Pour une écologie intérieure : Renouer avec le sauvage
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Description

L’état de dégradation de la planète nous renvoie à nous-mêmes. La pollution extérieure traduit notre pollution intérieure. Dans cet essai original, les auteurs jettent des ponts entre psyché et environnement pour questionner le rapport de l’homme moderne à la nature. Depuis des siècles, le modèle dominant de l’Occident nous pousse à nous séparer du « sauvage », de tout ce qui échappe à notre contrôle, que ce soit en nous et autour de nous. Devant le constat des dérèglements environnementaux, nous prenons aujourd’hui conscience qu’il nous faut revoir notre attitude vis-à-vis du monde dans lequel nous vivons, pour le bien de notre Terre et de nous-mêmes.En effet, le lien entre l’homme et la nature est consubstantiel. Nous nous nourrissons de la nature, non seulement de manière physique, mais aussi de manière psychique. Notre lien avec l’environnement participe à l’élaboration de notre identité et notre bien-être psychique ne peut être séparé de l’environnement naturel dans lequel nous baignons.Nous ne pouvons nier notre dualité, notre part animale et notre conscience existentielle, morale, spirituelle. Tout l’enjeu est de pouvoir accueillir et faire dialoguer en nous les différentes tendances. Cinq pistes peuvent nous aider à retrouver un équilibre : questionner notre consommation, refuser la logique de division, reconnaître la nature comme le miroir de nos âmes, découvrir le plaisir d’être, et mutualiser le plus possible nos ressources et nos talents.Telle est l’intention de ce livre : montrer que nous sommes dans la nature comme la nature est en nous, expliquer pourquoi nous nous sommes séparés, et décrire les étapes de la réconciliation.

Sujets

Informations

Publié par
Date de parution 22 septembre 2017
Nombre de lectures 17
EAN13 9782840586296
Langue Français
Poids de l'ouvrage 1 Mo

Informations légales : prix de location à la page 0,0625€. Cette information est donnée uniquement à titre indicatif conformément à la législation en vigueur.

