Les bienfaits de la simplicité
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Les bienfaits de la simplicité , livre ebook

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Description

Pas si facile de faire simple !
Quels points de départ nous conduisent-ils à faire des choix coûteux et compliqués ? Pourquoi est-il si difficile de changer de stratégie ? Original, ce guide nourri de citations et d'exemples propose u

Pas si facile de faire simple !


Quels points de départ nous conduisent-ils à faire des choix coûteux et compliqués ? Pourquoi est-il si difficile de changer de stratégie ? Original, ce guide nourri de citations et d'exemples propose une introduction sans complaisance à la simplicité. Efficace, il commence par expliquer qu'il est souvent plus simple de se compliquer la vie... pour dégager ensuite des leviers de changement et des pistes d'action. Tonique, il fait la chasse aux idées reçues et aux préjugés les plus tenaces. On aime sa plume alerte, simple et efficace.



  • Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

    • Quels points de départ nous conduisent-ils à faire des choix coûteux et compliqués ?

    • Pourquoi est-il si difficile de changer de stratégie ?

    • Faire vite et faire simple

    • Fragmenter, diluer, masquer les problèmes


  • Simples mais pas simpliste

    • Objections

    • Doute et esprit critique

    • Choisir la simplicité

    • Assumer la simplicité


  • Vrais problèmes et fausses solutions

    • Le stress

    • Le corps

    • Le sexe

    • La norme et la vertu


Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 07 juillet 2011
Nombre de lectures 90
EAN13 9782212470048
Langue Français

Informations légales : prix de location à la page 0,0090€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Table des Matières
Page de Titre
Table des Matières
Page de Copyright
Du même auteur, chez le même éditeur
Introduction

Première partie - Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?
Chapitre 1 - Quels points de départ nous conduisent-ils à faire des choix coûteux et compliqués ?
Simple ou compliqué, affaire de sensibilité personnelle
D’étranges attracteurs
Le risque de la singularité
Le passé simple
Le prix du bonheur
Le mérite est une affaire personnelle
Simplicité, paresse, désinvolture
Simple et rationnel comme une machine
À quoi servent réellement ces stratégies ?
Qui en sort gagnant ?
Pourquoi continuer d’utiliser des recettes qui ne marchent pas ?
Chapitre 2 - Pourquoi est-il si difficile de changer sa stratégie ?
Image de soi et stratégie
L’illusion aux commandes
Soi et son réseau de certitudes
Certain d’avoir raison
Les contraintes des certitudes
La peur de changer
Les conséquences du changement
Territoires de compétence
Changement et stabilité, l’impossible équilibre
L’affrontement du présent et du futur
Chapitre 3 - Faire vite et faire simple
La vitesse comme critère d’efficacité personnelle
La vitesse comme source d’anxiété
Actif ou réactif ?
« Vite fait bien fait » ! Pas si sûr…
Temps gagné ou perdu, cherchons l’erreur
Croissance et débordement des problèmes
Que gagne-t-on en faisant vite ?
Faire simple ou faire vite, faut-il choisir ?
Chapitre 4 - Fragmenter, diluer, masquer les problèmes
Multiplier les acteurs
Responsable, impliqué, concerné : qui tire les ficelles ?
La fragmentation des problèmes
À l’abri de la bonne conscience
L’intérêt et le devoir
Les problèmes valorisants
Les difficultés inavouables

Deuxième partie - Simple mais pas simpliste
Chapitre 1 - Objections
Rien n’est simple
Simplifier c’est réduire
La simplicité est incompatible avec la complexité
La simplicité est un mythe à la mode
Des gens simples…
Chapitre 2 - Doute et esprit critique
Accepter les faits réels
Prendre conscience de ses a priori
Distinguer le but et la voie
Choisir le moindre effort
Axes qui font sens
Chapitre 3 - Choisir la simplicité
Énoncer la problématique
Se situer dans le contexte
Penser « relation », « connexion », « système »
Englober au lieu de séparer
Intégrer les messages sensoriels
Intégrer l’intuition
Chapitre 4 - Assumer la simplicité
Une vision lucide et sans complaisance est-elle compatible avec les convenances ?
Qu’est-ce que la simplicité change dans les relations ?
Peut-on communiquer avec simplicité ?
Que gagne-t-on en choisissant la simplicité ?
La simplicité et l’image de soi
Un regard neuf

