Familles et parentalité: rôles et fonctions
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Description

Mieux comprendre les évolutions de la famille en cours pour mieux aider les parents à éduquer et accompagner leurs enfants apparaît comme un des objectifs de ce livre. De nombreux thèmes autour de la fonction de parent aujourd'hui, tels la famille recomposée, la structuration de la filiation ou la question du nom de famille, sont abordés sur les terrains propres aux îles de l'océan Indien, à la Réunion et à la France métropolitaine.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 01 avril 2007
Nombre de lectures 163
EAN13 9782336269412
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0005€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

MAQUETTE : Sabine TANGAPRIGANIN — Katia DICK
MAQUETTE DE COUVERTURE : Sabine TANGAPRIGANIN, ILLUSTRATION DE COUVERTURE : Laboratoire de Cartographie Appliquée et Traitement de l’Image : Emmanuel MARCADE, Bernard REMY
© Réalisation : BUREAU DU TROISIEME CYCLE ET DE LA RECHERCHE ET DES PUBLICATIONS Facalté des Letties et Sciewcen Aumainea
UNIVERSITÉ DE LA RÉUNION, 2006
CAMPUS UNIVERSITAIRE DU MOUFIA 15, AVENUE RENÉ CASSIN BP 7151 - 97 715 SAINT-DENIS MESSAG CEDEX 9 PHONE : 02 62 938585 COPIE: 02 62 938500 SITE WEB : http://www.univ-reunion.fr
La loi du 11 mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute reproduction, intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite.
© L’HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l’École-Polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairiehannattan.com diffusion.harmaitan@wanadoo.fr harmattanl @wanadoo.fr
© L’Harmattan, 2007
9782296027985
EAN : 9782296027985
Familles et parentalité: rôles et fonctions entre tradition et modernité

Michel Latchoumanin
Thierry Malbert
Sommaire
Page de Copyright Page de titre REMERCIEMENTS PRÉFACE La démographie familiale à La Réunion dans les années Quatre-vingt : état des travaux d’études et de recherche, réalité de l’évolution de la famille réunionnaise Qu’est-ce qu’un parent ? Pluriparentalités, genre et système de filiation dans les sociétés occidentales Les familles recomposées : approche ethnologique Une approche sociologique de la pluriparentalité au sein des recompositions familiales après rupture d’unions fécondes à l’île de La Réunion Secondes amours. Le temps de l’installation Qu’est-ce que négocier en adulte face à des enfants ? Pour une théorie critique de la parentalité Repères d’une anthropologie des réseaux de parenté à La Réunion Recherche action sur l’accompagnement des familles les plus pauvres — 2001-2005 Fonction parentale et interventions sociales : quel questionnement autour de l’accompagnement des familles ? Dans l’temps longtemps... Patronyme, idionyme et identité chez les Sinwa de La Réunion Le rôle des représentations de l’hérédité dans la structuration des filiations Lien et déiien de la « parentalité » ( fihavanaña ou filongoa ) à travers l’exemple malgache : tradition et modernité Être père en société matrilinéaire. Le cas de Ngazidja (Comores) L’oncle maternel ou mdjomba dans la gestion des matri localités en Grande-Comore (Ngazidja) La famille manoraise, de la tradition à l’occdentalisation Dysfonctionnements des fonctions parentales ; le cas d’adolescents en difficulté sociale placés en institution Autonomie et dépendance familiale des jeunes adultes à l’épreuve du temps libre Le concept de parentalité à l’interface du psychisme et du social à l’Ile de La Réunion Culture, croyances et dysfonctionnements familiaux Familles et itinéraires thérapeutiques : fonctions de la croyance Liste des auteurs Organisateurs
REMERCIEMENTS
Les textes réunis dans le présent ouvrage reprennent les contributions du colloque international consacré à la Famille et à la parentalité, organisé les 17, 18 et 19 novembre 2005, par le Centre Interdisciplinaire sur la Construction identitaire (C.LR.C.I) de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de l’Université de La Réunion et l’Association des Maisons de la Famille de La Réunion - Ecole des parents et des éducateurs (A.MA.F.A.R-E.P.E).

Nous remercions le Conseil Régional, le Conseil Général et la Caisse d’Allocation Familiale (C.A.F) de La Réunion pour leur soutien financier à l’organisation du colloque et à la publication du présent ouvrage.

Nos remerciements s’adressent également au comité scientifique et au comité d’organisation et plus particulièrement à l’I.R.T.S, le R.E.A.A.P, la D.R.A.S.S, l’A.M.A.FA.R-E.P.E ainsi qu’à tous les membres du C.I.R.C.I et du B.T.C.R de la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines de l’Université de La Réunion.

Que soient remerciés tous les communicants qui nous ont permis d’assister à des débats de qualité que les articles de cet ouvrage ont tenté de reproduire. Enfin que soient également remerciées toutes les personnes qui ont de près ou de loin participé, tant dans son élaboration que dans sa diffusion, à cette manifestation scientifique.

COMITÉ SCIENTIFIQUE DE LA FACULTÉ DES LETTRES ET DES SCIENCES HUMAINES
M.Alain COïANIZ, Professeur (7 e s.); M.Yvan COMBEAU,Professeur(22 e s.) ; M. Alain GEOFFROY, Professeur (11 e s.) ; M. Jean-Louis GUEBOURG, Professeur (23 e s.) ; M. Michel LATCHOUMANIN, Professeur (70 e s.) ; M. Serge MEITINGER, Professeur (9 e s.) ; M. Gwenhaël PONNAU, Professeur, (10 e s.) ; M. Jacky SIMONIN, Professeur (71 e s.).
PRÉFACE
Les articles, que nous vous proposons de découvrir dans le présent recueil, reproduisent les communications inscrites au programme du colloque international, consacré à la parenté, organisé par le Centre Interdisciplinaire de Recherche sur la Construction Identitaire (C.I.R.C.I) de la Faculté des Lettres et Sciences Humaines de l’Université de La Réunion et l’Association des Maisons de la Famille de la Réunion et l’Ecoles des Parents et des Educateurs (A.M.A.F.A.R - E.PE), en novembre 2005.
Premier colloque international organisé sur cette thématique à La Réunion, cette rencontre scientifique a accueilli des personnalités du monde de l’Anthropologie de la parenté et de la Sociologie de la famille dont la renommée a, depuis longtemps, franchi les frontières du territoire national.
Aux côtés de ces invités prestigieux dont les communications vous sont proposées, vous lirez les contributions de chercheurs et de praticiens, moins connus, dont le mérite émerge d’une volonté commune d’œuvrer à l’amélioration de la connaissance des systèmes de parenté et de ses pratiques, au travers d’une réflexion et d’une action sans cesse questionnées et confrontées aux diverses approches, dans un souci d’enrichissement mutuel et de progrès.
Ce colloque a donc été un moment d’expression et d’échanges entre enseignants, chercheurs, pédagogues, formateurs, intervenants, parents et personnes qui, au moyen de leurs fonctions et rôles, sont amenés à travailler avec et pour les familles en France métropolitaine, à La Réunion ainsi que dans les pays de la zone indo-océane. Un intervenant de chaque pays de la zone sud-ouest de l’Océan Indien a été en effet invité à partager les résultats de ses réflexions, travaux et expérimentations sur le thème de la parenté.
Les présentes contributions n’ont pas la prétention de traiter et d’apporter des réponses à l’ensemble des problèmes relationnels, intergénérationnels, parentaux et familiaux auxquels se trouvent confrontées les sociétés. Plus modestement, nous souhaitons qu’elles contribuent à l’instauration d’un dialogue entre chercheurs, praticiens, et usagers des systèmes de parenté et de la famille, afin de montrer que le questionnement demeure, que la volonté de progrès existe et que l’aspiration à des lendemains meilleurs est un objectif partagé.
Ce colloque a tenté de provoquer une réflexion de clarification à propos de la question de la parentalité, non pas dans le chimérique espoir de faire émerger des conceptions absolues et définitives, mais avec le simple désir de croire qu’il est possible de réunir ce qui paraît dispersé, de construire par-delà les différences et d’avancer sans ostracisme dans la voie d’un devenir meilleur pour tous.
Ce dessein ne requiert pas une confusion des genres, mais une analyse lucide des missions et des responsabilités de chacun qui, du parent au formateur, en passant par les professionnels de la famille, ont le premier devoir de comprendre pour pouvoir agir et réussir. C’est ce qui était attendu des intervenants et les résultats présentés ici devraient permettre un rapprochement entre chercheurs et praticiens, une dynamisation de la coopération régionale en matière de recherche, une meilleure prise de conscience de ce que pourraient apporter les questionnements sur la famille et la parentalité et la compréhension de la pluriparentalité.
Les travaux, que vous êtes invités à découvrir dans les pages qui suivent, traitent donc globalement de la famille comme une instance de socialisation première dont le caractère fondamental est d’autant plus souligné que la société se trouve aujourd’hui à un tournant de son évolution.
Le schéma familial traditionnel s’éloigne en effet progressivement et le nombre de familles monoparentales ou recomposées ne cesse d’augmenter (24% de familles monoparentales en 2004 à La Réunion). En une génération, le modèle traditionnel marqué par la force du lien du mariage, comme par un marquage sexuel strict connu et respecté entre l’homme et la femme, résultant d’une interdépendance et d’une forte conjugalité des époux, a progressivement évolué. Aujourd’hui la famille ne repose plus sur un seul modèle, elle est plurielle. La libéralisation des mœurs comme les avancées en matière des droits à l’égalité des femmes ont changé la donne. La descendance est plus retreinte (26% de familles nombreuses en 1960, 9% en 2002), le lien conjugal devient fragilisé et les divorces, en augmentation constante, assurent la gestion des mariages. Ce phénomène est facilité par une certaine polyvalence fonctionnelle caractérisant les compétences des conjoints. La famille est devenu un espace privé dans lequel les liens de dépendance entre les générations et les individus diminuent au profit d’une plus grande qualité des relations interpersonnelles. Désormais, la famille est de géométrie variable, conjugale « classique », monoparentale, recomposée, homoparentale. Ses contours sont multiples et éventuellement mouvants au gré des alliances électives. Les recherches sur la procréation médicalement assistée (mère porteuse, don d’ovules, de sperme), comme les avancées sur les possibles unions de personnes de même sexe et leur revendication à l’adoption, montrent en ce début de XXI e siècle, les prémices de grands bouleversements à venir. Nos systèmes de parenté évoluent, la révolution de la famille est en cours. On parle de pluriparentalité.
Cette évolution des modèles familiaux s’accompagne d’une transformation des relations familiales. Ainsi, apparaissent de nouvelles manières de vivre et de penser les liens de famille qui interrogent nos repères traditionnels. Ces transformations touchent toutes les configurations familiales, des plus classiques aux plus modernes, tant dans les rapports parentaux que sociaux.
Que signifie être père ou mère, beau-père ou belle-mère dans les familles recomposées ? Est-ce donner la vie, donner son nom et ses biens, nourrir et élever un enfant et le chérir, l’adopter ? Que signifie être frère ou sœur ? Avoir les mêmes parents biologiques ou avoir partagé son enfance dans un même lieu ? La famille élargie a t-elle disparu ? Le rôle des générations est-il effacé ? L’amour filial est-il fini ? Au regard de ces évolutions, qu’en est-il du lien entre générations et plus précisément du lien parental ?
La parentalité, néologisme datant de 1959, désignant le rôle des parents dans leurs fonctions parentales, évolue également. Si de nos jours le lien conjugal se fragilise, qu’en est-il du lien parental ? Certains parlent de la démission des familles face à leurs responsabilités de parents.
La parentalité apparaît donc comme une préoccupation nouvelle, liée à un sentiment de perte de modèles familiaux. Les spécialistes s’accordent à dire que l’éducation des enfants et des adolescents est toujours difficile, elle l’est redoutablement plus dans des périodes de crise économique durant lesquelles les jeunes sont exclus.
Aujourd’hui, peut-on exprimer la déficience de la parentalité comme une perte de repère face à une autonomie croissante de la jeunesse et un état-providence prenant en charge certaines responsabilités parentales ?
C’est à ces quelques questions que l’ouvrage entend apporter des réponses dont la complexité exige qu’elles soient encore et toujours retravaillées dans un monde traversé par de profondes mutations où toute explication échappe aujourd’hui aux lois de la généralisation et de la prédiction.

