un comme l’autre, nous avons été interloqués lorsqu’il nous a décrété qu’il y avait énormément de féminin chez Philippe et autant de masculin chez moi. Quelle injure pour chacun de nous ! Sans doute nous a-t-il parlé de Yin et de Yang et de symbolique, mais nous ne pouvions rien comprendre, ignorants que nous étions à cette époque de tout ce qui était de près ou de loin spirituel, ésotérique ou simplement en dehors de l’allopathie et de la culture très traditionnelle dans laquelle nous avons été éduqués. Puis, il s’est acharné sur moi. Seule sa phrase de conclusion m’est restée : « Pardonnez au père qui est en vous ». Pardonner au père qui est en moi ? Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Mon père ? En moi ? Lui pardonner quoi ? Je ne comprenais rien. En plus, il me disait que si je pardonnais au père qui était en moi, mes deux filles s’en porteraient mieux. Je suis sortie de cette consultation anéantie et complètement perdue. Le trajet du retour a été un mélange de mes larmes et de la colère de Philippe qui regrettait de s’être laissé entraîner à aller consulter pareil charlatan. Il m’a fallu plusieurs jours pour me remettre de ce choc. Je n’avais aucune solution pour aider Emma, Philippe était furieux, et en plus ce monsieur prétendait j’avais un problème. En allant le consulter j’avais décidément fait pire que mieux !
Ce n’est que plus tard, et au fur et à mesure de mon cheminement, que j’ai compris ce qu’il avait voulu me dire. Bien sûr, mon mode de fonctionnement s’apparente en plusieurs aspects à celui d’un homme. Bien sûr, Philippe qui est sensible et raffiné a beaucoup de la richesse féminine outre sa virilité. Ce ne sont pas des tares. Ce n’est donc pas un reproche qu’il nous lançait, mais une invitation à mieux nous connaître. Il nous avait décodés en examinant notre visage, notre gestuelle et notre posture. Dans notre morphologie, il avait puisé une quantité d’informations qui à notre insu lui avaient raconté qui nous sommes.
Je n’ai pas gardé rancune à ce thérapeute et je comprends maintenant le sens de l’injonction qu’il m’a lancée : « Pardonnez au père qui est en vous ». Je comprends qu’en parlant du père en moi, il visait ce que j’ai intégré de l’autorité paternelle. Il m’invitait à abandonner cette exigence de perfection, ce niveau élevé d’obligation et cette tyrannie du devoir que je m’imposais à moi-même. Il n’était pas question de mon vrai papa ni de quelque chose de particulier qu’il aurait fait et que je devrais lui pardonner, mais d’un dictat intérieur. Tout cela était certainement juste, y compris le fait que le travail personnel que je ferais à cet égard serait bénéfique pour mes filles. Le problème est que ce professionnel ne m’a pas donné d’explications ni d’outils pour décoder son message. Or, dans l’ignorance dans laquelle j’étais à l’époque de toute cette symbolique et dans l’état d’épuisement et de fragilité émotionnelle dans lequel je me trouvais, je ne disposais pas des ressources nécessaires pour comprendre sa recommandation et y réagir positivement. Il reste qu’en me renvoyant brutalement à moi-même, il m’a lancé un message fort et que cette phrase a été un jalon sur mon chemin. En me secouant de la sorte, il m’a forcée à me questionner et à avancer.


Digérer mes parents
La démarche de pardonner à mon père, ou plutôt à mes deux parents, je l’avais en réalité déjà entamée. Ce n’est pas que j’aie choisi un beau matin de m’y mettre, je m’y suis trouvée amenée presque par surprise dans ce qui a été ma première démarche de thérapie psychologique.
Avant la période d’épuisement extrême de 1999, j’en avais connu une autre, en 1994. Chloé avait alors dix-huit mois, et Emma un peu moins de trois ans. Les années qui avaient précédé avaient été éprouvantes dans un mélange de grandes joies et de périodes plus difficiles. Comme beaucoup d’autres femmes, j’ai connu la douleur des fausses couches et des curetages, et celle du désir d’enfant inassouvi. Une première grossesse en 1988, une seconde en 1989, toutes les deux interrompues dans le cours du troisième mois. Entre elles, une période interminable de treize mois durant lesquelles j’ai alterné les quinzaines d’espoir et celles de déception. Pour ensuite entamer une batterie d’examens dans un hôpital universitaire et profiter de l’assistance médicale en vue d’une nouvelle conception.
La magie de la nature humaine est telle que les souvenirs heureux estompent les plus difficiles et quoique ces événements aient été extrêmement éprouvants au moment où je les vivais, le bonheur qui les a suivis en a effacé les stigmates. Ceci étant, l’attente d’Emma a été profondément marquée par ma crainte d’une nouvelle fausse couche et par l’angoisse que ce bébé, pour une raison ou une autre, n’arrive pas. Un stress en génère un autre, j’ai pris le chemin de la clinique plus souvent qu’à mon tour durant ces neuf mois. Chloé par contre ne s’est pas fait attendre. Conçue avec beaucoup plus de légèreté, elle nous a plutôt surpris par sa rapidité à nous rejoindre, tout juste dix-sept mois après Emma. Cette seconde grossesse n’a pas non plus été un long fleuve tranquille, je me suis notamment trouvée alitée durant plusieurs semaines suite à une période de travail professionnel intense clôturée par une semaine d’audiences quotidiennes dans des conditions éprouvantes. Deux accouchements en dix-sept mois, deux périodes d’allaitement et de courtes nuits, deux petites filles aux rythmes et aux besoins très différents, c’était bien fatigant. Peu de répit sur le plan professionnel, mes congés de maternité se sont limités à un mois et demi pour le premier et à deux mois pour le second. Et le rythme intensif a repris.
Heureusement, je ne me suis pas trouvée seule pour faire face à tout cela. L’aide nécessaire s’est chaque fois présentée au bon moment. Marie d’abord, et ensuite Thalek, véritables cadeaux de la Vie, ont pénétré notre univers. La reconnaissance et la gratitude que j’ai pour ces deux personnes sont inaltérables et n’ont d’égal que l’affection que mes filles leur ont portée. Marie a accueilli Emma, tel un petit moineau blessé, lorsque nous nous sommes rendu compte – alors qu’elle avait neuf mois – que la vie à la crèche ne lui convenait vraiment pas. Notre bébé alternait périodes de maladie et périodes de reprise – ou plutôt d’essais de reprise – de sa vie en communauté. Elle manifestait son mal-être de différentes façons, notamment en refusant de manger. Régulièrement, j’interrompais mon travail en fin de matinée pour venir lui donner son repas qu’elle refusait de prendre avec les puéricultrices. Jeunes parents sans expérience, nous n’avons réagi que lorsque notre entourage, interpellé, a tiré la sonnette d’alarme et nous a ouvert les yeux. Marie – que plusieurs personnes du quartier m’avaient chaudement recommandée – a accepté de s’occuper d’Emma trois jours par semaine jusqu’à la naissance de Chloé, tandis que les deux grand-mères se partageaient les deux autres jours de la semaine. À partir de là et grâce à l’amour dont elle a été entourée, notre petite puce a commencé à s’ouvrir comme une fleur. Marie est restée pour elle à la fois une grand-mère, une amie et une confidente et le lien d’affection très touchant qui les unit est toujours aussi vivant aujourd’hui.
Le relais a été pris après la naissance de Chloé par Thalek, une dame cambodgienne dont deux familles, prenant la peine de réagir à l’annonce que j’avais fait paraître, m’avaient recommandé les grandes qualités. Comme je suis heureuse de les avoir écoutées, tant la réalité a dépassé tout ce que nous pouvions attendre ! Un ami proche me trouvait imprudente de suivre ainsi les avis d’illustres inconnus et, m’appelant à la raison, tentait de me faire changer d’avis. « Si je voulais voler ce qu’il y a chez toi, disait-il, j’agirais exactement comme cela : je me ferais recommander par plusieurs personnes et une fois engagé, j’aurais le champ libre, je prendrais tout ce que je veux, puis je disparaîtrais. » Quelle idée de penser ainsi ! J’étais abasourdie face à cette méfiance qui ne m’avait pas effleurée un instant. Que mon ami fustige ma naïveté et mon imprudence n’a pas suffi à entamer la confiance naturelle et spontanée que j’ai par nature vis-à-vis des gens ni à freiner mon élan, Dieu merci !
Pendant plus de deux ans, Thalek nous a au quotidien offert sa présence, sa douceur, sa patience et son inébranlable flegme asiatique. Elle nous a apporté à tous les quatre une paix et une sérénité dont je suis encore aujourd’hui persuadée qu’elles sont le socle de l’équilibre de mes filles et le miracle qui nous a permis de traverser sans encombre cette période à la fois merveilleuse et éprouvante de leur petite enfance. En assurant une présence maternelle et aimante auprès d’Emma et de Chloé et en prenant soin d’elles avec tant de bienveillance et d’amour, Marie et Thalek ont été pour moi des cadeaux inestimables de confiance et de sérénité qui m’ont permis d’avancer sur mon chemin de maman, d’épouse et de femme active.
Cette aide précieuse ne pouvait cependant pas tout résoudre et il va de soi que ces trois rôles combinés requéraient volonté, énergie et abnégation. Je les avais et elles me permettaient heureusement d’assumer l’ensemble des obligations qui découlaient de mon triple statut. Mais la fatigue et le stress étaient présents aussi et leur effet allait au fil du temps commencer à se faire sentir. Au début de l’année 1994, différents maux sont apparus, qui ont fini par m’amener à consulter les quelques spécialistes vers lesquels ma belle-sœur médecin généraliste me dirigeait. Colites et cystites à répétition essentiellement. Je me souviens avec amusement de cet urologue – doté d’un sympathique accent bruxellois – qui m’a dit d’entrée de jeu et alors qu’il ne connaissait pas mon métier, que j’avais la maladie des avocats. Il semble que les adeptes de cette profession sont nombreux à éprouver le stress dans leur bas-ventre, car ils constituent une bonne partie de la patientèle de ce médecin. Et je dois reconnaître que lorsque j’ai plus tard quitté ce métier, mes soucis en ce domaine se sont effectivement estompés.
Moins courants étaient les troubles tels que le mouvement saccadé de ma jambe droite – que je n’arrivais pas à réprimer et qui énervait passablement mon patron avocat lorsque j’étais assise face à lui – et cette difficulté de plus en plus grande que j’avais à faire effectuer des petits mouvements répétitifs par mes mains. Eplucher des pommes de terre, par exemple, était une torture. Je n’étais heureusement pas musicienne car jouer du piano me serait devenu impossible. Et au bout du compte, même écrire et dactylographier étaient insupportables.
Ces maux étonnants m’ont amenée à rencontrer une neurologue qui a posé sur eux un diagnostic dont je trouve l’appellation amusante : la « crampe de l’écrivain ». Le rapport adressé à mon médecin traitant faisait état de ma « vie très dure, très stressante avec d’énormes activités professionnelles et domestiques (deux enfants en bas âge) » ainsi que du fait que je ne pratiquais aucun sport et ne prenais pas de temps pour me détendre. Il ne fallait apparemment pas chercher plus loin. La conclusion était ainsi rédigée : « Je pense que la symptomatologie est liée au stress. Les américains aiment le prozac : il donnerait aux personnes stressées une « certaine paix » intérieure. Je lui ai conseillé de faire du sport ou au moins une activité pour elle durant une demi-heure par jour. Elle développe des sentiments de culpabilité vis-à-vis du travail, des enfants et du mari car elle n’arrive pas à tout faire à la perfection. Une médication comme vous l’avez suggéré à base de valériane comme du Sedinal 10 à 20 gouttes trois fois par jour peut être conseillée. »
Relire ce constat médical me fait prendre la mesure du chemin que j’ai parcouru depuis qu’il a été établi. Certes, près de vingt ans se sont écoulés. Le temps est une composante nécessaire et importante de l’évolution. Continuer sans rien changer m’aurait conduite tout droit dans le mur, c’est sûr. La neurologue proposait une recette, ce n’est toutefois pas celle-là que j’ai suivie. S’il avait déjà été écrit, elle aurait pu m’inviter à lire le livre de David Servan-Schreiber Guérir – le stress, l’anxiété et la dépression sans médicament ni psychanalyse . Je l’ai lu près de dix ans plus tard.