Exrait

Couverture
Titre


Marie Romanens et Patrick Guérin









Pour une écologie intérieure

Renouer avec le sauvage


Préface : É ric JULIEN






Le Souffle d’Or
5 allée du Torrent ‒ 05000 Gap (France)
www.souffledor.fr
Collection Chrysalide
PRÉFACE
En ces temps troublés où le sens semble se diluer dans la précipitation frénétique et incertaine du « progrès », ce plaidoyer pour une écologie intérieure que nous proposent Marie ROMANENS et Patrick GUERIN ouvre la voie d’une réflexion salutaire, porteuse d’enthousiasme.
Parce qu’il évoque l’écologie et cette urgente nécessité que nous avons de passer d’une société « égo-centrée » à une société « éco-centrée ».
Parce qu’il se penche sur ce « je pense donc je suis », clé du mystère, poussé à l’incandescence, d’un « je » devenu aveugle aux autres, au monde, et surtout à lui-même.
Parce qu’enfin il arrive en cette époque géologique de l’Anthropocène, terme de chronologie géologique utilisé pour désigner cette nouvelle période de l’histoire où les activités humaines commencent à avoir un impact significatif sur les grands équilibres de l’écosystème terrestre.
D’Hippocrate à Gaudi, en passant par Léonard de Vinci ou Einstein, la référence au vivant et à la nature comme source d’inspiration, voire même comme matrice primordiale à laquelle il convient de se relier pour s’accomplir en justesse, n’est pas nouvelle. Le temps de la limite qui s’ouvre à nous la rend vitale et incontournable. Une réflexion salutaire donc, qui donne tout son sens à cette interpellation du philosophe Michel SERRES : « Nous sommes le monde, nous fonctionnons comme le monde, mais nous semblons l’avoir oublié. Il faudrait remettre le monde dans la pensée. »
Et les auteurs de nous appeler à nous souvenir de notre véritable « nature », cette grande intelligence qui nous anime et nous traverse, son mystère « océanique » et sans doute aussi, la part « féminine », bafouée, qu’elle interpelle en nous, loin, si loin de l’illusion technologique.
Il est des sociétés qui n’ont jamais perdu cette conscience de la vie, ce tout immense et magnifique qui nous traverse et nous agit. Des sociétés qui n’ont jamais cherché à « maîtriser » la vie au risque de la détruire, mais plus à la danser, en épousant ses formes et ses surgissements. Peuples racines, archaïques, naturels, autochtones, premiers. La diversité des termes utilisés pour désigner ces « invisibles », comme les nommait René CHAR, illustre, si besoin était, l’interrogation, voire la gêne, que leur « être au monde » provoque en nous. « La mère nature, la femme, c’est elle qui donne la vie, c’est pour cela que nous devons la respecter (…) Pour cela, il faut entrer en Seiwa, une relation de c œ ur avec les êtres et les choses… » Mamu Miguel DINGULA (chaman Kogi)
Se relier, faire de l’altérité une richesse, afin de tenir à distance violence et barbarie. Voici l’universelle et si lointaine question. Entrer en relation avec ce qui n’est pas moi, dépasser les polarités et les monstres qu’elles charrient, qu’il s’agisse du Yin et du Yang du Tao, du conte « Peau de phoque », de Psyché et Éros… telle est la voie des traditions vivantes que réveillent ici les auteurs, en ayant l’audace de relier les témoignages de patients aux grandes questions de notre temps, les cheminements spirituels des traditions aux dernières découvertes scientifiques.
Par la reliance, il s’agit de nous souvenir que nous sommes vivants, en faculté, aujourd’hui en urgente nécessité, de faire vivre cette interpellation du géographe Elisé RECLUS : « L’homme c’est la nature prenant conscience d’elle-même ». Alors se rouvriront les espaces, puis les voies de l’enthousiasme, puisque nous redeviendrons en capacité « d’être » traversés par la vie, porteurs de cette si jolie poussière d’étoiles qu’évoque Hubert REEVES.
Finalement, ce qui compte vraiment dans ces possibles qui s’ouvrent à nous pour tenter l’aventure de l’écologie intérieure, ce voyage que nous proposent les auteurs, ce n’est pas tant l’écologie en tant que telle, ni même l’écopsychologie ou les projets qui pourraient y être associés, mais bien les valeurs de solidarité, de partage, de coopération, de bienveillance, de joie, d’audace, qu’il convient de vivre et de partager pour y parvenir. Alors, comme l’évoquent les Indiens Navajo, peut-être retrouverons-nous la voie du Hozho , la voie de la beauté et de l’harmonie avec ce qui est. Ce chemin, il est de tout temps, il est devant nous, il est à parcourir. Cet ouvrage remarquable nous y invite.
É ric JULIEN
INTRODUCTION À LA DEUXIÈME ÉDITION
Depuis la première édition de cet ouvrage, sept années ont passé. Sept années durant lesquelles « la révolution des esprits » dont nous parlions n’a fait que s’amplifier. Le nombre de manifestations (conférences, forums, réalisations cinématographiques…) créées dans le cadre d’un changement de paradigme, et plus particulièrement celles qui promeuvent une révision de la relation homme-nature, n’a fait que croître. De même, le nombre d’initiatives nouvelles qui ont émergé un peu partout dans la vie citoyenne. La vision occidentale moderne, basée sur l’anthropocentrisme, ne convient décidément plus. Sous la pression des évènements et malgré de sérieuses résistances, le changement s’impose de plus en plus. Aujourd’hui, nous sommes impliqués, comme le déclare le philosophe Bruno Latour, dans « une profonde mutation de notre rapport au monde » qui nous oblige à faire Face à Gaïa 1 . Les scientifiques en attestent : nous avons quitté l’ère de l’Holocène pour entrer dans celle de l’Anthropocène. Désormais, l’humanité est devenue la principale force géologique sur terre. Une telle situation nous contraint à penser et à opérer un changement radical au niveau collectif, changement qui demande à chacun individuellement d’effectuer un mouvement de transition à l’intérieur de lui : il lui faut revoir sa manière d’être.
Non seulement un tel processus demande du temps mais il impose de traverser des moments de désarroi, de doutes, voire de sidération, et autres émotions intenses. Nous le constatons, la mutation en cours crée une perte de repères qui engendre de nombreuses réactions excessives : dénégation des climato-septiques, frénésie consommatrice du genre « perdu pour perdu », course au verdissement tous azimuts, appel aux prouesses de la géo-ingénierie pour un sauve-qui-peut technologique, montée des positions extrémistes, dépenses inconsidérées des plus riches pour s’offrir les moyens qui devraient leur permettre de faire face à la catastrophe à venir…
En fait, ce qui nous rend « fous », c’est l’inconfort d’un « entre deux mondes » . Nous devons nous séparer des modèles anciens pour nous acheminer vers une situation inédite, une destinée qui nous attend mais que nous ne visualisons pas encore nettement. Nous errons dans une zone d’incertitude, déroutante, déstabilisante et inquiétante, nécessaire pourtant pour construire des repères nouveaux. Dans ce temps d’incubation et de maturation secrète, nous découvrons avec douleur et effroi ce que nous perdons tout en commençant peu à peu à percevoir des indices de ce que nous sommes en train de gagner.