LA FAMILLE, UNE DEMANDE SOCIALE
Aujourd’hui, les demandes sociales sur la famille et ses nouvelles formes de parentalité sont de plus en plus nombreuses. Les formateurs sur le terrain comme les enseignants, disposent de sources d’informations sans doute plus variées et plus fournies qu’au siècle dernier. Mais le besoin de disposer aussi d’instruments de synthèse, au langage accessible, mais non simplificateur n’a peut-être jamais été aussi perceptible. Le fossé entre la recherche qui se spécialise et la pratique professionnelle qui reste davantage généraliste, a une tendance naturelle à s’élargir ou à se maintenir plutôt qu’à se réduire. Il convient de dépasser la traditionnelle rupture entre théories et pratiques, et partant, entre chercheurs et praticiens. Une opposition qui relève plus véritablement d’une méconnaissance mutuelle que d’un conflit réel ; il s’avère indispensable que des liens se tissent entre recherche et actions sur le terrain afin que s’observe un commencement d’opérationnalité des savoirs issus de l’anthropologie de la parenté comme de la sociologie de la famille.
La demande d’informations sur la famille et la parentalité ne concerne pas uniquement les professionnels, elle se manifeste également du côté des usagers ainsi que des responsables politiques, les uns et les autres, étant de plus en plus conscients des difficultés qu’affronte à l’heure actuelle le système de parenté, et, ils sont de plus en plus nombreux à s’interroger sur la dimension parentale des nouvelles configurations familiales.
L’attitude des parents à l’égard de leur enfant, la façon dont ils se le représentent, les relations avec lui sont largement tributaires de l’état des connaissances savantes sur la petite enfance. Ces savoirs issus de la médecine, de la psychologie, de la psychanalyse, des sciences sociales délimitent un cadre de références, travaillent les normes éducatives, façonnent les attitudes de tous à l’égard de l’enfant. L’art d’être parent y trouve même sa légitimité. Mais ces savoirs évoluent et, bien souvent, de façon contradictoire et conflictuelle alors que les médias les présentent comme des vérités absolues. Au carrefour des différentes approches, le petit enfant se retrouve alors constitué en enjeu social aussi bien de la parentalité que plus globalement de la conception de la personne humaine et de la société qui le porte.
Entourer et conforter les parents en difficulté sans se substituer à eux, reconnaître et respecter leur place de parents, faire appel à leurs compétences, aider les jeunes pères et mères à bâtir leur identité de parents ; tel est peut-être le soutien à la parentalité. On ne naît pas parent, on le devient.
Les travaux réalisés comprenant à la fois des recherches fondamentales et des recherches actions, doivent nous permettre de mener une réflexion critique sur les modèles et les évolutions des structures de parenté, et de mieux aborder à La Réunion comme ailleurs, notamment dans les autres îles de l’Océan Indien, la question de la parentalité.

UNE DIMENSION INTERNATIONALE
Les relations inter-îles entre les pays de la zone sud-ouest de l’Océan Indien sont une réalité de plus en plus perceptible dans plusieurs domaines à l’exemple de ce qui se fait dans le secteur économique et en matière culturelle sous l’égide de la COI (commission de l’Océan Indien). Cependant, la recherche sur la parenté reste encore peu explorée.
Les problèmes que nous rencontrons concernant l’évolution des configurations familiales et des relations parentales n’épargnent pas nos voisins. Les études menées dans chaque pays peuvent être comparables. Sans doute, gagnerait-on à mettre en commun nos analyses respectives. Ces approches comparatives permettront d’apporter une meilleure connaissance de la structuration de la parenté à la Réunion comme dans les autres îles de l’océan Indien.
Les échanges enregistrés entre les chercheurs des pays de la zone les plus sensibilisés, à la nécessité d’une réflexion sur la question de la parentalité, ont permis de prendre la mesure de leur adhésion à l’immense intérêt d’un travail en commun.
Si les pistes ouvertes dans cet ouvrage contribuent à renouveler la compréhension des phénomènes en jeu dans les rapports intrafamiliaux et les relations intergénérationnelles au-delà de l’océan Indien alors notre objectif aura été atteint.
Michel Latchoumanin, Thierry Malbert
La démographie familiale à La Réunion dans les années Quatre-vingt : état des travaux d’études et de recherche, réalité de l’évolution de la famille réunionnaise
RENE SQUARZONI

Je tiens à faire trois observations préliminaires : La première s’adresse au Président de séance, le Professeur Michel Latchoumanin. Je te rappelle, Michel, que tu m’as donné la parole le 14 mai 1994, dans des circonstances semblables, lorsque je suis intervenu, à ton invitation, dans le colloque organisé par l’ARPsy que tu présidais. Le Colloque traitait déjà de la Famille et des Parents, et mes propos portaient sur mes travaux durant les années 80. Nous avons fait connaissance à cette occasion : j’étais économiste et tu étais psychologue. Cette rencontre a été le point d’ancrage d’une amitié professionnelle et personnelle qui nous réunit aujourd’hui, devenus tous les deux Professeurs de Sciences de l’Education travaillant au sein du même « labo de recherche », le CIRCI. Mon deuxième propos s’adresse à Thierry Malbert, pour le remercier de tout ce qu’il a fait au cours des derniers mois, des dernières semaines et des derniers jours pour la réussite de ce Colloque. Chez nous, au CIRCI, c’est lui qui mérite les plus vifs et les plus chaleureux remerciements ; je suis sûr que nos partenaires se sont rendus compte de son engagement, de ses qualités, et je tiens à ce qu’il soit assuré de notre estime et de notre reconnaissance. Je serais heureux que mes propos atténuent sa fatigue et entretiennent son allant. Enfin, le dernier message préliminaire est destiné aux participants : j’envisageais lorsque j’ai répondu favorablement à la proposition de participation à ce Colloque de vous fournir, une version numérisée de mes articles anciens, devenus souvent difficiles à trouver aujourd’ hui. Je pensais que vous seriez trente à quarante et que quelques boîtes de CR-Rom permettraient de graver les cinq ou six articles qui peuvent encore être utiles à la réflexion sur les familles et la parentalité à La Réunion. On m’a annoncé que nous serions plus de deux cents, alors bien sûr mon projet est tombé à l’eau, mais je peux proposer à ceux que cela intéresse d’envoyer un simple e-mail à l’adresse du CIRCI, nous vous donnerons en retour une liste de titres et nous vous expédierons les textes souhaités.
Passons maintenant à la justification de ma présence sur cette estrade.

En introduction, je crois utile de revenir sur le parcours intellectuel qui m’a conduit à travailler sur des questions de démographie familiale à La Réunion, dans les années Quatre-vingt.

Arrivant à La Réunion en fin 77, avec une formation d’économiste mais aussi d’historien, j’ai entrepris un travail d’élucidation des ressorts de la vive croissance économique et de l’active transformation sociale, toutes deux observables à La Réunion à la fin des années 70.
J’ai accordé une place particulière au transfert métropolitain croissant qui était justifié par la départementalisation et l’exigence associée de rattrapage du retard réunionnais sur la Métropole. J’ai étudié ce transfert complexe, financier bien entendu, mais aussi humain et encore technologique.

Rapidement, j’ai proposé de distinguer trois motifs d’intervention : la mise à niveau des équipements publics réduits et anciens, le développement des services publics (santé, social, éducation), l’installation de la protection sociale.

Assez vite, la protection sociale me paraît alors, le territoire de recherche le plus intéressant, car c’est là qu’il y a le plus de décisions ou de non-décisions spécifiques, c’est là que les « constructions » sont les plus originales. Deux exemples : - le chômage d’abord ; il atteint à La Réunion, dès le recensement de 1967, 13,5 % de la population active; au recensement de 1974, le nombre des chômeurs double et le taux passe à 20% et pourtant l’assurance chômage n’est toujours pas applicable... toutefois, on a installé un « système » de chantiers de développement (les quinzaines de chômage) sur des bases juridiques fragiles et avec des résultats non évaluables ; - le handicap ensuite ; l’A.A.H. est installée en 1977, avec conversion de tous les Grands Invalides en bénéficiaires de l’A.A.H., mais on ne supprime pas la simple allocation d’invalidité (A.I.) pourtant éteinte en Métropole... elle est considérée ici, vu les conditions de son attribution, comme une forme de traitement discret du chômage ou de la vieillesse car le Minimum Vieillesse n’est pas applicable alors dans les DOM !
Mais c’est dans le domaine de la Famille que l’originalité est maximale. Au milieu des années Quatre-vingt, on trouve tout à la fois : des absences (certaines prestations n’existent pas), des retards fréquents à la mise en place des prestations et très souvent des restrictions notamment sur leur montant, enfin des adaptations locales... Tout cela repose, au départ, sur l’inadaptation fondamentale des dispositions natalistes adoptées après-Guerre « en et pour » la Métropole, à la situation locale marquée par une fécondité généreuse (plus de six enfants par femme jusqu’au milieu des années 60) qui fait craindre longtemps une explosion démographique insoutenable...Mais, bien entendu, l’ensemble entraîne des effets pervers et des situations tordues.

Illustrations rapides de ces jugements critiques sur la protection familiale au milieu des années 80 : - La protection de base reste celle fournie par la loi de 1932 étendue dans certaines colonies en 1938. Sa grande caractéristique c’est que les allocations familiales sont soumises à deux exigences : avoir un ou des enfants, et avoir atteint un quota de cotisations (le critère d’activité). Ainsi, le chef de famille qui travaille sans être déclaré ne peut pas être allocataire, celui qui perd son emploi, perd ensuite les allocations familiales et toutes les prestations associées... Or ces situations (non déclaration, chômage) sont très fréquentes alors... Alors, il y a une forme de compensation par la distribution abondante d’allocations mensuelles de subsistance (A.M.S.), qui sont des secours temporaires attribués en principe avec mesure mais qui deviennent ici une ressource régulière pour des dizaines de milliers d’enfants (on appelle cela « l’argent carnet »). - Mais, de plus, près de la moitié du montant des allocations familiales fait l’objet d’une retenue généralisée qui alimente un fonds, le FASO (Fonds d’Aide Sociale Obligatoire) qui a financé, à l’origine, des associations d’action sociale mais qui ne finance ensuite plus que la gratuité des cantines scolaires avec un objectif de réduction de la malnutrition et des pathologies associées. Cependant, la retenue ne pèse pas sur les fonctionnaires qui ne sont pas affiliés à la CAF... ni sur les artisans, commerçants et indépendants pour lesquels, il n’y a tout simplement pas de régime d’allocations familiales en place. - Plus intéressant, l’Allocation de Parent Isolé (API) installée avec un peu de retard et des prestations réduites en montant, donne accès à toutes les prestations familiales et fait apparaître, avec l’Allocation Orphelin (A.O.), une sorte de régime spécifique : le régime « femme seule » qui échappe aux contraintes du « critère d’activité ».
Je découvre peu à peu un lien entre ce régime (« femme seule ») et la progression des naissances illégitimes ou hors mariage. La société réunionnaise portait depuis des décennies un taux d’illégitimité stable et fort (19 à 20 %), triple du taux comparable en Métropole (6 %), et dans cette société on observait aussi une pratique forte du concubinage avant mariage ou bien de la séparation à la place du divorce : dans ce contexte, la construction que j’ai exposée crée une incitation forte pour les jeunes couples avec enfants, principalement ceux en difficulté ou en fragilité économique, à s’installer dans la présentation administrative la plus favorable pour obtenir le maximum d’allocations... C’est le temps du régime « femme seule le jour », du concubinage dissimulé... J’écris en 1985 un article intitulé : « Les nouveaux enfants naturels de La Réunion : pommes d’amour et pommes d’A.P.I. »...

Voilà pourquoi et comment je me suis intéressé à la démographie familiale à La Réunion dans les années 80 : en partant d’un point de vue d’économiste, en suivant des logiques d’interventions publiques et en découvrant une réalité sociale et familiale particulière dont je devais me donner une représentation efficace, aussi bien pour des raisons professionnelles (travailler sur La Réunion) que pour des raisons personnelles (vivre à La Réunion).

L’objectif de ma communication est triple : - D’abord, rappeler dans quel environnement d’informations et de réflexion, j’ai conduit des travaux de démographie familiale réunionnaise, durant les années 80 et un peu au-delà. - Exposer ensuite les traits caractéristiques du modèle d’évolution familiale à La Réunion que j’ai conçu alors, opposant des types familiaux et intégrant des effets d’environnement économique et administratif. - Insister enfin sur les réflexions tirées de cette construction et portant sur le cœur de ce Colloque, à savoir les problématiques de la fonction parentale dans La Réunion contemporaine.
Je serai évidemment assez direct et je réduirai le propos souvent à l’essentiel... car, sans être entre spécialistes, nous sommes entre connaisseurs et praticiens, je pense que je resterai clair et j’espère que je serai bien compris...

L’ENVIRONNEMENT STATISTIQUE ET INTELLECTUEL
En première partie, j’évoquerai donc — brièvement soyez-en assurés — ce que l’on peut appeler les conditions de production d’une réflexion sur la famille à La Réunion dans les années 80.

Il y avait une base d’informations statistique assez restreinte, parfois très satisfaisante (tout ce qui venait des états civils), parfois plus décevante lorsque les résultats d’un recensement tardaient à parvenir (ceux de 1974, disponibles en 1983 seulement).

Les problèmes principaux tenaient : D’abord, à la modestie de l’appareil statistique local : l’INSEE était représenté par une simple direction départementale, avec un seul cadre A, de rang Attaché ; c’était peu, trop peu, pour aller au-delà du minimum de service public incompressible : recensements légaux et séries statistiques de base... Ensuite, à l’indisponibilité des structures spécialisées métropolitaines qui n’avaient soit pas de compétence sur l’Outremer, soit pas d’appétit pour ces territoires. C’était vrai pour l’INED, pour l’INSERM, mais aussi pour le CREDOC, le CEREQ, le CERC, la DATAR...
Ainsi, il faudra que le Conseil Général finance la mission de P. FESTY de l’INED pour que soit réalisée l’étude conduite avec C. HAMON (aujourd’hui Mme C. CATTEAU) qui débouchera sur l’important fascicule « Croissance et révolution démographique à La Réunion... ». Enfin, à l’inattention qui entoure les questions démographiques au niveau des responsables administratifs et politiques au début des années 80. Cette inattention est fille du soulagement puisque la crainte oppressante de la submersion démographique de La Réunion sous les vagues de naissances, a fait place à la décontraction associée aux constats de la baisse accélérée de la fécondité (de 6 à 3 enfants par femme entre 1965 et 1980) et de l’amplification de la migration administrée vers la Métropole, relayée par une migration spontanée. On est passée d’une situation jugée explosive à une situation considérée comme « sous rontrôle » : les dernières prévisions démographiques (fin des années 70) font penser à une stabilisation de la population à 500.000 habitants vers 1985 et une lente décrue ensuite ; et même la mauvaise surprise des 515.000 habitants observés en 1982, n’alarme pas outre mesure...
Ainsi, on ne regarde même plus les compteurs, pardon, on n’a même pas de tableau de bord : je me souviens être allé, en 1983, en compagnie de P. GUILLAUMIN, annoncer au Secrétaire Général aux Affaires Economiques et Régionales (SGAER), à la Préfecture, que la natalité reprenait et que la migration s’arrêtait...Nous étions les seuls à l’I.D.R. à suivre de près et avec soin, les mouvements d’entrée et sortie ainsi que les flux de naissances...