David Servan-Schreiber est un psychiatre et chercheur français qui a longtemps pratiqué aux Etats-Unis et écrit plusieurs études et ouvrages. Au cours d’un volontariat qu’il a effectué à Dharamsala, en Inde, il a rencontré des médecins tibétains qui arrivaient à soigner diverses maladies chroniques uniquement par l’acupuncture et les plantes. Interpellé par le constat que leurs techniques leur permettaient de guérir avec autant de succès que les médecins occidentaux mais à un coût infiniment moindre et avec moins d’effets secondaires, il a orienté ses recherches cliniques neuropsychologiques pour étudier et expérimenter l’impact des médecines douces complémentaires, en particulier sur les patients atteints de problèmes psychiatriques.
Dans son livre Guérir , il prône une nouvelle médecine des émotions dont l’objectif est de soulager la dépression, l’anxiété et le stress au moyen d’un ensemble de méthodes qui font appel au corps plutôt qu’au langage et à la chimie. Il nous y explique que notre cerveau émotionnel contrôle notre bien-être psychologique et une grande partie de la physiologie de notre corps – le fonctionnement du cœur, la tension artérielle, les hormones, le système digestif et le système immunitaire –, et que les désordres émotionnels sont la conséquence de dysfonctionnements de ce cerveau. « Pour beaucoup, ces dysfonctionnements ont pour origine des expériences douloureuses vécues dans le passé, sans rapport avec le présent, mais qui se sont imprimées de façon indélébile dans le cerveau émotionnel. Ce sont ces expériences qui continuent souvent de contrôler notre ressenti et notre comportement, parfois plusieurs dizaines d’années plus tard. 1 » Il propose aux lecteurs sept méthodes qu’il estime particulièrement efficaces et qu’il présente comme « sept voies permettant à chacun de reprendre en main les rênes de sa propre vie, et de ne plus être un étranger pour soi ni pour les autres » : l’EMDR – intégration neuro-émotionnelle par les mouvements oculaires –, la cohérence cardiaque – régulation du rythme cardiaque pour contrôler les émotions –, la synchronisation des horloges biologiques, l’acupuncture, l’exercice physique, l’apport d’acides gras « oméga-3 », et les techniques de « communication affective ».
Je n’ai pas pris de médicaments ni entamé de psychanalyse. Je ne me suis pas non plus mise au sport ni n’ai trouvé une demi-heure à me consacrer chaque jour. Par contre, je suis allée consulter une psychologue. Un médecin m’avait conseillé de me diriger vers la sophrologie, mais je n’avais pas un souvenir positif de cette technique qui m’avait été enseignée en préparation aux accouchements. J’étais incapable de me relâcher et de calmer mon esprit bouillonnant qui inlassablement me rappelait la nécessité de faire des courses, le choix du menu du soir et plein d’autres choses qui m’empêchaient de me relaxer. Il s’est avéré qu’une technique basée sur la parole me conviendrait davantage. C’est ainsi que j’ai rencontré Madame R. et entamé ma première expérience thérapeutique.
Voulez-vous savoir si ce fut facile ? Eh bien, pas vraiment. Aucune de mes amies ne m’avait jusque-là raconté qu’elle consultait un « psy », ce qui m’aurait rassurée et encouragée à entamer cette démarche qui m’intimidait. Quant à mes parents, ils se prononçaient radicalement contre. À l’instar de nombre de leurs contemporains, ils considéraient le recours aux psychologues comme un mal nécessaire réservé à ceux – dont bien sûr ni eux-mêmes ni leurs enfants ne faisaient partie – qui souffraient de gros problèmes mentaux. Durant toute ma jeunesse, j’ai ainsi entendu dire que les psychologues « sont pour les fous », et que d’ailleurs, ceux qui ont choisi de telles études sont également « des gens mal dans leur peau qui ont eux-mêmes quelque chose à régler ». Outre une méfiance de principe, je pense qu’ils avaient peur pour eux-mêmes de la démarche thérapeutique. Une phrase de Maman résonne encore à mes oreilles : « Ne va surtout pas chez un psy, il irait fouiller dans ton enfance et peut-être même dans la mienne ! » Et pourtant, à trente et un ans et sous la pression de mon corps qui n’en pouvait plus, j’ai osé braver cette injonction et pousser la porte de Madame R.
La première question qu’elle m’a posée m’a étonnée et embarrassée. « Vous avez des problèmes digestifs, qu’est-ce que vous ne digérez pas ? » Certes, cystites et colites m’avaient conduite chez elle, mais que répondre à cette question ? Un long blanc s’en est suivi. Puis la réponse a fusé, à ma propre surprise : « la situation de mes parents ». J’avais l’impression que mes parents n’étaient pas heureux. Il me semblait les voir souffrir et s’enfermer dans une sorte de rigidité, voire de rancœur. Mais quel était le rapport entre ce qu’ils vivaient et le surmenage dont je souffrais ? Je n’en savais rien mais en fait, cela importe peu. Ce qui compte est que cette question et sa réponse m’ont permis d’entamer un travail personnel axé sur ma relation à mes parents. Ce fut la première étape d’un cheminement dont je n’avais jusque-là pas perçu la nécessité, mais qui m’a apporté et m’apporte encore une légèreté et une sérénité que je ne connaissais pas à l’époque.
L’histoire de mes parents leur appartient et je la respecte. La souffrance qu’ils ont l’un et l’autre connue dans leur enfance est sans doute – je peux le comprendre maintenant – à l’origine de difficultés que peut-être ils n’ont pas réussi à dépasser. Maman a dû très jeune faire face à trois deuils – ceux de son papa et de deux de ses frères – et à l’amour exclusif que ma grand-mère a reporté sur son fils aîné, seul homme de la famille qui lui ait été laissé. Quant à Papa, il était garçon unique, coincé entre quatre sœurs qui formaient un bloc dont il était exclu. Fils du médecin du village, il lui était interdit de jouer avec les autres enfants qu’il devait observer depuis son jardin, derrière une grille fermée. Il nous a peu raconté de son enfance, mais je me souviens de deux détails qui impressionnaient la petite fille que j’étais : son seul ami était Léon – le vieux jardinier – et parfois, ses sœurs le ligotaient sur une chaise pour pouvoir jouer en paix. Pauvre Papa ! Je suis convaincue que si mes parents avaient tous les deux pu bénéficier d’une bonne psychothérapie et apaiser leurs blessures du passé, ils auraient pu être plus heureux.
Notre génération me paraît privilégiée, et celle de nos enfants encore davantage. Aujourd’hui, les souffrances ne sont plus un tabou. On se préoccupe de ce qui a été vécu dans l’enfance, durant la vie in utero, et même avant la conception. Le développement personnel est en vogue et la palette d’approches thérapeutiques qui sont mises à notre disposition ne cesse de croître. Nos parents et les générations qui les ont précédés n’ont pas eu cette chance et sans doute ont-ils été victimes autant qu’acteurs de ce manque. Pour nos grands-mères, le seul confident autorisé était le curé ! Ceci étant, ils ont sans nul doute fait de leur mieux avec ce qu’ils vivaient et ce que leur époque leur permettait.
Qu’est-ce que je ne digérais pas dans la situation de mes parents ? Avant tout, je pense, le fait que je ne les sente pas heureux. J’en conviens, le lien entre ce constat et ma digestion n’apparaît pas d’emblée. Grâce à Madame R., j’ai compris qu’inconsciemment, je ne me donnais pas à moi-même le droit d’être heureuse tant que mes parents, et surtout ma mère, ne l’étaient pas.
Quand j’étais petite, ma grand-mère m’enjoignait d’être gentille avec ma maman. Toujours, elle me félicitait pour ma gentillesse qui lui avait été rapportée et elle m’exhortait à continuer à « être gentille avec ma maman ». J’ai vite considéré que cette particularité qu’elle m’attribuait marquait mon seul avantage sur ses autres petits-enfants qu’elle semblait me préférer, et j’ai intégré que pour être aimée moi-même, il fallait que je sois gentille. Ce que j’ai inlassablement essayé de faire, au point que je ne me reconnaissais pas le droit d’aimer ce que Maman n’appréciait pas. C’est ainsi par exemple que je n’aimais pas le vert. Par principe, sans motif apparent autre que celui qu’elle détestait cette couleur, par loyauté sans doute vis-à-vis d’elle. De là à ce que je ne puisse pas assumer d’être heureuse si elle ne l’était pas, il n’y a qu’un pas.
Quant à mon père, je me suis toujours demandé s’il était heureux. La réponse que je devais donner moi-même à cette question, à défaut d’oser la lui poser, était invariablement négative. Un jour, j’ai regretté qu’il ne soit pas mort. Car il serait mort … de rire ! Un mime effectué par Philippe l’avait plongé dans une hilarité telle qu’il avait fini par en perdre connaissance. Le voir allongé sur le sol était bien sûr terrifiant, mais que pouvais-je rêver de mieux pour lui que mourir d’un fou rire ?
Mes conversations hebdomadaires avec Madame R. ont donc pour l’essentiel tourné autour de mes parents et de ma relation à eux. Ce fut une surprise pour moi. Je ne l’avais pas anticipé, et je dois même avouer que jamais auparavant, je n’avais imaginé qu’une telle démarche s’imposait. La thérapeute m’a aidée à démystifier leurs modes de fonctionnement et à adopter une plus juste distance. Grâce à cette thérapie qui a duré quelques mois, j’ai effectué un travail important. Celui de mieux comprendre mes géniteurs, de me mettre en paix par rapport à eux en percevant mieux et en acceptant leur réalité et celle de notre relation, et de me libérer de l’emprise que je leur donnais sur ma vie.
En m’amenant à réfléchir sur ce qui entravait ma digestion, Madame R. m’a conduite à découvrir que j’avais des peurs inconscientes, enfouies, qui induisaient certains de mes comportements. J’avais notamment – sans la conscientiser – une sourde crainte de reproduire les limites financières que nous connaissions. Car si l’essentiel ne nous manquait pas, l’opulence n’était pas pour autant au rendez-nous et mes parents avaient peine à maintenir le niveau auquel ils aspiraient pour nous tous. Durant longtemps, Papa a été seul à travailler professionnellement tandis que Maman était à cent pour cent présente auprès de ses enfants et dévouée à notre éducation. Lorsque j’avais quatorze ans, elle a commencé à travailler à mi-temps. Une noix de beurre dans les épinards, certes, mais pas assez pour parler d’aisance. J’ai énormément d’admiration pour la volonté et la capacité que tous deux ont eues d’élever quatre enfants et d’offrir à chacun de nous une bonne éducation, des cours de musique et de sport, et des études universitaires en se reposant sur le seul revenu professionnel de Papa. Car c’était tout ce sur quoi nous pouvions compter : pas de fortune familiale, pas de second salaire, aucune tante avec héritage en vue ni de manne céleste à espérer.
Nous étions élevés dans une culture d’économie et de non gaspillage et Maman jonglait au quotidien pour nouer les deux bouts. Rien n’était jeté ni perdu : la moindre petite parcelle de pomme du jardin qui avait échappé aux vers et aux chenilles finissait en compote, les filtres à café en papier étaient vidés, séchés puis réutilisés, l’eau du bain ne servait jamais à moins de trois d’entre nous, parents compris. Mais rien de vital ne nous manquait, et je ne regrette certainement pas cet aspect de mon éducation dans lequel j’ai puisé une capacité d’optimaliser mes dépenses et de vivre à l’économie qui amuse celles de mes amies qui n’excellent pas comme moi dans cet art.