Sept années de cette traversée et déjà ce que nous écrivions en 2010 n’est plus tout à fait exact. Nous parlions alors « des intellectuels français qui ont manqué à l’appel ». Mais voilà que les publications se sont enchaînées ces derniers temps. Parmi elles : l’ouvrage de Bruno Latour, mais aussi celui d’Isabelle Stengers, Au temps des catastrophes, Résister à la barbarie qui vient 2 , celui de Patrick Viveret, La Cause Humaine, du bon usage de la fin d’un monde 3 , les textes réunis par Émilie Hache, De l’univers clos au monde infini 4 , et encore Penser et agir avec la nature. Une enquête philosophique 5 , de Catherine et Raphaël Larrère, é cologiser l’Homme 6 , un recueil de plusieurs conférences d’Edgar Morin… Sept années pendant lesquelles nous avons pu lire de nombreux articles de presse évoquant les bienfaits physiques et psychiques de la nature pour l’être humain ; accéder à des ouvrages de l’environnementaliste américain Paul Shepard, enfin traduits en français 7 ; découvrir sur Arte le documentaire de la journaliste Marie-Monique Robin, « Sacrée croissance ! » ; nous imprégner de la nouvelle encyclique du pape François, Laudato si’ (Loué sois-tu), un texte entièrement consacré aux questions environnementales qui nous met face à nos responsabilités. Nous avons pu accéder à la pensée philosophique subversive du peintre animalier Robert Hainard 8 ; participer au dialogue organisé avec le peuple Kogi grâce au projet Zigoneshi ou bien au festival Alternatiba pour « débloquer nos imaginaires » ; prendre connaissance d’une nouvelle approche, « la permaculture humaine » 9 , qui intègre la nécessité d’une transformation intérieure ; regarder avec des milliers de personnes le film Demain de Cyril Dion et Mélanie Laurent sans oublier le documentaire de Nathanaël Coste et Marc de La Ménardière, En quête de sens ; suivre les débats autour de la COP21 ; écouter le cinéaste Jean-Michel Bertrand nous expliquer combien sa rencontre avec les loups l’a aidé à grandir 10 … Sept années au cours desquelles les initiatives pour mettre en application le précepte de Gandhi « Soyez le changement que vous voulez voir dans le monde » ont continué à éclore de partout : jardinage pour pensionnaires en maisons de retraite, épiceries zéro déchet, enseignement de plus en plus répandu de la permaculture, développement « des incroyables comestibles », essor des habitats groupés, augmentation du choix de produits « bio » ou recyclés, appels répétés à l’écoute bienveillante et à la solidarité, recherche d’une plus grande cohabitation entre enfants et seniors, nouveaux modèles de gouvernance dérivés de la théorie des systèmes impliquant la participation de tous (sociocratie, holacratie), etc…
Sept années pendant lesquelles, de notre côté, nous avons cherché à approfondir le nouveau domaine de l’écopsychologie, présenté succinctement dans notre ouvrage : une approche transversale qui cherche à marier l’écologie et la psychologie. Nous sommes allés voir de près, en participant à des ateliers ainsi qu’à des groupes de réflexion, tout en épluchant la littérature anglo-saxonne sur le sujet. Ce faisant, nous avons mieux perçu l’intérêt du champ et décelé les manques et les risques de dérive qui l’affectent. Les émergences dans ce monde en chaos nécessitent un effort particulier de discernement. Toute élaboration nouvelle requiert, pour se construire, d’être cherchée et pensée dans la relation à soi, aux autres et au monde au-delà des humains. Elle demande du temps, de l’attention, des doutes, de la défiance, du conflit, de la réflexion à partir des questions soulevées. L’écopsychologie n’échappe pas à cette exigence. C’est ainsi que notre exploration nous a conduits à réaliser un site, www.eco-psychologie.com , pour avancer dans la compréhension des bases sur lesquelles le nouveau concept repose, pour en dégager autant que faire se peut les lumières, les ombres, les controverses, les points de stabilité… Chemin faisant, nous avons remis en question la théorie de Theodore Roszak, celle d’un « inconscient écologique », avancée sans doute un peu trop vite et sans prendre assez de recul dans notre ouvrage.
Le changement en cours nous fait traverser collectivement un temps d’errance pour trouver une nouvelle cohérence, il exige que nous passions par des épreuves. À travers elles, il nous faut apprendre le discernement, la patience, la prise de hauteur, l’écoute des différences, l’acceptation du conflit avec les autres mais aussi à l’intérieur de soi. « La grande santé, ce n’est pas être en pleine forme, mais c’est embrasser nos contradictions pour qu’il n’y ait pas de guerre civile en nous » rappelle Alexandre Jollien. Pas d’exclusion, pas de « guerre civile », mais un effort d’acceptation pleine et entière de nos antagonismes internes, une vigilance pour faire tenir ensemble les aspirations divergentes au sein de notre psyché. Seul chemin qui puisse véritablement conduire à davantage de tolérance envers les autres et d’ouverture au monde. Les peuples premiers vers lesquels nous nous tournons pour trouver un éclairage nous incitent à revenir à nos racines, à retrouver nos traditions pour les revivifier. C’est ainsi que, dans notre livre, nous avons pris le parti de nous appuyer sur le mythe de Psyché et Éros, un récit archétypal remontant à la culture gréco-romaine, qui parle de rédemption après les temps de perdition. L’attitude anthropocentrée qui a poussé l’Occident à contrôler le monde, à le dominer et le façonner selon nos envies, nous conduit aujourd’hui au bord du gouffre. Éros, l’élan créateur, est celui qui impose la défaite et la perte de l’ego. Ce passage obligé, prescrit par le dieu, est vécu comme un temps de détresse et de tourments. Pourtant il augure un renouveau dans une conscience élargie. Le mythe raconte le travail intérieur qu’il nous faut accomplir pour « épouser » notre élan vital et vivre au-delà de la temporalité, du cycle espoir-désespoir. À travers les épreuves traversées, il nous enseigne. Dès le début et jusqu’au bout, il révèle les effets néfastes de notre besoin de contrôler la Vie, de notre mesquinerie égocentrique. Au cours de son parcours, Psyché est progressivement poussée à abandonner tout désir de maîtrise, désir qui à chaque fois qu’il est mis à mal se transforme en détresse. Accepter que nous soyons défaits, que plus rien ne tienne, que l’ancien monde s’effondre, voilà qui est difficile à admettre. Et pourtant, c’est dans cette période d’intense bouleversement, temps d’errance et de tâtonnements, qu’une métamorphose s’accomplit. Finalement, c’est grâce à l’émergence de la conscience profonde du mystère indépassable de la Vie que la rédemption se fait. Psyché devient l’épouse d’Éros et accède à l’Olympe. L’élan vital qui prend de multiples formes dans le monde est reconnu, considéré et accompagné par l’une d’entre elles : l’être humain qui s’éveille à un degré nouveau de connaissance né de la rencontre avec l’Autre. Ainsi, l’Homme sort de sa prison intérieure. Il peut déployer les ailes que lui procurent les puissances créatrices. Il est la Nature ayant conscience d’elle-même.