Dans ces conditions, il fallait se donner les moyens d’accéder à la connaissance : En ce qui me concerne, je me suis formé : à la démographie en l’enseignant (faire cours est un excellent moyen d’apprendre), à l’anthropologie en m’inscrivant en Licence, à la sociologie en autoformation partant de mes acquis d’historien social. Bon, j’ai négligé la psychologie, ce n’est pas excusable mais c’est un peu normal pour un économiste et puis les semaines de travail ne comportent que soixante-dix heures de travail... Ensuite, les quelques personnes qui s’intéressaient à l’évolution démographique et sociale à La Réunion devaient exploiter toutes les données éparses et surtout en produire en complément pour être capable d’investigation et pour commencer à bâtir des vraisemblances petit à petit confirmées et retouchées.
D’où de nombreuses collaborations avec des services ou institutions productrices involontaires de données et détentrices passives d’informations. D’où de nombreux travaux conduits avec des moyens financiers évidemment réduits et des ressources humaines souvent de rencontre, mais avec des bonnes fortunes nombreuses et des soutiens déterminés et constants : ainsi ont eu lieu des études sur les femmes réunionnaises, sur la fécondité et la contraception, sur la maternité juvénile, sur les divorces, les handicapés, les personnes âgées etc.

Personnellement, je me suis fait petit à petit ma religion et mon système d’interprétation...

UN MODÈLE REPRÉSENTATIF DE LA PROBLÉMATIQUE FAMILIALE
En allant droit au but, je dirai que je me suis donné et j’ai exposé (Etudes et synthèses N° 17 de l’O.D.R., Saint Denis, juin 1992, Evolution de la famille à La Réunion ) une représentation des évolutions en cours à La Réunion, en partant de la définition de deux types familiaux dont j’ai mis en scène la rencontre dans un certain environnement économique et administratif.

Deux types familiaux donc.

Le premier, ce sera celui de la famille-foyer traditionnelle, issue de la société de plantation, préservée avant 1940, et renforcée à partir de 1950 par l’embellie économique de la canne et des plantes aromatiques : 54% de la population active dans l’agriculture au recensement de 1954.

Pour moi, ce type est — localement — unique et universel, mis en œuvre sur toute l’île, dans toutes les CSP et dans tous les groupes ethnoculturels. Il présente six traits principaux : - l’union consacrée et définitive du couple fondateur : un mariage à perpétuité dénoué par le veuvage ; - la répartition stricte des fonctions selon le genre : rôle économique et social de l ’ homme , rôle maternel et domestique de la femme; - la précocité et l’abondance de la descendance : de six à douze naissances entre 18 et 36 ans pour la mère; - le faible étagement générationnel du foyer : grands-parents peu nombreux et vite emportés ; - la forte latéralisation du réseau familial : abondance des fratries donc des oncles et tantes , des cousins et cousines; - l’importance des réseaux de voisinage et de classe d’âges : la proximité dans l’espace et le temps définissent les relations principales de chacun .
Ce type familial est assez banal, bien sûr, ce qui est original c’est qu’il soit encore hyper-dominant dans les année 60 et même 70, et qu’il fournisse non pas un lointain arrière-plan historique, mais la référence vécue et commune des Réunionnais adultes des années 80... dont certains sont dans cet amphithéâtre aujourd’hui...

Je lui ai opposé un autre type familial, mis en œuvre par les Métropolitains arrivant à La Réunion dans le cadre du transfert humain et technologique, acteurs nécessaires du rattrapage du retard lié à la colonisation d’exploitation. Ce type, celui de la famille foyer-moderne est également présent dans les médias à l’époque, c’est celui de la famille nucléaire, mais avec de fortes accentuations venant des particularités des « Métros » présents à La Réunion, particulièrement jeunes et diplômés, grands bénéficiaires de l’ascenseur social et concentrés, ici, en position de responsabilité dans le secteur tertiaire administratif et marchand...

Les traits principaux de ce type peuvent être énoncés ainsi : - l’union souple et sécable du couple fondateur : discrétion du mariage ou du concubinage, rupture possible par divorce ou séparation ; - la répartition variable des fonctions selon le genre : accès aux territoires masculins pour la femme ; - la maîtrise et la réduction de la descendance : recul de la première naissance, espacements des deux ou trois naissances; - le non étagement générationnel du foyer : absence des ascendants ; - l’isolement du noyau familial : absence des collatéraux; - l’importance des réseaux du travail et des loisirs : des copains et des amis liés à l’activité et à la détente.
Ici encore, le type familial présenté est plutôt banal même si les traits sont extrêmement marqués, si le caractère hyper nucléaire de la famille-foyer moderne est intéressant. Non, en vérité, ce qui est original c’est la rencontre de ces formes familiales dans les années 70 et surtout 80, à La Réunion, alors qu’ailleurs elles ont été séparés par un bon siècle et demi d’histoire.

A la rencontre de ces deux types, il m’a semblé possible d’associer quelques propositions sur les dynamiques à l’œuvre durant les années 80 : - un fort effet d’attraction du type métropolitain sur des ménages réunionnais bien intégrés par l’emploi et le logement, qui entreprennent soit, le plus souvent, une démarche de combinaison syncrétique (un mélange, un métissage des modèles familiaux) soit, parfois, une démarche d’imitation poussée du modèle métropolitain ; l’effet inverse n’est pas observé, les Métros ne vont pas vers la famille traditionnelle... - les adaptations imposées par l’effondrement rapide de l’emploi rural et la progression du chômage des jeunes. La nécessité fait loi et dans la débâcle de la condition masculine qui affecte certains hommes sans rôle économique et social, les femmes se réorganisent autour de la maternité et/ou de leur descendance et exploitent les soutiens destinés aux enfants et aux femmes, aux familles monoparentales, en apparence ou en réalité. - la persistance du modèle traditionnel est difficile à apprécier, je dirai qu’il est déjà archaïque à la fin des années 80 mais pas encore fossile...
Au-delà, à l’époque dont je parle, il n’est pas encore possible d’intégrer comme des facteurs d’évolution constatée à La Réunion, des faits nouveaux et variés comme : - la diffusion du divorce, la banalisation du concubinage ; - la fréquence des décompositions et recompositions familiales ; - la poursuite et l’accentuation de l’émancipation féminine ; - l’affirmation et la reconnaissance de l’homosexualité ; - la réaffirmation et la promotion de valeurs traditionnelles ; - le déferlement médiatique, le brassage touristique, etc. - l’ouverture indocéanique et les flux migratoires nouveaux ; - enfin, dans mon domaine, l’évolution de la protection sociale avec la quasi réalisation de l’égalité à La Réunion.
Tout cela est largement annoncé par le programme de notre Colloque. Moi, je suis un « has been » de la démographie familiale, mais j’ai encore quelques remarques à faire, les plus importantes à mon sens.

QUELQUES RÉFLEXIONS SUR LES PARENTS ET LES ENFANTS
Si j’ai utilisé les termes « traditionnelle » ou « moderne » à propos de familles observées à La Réunion, je tiens à dire que je ne suis pas pour aller pour autant vers les courants d’analyse qui ont distingué une société moderne puis une société post-moderne, maintenant je crois une société « hyper moderne », et — si je peux plaisanter — demain, pourquoi pas une société « trop » moderne !

Je me suis appuyé sur la notion de société d’ordre et je me suis donné celle de société de progrès, en privilégiant l’attitude face au changement.

Pour moi, une société d’ordre se caractérise par sa volonté de maintenir une organisation économique et sociale qui assure son adaptation au milieu environnant, en procurant la meilleure stabilité et un bien-être minimal.

Dans ces sociétés, la reproduction à l’identique est fondamentale. Elle exige de maîtriser les parcours des individus, notamment des nouveaux arrivants. Cela est fait dès la naissance et par la naissance ce qui permet de prédestiner immédiatement l’individu. Comme dans l’immense majorité des cas, l’individu doit reprendre les fonctions, le rôle et le statut de son ascendant de même sexe (son père ou sa mère), la famille reçoit la fonction éducative dans sa totalité et doit préparer l’enfant dans tous les domaines : professionnel, social, culturel.

Dans une société d’ordre, comme celle de La Réunion de la plantation, les responsabilités parentales étaient considérables et sans grand partage : - les parents fournissaient, volens nolens, les marqueurs « soriétaux », les éléments fondateurs de la condition à venir de l’enfant, par les traits associés à la naissance. - les parents nourriciers assuraient le développement physique de l’enfant, bouche supplémentaire. C’était une tâche lourde lorsque la descendance était importante - les parents apportaient les savoirs, savoirs-connaître, savoirs-faire, savoirs-être dans tous les grands domaines de l’existence future, étant éducateurs et instructeurs principaux d’enfants qui avaient tout à apprendre d’eux.
Face à cela on mesure l’évolution qui s’est produite avec le surgissement de Métros venant d’une société de progrès dans laquelle le principe de base devient la reproduction dans la transformation pour bénéficier des acquis permanents du renouvellement des savoirs et des adaptations des hommes.

Les responsabilités parentales se modifient profondément avec, en particulier, l’affaiblissement marqué des apports anciens : - celui de marqueur social, - celui de parent nourricier, - celui de parent éducateur.
En lieu et place, s’installent des fonctions à assumer face à des enfants promis à être différents et qui vivront dans un monde différent : la société s’organise sur l’idéal d’égalité des chances, sur des principes de spécialisation et d’affectation tardive et adaptable de l’individu.

La responsabilité parentale se réorganise autour de ces bases : - Favoriser l’expression du potentiel intellectuel et psychologique ; - Exploiter l’égalité des chances offerte par l’éducation externe, celle de l’école et des autres médias ; - Améliorer les chances des siens, apporter un plus, le plus qui fera peut-être la différence.
Beaucoup est donc redéfini dans le contenu des responsabilités parentales.

En conclusion, au terme de cet exposé qui m’a conduit « à parler d’une Réunion que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître... », j’exprime le souhait d’avoir apporté une contribution à l’installation de notre Colloque sur de bons rails par le rappel d’un arrière plan qui me paraît avoir conservé quelques vertus pour la réflexion et l’action, même s’il ne vaut que pour La Réunion, car je n’oublie pas que nous parlerons aussi du reste de l’Indocéanie comme j’aime à dire pour parler de l’ensemble de l’océan Indien insulaire.
Qu’est-ce qu’un parent ? Pluriparentalités, genre et système de filiation dans les sociétés occidentales 1
AGNES FINE 2

Les changements familiaux des trente dernières années dans les sociétés occidentales sont liés pour une grande part à l’évolution du statut des femmes et à la place nouvelle de la volonté individuelle dans la création de la parenté. On connaît le rôle des femmes dans la décision du divorce, il est également déterminant dans la constitution de la descendance. On peut aujourd’hui choisir le nombre de ses enfants, le moment de la naissance, on peut devenir parent avec un nouveau conjoint, sans conjoint, devenir parent tout en étant stérile ou homosexuel. Ceci implique une augmentation du recours à l’aide médicalisée à la procréation ou à l’adoption en cas de stérilité. Or ces deux façons de devenir parents ont pour caractéristique d’introduire d’autres parents dans le jeu. C’est aussi un peu le cas, d’une autre manière, dans les familles recomposées après divorce où l’enfant est souvent doté d’un père et d’un beau-père, d’une mère et d’une belle-mère. Plusieurs sortes de parents sociaux s’ajoutent donc aux parents par le sang de sorte que l’on a pu parler de pluriparentalités. L’approche anthropologique permet de comprendre en quoi ces pluriparentalités entrent en contradiction avec les fondements de notre système de filiation et d’expliquer ainsi les difficultés particulières de nos sociétés à intégrer des mutations aussi importantes. Avant d’analyser ce point, voyons tout d’abord en quoi les femmes peuvent être considérées comme les principales actrices des nouvelles configurations familiales créatrices de pluriparentalités.