Le magasin dont j’ai le plus de souvenirs est une boutique où nous allions le mercredi après-midi avec maman et dont la tenancière excentrique possédait un lévrier afghan qui avait les mêmes longs cheveux blonds qu’elle. J’y ai ancré une solide habitude d’achats en seconde main qui m’a suivie jusqu’à aujourd’hui et que j’ai transmise à mes filles. Elles aussi fréquentent plus volontiers les ventes solidaires et les échoppes des braderies que les belles boutiques. Et pourquoi pas ? Les achats en seconde main permettent de soulager le budget, d’obtenir plus en dépensant moins, et aussi de redonner vie à des vêtements et objets délaissés par leurs précédents propriétaires.
Nécessité faisant loi, mes parents n’avaient pas le choix dès lors que leurs priorités étaient notre éducation et nos études. C’était avant tout eux-mêmes qu’ils privaient. Je n’ai pas le moindre souvenir de Papa s’offrant un livre ou un disque, ni de Maman cédant à un caprice ou à une simple envie. Sans parler d’austérité, nous baignions dans la culture du raisonnable et de l’essentiel. C’est assez paradoxal, je l’avoue : je n’ai pas le souvenir d’avoir vraiment souffert d’un manque d’argent et aujourd’hui je peux même affirmer sans hésiter que la culture d’économie dans laquelle j’ai été élevée est un point positif de mon éducation et une chance davantage qu’une malchance. Pourtant, ce sont un manque de sécurité et un souci viscéral de mettre de l’argent de côté afin de ne pas reproduire la situation familiale que la thérapie dont je vous parle ici a mis à jour, en lien avec mes difficultés de digestion.
Ce ne fut pas le seul sujet de travail avec Madame R. « Comme c’est étonnant, me dit-elle au bout de quelques séances, on dirait que vous n’avez pas véritablement connu vos parents, c’est comme si vous les découvriez ! » Elle n’avait pas vraiment tort. Je m’étais construit – inconsciemment bien sûr – une image d’eux qui constituait une sorte d’idéal et me servait de modèle. Je les avais mis sur un piédestal qui induisait en moi un besoin fondamental de leur plaire et d’être à la hauteur pour être aimée. Cette supériorité que je leur ai prêtée a forgé mon mode de fonctionnement et conditionné le socle relationnel que j’ai créé non seulement dans ma relation de couple, mais aussi dans celle que j’entretenais avec mes amis et même avec mes patrons avocats.
Percevoir tout cela, identifier mes comportements et leur relation avec mon histoire familiale, me comprendre mieux moi-même, ont été essentiels. Ne croyez pas pour autant à un changement immédiat et tangible, ce serait un leurre. Se transformer soi-même est un cheminement de longue haleine. C’est en me retournant, des années plus tard, que j’ai pu me rendre compte de l’importance de ce travail et identifier les effets qu’il a eus sur mon évolution personnelle. Mon rapport à l’argent ne s’est pas transformé par un coup de baguette magique, la fourmi ne s’est pas métamorphosée en cigale. Mais un processus s’est enclenché qui fait qu’aujourd’hui, l’angoisse de manquer m’a quittée et que je peux désormais sortir mon porte-monnaie à la caisse des magasins tranquillement et sans angoisse au cœur, ou faire un achat pour moi-même, juste pour le plaisir et sans culpabiliser.
Cela peut vous paraître évident ou anodin. Mais pour moi, c’est le résultat d’un long chemin. Je n’ai pas raconté à mes parents que j’allais consulter une psychothérapeute et je ne pense pas qu’ils aient perçu un quelconque changement dans mon comportement. Et pour cause, le travail s’effectuait en profondeur et de façon subtile. J’ai appris à moins attendre de ma relation avec eux et surtout à diminuer la souffrance que je liais à leur situation, à leur vécu, à leur histoire. Lentement, j’ai appris à aimer le vert. L’assumer devant Maman était une autre histoire, mais j’y suis arrivée petit à petit. Je ne peux pas dire que toutes mes blessures se sont trouvées guéries par cette thérapie ni qu’il ne me faudrait pas y revenir par la suite, mais ce fut un pas immense – un cadeau – sur mon chemin.


1 D’ANSEMBOURG Thomas, Cessez d’être gentil, soyez vrai ! Etre avec les autres en restant soi-même, Les Éditions de l’homme, 2001, p. 25


La chute
Les quelques dizaines d’heures que j’ai passées assise sur une chaise dans le bureau de Madame R. ont été de petites oasis de calme, quelques moments presque volés à ma vie intense et à mon rythme effréné. Au bout de quelques mois, je me sentais moins empressée à me retrouver face à elle et son regard d’accueil interrogateur ne suscitait plus les mêmes logorrhées. Nous sommes arrivées ensemble à la conclusion que notre travail pouvait s’arrêter là. Je l’ai remerciée et le cours intensif de ma vie a repris sans ces parenthèses d’introspection et de réflexion.
Sans doute l’évolution amorcée se poursuivait-elle en sourdine, mais je ne lui attribuais plus d’attention ni d’espace dans mon emploi du temps surchargé. La locomotive qui avait lancé son moteur et entamé sa route en 1985 – année qui a vu se succéder en quelques mois mes fiançailles, la fin de mes études, le début de ma vie professionnelle et mon mariage – continuait inlassablement sa route. Je ne me posais pas de questions, j’avançais, ne réalisant pas l’épuisement qui s’intensifiait ni les dégâts qu’il causait. Je pensais ne pas avoir le choix : tellement de choses reposaient sur mes épaules et dépendaient de ma capacité à avancer. Nul ne m’avait appris à me prêter attention à moi-même, à me soucier de mes propres besoins, à écouter mes limites. J’étais programmée pour être un brave petit cheval qui va inlassablement de l’avant, tête baissée, quels que soient le temps, les difficultés et les obstacles.
C’est ce que j’ai fait vaillamment et sans faiblir jusqu’à ce printemps de 1999, ce moment déjà évoqué où se profilait la rupture. Je travaillais à cette époque dans un cabinet d’avocats attaché à une entreprise de consultance où régnait une culture anglo-saxonne de production et de rentabilité qui n’avait rien de la culture traditionnelle dans laquelle j’avais évolué pendant quatorze ans, ni aucune dimension humaine. Cette pression de la vie professionnelle et le peu de sens que j’y trouvais en réponse à mes aspirations profondes effritaient progressivement ma détermination et mon énergie. Par ailleurs, le poids de la vie familiale reposait essentiellement sur moi.
Je le redis, sans comprendre ce qui m’arrivait, je sentais confusément que quelque chose allait se passer. Je ne pouvais plus ignorer ma tension intérieure grandissante, l’angoisse sourde de plus en plus présente ni la sensation de rupture qui s’intensifiait. Le choc causé par la visite chez le morphopsychologue est venu ébranler davantage encore mon édifice déjà si fragile. Heureusement, les vacances de Pâques approchaient. Elles allaient me donner une bonne semaine de repos à laquelle j’aspirais.
Lorsque Chloé et Emma avaient respectivement un an et demi et deux ans et demi – c’était en 1994 –, une petite annonce nous a conduits vers une ferme située dans les Ardennes belges. Nous y avons passé une belle semaine de printemps, sans deviner alors qu’il s’agissait du premier d’une multitude de séjours, week-ends et plus longues périodes de vacances, que nous allions connaître sans interruption durant environ quinze ans. Nous avons immédiatement été conquis par le charme et l’authenticité du lieu et par l’accueil chaleureux des sympathiques propriétaires de cette belle ferme encore traditionnelle. L’endroit – qui existe toujours et est aujourd’hui encore un agréable lieu de villégiature – est magnifique et offre, outre un grand jardin, de nombreuses possibilités de promenades et de randonnées.
Cerise sur le gâteau, Emma et Chloé y ont trouvé des compagnons de jeu, les quatre enfants de la ferme dont les derniers, jumeaux, sont à peine plus âgés qu’elles. Ce fut le début d’une longue et belle amitié, encore vivace aujourd’hui, raison pour laquelle cet endroit devint notre havre de repos habituel. Nous y avons passé de merveilleux moments et la vie à la ferme a véritablement construit nos filles. Bien avant de participer aux mouvements de jeunesse, elles y ont découvert le lien à la nature et aux animaux, l’amitié et les jeux de groupe, la débrouillardise et une liberté d’aller et venir que nous ne pouvions pas leur offrir à Bruxelles.
Pour moi, cet endroit représentait la détente et le repos. Chaque séjour pourtant m’ajoutait une charge de travail non négligeable par les préparatifs que je répartissais sur les jours de la semaine précédant le départ, et les lessives et rangements qui alourdissaient ceux suivant le retour. Au bout de quelques années de ces va-et-vient fatigants, j’ai réalisé le poids qu’ils représentaient pour moi et ai décidé de ne plus partir pour moins de trois jours, histoire de rentabiliser mes efforts. J’avais également pris conscience que le relâchement auquel je m’autorisais dès le trajet avalé, les bagages vidés, les lits faits et le premier repas expédié me faisait sombrer si profondément dans mon immense fatigue que les deux jours de week-end ne suffisaient pas à la dissiper. J’avais un mal fou à m’extirper de mon état d’épuisement pour assumer le retour à la vie normale et au travail le lundi matin. Toujours est-il qu’à la fin de ce mois de mars 1999, j’aspirais profondément à la semaine de repos qui s’annonçait, sans me douter qu’outre la détente, elle apporterait la rupture.
Comme chaque année, le dimanche de Pâques avait débuté tôt le matin par une chasse aux œufs qui avait réuni les enfants des deux gîtes et ceux de la ferme. Les cloches avaient lâché leurs friandises dans la grande pelouse et petits et grands couraient avec la même joie, un panier à la main. Le butin allait ensuite être étalé sur la table du grand gîte et partagé dans l’animation. J’aimais particulièrement ces moments de bonheur palpable. Cette année-là, nos amis Bernard et Martine et leurs enfants Maxime et Caroline étaient de la partie. Le soleil était également au rendez-vous et les enfants formaient tous ensemble une joyeuse bande qui s’égayait dans les cris et les rires. Les papas lançaient le barbecue et les mamans s’affairaient à dresser une longue table sous les arbres. Tout était parfait. Chloé, qui avait six ans et demi, avait tenu à emporter son vélo et elle arborait fièrement son nouveau casque qu’elle n’avait pas quitté depuis le matin.
Après le repas, la petite troupe s’est réunie pour la promenade. Les jumeaux de la ferme, ainsi que Choupi – leur petit chien noir – ne perdaient jamais une occasion de nous accompagner. Pour une raison que nous ne nous n’avons pas pu nous expliquer, le casque que notre cadette n’avait pas quitté depuis le matin est resté à la ferme sans que nous nous en soyons aperçus. Un premier arrêt à la rivière, un second au manège, les enfants connaissaient le trajet par cœur et pédalaient devant nous qui goûtions à cette belle promenade en devisant agréablement.