1 . Bruno Latour, Face à Gaïa , Huit conférences sur le nouveau régime climatique, Les empêcheurs de penser en rond / La Découverte, 2015.

2 . Au temps des catastrophes, Résister à la barbarie qui vient , Les empêcheurs de penser en rond / La Découverte, 2009.

3 . La Cause Humaine, du bon usage de la fin d’un monde , É ditions Les Liens qui Libèrent, 2012.

4 . De l’univers clos au monde infini , É ditions Dehors, 2014.

5 . Penser et agir avec la nature. Une enquête philosophique , Les empêcheurs de penser en rond / La Découverte, 2015.

6 . É cologiser l’Homme , Lemieux É diteur, 2016.

7 . Nous n’avons qu’une seule terre , Biophilia, José Corti, 2013 et Retour au Pléistocène , É ditions Dehors, 2013.

8 . Philippe Roch, Le penseur paléolithique : La philosophie écologiste de Robert Hainard, Labor et Fides, 2014.

9 . Bernard Alonso et Cécile Guiochon, Permaculture humaine, Des clés pour vivre la Transition , É cosociété, 2016.

10 . Film, « La vallée des loups ».
PROLOGUE
Devant le constat des dérèglements environnementaux, nous prenons conscience qu’il nous faut revoir notre attitude vis-à-vis du monde dans lequel nous vivons. À notre époque, de plus en plus de personnes s’engagent dans cette voie en s’impliquant personnellement. Barbara en fait partie. Elle s’est inscrite à un atelier dans lequel les participants sont invités à expérimenter leur lien avec la nature au travers d’exercices spécifiques. Le but est de le ressentir avec acuité et conscience pour mieux s’impliquer par la suite dans les changements écologiques.
Ce matin, l’activité consiste à rechercher dans les prés et les bois des matériaux pour fabriquer une poupée qui symbolise les dégradations subies par notre planète. Barbara joue le jeu et revient, une heure après, avec sa création dans les mains. Au moment du partage, elle la présente au groupe en expliquant chaque détail : « On ne lui voit qu’un seul œil car l’autre reste caché. J’ai voulu représenter ainsi l’aveuglement des humains à l’égard de la situation qui est la nôtre. Cet œil que l’on ne voit pas symbolise notre inconscience. Nous ne voulons pas savoir… J’ai mis aussi un cœur à ma poupée : une pierre assez grosse. Nous avons le potentiel d’aimer mais il reste figé. En plus, la pierre, elle est prise dans une branche aux trois quarts morte. Pour moi, on est dans la zone rouge : en grand danger de disparaître… »
Barbara s’arrête de parler pour contempler longuement son œuvre. Tout d’un coup, un déclic se produit. « Cette poupée, c’est moi ! Moi aussi, je peux avoir un cœu r de pierre. » La veille, elle avait été émue aux larmes par le geste attentif d’un participant à son égard. À cette occasion, elle avait compris que sa tendance à « faire la forte » avait pour fonction de la protéger de son sentiment de vulnérabilité. Aveugle, elle réalise maintenant qu’elle l’est vis-à-vis d’elle-même puisqu’elle ne veut rien savoir de sa fragilité. L’exercice très simple a fait apparaître le lien existant entre l’interne et l’externe.
Tel un miroir, l’état de dégradation de la planète nous renvoie à nous-mêmes. La pollution extérieure traduit notre pollution intérieure. Le hiatus est que les environnementalistes ne se sont guère occupés de la psyché tandis que les spécialistes des sciences humaines se sont fort peu intéressés aux problèmes écologiques. Les deux domaines sont restés longtemps séparés. Mais la situation est en train de changer…
Pionnier sur le sujet en France, François Terrasson s’est fait connaître pour sa position au carrefour des deux approches. Dans La Peur de la nature , il met l’homme occidental devant ses responsabilités en dessinant les réalités inconscientes qui l’amènent à se conduire comme il le fait. « La nature, déclare-t-il, se définit chez tous les peuples du monde comme ce qui fonctionne en dehors de notre volonté et de notre intervention 1 . » Le problème est posé. Si nous avons quelques difficultés avec notre environnement, c’est parce que nous avons du mal avec tout ce qui échappe à notre contrôle, autrement dit avec le « sauvage », que ce soit à l’extérieur ou à l’intérieur de nous !
Ces toutes dernières années ont vu surgir des forums et des conférences d’un type nouveau. On y retrouve le même souci de poser les questions de manière transversale, en mettant en dialogue les personnes engagées pour les causes environnementales avec celles qui se préoccupent de la dimension d’intériorité de l’être humain. À la lumière de ces manifestations, il semble qu’une nouvelle porte s’ouvre dans la conscience collective. L’interdépendance n’est plus un vain mot car l’interne et l’externe sont reconnus dans leur lien étroit, constamment renouvelé. Cet ouvrage s’inscrit dans ce même mouvement. Partant des connaissances sur la psyché, individuelle et collective, la systémique et la pensée complexe, et de notre réflexion suite à la participation à des événements écologiques (congrès, groupes de travail et stages), nous questionnons le rapport de l’homme moderne avec la nature. Nos propos sont étayés à la fois par des exemples tirés de la clinique psychanalytique, des films et des récits venant des traditions. Par cet écrit, nous espérons apporter un éclairage pour faire avancer le débat et contribuer à la révolution des esprits en train de s’accomplir.
Aujourd’hui, l’enjeu est considérable. À vrai dire, il ne nous sera pas possible de rectifier notre manière de faire sans avoir au préalable compris pour quelles raisons nous avons développé un comportement aussi destructeur pour notre environnement et sans avoir mis en évidence les erreurs de la conception du monde dominante en Occident. Si nous voulons un avenir, nous ne pouvons pas faire l’économie de cette remise en question à la fois collectivement et individuellement. C’est par elle que s’ouvrira la voie du changement de paradigme.
Il nous faut sortir d’une position de clivage afin de redécouvrir et de remettre au centre la notion d’interdépendance. En découvrant le « je », nous l’avons cru indépendant. Nous sommes devenus « individualistes » et nous avons conçu notre « moi » comme un maître pouvant régner sur tout. Nous devons maintenant revoir notre copie et admettre que « je » est constitué par l’ensemble de nos relations et qu’il est lui-même animé par la vie dont il est une des manifestations et qu’il ne contrôle pas. Dans nos prises de position et nos actes, il nous faut refuser de continuer à vivre une existence divisée pour, au contraire, favoriser la rencontre, renouer le dialogue, pour devenir des coopérants à tous les niveaux : nous-mêmes, les autres, la planète. Il nous faut tourner une page, celle de la vision dualiste qui a séparé l’être humain de la nature de manière interne et externe, pour réintroduire de la reliance en dedans autant qu’en dehors.
En échappant à la tendance de l’époque moderne qui clive et exclut, le monde humain à venir sera celui du lien retrouvé avec ce qui échappe à nos cadres mentaux et notre volonté, avec le « sauvage » à l’intérieur et à l’extérieur de soi.