FEMMES, NOUVELLES FORMES FAMILIALES ET PLURIPARENTALITÉS
Le développement récent des nouvelles formes familiales semble lié, pour une large part, au lien traditionnel mais singulièrement réaffirmé et réinvesti aujourd’hui, entre féminité, maternité et « maternage » des enfants. Les recompositions familiales après divorce d’une part, les familles adoptives et les familles ayant eu recours à la procréation médicalement assistée d’autre part, constituent deux observatoires privilégiés de ce lien spécifique.
Examinons les familles recomposées après divorce tout d’abord. On sait que la rupture des liens du mariage ou d’union libre et des décisions de remariage sont, dans leur majorité, le fruit d’une décision de femmes, une part non négligeable des divorces tenant à leur exigence plus grande à l’égard du couple et du conjoint. Or, dans l’écrasante majorité des cas, les enfants sont confiés à la garde des mères : en 1994, 85% des enfants de parents séparés vivent chez leur mère, 9% chez leur père. Non pas simplement parce que les juges, les avocats, les psychologues et les travailleurs sociaux partageraient une conception rétrograde de la maternité et du pouvoir maternel et qu’ils l’imposeraient, comme on a pu le soutenir. En fait 12% seulement des pères demandent la garde de leurs enfants, dont 8% sans contentieux avec leur mère. En fait, ce choix n’est que la poursuite du partage des rôles existant. En effet les femmes ont encore le quasi monopole des tâches ménagères et des soins familiaux, si bien que l’on peut parler dans les couples d’une « monoparentalité éducative » qui se perpétue avec la séparation, comme l’exprime bien S. Cadolle 3 , Arrêtons-nous sur les principaux résultats de ses recherches, une des premières menées en France sur les relations entre enfants, parents et beaux parents dans les familles recomposées après divorce. Elle montre que les recompositions familiales après divorce renforcent la matricentralité qui caractérise nos sociétés. Après leur divorce, les mères mettent davantage de temps à former un nouveau couple, de sorte que les enfants développent des liens de fusion forte avec elles. Quand elles vivent à nouveau en couple, elles influencent fortement non seulement la relation de l’enfant avec son beau-père, mais aussi avec son père et de manière indirecte avec sa belle-mère. La primauté du lien à la mère est évidente même lorsqu’existe une mésentente avec le beau-père. Les jeunes interrogés par la sociologue affirment généralement que « chez eux, c’est chez leur mère » et qu’ils s’y sentent bien. La séparation entraîne dans le même temps une fragilisation de la paternité dont on connaît l’ampleur. En 1994, 32% des enfants de parents séparés ne voient jamais leur père, 18% moins d’une fois par mois. Selon C. Villeneuve-Gokalp 4 , un des facteurs décisifs de cette coupure est la nouvelle situation familiale du père. Les enfants dont le père vit seul ont deux à trois fois plus de chances de le voir plusieurs fois par mois et risquent trois fois moins une rupture totale que les enfants dont le père a eu d’autres enfants, le désengagement étant accentué dans les milieux sociaux défavorisés. Même lorsque les pères voient régulièrement leurs enfants, cela n’entraîne pas nécessairement des responsabilités éducatives à l’égard des enfants. « Ainsi, la séparation est un révélateur de la différence de contenu de la paternité et de la maternité. Tout se passe comme si mariage et maternité étaient pour les femmes des institutions distinctes : les mères pourvoient aux besoins de leurs enfants qu’elles vivent ou non avec les pères, alors que la paternité ne s’exerce pleinement qu’au sein du couple. Le divorce désengage l’homme vis à vis de ses enfants » 5 . Quand il revit en couple, il peut avoir de nouveaux enfants à l’entretien desquels il pourvoit. S.Cadolle conclut son analyse par la constatation que la séparation et la remise en couple ne changent pas grand chose à la monoparentalité éducative maternelle qui caractérise la famille contemporaine.
Dans ce partage entre pères et mères, si on insiste sur le désengagement des pères, on ne souligne pas assez, me semble-t-il, le refus des mères de se laisser déposséder d’une fonction qui n’est pas ressentie seulement comme une charge mais comme un enrichissement de soi. Si les femmes veulent obtenir la garde de leurs enfants, c’est qu’elles vivraient la séparation d’avec eux comme une mutilation personnelle et comme un abandon. En outre, elles supportent mal la concurrence, très vive entre mères et belles-mères, surtout lorsque la belle-mère a été à l’origine de la séparation. Lorsque les enfants vivent avec leur père et une belle-mère gardienne (5,3% des cas), la mère se sent menacée dans son statut et dans son identité. Comme le révélait déjà une recherche sociologique précédente, « la rivalité des femmes se jouerait alors plus directement par rapport à l’enfant, tandis que les hommes n’étant pères que par l’intermédiaire des femmes, vivraient sur ce plan-là une concurrence plus dépassionnée » 6 .
Il semblerait en effet que la maternité ne puisse se vivre que dans une proximité physique avec l’enfant, une proximité faite de gestes et de mots quotidiens, fortement investis affectivement, excluant toute concurrence féminine. La délégation des tâches maternelles à une autre femme semble toujours problématique même lorsqu’il s’agit de la grand-mère maternelle. Ce point a été mis en évidence dans une étude des relations entre mères et assistantes maternelles 7 (les « nounous »), dont la rivalité n’est qu’en partie désamorcée par le statut de salariées qui fait des secondes des professionnelles plutôt que des secondes mères. Ces dernières sont d’ailleurs conscientes de l’ambivalence des injonctions des mères à leur égard : si elles doivent être des substituts maternels, douces et affectueuses, elles savent que toute intimité trop grande avec l’enfant (l’embrasser, lui donner le bain, sucer la cuillère de l’enfant que l’on fait manger) est ressentie comme une menace mettant en danger la place que les mères veulent être seules à occuper auprès de leurs enfants. Nous évoquerons plus loin les stratégies par lesquelles les mères adoptives mettent à distance les mères de sang de leurs enfants.

Deuxième observatoire : l’adoption et la procréation médicalement assistée, deux réponses données aujourd’hui à la stérilité d’un couple, également créatrices de pluriparentalités. Elles semblent essentiellement liées au désir féminin de maternité 8 . Il est assez difficile de le mettre en évidence, le désir d’enfant étant toujours énoncé comme un désir de « couple ». On peut aborder la question par un biais apparemment marginal, l’adoption par des personnes seules dans les sociétés occidentales. Je ne mentionne ici cette analyse, développée ailleurs 9 , que pour insister sur une conclusion importante pour notre propos, l’asymétrie entre hommes et femmes dans l’adoption par des personnes seules. Aux Etats-Unis, au Québec, en France, elle peut être évaluée actuellement entre 8 et 10 % de l’ensemble des adoptants, ce qui est peu, mais les femmes en représentent l’écrasante majorité, environ 80%. Ce sont souvent des femmes un peu plus âgées que les adoptantes mariées, elles adoptent plus souvent des fratries, elles sont souvent actives dans des métiers liés au soin ou à l’éducation des enfants (enseignantes, éducatrices, professions de santé). Les rares témoignages recueillis ou publiés donnent quelques éléments sur leur histoire et leur motivation. Elles disent avoir vu les années passer sans avoir pu exprimer leur désir d’enfants, faute de compagnon adéquat. Elles parlent « d’un fort désir d’enfants », « d’envie de partager », « d’envie de combler un grand vide » ou encore du « désir de donner de l’amour à un enfant ». De fait, ce sont des femmes d’action qui ajoutent souvent à leurs fonctions de mère un militantisme associatif. Je ne développerai pas ici la question des raisons pour lesquelles les services sociaux donnent satisfaction à leur requête, mais j’insisterai plutôt sur la forte proportion des femmes parmi les adoptants célibataires. Cette place prépondérante n’est pas un phénomène récent, contemporain du développement important de l’adoption internationale à la fin des années 60. Elle semble un fait assez ancien, même si sa signification a changé, en particulier depuis la loi de 1966 qui, instaurant l’adoption plénière, autorise quelqu’un à être le seul parent légal d’un enfant auquel on a ôté sa filiation d’origine. Le caractère très majoritairement féminin de la monoparentalité adoptive, selon l’expression utilisée par les intéressées aujourd’hui, n’est-il pas le signe manifeste de l’asymétrie des sexes face au désir d’enfant, dont on peut légitimement supposer qu’il est à l’œuvre également dans l’adoption des enfants par des couples ? Si tel est le cas, l’évolution historique du contenu de l’institution ( non plus donner une descendance à une famille qui en est privée mais une famille à un enfant qui n’en a plus) constatée par les juristes, historiens et anthropologues serait liée non seulement aux transformations des représentations de la famille et de l’enfant mais aussi au rôle primordial des femmes dans la décision d’adoption. Celui-ci s’inscrirait dans le mouvement de valorisation de la fonction maternelle dans les sociétés occidentales depuis la seconde moitié du XVIIIe siècle, lui-même lié à la montée de la valeur de l’enfant dans nos sociétés mise au jour par les historiens. Il semble que nous nous trouvions actuellement à l’apogée de ce mouvement. L’adoption est souvent présentée comme la forme égalitaire par excellence de l’accès au statut de parent. Pourtant, après l’échec des interventions médicales que la plus grande partie des adoptantes ont tentées, ce sont elles qui, les premières, décident de se tourner vers l’adoption, qui s’informent (réunions, lectures, etc.) et s’occupent des démarches administratives, longues et compliquées qui, dans tout autre domaine de la vie de couple, sont prises en charge généralement par l’homme. Ici l’initiative leur revient de toute évidence, elles le reconnaissent d’ailleurs volontiers, en invoquant parfois l’indisponibilité professionnelle de leur époux ou en avouant parfois plus crûment l’asymétrie du désir d’enfant. Et lorsqu’il s’agit de mettre en veilleuse la vie professionnelle pour aller chercher à l’étranger un enfant, ou pour l’accueillir pendant les premiers mois, ce sont encore très majoritairement elles qui le font. Le congé d’adoption est surtout un congé maternel et les associations d’adoptants sont animées par des femmes. Ceci traduirait peut-être le caractère sexué, socialement construit, du désir d’enfants chez les femmes. Sans ignorer l’importance de l’inconscient individuel dans la notion même de désir d’enfant, bien mise en évidence par les psychanalystes, une étude sociologique fondée sur des entretiens auprès d’hommes et de femmes en âge de procréer met en évidence la forte sexuation du désir d’enfant : les femmes en couple éprouveraient plus rapidement et plus intensément que leur conjoint le désir d’avoir un enfant, un désir davantage dégagé des préoccupations matérielles 10 . Les femmes ne sont-elles pas contraintes par leur physiologie à se poser de manière plus urgente et plus pressante que les hommes la question de la reproduction ?
Les recherches sur les procréations médicalement assistées amènent à la même conclusion. La stérilité est pensée par les couples, comme par les médecins, d’abord comme une affaire de femmes, et donc encore traitée comme telle. Nombreuses sont les femmes pour lesquelles les lourds traitements médicaux sont intervenus comme la suite logique d’une visite chez leur gynécologue habituel. Il se passe un temps parfois important avant que soit envisagée une recherche spécifique du « responsable » de la stérilité au sein du couple. Par ailleurs, une fois repérée sur le plan physiologique, la stérilité est vécue très différemment selon le sexe. Les hommes la vivent comme une forme d’impuissance (c’est souvent explicitement dit dans les entretiens), les femmes comme un malheur affectant leur identité de femme, elles disent ne plus se « sentir réellement femmes ». N’est-ce pas cette faille identitaire qui pourrait expliquer l’extraordinaire endurance des femmes à supporter l’insupportable ? Car, on le sait, qu’elles soient stériles ou qu’elles ne le soient pas, ce sont elles qui subissent actuellement toutes les contraintes induites par les tentatives de FIV ou d’inséminations. Aux yeux de la médecine, seule compte en effet l’infécondité du couple à laquelle elle tente de remédier. Ce sont aussi elles seules qui décident de continuer les traitements ou de les arrêter. Loin d’être de simples « victimes » du système médical, les femmes concernées par ces techniques sont actrices sociales à part entière, le travail médical sur leur corps ayant pour effet d’« engager leur subjectivité » et de « reconfirmer leur féminité », comme le remarque très justement F.R Ouellette 11 .
L’insémination avec donneur manifeste cette asymétrie entre les sexes. On peut s’étonner de son succès relatif et donc de la propension des maris à l’accepter, alors que plusieurs enquêtes révèlent dans le même temps leur réticence à introduire un « autre » dans leur couple. Elle n’est compréhensible qu’à la condition de voir que, stériles, donc «seuls fautifs », selon l’expression d’une mère, ils compensent par là un immense sentiment de culpabilité : celui de ne pas permettre à leur femme d’être de « vraies femmes ». C’est ce que disent les mères ayant eu un enfant par insémination avec donneur interrogées par C.Trouvé-Piquot 12 . Elles expriment avec force leur profond désir non seulement d’être mère, ce qu’elles auraient pu devenir par l’adoption, mais de connaître l’état de grossesse, d’être enceinte, l’importance pour elle de « porter l’enfant », de l’allaiter etc. Ces femmes racontent « qu’elles ont laissé leur mari réfléchir », mais le consentement de leur mari leur paraît devoir être le juste retour des sacrifices que supposent les traitements médicaux qu’elles seules subissent. Elles expriment souvent leur reconnaissance à leur égard pour avoir compris le caractère profond et urgent de leur désir de maternité 13 . Au point qu’elles l’attribuent parfois aussi à leur mari, comme cette mère qui déclare à l’enquêtrice : « Moi, je le voulais très fort et puis, mon mari aussi... on voulait vivre la maternité, parce que l’adoption on ne savait pas vraiment où on allait quoi...). Cette « maternité » à deux suppose tout un ensemble de gestes et de comportements susceptibles d’associer étroitement l’homme à la maternité de son épouse : les mères s’y emploient avec acharnement, aidées en cela par les conseils des psychologues des CECOS. Ce désir de maternité se révèle aussi dans la composition des associations mixtes qui luttent pour la reconnaissance du droit à l’adoption et à l’insémination des couples homosexuels : les femmes sont beaucoup plus nombreuses que les hommes. En France, par exemple, l’association des parents gais et lesbiens (APGL) compte environ 2/3 de femmes pour 1/3 d’hommes.
On peut se demander d’ailleurs si ce désir féminin ne concerne pas surtout le premier enfant. La hausse rapide des couples déclarant avoir eu des difficultés à concevoir, qu’H. Léridon 14 analyse comme l’expression d’une plus grande « impatience », ne concerne-t-elle pas surtout l’arrivée du premier enfant ? Il semblerait en effet que la première maternité, en ce qu’elle marque un changement du statut des femmes, est un passage essentiel dans la construction de l’identité féminine 15 .
Ainsi le lien étroit entre femmes, féminité, maternité et « maternage » serait le moteur des nouvelles configurations familiales créatrices de pluriparentalités, de nature très différente. Il serait réducteur de voir dans l’acharnement des femmes à vouloir devenir mères, ou à s’investir dans l’éducation de leurs enfants après une séparation, le simple résultat d’un partage ancien et traditionnel des fonctions entre hommes et femmes que, par ailleurs, on ne peut nier. En effet, dans un contexte de maîtrise quasi générale de la contraception, la maternité constitue pour nombre de femmes une expérience essentielle de la quête de soi, qu’elles jugent non seulement nécessaire à leur épanouissement personnel mais qu’elles revendiquent même comme un droit ! Il existe de nombreux signes de cet état d’esprit faisant de la maternité la suite logique de la réussite de la vie amoureuse et sexuelle du couple qui, associée à la réussite professionnelle, apparaît comme la condition de la réalisation d’une femme complète. En témoignent l’explosion de la presse écrite et audiovisuelle adressée aux jeunes mères et aux futures mères, l’apparition de groupes militant pour l’allaitement maternel et l’augmentation de cette pratique dans les couches sociales les plus aisées et en particulier chez les intellectuelles exerçant une profession. Comme les adoptantes « en solo », les lesbiennes déclarent ne pas vouloir se priver du plaisir de la maternité, de sorte qu’on assiste aujourd’hui à des figures paradoxales de mères nouvelles que leur désir d’enfant conduit à créer et donc accepter des situations de pluriparentalités dans lesquelles elles sont amenées à partager avec d’autres leur maternité. Les inventions des couples de lesbiennes font de leurs familles de véritables laboratoires expérimentaux : l’une porte le premier enfant, sa compagne le deuxième, ou encore l’une donne un ovocyte qui, une fois fécondé par un donneur, sera transplanté dans l’utérus de son amie qui, elle, accouchera et nourrira l’enfant tandis que l’inverse sera fait pour le deuxième. Et dans les deux cas, les enfants apprennent qu’ils ont deux mamans. Même si ces familles sont très minoritaires, elles posent avec les familles adoptives et les familles recomposées après divorce la question des parents « en plus » dans nos sociétés occidentales où le système de filiation est fondé sur des principes très différents. Rappelons les brièvement.