Troisième partie - Vrais problèmes et fausses solutions
Chapitre 1 - Le stress
Qu’est-ce que le stress ?
Qu’est-ce qui stresse ?
Peut-on gérer le stress ?
À chacun son stress
Les solutions habituelles sont-elles efficaces ?
Qu’en pensent les heureux bénéficiaires ?
Chapitre 2 - Le corps
Corps et normes
Pourquoi la beauté est-elle si désirable ?
Le poids, la silhouette
Dernier territoire de contrôle
Problème mythique, remèdes magiques
Chapitre 3 - Le sexe
Le sexe de consommation
L’attitude consumériste
Alors, heureux ?
Les problèmes dits « sexuels » des femmes
Existe-t-il des solutions simples aux problèmes sexuels ?
Chapitre 4 - La norme et la vertu
Être vertueux pour être normal
Alimentation
Le sport, une discipline de vie
La vertu, masque de la vanité
Bibliographie
© Groupe Eyrolles, 2009
978-2-212-47004-8
Du même auteur, chez le même éditeur
– Le coaching pour mieux vivre
– Avoir une sexualité épanouie
– Déchiffrer nos comportements
– Comprendre la PNL
– Le grand livre de la PNL
– La PNL
Le code de la propriété intellectuelle du 1 er juillet 1992 interdit en effet expressément la photocopie à usage collectif sans autorisation des ayants droit. Or, cette pratique s’est généralisée notamment dans l’enseignement provoquant une baisse brutale des achats de livres, au point que la possibilité même pour les auteurs de créer des œuvres nouvelles et de les faire éditer correctement est aujourd’hui menacée.
En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, sur quelque support que ce soit, sans autorisation de l’Éditeur ou du Centre Français d’Exploitation du Droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.
Groupe Eyrolles
61, bd Saint-Germain
75240 Paris cedex 05
www.editions-eyrolles.com
Introduction
La simplicité – élégance et évidence d’une réponse à un problème – donne une fascinante sensation de facilité. Mais, en pratique, les solutions simples sont aussi souvent les moins acceptables car sans complaisance vis-à-vis des croyances, des certitudes et de la vanité. Cependant, un intense désir de simplicité orne la toile de fond des problèmes rencontrés en soutien psychologique, comme dans d’autres domaines. Le monde est-il devenu illisible ou bien ne sait-on plus le lire ? Le désir de simplicité doit-il être classé parmi les quêtes de paradis perdus et autres illusions bien pensantes ou bien inciter à l’exploration ?
C’est le choix de ce texte construit en trois parties qui se propose d’abord de comprendre pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué. Qu’avons-nous à gagner en compliquant les choses ? Pourquoi la simplicité est-elle inacceptable ? La deuxième partie s’intéresse à distinguer simple et simpliste en faisant apparaître les lignes de force d’une pensée animée par la volonté de faire simple. Dans la troisième partie, quelques contextes particuliersauxquels ressortissent nombre de difficultés mettent en évidence les fausses bonnes idées utilisées en guise de solution, et les pistes que suggère le choix assumé de la simplicité.
Première partie
Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?
L’absurde menace les décisions et les comportements dès qu’ils s’inscrivent dans des trajectoires faites d’illusions qui exigent la plus grande complication. Autant dire qu’à force de regarder l’arbre on a oublié la forêt ! Solidement contraints dans le paraître, on oublie l’essentiel. Cette partie présente les moyens les plus courants d’éviter de faire simple ; la duperie de soi-même n’a d’autres limites que celles de l’imagination. Alors, pour se donner bonne conscience et offrir au reste du monde une image de soi parfaitement contrôlée, les complications représentent l’itinéraire le plus sûr, en dépit des coûts psychologiques qu’elles entraînent. Mais ne dit-on pas qu’il faut souffrir pour être beau ? Cette partie s’intéresse d’abord aux points de départ de la complication, et tente de dévoiler ses enjeux soigneusement dissimulés derrière les bonnes intentions. Mais alors, pourquoi après avoir découvert les illusoires bénéfices cachés de la complication reste-t-il aussi difficile de changer de stratégie ? C’est que certaines croyances ont la vie dure et rien ne semble en mesure d’en faire vaciller l’arrogance. La fascination pour la vitesse, la suprématie de l’action, l’idolâtrie de l’efficacité sont autant d’appuis solides pour que la complication l’emporte sans coup férir. Enfin, la dilution et la fragmentation des problèmes qu’engendre l’accumulation des complications, passe résolument à côté des itinéraires qui permettraient de les résoudre.
Chapitre 1
Quels points de départ nous conduisent-ils à faire des choix coûteux et compliqués ?

« Les vérités sont des illusions dont on a oublié qu’elles le sont. » ,
Friedrich Nietzsche 1
Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ? Certes, nous rions en entendant cette question qui reflète nos travers et révèle l’absurdité de certaines situations. La tendance très largement partagée à compliquer les choses n’échappe pas à Nietzsche qui décrit avec une cruelle précision comment vérité et illusions relèvent avant tout de nos croyances. S’il semble simple pour ne pas dire naturel de se compliquerl’existence c’est que de puissantes croyances, des préjugés, et autres objectifs cachés, tissent un réseau de contraintes. Faire simple peut donc apparaître comme illusoire, impossible et annuler de ce fait la volonté même d’y penser sérieusement.
Les illusions sont puissantes, beaucoup les préfèrent à une réalité jugée menaçante, déprimante, dépourvue de sens. Pourquoi est-il si difficile de faire simple ? Examiner les points de départ psychologiques de la tendance à tout compliquer met en lumière les mécanismes qui les installent et les maintiennent. Les enjeux de ces stratégies pourtant peu efficaces sont considérables, ils affectent à la fois la personne et son environnement relationnel, et surtout justifient la résistance à un changement plus redouté que désiré.
« Le langage de la vérité est simple 2 » disait Sénèque, célèbre philosophe stoïcien, précepteur de Néron, qui passa sa vie à mettre en pratique sur lui-même ses principes à défaut peut-être d’avoir su transmettre à son puissant élève la rigueur, la maîtrise de soi et l’exercice constant de la volonté qu’il tenait pour les moyens incontournables de juguler les passions, responsables des errements de l’homme. Sénèque tenait souvent des propos amers sur la perfectibilité des êtres, tout en continuant de croire qu’il est possible d’atteindre la sagesse, notamment par la philosophie. Bien d’autres après lui ont douté de la perfectibilité des humains, arguant que leur « nature » les poussait irrésistiblement à se conduire de façon irrationnelle, compliquée alors que des solutions simples et évidentes semblent à portée de la main.Simplicité et vérité seraient-elles des idéaux qu’une soi-disant nature humaine s’acharnerait à rendre inaccessibles ? Les apparences pourraient étayer cette position, jugeons-en.
Muriel prend sa voiture pour aller chercher ses enfants à l’école, elle ne trouve pas de place tout près, s’énerve, tourmentée à l’idée de ne pas être devant le portail de l’école quand les enfants vont sortir… Pourtant, dix minutes de marche suffiraient pour faire le trajet entre la maison et l’école. Pourquoi donc Muriel continue-t-elle à prendre la voiture ? La solution d’aller à pied est sans doute la plus simple, la plus saine et la plus économique, mais, du point de vue de Muriel c’est une solution inacceptable. Muriel attend que son coach tente de la convaincre de changer ses habitudes, elle le défie. Pour être un « bon » coach, devrait-il forcer les blocages, anéantir les résistances, instaurer une discipline? Muriel se moque bien de faire simple ou compliqué, elle veut juste être une « bonne » mère, et exige que son coach soit un « bon ».
Perdre son temps dans les embouteillages, avoir du mal à trouver une place pour se garer, se faire du souci, servent admirablement la cause de la souffrance que toute « bonne » mère éprouve. « Avoir du mal » avec ses enfants, voilà qui vous pose en héroïne et justifie pleinement le prix de l’étiquette. Une option facile et simple devient du coup un manquement au devoir, il convient donc de l’éliminer. ■

Le choix, parce qu’il y en a un, consiste toujours à aller vers la satisfaction d’un intérêt, même s’il implique gêne, souffrance ou souci. Admettre qu’on agit par intérêt quand on veut se faire passer pour héroïque serait-il un vœu pieux, tout juste bon à satisfaire l’orgueil du coach ?