1 . François Terrasson, La Peur de la nature. Au plus profond de notre inconscient, les vraies causes de la destruction de la nature , Paris, Sang de la Terre, 1997, p. 32.
CHAPITRE PREMIER
Nous sommes dans la nature comme la nature est en nous
La nature et les humains sont étroitement imbriqués. Sans l’homme, la terre ne serait pas ce qu’elle est. Les paysages dans lesquels nous évoluons portent les traces profondes de notre intervention au cours des siècles. Quant à nous, les humains, nous sommes ancrés dans le biologique par notre corps et possédons une nature intérieure qui aurait peut-être bien quelque chose à voir avec la nature à l’extérieur…
L’esprit humain prend dans la nature des métaphores pour s’exprimer et se penser
« Je suis dans mon appartement, accompagnée de quelques amies. L’une d’elles se tourne vers moi et me dit : “On part !” Aussitôt l’appartement se transforme en camping-car et se met en mouvement. Les ruelles sont étroites et il faut descendre des marches d’escalier. Malgré les craintes qu’une telle situation suscite, tout se passe bien : l’engin arrive à se faufiler dans la ville. Une autre de mes amies s’écrie : “Attends ! Il faut que tu récupères les rosiers que l’on t’a donnés.” Je découvre alors une plante qui, dès que je la touche, se met à croître furieusement comme sous l’effet d’une poussée soudaine. Une première tige apparaît. À son sommet se déploie une coupole, à partir de laquelle démarre une seconde tige. Celle-ci donne à son tour naissance à une fleur magnifique qui s’épanouit dans des tons vifs, orangés. »
Comme l’illustre ce rêve de Nadine, l’inconscient fait fréquemment appel aux éléments naturels, qu’ils soient d’origine minérale, végétale ou animale, pour donner une forme symbolique aux contenus qui cherchent à s’exprimer. Ici, l’arbuste en floraison sert à manifester la vitalité en train de se réveiller. Il n’y a pas de différence entre l’essence de la plante et celle de la rêveuse : elles ne font qu’un. La poussée vers la réalisation de sa nature est la même.
À l’adolescence, Nadine a été bloquée dans son chemin de femme. Chargée de soutenir une mère trop fragile qui avait subi un grave accident avec amputation d’une jambe, elle a appris à s’oublier en se souciant du bien-être d’autrui. À quelques nuits d’intervalle, elle fait un autre rêve qui met à nouveau en scène le règne végétal, comme pour confirmer la nécessité qui est la sienne de laisser la dynamique de croissance et d’épanouissement reprendre ses droits au cœur de son être.
Cette fois, Nadine devient carrément l’élément naturel ! Alors qu’elle sort du lycée dans lequel elle enseigne, elle s’aperçoit tout d’un coup qu’elle est en train de se transformer en arbre. La chose est si incongrue qu’elle met un certain temps à comprendre vraiment ce qui se passe. Oui, oui, elle est bien en train de se transformer en arbre ! « Mais alors, se dit-elle, je vais m’enrhumer à prendre ainsi racine dans du bitume ! Et puis, si je deviens arbre, je ne pourrai plus me déplacer ! » Ni une ni deux, la voilà qui se transplante au beau milieu d’une forêt. Dans cet endroit nettement plus accueillant, elle vit une expérience merveilleuse : elle comprend ses semblables et communique avec eux. Même plus, il lui est aisé de passer du monde des plantes à celui des humains et de cueillir les fruits qui abondent en ce lieu.
Il suffit d’un déplacement du camping-car dans la ville ou de la transplantation de l’arbre dans la forêt pour que tout change. Une énergie nouvelle apparaît, symbolisée par le végétal. Lorsque nous trouvons notre juste place en lien avec notre nature, loin du bitume qui étouffe, nos racines enfouies dans l’humus le plus fertile de notre psyché, la force de vie circule en nous telle une sève qui promet fleurs et fruits à foison.
Joëlle raconte un rêve qui parle également de déplacement, mais en faisant appel au minéral cette fois. « Je marche sur un étroit chemin, bordé de hauts talus. Soudain, j’entends un bruit. Je me retourne et vois un énorme torrent boueux qui arrive sur moi à grande vitesse. Il risque de m’emporter au passage. J’ai juste le temps d’escalader le talus pour me mettre à l’abri. » Que signifie donc toute cette boue qui fait craindre l’engloutissement ? Dans les rêves, il arrive que des catastrophes naturelles menacent le sujet : vague gigantesque qui déferle sur lui, pierres qui pleuvent sur sa tête, brouillard dans lequel il se perd, tremblement de terre qui le fait vaciller, incendie qui détruit toute vie sur son passage, tornade qu’il faut fuir… L’activité onirique utilise les dérèglements climatiques ou les déchaînements des éléments pour exprimer les dangers auxquels la psyché est confrontée.
Parfois, pour symboliser les difficultés, c’est une figure animale qui fait son entrée. Raphaël a évoqué avec douleur le manque de contact qu’il a eu avec sa mère, une femme psychiquement malade qui ne supportait pas ses enfants. Peu de temps après, il fait un rêve dans lequel il se retrouve nez à nez avec une araignée, dans un escalier. Quand il s’approche pour mieux la voir, il découvre avec horreur qu’il s’agit d’une énorme mygale qui tente de le mordre. Il essaye de l’écraser avec le pied, mais n’y arrive pas. Sous l’effet de l’épouvante, il se réveille. L’animal menaçant, surgi tout droit de son inconscient, permet à Raphaël de contacter une peur qui remonte à sa toute petite enfance, quand sa vie dépendait d’une mère froide et insécurisante. « Ce que je ressens face à la mygale, c’est inconcevable, explique-t-il. Il n’y a pas de mots. La terreur est là. Toute ma vie, j’ai mis énormément d’énergie à ne pas la ressentir, à la contourner. Pour moi, c’est incompréhensible : quelque chose me veut du mal et je ne sais pas pourquoi. »
Pour représenter les étapes de la croissance humaine et leurs difficultés, les rêves abondent en éléments naturels, paysages, plantes ou animaux, manifestant ainsi la profondeur du lien entre l’homme et son milieu. Mais il n’y a pas qu’eux à le faire. Dans le langage courant, de nombreuses expressions font appel à la nature : « une voix rocailleuse », « des torrents de larmes », « souple comme une liane », « une langue de vipère »…