LE SYSTÈME DE FILIATION EUROPÉEN, UN « MODÈLE GÉNÉALOGIQUE »
Pour nous, la filiation par laquelle est définie l’appartenance à un groupe de parents et les droits qui vont de pair (succession, héritage) paraissent biologiquement fondés : il va de soi que nous sommes apparentés de la même manière à notre père, notre mère, nos quatre grands-parents, paternels et maternels. Or cette représentation de la filiation qui coïncide avec les lois de la génétique est en réalité un choix culturel : d’autres sociétés relient les enfants à un seul sexe des parents (filiation unilinéaire), le père ou la mère (filiation patrilinéaire et matrilinéaire). Les liens de consanguinité ne sont pas seulement biologiques, comme tendrait à l’indiquer l’étymologie du terme mais des liens socialement reconnus. Certes quelques unes de nos institutions le reconnaissent, par exemple celle de l’adoption plénière qui fait de l’adopté le fils de ses parents adoptifs et lui interdit d’épouser sa sœur. Cependant notre système de filiation nous amène à assimiler engendrement et filiation. Ainsi qualifie-t-on de « vraie » mère la femme qui a mis au monde l’enfant adopté et recourt-on à la technique des empreintes génétiques pour identifier le « vrai » père d’un enfant. Aussi sommes-nous fort étonnés devant des sociétés qui distinguent totalement ces deux notions. Notre système de filiation est donc caractérisé à la fois par la bilatéralité (la filiation est transmise par les deux branches paternelle et maternelle) et par l’idéologie du sang, celui-ci étant censé être le vecteur de transmission des caractères spécifiques, physiques et moraux d’une même lignée. En effet l’adoption a disparu du droit de la famille occidental depuis le haut Moyen-Age jusqu’au début du XIX e siècle et n’entre véritablement dans les mœurs que dans les années 1920.
Jusqu’à la fin du premier quart du XX e siècle, nos sociétés ont donc peu d’expériences du partage par plusieurs parents des fonctions parentales à l’égard du même enfant 16 . Les choses ont beaucoup changé en quelques décennies puisque, comme nous l’avons indiqué, les liens électifs dans la parenté occupent une place de plus en plus importante et valorisée, — c’est en particulier le cas de l’adoption —. Ceci a entraîné des changements importants dans les représentations de notre système de filiation pris aujourd’hui dans « une véritable tension entre deux pôles, d’une part celui du sang, d’autre part celui des liens purement sociaux ». Il est fondé sur ce que l’anthropologue québécoise F.R. Ouellette 17 appelle un « modèle généalogique », c’est-à-dire un modèle selon lequel chaque individu est issu de deux autres individus d’une génération ascendante et de sexe différent qui l’auraient en principe conjointement engendré, ses père et mère. Ce modèle ne véhicule pas seulement l’idée que la filiation est un fait de nature. II s’accompagne surtout d’une norme, celle de l’exclusivité de la filiation, c’est-à-dire que chaque individu n’est mis en position de fils ou de fille que par rapport à un seul homme et à une seule femme. Ceci explique les contradictions dans lesquelles se débattent nos sociétés quand coexistent plusieurs parents pour un même enfant. Que faire des parents « en plus » ?

LA HANTISE DE LA CONCURRENCE ET LE TRIOMPHE DE LA SUBSTITUTION
Une première réponse a été l’éviction juridique des géniteurs et/ou le secret sur leur identité. Dans nos sociétés où les enfants n’ont qu’un père et qu’une mère, en cas de stérilité, on a tendance à éliminer les géniteurs pour mieux établir la parentalité sociale. C’est ainsi que l’on peut comprendre la logique qui a présidé à l’élaboration des règles de fonctionnement des CECOS (centres d’étude et de conservation de sperme) qui, depuis 1973 en France, pratiquent des inséminations avec donneurs lorsque la stérilité du père est établie et l’implantation d’embryons formés avec des ovocytes donnés par un tiers, en cas de stérilité féminine. Pour que la fiction fonctionne pleinement, l’opération se fait dans le secret, l’anonymat du donneur étant garanti. Cette règle de fonctionnement des CECOS était considérée avant tout comme nécessaire sur le plan pratique, l’absence d’anonymat risquant de décourager des donneurs éventuels. Or la loi du 29-7-94 sur la bioéthique érige l’anonymat du donneur au rang des grands principes qualifiés d’ordre public. Le donneur n’a pas d’existence juridique, il n’est pas une personne, il est seulement producteur de substances, gamètes ou ovocytes. Ce secret légal favorise le secret familial sur les circonstances de la naissance auquel les CECOS contribuent dans leur pratique. C’est ainsi que l’équipe médicale n’accède qu’à la demande de couples (mariés ou concubins) et, dans le cas d’insémination d’une femme, elle lui fournit les gamètes d’un donneur dont les caractères physiques sont les plus proches possibles de ceux du père, pour que la naissance semble « naturelle ».
C’est la même représentation exclusive de la filiation que révèlent les pratiques autour de l’adoption des mineurs dans les sociétés occidentales 18 . Apparue dans la plupart des pays occidentaux dans les années vingt à la suite de la grande guerre, elle a été présentée comme une manière de donner une famille aux orphelins de guerre et une descendance aux couples stériles. Désormais un enfant pouvait être élevé et chéri par ses parents adoptifs comme s’ils étaient ses parents de sang. Pendant longtemps, l’adoption s’est pratiquée dans le secret, les enfants ignorant le fait même de leur adoption. Le secret de l’adoption est apparu tout d’abord aux Etats-Unis, ce qui n’est guère étonnant lorsque l’on connaît l’antériorité de ce pays aussi bien dans la mise en place de la législation de l’adoption des mineurs que dans son organisation concrète par les services sociaux. C’est un processus comparable que l’on observe plus tard dans les pays européens. Il ne se serait pas imposé d’un côté et de l’autre de l’Atlantique s’il n’avait répondu partout à une attente profonde des intéressés. II a permis en effet de cacher l’adoption elle-même, longtemps considérée comme une filiation de seconde zone, ainsi que la stérilité féminine, particulièrement mal vécue, surtout au moment du baby-boom où se développe une mystique de la maternité et où flambent les demandes d’adoptions de bébés. Le secret présentait en outre l’avantage de cacher l’illégitimité de l’enfant mais surtout, il donnait l’assurance aux parents adoptifs d’être à l’abri de toute concurrence ce qui les incitait à construire une relation durable avec leurs enfants. En France, pendant longtemps, la législation a protégé les prérogatives des parents naturels jusqu’au vote en 1966 d’une nouvelle modalité juridique, l’adoption plénière, qui rompt entièrement les liens de l’enfant avec sa famille d’origine. L’enfant perd son nom d’origine, il entre dans une autre lignée, il perd aussi éventuellement son prénom. Dans l’adoption plénière, l’état civil de l’enfant est modifié et son extrait d’acte de naissance affirme qu’il est « né » de ses parents adoptifs, favorisant ainsi la fiction de la naissance naturelle. L’enfant adopté n’est donc pas censé connaître l’identité de ses parents biologiques. L’adoption simple qui permet de conserver la filiation d’origine, continue à exister en France mais elle est très peu utilisée alors que dans la plupart des pays occidentaux, cette forme d’adoption cumulative n’existe pas. Par ailleurs il existe en France une institution originale qui organise légalement le secret sur l’identité des géniteurs : l’accouchement sous X 19 , expression la plus accomplie du modèle d’exclusivité puisque la filiation de l’enfant n’est pas établie. Le droit français n’impose pas un rattachement automatique de l’enfant à ses géniteurs, de sorte que l’enfant , adopté le plus rapidement possible n’a qu’une seule famille, sa famille d’adoption. En résumé, dans les adoptions d’enfants des sociétés occidentales, l’idéal recherché a été longtemps que parents de sang et parents adoptifs n’aient aucun contact et même s’ignorent totalement.
En revanche, les familles recomposées après divorce semblent mettre à mal notre modèle d’exclusivité, puisque l’on y voit jouer la pluriparentalité. Après la séparation du couple, la configuration familiale la plus fréquente est celle où l’enfant est à la garde de sa mère et de son nouveau conjoint ou compagnon. L’enfant vit alors au quotidien avec sa mère et son beau-père, éventuellement ses demi-frères et soeurs, tandis que périodiquement, il va vivre un temps limité, celui des weeks-end et des vacances dans la résidence paternelle, où éventuellement il est amené à fréquenter une belle-mère. Le beau-père gardien assume parfois une fonction nourricière et éducative de type paternel à l’égard de son bel-enfant qu’il partage en principe avec le père et la mère. Les enquêtes de sociologie et d’ethnologie ont analysé comment le partage des tâches éducatives, toujours problématique, est assumé par les adultes dans un climat de concurrence et de rivalité plus ou moins grand, celles-ci étant particulièrement vives entre femmes (la mère et la belle-mère). Les statuts du père et du beau-père, de la mère et de la belle-mère sont pourtant en principe clairement distingués, au moins dans le droit qui tranche encore dans le sens de l’exclusivité : seuls les parents de sang sont les parents aux yeux de la loi et le beau-père est frappé d’inexistence juridique. De nombreux auteurs ont montré les difficultés de cette lacune dans la mesure où le beau-parent éducateur et nourricier ne détient ni autorité parentale, ni possibilité de transmettre un jour ses biens à son bel enfant autrement que comme un étranger. Si les choses semblent claires sur le plan juridique, elles sont loin d’être aussi simples dans la pratique. Les analyses révèlent en effet que dans un premier temps, les familles recomposées étant perçues négativement, les services sociaux et les acteurs de la recomposition ont favorisé l’instauration d’un modèle de substitution, le beau-père étant invité à tenir la place du père absent. Ce modèle, encore très répandu dans les familles défavorisées socialement, trouve son expression ultime dans l’adoption de l’enfant du conjoint, qui scelle sur le plan juridique l’éviction de fait du père. Ce type d’adoption représente la grande majorité des adoptions intra familiales en France, au Canada et aux Etats-Unis. En France, on a limité la possibilité d’utiliser l’adoption plénière mais dans d’autres pays, comme c’est parfois la seule forme juridique d’adoption, elle a pour effet de couper définitivement un enfant de sa famille paternelle, y compris de ses grands-parents, frères et soeurs, cousins et cousines. il y a dans ce choix de la mère et du beau-père la volonté de reconstituer une nouvelle entité familiale conforme à la norme de l’exclusivité et de faire de tous les enfants qui ont été élevés ensemble des frères et soeurs égaux entre eux. Cette décision a pour effet d’éliminer la multiparentalité et de faire coïncider la filiation légale avec la réalité de ce qui constitue à nos yeux des relations entre parents et enfants.
On perçoit la cohérence des réponses apportées aux situations de pluriparentalités toujours vécues comme instables et menaçantes : elles vont toutes dans le sens de la substitution pour se conformer au modèle de l’exclusivité.