Simple ou compliqué, affaire de sensibilité personnelle
Karim confie à un ami : « j’ai découvert que je m’angoissais à propos de choses qui n’existaient pas », puis il explique qu’il a cessé de se sentir responsable des erreurs de ses collègues et collaborateurs. Plus léger, plus efficace, plus libre de ses choix, il commente : « c’est drôle, avant, je faisais tout pour être un bon manager, mais je ne progressais pas vraiment. Aujourd’hui, je ne me pose pas la question de savoir si je suis bon ou pas, mais si ma décision est adaptée… »
Après avoir surmonté ses difficultés, Karim estime qu’il se tourmentait à propos de choses auxquelles il n’accorde même pas d’importance aujourd’hui. Ce sont pourtant les mêmes : culpabilité, extension démesurée de sa responsabilité, et sentiment d’impuissance face à ces difficultés. S’est-il rallié à la perception d’une autre personne ? A-t-il adopté un autre modèle ? Lui seul le sait, ce qui apparaît c’est seulement le changement de perspective. Pour Karim, faire simple aujourd’hui, c’est regarder autrement ses difficultés, mais hier, c’était endosser la responsabilité pour toute erreur de son entourage. ■

Se sentir coupable pour les fautes des autres est un moyen d’une redoutable efficacité pour faire grimper le niveau de responsabilité subjective. C’est un des moyens les plus utilisés pour se « remettre en question » et s’efforcer « d’améliorer ses performances », poncifs incontournables d’un manager digne de ce nom. L’attrait d’une telle reconnaissance suffit à justifier qu’on s’inquiète à propos de choses qui n’existent pas, pourraient exister, n’existent que dans des mondes virtuels, ou bien encore ne dépendent pas de soi…
La solution mise en œuvre est toujours la meilleure pour celui qui la choisit, quand bien même elle entraîne des conséquences désagréables. Se sentir coupable des fautes des autres semble tout à fait injustifié, pourtant, nombreux sont ceux qui héritent celles de leurs parents. La tragédie antique en fait un thème constant. Les romanciers contemporains revisitent le thème avec le même bonheur comme récemment Boualem Sansal 3 . Prendre pour siens les querelles et les déchirements de ses parents, c’est devenir porteur d’une malédiction familiale. Dans la tragédie ou les romans, les conséquences sont souvent désastreuses, mais dans la vie, elles peuvent s’éterniser jusqu’à construire un réseau de certitudes et de contraintes qui servent à renforcer le sentiment d’exister de celui qui en est porteur.

D’étranges attracteurs
Au départ des complications il y a le désir de se conformer à des modèles valorisés à fort pouvoir d’attraction (la « bonne » mère, le « bon » manager). Se donner l’apparence d’un idéal rassure et renforce l’illusion, mais surtout permet d’occuper une place de premier plan à l’intérieur de son réseau de relations.
« La femme est vouée à l’immoralité parce que la morale consiste pour elle à incarner une inhumaine entité : la femme forte, la mère admirable, l’honnête femme, etc. 4 ».
Simone de Beauvoir dévoile ici un secret de Polichinelle en soulignant de manière quelque peu provocante les rôles que les femmes endossent dans la société. À l’époque où elle rédige ces lignes – 1949 –, elle se heurte à une société en pleine refondation qui exclut la femme de l’exercice de tous les pouvoirs, à commencer par celui de disposer de son propre corps, et lui dénie le statut d’intellectuelle ou d’artiste. Les rôles valorisés font partie d’un paysage sociétal, ceux et celles qui parviennent à les jouer à la perfection reçoivent en échange des marques d’estime et d’affection. On se sent alors plus légitime, plus intégré, même si, au fond, on sait que ce rôle n’est qu’une façade, que l’apparence vertueuse cache une réalité emplie de contradictions. Il serait fort incorrect de mépriser la mère courage, celle qui risque sa vie pour défendre les siens, ou le héros qui brave le danger au nom d’un idéal… Le héros demeure et continue de fasciner pourvu qu’il ait le « look » qui reflète la tendance.

Le risque de la singularité
« Si tu veux être heureux, être un homme libre,
laisse les autres te mépriser. » , Sénèque 5
Fabien a décroché un stage d’auxiliaire d’été dans une administration, il est très motivé et bien décidé à faire de son mieux. L’agent qu’il remplace lui a sommairement expliqué sa mission : ranger, classer, traiter les dossiers en retard. Fabien s’est attaqué au rangement et au classement d’une montagne de paperasse avec un souci d’efficacité : choisir les solutions les plus simples et les plus rapides. Et, finalement il y parvient, le bureau est bien rangé, les dossiers accessibles, le retard rattrapé. La responsable du bureau le reçoit en entretien peu avant la fin de son stage et lui donne l’ordre de remettre les choses comme il les a trouvées, elle lui reproche d’avoir pris des initiatives irrespectueuses et lui signifie son profond mécontentement. Fabien demande ce qu’on attend de lui : « ne cherchez pas à vous distinguer, contentez-vous de faire comme tout le monde ». ■

Nous sommes des êtres sociaux, l’image de soi en soi portée résulte de nos interactions et reflète le climat du milieu dans lequel elle prend place. Hyperindividualiste, spirituel, idéologique, militant, traditionaliste, ces cadres d’identification influencent ce que nous tenons pour « vrai » « faux », « bon » ou « mauvais », sans oublier les conduites et les codes qui les expriment, les traduisent. Choisir la simplicité, c’est prendre le risque d’assumer sa singularité. C’est aussi devenir soi et accepter de s’opposer au groupe de référence, de s’en démarquer et d’assumer le regard des autres. On comprend dès lors l’inestimable valeur des complications : reconnaissance, contribution à l’immobilisme…

Le passé simple
« Il est aussi absurde de regretter le passé que d’organiser l’avenir. » ,
Roman Polanski 6