Pour célébrer la relation amoureuse du bien-aimé avec sa bien-aimée, le Cantique des cantiques utilise à foison des images qui s’en inspirent :
« Comme un lotus parmi les vinettiers, telle est ma compagne parmi les filles.
Comme un pommier parmi les arbres de la forêt, tel est mon amant parmi les fils… » (2, 2-3-9).
Les artistes, les poètes, usent allègrement de ce genre de métaphores. Ainsi Georges Brassens qui chantait : « Auprès de mon arbre, je vivais heureux… Mon copain le chêne, mon alter ego… On était du même bois, un peu rustique, un peu brut, dont on fait n’importe quoi, sauf, naturell’ment, les flûtes… »
Parmi les noms doux que l’on donne facilement aux enfants ou même au partenaire amoureux, on trouve les « mon petit lapin », « mon poussin », « mon gros matou », « ma caille », « ma puce », « ma biche », tout un bestiaire utilisé pour exprimer les sentiments tendres.
Au niveau collectif, les nations se choisissent des symboles dans les règnes végétal ou animal : le cèdre du Liban, l’aigle américain, le coq gaulois, le trèfle irlandais… Le cycle de l’année est rythmé par des fêtes qui correspondent aux changements de saison et qui puisent dans ce que la nature nous offre selon la période : le sapin de Noël, la fève de l’ É piphanie, le rameau de buis au printemps, l’agneau pascal…
Depuis les temps les plus reculés, les mythes fondateurs donnent sens à l’existence des humains. Ils mettent en scène des forces de la nature, comme le vent, le tonnerre, l’eau, ou des figures végétales et animales pour raconter la création de l’univers et celle de l’homme. Certaines tribus aborigènes de l’Australie du Sud-Est racontent que le soleil est né d’œufs d’émeu lancés en l’air. Chez les Dogons, le dieu suprême Amma s’accouple à la terre. De cette union naît un fils, le Renard pâle qui détient la première parole, la langue secrète des initiés. Chez les Aztèques, le « serpent à plumes », le fameux Quetzalcoatl, se sacrifie pour donner vie à l’ordre humain. Plus près de chez nous, dans la Grèce antique, Gaïa, la Terre en tant qu’élément primordial, engendre le Ciel (Ouranos), les montagnes et le monde de la mer. De son accouplement avec Ouranos surgissent titans, cyclopes, déités liées à la foudre, au tonnerre et à l’éclair, géants, nymphes, divinités associées aux arbres… Et, plus tard, viennent les dieux qui façonnent l’homme à partir de l’eau et de l’argile.
Chez nos ancêtres, mais aussi chez les peuples premiers aujourd’hui, la représentation du monde relie de façon intime l’humain à la nature au point de donner formes animales ou végétales aux dieux et de faire s’exprimer vent, sources, rochers, plantes à travers la figure des esprits.
Participant de ce même sentiment de parenté entre les hommes et leur environnement, les contes qui ont bercé notre enfance mettent en scène des forêts magiques, des herbes aux pouvoirs ensorcelants, des arbres qui parlent, des animaux fantastiques dont il faut savoir se faire des alliés. Rappelons-nous seulement : Boucle d’or et les trois ours, Le Chat botté, Le Vilain Petit Canard, La Belle et la Bête, le loup du Petit Chaperon rouge, Peau d’ Â ne…
Le monde des tout-petits lui aussi est peuplé de figures qui font appel au règne végétal et surtout animal : l’éternel nounours, bien sûr, mais aussi Maya l’abeille, Mickey la souris, Nemo le poisson sont les compagnons de « nos chers bambins ».
De mille et une manières, l’esprit humain utilise les éléments que la nature lui offre pour se penser. Il s’en sert comme support de projection des émotions et des sentiments. Ainsi, l’environnement se trouve investi de significations à la fois personnelles et culturelles : pour Nadine, la belle fleur et l’arbre, apparus dans ses rêves, symbolisent la partie vivante en elle qui cherche à prendre davantage sa place.
Mais l’environnement est plus que cela encore : il n’est pas seulement le réceptacle des contenus psychiques inconscients, il existe aussi en lui-même. Parce qu’ils sont ce qu’ils sont, la fleur et l’arbre manifestent directement à Nadine que la vie demande à se réaliser. La relation avec les règnes minéral, végétal ou animal offre à l’être humain un appui pour devenir lui-même.
Ainsi, un chien ne se réduit pas à être un symbole de ma vie pulsionnelle, il est aussi un chien, qui a faim, qui aboie et peut mordre, qui dort et rêve, qui manifeste par son comportement son affection, sa peur ou son aversion. Il est « en chair et en os » un partenaire qui contribue, par la rencontre que j’ai avec lui, à ce que je suis.
Ce ne sont pas seulement les liens que nous avons tissés et que nous continuons à tisser avec d’autres êtres humains qui nous permettent d’être ce que nous sommes. Ce sont également tous les liens, passés et présents, avec les espaces, avec les minéraux, les végétaux et les animaux.
La nature modèle notre corps, notre psychisme et notre culture
Christine revient d’un séjour au soleil. Elle est encore pleine des sensations éprouvées lors des longues marches pieds nus sur une plage guadeloupéenne, sensations qui font écho à d’autres plus anciennes. « Là-bas, des souvenirs remontaient, un bien-être, une nostalgie, un immense sentiment de liberté… Ma fille m’a fait la réflexion : “Dans ces pays-là, même ta démarche change. Tu n’es plus la même !” Au moment de l’adolescence, mes parents m’ont envoyée en pension en France. Alors, le monde s’est écroulé. J’ai vécu une coupure radicale. Aujourd’hui, deux personnes coexistent en moi : celle qui s’est adaptée à vivre ici, qui est sérieuse, raisonnable, pragmatique, et celle… qui passe des heures sur Internet à la recherche d’une petite maison dans un pays chaud ! »