QUI EST PARENT ?
Ces coparentalités posent en effet le problème de la définition même de la catégorie de parent. Qui est parent? Celui qui donne ses gènes ou celui qui donne naissance ? Celui qui prend soin de l’enfant et l’élève ? Celui qui lui donne son nom et lui transmet ses biens ? Autant de composantes de la parentalité qui sont dissociées dans d’autres sociétés, mais se recouvraient jusqu’à une date récente dans nos sociétés. Ce point est apparu évident aux ethnologues des sociétés extra européennes travaillant sur la circulation des enfants entre les familles, particulièrement importante dans certaines sociétés africaines ou océaniennes 20 . Alors que dans nos sociétés l’enfant « appartient » à ses propres parents, là les dons d’enfants répondent généralement à une sorte de droit de la parenté ascendante ou collatérale (consanguine et alliée) sur l’enfant. Ils confèrent en outre aux donneurs un prestige social inconcevable dans nos propres sociétés. Il se font le plus souvent à des tuteurs eux-mêmes capables de donner leurs propres enfants à d’autres. La notion de propriété de l’enfant et les droits qu’elle donne aux parents face à la « captation » par autrui de leur progéniture, a fait l’objet d’analyses variées qui décrivent toute la force des droits détenus sur un enfant par d’autres individus que ses parents : ses récipiendaires potentiels. De sorte que l’on note une fragmentation du rôle parental tel que nous l’envisageons dans les sociétés occidentales. L’anthropologue anglaise, Esther Goody 21 , décompose ainsi la parentalité ( parenthood ) en cinq éléments distincts : concevoir et mettre au monde, donner une identité à la naissance (élément juridique), nourrir, élever et garantir l’accès de l’enfant au statut d’adulte (accès aux biens, à un métier, au mariage). La deuxième fonction parentale, la transmission de la filiation, ne fait pas l’objet d’un partage dans les sociétés étudiées par l’anthropologue, mais les autres attributs de la fonction parentale peuvent être dispersés entre plusieurs lieux et divers individus. Elle montre également comment réciproquement, il existe une fragmentation possible des devoirs de l’enfant à l’égard de ceux qui l’ont élevé.
Avec les pluriparentalités nouvelles des sociétés occidentales, nous sommes dans un monde très différent, mais l’analyse d’E. Goody invite à préciser la nature des fonctions parentales partagées. Le partage de la résidence, celui de la fonction nourricière entre père et beau-père, mère et belle-mère dans les familles recomposées après divorce ont été analysés récemment dans cette perspective 22 . On ne s’étonnera pas que les questions les plus difficiles concernent le partage du processus de conception et de mise au monde, compte tenu de ce que nous avons dit de notre système de filiation. Qu’est-ce qu’un père, qu’est-ce qu’une mère dans les procréations médicalement assistées, dans l’adoption ?
Nous avons surtout examiné les réponses que le droit a apportées. Dans nos sociétés, en effet, c’est l’instance juridique qui établit la filiation. Les définitions juridiques de la paternité et de la maternité ne s’appuient pas uniquement sur la réalité génétique, mais aussi sur la fiction et la réalité des situations sociales. Le mariage fait par exemple du mari le père des enfants que sa femme met au monde, même si ces derniers ne sont pas réellement conçus par lui. La déclaration volontaire dans le cas de la reconnaissance de paternité naturelle a les mêmes effets. Le droit protège tout particulièrement les filiations volontaires que sont la paternité et la maternité adoptive et la paternité de l’homme qui a consenti à l’insémination de sa compagne ou de son épouse. Cependant, depuis quelques décennies, en particulier depuis le vote de la loi de 1972 relative à la recherche en paternité, la référence implicite est la recherche de la vérité, en l’occurrence la vérité biologique. Ses applications jurisprudentielles font qu’aujourd’hui, « la filiation n’est plus une construction postulée, en fonction d’un lien institutionnel, le mariage, ou d’un acte juridique, la reconnaissance : elle devient une réalité démontrable. Elle se trouve désormais sous l’empire de la vérité, sous ses deux aspects biologique et social » 23 . Notre société a donc une double référence dans le domaine de la filiation comme l’a souligné F.Héritier 24 , ce qui a pour effet de fragiliser les liens de filiation 25 .
Cependant même lorsque le droit tranche clairement et sans ambiguité, la tension entre le sang et la volonté est bien présente dans les faits. Ainsi, dans les familles nées d’insémination avec donneur, une forme d’accès au statut parental préférée à l’adoption, justement parce qu’elle préserve au moins un lien de sang sur deux, celui qui relie la mère et l’enfant, la catégorie de père est l’objet de discours très contrastés. Dans une minorité de cas, ces pères revendiquent clairement leur paternité sociale, mais le plus souvent, ils expriment une attitude confuse de valorisation de la paternité biologique, et cela d’autant plus qu’ils ne font pas le deuil de leur stérilité. Ils sont invités à affirmer leur paternité sociale pour mieux préserver la maternité biologique de leur épouse. Les entretiens avec les mères inséminées 26 révèlent une situation également contrastée. Suivant en cela la volonté explicite de l’institution des CECOS de dépersonnaliser le « donneur » en le désignant par un terme qui l’associe à cette seule fonction, certaines d’entre elles reprennent à leur compte cette représentation, l’une d’elle affirmant par exemple qu’elle voit plutôt le donneur «en spermatozoïdes qu’en individu », une autre déclarant que « ce n’est pas quelqu’un, c’est plutôt quelque chose ». Cependant, elles sont plus nombreuses à parler de lui comme d’une personne, d’une part parce qu’il est celui qui les a rendues mères et qu’elles se sentent en dette à leur égard (« sans lui, je n’aurais pas eu ma fille, donc il était aussi présent que mon mari à l’accouchement », ou encore une autre « au moment de la naissance, je l’aurais embrassé, il avait beaucoup de place... », d’autre part parce que les parents s’interrogent en permanence sur la question de l’hérédité physique 27 et morale de leur enfant. Ne disposant pas du terme de géniteur, utile aux chercheurs en sciences sociales pour sa précision, ces mères utilisent celui de la langue courante qui assimile conception et paternité de sorte que cette double paternité ne peut être décrite qu’en termes de concurrence. « Si on connaissait le donneur, on se trouverait là vraiment face à deux pères », dit l’une, tandis qu’une autre pousse la confusion à son paroxysme lorsqu’elle déclare : « pour elle (sa fille) si je lui dis que son père était un donneur, elle voudra peut-être le connaître et comme c’est anonyme, elle se poserait des questions pour rien... C’est lui (son mari) le père de toutes façons. Je pense que ça ne donne rien à un enfant d’aller lui chanter après tout que c’est pas son père, alors que l’autre finalement ne sera jamais son père ».
Dans l’adoption en France, la concurrence est conjurée par le secret sur l’identité des géniteurs et, surtout dans l’adoption internationale, par la distance et par l’inexistence de contacts directs avec les parents de sang. La situation de rivalité fantasmatique est vécue plus intensément par les mères que par les pères, parce que la maternité est communément associée à l’accouchement et qu’il n’est presque jamais question du père de sang dans le processus d’adoption. Nombreuses sont les adoptantes nous ayant avoué qu’elles préféraient ne pas connaître celles qu’elles appellent elles-mêmes les « vraies » mères, et qu’elles avaient ressenti un mélange de malaise et de soulagement au moment où elles se retrouvaient dans l’avion de retour avec l’enfant adopté dans les bras ; malaise car, disent certaines d’entre elles, il leur semblait opérer une sorte de rapt d’enfant, soulagement parce qu’elles savaient qu’à ce moment-là, elles n’avaient plus à craindre qu’on le leur reprenne. L’anonymat et l’absence de contacts permettent de se représenter un enfant sans attache : il est moins celui d’une mère que celui d’un orphelinat de tel ou tel pays. Cette image permet de déplacer le problème de l’origine généalogique de l’enfant sur celle de son origine géographique 28 . On conservera alors systématiquement les traces du pays de l’enfant, à défaut de lui conserver sa filiation de naissance, symbolisée par son nom et son prénom. Dans l’adoption, on le voit, ce qui fait l’objet d’une concurrence entre parents de sang et parents adoptifs est moins le statut juridique de parents (reconnu par la loi et les parents de sang au bénéfice des parents adoptifs, sans aucune ambiguïté) que la reconnaissance, incarnée par la présence réelle de personnes connues, d’une double forme de mise au monde dont l’un ou l’autre couple ne sont pas les seuls acteurs. On voit toute l’importance que pourrait revêtir une reconnaissance symbolique de la pluriparentalité dans l’adoption, au moins une reconnaissance de l’existence de parents successifs, si l’on maintenait, en plus du patronyme de l’adoptant, le premier patronyme de l’enfant, comme c’était le cas dans l’adoption romaine et dans l’adoption française jusqu’en 1939. On mesure aussi le caractère extraordinaire que représente l’adoption ouverte aux Etats-Unis et au Canada.

VERS UNE RECONNAISSANCE DE LA PLURIPARENTALITÉ ?
On assiste en effet depuis quelques années, surtout aux Etats-Unis et au Canada, à un mouvement qui va dans le sens d’une reconnaissance légale de situations de pluriparentalités. Il est le résultat de l’action des groupes de pression en faveur de l’intérêt de l’enfant, auquel sont reconnus de nouveaux droits, le droit à être élevé par de bons parents tout en conservant des liens avec sa famille naturelle, le droit au maintien de son niveau de vie et de ses liens électifs, ou celui de connaître ses origines.
Evoquons tout d’abord la question de la place respective du père et du beau-père dans les familles recomposées après divorce. Dans les pays anglo-saxons, on cherche à mettre en place des solutions juridiques permettant à l’enfant de conserver des liens avec ses deux parents biologiques, tout en établissant de nouveaux liens avec son beau-parent. Au Royaume-Uni, le Children Act de 1989 (qui a pris effet en 1991), fondé sur la notion de « responsabilité parentale », donne au beau-parent qui s’occupe quotidiennement d’un enfant depuis au moins deux ans des droits et des devoirs légalement reconnus, jusqu’à la seizième année de l’enfant. Ces droits et ces devoirs ne remettent pas en cause ceux des deux parents légaux de l’enfant. Par ailleurs, constatant la fréquence croissante de la rupture des secondes unions dans la société américaine et le nombre important d’enfants qui se trouvent lésés matériellement par le départ d’un beau-père qui subvenait à leur entretien, des juristes font des propositions pour lui attribuer le statut juridique de parent de facto, statut qui créerait pour lui des obligations spécifiques, proportionnelles au temps de la prise en charge matérielle de leurs beaux-enfants. Ce serait une manière de reconnaître que le temps de la corésidence et la situation de père nourricier créent une sorte de parentalité entre adulte et enfant qu’il faut reconnaître et dans une certaine mesure institutionnaliser dans l’intérêt de l’enfant. En France, les propositions d’Irène Théry 29 au gouvernement proposent au contraire de préserver la responsabilité propre du père mais elles visent à permettre au beau-père d’exercer à l’égard de son bel enfant certaines des fonctions parentales relatives à la vie quotidienne et de lui léguer ses biens de manière préférentielle (en supprimant les prélèvements fiscaux sur les donations entre étrangers).
La reconnaissance de la pluriparentalité n’est pas seulement liée à la place de plus en plus importante des familles recomposées dans notre société. Elle a été aussi portée par la prise en compte croissante de la question identitaire qui s’est exprimée sous la forme revendicative d’un droit de l’enfant à la connaissance de ses « origines », pour les enfants adoptés ou ceux qui sont nés de procréations médicalement assistées. Aux Etats-Unis, les associations d’adoptés et les associations des parents naturels ayant abandonné leur enfant et luttant pour des « retrouvailles » avec eux, en faisant pression sur l’opinion publique, ont obtenu des changements majeurs en particulier dans le droit et la pratique de l’adoption. Depuis une ou deux décennies aux USA et au Canada, elle est passée en effet d’un modèle « fermé » fondé sur les idées maîtresses de rupture totale du lien de filiation, d’anonymat des parties impliquées et de secret absolu des dossiers d’adoption comme des actes d’état civil originels, à un modèle « ouvert » connu aujourd’hui comme open adoption. La France, contrairement à l’Angleterre et à l’Allemagne, reste provisoirement à l’écart de cette évolution, bien que depuis une dizaine d’années, l’apparition de multiples associations de lutte pour le droit aux origines laisse présager une évolution dans le même sens. L’open adoption signifie qu’on favorise l’interconnaissance entre les géniteurs et les parents adoptifs, sous les formes les plus variées qui vont de la simple connaissance de leur identité respective à la fréquentation régulière (avec droit de visite reconnu), le contrat étant négocié entre les partenaires. Au delà de l’objectif explicite, éviter les problèmes de confusion identitaire pour l’adopté au moment de l’adolescence, ce mouvement d’ouverture a une autre fonction plus cachée : freiner la diminution du nombre d’enfants adoptables en donnant une place plus grande aux mères naturelles. Le fait pour ces dernières d’avoir la possibilité de choisir les parents adoptifs de leur enfant et de ne pas couper définitivement tout lien avec lui, favoriserait en effet leur décision de consentir à son adoption. La plupart des adoptions des bébés se font aux Etats-Unis dans des agences privées sur la base de cette ouverture, particulièrement recherchée par les parents naturels tandis que les agences publiques qui maintenaient l’adoption traditionnelle ont fermé leur porte les unes après les autres. Pour le moment, la législation est très différente selon les états : un petit nombre d’entre eux, tels la Californie et la Virginie, exigent que toutes les parties échangent des informations identifiantes, mais dans la plupart des Etats, les modalités de l’interconnaissance sont laissées à la discrétion des parties.
Dans le domaine des procréations médicalement assistées, un mouvement d’opinion va dans le même sens. En France, par exemple, depuis quelques années, les psychologues qui accompagnent les couples demandeurs d’une insémination avec donneur, les incitent à ne pas maintenir l’entourage et l’enfant dans l’ignorance de son origine. Quant à l’anonymat du donneur ou de la donneuse d’ovocytes, il semble en contradiction avec l’affirmation par la Convention Internationale de la Haye du droit des enfants à connaître leur origine. Les débats actuels laissent penser qu’il peut y avoir une modification de la loi de juillet 94 sur la bioéthique sur ce point. Face aux crispations françaises sur le secret, les Etats-Unis font figure d’expérimentateurs, certains diront d’apprentis sorciers, en autorisant des pratiques qui vont à l’encontre de la logique de notre système. La pratique des mères porteuses, autorisée dans plusieurs états, rend impossible l’élimination des génitrices. Des reportages télévisés nous les montrent au moment de l’accouchement, entourées par le couple auquel elles ont promis l’enfant et après la naissance, on les voit parfois entretenir des relations d’amitié avec la famille qu’elles ont contribué à former.
Enfin, les débats récents sur les revendications du droit à l’adoption des couples homosexuels ont porté sur le devant de la scène les différentes coparentalités qu’elles expérimentent aujourd’hui. Bien qu’elles ne soient pas encore très nombreuses en France, leur grande diversité constitue sans doute aujourd’hui un des « terrains » les plus riches à observer de ce point de vue dans la mesure où les situations de pluriparentalités y sont la règle par définition, la parentalité et la conjugalité étant presque toujours dissociées 30 . Dans le cas où les enfants sont d’une union hétérosexuelle antérieure, et que l’un des parents vit maintenant avec une personne de même sexe que lui, la question du statut du « beau-père » ou de la « belle-mère » rappelle celle des familles recomposées tout en posant des problèmes spécifiques. Lorsque les enfants sont adoptés par une seule personne (comme la loi les y autorise) mais qu’ils sont élevés et parfois voulus par deux personnes de même sexe, se pose le problème du statut du « coparent », réglé dans certains pays par celui de parent adoptif. Quatre personnes peuvent être à l’origine de la naissance d’un enfant : un couple de parents biologiques, composé d’une mère lesbienne et d’un père gay, et leurs partenaires respectifs. Cette coparentalité, souvent pratiquée aux Etats-Unis, pose le problème de la place de chacun des acteurs, de la construction des différentes parentalités, de ses rapports avec la filiation de sang et la corésidence . Enfin des enfants naissent aussi de PMA ou de recours à des mères de substitution. C’est le cas surtout à l’étranger puisque la loi, en France, interdit les PMA aux personnes célibataires ou homosexuelles, ainsi que le recours aux mères porteuses. Mais cette pratique est déjà relativement répandue dans certains états aux Etats-Unis et fait l’objet de premières études en sciences humaines et sociales. Autant de situations qui posent la question de la place respective de chacun des adultes qui concourent à la conception, la mise au monde et l’éducation des enfants, dans la loi et dans les pratiques.