Précisément, la tendance à vouloir immobiliser les choses pour les rendre moins dangereuses affecte aussi le passé. Il semble immuable et figé dans des images fixes au charme désuet. Certes, nous ne changeons pas le passé, seulement notre perception, quand il semble immobile, il a quelque chose de rassurant comme un point de repère dans un flux qui échappe à notre contrôle. Beaucoup de gens imaginent que la vie dans le passé était simple, lisible, et facile à gérer. Le passé simple n’existe qu’en grammaire, les gens qui vivaient avant nous n’affrontaient pas de difficultés identiques aux nôtres, mais se compliquaient la vie au moins aussi bien que nous. Mais la tendance à embellir ce qui nous échappe demeure constante comme celle qui consiste à croire que seules nos difficultés présentes sont réelles, celles de nos prédécesseurs ayant inéluctablement fini par ne plus exister, du moins à nos yeux, quand bien même ces difficultés ont empoisonné la vie de nos ancêtres. Un passé idyllique, simple, immobile, bien que souvent rude contraste avec ce présent auquel on se confronte. C’est bien parce que le présent tend à occuper toute la place, qu’une valeur plus tangible lui est, par le plus grand nombre, attribuée. Pourtant, le présent demeure en grande partie une expérience subjective, selonles gens, elle revêt plus ou moins d’ampleur et d’épaisseur. Beaucoup vivent avec le sentiment que le présent n’est qu’un très bref instant à peine perceptible, coincé inexorablement entre le passé et le futur. Le passé qu’on idéalise prend alors encore plus de valeur.
Myriam montre fièrement à une amie son tout nouvel ustensile de cuisson. Elle lui explique que ce dernier est uniquement fait de fonte, exactement comme celui de sa grand-mère. Pour acquérir cet objet surgi d’un passé paré de qualités exceptionnelles, Myriam a dépensé environ dix fois plus que si elle avait choisi son ustensile parmi les multiples gammes courantes. Pour arriver à s’en servir avec efficacité, il lui faudra aussi utiliser environ dix fois plus d’huile ou de graisse, tout comme sa grand-mère. Elle est persuadée d’avoir choisi la véritable simplicité en ressuscitant un passé qu’elle juge meilleur… ■

Le prix du bonheur
Croire que le bonheur, le plaisir, la joie ont un prix de peines, de larmes, de souffrance auquel il est impossible de se soustraire, représente un merveilleux outil de complication. Toute expérience agréable, enrichissante ou épanouissante peut dès lors se comprendre comme le signe avant-coureur d’une punition. Cette façon d’interpréter le réel est très ancienne, c’est presque une rengaine chez les stoïciens « Je préfère modérer mes joies que réprimer mes douleurs » écrivait Sénèque s’adressant à son frère 7  ; il s’efforçait de convaincre que le juste bonheur ne se trouve qu’entre vertuet raison, qu’être heureux c’est ne pas souffrir, et qu’il faut accueillir les peines comme autant d’occasions de devenir plus fort et meilleur. Croire qu’un bonheur sera nécessairement suivi d’un malheur permet de construire une sorte d’équilibre. Dans cette logique, il faut se garder de dépasser certaines limites qui, bien entendu vont rester floues. Si quelqu’un a abusé de certains plaisirs, il va devoir le payer de sa personne, de sa santé, et même de sa vie. Les conséquences d’un choix de plaisir, de bonheur ou de joie seraient nécessairement douloureuses afin de maintenir une sorte de curieux équilibre au nom duquel on justifie tous les maux… La prudence fondée sur la peur des conséquences serait-elle le bénéfice de la manœuvre ?

Le mérite est une affaire personnelle
On a souvent le sentiment que pour les autres, la vie est simple et facile ; en conséquence, on leur dénie tout mérite et il arrive même qu’on tienne leurs réussites, leurs bonheurs pour suspects et peu conformes à la vertu. Considérer que son cas est unique n’est pas faux, mais se voir comme plus méritant que les autres ou imaginer que ses difficultés surpassent et de loin celles des autres relève seulement de la vanité et ouvre la voie à toutes sortes de complications.
Josiane et Odile étaient dans la même classe de prépa, leurs résultats étaient voisins, mais, seule Odile a été reçue au concours d’entrée d’une grande école de commerce. Josiane, n’a jamais admis ce résultat considéré comme une défaite personnelle, elle n’a pas continué ses études et a occupé un emploi d’agent administratif tandis qu’Odile est devenue cadre d’unegrande entreprise avant d’intégrer un cabinet de consultants. Josiane commente : « pour elle, c’était facile, ses parents la soutenaient, moralement et surtout financièrement, et elle n’avait pas vraiment besoin de bosser pour y arriver. Moi, j’avais du mal à apprendre, il fallait que je mémorise tout presque par cœur, je n’ai pas la facilité. Et puis, mes parents voyaient plutôt mal que je m’engage dans des études longues, ils ne m’ont pas aidé, c’est sûr. Quand je regarde en arrière, je constate que mon ancienne copine a eu toutes les chances de son côté, et moi pas la moindre… » ■

Simplicité, paresse, désinvolture
Faire simple c’est pour beaucoup parer au plus pressé, choisir une solution minimale, une démarche réductrice, ou même faire preuve d’astuce. Cette posture traduirait plus de paresse et de désinvolture que de courage et de vertu. Or, qui souhaite s’enorgueillir d’être paresseux et désinvolte ? Surtout que si une astuce a permis de gagner du temps, de l’argent, du confort, l’heureux bénéficiaire pourra devenir un objet de convoitise et attiser les jalousies, donc mieux vaut continuer à se faire valoir et ajouter toujours plus de complications.