Soudain, les cris de Maxime et la vision du gamin qui remontait la rue en courant : « Chloé est tombée ! Venez vite, Chloé est tombée !! » Mon cœur s’est arrêté. À l’angoisse de Maxime, j’ai immédiatement compris que la chute était grave. L’estomac retourné, j’ai dévalé la rue et suis restée pétrifiée. Chloé était couchée le long du fossé, inanimée à côté de son vélo, son petit visage tout ensanglanté. Les souvenirs des moments qui ont suivi sont parmi les pires de mon existence. Il fallait appeler du secours, mais nous n’avions pas encore de téléphones portables. Philippe a enfourché le vélo de Caroline – bien évidemment trop petit pour lui – et, sans égard pour l’image insolite qu’il offrait, s’est mis à pédaler aussi vite que possible en direction de la ferme. Un passant muni d’un portable nous a permis de prévenir notre hôtesse qui est arrivée en trombe et m’a ramenée au gîte avec Chloé qui avait entretemps repris connaissance. Cette femme du terroir pleine de sang-froid et de bon sens a d’un seul coup d’œil pris la mesure de la situation et m’a recommandé : « ne la laisse surtout pas s’endormir ! »
Ne voulant pas attendre l’arrivée d’une ambulance, Philippe nous a embarquées, Chloé et moi, en direction de l’hôpital de Libramont, laissant à Bernard et Martine le soin d’entourer Emma, de remonter le vélo de Chloé et … de rechercher aux alentours les deux jolies petites incisives qu’elle avait perdues dans l’accident. Jamais Philippe n’a roulé aussi vite, paniqué qu’il était en m’entendant raconter l’histoire du petit chaperon rouge à notre puce que je tentais de garder consciente. Les questions que je lui posais recevaient pour réponse un délire qui n’avait ni queue ni tête. Elle a à nouveau perdu connaissance à notre arrivée à l’hôpital et les minutes qui ont suivi son admission et durant lesquelles nous sommes restés sans nouvelles ont été un calvaire. Son pull à col roulé a été découpé tandis que son petit corps passait à la radiographie. Diagnostic : commotion cérébrale, fracture de la main, visage tuméfié et perte des deux dents de lait qui lui donnaient un si joli sourire.
S’en sont suivis trois jours d’hospitalisation au cours desquels Chloé que je n’ai pas quittée un instant a bien récupéré. De nous tous, c’est sans doute la petite accidentée qui est restée le moins marquée par ces événements dont elle n’a pas gardé de souvenir. Nous sommes rentrées toutes les deux à la ferme le mardi soir et nous avons passé la fin de notre séjour à nous remettre de nos émotions. Il restait une semaine de congé scolaire mais Philippe et moi devions reprendre le collier le lundi matin. J’ai alors prolongé mon absence de trois jours afin de pouvoir faire pratiquer d’autres examens médicaux, dont un électro-encéphalogramme, de retour à Bruxelles.
La chute de Chloé a entraîné la mienne. C’est le jeudi suivant, lorsque, de retour à mon cabinet d’avocats, je me suis assise à mon bureau, que la rupture – ma rupture – a été consommée. J’étais arrivée au bout de mon rouleau. Saisir un dossier ou décrocher le téléphone était tout à coup devenu au-dessus de mes forces. Je ne pouvais plus rien envisager. Je me sentais vidée, épuisée, anéantie. Je suis restée pendant un long moment assise, pétrifiée et perdue, incapable du moindre mouvement, prenant conscience à cet instant que quelque chose s’était brisé en moi, que la force vive et l’énergie m’avaient quittée.
Durant les jours suivant l’accident, je n’avais pas abandonné Chloé un instant. J’étais restée près d’elle à l’hôpital, j’avais pu m’occuper d’elle, lui donner tout ce dont elle avait besoin, la ramener ensuite à la ferme puis à la maison, organiser les soins et les visites médicales nécessaires. Bref, j’avais assuré. La brutalité et la gravité de la situation m’avaient causé un électrochoc et m’avaient plongée dans un état d’urgence dans lequel je n’avais pas le choix : ma fille avait besoin de moi, c’était tout ce qui comptait. Il fallait que je sois là pour elle, que j’agisse, que je sois à la hauteur.
Je l’ai été, j’ai pu l’être. Mais une fois qu’elle a été hors de danger, que le nécessaire a été fait, que la tension est retombée, j’ai craqué, profondément craqué. Et c’est au moment où je me suis assise à mon bureau, ce jeudi matin, que j’en ai pris conscience. J’ai compris que c’était grave et qu’il ne servait à rien que je reste là, que je m’obstine à essayer de saisir un papier ou d’ouvrir un dossier. C’était peine perdue, je le sentais. Je n’en pouvais plus, la machine était cassée… J’ai donc quitté le bureau et je suis allée trouver ma belle-sœur médecin. Je lui ai expliqué à quel point je me sentais mal à la suite du choc et, presque à voix basse tellement j’étais gênée par ma démarche, je lui ai demandé de me prescrire une semaine de congé. Car, lui expliquai-je, je me sens incapable de travailler, je n’y arrive plus et je sens que j’ai besoin de quelques jours de repos, que je ne pourrai pas redémarrer sans cela.
Face à moi dans son cabinet de consultation, ma belle-sœur a rapidement pris la mesure de ce qui m’arrivait. « Une semaine ne suffira pas, m’a-t-elle affirmé. Tu as besoin de plus de temps. Je te donne trois semaines de congé, des comprimés de millepertuis et je te demande d’aller consulter un psychiatre. » Je suis sortie de chez elle avec dans ma poche un certificat médical salvateur et les coordonnées du Docteur F. J’avais effectivement besoin de temps et de l’aide de ce médecin : près de six mois allaient s’écouler avant que je puisse retourner travailler.


Les limites du caméléon
Je me souviens d’une immense lassitude, d’un profond soulagement d’être autorisée à m’arrêter, mais aussi du sentiment perturbant de ne plus me reconnaître moi-même. La métaphore qui me venait à l’esprit pour me décrire était celle d’un train à grande vitesse qui avait pris la route quatorze ans plus tôt et qui était désormais à l’arrêt parce que sa locomotive était cassée.
Diplômée le 30 juin 1985, j’avais commencé à travailler dès le 1er juillet. Seule collaboratrice d’un avocat renommé, je me suis donnée à fond dans le métier, travaillant sans relâche et assumant tout dans notre petit cabinet de niche. La gestion des dossiers, bien évidemment, mais aussi tout le reste, comme le recrutement et la formation des secrétaires, l’aménagement de la bibliothèque, l’achat du café et du papier de toilette, et même l’entretien du jardin auquel je m’adonnais le week-end. C’est à peine si les deux fausses-couches, les deux grossesses qui les ont suivies et les deux bébés sont venus perturber le rythme effréné de cet investissement professionnel qui m’envahissait et ravissait mon patron. Mes congés de maternité ne pouvaient certes pas s’appeler repos de maternité et les quelques alitements que le chaos des grossesses m’a imposés n’ont pas davantage été synonymes d’arrêt : je les ai vécus entourée de dossiers qui arrivaient chaque matin – jusque dans mon lit – dans une valise bien pleine pompeusement surnommée « valise diplomatique ». Ils repartaient chaque soir vers le bureau, mes missions accomplies. Après l’arrivée d’Emma, j’ai décidé de prendre congé le mercredi. Mais à nouveau le mot « congé » n’est pas le mieux choisi, puisque cette journée a été pendant de nombreuses années la plus fatigante de la semaine, tant elle était emplie des multiples tâches de ménagère et de maman que je ne pouvais pas caser les autres jours. Bref, le train ne s’était jamais arrêté et là, il avait calé et ne pouvait pas redémarrer.
Moi qui étais habituée à l’hyperactivité et à l’hyper efficacité, je ne me reconnaissais plus. La perspective de devoir en une même journée me rendre chez le médecin et aller chercher mes filles à l’école me paraissait insurmontable et me provoquait une profonde angoisse. Je vivais au ralenti. Les tâches les plus simples devenaient des montagnes. Je ne me sentais pas en dépression, non, je pouvais me lever le matin et je n’éprouvais pas l’envie de pleurer toute la journée. Mais, – je ne peux pas mieux le dire – tout était trop. Je n’arrivais plus à avancer ni à assumer le minimum.
Que m’arrivait-il … ? Mon entourage ne me reconnaissait plus non plus. Croyez-moi, c’était paniquant ! J’avais peur de rester dans cet état, de ne jamais retrouver mon énergie, de ne plus pouvoir fonctionner comme avant. « Rassure-toi, m’a dit mon amie infirmière Brigitte. Bien sûr, tu redeviendras comme avant. Je peux te l’assurer. J’ai connu d’autres femmes à qui c’est arrivé. » Je m’accrochais à cette promesse comme un noyé s’agrippe à une bouée qui lui tient la tête hors de l’eau. Pendant trois mois, je n’ai pu ni lire ni regarder la télévision, ni même écouter de la musique. Mon cerveau était saturé. Je me contentais donc de faire chaque jour le minimum nécessaire et de laisser s’écouler le temps au rythme le plus lent que j’aie jamais connu. Je n’avais de toute façon pas d’alternative.
« Il vous faudra du temps, décréta le Docteur F. lors de notre première rencontre. Le temps est une composante importante de ce qui vous arrive. Vous avez mis des années à vous épuiser, ce n’est pas en quelques jours que vous allez vous en remettre ! » Cette prophétie à la fois m’affolait et me rassurait. J’avais tellement besoin d’entendre que j’allais avoir du temps, qu’on allait me le donner, que je ne serais pas obligée de recommencer tout de suite. On était en avril, j’aurais supplié les médecins ou n’importe qui de m’accorder jusqu’à l’été et de ne pas m’obliger pas à reprendre le collier avant la rentrée scolaire. Le Docteur F. – que je voyais chaque semaine au début et tous les quinze jours ensuite – me dispensait les certificats d’interruption d’activité au compte-gouttes. Mis bout à bout, ils m’ont finalement conduite jusqu’à la mi-septembre. Mais je me serais sentie tellement soulagée si j’avais pu le savoir d’emblée et vivre cette période avec cette sécurité rassurante.
À celles et ceux qui seraient confrontés à un pareil épuisement, je voudrais donner ce conseil : demandez du temps, prenez du temps, acceptez le temps. Il est indispensable ! Ne soyez pas pressé, ne culpabilisez pas, ne vous imposez pas de recommencer trop vite. Vous risqueriez de rechuter, de mettre un emplâtre sur une jambe de bois, de voir votre locomotive tomber à nouveau en panne quelques kilomètres plus loin.
Lors de la première consultation également, le Docteur F. a mis des mots sur ce qui m’arrivait. « Vous vivez un burn-out », m’a-t-il annoncé. Cette expression, qui fait maintenant partie du langage courant, m’était à l’époque inconnue. Je ne comprenais dès lors pas l’exacte portée de ce qu’il me disait. Mais le fait que ce médecin ait l’air de savoir et de comprendre ce qui m’arrivait – et qu’il pose sur mon état un diagnostic d’ordre médical – m’a profondément soulagée. De plus, il semblait me dire que je n’étais pas seule à avoir cette maladie et il n’avait pas l’air de s’inquiéter, même si moi j’étais complètement affolée.
« Burn-out » est un terme anglophone qui désigne le syndrome d’épuisement professionnel. D’après Wikipedia, il s’agit d’une « maladie caractérisée par un ensemble de signes, de symptômes et de modifications du comportement en milieu professionnel. (…) Le diagnostic de cet état de fatigue classe cette maladie dans la catégorie des risques psychosociaux professionnels et comme étant consécutive à l’exposition à un stress permanent et prolongé ». Ce syndrome se caractérise par un état d’épuisement général – à la fois physique, psychique, émotionnel et mental – généralement considéré comme directement lié à la vie professionnelle. Emprunté à l’industrie aérospatiale, le terme « burn-out » désignait originairement une fusée à carburant solide qui monte à vive allure et qui ensuite, lorsque le combustible est « burnt out » – c’est-à-dire épuisé – retombe à terre et explose.
Le psychothérapeute et psychiatre Herbert Freudenberger, qui est l’auteur des premières recherches sur le syndrome d’épuisement professionnel, a écrit « En tant que psychanalyste et praticien, je me suis rendu compte que les gens sont parfois victimes d’incendie, tout comme les immeubles. Sous la tension produite par la vie dans notre monde complexe, leurs ressources internes en viennent à se consumer comme sous l’action des flammes, ne laissant qu’un vide immense à l’intérieur, même si l’enveloppe externe semble plus ou moins intacte.»