PARENTALITÉ ET FILIATION
Les revendications de l’adoption dans les familles homoparentales, les débats liés aux rapports entre parents de sang et parents sociaux dans les familles IAD et dans l’adoption, les questions relatives au statut à accorder au beau-père dans les familles recomposées posent tous la question du rapport entre filiation ( descent ) et parentalité ( parenthood ). Ce néologisme, apparu relativement récemment dans les sciences sociales et humaines, essentiellement l’anthropologie et la psychanalyse 31 , recouvre le champ des relations parents/enfants, une partie seulement de celui de la parenté (kinship). Cette notion et le mot qui lui correspond n’existent pas en droit qui lui, ne connaît que les termes sexués de père et de mère, relatifs à la filiation, soit l’inscription d’un individu dans une organisation généalogique, un système de parenté. Or l’analyse de l’évolution du droit et de la pratique de l’adoption conduit à faire le constat que la deuxième notion a tendance à recouvrir la première, ou dit autrement que le lien parent/ enfant tend à occuper tout l’espace de la filiation 32 . Comme l’exprime plus précisément F.R. Ouellette, il s’opère actuellement une « désimbrication conceptuelle entre la famille d’une part et l’organisation généalogique de la parenté d’autre part, deux sphères dotées d’une autonomie relative dont les relations réciproques ont changé». L’analyse de l’évolution historique de l’institution familiale, du droit familial, des représentations de la famille et de l’enfant, celle enfin de la définition de l’inceste beau-parental dans les familles recomposées confirment totalement cette analyse.
Dès lors, si l’on reconnaît qu’un enfant peut avoir soit simultanément, soit successivement dans sa vie plusieurs adultes exerçant ou ayant exercé à son égard des fonctions parentales, on peut se poser les questions suivantes : peuvent-ils être institués tous également comme pères et mères au sens juridique (filiation) ? Quelque soit leur sexe ? Si non, lesquels d’entre eux doivent-ils donner à l’enfant son statut juridique ? Dans quelle famille au sens généalogique (lignée) ce dernier est-il inscrit, à qui est-il apparenté et de qui doit-il porter le nom ? Les droits et obligations d’entretien peuvent-ils être divisés entre plusieurs adultes ? La filiation doit-elle être automatiquement liée à la naissance ? Ou bien à la décision de la mise au monde ? A une déclaration solennelle des personnes qui ont désiré la naissance ? Doit-on admettre que quelqu’un puisse changer de filiation ? Qui peut en avoir l’initiative ? Des questions nombreuses et immenses, auxquelles on peut d’autant mieux réfléchir que l’analyse permet de préciser, en les dissociant, les deux notions de filiation et de parentalité.
Les familles recomposées : approche ethnologique 33
AGNES MARTIAL 34

Plus d’un million six cent mille enfants vivent aujourd’hui en France au sein d’une famille redéfinie par la séparation de leurs parents et la nouvelle union de l’un d’entre eux au moins 35 . De nombreuses recherches 36 en sociologie ont cerné les contours et les enjeux des évolutions à l’œuvre au sein des familles recomposées. Elles représentent pour l’ethnologue un fertile lieu d’analyse de l’évolution contemporaine des liens entre parents, que l’on envisagera sous l’angle ethnographique et juridique, en actualisant à la fois l’analyse des textes de lois et celle des principaux résultats d’une recherche publiée en 2003 et réalisée auprès d’une trentaine de familles recomposées 37 .
Les trajectoires qui mènent à la recomposition familiale sont très diverses. Ainsi, une femme ayant eu son enfant seule et rencontrant ensuite un nouveau conjoint formera avec eux un foyer recomposé. Il en va de même pour une mère divorcée du père de ses enfants et son second mari, ou un père séparé et sa nouvelle compagne, la famille recomposée adoptant alors l’apparence d’une constellation parentale séparée en deux entités, le foyer du père et celui de la mère. Dans cet espace familial redéfini, la filiation et la fraternité de sang ne sont pas nécessairement associées à la corésidence, puisque l’enfant ne vit plus chaque jour avec son père et sa mère, et peut également être séparé de son ou de ses frères et sœurs. En même temps vivent à ses côtés un beau-père ou une belle-mère, qui l’élèvent sans pour autant l’avoir conçu, alors que leur rôle à son égard est très peu défini, socialement et juridiquement. Cet enfant peut aussi être éduqué avec d’autres, qui ne sont pas ses frères et sœurs de sang, mais sont issus d’un union précédente du beau-parent. Au sein de ces configurations complexes, être père ou mère, frère ou sœur et plus généralement « apparenté » perd alors son caractère d’évidence. Ces familles apparaissent alors comme des lieux d’observation privilégiés de l’évolution des liens entre parents dans les sociétés contemporaines. De la perception des relations familiales recomposées à leur traduction juridique, nous aborderons ici la relation beau-parentale sous différents angles : l’inceste, la vie commune et la légalisation des liens familiaux recomposés.

L’INCESTE
Un beau-père et sa belle-fille peuvent-ils se marier ? Qu’arrive t’il lorsqu’une femme a des relations sexuelles avec le fils de son compagnon ? Un beau-père abusant sexuellement de l’enfant de sa femme est-il puni en raison du seul acte commis, ou est-il tenu compte de sa relation particulière à l’enfant ? Ces diverses questions, qui se font l’écho d’autant de situations différentes, posent la question de la sexualité et de l’inceste dans les familles recomposées, qui s’avère riche d’enseignement pour l’ethnologue qui s’interroge sur la parenté. S’il est évidemment difficile d’aborder directement de tels sujets en entretien, les allusions sont nombreuses, au fil des récits individuels, aux stratégies d’évitement, de pudeur ou de séduction qui tissent au quotidien le sentiment d’un interdit marquant les relations des beaux-parents avec leurs grands beaux-enfants. Qu’en est-il en droit de cet interdit ? C’est à travers la sanction pénale des crimes et agressions sexuelles que l’on peut tout d’abord tenter de qualifier la relation beau-parentale. On trouve en effet, parmi les violences sexuelles intrafamiliales, des actes commis par des beaux-parents au sein de familles recomposées 38 . A l’heure actuelle, ces derniers sont implicitement inclus dans la catégorie des « personnes ayant autorité » sur la victime, qui constitue, comme le fait d’en être un « ascendant légitime, naturel ou adoptif », une circonstance aggravante des violences sexuelles. Un récent rapport de la mission parlementaire 39 , qui propose de définir plus explicitement le caractère incestueux des actes sanctionnés 40 , désigne aussi clairement le beau-parent, comme « le conjoint ou le concubin» des ascendants naturels ou adoptifs de l’enfant, et l’inclut dans la liste des personnes qui seraient désormais définies comme les « auteurs d’actes incestueux » en cas d’atteintes sexuelles, de viols et autres agressions sexuelles. Le beau-parent semble être ainsi considéré comme un « parent » de l’enfant, au même titre que d’autres membres de sa famille qui sont énumérés dans la même catégorie : les oncles, tantes ou cousins 41 . Définissant l’inceste et ses auteurs, le droit semble ainsi reconnaître un statut particulier au conjoint ou au concubin de la mère. Sur quoi repose cependant l’inclusion du beau-père dans cette catégorie ? Il existe tout d’abord en droit civil un empêchement de mariage entre beau-parent et bel-enfant. Mais cet interdit peut être levé dans certaines conditions, et n’est donc pas tout à fait absolu. Le beau-parent, en tant que conjoint (époux) ou concubin du père ou de la mère, entre par ailleurs dans la catégorie des « personnes disposant d’une autorité particulière sur le mineur telle que ce dernier ne saurait refuser ou manifester son opposition à une sollicitation sexuelle » 42 . L’autorité ainsi exercée peut être, selon le rapport, de droit (par exemple lorsque l’auteur des violences a été désigné comme le tuteur de l’enfant) ou de fait : « dans le premier cas », indique le rapport, la simple constatation de la qualité de la personne suffira pour que la circonstance aggravante s’applique, tandis que dans la seconde hypothèse, des éléments de faits devront venir étayer une telle affirmation » 43 , éléments parmi lesquels on trouve notamment la communauté d’habitation. Dans les écrits concernant l’inceste et les violences sexuelles subies par les enfants, notamment dans les familles recomposées, on constate par ailleurs que ces violences sont considérées comme incestueuses — et sont alors plus gravement sanctionnées par la loi — lorsque le beau-parent élève l’enfant, et partage éventuellement sa vie. Le lien beau-parental, tel qu’il est ici défini, s’appuie donc principalement sur « l’appréciation des faits », c’est-à-dire sur la réalité vécue, l’expérience de la parentalité. A travers l’analyse de possibles relations incestueuses dans les familles recomposées apparaît donc une certaine conception de la relation entre parents, qui lorsqu’elle ne relève pas de la filiation de sang, se réfère à la dimension concrète, éprouvée des relations. La valeur attribuée à l’expérience vécue de la parentalité semble ainsi caractériser les relations beaux-parentales. Mais en quoi consiste cette expérience ?