Simple et rationnel comme une machine
Faire simple revient-il à se conduire de façon rationnelle, parfaitement justifiée, mais en apparence inhumaine, comme le fameux jugement de Salomon, ou pour ainsi dire mécanique. Qui a envie d’être considéré comme unemachine ? Une décision rationnelle tend à montrer clairement l’intérêt de la décision et de l’action, or, personne n’aime être perçu comme un être intéressé… Donc, tout converge pour nous conforter dans l’idée que se compliquer la vie est le seul moyen d’y faire face. Dans ces conditions, on conçoit que l’idée même de faire simple se heurte à de puissantes forces d’opposition. John von Neumann et Oskar Morgenstern, auteurs de la fameuse théorie des jeux, ont montré que jouer dans son intérêt immédiat n’est pas toujours profitable surtout dans les situations où l’on ne contrôle pas un participant dont la décision peut avoir une influence. Il en résulte qu’on peut continuer à se glorifier de ses décisions les plus compliquées et les plus irrationnelles et les rendant synonymes d’humaines. Ce n’est qu’après coup pourtant que prennent forme ces justifications compliquées, comme si c’était là un moyen simple de se rassurer quant à ses décisions. Plus elles apparaissent solides en regard d’une logique des plus rationnelles et plus la situation devient prévisible donc rassurante.
Jodie vit avec Paul depuis un an ; ils travaillent l’un et l’autre, et se disent plutôt satisfaits, ils ont des loisirs et n’ont pas de soucis financiers. Pourtant, Jodie se sent terriblement mal à l’aise, souvent triste, de mauvaise humeur, elle m’explique : « je m’ennuie, et j’ai honte de dire ça parce que, vu de l’extérieur, j’ai tout pour être heureuse… Mais voilà, j’ai l’impression d’être un pion, un robot, ma vie est décidée, programmée, je vais avoir un mari, deux enfants, un labrador et un camping car, je serai une bonne mère de famille, une bonne épouse et une excellente collaboratrice dans ma boîte… Si avant je n’ai pas pété les plombs… » ■

À quoi servent réellement ces stratégies ?
« La vérité ne fait pas tant de bien dans le monde que ses apparences
y font de mal. » , François de La Rochefoucauld 8

La Rochefoucauld, fin observateur de la psychologie de ses contemporains pointe d’un doigt ironique le clivage permanent entre l’être et le paraître. Force est de constater que, sur le fond, rien n’a vraiment changé aujourd’hui. Nous sommes prêts à de nombreux sacrifices pour nous présenter sous notre meilleur jour, pour faire illusion, donner à croire que nous sommes irréprochables, plus méritants, ou plus puissants…
Romain, 17 ans, prépare son bac. Il a choisi une section S où les mathématiques et la physique sont les matières les plus importantes. Il arrive à des résultats médiocres, qu’il met sur le compte de son manque de travail. Il explique : « mes copains sont doués, ils ne se foulent pas et ils ont de bonnes notes. S’ils me voient travailler, ils vont se moquer de moi, me rejeter, la honte quoi. Moi, chaque fois que je peux, je bosse comme un malade, je ne peux pas échouer… ». Pour sauver les apparences Romain n’hésite pas à négliger son travail, c’est selon lui le meilleur moyen pour rester intégré à son groupe de copains, à l’approche de l’examen son angoisse devient insupportable. ■

Plus le décalage entre l’être et l’apparence est important et plus les complications s’accroissent, se raffinent, et moins nous avons le sentiment de travailler dans ce but. Au-delàdu souci d’appartenir à un groupe, d’être reconnu comme acteur à part entière de sa « tribu », il y a notre tendance à préférer l’illusion à la réalité. Les complications servent aussi à entretenir une sorte de duperie de soi-même qui rassure et protège tant qu’on ne se pose pas de questions embarrassantes.

Qui en sort gagnant ?
« On dit que le désir naît de la volonté, c’est le contraire c’est du désir
que naît la volonté. », Denis Diderot 9

Le propos prend encore plus de relief quand on sait l’indomptable énergie qui anime Diderot et le pousse à braver les lourdes contraintes de son siècle. Ni les convenances, ni la censure, ni la prison ne l’arrêteront dans sa quête de connaissance.
Le choix que soutient un fort désir, une motivation puissante se déploie sur un mode affirmatif tandis que les complications en cascade s’inscrivent profondément dans la peur et l’évitement. Peur du regard des autres, de faillir à donner une image valorisée de soi, peur d’affronter un échec, la liste est sans fin… Au bout du compte, il est difficile d’identifier un gagnant, exception faite d’un sursis à un statu quo pour le moins précaire…
Les choix par défaut, justifiés par l’évitement, privilégient le maintien de situations connues, mêmes douloureuses au détriment de devenirs par définition inconnus, et donc menaçants. Quoi de mieux pour entretenir une situation que de continuer à y apporter toujours plus du même carburant ? L’important, c’est de pouvoir continuer à s’agiter sous le couvert du consensuel ronron de la bienséance, de la mode ou de l’air du temps. Nous sommes à la lumière d’un réverbère en train de chercher le trousseau de clés perdu ailleurs…
Nadia a cessé de fumer depuis trois mois, elle n’en tire aucune fierté, aucun plaisir, elle est persuadée que si elle n’avait pas autant de difficultés avec son budget, elle aurait peut-être réduit sa consommation, mais certainement pas arrêté. Pour cesser de fumer, elle a procédé comme elle en a l’habitude quand elle veut se motiver : un monologue intérieur plein de colère destiné à engendrer de la culpabilité. Elle commente : « je me dis que je suis nulle, que je n’ai pas de volonté, en fait, je me punis toute seule, puis j’applique une recette brutale. En même temps, je cherche un moyen d’échapper… ». Nadia se jette sur les friandises pour combler le manque, elle prend du poids et cela vient s’ajouter à la liste déjà longue des motifs de dévalorisation… Elle ajoute : « je ne sais pas si je vais tenir longtemps à ce régime… » ■

Pourquoi continuer d’utiliser des recettes qui ne marchent pas ?
« Ce n’est pas dans la nouveauté, c’est dans l’habitude que nous trouvons
les plus grands plaisirs. » , Raymond Radiguet 10