Christine a vécu en Afrique jusqu’à ce jour malheureux où il lui a fallu venir en France pour ses études. Elle est marquée pour toujours par ces années où elle vivait telle une sauvageonne, pieds nus sur la terre aride, cheveux au vent, au milieu des parfums. Là-bas, dans la chaleur des pays du Sud, elle revit, elle s’épanouit, elle se trouve belle. Tout simplement, elle a l’impression de « rentrer à la maison »… Ici, chez les « civilisés », c’est comme si elle devait remettre un habit protecteur ; son visage lui paraît ingrat ; et elle rêve d’être ailleurs. « Cela fait dix-sept ans que je ne me sens toujours pas chez moi. Dans les pays chauds, il y a un rapport au corps qui est complètement différent de celui que nous vivons ici. Je souffre d’être obligée de m’habiller, de ne pouvoir être véritablement moi-même. C’est vraiment physique. J’étouffe littéralement. Il me manque de me sentir libre. Alors, pour tenir, je m’investis dans des projets qui me permettent d’oublier ce manque. Mais, quand je retrouve la sensation des pieds nus sur le sable, cela me ramène loin, très loin en moi. »
Xavier a passé les quinze premières années de sa vie en Tunisie et il tient des propos similaires. Ses paroles, comme celles de Christine, nous permettent de comprendre combien nous pouvons être marqués dans notre corps par le lieu dans lequel nous avons évolué petits. « Quand je vois la Méditerranée, explique-t-il, je retrouve le jeune garçon que j’ai été, qui explorait les rochers à la recherche de crevettes, de crabes et de coquillages. Je reprends possession d’un territoire qui a été le mien, qui est devenu littéralement une partie de moi. Cette partie-là de mon être resurgit, se manifeste à nouveau, comme la graine dans le désert, qui germe et donne une plante dès que la pluie arrive enfin.
« Lorsque je me promène au milieu des chênes verts, je les reconnais comme des êtres familiers. Je n’ai pas besoin de me rappeler leur nom, la connexion s’établit instantanément. J’ai physiquement la sensation de me redéployer. Quand je retourne en Tunisie ou, simplement, quand je vais dans le sud de la France, toutes mes cellules se détendent !
J’ai vécu en Touraine pendant plus de trente ans et mes racines n’y ont jamais poussé. Je me sentais comme un laurier-rose qui végète parce qu’il n’est pas dans son élément ! Un jour, lors d’une promenade sur le port de Bandol, j’ai perçu soudainement une odeur forte. Elle a déclenché des larmes. Je retrouvai la senteur des olives, comme en Tunisie. Telle la madeleine de Proust, son empreinte était en moi ! »
La madeleine de Proust, elle est fort différente selon les personnes. Ainsi cette femme qui avait grandi dans le Pas-de-Calais et qui adorait marcher sous la pluie. Et telle autre qui écoutait avec ravissement le bruit du vent dans les pins car il lui rappelait l’Ardèche, pays de ses ancêtres… Ce que nous avons vécu dans notre enfance, avec notre famille mais également plus inconsciemment avec notre environnement, modèle notre corps et notre psychisme. Le lieu participe à notre construction, il influence par ses caractéristiques notre façon d’être. Il structure nos personnalités.
Selon la relation que nous avons eue avec la matière, selon le terrain sur lequel nous avons grandi, selon le contact que nous avons établi avec les éléments non humains, notre mode de penser et notre physique ne sont pas les mêmes. Au cours de ses conférences, Pierre Rabhi a l’habitude de raconter un événement qui illustre la différence entre nos manières d’appréhender le monde. Tandis qu’il discutait tranquillement avec un ami, un beau soir d’été, son œil n’en finissait pas de contempler l’espace autour de lui. À quelques mètres de là se dressait un arbre majestueux. Il s’émerveilla tout haut : « Quel bel arbre ! » et son interlocuteur de lui répondre : « Ah, oui ! Il fait bien trente stères. »
Au niveau collectif, les comportements partagés par un peuple, autrement dit sa culture, se développent en interdépendance avec le milieu dans lequel il est ancré. Ils prennent une forme spécifique selon ce que l’environnement offre comme conditions climatiques, ressources alimentaires, matériaux pour l’habitat et la fabrication d’outils. Les Esquimaux de l’ouest du Groenland, par exemple, n’utilisent pas moins de quarante-neuf mots pour décrire l’état de la glace et de la neige. La façon de voir le monde et de s’y insérer, transmise aux descendants, est donc, à l’origine, en rapport étroit avec le lieu de vie.
Sensibilité, langage, comportements sociaux et même certaines particularités anatomiques dépendent de l’endroit où l’on réside. Est-il nécessaire de rappeler que le degré foncé ou non de la peau est dû au phénomène de sélection naturelle puisqu’en zone ensoleillée les gens au teint clair risquent davantage de développer un cancer ? Fondamentalement, nous, humains, appartenons à la nature. La composition de notre corps, au niveau des atomes, n’est pas différente de celle du reste de l’univers. Pour reprendre le titre d’un ouvrage de Hubert Reeves, nous sommes faits de « poussière d’étoiles » ! Les particules qui nous constituent ont déjà été utilisées depuis les temps originels pour la formation des planètes, la vie dans les océans, le développement de la flore et de la faune… La permanence de notre corps n’est que relative car nous faisons l’objet d’un échange incessant de matière avec l’extérieur. Qui plus est, nous n’existerions pas sans les milliards de micro-organismes qui colonisent notre peau, nos muqueuses et nos intestins !
Pendant la période embryonnaire, nous répétons en accéléré les différentes étapes de l’évolution de la vie sur terre. La première cellule, fruit de la rencontre entre le spermatozoïde et l’ovule, ressemble aux formes les plus élémentaires, les organismes unicellulaires telle l’amibe. L’humain en gestation dans la matrice utérine passe ensuite par des stades successifs qui lui font reproduire les structures embryonnaires d’autres êtres vivants avec leurs caractéristiques propres : poissons, amphibiens, reptiles… jusqu’aux mammifères.