LA CORÉSIDENCE ET LE TEMPS DE L’ENFANCE
Aux fondements des liens entre parents et enfants émerge en tout premier l’importance des gestes, des actes, des sentiments nés de l’expérience partagée d’une vie « familiale ». Celle-ci s’appuie d’abord sur la corésidence. Au fil de ces moments quotidiens que sont la préparation et le partage des repas familiaux, le lever ou le coucher des enfants, comme à travers certaines attitudes « éducatives » ou autoritaires qu’il pourra adopter dans la vie commune, le beau-parent peut jouer auprès de l’enfant de son conjoint un rôle quasi-parental. Le fait de vivre ensemble induit aussi très concrètement, à travers l’organisation économique et budgétaire du foyer recomposé, une participation financière au moins indirecte du beau-père ou de la belle-mère à l’éducation de ses beaux-enfants 44 . Les faits de la co-résidence constituent ainsi le socle d’une vie « familiale » où s’inventent des rôles, des statuts et des termes. Les enfants issus des précédentes unions des conjoints, s’ils vivent ensemble au quotidien, doivent se conformer aux mêmes règles de vie et sont traités selon le principe d’égalité qui caractérise les relations fraternelles. Il est d’ailleurs fréquent qu’ils utilisent à l’extérieur les termes « frères et sœurs » pour se désigner les uns les autres.
Mais cette vie commune n’est cependant bien souvent qu’un moment dans l’histoire de l’enfant. Ce dernier peut connaître, au fil du parcours conjugal de ses parents, plusieurs configurations relationnelles et plusieurs maisons familiales recomposées. Les relations beaux-parentales ou les liens quasi-fraternels noués dans la corésidence se montrent alors très divers et souvent très fragiles : ils cessent d’exister dès lors que s’arrête la vie en commun. La corésidence est donc l’une des composantes de la parentalité, mais ne suffit pas en elle-même à bâtir une relation perçue par les uns et les autres comme « parentale ».
Lorsque le beau-parent partage avec le fils ou la fille de son conjoint le temps long de l’enfance, c’est à dire lorsqu’il commence à vivre avec un enfant très jeune, et que leur histoire se poursuit, d’autres gestes, d’autres significations sont associés au fait de vivre ensemble. Des relations « nourricières » auxquelles le beau-parent peut prendre part, s’instaurent entre adulte et l’enfant. L’enfance apparaît alors comme le lieu d’un partage fondamental, autour duquel gravitent des souvenirs intenses, et au cours duquel se constitue l’univers parental de l’enfant.
Vivre auprès de l’enfant de son conjoint n’induit cependant pas toujours l’éclosion d’une relation éducative et parentale. Devenir un « parent », dans les familles recomposées, procède aussi du choix de se conduire comme tel, en élevant l’enfant que l’on a pas conçu. De ce don nourricier et affectif résulte alors bien souvent une dette, soldée dans la reconnaissance par l’enfant d’une relation de parentalité l’unissant à son beau-parent. « S’apparenter », dans les familles recomposées, est ainsi toujours associé à un processus d’élection réciproque. Mais comment, alors, légaliser les relations existantes ?

LA TRADUCTION JURIDIQUE DES RELATIONS BEAUX-PARENTALES
Nous évoquerons ici le cas des beaux-pères et de leurs beaux-enfants, ceux-ci étant plus fréquemment que les belles-mères amenés à vivre quotidiennement avec l’enfant de leur compagne, nouant avec lui une relation qui fait plus souvent l’objet d’une démarche de légalisation. En effet, lorsque des liens se sont créés au cours de l’enfance et de l’éducation ou qu’un beau-père est amené, du fait de l’absence du père de l’enfant, à prendre soin de ce dernier, aucun lien juridique ne vient étayer leur relation. Jusqu’à une période récente, la seule voie ouverte aux familles recomposées souhaitant traduire juridiquement les relations beaux-parentales était l’établissement d’une filiation. Différentes solutions juridiques sont utilisées, selon la situation de l’enfant et les motifs de la démarche entreprise.
Lorsqu’il n’a pas de filiation paternelle et que sa mère rencontre un nouveau conjoint, le moyen le plus rapide, le plus simple et le moins onéreux pour que ce dernier se voit attribuer des droits à l’égard de l’enfant, est la reconnaissance 45 . Nous avons rencontré de telles démarches en étudiant un corpus de dossiers judiciaires retraçant des procédures liées à la filiation de l’enfant 46 . Les reconnaissances mensongères ou dites « de complaisance » sont tolérées en France, où cet acte, pensé avant tout comme une manifestation de volonté, ne fait l’objet d’aucun contrôle : l’authenticité de la reconnaissance n’est pas une condition de sa validité. Lorsqu’un homme prend ainsi « l’enfant avec la mère », il contracte donc tous les droits et devoirs d’un père, et donne bien souvent son nom à l’enfant. Le nom, qui exprime l’existence de la relation filiale, vise également à l’unification d’une famille, et parfois d’une fratrie, sous le port d’un seul patronyme. On voit ici l’importance que revêt la visibilité de la nouvelle configuration relationnelle à travers l’image qui, portée par le nom, en est donnée à l’entourage. La logique qui préside à la reconnaissance se montre alors très proche de celle qui préside à la dation du nom 47 , également appelée « adoption en mineur» 48 , par laquelle l’enfant naturel d’une femme peut porter le nom du mari de sa mère, même s’il n’existe entre eux aucun lien de filiation. Ce nom est comme un « voile » censé donner à l’enfant une apparence de légitimité, facilitant ses relations sociales en laissant supposer une filiation inexistante. Le recours à la reconnaissance s’inscrit ici dans une logique de mieux-être et de « normalisation » de l’entité familiale, associée à l’existence d’un lien conjugal que l’on souhaite voir perdurer. A l’heure où le « nom de famille » instauré par la loi du 4 mars 2002 consacre l’égalité des hommes et des femmes en ce domaine, le patronyme conserve ici sa valeur sociale et symbolique. La filiation ainsi établie s’avère cependant très fragile : elle peut en effet être contestée par l’auteur de la reconnaissance, la mère, l’enfant, et celui qui se prétendrait le père véritable, en fonction de délais qui varient selon que l’enfant jouit ou non d’une possession d’état à l’égard de l’homme qui l’a reconnu 49 . De tels événements — la reconnaissance mensongère d’un enfant puis sa contestation des années plus tard — peuvent advenir lors de recompositions douloureuses et conflictuelles opposant les ex conjoints d’une part et les membres du nouveau foyer paternel d’autre part (notamment les enfants du père et la belle-mère). Dans la violence des disputes familiales, la filiation paternelle établie de façon mensongère est alors aisément mise en cause, par la mère ou le père séparés, et l’enfant voit s’ajouter à la souffrance causée par la recomposition la perte d’un père et d’un nom. Du fait du caractère mensonger de la reconnaissance, que viennent confirmer les résultats d’une expertise hématologique ou génétique, la filiation est en effet très facilement annulée. La disparition du lien de couple et les conflits qui lui succèdent entraînent ainsi la dissolution d’un lien de filiation qui apparaît alors précaire et révocable. Si ces situations demeurent rares 50 , elles illustrent de manière radicale les difficultés que pose, dans le contexte contemporain, la redéfinition de la paternité. Ce recours à la reconnaissance mensongère concerne cependant un nombre restreint de familles recomposées, car l’enfant y est le plus souvent doté d’une filiation paternelle, ce qui rend impossible toute nouvelle reconnaissance.
Cette filiation est autrement plus solide lorsqu’elle est instaurée par l’adoption plénière, qui intègre pleinement l’enfant à la famille de son père adoptif, crée un lien irrévocable...et rompt les relations de l’enfant avec son père de naissance. Ici encore, la volonté de « normaliser » l’entité familiale en transformant le beau-père en père apparaît clairement. Le recours à cette forme d’adoption demeure cependant peu répandu dans les familles recomposées, puisque le père de naissance de l’enfant doit consentir à son adoption, à moins qu’il se soit vu retirer l’autorité parentale ou que, suite à son décès, il n’ait pas laissé d’ascendants au premier degré.
Une autre forme d’adoption existe cependant, qui semble mieux adaptée aux situations familiales recomposées. L’adoption simple intervient surtout pour des raisons successorales, lorsque le beau-père ou la belle-mère souhaite transmettre ses biens à son bel-enfant, car elle permet d’alléger les charges fiscales pesant alors sur la succession 51 . Ceci advient le plus souvent après une histoire longue, fondée sur le partage de la vie commune, de l’enfance et de l’éducation. « Etre parent» se dit alors à travers une démarche tout à fait nouvelle dans les familles recomposées : la transmission patrimoniale. L’adoption dite « simple » permet en outre d’ajouter à la parenté d’origine de l’enfant un lien supplémentaire, sans mettre en cause sa filiation maternelle et paternelle. Elle instaure autour de l’enfant une forme de pluriparentalité.
Les entretiens réalisés auprès des beaux-enfants et de leurs parents montrent cependant qu’elle peut être mal vécue par ces derniers, tout comme elle demeure difficile à penser pour beaucoup de parents. L’adoption, même simple, implique en effet l’instauration d’un lien de filiation. Cela induit tout d’abord la transmission du nom : le bel-enfant doit ajouter à son nom d’origine (qui est souvent le nom de son père) celui de son beau-parent (c’est la plupart du temps le beau-père qui adopte). Cette modification de l’identité gène les beaux-enfants, et ne leur paraît pas justifiée. Beaucoup d’entre eux ont l’impression, en acceptant cette filiation supplémentaire, de renier le lien qui les unit à leur père : certains se font adopter très tardivement, après sa mort. D’autres le font parce qu’ils sont en conflit avec ce dernier et disent ne plus se considérer comme liés à lui par une filiation qu’ils ont en quelque sorte décidé de « remplacer ». En transformant le lien beau-parental en une relation calquée sur la filiation, le droit se heurte ainsi à la dimension éminemment exclusive de cette relation : s’il paraît possible, lorsque l’individu retrace le cours de son enfance, qu’existent dans sa vie de multiples parents, de sang, de faits et de droit, il semble qu’il ne puisse toujours y reconnaître qu’un seul père et qu’une seule mère.
Dans ce contexte, les évolutions législatives demeurent timides. La loi du 4 mars 2002 ouvre depuis peu la possibilité aux père et mère de « déléguer tout ou partie de l’autorité parentale à un tiers, membre de la famille » ou « proche digne de confiance » 52 , ce qui permettrait de reconnaître un statut additionnel au beau-parent, sans toutefois le désigner précisément. On ne sait pas, à l’heure actuelle, dans quelle mesure les familles recomposées ont eu recours à cette disposition depuis sa promulgation. Du point de vue successoral, un récent projet de réforme 53 envisage de mieux tenir compte de l’existence des nouvelles configurations familiales à travers l’élargissement du champ d’application des donations-partages, par lesquelles un ascendant fait donation de ses biens et les partage par anticipation entre ses ascendants : les beaux-parents pourraient désormais inclure leurs beaux-enfants dans ces donations. A travers le cas des recompositions familiales, on voit ainsi que le droit s’apprête à reconnaître de manière croissante, au sein des familles contemporaines, les relations choisies, ancrées dans la volonté et l’expérience de l’enfance et de l’éducation. Toute la difficulté est de définir la singularité de ces liens électifs afin de leur donner place aux côtés d’une double filiation qui se distingue à la fois par sa dimension inconditionnelle et par son caractère exclusif.
Une approche sociologique de la pluriparentalité au sein des recompositions familiales après rupture d’unions fécondes à l’île de La Réunion
RACHELLE TAILEE 54

En France, la recomposition des familles intéresse de plus en plus la recherche tant elle est devenue un fait courant. Ce phénomène social semble bouleverser le paysage familial car il ne se substitue plus aux premières unions mais les complète. En effet, les secondes unions ne sont plus, en majorité, consécutives au veuvage d’un des conjoints mais au divorce ou à la séparation. Il faut alors composer avec le parent non gardien, le nouveau conjoint et les enfants. La cellule familiale se complexifie. Ainsi, I. Thery 55 répertorie 24 variantes possibles de recomposition familiale.

A l’île de la Réunion, recomposer sa famille n’est pas nouveau. Cette pratique existe dès le début du peuplement. J. Barassin, note à ce propos :

« Au début de la colonisation, les jeunes filles, prises d’assaut par des vieux, célibataires forcés, furent mariées très jeunes. (...) La moyenne d’âge, sur quarante cinq mariages, fut de treize ans et demi. (...) Aucun homme d’âge mûr ne restait célibataire, et rares étaient les veufs qui ne se remariaient pas (...) Il fallait être arrivé à la décrépitude pour renoncer aux noces. Le fait que les filles se mariaient très jeunes leur créait des possibilités plus grandes de se remarier » 56 .
Ainsi, les remariages ne concernaient guère que les veufs et les veuves. Ils s’unissaient à nouveau, hors considérations sentimentales, dans le seul but d’assurer leur survie et d’avoir une descendance. Au début de la colonisation, le remariage était aussi pour les veuves un moyen d’assurer leur sécurité. En effet, selon J. Benard et B. Monge :

« Il n’était certainement pas enviable de vieillir seule dans une île où la femme sans protection était une proie facile pour tous les (nombreux) hommes qui souffraient eux aussi de solitude. Car il n’y avait pas assez de femmes, malgré les efforts de la Compagnie des Indes, pour fournir une épouse à chaque mâle » 57 .
Par ailleurs, le remariage des veufs et des veuves était une pratique courante et encouragée par l’Eglise dans le seul but de maintenir l’ordre familial.

Aujourd’hui, le veuvage demeure exceptionnel. Le taux de mortalité reste très bas compte tenu de l’accroissement de l’espérance de vie. En 2003, il est de 5,3 ‰ pour une population totale de 752 300. Quant au nombre de divorces, depuis le milieu des années 1990, la tendance est à la baisse. En 2003, 844 divorces ont été prononcés contre 1 200 en 1995 et 1996. Après un divorce ou une séparation, le parent gardien entre en situation de monoparentalité, mais cette étape plus ou moins longue, aboutit souvent à une recomposition familiale. A La Réunion, nous n’avons cependant recensé aucune étude sur la famille recomposée et nous ne disposons d’aucun chiffre pour apprécier l’ampleur de ce fait social. Toutefois, dans le cadre d’un précédent travail 58 ayant pour objet la place du père au sein des familles réunionnaises défavorisées bénéficiant d’une aide éducative, la majorité des familles qui illustrait notre étude présentait une structure familiale dite recomposée et, comme le remarque I. Thery : « Dans les secteurs les plus fragiles de nos sociétés, la recomposition “sauvage” n’est souvent qu’une décomposition qui aboutit à la dilution de tout lien familial »

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