Ces mots me décrivent particulièrement bien. De l’extérieur, personne ne pouvait remarquer que je me calcinais à l’intérieur. Quand j’ai craqué, l’étonnement a été général. « C’est incroyable, m’a dit une de mes amies, tu semblais tellement bien tout gérer ! Tu combinais si facilement ta vie professionnelle, tes enfants et tout le reste ! » Oui, effectivement, je combinais tout cela. Quant à savoir si c’était facile, c’est une autre chose.
Le Docteur F. – que j’ai revu en 2013 à l’occasion de l’écriture de ce livre – m’a fait part de sa conclusion que les vrais burn-out se distinguent d’autres situations auxquelles actuellement ce nom est régulièrement prêté. Selon lui, un vrai burn-out est une maladie de l’âme en deuil de son idéal. Les gens qui en sont atteints ne peuvent plus s’ajuster à leurs conditions professionnelles. Pour qu’ils puissent se remettre en selle, il faut qu’une mutation importante survienne. Ce qu’il considère à l’inverse comme faux burn-out – et beaucoup plus fréquent – est cet épuisement nerveux d’une quantité de gens qui sont sous pression et qui essayent de continuer leur vie professionnelle en s’adaptant. Qu’on les change de service ou de patron par exemple, et ils pourront continuer. Tandis que de tels arrangements ne peuvent pas suffire à soulager la victime d’un « vrai burn-out ». « Si je vous ai parlé de burn-out lorsque vous êtes venue me consulter en 1999, m’a-t-il expliqué, c’est que vous faisiez partie de la première catégorie, celle des vrais, de ceux qui se sont véritablement consumés de l’intérieur. Sinon, je n’aurais pas utilisé ce terme. »
Au moment où cette conversation a eu lieu, j’ignorais que la Vie me confronterait quelques années plus tard à un nouveau burn-out et me permettrait d’approfondir davantage cette problématique par mon expérience personnelle. À ce stade, je me suis contentée de ces explications. À leur lumière, je me suis dit qu’effectivement, j’avais vécu ce type d’épuisement, celui qui a tout consumé, celui d’une maladie de l’âme en deuil de son idéal.
La thérapie que j’ai effectuée à l’époque avec le Docteur F. m’a révélé à moi-même que j’étais un caméléon. Comme ce petit saurien capable de changer de couleurs en fonction de l’environnement dans lequel il se trouve, je me suis adaptée aux situations et aux circonstances. Plutôt que m’interroger sur ce que je désirais vraiment et en tenir compte pour effectuer des choix correspondant à mes aspirations profondes, je me suis conformée à ce que les autres attendaient de moi, ou du moins à ce que j’ai intégré des attentes de mon entourage.
C’est ainsi que j’ai réagi comme un caméléon dans différents domaines de ma vie : le domaine professionnel, auquel j’ai consacré énormément d’énergie pour répondre aux exigences du métier et aux attentes des clients et des cabinets d’avocats pour lesquels j’ai travaillé ; ma relation de couple, dans laquelle j’ai toujours eu à cœur de me conformer à ce que je supposais que mon mari souhaitait et attendait de moi ; mon mode de vie, essentiellement calqué sur celui proposé par Philippe et ce qui était important pour lui ; et aussi et surtout ma vie personnelle, les aspirations profondes de mon être, que j’ai à certains égards sacrifiées au bénéfice des devoirs qui m’étaient imposés ou que je m’imposais à moi-même.
Ainsi en est-il par exemple de ma vocation sociale. Toute jeune déjà, je souhaitais m’occuper des autres. Je rêvais d’être puéricultrice ou de partir en Afrique avec une association telle que Médecins Sans Frontières. Lorsque j’étais en dernière année de mes études secondaires, j’ai voulu m’occuper bénévolement de personnes handicapées. Mes parents s’y sont fermement opposés, au motif que j’étais trop fragile et que j’allais m’abîmer. La seule activité de ce type qu’ils m’aient autorisée était un volontariat en clinique, qu’ils m’ont intimé d’interrompre – comme d’ailleurs le scoutisme – lorsque j’ai entamé mes études universitaires. J’avais envisagé de me diriger vers le secteur paramédical, mais les tests d’orientation effectués durant mon année de rhétorique ont révélé que les études de droit me conviendraient. J’ai obéi aux experts relayés par mes parents et entamé ce chemin. Et de fait, le métier de juriste me correspondait bien et je m’y suis épanouie. Mais à la façon d’un caméléon qui, en changeant ses couleurs, oublie sa tonalité de base.
Mon désir de famille nombreuse a également été étouffé dans l’œuf. Lorsque nous étions fiancés et que l’on nous posait la question du nombre d’enfants que nous souhaitions avoir, aussi instinctivement l’un que l’autre, Philippe répondait deux et moi quatre. À l’instar de celles de mon enfance, la grande famille et la maison aux portes ouvertes et pleine de jeunes constituaient mon idéal. J’ai dû y renoncer, ce qui a été un deuil difficile. Deux considérations m’y ont cependant aidée. Philippe m’expliquait que, pour lui, notre famille avait atteint son niveau de parfait équilibre et qu’élever deux enfants constituait le summum de ce qu’il pouvait assumer. Je ne pouvais pas prendre le risque de rompre seule cet équilibre et je me convainquais que je devais accepter les limites de l’homme avec lequel j’avais choisi de fonder ma famille. Par ailleurs, je me trouvais extrêmement gâtée dans tous les domaines de ma vie et je comprenais que je ne pouvais pas tout avoir, qu’il fallait que j’accepte que certaines choses – comme un troisième enfant – me soient refusées. C’est tout cela que le Docteur F. a appelé mon caméléonage. « Et, m’expliquait-il, votre burn-out exprime une incapacité, un refus, de caméléoner davantage. Pour pouvoir vous en sortir, il faut que vous rétablissiez un équilibre entre votre caméléonage et vos désirs. » Le caméléon avait donc atteint ses limites…
Pour illustrer ce qui m’avait conduite au burn-out, le Docteur F. a dessiné sur une feuille de papier un huit placé horizontalement, tel le symbole de l’infini. Une des boucles du huit était énorme et l’autre toute petite. « Vous voyez, la grosse partie du huit représente le devoir et tout ce que vous vous imposez, les « je dois, il faut ». L’autre partie, qui est nécrosée, illustre vos besoins, vos désirs et vos plaisirs. » La grosse partie du huit avait étouffé la petite. Les devoirs que je subissais et ceux que je m’imposais avaient presque anéanti mes désirs et mes plaisirs. Ils ne laissaient plus aucune reconnaissance ni aucune place à mes besoins. « Votre moi profond est occupé à vous hurler qu’il n’en peut plus et que si vous ne faites rien, il va mourir. »
Je comprenais bien ce qu’il m’expliquait, mais que pouvais-je y faire ? Je vivais ainsi depuis longtemps. J’avais intégré ce mode de fonctionnement. Il y avait tant de choses que je devais assumer, je n’avais pas le choix. « Vous devez rééquilibrer différents rapports, précisa le médecin. L’activité et le repos, le devoir et les plaisirs, le caméléonage et l’écoute de vos aspirations. » La guérison passait par l’ouverture de la bouclette de chacun des huit qui illustrait ces rapports déséquilibrés, qu’il fallait regonfler pour qu’elle reprenne davantage de place à côté de la grande boucle.
Devais-je alors devenir égoïste, ne plus penser qu’à moi, me mettre au centre de mes préoccupations, changer radicalement mon mode de fonctionnement ? C’était impossible, je ne comprenais pas comment je pouvais y arriver. « Il n’est pas nécessaire de penser continuellement à soi, continua le psychiatre. Mais si on ne pense pas du tout à soi, s’il ne reste rien comme espace pour soi-même, on a l’impression de ne plus exister, d’étouffer, d’être envahi. Pouvoir continuer n’implique pas nécessairement un changement fondamental de vie mais bien l’établissement d’un meilleur équilibre. Vous devez réfléchir à ce que vous pouvez changer pour éviter l’envahissement et identifier les facteurs sur lesquels vous pouvez vous-même influer pour vous protéger du stress et d’une trop grande perte d’énergie. Vous pourriez, par exemple, limiter votre programme, ne pas vous en imposer trop, vous interdire la suractivité qui vous génère du stress et vous donne le sentiment d’être envahie, mettre les limites dans votre vie professionnelle, accepter de ne pas avoir tout sous contrôle, vous octroyer des délais plus longs pour répondre aux attentes des gens. Car c’est l’envahissement qui vous empêche de prendre du temps pour vous-même et pour ce qui est important pour vous. Et qui vous donne l’impression de ne pas exister. »
Beaucoup de choses ont pris du sens pour moi grâce à la thérapie que j’ai effectuée avec le Docteur F. Notamment mon rapport à l’arrêt. J’ai compris que si mon train lancé à grande vitesse ne s’était jamais arrêté, c’était essentiellement parce que je ne lui avais pas donné le droit de ralentir et que je m’imposais à moi-même une pression de tous les instants. Avant le burn-out, je courais tout le temps. Je souhaitais toutefois que cette pression – essentiellement due à ma vie professionnelle – rejaillisse le moins possible sur mes petites filles que je ne voulais pas faire souffrir des conséquences du choix que j’avais fait de travailler. C’est ainsi que j’ai toujours cherché à ce qu’elles puissent vivre à leur rythme d’enfant et rentrer chez elles après l’école, sans devoir prolonger leur journée à la garderie.
Après Thalek – qui a pris soin d’elles à la maison jusqu’à ce que Chloé entre en classe maternelle à temps plein –, une jeune hongroise, Mikita, et ensuite Nathalie et Emilie – des sympathiques sœurs jumelles étudiantes –, ont assuré une présence durant les fins d’après-midi. Elles ont fait place en 1999 à Colette – une dame d’une cinquantaine d’année – qu’Emma et Chloé appréciaient moins. Le système de toute façon touchait à sa fin. Mes filles grandissaient, elles aspiraient à leur autonomie et n’avaient plus envie d’être gardées. Mais au moment du burn-out, Colette était encore là. Outre sa présence attentive, elle m’assistait dans quelques tâches ménagères et dans la préparation des repas, avant de repartir chez elle à dix-neuf heures.
Aux prises avec une conscience professionnelle exacerbée et toute à ma difficulté de poser mes limites, je n’arrivais pas à quitter mon bureau à l’heure juste pour rentrer calmement et sereinement. J’étais toujours à court de temps et je roulais ventre à terre, brûlant les feux de signalisation, dans le souci de ne pas faire attendre Colette. J’étais, comme on dit, « speedée » et donc en permanence sous stress. Et les rares fois où par miracle il m’arrivait de pouvoir quitter le bureau avant l’heure, plutôt que m’offrir un moment de détente ou simplement profiter de la demi-heure gagnée pour la passer avec mes filles, je cherchais à rentabiliser ce moment. Je le chargeais immanquablement de l’une ou l’autre tâche, certes utile, mais que j’aurais tout aussi bien pu remettre à plus tard. Je ne connaissais ni la signification ni le mode d’emploi de la procrastination. Heureusement, cela s’apprend.
Mes premiers pas dans l’apprentissage de cet « art », je les dois à Hilda, une amie islandaise pour qui j’ai énormément d’admiration et qui incarne pour moi l’idéal féminin tant elle est à la fois belle, douce, sympathique et intelligente. Actuellement associée responsable du plus important cabinet d’avocats de Reykjavik, elle combine avec brio sa vie professionnelle, sa vie familiale et sa vie personnelle. Je l’ai connue en 1994, alors qu’elle habitait en face de chez nous avec Ottar – son mari – et Julia – sa fille –, qui était en classe maternelle avec Emma. Cinq ans plus tard, la famille entretemps agrandie par la naissance de Steven et celle d’Anna a repris le chemin de l’Islande, où nous avons été invités à passer les vacances d’été suivantes.