Si l’auteur de ces lignes, décédé à l’âge de vingt ans n’a pu s’ancrer durablement dans les habitudes, cela ne l’a pas empêché de faire le constat de leur toute-puissance ! En effet, de nombreux exemples illustrent l’attachement aux habitudes qui représente l’un des plus lourds obstacles au changement.
Il arrive même que l’erreur soit répétée, et ses conséquences désagréables assumées, car estimées préférables à l’incertitude du changement. On répète inlassablement qu’il est imprudent de se laisser emprisonner dans des habitudes, pourtant, elles doivent bien apporter quelques bénéfices pour être si difficiles à modifier. Comme l’idéalisation du passé le rend immobile et par là même lui ôte son caractère fluctuant et menaçant, l’habitude crée des points fixes, des repères qui peuvent contribuer à soulager différentes inquiétudes. L’habitude stabilise ainsi la fuite du temps, la mobilité constante de l’environnement, le caractère temporaire et superficiel des relations, comme s’il fallait à tout prix atteindre l’immuable pour assurer sa sécurité.
L’habitude se fonde sur une généralisation : même s’il suffit d’une seule fois pour la créer, la seconde occurrence a ce côté rassurant des choses que l’on connaît bien. Bien sûr, comme le discours consensuel tend à ridiculiser les habitudes – il n’y a dit-on que les imbéciles qui ne changent pas –, quand une habitude est prise, l’option de s’en plaindre se présente tout naturellement. On adopte donc une habitude pour se rassurer en même temps et l’on proclame qu’un impératif de plus haut niveau nous y oblige, ainsi, on gagne sur deux plans : donner une image de soi correcte, nourrir ses propres illusions en évitant toute prise de risque ; l’amour-propre est sauf !
Le changement implique de rompre avec une situation, d’admettre son erreur, et de corriger le tir. Or, rien n’est plus vexant que de reconnaître ses torts, certaines personnes n’y arrivent jamais et préfèrent, malgré le coût psychologique, justifier leurs difficultés en se défaussant de toute responsabilité, plutôt que d’envisager sérieusement la possibilité d’un changement.
Christophe fréquente une salle de musculation, il est fier de sa silhouette, mais très anxieux à l’idée qu’elle pourrait s’altérer. Il arbore des débardeurs moulants, largement échancrés qui laissent voir ses jolis biceps et autres joufflus pectoraux. Christophe n’a plus vingt ans, mais quarante-huit, les efforts quotidiens l’épuisent et il souffre de fréquents lumbagos. Il suffirait de réviser le programme de « mise en forme », peut-être d’envisager une activité physique plus respectueuse des fragilités de son corps, mais Christophe rejette ces possibilités et attribue ses douleurs au stress, à la « malbouffe », et au manque d’entraînement… Il consulte son médecin qui luiprescrit des médicaments pour soulager la douleur, et l’arrêt de tout effort physique. Christophe se plaint : « ces médocs ne me font rien, bien sûr ça me soulage sur le moment, mais dès que je reprends l’entraînement, même sans forcer, j’ai encore mal… Je vais changer de médecin. » ■

1 Le Livre du philosophe.
2 Lettres à Lucilius.
3 Le Village de l’Allemand.
4 Le Deuxième Sexe.
5 Lettres à Lucilius.
6 Roman Polanski a Biography . Roman Polanski s’est illustré comme acteur, metteur en scène de théâtre, d’opéra, scénariste et réalisateur de cinéma.
7 De la vie heureuse.
8 Maximes.
9 Les Bijoux indiscrets.
10 Le Diable au corps.
Chapitre 2
Pourquoi est-il si difficile de changer sa stratégie ?

Image de soi et stratégie
« L’espérance est un de ces remèdes qui ne guérissent pas mais qui
permettent de souffrir plus longtemps. », Marcel Achard 1

Changer sa stratégie c’est admettre que l’on fait fausse route, et la plupart des gens préfèrent dissimuler l’erreur au lieu de chercher à comprendre les causes ou le processus dont elle résulte afin de trouver une meilleure solution.
Camille, 35 ans, souffre de ce qu’elle nomme l’indifférence de son compagnon : « il ne me voit pas, je fais partie du décor » dit-elle avec amertume. Pourtant, elle dit l’aimer et, dans l’espoir qu’il la regarde, elle se ruine en vêtements, chaussures, coiffeur. Hélas, cette stratégie ne lui vaut que des reproches, il l’accuse de dépenser à tort et à travers, bien que Camille ne soitpas dépendante de lui financièrement. Le coach suggère de dialoguer dans le calme d’un projet commun, mais la jeune femme s’y oppose fermement : « je ne sais plus quoi inventer pour qu’il fasse attention à moi »… Et de répéter ses tentatives pour capter l’attention de son ami. La répétition lui évite de réfléchir, de remettre en cause sa stratégie, Camille est piégée dans la certitude que pour attirer l’attention, elle doit se rendre plus visible, et pour cela elle doit s’efforcer de faire varier son apparence. Faut-il souligner que cette méthode force l’attention de l’autre, même si l’effet obtenu n’est pas celui qu’elle souhaite. Camille récolte de la colère alors qu’elle cherche de la tendresse et du désir, mais dans un cas comme dans l’autre, son compagnon est forcé de réagir, et donc de reconnaître sa présence… ■

Dans la plupart des cas, les raisons qui justifient le comportement s’appuient sur des certitudes largement partagées à défaut d’avoir été vérifiées. Les bonnes raisons ont ainsi vite fait de mettre l’imagination au pas : on continue à répéter la même erreur, mais chaque épisode renforce la certitude d’être « comme tout le monde », « normal », « dans son bon droit »… Autrement dit, les stratégies inopérantes concourent à renforcer le sentiment d’être associé, intégré, et conforme à la majorité.

L’illusion aux commandes
Le philosophe danois, Søren Kierkegaard, qui ne brille pas par un optimisme délirant, relie l’erreur à deux croyances aussi dévastatrices l’une que l’autre : « Il y a deux façons de se tromper, l’une est de croire ce qui n’est pas, l’autre de refuser de croire ce qui est. » 2
Dans ces deux cas, l’illusion est aux commandes. Croire en quelque chose qui n’existe pas ou refuser d’admettre ce qui existe revient au même : on se soustrait à la réalité et on échappe ainsi, au moins provisoirement, à l’évaluation objective de ses choix.
Johan, 58 ans, hausse les épaules et prend un air buté : « Je ne lui propose plus rien, je me tais, d’ailleurs, elle a toujours raison et chaque fois elle me fait des reproches, je m’arrange pour avoir toujours quelque chose à faire à l’extérieur. » Corinne, son épouse, excédée, rétorque en soupirant : « Il ne m’écoute pas, il ne pense qu’à lui… ». Ils restent murés dans un silence hostile et quand ils se parlent, ils s’adressent à une certaine image de l’autre complètement déconnectée de ce qui est en train de se passer, mais conforme à ce qu’ils croient. Corinne, comme Johan, s’exprime au nom d’une certaine image de soi précieuse entre toutes : le « beau rôle ». Coincé entre ces croyances, le changement de stratégie devient vite impensable. Les protagonistes du conflit sont devenus myopes et même partiellement sourds aux messages de l’autre, leur champ de conscience a réduit l’autre à un ensemble de raccourcis faciles. Certes, on pourrait applaudir devant une telle simplicité, si elle ne conduisait à des impasses : conflit, frustrations, repli sur soi. ■