Sur l’arbre de l’évolution des espèces vivantes, nous appartenons à la même branche que les singes puisque, selon les paléoanthropologues, nous descendons d’un même ancêtre commun qui vivait il y a quelque six à huit millions d’années. Même si nos destins ont divergé, ils sont nos cousins et la distance que nous avons avec eux n’est pas aussi considérable que nous l’avions pensé. Certains comportements et facultés que nous avons cru être le propre de l’homme, nous les partageons avec les chimpanzés : utilisation d’outils, vie sociale, habitudes alimentaires, transmission d’un savoir-faire, reconnaissance de son image dans un miroir, conscience de soi et de l’autre, usage d’un langage symbolique, aptitudes affectives, capacités à communiquer de manière complexe, principes moraux… Quant au capital génétique des uns et des autres, les analyses comparées de l’anthropologie moléculaire ont révélé qu’il était commun à 98 % 1 !
Sans méconnaître la spécificité des humains, il nous faut admettre que nous sommes inscrits dans le courant évolutif naturel. Dans les années 1920-1930, l’anatomiste et biologiste hollandais Louis Bolk a développé une théorie qui a été reprise depuis par différents penseurs, notamment par le philosophe Dany-Robert Dufour : notre originalité, c’est-à-dire notre capacité à produire de la culture comme on ne le voit nulle part ailleurs, proviendrait du fait que nous sommes des animaux prématurés. Nous naissons après seulement neuf mois de gestation alors qu’il nous en faudrait dix-huit au total ! Le volume important du cerveau fœtal serait la cause de cette prématurité. Pour qu’il puisse traverser le bassin maternel, il ne faut pas qu’il grossisse davantage. Trop faible pour survivre seul, le bébé dépend de la relation à son entourage. Sa maturité se développe grâce à l’apprentissage auprès d’autres humains, c’est-à-dire par l’acquisition d’une culture (comportement, technique, langage, pensée symbolique…) qui vient se greffer sur sa nature.
Ainsi, la soi-disant « supériorité » humaine ne serait que la somme des innovations adaptatives, apportées par la culture à travers les générations.
La deuxième matrice, constituée par l’environnement affectif du nouveau-né, offre les conditions d’échange qui permettent son développement mental et sa capacité à acquérir une conscience de lui-même en même temps que du monde. Ainsi, ce qui nous rend différents des animaux viendrait d’une particularité liée à notre espèce. À la lumière des nouvelles données scientifiques, l’opposition entre nature et culture qui a sous-tendu la vision des temps modernes demande d’être révisée car il s’avère impossible de dissocier la dimension culturelle de son substrat biologique 2 .
Aujourd’hui, le modèle qui représentait l’évolution des espèces sous la figure d’un primate se redressant d’étape en étape sur ses deux membres inférieurs pour accéder à l’homme moderne, aboutissement de la lignée, est révolu. Notre arbre phylogénétique est en réalité un buisson sphérique avec de très nombreuses branches. En tant qu’ Homo sapiens, originaires de la grande famille des hominidés, nous sommes nés de l’adéquation entre certaines capacités propres à notre espèce et l’évolution de l’environnement. Nous sommes le résultat de l’interaction espèce-milieu.
C’est par le phénomène de la sélection naturelle que le biotope a permis que nous soyons devenus ce que nous sommes. À titre d’exemple, au commencement des âges glaciaires, les sécheresses qui se sont produites en Afrique n’ont plus permis à nombre d’espèces d’australopithèques de survivre. Moins adaptées pour se nourrir des plantes herbeuses des savanes, elles ont disparu, laissant place à deux lignées de descendants : les paranthropes, dont le cerveau était beaucoup plus développé et qui se servaient déjà d’outils de pierre taillée, et… les premiers représentants du genre homo 3 .
La conception qui n’a cessé d’opposer l’être humain et la nature ne correspond pas au réel, car il n’existe pas de séparation mais une interdépendance étroite. À vrai dire, notre apparition sur terre et notre évolution ont été la résultante d’un jeu d’interférences entre des facteurs génétiques, écologiques, sociaux et culturels.
L’homme : une éco-construction
Nous avons émergé de notre environnement à la suite d’une succession de conditions toutes aussi nécessaires que suffisantes. De multiples facteurs et processus ont joué tant et si bien qu’un milieu est apparu où nous pouvons vivre. Ils ont constitué un « système », celui-ci étant « défini dans son sens le plus général comme une série d’unités qui sont reliées aux autres et qui interagissent 4 ». Un système, ce n’est pas un assemblage d’éléments juxtaposés. Ce n’est pas non plus une organisation qui vient d’une instance supérieure et extérieure. Il s’agit d’entités qui s’auto-organisent en un ensemble dynamique. Par une série d’essais et d’erreurs, d’ajustements réciproques, d’actions et de réactions, un équilibre relativement instable finit par être trouvé. Cet état permet aux divers éléments (minéraux, végétaux, animaux, humains) de développer certaines de leurs potentialités en fonction de leurs relations avec les autres. Une fois que ces différentes unités se sont mises en système, elles « collaborent » pour que celui-ci dure autant que possible malgré les perturbations internes et externes.
C’est un peu comme des chatons qui se blottissent contre leur mère. Chacun va s’adapter aux autres et, en même temps, influencer ceux qui sont à côté de lui pour avoir une place confortable. Tous bougent jusqu’au moment où un équilibre est trouvé. Alors le mouvement « brownien » se calme jusqu’au prochain déplacement de l’un d’entre eux. Ainsi, par évolution et adaptation au contexte, le système tend vers un état stable, celui-ci n’étant jamais acquis une fois pour toutes.
Dans une région des États-Unis, des gardes forestiers s’aperçurent que les berges d’une rivière s’effondraient. Ce phénomène provenait de la vitesse du courant. Mais alors, s’interrogèrent-ils, pourquoi l’érosion existait-elle maintenant, alors que depuis des siècles elle ne s’était jamais produite ? Après recoupements, les gens se rappelèrent qu’autrefois il y avait des castors dans la rivière, qu’ils y faisaient des barrages et qu’ainsi ils ralentissaient son débit. Cette réponse amena à son tour toute une série de questions en cascade. Mais alors pourquoi n’y avait-il plus de castors ? Parce qu’il n’y avait plus de bouleaux assez grands pour qu’ils puissent s’en servir.

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