Pendant quinze jours, nous avons partagé le quotidien d’Hilda, d’Ottar et de leurs trois enfants. J’ai pu regarder fonctionner cette maman qui gérait une maison, trois petits et un métier de haut niveau. J’ai été fortement impressionnée, car à aucun moment elle ne s’est départie de son calme et de sa douceur. Pas une seule fois je ne l’ai entendue hausser le ton, se fâcher ou se plaindre.
Comment faisait-elle ? Un de ses secrets était sa capacité à reporter sereinement au lendemain ce qu’elle ne pouvait pas faire le jour même. « Si ce n’est pas fait aujourd’hui, m’expliquait-elle, ce sera fait demain. Ou après-demain. De toute façon ce sera fait. Alors peu importe si ce n’est pas aujourd’hui ! » J’étais ébahie, car je ne connaissais pas ce mode de fonctionnement. De retour dans ma vie qui était déjà post burn-out, j’ai essayé de l’appliquer. Je me suis ainsi rendu compte que c’était bien souvent moi qui surchargeais mon programme et qui fixais le délai dans lequel je m’imposais de remplir une série d’obligations. Il m’a fallu l’inspiration d’Hilda pour comprendre qu’en acceptant de reporter à plus tard une tâche que je n’avais pas eu l’occasion de terminer ou même d’entamer, non seulement rien de grave ne se passait car effectivement, elle finissait toujours par être effectuée, mais aussi je gagnais énormément de sérénité.
Sans doute la rigueur que je m’imposais – qui de toute évidence a grandement participé à mon épuisement – provenait-elle de mon éducation. Je me souviens des mots exacts et du ton qui chante encore à mes oreilles d’une comptine que Maman me répétait chaque fois qu’elle voyait poindre la tentation d’une procrastination : « Je le ferai tantôt, je le ferai ce soir. Mais le soir, il baille, il dort, et pour faire sa tâche, il va, dit-il, réveiller le soleil. Le réveiller ?! À sept heures encore il dort d’un profond sommeil. On l’appelle, on crie, on se fâche. En classe, il est puni. Comment ne pas punir un écolier pareil ? Moi, pas si fou, je fais tous mes devoirs la veille ! » Si je m’en souviens si bien, c’est que j’ai dû souvent l’entendre…
Aujourd’hui, Hilda a quatre enfants. Elle est toujours aussi belle et performante. Via Facebook qui me donne de ses nouvelles, j’apprends qu’outre tout le reste, elle s’adonne à la pêche au saumon, à la randonnée sur les glaciers et à la course à pied. Elle participe même à des marathons. Quant à moi, forte de l’enseignement de la thérapie du Docteur F. et du modèle de mon amie islandaise – assurément deux beaux cadeaux pour avancer – j’ai réussi avec le temps à mieux équilibrer les deux boucles du huit qui opposent l’activité et l’arrêt. Je suis maintenant capable d’ajourner sereinement une tâche non urgente. Je fonctionne encore en établissant des listes de choses à faire, mais c’est davantage pour compenser ma mémoire qui prend de l’âge que – comme précédemment – pour m’assurer que tout soit accompli dans le délai que je me fixe.
Cette thérapie m’a également aidée à comprendre le sens de l’injonction que j’avais reçue quelques années plus tôt du morphopsychologue « Pardonnez au père qui est en vous ». Elle a mis en évidence mon problème de rapport à l’autorité, c’est-à-dire l’obligation que je m’imposais de toujours agir de manière à être en conformité avec les instances supérieures, qu’il s’agisse de mon père, de mes patrons ou de mon mari, ou plus subtilement de la police, de l’administration ou encore de la direction de l’école de mes enfants.
Papa était sévère et exigeant. Lorsque nous étions petits, un seul de ses regards suffisait à nous faire obtempérer, mon frère, mes sœurs et moi. Il incarnait l’autorité, une autorité que jamais nous n’aurions osé contester. Les temps ont bien changé : les adolescents d’aujourd’hui n’ont plus les mêmes rapports avec leurs parents et pour la plupart, ils n’acceptent plus cette autorité et même osent la contester. Chez nous, outre que nous devions obéir, la valeur fondamentale était le travail. Nous devions travailler et réussir. La détente, le plaisir et la frivolité n’étaient pas au programme. Nous ne pouvions pas perdre notre temps ni rester oisifs. Jamais je n’ai passé une après-midi devant la télévision ni ne me suis prélassée au soleil. Il va sans dire que les ordinateurs et Facebook n’existaient pas. Je me demande d’ailleurs comment ils se seraient intégrés dans notre modèle.
Mes démarches thérapeutiques m’ont permis de comprendre que cette autorité paternelle a induit en moi la nécessité d’être performante et la croyance intime que je ne serais pas digne d’être aimée si je ne répondais pas aux critères de l’exigence parentale. C’est dans ce conditionnement également qu’ont pris naissance mon souci presque obsessionnel de ne pas perdre de temps et de rentabiliser chaque instant, ainsi que mon incapacité à me donner le droit de m’arrêter. J’ai profondément intégré le besoin de satisfaire mon père et de répondre à ses attentes, et ai développé en moi-même un modèle d’exigence intérieure auquel j’ai donné le pouvoir de guider ma vie. C’est ainsi que j’ai reproduit, tant avec Philippe qu’avec mes premiers patrons, une sorte de relation paternelle qui a induit chez moi une soumission, un besoin de leur plaire en en faisant un maximum, une peur de déplaire et la recherche perpétuelle de leur approbation.
C’est ce que le morphopsychologue avait voulu me faire comprendre – sans toutefois me l’expliquer – en m’invitant à pardonner au père qui est en moi. Le Docteur F., avec qui j’ai évidemment passé beaucoup plus de temps, a pris la peine de démystifier et de m’expliquer tout cela. Bien sûr, je n’ai pas pu changer mon fonctionnement du jour au lendemain. Mais ce travail a induit une prise de conscience d’où est né un lent chemin d’évolution qui allait se poursuivre dans le temps et au travers, quelques années plus tard, d’autres thérapies.


L’empathie de la girafe
L’aide du Docteur F. n’est pas la seule assistance médicale que j’aie reçue à cette époque tellement perturbée de ma vie. Près de trois semaines après la chute de Chloé, Michette – qui m’avait quelque temps plus tôt guidée vers le morphopsychologue – a téléphoné pour prendre de mes nouvelles. « Ola, j’entends que tu ne vas pas bien du tout, m’a-t’elle immédiatement dit. Il faut absolument que tu ailles consulter mon amie Bénédicte V. Elle est homéopathe, je suis sûre qu’elle pourrait t’aider. »
Dans le désarroi dans lequel je me trouvais, toute main tendue, toute proposition d’aide, était la bienvenue. Je l’ai donc saisie et quelques jours plus tard, je prenais la route pour une première rencontre avec une médecin hors du commun, le Docteur V. Par la suite devenue une amie, elle est depuis cette première consultation une des personnes clé tant pour moi que pour mes filles. Elle nous accompagne de ses qualités humaines et médicales sur nos chemins de vie respectifs. Elle m’a énormément apporté, et continue de le faire. Nul doute qu’elle est pour de nombreuses personnes, comme pour moi, un véritable cadeau de la Vie, un cadeau pour avancer.
Dès la première consultation, j’ai ressenti de la part du Docteur V. une vraie écoute, une grande compréhension et une réelle empathie. La femme que j’étais et qui s’est présentée devant elle en ce mois de mai 1999 était profondément ébranlée sur ses bases, en désarroi et épuisée. J’avais perdu mes repères. J’étais depuis quelques semaines dans un état que je ne connaissais pas, je ne me comprenais plus moi-même. Ma tension avait chuté. J’étais angoissée. Tout me paraissait insurmontable. J’avais l’impression d’être définitivement cassée. Et je me sentais perdue et extrêmement seule par rapport à ce qui m’arrivait.
Le Docteur V. m’a accueillie dans son cabinet et, de sa voix douce, m’a invitée à lui expliquer ce qui m’amenait chez elle, ce qui n’allait pas. Comment répondre à cette question, puisque plus rien n’allait ? Comment tout expliquer en quelques mots à cette dame qui ne connaissait rien de ma situation ? Et comment parler de moi sans immédiatement fondre en larmes et perdre les pédales ? La personne qui était assise face à moi m’interrogeait d’un regard plein de bienveillance, ne manifestait aucune impatience, ne cherchait pas à me presser ni à répondre à ma place. Au contraire, elle semblait à la fois attentive et respectueuse de ma difficulté. Je sentais qu’elle m’offrait un réel espace de parole et d’écoute, attendant que je m’apaise et trouve le courage de commencer à parler. J’y suis arrivée, par la force de sa bienveillance et de son empathie.
Au terme de l’heure de consultation, je suis sortie de son cabinet en tenant entre mes mains la prescription d’un traitement homéopathique et un certificat prolongeant mon arrêt professionnel. Je me revois marquant une pause sur le haut de son perron ensoleillé, un peu étourdie, presqu’incrédule, laissant échapper un long soupir de soulagement. Jamais je n’avais ressenti une telle sensation de bien-être et de légèreté en sortant de chez un médecin. Je me sentais réconfortée et rassurée. Par le certificat médical qui m’autorisait à me reposer, bien sûr, mais aussi et surtout par la compréhension que j’avais reçue. C’est cela qui me touchait le plus : ce sentiment d’avoir été comprise, profondément et authentiquement comprise. Alors que ni mon entourage ni moi-même ne me comprenions plus…
Cette empathie, cette compréhension et cette écoute sans jugement, j’allais les retrouver quelques semaines plus tard en découvrant la CNV, la « Communication Non Violente ». « Au mois de juin, j’animerai un stage de Communication Non Violente en milieu judiciaire, dans le cadre de l’aide à la jeunesse. Cela pourrait vous intéresser, vous qui êtes juriste. Vous êtes la bienvenue. » m’avait dit le Docteur V. lors de cette première consultation. Le stage serait co-animé par une spécialiste suisse de la Communication Non Violente et réunirait des professionnels de l’aide aux jeunes en difficulté – pour l’essentiel des assistants sociaux, des commissaires et assistants de police, et des magistrats. J’étais en congé, j’avais du temps et je me sentais un peu curieuse et tentée de pousser la porte qui venait de s’entrouvrir. C’est ainsi que j’ai pénétré dans un monde inconnu et découvert… que la girafe et le chacal ne parlent pas le même langage.
La Communication Non Violente est une méthode visant à créer entre les êtres humains des relations fondées sur l’empathie, la compassion, la coopération harmonieuse et le respect de soi et des autres. Il s’agit d’un outil de communication, principalement verbal, qui peut servir à la résolution de conflits entre deux personnes ou au sein de groupes. 2 Au milieu des années 1960, Marshall B. Rosenberg – docteur en psychologie clinique américain – a mis au point ce concept et des techniques qu’il a ensuite enseignés dans de nombreux pays en vue de la résolution pacifique de conflits sur le terrain. Partant du principe que les jugements que nous portons sur les autres sont l’expression tragique de nos besoins non satisfaits, il nous invite à prendre le temps de les écouter et de les formuler afin que notre interlocuteur puisse identifier le message et y répondre à son tour.
Pour illustrer deux façons différentes de s’exprimer et de communiquer, La Communication Non Violente met en scène deux animaux symboles, la girafe et le chacal. La girafe – qui est le mammifère terrestre doté du plus grand cœur et qui est affublée de toutes petites oreilles – n’entend pas la critique. Elle est capable de reconnaître ses propres besoins et de les formuler de façon positive. Elle observe sans juger et exprime ses sentiments sans en rendre l’autre responsable. En résumé, elle parle le langage du cœur.