Soi et son réseau de certitudes
« Le doute est le commencement de la sagesse. » Aristote 3

L’immense appétit de connaissances d’Aristote le conduit à questionner sans cesse ses certitudes. Le doute fait évoluer les savoirs, modèle les certitudes, mais éloigne la vérité qu’il rend partielle et temporaire ; choisir la croyance semble plus simple, à condition d’éviter de confronter ses certitudes à celles des autres.
Sonia, 48 ans, est vendeuse dans une parfumerie. Andrée, sa patronne, l’emploie deux demi-journées par semaine, or Sonia dont les enfants sont autonomes voudrait s’investir davantage dans sa vie professionnelle. Elle en parle à Andrée, lui propose de s’associer, d’agrandir la boutique. Mais son initiative rencontre de la méfiance, puis de l’hostilité, Andrée se sent menacée, elle croyait tout diriger et voilà que Sonia lui échappe. Andrée multiplie les contrôles, lui fixe des objectifs inaccessibles, lui reproche son incompétence, et refuse de communiquer autrement qu’en tant que dirigeante, victime des manipulations d’une employée indélicate. Sonia raconte : « Elle passe à l’improviste pour voir si je ne suis pas au téléphone ou si je papote trop longtemps avec des clientes, elle m’a fixé un objectif de chiffre trois fois supérieur à ce que je fais, elle sait aussi bien que moi que c’est impossible. Certains jours, elle ne m’adresse pas la parole. » Quelques mois plus tard, Sonia contrainte de démissionner, sombre dans la déprime, mais elle réagit vite et décide d’ouvrir sa propre boutique. Pourtant, elle n’arrive pas à admettre le conflit avec Andrée : « elle dit que je suis malhonnête, que je l’ai trahie, que j’ai trahi notre amitié, que cela va seretourner contre moi. Je ne comprends pas, moi j’ai toujours été correcte, je croyais qu’elle était mon amie et qu’elle allait m’aider à réaliser mon projet. C’est tout le contraire. Maintenant, j’ai peur qu’elle dise du mal de moi, qu’elle fasse un scandale… ». ■

L’intelligence, l’ambition comme la cupidité ou l’hypocrisie s’entrecroisent pour former un réseau de certitudes. Certaines ont assez de force pour en rendre d’autres invisibles ou même inexistantes. Quand la jalousie domine le paysage, on est incapable d’imaginer la loyauté… L’intérêt personnel, l’égoïsme réduisent l’existence des autres au rang d’objets. Une décision simple exigerait de démêler ces « fils », mais la tâche semble insurmontable quand on est prisonnier de cette toile. Par où commencer ? Cette question participe de la tendance à tout compliquer car elle implique l’existence d’une seule origine, celle par laquelle s’est construit le problème devenu vite inextricable. Le lien qui part d’une cause pour aboutir à un effet décrit autant qu’il explique, il simplifie mais ne rend pas compte de l’étendue de la situation, c’est pourquoi, à terme, s’acharner à mettre en évidence une seule et unique cause revient à entretenir une illusion.
Pour questionner une certitude, le plus simple serait de commencer par la rendre visible, au risque d’admettre qu’on se trompe ou qu’on est animé par des sentiments peu glorieux.

Certain d’avoir raison
« La raison du plus fort est toujours la meilleure. »,
Jean de La Fontaine 4

Les certitudes nous semblent toujours parfaitement justifiées, la tendance à se trouver de bonnes raisons est aussi puissante que celle qui pousse à la complication ; elles forment un redoutable tandem. Le loup de la fable ne se demande pas s’il est fondé à imposer sa loi. Plus la certitude est forte, moins elle a besoin de preuves pour se justifier, et plus le sentiment d’avoir raison s’impose. Jean de La Fontaine ne s’y trompe pas quand il met en scène, sous les traits d’animaux réputés dangereux, les abus de pouvoirs dont il est le témoin.
Damien, 30 ans, consultant débutant, est appelé à examiner un projet de communication pour un client. Très sûr de lui, il explique : « dans l’entreprise, il y a toujours deux clans, j’ai presque envie de dire : d’un côté les idéalistes, de l’autre les pragmatiques. Pour que tout marche bien, ils doivent se stimuler mutuellement. Là, dans cette boîte, les pragmatiques avaient pris le dessus. J’ai voulu aider les autres à rétablir l’équilibre pour que le rapport de forces ne penche pas toujours du même côté… ». Damien, certain d’avoir raison, est parvenu à installer le chaos où régnait déjà la pagaille. Après quelques jours de conflits, l’équipe s’est rassemblée autour d’un but : se débarrasser de l’intrus… Damien n’a jamais remis en cause son analyse si « simple » de la situation, il semble même qu’il soit parvenu à convaincre son chef de la « mauvaise foi » du client… ■
Croire qu’on a raison ne donne pas… raison, mais permet de continuer à se leurrer, et surtout rend très difficile le changement de stratégie en cas d’échec. Paradoxalement en effet, plus on rencontre d’insuccès et plus on s’estime fondé à croire qu’on est dans le vrai mais que des éléments extérieurs nécessairement néfastes se liguent contre soi… Quand les échecs renforcent le sentiment d’avoir raison, la colère ou la rancœur viennent relayer la prétendue justesse des arguments.
Laure, 42 ans, voudrait que son mari fasse du sport, or, celui-ci préfère nettement regarder la télé. Elle tente de le convaincre en avançant des arguments à propos de santé, de prise de poids et se réclame de certitudes scientifiques, elle commente : « Il sait bien que j’ai raison, mais il ne le reconnaîtra jamais. Je pense même qu’il fait exprès de se vautrer devant la télé, pour me mettre en colère. Je ne dis pourtant que la vérité… ». Puis le ton monte, le mari se sent agressé et surtout humilié par les conseils de sa femme. Lui aussi croit en son bon droit, sa légitimité à se reposer au lieu de s’agiter dans une activité sportive, chose qu’il déteste… Il se plaint : « j’ai le sentiment qu’elle ne m’aime plus, je ne lui plais plus, alors elle me fait des reproches. Moi, je fais tout pour elle : je l’écoute, je lui fais des cadeaux, je suis attentionné. Elle sait que je hais le sport, pourquoi insiste-t-elle ? Parfois j’ai l’impression qu’elle ne m’aime plus. J’accumule des griefs moi aussi et je me déteste de faire ça. » ■