Le chacal, lui, communique difficilement et a tendance à établir un rapport de force. Il juge, étiquette, diagnostique, pose des exigences, manipule, fait du chantage, culpabilise. Incapable de parler de lui-même, il utilise plus volontiers le « tu » que le « je » et rend l’autre responsable de ce qu’il ressent à l’intérieur de lui. Il lui est difficile d’exprimer ses besoins, de demander et de remercier.
Pendant deux jours, nos formatrices ont humanisé ces animaux présents sous les traits de marionnettes pour nous apprendre comment communiquer de façon authentique et bienveillante, et comment, par le langage du cœur, désamorcer l’agressivité ou la colère d’un interlocuteur. Des jeux de rôles ont mis en scène des jeunes en difficulté et leurs accompagnants. Ils nous ont forcés à mettre en pratique cette façon de parler qui, si elle est sans nul doute efficace, ne nous est toutefois pas naturelle. Car il s’agit essentiellement d’exprimer à l’autre ce que l’on vit et ressent, et de formuler une demande en termes de besoins. Ce qui implique d’être d’abord à l’écoute de soi-même et de ses aspirations profondes, pour ensuite écouter l’autre exprimer les siennes. Or, nous n’avons pas appris à parler de nous-mêmes. On ne nous a pas enseigné le vocabulaire de notre vie intérieure.
« En grandissant, nous nous sommes coupés de nos sentiments et de nos besoins pour tenter d’être à l’écoute de ceux de papa et maman, des frères et sœurs, de l’instituteur, etc. Et nous nous sommes ainsi mis à l’écoute des sentiments et des besoins de tous, sauf des nôtres ! Pour survivre et nous intégrer, nous avons cru devoir nous couper de nous-même » explique Thomas d’Ansembourg dans son livre Cessez d’être gentil, soyez vrai. 3 Pas facile dès lors d’appliquer cette façon de communiquer atypique qui nous invite à procéder en quatre étapes pour nous exprimer avec authenticité, et le cas échéant désamorcer un conflit. Il s’agit dans un premier temps d’observer les faits de façon neutre et objective, puis d’identifier et exprimer ses propres sentiments et émotions, pour ensuite identifier et exprimer les besoins qui en sont à l’origine, et enfin formuler une demande claire, concrète et négociable.
Je vous donne un exemple tiré de ce livre. 4 La vie de tous les jours d’une maman en recèle une kyrielle. Maman chacal : « Attention, tu laisses toujours traîner tes chaussures dans l’escalier, tu as à nouveau jeté ton anorak sur le canapé et largué ton cartable en plein milieu du salon ! Comme si tu étais le seul dans cette maison ! Va ranger tout cela et vite ! Et d’ailleurs, ta chambre est un vrai champ de bataille, range-la également tout de suite ! » Maman girafe : « Quand je vois tes chaussures sur l’escalier, ton anorak sur le canapé et ton cartable sur le tapis du salon (observation), je me sens triste et découragée (sentiment) parce que j’ai pris soin de mettre de l’ordre dans la maison et que j’ai besoin de respect pour le travail que je fais et de collaboration pour la propreté de la maison (besoin). Je voudrais savoir si tu serais d’accord de ranger tes affaires immédiatement (demande concrète et négociable). » Evidemment, l’enfant concerné réagira plus positivement à l’invitation girafe qu’à la harangue chacal, tout comme le jeune délinquant se sentira moins agressé et davantage respecté par un interlocuteur qui tentera d’entrer en connexion avec lui par un tel langage sincère et authentique.
Chaque fois qu’elle mimait une personne qui venait de recevoir des propos girafe, notre formatrice suisse poussait un long soupir d’aise qui nous faisait sourire. Elle exprimait ainsi le bien-être et le soulagement que ce mode de communication lui avait procurés. C’était une réaction spontanée et automatique à l’empathie reçue. Lors de chacune de mes visites ultérieures chez le Docteur V., à peine arrivée sur le perron de sortie, j’ai moi-même exhalé et reconnu ce soupir, réponse immédiate et instinctive à l’écoute bienveillante et à la réelle attention que mon médecin venait de m’accorder.
Mettre la Communication Non Violente en pratique au quotidien avec Philippe et mes filles était toutefois une autre paire de manches. Je me voyais mal changer du jour au lendemain ma façon de m’adresser à eux, ce qui aurait pu donner ceci : « Ma chérie, lorsque tu laisses traîner ton pot de yaourt vide sur la table du salon, je me sens non respectée et découragée et j’aurais besoin que mon travail quotidien pour garder notre maison propre et en ordre soit davantage respecté ; voudrais-tu dès lors me faire le plaisir de penser à mettre les déchets dans la poubelle chaque fois que tu as terminé de manger ton goûter ? » Ou « Philippe, tu rentres systématiquement du boulot à l’heure où le repas est prêt et où tu n’as plus qu’à mettre tes pieds sous la table. Puis tu regardes la télévision alors que je range et nettoie la cuisine. Cela me rend triste et me donne le sentiment de ne pas être respectée car moi aussi, j’aurais besoin de pouvoir de temps en temps rester plus tard au bureau puis me reposer, et ne pas devoir assumer chaque jour la préparation du souper ainsi que le rangement qui suit. J’aimerais en conséquence que tu t’engages à t’occuper d’un repas par semaine et à me permettre de profiter d’une soirée sans tâches ménagères. »
Non, je ne me voyais vraiment pas commencer à leur parler ainsi. Je pense que la réaction de mes filles aurait été immédiate : « M’enfin, Maman, qu’est-ce qu’il te prend ? Tu parles bizarrement. Allez, arrête, parle normalement ! » La réaction de mon mari aurait sans doute été moins angoissée, mais certainement ironique. En revanche, rentrant de ces deux jours de stage, je leur ai expliqué ce que j’avais appris et compris, et comment nous pourrions parler de façon plus juste pour nous-mêmes et pour les autres.
Si je n’ai pas véritablement adopté le langage girafe, j’ai toutefois par la suite été plus attentive à ma façon de m’exprimer. Chaque fois que j’y pense, je tente de remplacer le « tu » agressif par l’expression de mon propre ressenti. Par exemple, face à l’attitude d’un de mes proches qui me pose problème, j’essaie de dire « j’ai du mal avec ça » ou « c’est difficile pour moi de comprendre » plutôt que « tu m’énerves » ou « tu ne comprends rien ».
Il est amusant de constater que nous semons parfois des graines sans nous en rendre compte ! Des années plus tard, Emma – devenue adolescente – m’a bien surprise en me racontant l’échange qui avait eu lieu ce jour-là au cours de religion et me décrétant sans ambages : « J’ai dit qu’à la maison, nous pratiquons la communication non violente. » Les enfants sont étonnants. Ils ont bien davantage que nous, adultes, la perception intuitive de ce qui est juste, alors que nous avons besoin de stages et d’enseignements pour nous en souvenir !
Deux anecdotes me reviennent à ce propos à l’esprit. Deux remarques d’Emma, deux leçons que – haute comme trois pommes – elle m’a données, à moi sa maman adulte et censée plus sage qu’elle…
Lors de la première, elle devait avoir quatre ans. Elle était malade et ne pouvait pas aller à l’école. Je cherchais donc une solution pour la faire garder. Elle n’en avait aucune envie et m’exprimait qu’elle avait besoin de rester à la maison, avec sa maman. Moi non plus, je n’avais pas envie de la laisser. Mais je lui expliquais que je n’avais pas le choix, que je devais me rendre à une réunion importante, que j’étais donc obligée de la conduire chez sa grand-mère. Au moment de lui dire au revoir, je me suis accroupie face à elle pour l’embrasser. Elle m’a regardée dans les yeux et m’a asséné cette phrase que je n’ai jamais oubliée : « Qu’est ce qui est le plus important ? Ton client ou ta petite fille qui est malade et qui a besoin de toi ? » Ebranlée et la mort dans l’âme, je suis partie chez mon client. Quelle violence elle a dû ressentir… Je savais qu’elle avait raison et j’entendais bien la leçon. Mais j’étais enfermée dans le carcan de mon devoir et de mes obligations. Je n’ai pas eu la lucidité ni la force de les écarter au profit de l’essentiel.
Environ deux ans plus tard, nous prenions quelques jours de vacances à la mer lors du congé de Toussaint. Mes deux puces avaient chaussé leurs bottes en caoutchouc et revêtu pulls à col roulé et anoraks. La pelle à la main, elles s’étaient élancées sur la plage. Lorsqu’elles en sont revenues, Emma avait les bottes mouillées à l’intérieur. « Ce n’est pas très malin ! me suis-je exclamée. Tes bottes sont trempées et nous sommes là pour une semaine. Elles vont difficilement sécher, tu aurais pu faire attention ! » Au moment même, elle n’a rien dit. Mais le lendemain matin, alors que son papa et moi venions de lui faire une remarque qu’elle trouvait injuste, elle est tout à coup montée au créneau. Revenant sur l’incident de la veille, elle m’a vertement reproché ma réaction. « Tu t’es tout de suite fâchée. Tu ne t’es même pas demandé pourquoi mes bottes étaient mouillées ! J’étais allée observer un pêcheur. C’était intéressant, je n’ai pas vu que l’eau arrivait. Ce n’est quand même pas grave ! Tu ne trouves pas que c’est plus important que j’aie appris quelque chose ? » À nouveau, j’étais confondue. Elle avait tellement raison…
Dans ces deux cas, et sans doute bien d’autres, j’ai assurément manqué d’empathie. Incapable de me placer dans le vécu et le ressenti de ma fille, je lui ai plutôt imposé sans discernement ma propre vérité, celle d’une maman « qui n’a pas le choix et qui doit aller travailler », celle d’un parent raisonnable, soucieux que sa fille ait les pieds au sec durant son séjour à la mer. Tellement pris par nos principes d’éducation, nous passons parfois à côté de l’essentiel…
L’empathie est cet état défini comme la « faculté intuitive de se mettre à la place d’autrui, de percevoir ce qu’il ressent » 5 ou encore comme le « trait de personnalité caractérisé par la capacité de ressentir une émotion appropriée en réponse à celle exprimée par autrui, d’effectuer une distinction entre soi et autrui et de réguler ses propres réponses émotionnelles. » 6 Ce n’est pas si facile. Car se mettre à la place de l’autre et percevoir ce qu’il ressent suppose de se placer dans une attitude d’écoute bienveillante et de lui apporter notre présence, sans le juger ni chercher à résoudre ses problèmes à sa place.
Toute emplie de mon souci du bien-être de mes filles, j’ai paradoxalement bien souvent manqué, et je manque encore, de vraie empathie à leur égard. Car tellement empressée de leur éviter de souffrir, j’ai pour réaction instinctive de chercher des solutions en vue de mettre fin à la situation difficile qu’elles vivent. Or, ce faisant, je ne leur accorde pas de véritable écoute. Je les prive de l’espace nécessaire à l’expression de leur souffrance et de la liberté de mettre en œuvre leurs propres ressources. En quelque sorte, ma propre insécurité m’empêche de les laisser libres et de leur faire confiance. Maman attentive, je pêche par excès et, croyant bien faire, je fais sans doute pire que mieux.
Pourtant, le Docteur V. me l’a souvent expliqué : « Lorsqu’elles sont en souffrance, tes filles ont avant tout besoin que tu les écoutes, que tu les écoutes vraiment. Sans jugement, et sans vouloir leur apporter des solutions. » Elles aussi m’ont souvent suppliée : « Mais Maman, je ne te demande pas de résoudre mon problème ! J’ai juste besoin de t’en parler ! » Comme ces jeunes qui expliquent à Thomas d’Ansembourg : « Je voudrais juste que mon père (ou ma mère) m’écoute un moment quand je veux lui parler de mes difficultés. Mais dès que j’ouvre la bouche pour parler de ce qui ne va pas, il me bassine avec tous ses conseils, il me déballe ses montagnes de solutions à lui, il me dit tout ce que je devrais faire ou tout ce que lui a fait de son temps. Il m’écoute pas… » 7
J’ai tellement peur qu’Emma et Chloé souffrent, leur souffrance me fait si mal. Je veux être une bonne mère, les aider au maximum. Sans doute suis-je moi-même inconsciemment mobilisée par mon propre besoin de sécurité… Aujourd’hui, j’ai une meilleure compréhension de tout cela et j’essaye de m’améliorer. Mais je reconnais en toute humilité que j’ai toujours beaucoup de mal à offrir à mes filles – lorsqu’elles ont un souci – une simple présence et une écoute bienveillante, et à réfréner ma tendance naturelle à leur souffler des idées et suggérer des solutions. Nul doute qu’il me faudra encore beaucoup de prises de conscience et de pratique pour être capable en toutes circonstances de communiquer sans violence et de démontrer ma force et ma sécurité intérieures par une présence simplement attentive et à l’écoute.
À l’écoute des émotions et des besoins des autres, mais aussi des miens. Car l’empathie pour soi-même est tout aussi importante que celle que nous manifestons à autrui. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », « charité bien ordonnée commence par soi-même » : c’est écrit dans la Bible. Mais, dans notre éducation, la seconde partie de la phrase – celle qui nous renvoie à nous-mêmes – a bien souvent manqué. Ces proverbes ne nous prônent pas l’égoïsme ni le narcissisme. Ils nous invitent à nous aimer et à prendre soin de nous-mêmes afin d’être capables d’aimer et de prendre soin des autres. Avoir de l’empathie pour nous-même, c’est porter attention à ce que nous vivons dans l’instant, à ce que nous ressentons, avec bienveillance et sans jugement. C’est accepter où nous en sommes, sans nous faire de reproche ni vouloir changer ce qui est.
Une de mes amies – confrontée bien plus tard à un burn-out existentiel et au même désarroi que le mien face à sa transformation brutale de femme hyper active en une personne angoissée et incapable d’assumer le b.a.-ba de son quotidien – m’expliquait qu’elle s’imposait chaque jour une course à l’extérieur, même inutile, juste pour se forcer à sortir et à agir. Sa mise en route lui requérait plusieurs heures d’efforts surhumains, si bien que sa journée était absorbée par cette épreuve. Loin de diminuer son angoisse, en fait, elle la décuplait. « Pourquoi ? lui demandai-je. Pourquoi être si dure avec toi-même et t’imposer cette torture ? » Je comprenais tellement bien ce qu’elle ressentait, mais, selon moi, elle avait surtout besoin de douceur et d’empathie. Celles de la girafe, bien sûr, mais aussi et surtout les siennes ! « Sois bienveillante avec toi-même, ne te juge pas et ne te critique pas, accepte que tu es moins performante pour le moment, allège-toi, fais-toi du bien ! » Je l’encourageais et essayais de la rassurer comme l’avait fait pour moi mon amie Brigitte, lui promettant qu’elle retrouverait plus tard toute sa capacité d’action, qu’elle redeviendrait elle-même, qu’il fallait juste avoir de la patience.
C’est bien sûr parce que j’ai fait l’expérience de cette traversée que je peux maintenant parler ainsi. Mais c’est aussi parce que j’ai depuis lors compris que lorsque nous sommes confrontés aux difficultés de l’existence, notre plus grand atout est d’accepter ce qui nous arrive. C’est le principe du lâcher-prise. Lâcher prise, c’est accepter l’état présent, ce qui est, ce que nous sommes en train de vivre. Ne pas lutter, mais aussi ne pas juger et ne pas se culpabiliser.
Pourquoi devrions-nous lâcher prise face aux difficultés de l’existence ? Parce que ce qui est, est. Et que ce qui existe dans l’état présent est la réalité, que l’on ne peut pas changer. Lutter contre ce qui est s’avère vain et consomme beaucoup d’énergie. Lorsque nous refusons la réalité de ce qui nous arrive, que nous y résistons, nous ramons à contrecourant du flux de la vie et nous nous épuisons. « Mais on ne peut tout de même pas tout accepter et rester passif, me direz-vous. Il y a des situations face auxquelles il faut réagir et essayer de changer les choses ! » Oui, et non. Bien sûr, lorsqu’une difficulté se présente et que nous avons la possibilité d’y remédier, d’améliorer la situation ou d’éviter qu’elle s’empire, nous pouvons – et même nous devons – agir. Mais lorsque nous avons fait ce qui est en notre pouvoir et que nous nous trouvons impuissants à l’améliorer davantage, ce qu’il nous reste à faire est lâcher prise.
J’aime la « prière de la sérénité », dont la paternité est attribuée à l’empereur romain Marc-Aurèle et qui a été adoptée par les alcooliques anonymes. « Seigneur, donnez-moi la sérénité d’accepter les choses que je ne peux changer, le courage de changer les choses que je peux, et la sagesse d’en connaître la différence. » Il est évident que nous ne devons pas rester béats et passifs ni baisser les bras face à tout ce qui nous arrive, et qu’il nous faut trouver l’énergie et le courage de nous mobiliser pour améliorer ce qui peut l’être. Mais au-delà, le meilleur service que nous puissions nous rendre à nous-mêmes est d’accepter et de nous adapter à la situation nouvelle.
Car l’impermanence et le changement font partie de la nature des choses. Rien n’est figé, stable ou permanent. Tout bouge et change, c’est ainsi. Les derniers mots que le Bouddha a prononcés seraient : « L’impermanence est la loi universelle. Travaillez avec diligence à votre propre salut. » Il est un des principes de base du Bouddhisme que « le premier fait de l’existence est la loi du changement ou de l’impermanence. » « Jusqu’à demain peut-être, ou bien jusqu’à la mort ! » nous dit aussi la chanson de Michel Fugain. Nul ne peut être sûr que ce qui est aujourd’hui sera encore demain. C’est ce qui est assurément effrayant, car nous sommes attachés à ce que nous connaissons et le changement nous inquiète. Mais cela peut aussi être vu positivement en ce qu’une situation difficile ne doit pas impérativement durer et peut s’améliorer. Accepter cette réalité permet d’y faire face plus facilement et de traverser la vie plus sereinement. Si vous pouvez faire quelque chose pour régler vos problèmes, il est inutile de vous inquiéter. Si vous ne pouvez rien y faire, il est tout aussi inutile de vous inquiéter.
Pour en revenir à mon amie, je pense que la course quotidienne qu’elle s’imposait au mépris de sa souffrance – sans nécessité mais juste par principe – exprimait le refus de son état présent et sa difficulté à accepter sa situation ainsi que le changement qui s’était opéré en elle. Elle était en résistance, luttait à contrecourant, s’épuisait davantage. Et s’éloignait ainsi de sa guérison plus qu’elle s’en rapprochait.


2 FISHER Robert, Le chevalier à l’armure rouillée, Éditions Vivez Soleil, 2000, p. 7 à 9

3 FISHER Robert, Le chevalier à l’armure rouillée, Éditions Vivez Soleil, 2000, p. 45

4 FISHER Robert, Le chevalier à l’armure rouillée, Éditions Vivez Soleil, 2000, p. 50

5 http://www.mlcit.be

6 http://www.presence-cheminement.be/fr/activites/mlcc/20

7 SCHMIDT Sigrid, Fleurs de Bach et harmonie intérieure, Éditions Vigot, 2001, p. 44


Tout ce qui ne s’exprime pas s’imprime
S’il est un mot que je peux choisir parmi tous pour expliquer ce qui m’a conduite au burn-out et ce qui a entouré cette période singulière de ma vie, c’est « angoisse ».
Je vous ai expliqué qu’avant la chute de Chloé, je me trouvais régulièrement envahie par une sourde inquiétude lorsque je me trouvais au volant, et par le sentiment confus que quelque chose de grave allait se produire. La rupture se préparait. Si ce n’est pas un accident tel que je l’imaginais qui l’a provoquée, la voiture allait malgré tout rester pendant plusieurs années le lieu de cristallisation de plusieurs peurs, comme celle de conduire sous de toutes grosses pluies ou sur la neige, ou celle d’aborder des portions d’autoroute particulièrement pentues. Elles masquaient sans doute – je le comprendrais plus tard – une crainte de perdre le contrôle.
Ce n’étaient pas mes seuls tourments. Depuis longtemps, je redoutais de voir mourir un de mes proches. Après l’arrivée de mes enfants, cette peur de la mort s’est accentuée. Sans doute renforcée par des années de stress, elle est devenue envahissante au point de m’empêcher de vivre. Le phénomène s’est étendu à la sphère professionnelle : progressivement s’est insinuée en moi une crainte de plus en plus grande de prendre la parole en public. Au fil du temps, elle s’est muée en une véritable panique et est devenue un réel handicap pour mon métier.
Je n’ai pas pris conscience de cette évolution au moment où elle se produisait. N’étant pas d’une nature particulièrement angoissée, je n’ai pas eu à souffrir beaucoup de la peur dans mon enfance. Je me souviens toutefois d’un rêve qui m’a paniquée lorsque j’avais une petite dizaine d’années. Des voleurs étaient entrés dans la maison. Je m’étais enfuie en emmenant avec moi ma petite sœur. Je la protégeais en la gardant cachée dans la descente de garage d’une maison voisine, tandis que j’observais les allées et venues des bandits. La panique ressentie lorsque je suis retournée dans la maison vide, et cette terreur lorsque j’ai compris qu’ils avaient emmené ma maman, étaient tellement fortes que pendant longtemps, la remémoration du rêve a suffi à faire ressurgir instantanément ces émotions.
En dehors de frousses ponctuelles telles que celle-ci, mon enfance et ma jeunesse ont été assez sereines. Ce n’est qu’à l’âge adulte – après quelques années de vie trépidante – que j’ai ressenti l’apparition des premiers symptômes de l’angoisse. Ils se sont intensifiés au point de constituer une sorte de toile de fond et de devenir particulièrement envahissants dans la période qui a précédé le burn-out.
Quelque temps auparavant, j’étais allée consulter une phytothérapeute – le Docteur M. – sur la recommandation de mon patron avocat qui me sentait fort fatiguée. Je suis retournée la voir deux mois environ après la chute de Chloé. Les traces écrites que j’ai gardées de cette rencontre font écho aux paroles que le Docteur F. a prononcées dans la même période et aux conseils qu’il a donnés au caméléon que j’étais. D’entrée de jeu, le Docteur M. m’a demandé ce qui m’angoissait. Je ne pouvais répondre, car ce que je ressentais était à la fois présent et diffus, et il m’était difficile de l’objectiver et de le rattacher à une cause concrète. Voici ce que j’ai écrit en sortant de son cabinet : « Le Docteur M. diagnostique une grande angoisse. Davantage d’angoisse que de déprime. Rythme professionnel trop lourd pour une femme. Les femmes avocats souffrent beaucoup trop. L’homme se réalise dans son travail et y trouve son bonheur. La femme pas, elle a besoin d’autre chose. Pouvoir reconnaître ses limites – ne faire que ce que l’on est capable de faire et d’assumer. On peut vivre avec un peu moins. La santé ne s’achète pas. La santé est primordiale. Changer quelque chose dans mon mental et dans ma manière de voir les choses. Me libérer de l’angoisse. »
Me libérer de l’angoisse, d’accord. Mais c’est plus facile à dire qu’à faire ! Il m’a fallu l’aide de plusieurs thérapeutes, et du temps, beaucoup de temps, pour pouvoir identifier mes peurs, les apprivoiser, les travailler, et ensuite les abandonner. Avec succès, car elles ont effectivement fini par s’en aller et me soulager.

  • Accueil Accueil
  • Univers Univers
  • Ebooks Ebooks
  • Livres audio Livres audio
  • Presse Presse
  • BD BD
  • Documents Documents