Les contraintes des certitudes
« Ce que les hommes veulent en fait, ce n’est pas la connaissance,
c’est la certitude. », Bertrand Russell 5

Les certitudes, le sentiment d’avoir raison s’accompagnent d’un ensemble de contraintes qu’on s’impose à soi-même mais surtout qu’on cherche à imposer aux autres. Elles tracent des frontières entre le correct et le condamnable, le permis et l’interdit, en faisant référence à des principes que l’on présume connus des autres.
La certitude érige des remparts de contraintes afin d’interdire tout changement de stratégie. Ainsi, pourra-t-on continuer à déplorer ses échecs en invoquant l’impossibilité d’agir librement, ou d’être soumis à d’incontournables impératifs. On s’abstient de toute action décisive pour ne pas faire de peine à quelqu’un, ou rester fidèle à une promesse. On prononce un jugement moral sur des pensées ou des actions qui devraient en principe rester en dehors de ces considérations. Quelques questions simples montreraient que ces obligations ne sont généralement subies qu’en apparence. Au fond, on s’en accommode car elles servent de guides et de repères.
Anne-Sophie, 23 ans, promet à sa mère d’épouser François, elle ne l’aime pas beaucoup, mais il plaît à ses parents, des catholiques très pratiquants. La jeune fille n’imagine pas s’opposer à sa mère ; dans sa famille, cela ne se fait pas. Au fond, elle se résigne sans trop de peine, ses amies la plaignent, elle estle centre de leur attention, elle est devenue très importante, elle précise : « Ces règles strictes m’empêchaient de réfléchir, je me sentais complètement acceptée, y compris dans la famille de mon fiancé, et puis ma mère était si contente… ». ■

Pourquoi changer une attitude si bien acceptée, reconnue, appréciée ? Résister serait se condamner à la solitude et à la réprobation. Cela vaut bien quelques frustrations que l’on compensera sans trop d’imagination en contraignant les autres à observer ces mêmes règles de bonne conduite.

La peur de changer
« Je hais le mouvement qui déplace les lignes, Et jamais je ne pleure,
et jamais je ne ris. » , Charles Baudelaire 6

Le poète, qui n’est pas à une provocation près, éclaire d’un trait ironique les immuables canons de la beauté 7 . La fascination de l’immobile n’aboutit qu’à ouvrir une large fenêtre sur l’incommensurable gouffre de la bêtise. Tout changement en effet déplace les lignes, et malmène nos repères habituels, on comprend qu’il suscite de la peur et de farouches oppositions. La peur du changement est à l’origine des croyances sur la dangerosité de la nouveauté, et de diverses manifestations de l’obscurantisme. Pour conjurer la peur,mieux vaut avoir sous la main des explications simples et peu sujettes à des variations imprévisibles. Voltaire, philosophe qu’on présente volontiers comme un libre-penseur, écrivait dans une lettre à son ami Étienne Noël Damilaville 8  : « Il est à propos que le peuple soit guidé, et non qu’il soit instruit ». Cette posture de l’ignorance heureuse est un thème récurrent dans la littérature bien que rien de vraiment convaincant ne puisse l’étayer. Il reste que le sens commun s’est emparé de cette croyance : beaucoup de gens sont persuadés que les savoirs et les connaissances leur apportent plus de problèmes que de solutions. Vue sous cet angle, la simplicité consisterait à n’utiliser qu’une stratégie même peu efficace et ce, quelle que soit la situation.
Joachim, 62 ans, refuse obstinément de faire entrer ordinateur et téléphone portable dans sa vie quotidienne. Harcelé par ses enfants qui voudraient pouvoir le joindre plus facilement, il explique : « Déjà je n’aime pas le téléphone, alors un portable, jamais ! N’importe qui pourrait me sonner à n’importe quelle heure, non merci. Je n’ai pas besoin d’ordinateur, je classe mes papiers et je fais mes comptes à la main, ce n’est pas si compliqué. » Ses enfants insistent, veulent le convaincre de faire un effort, mais il s’obstine dans son refus et finit par admettre qu’il a peur : « ça va changer toutes mes habitudes… Je vis très bien sans tous ces gadgets ». Puis il se justifie : « à mon âge, ça va me prendre des jours pour apprendre à m’en servir, c’est trop compliqué pour moi. » ■
La peur du changement renvoie à celle de l’abandon, de la perte des repères, de l’imprévisible, de l’obscurité. Quand rien ne change, on se sent très fort car nous régnons sur un monde qui, à défaut d’être tout à fait prévisible, prétend bannir les mauvaises surprises, et leurs néfastes conséquences. S’installe alors le délicieux sentiment d’être tout petit, entouré de barrières infranchissables et si rassurantes.
La peur du changement reflète surtout un manque de confiance en soi et une représentation du monde extérieur, source de tous les dangers, ces deux éléments s’associent dans une quête impossible : arrêter le changement…

Les conséquences du changement
Pour résister au changement, on utilise de nombreux subterfuges qui empruntent à la simplicité son allure mais ne font qu’ajouter de la complication et conduire à des impasses. On peut comparer cette attitude à celle de certains plaisanciers qui ne s’éloignent pas de la côte, pensant y être plus en sécurité qu’au large. Quand survient une tempête, la possibilité de fracasser l’embarcation sur les rochers augmente, le risque serait évidemment moi

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